V. yATUnE DE LA CAUSE ESEMPLAIRE. — 1» La Cause
exemplaire réside dans l'esprit sous la forme d'idées pratiques. Le statuaire conçoit la statue avant de l'exécuter, l'architecte pense la maison avant de la construire. Dieu avait en lui-même l'idée de chaque nature possible avant d'en réaliser aucune et de créer le monde. Cette idée qu'a tout être intelligent avant d'agir et qui contient le plan et l'objet de son action, c'est la cause exemplaire. Exemplaire, parce qu'elle est le prototvpe, le modèle, le devis de l'œuvre à réaliser; ccmse, parce qu'elle agit réellement et concourt à sa façon à la production de lobjet. Qu'elle ait une influence, on n'en peut douter si l'on songe qu'en l'éteignant, on rend impossible toute action subséquente. Supprimez du cerveau du statuaire toute idée de statue, avec la meilleure volonté du monde, des outils parfaits, et un marbre des plus beaux, il sera incapable de rien produire. Supposez par impossibilité que Dieu n'ait aucune idée du monde, celui-ci ne sera pas.
2» En quoi consiste cette causalité'? Elle est intenlionnelle, disent les scolastiques, c'est-à-dire d'ordre intellectuel, pour la distinguer de la causalité des causes efficientes, matérielles et formelles, qui est physique et d'ordre ontologique. En effet, l'idée représente un objet comme bon, une action comme utile, honnête ou agréable; aussitôt, par la force même de la bonté contenue dans l'objet ou dans l'action prévus, un attrait s'exerce sur la volonté, celle-ci est attirée. Plus tard elle se décidera à agir, et commandera tous les actes qui aboutiront à la réalisation de l'acte pensé et à la conquête de l'objet conçu. L'a((r(it( est donc une action exercée par l'idée sur la volonté, c'est en lui que consiste la causalité de l'idée, laquelle produit pour premier résultat dans la volonté Vinclinalion de celle-ci vers l'objet de l'idée : altraclion de l'idée produisant une inclination du vouloir; telle est la causalité de la cause exemplaire. Elle est, on le voit, à l'origine de toute activité; elle est le premier moment de celle-ci, la source; elle est donc originelle et primitive; elle provoque toute la série des opérations et des faits dans lesquels se manifestent les autres causes. C'est pour cela qu'on a souvent essayé de ramener la cause exemplaire à toutes ces causes : en attirant la volonté, elle l'incline et la décide à vouloir, elle donne sa raison d'être à la cause finale. La volonté, par l'impulsion de la cause finale et sous la direction de la cause exemplaire, met en branle les activités dont le jeu produit l'effet réel et constitue la causalité de la cause efficiente; la cause exemplaire rejoint donc ici la cause efficiente qu'elle dirige dans sa marche et qu'elle excite par le moyen de la cause finale. Enfin l'agent n'a opéré qu'à la lumière de la cause exemplaire, ce sont ses traits, c'est son image, qu'il poursuit dans l'ellet, et la forme de celui-ci ou cause formelle n'est que la reproduction de l'idée, par où une parenté essentielle apparaît entre l'idée et la cause formelle.
-Mais, si ces considérations établissent l'enchaînement des causes entre elles, leur coordination ou leur subordination réciproque, elles ne peuvent autoriser à confondre la cause exemplaire avec aucune des autres causes. On verra à l'article Idée.s, leur existence en Dieu, leur nature, leur rôle, leur multiplicité dans la création du monde.
yj. NATURE DE LA CAUSE FixALE. — La cause exem-
plaire nous amène naturellement à la cause finale. Quelques considérations nous le prouveront et préciseront du même coup la causalité spéciale à la fin.
1» L'intelligence, avons-nous dit, conçoit un bien; ce bien conçu par l'esprit exerce une attraction sur la volonté et l'incline vers lui. Cette attraction constitue l'activité même de l'idée ou de la cause exemplaire. Mais en même temps, l'inclination de la volonté vers le bien conçu manifeste la cause finale : cette inclination, ce désir, ou cette volonté du bien contient donc à la fois un efTet et une cause : l'effet de la cause exemplaire et la cause finale. La volonté, désirant acquérir le bien qui lui a été montré, se tourne vers les puissances executives, vers les forces de l'être et leur ordonne d'entrer en jeu et d'aller à la conquête de l'objet de son désir. L'impulsion communiquée ainsi par la volonté aux autres puissances, est la propre causalité de la fin qui a pour résultat l'activité réelle ou causalité efficiente. Celle-ci s'applique à réaliser dans l'ordre objectif le bien conçu et voulu; si elle y arrive, l'homme se repose dans la possession du bien conquis, de la fin obtenue. On voit dans quel sens l'École disait que finis est primwn in intenlione et uUimiim in exécutions, c'est-à-dire toutes les causes s'enchaînent et leurs causalités respectives se suivent dans une série continue. La série est ouverte par l'idée et la volonté d'un but {finis in intentione), elle est donc close par la réalisation de ce but {finis in executione). Il est dès lors facile de définir la fin : elle est un bien voulu qui détermine la volonté à commander une série d'actes nécessaires ou utiles à son obtention. La fin ou cause finale est donc proprement le bien, non la voUtion du bien qui n'est qu'une condition concomitante de la cause finale; ni la conception ou idée du bien qui est une condition préalable de sa volition.
2» L'idée de la cause finale naît en nous de la simple expérience interne. Nous avons conscience de concevoir , et de vouloir un bien, puis de mettre tout en œuvre pour le conquérir. Je conçois pour moi la possibilité d'une science et je veux l'acquérir. .Te me mets ensuite au travail. Je consulte les savants, j'écoute les maîtres, j'étudie les livres, je médite les leçons reçues et finalement j'arrive à la science. Cette science voulue est un but, elle est une cause finale. L'idée de cause finale une fois éveillée en moi, j'en constate l'existence et l'in- Uuence, non plus seulement en moi et sur mes actions, mais, par une induction scientifique développée plus haut, j'en prouve la réalité dans le monde extérieur et je puis affirmer d'une façon générale l'existence des causes finales, même quand je n'en puis, ce qui arrive souvent, en déterminer la nature.
3» La finalité est interne ou externe. La première suppose que les êtres sont spécialement organisés en vue d'elle, la seconde est poursuivie en vertu d'impulsions venues du dehors. J'ai une montre fort exacte et de valeur; elle m'indique parfaitement l'heure : cette indication est sa raison d'être, sa fin : fin intrinsèque à la montre dont le mécanisme est par sa nature ordonné à ce but. Je suis à court d'argent, j'emprunte à un ami et je lui laisse ma montre en gage : finalité extrinsèque; la montre me sert à avoir de l'argent, mais de par sa nature elle n'est pas destinée à cela, c'est une destination accidentelle et surajoutée. Certains finalistes prétendent qu'il n'y a, dans le monde, que des finalités extrinsèques. Leur théorie procède du cartésianisme selon lequel rien n'est nécessaire, au moins pour Dieu qui aurait pu créer les mêmes êtres avec d'autres propriétés et d'autres buts. La plupart des finalistes soutiennent avec raison que la finalité extrinsèque suppose la finalité intrinsèque et que chaque être est, de par sa nature, organisé pour développer certaines activités, poursuivre et atteindre un but déterminé, qui est toujours au moins la conservation de l'individu, et chez les vivants, la défense, le perfectionnement de l'individu et la propa-
CAUSE
galion de l'espèce. La finalité intérieure établit entre la nature de chaque ctro qui est immuable et l'activité qui jaillit d'elle, des rapports permanents et nécessaires qui prennent le nom de lois de la nature. Ces lois sont donc la manière uniforme et régulière suivant laquelle les êtres agissent conformément à leur nature et en vue de leur lin. Ce l'oiirt pi .^1 i s^-cnlirl |iniii .l,'iiir,ntrer la
possibilité et le cmmImv ,'xrr|,ti 1 ,1 n.iclc. Si
les lois de la luMn.- n.\;^i,,hiii |i.i-, h^ iHn.K-ie se confondrait avec K- ^m iirm.iiK c.nliii.iiirs ,| [in-drait, avec son côté insolite, sa valeur apoloi,'éli(ni(>. Voir Miracle.
4° Si l'on veut bien considérer que la lin est primuiu in intentions, qu'elle est donc le point de départ de toute causalité, qu'elle en est aussi le point d'arrivée, ullimiini ht exi'culionc; que toute causalité s'enchaîne, on en déduira que la fin est principe d'ordre, qu'elle crée nécessairement un ordre, que partout où il y a fin, il y a ordre, que réciproquement partout où il y a ordre il y a fin. Je veux, par exemple, apprendre la science astronomique : c'est là un but conçu par l'esprit (cause exemplaire), voulu par la volonté (cause finale). Immédiatement parce que je veux acquérir celte science, je cherche dans mon esprit les moyens propres à y atteindre, je les trouve; c'est l'étude, l'observation des mouvements célestes avec les instruments, ce sont les leçons des maîtres; je décide de prendre tous ces moyens; puis je les mets en a>tivre il prtit n petit la lumière se fait en moi : un jour, i- .|iiiM. I. -, observatoires, je ferme les livres, je iii~ nli. n :iii\ maitres, l'ère des moyens est close parce ([ir' )<■ suis ,u ii\.' à mon but, je sais l'astronomie. Le but voulu, le but acquis encadrent les moyens, et ceux-ci sont sériés et dirigés vers l'acquisition du but final à la lumière du but préconçu et sous l'impulsion du but voulu. Il y a donc là un ensemble, une multiplicité des moyens commandés par l'unité du but et ordonnés par lui et vers lui. Or la multiplicité dans l'unité, c'est l'ordre, la fin créant la multiplicité des moyens dans l'unité de sa poursuite est donc principe d'ordre. Voir Ordre. On doit ajouter qu'inversement l'ordre ne saurait s'expliquer sans une fin, c'est elle qui fait choisir la multiplicité des moyens, qui les subordonne et les coordonne, qui les dirige; sans un but les divers éléments de Tordre seront inertes et péle-niéle.
5° Une des principales preuves de l'existence de Dieu est basée sur cette liaison essentielle entre l'ordre et la fin, elle consiste à démontrer qu'il y a un ordre dans le monde, que cet ordre suppose une intelligence et la volonté d'un but et que cette intelligence et cette volonté ne sont pas immanentes au monde, mais transcendantes, et le dépassent, enfin qu'elles ne peuvent être que l'intelligence et la volonté divines. Voir Dieu, son