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XI, XLVI, LXI, CVH, CL

D'autres travaux s'ajoutèrent à l'enseignement pendant cette période d'intense activité. Pendant ses vacances, du mois de mai au mois d'octobre 1579 ou 1580, le P. Bobert revisa à Naples les quatre premiers livres des commentaires de Salmeron sur l'Écriture sainte et lui suggéra beaucoup de corrections. Autob., appendice. Les circonstances l'amenèrent ensuite à publier divers ouvrages de polémique : en 158i, l'écrit Sur la translation de l'empire romain des Grecs aux Francs ; en 1585, le Jugement du livre de la Concorde, augmenté plus tard d'une Courte apologie; en 1586, sous le nom de François-Bomulus, la Réponse aux principaux arguments d'une apologie, faussement intitulée catholique, en faveur du droit de succession d'Henri de Navarre au trône de France. Enfin, un livre anonyme, paru à Monaco en 1586 et dirigé contre le pape Sixte V, à l'occasion de la bulle qu'il avait lancée contre Henri de Navarre le 9 septembre 1585, donna lieu à la Réponse au livre anonyme qui a pour litre : Aviso piacevole dalo alla bella Italia. Vers la même époque, Bellarmin se trouva mêlé, comme censeur et comme apologiste, à la controverse survenue à Louvain entre la faculté de théologie et deux professeurs jésuites, Léonard Leys ou Lessius et Jean Duhamel. La faculté avait censuré, en septembre 1587, trente-quatre propositions, dont trois se rapportaient à l'Écriture sainte, et le reste aux matières brûlantes de la grâce et de la prédestination. Sans endosser personnellement toutes les opinions des professeurs incriminés, Bellarmin émit sur la censurede Louvain un jugement motivé, où il en dénonça le côté arbitraire et excessif; il composa en même temps, pour la défense de Lessius, un petit traité dont il sera question dans la seconde partie de cette étude.

La considération dont le P. Bobert jouissait à Rome avait depuis longtemps porté le pape et les cardinaux à s'aider de ses lumières et de son concours. Il fut l'auxiliaire du cardinal Montalto dans l'édition des œuvres de saint Ambroise que le futur Sixte-Quint entreprit en 1580. Il travailla, dit-on, avec d'autres savants à l'édition du Rituale, imprimée à Rome sous Grégoire XIII, en 158i. Son nom figure enfin parmi ceux des consulteurs que le même pape adjoignit à la congrégation précédemment instituée par Pie IV pour la revision de la Vulgate, et i|ui, en guise de travail préliminaire, édita en 1587 l'Ancien Testament d'après les Septante. Mais bientôt une mission extérieure écarta momentanément de Rouie le P, Bellarmiu.

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4° Légation de France, 15C0. — Après le meurtre du roi Henri III, accompli le 2 août 15S9, Sixte-Quint résolut d'envoyer en France le cardinal camerlingue, Henri Gaétani, avec le titre de légat apostolique et la mission d'étudier l'état des esprits, de protéger au mieux les intérêts du catholicisme et de faire autant que possible œuvre de paix, tout en conservant vis-à-vis des partis une entière indépendance. Comme le légat pouvait se trouver en face de questions juridiques et théologiques des plus graves, le pape voulut qu'il fût accompagné de savants prélats et que Bellarmin leur lut adjoint en qualité de théologien. Gaétani et ses auxiliaires partirent de Rome au commencement d'octobre et arrivèrent à Paris le 20 janvier 1590; ils y restèrent jusqu'à la fin d'août. Les incidents du voyage, le séjour à Paris dans l'inaction et les souffrances d'un siège rigoureux, puis la très grave maladie dont il fut atteint au retour, ont été racontés par Bellarmin lui-même dans son autobiographie, § 29-32.

Le légat avait pris à l'égard du roi de Navarre une attitude d'hostilité intransigeante, qui l'a fait juger sévèrement par les historiens français, et qui provoqua le mécontentement de Sixte-Quint. H. de l'Épinois, La légation du cardinal Gaétani en France, dans la E°vue des questions historiques, 1881, t. xxx, p. 460 sq., é ude résumée dans le livre du même auteur sur La Liqi e et les papes, Paris, 1886; Caringi, Sixte-Quint et la Li ne, dans la Revue du monde catholique, 10 fi'vrie ' et 10 avril 1867. De son côté, le théologien du légat n£ cacha pas sa sympathie pour le parti de la Ligue, et ] lus tard, dans la préface du tome iv de ses Controverses, il a rendu au cadinal Gaétani un bel hommage d'estime «t d'admiration. Mais, en pratique, il se renferma scrupuleusement dans le rôle qui lui avait été assigné par le pape. Consulté un jour par le légat sur une affaire purement politique, il fit cette réponse, au rapport d'un témoin, Pierre Seguier : « Monseigneur, comme je n'ai été envoyé en France que pour examiner les questions qui touchent au maintien de la religion et à ses progrès, je ne crois pas pouvoir sans désobéir m'occuperde celles où les intérêts temporels sont en jeu. » N. Frizon, Vie du cardinal Bellarmin, in-12, Avignon, 1827, t. i, p. 170. Pour le reste, il s'est rendu ce juste témoignage, qu'il ne lit rien qu'au nom du légat : Nihil ibi egit -AT. nisi nontine cardinalis legati. Des bruits alarmants ayant couru, comme celui d'un concile national où il serait question de créer un patriarche indépendant, il composa une lettre latine qui devait être adressée, au nom du cardinal, à tous les évêques français pour empêcher toute assemblée de ce genre. Le 4 août, il fut invité avec d'autres théologiens à répondre à ce problème délicat : « Les Parisiens encourraient-ils la peine de l'excommunication dans le cas où ils se soumettraient au Navarrais? » Il se prononça nettement pour la négative. Henri IV sut gré à Bellarmin de sa conduite sage et réservée: devenu le roi Très Chrétien, il vit toujours dans le cardinal jésuite un ami, et ne se souvint point des attaques du controversiste contre le prince huguenot. "Voir, sur toute cette question, J.-B. Couderc, S. J., Le Vénérable cardinal Bellarmin, 1. II, c. xn, xm,2 in-8°, Paris, 1893.

5° Les Controverses à l'Index; préface de la Vulgate, 1590-1592. — La mort de Sixte-Quint, survenue le 27 août 1590, mit fin à la légation du cardinal Gaétani et aux appréhensions que lui causait le mécontentement connu du rude pontife. Le théologien du légat n'avait pas non plus à se louer du pape défunt. Depuis trois ans, celui-ci avait fait travailler à la rédaction d'un nouvel Index, que vingt-deux nouvelles règles accompagneraient ; en 1590, l'ouvrage fut imprimé. Or, dans les rares exemplaires de cet Index qui ont survécu, on lit à la page 52, au verso : Roberti Bellarmini disputationes de controverses ckrislianx fidei adversus hujus temporis hsere-

ticos. Nisi prius ex snper'wribus regidis recognilss fuerint. Il s'agissait du ior tome des Controverses, paru en 1586. Le fait est indubitable, non moins que le motif de cette rigueur qui atteignait en même temps et pour la même raison un théologien dominicain de mérite, François de Victoria : Sixte-Quint avait trouvé que ces auteurs limitaient trop la juridiction temporelle du souverain pontife en affirmant qu'il n'avait pas le domaine direct du monde entier, et il avait, de sa propre autorité, fait inscrire les deux ouvrages à l'Index. Autob., § 33; Études religieuses, 1870, 4e série, t. v, p. 634 sq. ; Couderc, op. cit., t. i, p. 131 sq. Toutefois, un détail généralement omis doit s'ajouter : Sixte-Quint avait fait préparer, dès le 9 mars, la bulle qui devait donner au nouvel Index force de loi, mais il fat surpris par la mort avant que cette bulle eût été publiée. Aussitôt, les exemplaires imprimés de l'Index turent recueillis et, après un examen fait sur l'injonction du nouveau pape, Bellarmin et Victoria furent innocentés. Reusch, Der Index der verbotenen Bûcher, Bonn, 1883, t. i, p. 501 sq. Ainsi la condamnation voulue par Sixte-Quint ne tut ni réellement consommée sous son pontificat, ni sanctionnée par son successeur. C'est ce que confirme d'une manière explicite une lettre, écrite le 9 novembre 1590 par le général de la Compagnie de Jésus, Claude Aquaviva, au P. Ferdinand Alber, provincial de la Haute Germanie ; je donne le texte même de ce document inédit : De libro P. Belarmini Reverentia V. ila loqui videtur ac si putaret fuisse prohibitum, quod non ita est. Nam inter ceteras Dei providentias hœc fuit quod, cuni Sixtus incumberet inearn volunlatcm eum prohibendi, immo jam index excusus esset, in quo ipse quoque nominabatur, tamen et ipse propter aliorum opérant a nobis interpositani aliquamdiu inhibuil 'et suspendit, et multo magis eo nwrtuo cardinales, qui stalim revocarunt vel suspenderunt indicem Muni.

En 1591 et 1592, d'abord sous Grégoire XIV, puis sous Clément VIII, Bellarmin prit une part active à la préparation et à la publication de l'édition définitive de la Vulgate, dite sixto-clémentine. Ce qu'il pensait de l'édition sixtine, parue l'année précédente, nous est connu par une lettre qu'il adressa, en 1602, à Clément VIII : « Votre Béatitude sait à quel danger Sixte-Quint s'exposa lui-même et toute l'Église, lorsqu'il entreprit la correction des saints Livres d'après les lumières de sa science particulière, et je ne sais vraiment pas si jamais l'Église a couru un plus grand danger. » Cependant, quand il s'agit de reprendre le travail en sous-œuvre, l'auteur des Controverses conseilla de sauvegarder autant que possible la mémoire du pontife; au lieu de prohiber publiquement sa Bible, mieux valait la corriger et la réimprimer sous le nom de Sixte lui-même. L'avis prévalut, et Bellarmin fut l'àme de la nouvelle commission qui, sous la présidence et dans la villa du cardinal Marc- Antoine Colonna, à Zagarolo, poursuivit rapidement le travail et l'acheva vers. le commencement d'octobre 1591. Autob., § 33.

L'édition sixto-clémentine ne parut cependant que le 9 novembre de l'année suivante, sous le pontificat de Clément VIII. Bellarmin est l'auteur de la Prœfatio ad lectorem, qui parle de « fautes d'impression » dans l'édition sixtine et attribue à Sixte-Quint lui-même le projet d'une revision et d'une réimpression; d'où, dans l'édition clémentine, ce titre de Biblia sacra vulgatse editionis Sixti pontipeis maximi jussu recognita. Grave question, où la véracité et la loyauté du serviteur de Dieu ont été mises en cause; car ses adversaires ont révoqué en doute la résolution attribuée à Sixte-Quint, et opposé au passage de la préface de la Bible clémentine celui de l'autobiographie où il est parlé de « changements regrettables » et de fautes dues à la précipitation « soit des typographes, soit d'autres personnes >;. Mais, sur le premier chef, le doute est arbitraire, et le témoi-

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gnagc do Bellarmin se trouve corroboré par celui d'Ange Rocca. secrétaire de la commission chargée de préparer l'édition de la Vulgate. Voir F. Prat, La Bible de Sixte- Quint, dans les Etudes religieuses, septembre 1890, p. 47 sq. ; Couderc, op. rit., 1. II, c. XV, Et sur l'autre chef, la difficulté n'a-t-elle pas été grossie et exagérée à plaisir'.' Sans doute, dans ce document strictement privé qu'était l'autobiographie, Bellarmin parle plus librement que dans la préface officielle d'une Bible destinée à la plus grande publicité ; mais cette différence de langage, dans des écrits d'un caractère si différent, se comprend fort bien, sans qu'il soit nécessaire d'incriminer l'écrivain; c'est ce qui a été longuement établi dans les débats soulevés à ce sujet au procès de béatification. L'expression même de la préface, prseli vitium, ne serait-elle pas susceptible d'un sens plus large que l'expression française de « fautes d'impression »? Positio super dubio an constet de virtutibus theologalibus, part. III, c. i, § S, in-fol., Borne, 1749. En tout cas, il n'y a dans un tel langage qu'une réticence parfaitement motivée et digne de louange, comme l'a remarqué le cardinal Cavalchini clans sa Relatio, in-4°, Borne, 1753, p. 178; car c'est un langage dicté par la réserve et la charité, ut nimirum modestiore, quoad posset, minusque invidiosa loquendi formula uterelur, ubi nécessitas non ex poscebat aperlius ac liberius loqui.

6° Emplois et travaux divers; V élévation au cardinalat, 1593-1599. — Après son retour de France, Bellarmin avait repris au Collège romain la charge de père spirituel, qui lui avait été confiée en 1588, quand il eut terminé son cours de controverse. C'est dans cet office qu'il eut le bonheur de diriger et d'assister à sa mort, dans la nuit du 20 au 21 juin 1591, saint Louis de Gonzague. Plus tard, il rendit à son illustre pénitent les plus précieux témoignages; d'abord, dans une lettre adressée au P. Cipari le 17 octobre 1601, et qu'on trouve citée dans presque toutes les histoires du saint patron de la jeunesse; puis, dans un panégyrique prononcé en 1608 dans l'église du Collège romain, au jour anniversaire de la mort de Louis; surtout, dans la S. C. des Bites, où son zèle et son autorité furent d'un grand poids pour promouvoir la cause de béatification. Autob., appendice. En 1618, il eut enfin le bonheur de vénérer sur les autels son illustre pénitent.

Bientôt commença pour Bellarmin l'élévation aux plus hautes charges dans la Compagnie de Jésus, puis à la cour pontificale. Nommé recteur du Collège romain en décembre 1592, il assista l'année suivante, comme député, à la cinquième congrégation générale de son ordre. Choisi en premier lieu pour faire partie de la commission chargée de mettre la dernière main au Ratio studiorum, il proposa plusieurs règles fort sages qui furent approuvées à l'unanimité, en particulier celle qui prescrit aux professeurs jésuites d'avoir saint Thomas pour maître en théologie scolastique. Provincial de Naples, en 1595, il montra dans l'exercice de sa charge une prudence, une douceur, un ensemble de vertus qui lui méritèrent cet éloge du bienheureux Bernardin Réalino : « C'est véritablement un grand saint. » Mais, au début de l'année 1597, il fut rappelé à Borne ; le cardinal Tolet, théologien du pape, venait de mourir et, sur le conseil de Baronius, Clément VIII lui destinait pour successeur celui que Sixte-Ouint avait jadis donné pour théologien au cardinal Gaétani. En même temps, il le nommait consulteur du Saint-Office; il joignit ensuite à celte fonction celle d'examinateur des évéques. Bellarmin, de son côté, n'oubliait pas sa mission d'écrivain. Outre la publication, en 1597, du dernier tome de ses Controverses, il composa plusieurs ouvrages : en 1596, la Réfutation d'un libelle sur le culte des saints ; au début de 1597, sa Doctrine chrétienne, et, l'année suivante, l'Exposition jilus complète de lu doctrine chrétienne, en d'autres termes, son petit et son grand catéchisme;

en 1599, un traité Sur les indulgences et le jubilé, un autre Sur l'exemption des clercs, enfin la Courte apologie de son travail contre le livre de la Concorde. L'hymne Pater superni luminis, insérée au bréviaire romain dans l'office de sainte Marie-Madeleine, date plus ou moins de la même époque ; elle fut composée à Frascati dans une sorte de joute poétique provoquée par Clément VIII entre son théologien et le cardinal Antoniani.

Bellarmin venait d'être nommé recteur de la Pénitencerie, quand, le 3 mars 1599, le pape le créa subitement cardinal, en lui enjoignant sous peine de faute grave de s'abstenir de toute résistance. Dans le consistoire, Clément justifia son choix en des termes fort honorables pour l'élu : « Celui-ci, dit-il, nous l'avons choisi, parce que l'Église de Dieu n'a pas son pareil pour la doctrine, et qu'il est le neveu d'un excellent et très saint pontife. Hune eligimus, quia Ecclcsia Dei non Itabet parem in doclriua, et est neposoptimi et sanctissimi pontificis. » Bellarmin reçut le titre cardinalice de Sainte-Marie in via; il l'échangea plus tard contre celui de Sainte- Praxède, par un sentiment de dévotion envers saint Charles Borromée qui avait eu ce dernier titre. Il fut nommé membre du Saint-Office, des Rites sacrés, de l'Index et de deux autres Congrégations nouvellement instituées, l'une pour la réforme du bréviaire romain, l'autre pour l'examen du mariage du roi Henri IV. Bientôt il eut la joie et l'honneur de faire réhabiliter un innocent, calomnié par ceux qu'il avait voulu réformer Jean de la Barrière, abbé de Feuillant dans l'ancien diocèse de Rieux. Couderc, op. cit., t. I, p. 285 sq.

L'élévation de Bellarmin ne diminua en rien sa ferveur ni ses habitudes de vie simple et austère ; on en peut juger par les résolutions qu'il prit alors et qu'il observa fidèlement, de ne rien changer au genre de vie qu'il avait eu dans son ordre, de ne point thésauriser ni d'enrichir ses proches, de ne rien solliciter du pape en dehors de ce qui lui serait attribué et de ne pas accepter de présents de la part des princes. Autob., § 38; cf. Epist. famil., XIV, XVIII, Cix, et lettre du 16 juillet 1599, dans Couderc, op. cit., t. I, p. 276 sq. Conseiller écouté de Clément VIII, il fit preuve d'une noble franchise et ne recula jamais devant la crainte de déplaire, quand il crut devoir déconseiller des mesures préjudiciables ou signaler des réformes urgentes; ainsi dissuada-t-il le pape de fonder, au collège de la Sapience, une chaire pour enseigner la philosophie de Platon, en montrant les inconvénients de ce projet; ainsi surtout, dans un mémorial resté célèbre, De rébus reformandis, exposa-t-il nettement les abus qu'il avait remarqués dans le gouvernement de l'Eglise et de l'état ecclésiastique. C'est l'écrit qui se trouve, avec les humbles et édifiantes réponses du pape, à la fin des EpisloLv familiares, sous ce titre : Clemeyiti VI II P. R. De of/icio primario summi pontificis, et cjusdem pontificis responsioncs. Bientôt les circonstances allaient mettre plus délicatement à l'épreuve la franchise du cardinal.

7° Congrégation De auxiliis; Bellarmin à Capoue, 1600-1605. — La publication du livre de Molina sur la Concorde du libre arbitre arec les dons de la grâce, en 1588, avait donné le signal de la grande controverse, dite De auxiliis. Bellarmin, alors professeur au Collège romain, avait pris position dans le débat; tout en faisant sur des points de détail les réserves qu'on verra plus loin, il s'était franchement rallié à la science moyenne, dont Molina faisait en quelque sorte le pivot de son système sur la prédestination et sur la nature de la grâce efficace; par contre, il s'était fortement prononcé contre la prédétermination physique, soutenue par Bafiez. Au fort de la mêlée, il rédigea, sur le désir de Clément VIII, un mémoire très net, opuseuliim dilucidum, qui plut d'abord beaucoup au pape; il y faisait voir en quoi consistait toute la controverse, et comment l'opinion des

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dominicains était plus dangereuse que celle de Molina. Autob., appendice. Banez ayant adressé, le 28 octobre 1597, une supplique au souverain pontife, pour solliciter en laveur de son ordre l'exemption de la loi du silence qui venait d'être imposée aux deux partis, Bellarmin, invité à répondre, réfuta les raisons alléguées et montra qu'il n'y avait pas lieu de faire une exception pour les uns au détriment des autres. Voir la requête de Banez et la réponse de Bellarmin dans Liévin de Meyer, S. J., Historia controversiœ de divinse gratise auxiliis, 2e édit., in-fol., Venise, 1742, t. i, p. 798 sq. Enlin, dans une lettre adressée à Clément VIII en 1598, il exposa ses vues sur les moyens propres à terminer le débat : il lui semblait diflicile de délinir les points en litige; mieux vaudrait porter un décret enjoignant aux intéressés de ne point s'accuser mutuellement d'erreur ni de témérité, mais laissant à chacun la liberté de réfuter par de bons arguments les propositions qu'il jugerait insoutenables; de plus, on devrait éviter de mettre en cause les ordres eux-mêmes, et se contenter de dénoncer au Saint-Office les doctrines réputées hérétiques, erronées ou dangereuses. Poussines, Historia conh'oversiarum quœ inter quosdam c sacro prsedicatorum online et societate Jesu agitatx sunt ab anno 1548 ad 1012, in-4°, Paris, Biblioth. nation., fonds latin, n. 9757, 1. IV, p. 683 sq.

Devenu membre du sacré collège, Bellarmin fut donné pour assesseur au cardinal Madruzzi, président de la congrégation De auxiliis. Plusieurs fois il essaya, mais inutilement, de trouver un terrain d'entente, en proposant de définir un certain nombre de propositions sur lesquelles les deux partis ne pouvaient manquer de se mettre d'accord. Quand, en 1602, Clément VIII manifesta l'intention d'étudier et de trancher par lui-même la question si complexe et si délicate qu'il avait évoquée à son suprême tribunal, le conseiller dont il avait tant de fois agréé les franches remarques lui écrivit une lettre confidentielle, où il le dissuadait de toutes ses lorces de s'engager dans cette voie et lui représentait les embarras qui s'ensuivraient pour lui. Serry, Hist. congreg. de auxiliis, 1. II, c. xxvi, in-fol., Louvain, 1700, col. 325 sq. ; Couderc, op. cit., t. I. p. 347 sq. Le pape ayant même affirmé un jour qu'il définirait la question, Bellarmin n'hésita pas à prédire résolument que la chose n'aurait pas lieu. Attitude où ses adversaires, le cardinal Passionei en particulier, ont dénoncé à grands cris de l'irrévérence à l'égard du vicaire de Jésus-Christ et de l'opiniâtreté à soutenir ses vues personnelles et celles de son ordre. Des esprits moins prévenus ont rapproché de la lettre incriminée le conseil de ne rien décider en cette affaire, donné plus tard à Paul V par saint François de Sales, et les paroles dites par le même pape : -i Clément se repentit de s'être enfoncé dans cette affaire, et après des années et des années de discussion, il ne trouvait pas moyen de la terminer dignement. » G. Schneemann, Controversiarum de divinse gratise lïbemque arbitrii concordia initia et progressus, in-8°, Fribourg-en-Brisgau, 1881, p. 287, 296. Prosper Larnbertini, parlant comme promoteur de la foi, a déclaré n'avoir rien à objecter de ce chef. Posilio super dubio..., Borne, 1712, litt. II, Animadversioncs fidei promoloris, p. 34-35.

Clément VIII fut-il froissé par la conduite de Bellarmin, ou plutôt, voulant donner suite à son projet de trancher la grande controverse, jugea-t-il opportun d'écarter de Rome, sous un prétexte honorable, un champion dont la présence pouvait être embarrassante? Toujours est-il que, l'archevêché de Capoue s'étant trouvé vacant, il nomma le cardinal à ce siège et lui donna de ses propres mains la consécration épiscopalc, le 21 avril 1602. Le nouveau pasteur n'oublia pas en cette circonstance les principes qu'il avait toujours professés sur le devoir de la résidence et contre la pluralité des

bénéfices ecclésiastiques. Quatre jours après son sacre, il quitta Rome et, le 1er mai, il était dans sa ville épiscopale. Il y resta près de trois ans, jusqu'en mars 1605, se consacrant à sa charge sans réserve et avec joie, parce qu'elle le rendait au ministère actif. Aussi ne composa-t-il à cette époque que des sermons, restés inédits, et une Explication du symbole, rédigée pour ses prêtres au cours d'une visite pastorale. Vie simple et toute de dévouement, prédication assidue et vraiment apostolique, assistance régulière à l'office canonial ; visite annuelle de son diocèse et célébration de synodes où furent rédigées, suivant les règles du concile de Trente, de sages et durables ordonnances; réforme des abus et rétablissement de la discipline dans l'église cathédrale et dans le clergé; œuvres multiples de charité et sainte prodigalité à l'égard des pauvres; réserve et fermeté dans les rapports avec les autorités séculières : tels furent les grands traits de sa carrière épiscopale. Autob., § 40-47. Le pape applaudissait à cette sainte activité et, comme autrefois, sollicitait du cardinal de sages conseils ; de là, en décembre 1603 ou janvier 1604, la lettre sur les obligations pour les évêques d'annoncer la parole de Dieu, lettre qui fait le plus grand honneur au zèle pastoral de Bellarmin, et qu'il faut rapprocher des avis donnés, soit à son neveu, Angelo délia Ciaia, dans la belle instruction de 1612 sur les devoirs d'un évêque, soit à l'archevêque de Rouen, François de Harlay, dans une lettre du 20 février 1617. Epist. famil., CXLI. Dieu lui-même se plut à récompenser les mérites de son serviteur par ces dons extraordinaires qui ont lourni à ses biographes le chapitre intitulé : « Le thaumaturge. i>

Après la mort de Clément VIII, arrivée le 3 mars 1605, le cardinal Bellarmin reparut à Rome, pour y prendre part à deux élections qui se suivirent de très près, celle de Léon XI et celle de Paul V. Dans ces conclaves, l'archevêque de Capoue vit un grand nombre de voix se réunir sur son nom; la seconde fois, il aurait été vraisemblablement élu, s'il n'avait eu contre lui son aversion bien connue pour certains abus, et surtout sa qualité de jésuite. Couderc, op. cit., t. n, p. 14 sq. Il se refusa, du reste, à toute démarche qui aurait pu lavoriser sa candidature : eût-il suffi, disait-il, de lever de terre un fétu pour devenir pape, il ne se serait pas baissé pour le prendre. Plus tard, une maladie du pape ayant ouvert la perspective d'une nouvelle élection où la tiare pourrait lui être imposée, Bellarmin écrivit ces lignes, le 26 septembre 1614 : « Je lais vœu, dans le cas où je serais élu souverain pontife (ce que je ne désire pas et ce que je prie Dieu de détourner de moi), de n'élever aucun de mes parents ou de mes proches, ni au cardinalat, ni à aucune principauté temporelle, ducal ou comté, ou toute autre noblesse. Je ne les enrichirai pas non plus, je me contenterai de les aider à vivre décemment dans leur état... »

Paul V retint à Rome l'archevêque de Capoue; et comme celui-ci, fidèle à ses principes, ne voulait pas garder un titre dont il ne pouvait plus remplir personnellement les obligations, sa démission tut acceptée, et il devint conservateur de la bibliothèque du Vatican. Peu après, il fit partie de la nouvelle congrégation de cardinaux chargée de terminer la controverse De auxiliis ; il s'y trouva uni de sentiment avec le cardinal du Perron, auquel il avait écrit de Capoue, en février 1605, pour l'engager à faire voir le danger du système des prédéterminations physiques. Laemmer,MeZetematum romanorum manlissa, in-8°, Ratisbonne,1875, p. 381. Voici, au témoignage de Paul V lui-même, quel fut son avis, à la dernière réunion, tenue le 28 août 1607 : « Bellarmin. — Il est d'avis que la prédétermination physique est de Luther et de Calvin. Les pères dominicains sont dignes d'excuse, parce qu'ils n'ont pas vu les livres des hérétiques. Banez a parlé plus mal que Molina, quand il a blâmé l'explication que saint Augustin

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donne de la réprobation. Le livre de Molina a été approuvé par doux universités. On pourrait faire une bulle dans laquelle on condamnerait quelques propositions certaines dont les deux partis conviendraient: on laisserait de coté les questions plus difficiles, comme le lit Célestin. » G. Schneemann, op. cit., p. 290. On sait quel lut le résultat final du grand débat : le pape se contenta de dissoudre la congrégation De anxiliis, et laissa la liberté de leur opinion aux deux partis, en attendant que le saint-siège crût opportun de donner un jugement définitif.

8° Controverse vénitienne, 1606. — Pendant les quinze années qui suivirent son retour à Rome, le cardinal Bellarmin fut mêlé à toutes les grandes allaires religieuses de son temps, comme membre actif des principales Congrégations romaines et personnage inlluent auquel on s'adressait de toute part. De là, une vaste correspondance, dont le recueil très restreint qui porte le titre à' Epistolse familiares, ne donne qu'une luible idée. Mais il joua surtout un rôle important dans plusieurs controverses politico-religieuses, qui se succédèrent sans interruption. La première se rapporte à la querelle qui éclata, en 1605, entre le saint-siège et la république de Venise, et fut provoquée par des actes et des mesures préjudiciables aux anciens privilèges de l'Église et du clergé. Deux ecclésiastiques avaient été d'abord emprisonnés et jugés par l'autorité séculière ; puis deux lois, portées par le sénat le 10 janvier 1603 et le 26 mars 1605, prohibèrent la fondation de nouvelles églises ou de nouveaux cloîtres ou hôpitaux, et retirèrent aux corporations religieuses, régulières ou séculières, le droit d'acheter, d'hériter et de recevoir en gage ou en don toute propriété foncière, en dehors d'une autorisation expresse du pouvoir civil. Après des protestations et des monitions restées sans elfet, Paul V lança l'interdit contre Venise, le 17 avril 1606. Mais, encouragé et vraisemblablement conseillé par le trop fameux moine servite Paolo Sarpi, le sénat do la république répondit par des menaces de mort édictées contre tout ecclésiastique qui observerait l'interdit et par le bannissement des jésuites.

En même temps se forma, sous la direction de fra Paolo, un comité de sept théologiens, les « sept tous » de Venise, avec la mission de démontrer la justice des mesures prises et l'irrégularité de l'acte de Paul V. De là diverses publications : un écrit anonyme, de Jean Marsilli, comprenant huit propositions sous forme de réponse à la lettre d'un ami sur les censures pontilicales; un traité des sept théologiens de Venise, sur l'interdit lancé par le pape; deux écrits de Gerson sur la validité de l'excommunication et sur cette assertion : Sentenlia pasloris etiam injusla est timenda, réédités par fra Paolo avec une préface tendant à prouver que, suivant les principes établis par le chancelier, la sentence de Paul V était un acte injuste et invalide; enfin une défense, par Jean Marsilli, des huit propositions avancées dans son premier écrit anonyme. H s'ensuivit toute une guerre de plume, où figurèrent une trentaine d'écrivains, en particulier les cardinaux Iiaronius et lîellarmin, ce dernier au premier rang. Aux opuscules cités il lit aulanl de réponses dont les titres précis seront donnés ci-après, Il y discute, pied à pied, toutes les assertions des théologiens de Venise, et défend en même temps, d'après les principes qu'il avait exposés dans ses Controverses, les points en litige : l'exemption des clercs, l'immunité ecclésiastique, le pouvoir coercitif de l'Église, l'infaillibilité du pape el sa puissance indirecte sur le temporel. Sans jamais rien sacrifier à l'erreur, le cardinal garda, dans ce débat, à l'égard des personnes une modération el une charité chrétienne qui est toul à sun honneur, mais que ses adversaires n'ont pas eu houle de

lui reprocher. La lutte de Paul V el de Venise se termina disciplinairement, sinon doctrinalement, en 1607,

par la médiation du cardinal de Joyeuse agissant au nom de Henri IV; l'interdit fut alors levé. L. Ranke, Histoire de la pajiauté pendant les xvi" et xvif siècles, 2« édit.. Paris. 18iS, t. Il, p. 438 sq.

9J Controverse anglicane. 1607-1609. — Une autre affaire mit le grand polémiste aux prises avec une tète couronnée, Jacques I", roi d'Angleterre. Alors qu'il n'était encore assis que sur le trône dT>cosse et semblait animé de bonnes intentions à l'égard des catholiques, ce prince avait eu l'occasion d'écrire au cardinal Bellarmin, et celui-ci lui avait adressé, le 1" juin 1600, une réponse où les remerciements et les espérances étaient accompagnés de salutaires avis. Epist. famil., i. Lettre très belle, dont la seule lecture convertit un célèbre calviniste, au rapport de Sébastien Badus, Décora Roberti card. Bellarmini, in-4°, Gènes, 1671, part. II, p. 2. Devenu roi de la Grande-Bretagne, Jacques Ier trompa l'attente des catholiques anglais; leur situation devint surtout déplorable après la conspiration des poudres, découverte le 5 novembre 1605. Non seulement les mesures pénales édictées sous le règne d'Elisabeth furent renouvelées, mais, le 5 juillet 1606, un serment leur fut imposé sous peine d'emprisonnement perpétuel et autres conséquences très graves. Voici quels étaient les termes les plus significatifs de ce fameux oal/i of allegiance : « Je, A. B., reconnais, confesse, atteste et déclare en toute vérité et sincérité, en ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, que notre souverain seigneur le roi Jacques est le vrai et légitime roi de ce royaume..., et que le pape n'a, ni par lui-même, ni par aucune autre autorité de l'Église ou du siège romain, pouvoir quelconque ni autorité de déposer le roi, ou de disposer des domaines et royaumes de Sa Majesté..., ou de délier aucun de ses sujets de l'obéissance et de la soumission qu'ils doivent à Sa Majesté... De même je jure de cœur, que nonobstant toute déclaration ou sentence d'excommunication ou de déposition..., je garderai fidélité et obéissance à Sa Majesté... Je jure, en outre, que du fond du cœur j'abhorre, déteste et abjure, comme impie et hérétique, cette damnable doctrine et assertion : « Les princes excommuniés « et déclarés déchus de leurs droits par le p3pe, peuvent « être déposés et mis à mort par leurs sujets ou tous « autres gens. » De plus, je crois et j'admets en conscience, que ni le pape ni personne autre n'a le pouvoir de me délier de ce serment, en tout ou en partie... » Traduit des Opéra du roi Jacques, in-fol., Londres, 1619, p. 242.

Par un bref du 22 septembre 1606, Paul V avait déclaré ce serment illicite, cum multa contineat quee fidei et saluti aperte adversantur. Mais l'archiprélre Blackwell refusa de publier l'acte pontifical et, le 7 juillet de l'année suivante, se prononça pour le serment dans une lettre adressée à son clergé. Aussi Paul V publia, le 23 septembre, un second bref pour conlirmer l'authenticité et l'autorité du premier. De son côté, Bellarmin, se prévalant d'une ancienne amitié avec l'archiprètre, lui avait écrit, le 18 du même mois, une lettre très ferme où il essayait de lui faire comprendre sa faute et lui montrait dans le serment un piège tendu aux catholiques anglais : « Il est composé avec tant d'artifice que personne ne peut délester la trahison envers le roi et faire profession de soumission civile, sans être perfidement contraint à renier la primauté du siège apostolique. » Epist. famil., lu. Paroles qu'on peut utilement rapprocher de celle appréciation porti e sur le même serment, par un historien anglican : « Il était rédigé' en des termes si ambigus, qu'une conscience délicate, d'ailleurs aussi bien disposée que possible à faire acte d'obéissance ci\ ile, ne pouvait pas le supporter,

could nui digest it. » Dodd, Cliurch Ristory of England, édit. Tierney, in-S", Londres, 1841, t. iv, p. 70. Blackwell persista dans son erreur et fut déposé de sa charge

BELLARMIN

d'archiprètre, le 1" février 1008. Le roi Jacques n'était pas resté indifférent à tous ces actes; il avait voulu descendre dans l'arène comme polémiste. Au commencement de 1008 parut à Londres une apologie du serment intitulée : Triplici nodo triplex cuncus, mais sans nom d'auleur et avec une préface signée par l'aumônier royal L. Ciceslriensis, c'est-à-dire Lancelot Andrewes, évèque de Chichester. Par le triple nœud, auquel il opposait son triple coin, Jacques Ier entendait les deux breis pontificaux et la lettre du cardinal Bellarmin; mais il attaquait surtout ce dernier, comme s'il eût eu la coquetterie de se mesurer avec un homme auquel il donnait l'épithéte de viri eruditione clarissimi. Telle fut l'occasion de la Réponse au livre intitulé : Triplici nodo triplex cuneus; elle parut à Cologne, sous le nom de Mathieu Torti, chapelain du cardinal.

Le royal polémiste ne se tint pas pour battu; après s'être enfermé pendant un mois avec ses théologiens, il fit quelques corrections à son ancienne apologie et la publia de nouveau, mais en y mettant son nom et en l'augmentant d'une préface pompeusement dédiée à l'empereur Rodolphe II, à tous les monarques et rois, à tous les princes, états et ordres de la chrétienté. Il essayait de les convaincre tous qu'il s'agissait d'une cause commune, le débat portant sur les droits et la dignité de ceux qui ont reçu de Dieu le pouvoir suprême. A son tour le théologien du saint-siège reprit la plume et, en 1609, fit paraître à Rome Y Apologie de sa Réponse au livre du roi Jacques. Celui-ci ne redescendit pas dans l'arène; son aumônier l'évêque Andrewes, continua la lutte par la publication de sa Tortura Torti, Londres, 1609. Bellarmin ne manqua pas de défenseurs; à leur tête se signalèrent deux membres de son ordre, André Eudoemon-Joannès et Martin van der Beeclt ou Becanus, qui publièrent, celui-ci à Mayence, en 1610, une Refutatio torturas Torti, et le premier à Cologne, en 1611, son Parallelus Torti et tortoris ejus L. Cicestriensis. Le cardinal lui-même faillit rentrer en scène, à propos d'un ouvrage intitulé Apologia cardinalis Bellarmini pro jure principum, Cosmopoli [Londres], 1611. Le livre portait le nom de Roger Widdrington, pseudonyme de Thomas Preston, supérieur des bénédictins anglais; telle était du moins l'opinion commune, avant la rectification publiée récemment par dom E. Taunton, dans English hislorical Review , janvier 1903, t. xvm, p. 116 sq. Comme Widdrington prétendait soutenir la légitimité du serment d'allégeance en se servant des principes mêmes de Bellarmin, celui-ci prépara une réponse; mais le pape Paul V jugea prudent d'en ajourner la publication. Malgré la mise à l'index de ses écrits, Widdrington revint plusieurs fois à la charge. Diclionary of national biograpliy, édité par Leslie Stephen, Londres, 1900, t. lxi, p. 182. De la sorte, le débat relatif au serment de fidélité se poursuivit en dehors des deux premiers combattants. Voir J. de la Servière, De.lacobo 1 Angliee rege cum cardinali Roberto Bellarnnno S. J. super potestate cum regia tum ponlificià disputante, in-8°, Paris, 1900.

10° Controverse gallicane, 1610-1012. — Cette nouvelle lutte eut pour point de départ la publication faite en 1609, à Londres d'abord, puis à Pont-à-Mousson, d'un ouvrage anonyme, intitulé : De potestate papœ, an et quatenus in reges et principes sœculares jus et imperium habeat. C'était l'œuvre posthume d'un juriste de renom, Guillaume Barclay. Voir col. 389. L'auteur proclamait l'indépendance absolue de la puissance civile et delà puissance ecclésiastique; il attaquait tous ceux qui attribuaient au pape un pouvoir quelconque dans les choses temporelles, mais prenait tout particulièrement à partie l'auteur des Controverses pour la doctrine contenue dans le traité De roniano pontifice, 1. V, c. vi sq. L'année même où il fut publié, ce livre fut mis à l'index par décret du 9 novembre;

mais, parce que venant d'un catholique de marque, il ne pouvait manquer d'exercer de l'influence dans les controverses qui s'agitaient alors, une réponse parut nécessaire. De là, en 1010, le Traité de la puissance du souverain pontife dans les choses temporelles, contre Guillaume Barclay. Bellarmin y défendait longuement, en la donnant comme doctrine catholique, la thèse du pouvoir indirect, conférant au pape le droit de déposer les princes apostats ou hérétiques.

L'ouvrage du cardinal fut déféré au parlement de Paris, puis prohibé le 26 novembre, après un long réquisitoire de l'avocat royal Louis Servin, où celui-ci avait relevé les passages attribuant aux papes « la puissance aux choses temporelles » avec le droit de déposer les rois, et ceux où Bellarmin disait « son avis sur l'établissement des puissances royales, ou autres souveraines ». Duplessis d'Argentré, Collectio judiciorum, Paris, 1728, t. il b, p. 19 sq. Cet arrêt froissa extrêmement le pape Paul V; on voit par ses lettres et celle du cardinal Borghèse au nonce de Paris avec quelle insistance il en demanda l'abrogation. Laemmer, op. cit., p. 293 sq. Bellarmin écrivit lui-même à la reine régente, Marie de Médicis, et celle-ci évoqua l'affaire à son conseil: intimidée par la résistance du premier président, Achille de Harlay, elle n'osa pas casser l'arrêt, mais elle en suspendit l'exécution. J.-M. Prat, Rechercltes historiques et critiques sur la Compagnie de Jésus en France du temps du P. Coton, in-8°, Lyon, 1876, t. m, p. 310 sq. Ce fut pour ne pas exciter davantage le parlement, que Paul V ajourna la publicalion de la réponse préparée par le cardinal contre Roger Widdrington. Jean Barclay, de son côté, fit paraître en 1612 une apologie en faveur de son père et de la cause qu'il avait soutenue : Pietas, sive publicse pro regibus et principibus et privalse pro Guilielmo Barclaio parente vindicise adversus Bellarminum. Ce nouveau livre fut mis à l'index l'année suivante; mais le soin d'y répondre fut laissé au P. Eudaemon-Joannès. Les faits justifièrent ces mesures de prudence; un théologien de Cologne, Adolphe Schulcken, ayant publié en 1613 une réfutation de Widdrington sous le titre à' Apologia pro illustrissimo Domino D. Roberto Bellarmino, S. R. E. card., de potestate romani ponlijicis temporali, l'ouvrage fut condamné par le parlement et, sur l'ordre du prévôt de Paris, brûlé en place de Grève. Le même sort échut aux livres de Lessius, Becanus, Suarez et autres qui parurent à la même époque pour défendre les droits du pape ou soutenir l'opinion des scolastiques sur l'origine du pouvoir civil.

11° Les dix dernières années, 1612-1621; Bellarmin et Galilée. — Pendant la période de lutte qu'on vient de parcourir, le cardinal était demeuré à Boine, occupé surtout aux travaux des nombreuses Congrégations dont il faisait partie. Il eut la joie, en 1609, d'assister à l'heureuse conclusion d'une cause à laquelle, de concert avec son grand ami le cardinal Baronius, il s'était consacré de tout son co'ur, la béatification du fondateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola. Aux occupations principales s'en ajoutaient d'autres dont il serait superflu de parler en détail; tels par exemple, l'administration pendant quatre ans (27 novembre 1007- 14 octobre 1611) du diocèse de Montepulciano, et le protectorat non moins actif que fécond de l'ordre des célestins. Epist. famil., lx, xciii, xcix, cxiv, cxxix, CLI, clvi. Deux écrits méritent d'être signalés : le commentaire sur les psaumes, publié en 1611, et le mémoire autobiographique que Bellarmin composa en 1613, sur les instances du P. Eudœmon-.Ioannès et du P. MutiusVittelleschi, alors assistant d'Italie, et qui, dans l'intention de ce dernier, devait servir comme source de renseignements pour l'histoire de la Compagnie de Jésus. E. Morin, La vie du cardinal Bellarmin, préface, in-S°, Paris, 1625; Bartoli, Dellavila di Roberto curdi-

BELLARMIN

nal BeUarmino, in-S\ Rome, 1678, p. 361. Ce mémoire n'est pas à proprement parler une biographie, mais plutôt une série de notes ou de récits qui se succèdent dans un ordre chronologique et portent en général sur des événements extérieurs déjà connus, mais qu'il importait de préciser. Document d'ailleurs plein de simplicité et de candeur où, suivant une remarque faite au cours du procès de béatification, l'auteur « a fait entrer non seulement les choses importantes et graves, mais encore des détails personnels et des anecdotes où la note joyeuse et plaisante a sa part, comme c'est l'usage entre amis ». I'osilio super dubio an constet de virlutibus, Rome, 1712, document F, Nova informatio, p. 4. Apprécié d'un point de vue faux, parfois même pharisaïque, cet écrit est devenu, aux yeux des adversaires du cardinal jésuite, la pierre de scandale et, dans leurs mains, l'arme offensive par excellence.

Comme membre du Saint-Office, Rellarmin fut mêlé à une affaire des plus brûlantes, le premier procès de Galilée. Il avait suivi avec intérêt les découvertes de ce savant; on en a la preuve dans une consultation qu'il adressa, le 19 avril 1611, aux mathématiciens du Collège romain, plusieurs lettres écrites à Galilée et l'hommage que celui-ci fit au cardinal, en août 1612, de son discours sur les corps llottants. Galilei, Opère, in-8°, Florence, 1851, t. vin, p. 160, 216, 384. Une lettre écrite le 12 avril 1615 au P. Foscarini, carme, qui lui avait adressé une apologie du système de Copernic, nous renseigne exactement sur la pensée de Rellarmin. Il ne pouvait croire qu'il fût question de proscrire le système, mais il estimait qu'il fallait, en le proposant, se contenter « de parler ex suppositione, et non d'une manière absolue »; autrement, ce serait « courir grand risque, non seulement d'irriter les philosophes et les théologiens scolastiques, mais de nuire à notre sainte foi, en accusant l'Écriture d'erreur... S'il était vraiment démontré que le soleil est au centre du monde, et la terre dans le troisième ciel, que le soleil ne tourne pas autour de la terre, mais la terre autour du soleil, il faudrait apporter beaucoup de circonspection dans les passages de l'Ecriture qui paraissent contraires, et dire que nous ne les comprenons pas, plutôt que de déclarer faux ce qui est démontré. Mais, pour croire à une telle démonstration, j'attends qu'on me la présente ». Le cardinal ajoute même qu'il doute fort qu'on puisse faire cette démonstration, et conclut : « Or, dans le cas de doute, on ne doit pas abandonner l'interprétation de l'Écriture donnée par les saints Pères. » D. Rerti, Copernicoe le vicetide dcl sistevia copernicano in Italia..., in-8°, Rome, 1876, p. 121 sq. Quand Galilée se rendit à Rome, en décembre 1615, Rellarmin l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. L'affaire avait été déférée au Saint-Office; le 24 février 1616, les théologiens consulteurs de cette congrégation qualifièrent d'absurde en philosophie, et d'hérétique ou du moins erronée en théologie, ces deux propositions : Sol est centrum mundi, et omnino immobilis motu locali. Terra non est centrum mundi nec immobilis, sed secundum se totam movelur, eliani molu diurno. H. de l'Fpinois, Les pièces du procès de Galilée, in-8°, Paris, 1877, p. 38 sq. Bellarmin fut chargé par le pape de notifier ce jugement à l'intéressé; ce qu'il exécuta, deux jours après, dans sa propre demeure. Le 3 mars, il lit un rapport à la Congrégation sur l'accomplissement de son mandat et la soumission de Galilée. Les adversaires de Celui-ci firent bientôt courir le bruit qu'il avait été forcé' d'abjurer ses idées et d'accepter une pénitence; le cardinal rétablit les faits par cette attestation donnée par écrit le 26 mai : « Galilée n'a abjuré entre nos mains, ni entre celles de nul autre à Home ou ailleurs que nous sachions, aucune de ses opinions et doctrines; il n'a pas non plus reçu de pénitence salutaire; on lui a seulement dénoncé la déclaration, faite pur le pape et

publiée par la Congrégation de l'Index, où il est dit que la doctrine attribuée à Copernic, que la terre tourne autour du soleil et que le soleil reste au centre du monde sans se mouvoir d'orient en occident, est contraire à la sainte Écriture et ne peut en conséquence ni se défendre, ni se soutenir. » H. de l'Epinois, op. cit., p. 72. Telle fut lu part prise par le cardinal Bellarmin au premier procès de Galilée; cela ne suffit pus pour qu'on puisse voir en lui l'âme de toute cette affaire, der geistige Urheber, comme a dit Reusch, Der Process Galilei' s und die Jesuiten, in-8", Bonn, 1879, p. 125.

Ni les années, ni les infirmités n'affaiblissaient l'ardeur du vaiilani athlète. De 1615 à 1620, il composa les divers écrits ascétiques dont le détail sera donné plus loin. En 1616, il prêta son concours ù suint François de Sales, l'un de ses grands admirateurs, pour obtenir l'approbation de l'ordre de la Visitation. Œuvres complètes de saint François de Sales, édit. Peltier, in-8°, Paris, 1875, t. VI, p. 372, 391. Il ne fut pas étranger aux mesures prises, en 1616 et en 1617, par le pape Paul V en faveur de la doctrine de l'immuculée conception. Lui-même eut l'occasion de dire toute sa pensée sur ce sujet dans une réunion du Saint-Office, tenue, en présence du souverain pontife, le 31 août 1617 : « A mon avis, dit-il, on peut définir que la doctrine d'après laquelle la très sainte Vierge a été conçue sans péché, doit être acceptée par tous les fidèles comme pieuse et sainte, de sorte qu'il ne soit plus permis de soutenir ni d'adopter le sentiment contraire sans témérité ni scandale et sans être suspect d'hérésie. » Il justifia ensuite son avis et répondit aux principales objections. « Si l'on ne veut pas, conclut-il, en venir maintenant ù une définition formelle, il faudrait du moins imposer à tous les ecclésiastiques, séculiers et réguliers, le précepte de réciter l'office de la conception, comme l'Église le récite. De la sorte on arriverait au but sans définition. » Idée qui, par la suite, fut réalisée. H. Maracci, Purpura mariana, c. xv, § 7, rééditée dans Summa aurea de laudibus B. V. M., édit. Rourassé, Paris, 1862, t. x, col. 1340; J. Perrone, De immaculato B. V. M. conceptu, an dogmalico decrelo definiri possil, disquisitio tlieologica, in-8°, Rome, 1847, p. 174; C. Passaglia, De immaculalo Deiparxsempervirginis conceptucommentarius, in-îo\., Rome, 1855, p. 1908, note 5. En 1621, le cardinal prit part au conclave, qui, le 9 février, élut Grégoire XV. Comme ce pontife lui témoignait la plus entière confiunce, il en profita pour rendre à l'Eglise un éminent service, en suggérant d'utiles mesures tendant à réformer les abus qui se produisaient trop facilement dans l'élection des papes; l'élection se ferait désormais en conclave fermé et, en principe, par les suffrages secrets des deux tiers des cardinaux présents. La constitution de Grégoire XV, réglant le cérémonial qui est encore en vigueur, parut le 15 novembre 1621, quelques semaines seulement après la mort du serviteur de Dieu. Voir Couderc, op. cit., t. II, p. 305 sq.

Après de longues instunces, Bellarmin avait enfin obtenu, au mois d'août de la même année, la faveur de résigner toutes ses fonctions, sauf la cause du bienheureux Philippe de Néri dont il voulut s'occuper encore, par affection pour ce saint et par attachement à la mémoire du cardinal Baronius. 11 se retira au noviciat de Saint-André, pour s'y préparer ù la mort; depuis longtemps il avait fait ses dernières recommandations dans un testament plein de piété et d'humilité. Atteint mortellement à la fin du mois, le cardinal ne songea plus qu'au ciel; on a l'impression d'assister à la mort d'un saint en lisant ses derniers jours, racontés en détail dans une sorte de bulletin quotidien qui ligure dans V Informatio de 1749, p. 377 sq. Visité' par le pape Grégoire XV, il témoigna de son respect pour le vicaire du Christ en répétant les paroles du centurion. 11 mourut, âgé de près de quatre-vingts ans, le 17 septembre, en

BELLARMIN

une fête qu'il avait contribué à établir, la fête des Stigmates de saint François d'Assise. 11 avait, pendant sa dernière maladie, fait une déclaration qu'il est juste de rappeler : « Il protesta de mourir en la foy, en laquelle il avoit vescu, et dit au Père André Eudémon-Jean, qui estoit présent, que tout ce que ledit cardinal avoit escrit et imprimé de ce qui concernoit la foy, à l'encontre des hérétiques, et aussi de la matière De gratta et de auxi- Uis, il le ratilioit et le conlirmoit de nouveau, et vouloit que le dit Père en rendit témoignage particulier en public, principalement contre les hérétiques, qui alloient calomniant qu'il s'estoit dédict en beaucoup de choses. » Discours des choses mémorables qui se sont passées au trespas, et aux funérailles du feu cardinal Bellarmin de très illustre et glorieuse mémoire, in-12, Paris, 1622, p. 32. Même témoignage dans Y Imago virtulum Roberti card. Bellarmini, par Marcel Cervin, c. XLI, Sienne, 1622.

12° La cause de Bellarmin. — Tout concourait à glorifier la mémoire du détunt:la vénération témoignée par la foule à ses funérailles, les magnifiques éloges que lui décernèrent un grand nombre de cardinaux et de saints personnages, les immenses travaux qu'il avait entrepris pour l'honneur de Dieu et de l'Église, la vie toute de piété, de zèle et de charité qu'il avait menée, enfin l'éclat des dons surnaturels qui ne lui avaient pas manqué, surtout pendant son séjour à Capoue et après sa mort. La cause fut introduite sous Urbain VIII, le 15 janvier 1627, et le titre de "Vénérable fut dès lors acquis au serviteur de Dieu. Une première congrégation préparatoire sur l'héroïcité des vertus aboutit, le 7 septembre 1675, à un vote unanimement favorable des vingt-deux théologiens consulteurs. Dans la congrégation générale qui eut lieu sous Innocent XI, le 26 septembre 1677, et qui se composa de trente-huit membres, seize cardinaux et vingt-deux consulteurs, la pluralité des suffrages, en tout vingt-huit, restèrent favorables ; mais de vives oppositions s'élevèrent. Quelques-uns, comme le cardinal Barbarigo, ne contestaient pas au vénérable serviteur de Dieu la sainteté de la vie; ils doutaient seulement de l'héroïcité des vertus, ou du moins n'en trouvaient pas la preuve suffisamment établie ; et ce fut aussi la principale objection du promoteur de la toi, Prosper Bottini. D'autres, comme le cardinal Azzolini, allaient plus loin; s'appuyanl sur les faits déjà signalés, ils accusaient Bellarmin d'avoir, en diverses circonstances de sa vie, manqué d'humilité, de charité, de prudence, de discrétion et même de véracité. A ces difficultés s'ajoutèrent des défauts de forme qui retardèrent la cause. Une nouvelle information eut lieu en 1719, sous Clément XI ; Prosper Lambertini y parut comme promoteur de la foi. Le pape, on ne sait pourquoi, ne prit aucune décision. Sur d'instantes demandes, adressées au saint-siège, la cause fut reprise par ordre de Benoit XIV; le 16 juillet 1748, il nomma rapporteur le cardinal Cavalchini. Une nouvelle congrégation générale se tint le 5 mai 1753; vingt-cinq sull'rages sur vingt-sept furent favorables, malgré l'opposition violente et tapageuse du cardinal Passionei qui, dans un vote souvent exploité depuis lors, tira de l'autobiographie de Bellarmin les mêmes objections que le cardinal Azzolini, mais en les aggravant et en y joignant des considérations d'ordre politique sur les difficultés que pourrait susciter au saint-siège, :en France ou ailleurs, la béatification de l'auteur des Controverses et du traité contre Barclay. Voti... nella causa délia bcati/icazione del venerabile scrvo di Dio card. R. Bellarmino, 2e édit., Ferrare,

Contre l'attente générale, Benoît XIV en resta là. Ce n'est pas que son jugement fût opposé à celui de la majorité; il était facile de le présumer en se reportant à ce qu'il a dit de cette cause dans plusieurs passages de son grand ouvrage De servorum Dei bealificalione et

beatorum canonizatione, 1. NI, c. x, n. 11 ; c. xxi, n. 10; c. xxxm, n. 20; c. xxxiv, n. 30; c. xl, n. 9, 19; cf. 1. II, c. XXVIII, n. 4. Mais on n'en est plus à des présomptions; dans des papiers du même pape, on a retrouvé son Votum, ou l'expression de ce qu'il dit dans la congrégation générale du 5 mai. Les conclusions sont pleinement favorables au sorviLeur de Dieu ; le point capital de l'héroïsme y est, en particulier, nettement résolu. Après avoir remarqué que la méthode ordinaire consiste à prouver l'héroïsme dans l'exercice des vertus théologales et morales que le vénérable a eu l'occasion et l'obligation de pratiquer, Benoit XIV ajoute (je traduis littéralement sur une copie du document photographié): « C'est là ce que les postulateurs se sont efforcés de faire, non seulement en répétant ce qui avait été déjà dit, mais en le renforçant de preuves plus importantes qui n'avaient pas été d'abord données dans le sommaire. Mais pour ce qui est de l'héroïsme dans le cas dont nous nous occupons, il semble plus expédient de se demander si, présupposé ce qui dans le cas présent est prouvé, à savoir la pureté de conscience ou absence de péché dans la longue carrière d'un homme qui vécut soixante-dix-neuf ans, et l'observance continuelle des préceptes et des conseils évangéliques, selon l'état de religieux de la Compagnie de Jésus que le serviteur de Dieu avait embrassé, — si, dis-je, le fait de n'avoir jamais manqué en rien de ce qui touche à l'état de religieux, de cardinal et d'archevêque, le fait aussi de s'être dépensé utilement toute sa vie pour notre sainte foi, ne suffit pas pour faire de ce serviteur de Dieu un héros supérieur au commun degré des autres gens de bien. Cela suffit, croyons-nous, et c'est ce que nous nous sommes efforcé de prouver, dans notre ouvrage De cattonizatione, avec les auteurs que nous y avons cités. »

Les raisons qui déterminèrent l'auteur de ce Votum à ne pas émettre le décret sur l'héroïcité des vertus, sont connues maintenant. Une série de lettres, échangées à ce sujet entre Benoit XIV et le cardinal de Tencin, montre que le grand pape fit céder sa ferme conviction et ses propres désirs à des raisons de haute prudence, à la crainte surtout de fournir une nouvelle matière au feu des fureurs gallicanes et jansénistes dans les parlements de France. Dans une lettre du 29 août 1753, Benoit XIV dit au sujet de la réunion du 5 mai : « Nous parlâmes de la cause fort au long et nous renvoyâmes notre déclaration à un autre temps. Nous l'aurions même déjà donnée conforme à la pluralité des voix, si les prudentes réflexions que vous nous avez fait faire ne nous avaient déterminé à un plus long délai et à attendre des conjonctures plus favorables... Nous avons dit en confidence au général des jésuites que le délai de la cause ne venait point des pauvretés débitées par le cardinal Passionei, mais des tristes circonstances du temps. » Voir Études religieuses, 15 avril 1896, t. Lxvnr p. 668 sq. Sous le pape Léon XII, on put croire à l'existence de conjonctures plus favorables, et un nouvel examen de la cause fut entrepris en 1828; mais la mort du pape et celle du général des jésuites créèrent un nouvel obstacle.

D'ailleurs, pour conclure par une remarque du docteur Hefele, « Bellarmin, sans être canonisé, reste pour tout catholique vénérable au plus haut degré, et ceux qui ont voulu le salir n'ont fait que se clouer euxmêmes au pilori. » Kirehenle.rikon , 2e édit., Fribourgen-Brisgau, 1883, t. n, col. 292. « La sincérité de sa dévotion, sa charité et le désintéressement de son zèle, lit-on dans la Grande encyclopédie , n'ont jamais été contestés que dans des libelles émanés de basses officines protestantes, tels que la Fidèle et véritable histoire de la mort désespérée de Robert Rellarmin, jésuite. » Il s'agit là d'un immonde pamphlet que les protestants eux-mêmes ont stigmatisé, comme « plein de grossiers

BELLARMIN

mensonges et de calomnies, dont l'effet ne put être que d'augmenter la vénération des catholiques d'alors pour le cardinal ». Ersch et Grulier, Allgemeine Encyclopâdieder Wissenschaften und Kïmste, art. Bellarmino, S" partie, Leipzig, 18-22, p. 434. Cf. Janssens, L'Allemagne et la Réforme, trad. E. Paris, Paris, 1899, t. v, p. 571 sq. Quelque chose d'analogue s'est produit, quand poussés par leurs rancunes de vieux-catholiques. Dôllinger et Reusch ont cherché dans une nouvelle publication de l'autobiographie de Bellarmin une occasion de notes malveillantes contre l'Église romaine et la Compagnie de Jésus et, contre le cardinal, d'attaques renouvelées d'Azzolini et de Passionei. Le vénérable serviteur de Dieu n'a rien perdu, mais il a plutôt grandi dans l'estime et l'amour des catholiques, comme on peut le voir par la conclusion de quatre articles parus en 18i)0dans les fiistorisch-politische Blâtter de Munich t. evi, sous ce titre : Cardinal Bellarmin in altkalholischcr Beleucltlung.

Le premier document à consurter, pour l'histoire de Bellarmin, est son autobiographie, souvent citée au cours de cette notice, Elle a été imprimée à part à Louvain, en 1753, sous ce titre : Yita ven. Roberti cardinalis Bellarmini quant ipsemet scripsit rogatu fetmiliaris sui P. Eudxmon Johatmis Cretensis. Elle se retrouve, texte latin et traduction allemande, dans Sammlung der neuesten Schriften, welche die Jcsuiten in Portugal betreffen, Francfort et Leipzig, 1762, t. iv; de même dans l'ouvrage polémique de Dôllinger et Reusch, Die Selbstbiographie des Cardinale Bellarmin, in-8% Bonn, 1887. A l'autobiographie s'ajoutent les Epistolx familiares, choix très incomplet de lettres, dont la publication est due au P. Jacq. Fuligatti, in-12, Rome, 1650, etc. En dehors des lettres relatives à la jeunesse de Bellarmin qui ont été signalées, G. Buschbell a publié trois autres lettres du cardinal dans Rômische Qaartalschrift, ■1901, p. 191 sq., 327 sq.

Biographies principales : 1' J. Fuligatti, S. J., Vita del cardinale Bellarmino delta Conîpagnia di Giesà, in-4°, Rome, 1624, etc.; trad. franc, par le P. Pierre Morin, S. J., in-8\ Paris, 1625 ; trad. lat., avec additions, par le P. Silvestre Petrasancta, in-4°, Liège, 1626; trad. allemande, faite sur l'édition de Petrasancta par un prêtre de Franconie, Leben des Cardinals Robert Bellarmin, in-12, Ratisbonne, 1840. — 2- D. Bsrtoli, S. J., Délia vita di Roberto cardinal Bellarmino, en quatre livres, in-8% Rome, 1678, etc. — 3* N. Frizon, S. J., La vie du cardinal Bellarmin, in-4", Nancy, 1709, etc. — 4" J.-B. Couderc, S. J., Le vénérable cardinal Bellarmin, 2 in-8% Paris, 1893. A signaler •encore l'Imago virtutum Buberti card. Bellarmini Polttintii, par un neveu du cardinal, Marcel Cervin. in-8% Sienne, 1622, etc. Les autres biographies ne sont, en général, que des extraits ou •dos adaptations des vies composées par Fuligatti et Petrasancta. Voir A. Carayon, Bibliothèque historique de la Compagnie de Jésus, in-4% Paris, 1864, n. 1522 sq., 2788, 4342; ouvrage dont la seconde partie de la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus contiendra une édition augmentée et améliorée. On y trouvera également l'indication des actes relatifs à la cause de béatification, et celle des écrits, favorables ou défavorables, publiés à cette occasion.

II. ÉCRITS. — Cinq groupes généraux : 1° les Controverses et traités complémentaires; 2° les œuvres de polémique spéciale ; 3° les œuvres d'exégèse et de littérature sacrée; 4° les œuvres d'instruction pastorale et morale; II0 les œuvres inédites.

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