BOGOMILES — BOHÈMES (LES FRÈRES
et tel que nous le présentent les écrits d'Euthymius Zygabène, qui sont la source la meilleure et la plus riche pour connaître les doctrines bogomiliennes. Le Dieu suprême, le Père, est une substance spirituelle. Lien qu'on dise, par figure, qu'il a la forme humaine, puisqu'il a servi de prototype à l'homme. Il a deux iils, Satanaël et Jésus. Satanaël, l'ainé, fut institué gouverneur du royaume céleste et doué de la vertu créatrice. Enivré d'orgueil, il se révolta contre son Père et entraîna des anges dans sa révolte. Il fut chassé du ciel avec eux. Alors il créa le monde terrestre, et fit Adam d'un peu de limon, mais sans réussir à lui communiquer la vie; quand il l'eut dressé sur ses pieds, du pied droit d'Adam sortirent une humeur qui se mua en serpent, et, avec elle, passant dans le corps du serpent, l'esprit dont Satanaël avait voulu animer l'homme. Dans son impuissance, Satanaël demanda une âme au Père, qui envoya dans l'homme une étincelle de vie du plérôme, à condition que l'homme appartiendrait en commun à Satanaël et à lui. La création d'Eve fut semblable. Satanaël séduisit Eve, et eut d'elle Caïn et une fille, nommée Caloména; ensuite, Eve engendra Abel d'Adam. Satanaël, après cette séduction, fut dépouillé de sa beauté et du pouvoir de créer, mais Dieu lui abandonna le gouvernement de la terre, espérant que les âmes résisteraient à l'inlluence du mal. Il n'en fut pas ainsi, les hommes se perdirent en foule. Pour les sauver, Dieu, en l'an 5500, fit sortir de son cœur son Verbe ou son Iils Jésus, appelé aussi le Christ ou l'archange Michel. Jésus entra dans Marie par l'oreille droite (cf., sur cette opinion, Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois, t. il, p. 41-42), revêtit une apparence de corps, vainquit Satanaël, nommé désormais Satan, la syllabe el étant retranchée qui rappelait son origine céleste, et retourna au ciel, où il prit la place de Satanaël à la droite du Père; en remontant au ciel, il laissa le Saint-Esprit qu'il produisit pour compléter son œuvre. L'Esprit habite parmi les bogomiles, et les rend aptes à aller au ciel; leur mort n'est pas une mort proprement dite, mais une sorte de sommeil exempt de douleur, pendant lequel ils revêtent la nature immortelle et divine du Christ, et se dépouillent du corps qui tombe en poussière et ne ressuscitera pas. Du reste, dès ici-bas, ils voient, non en songe mais en réalité, le Père sous les traits d'un vieillard à longue barbe, le Fils sous ceux d'un jeune homme qui commence à avoir delà barbe, le Saint-Esprit sous ceux d'un adolescent imberbe. Les autres hommes appartiennent aux démons. Et, parce que Satan et ses démons peuvent encore nuire, il faut les honorer, afin d'échapper à leur colère. A la fin des temps, le Saint-Esprit à son tour regagnera le ciel, et s'absorbera, avec le Verbe, dans le Père ; il constitue donc, avec le Père et le Verbe, une Trinité qui suppose, selon l'expression de Dôllinger, Beitr&ge zur Sektengeschicfite des Mittelalters, Munich, •181)0, t. i, p. 37, « une extension de la monade divine en triade et une contraction de la triade en la monade originaire. » Les livres de l'Ancien Testament, si l'on excepte les psaumes et les prophéties, sont l'œuvre de Satan, et doivent être répudiés. Le Nouveau Testament est reçu, mais interprété, à grand renfort d'allégories, dans le sens bogomilien ; par exemple l'économe infidèle de la parabole, qui diminue la dette des débiteurs de son maître, n'est autre que Satanaël, séduisant les anges rebelles par la promesse (le devoirs moins difficiles à remplir.
On retrouve, chez les hogomiles,avec le dualisme, les autres doctrines dont l'ensemble constitue le catharisme primitif : le rejet du baptême d'eau et du baptême des enfants, la communication du Saint-Esprit par l'imposition des mains, la condamna lu m du mariage, la coudai unalion de la nourriture animale, la négation de la pré-
:■ ii<r- réelle dans l'eucharistie, le mépris de la croix et
des images ainsi que des édifices alleelés au culte. Ils
regardaient le Notre Pire comme la seule prière permise aux chrétiens. A la dill'érence des cathares d'Occident, ils croyaient légitime de recourir au mensonge pour échapper aux persécutions, justifiant cette conduite par une parole qu'ils prêtaient â Jésus-Christ : « Sauvez-vous par ruse. » Euthymius Zygabène, Liber inveclivus, P. G., t. cxxxi, col. 55-56, leur attribue des abominations sacrilèges, et raconte que les chefs exigeaient des nouveaux adeptes l'engagement écrit de ne jamais retourner à la foi chrétienne.
I. Sources anciennes. — Sur les sources slaves, cf. Léger, Revue des questions historiques, t. vin, p. 480-481; la principale est le Discours du saint prêtre Kosma sur les hérétiques, Agram, 1854, cf. L. Léger, dans la Revue des cours littéraires, Paris, 1869, t. VI, p. 573-576. Parmi les sources grecques, il faut citer surtout Euthymius Zygahéne. Panoplia dogmatica, tit. xxvn, P. G., t. cxxx, col. 1289-1332; Covfutatio et eversio impiœ et multiplicis exsecrabili u m massalianorumsectie.P. G. ,t.cxxxi, col. 39-48; Liber invectivus contra hmresim lisereticorum qui phundagiatx dicuntur, P. G., t. cxxxi, col. 47-58; cf. K. Krumhacher, Geschichte der byzantinischen Littérature' édit., .Munich, 1897, p. 84-85 ; sur des écrits inédits d'Euthymius, cf. Léger, Revue des questions historiques, t. vin, p. 480, note. Voir encore Georges Cédrène, Historiarum compendium, P. G., t. cxxi, col. 559-560, 595-596 (donne déjà, par anticipation, le nom de bogomilesaux massaliens); Anne Comnène, Alcriadis, 1. XV, P. G., t. cxxxi, col. 1167-1186; Jean Cinname, Historiarum, 1. II, c. x, P. G., t. cxxxui, col. 383-386; Jean Znnaras, Annalium, 1. XVIII, c. xxill, P. G., t. cxxxv, col. 305-306; Théodore Balsamon, In can. 51 apost., In can. li conc. Ancyr., In can. 19 conc.Gangr., P. G., t. cxxxvn, col. 141-142, 1161-1162, 1265-1266, et In Pkotii Nomocanon., tit. ix, c. xxv; tit. x, c. vin, P. G., t. civ, col. 1111-1112, 1147-1148; Nicétas Acominat, Historia, 1.11, c. m, P. G., t. cxxxix, col. 415-416 (les bogomiles ne sont pas nommés, mais il s'agit de la déposition du patriarche Cosme occasionnée par ses relations avec le bogomile Niplion) et Thesauri orthodoxx fldei, 1. XIX, P. G., t. cxxix, col. 1099-1100 (le titre seul du livre); Germain II, patriarche de Constantinople, Honni. in exaltationem venerandœ crucis et contra bogomilos, P. G., t. cxl, col. 621-658; Nieéphore Grégoras, Byzantines historié, 1. XIV, c. vu, n. 2; 1. XVIII, c. I, n. 9; 1. XXIX, c. xxv-xxvi; 1. XXXVII, c. m-vni, P. G., t. cxlviii, col. 947-948, 1133-113't; t. cxlix, col. 225-230, 469-484; Constantin Harménopulus, De hœresibus, c. xix, P. G., t. cl, col. 27-30; Michel Glycas, Annalium, part. IV, P. G., t. clvui, col. 619-620. Les actes des synodes de Constantinople contre les bogomiles en 1144 et 1147 sent publiés par L. Aliatius, De Ecclesix orientalis et occidentales perpétua consensione, Cologne, 1648, 1. II, c. xu. — Des bulles des papes relatives aux bogomiles se trouvent dans A. Theiner, Veto-or monumenta Slavorum meridionalium historiam illustrantia, Rome, 1863, t. i. Les actes du conciliabule cathare de Saint-Félix de Caïaman (comté de Toulouse), présidé par « le pape des hérétiques » Niquinta (Nicétas), évèque bogomile de Constantinople, en 1167, cf. Léger, Revue des questions historiques, t. vm, p. 503, se trouvent dans J.-J. Peicin, Monumenta conventus Tolosani ordinis FF. prsedicatorum, Aotœ ad concilia, Toulouse, 1693, p. 1-2, et dans Brial, Recueil des historiens des Gaules et de la France, Paris, 1806, t. XIV, p. 448-450; ils sont suspects. Cf. C. Devic et J. Vaissete, Histoire générale du Languedoc, 3e édit., Toulouse, 1879, t. vu, p. i. el A. Mobilier, ibid., note.
II. Travaux modernes. — N. Fopgini, dans P. G., t. cxxvm, col. 27-36; C. Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois. Paris. 18'i9. I. 1, p. 12-15; t. II, p. 57-62, 263-266,272-274,284-285; Raczki, Bogomili i Patareni, dans les Mémoires de l'académie slave d' Agram (on langue croate), Agram, 1869, t. vi, vm. i\; L. Léger, L'hérésie des bogomiles en Bosnie et en Bulgarie au moyen âge, dans la Revue des questions historiques, Paris. 1870, t. vm, p. 479-517; I. von Dôllinger, Beitriige zur Sektengeschichte des Mittelalters, Munich, 1890, t. i, p. 34-51; V. île la Calmontie, Lebogomilisme, dans la Revue des religions, Paris, 1890, t. u, p. 411-425; F. X. Funk, dans Kirchenlexikon, 2' ■dit.. Fribourg-en-Brisgau, 1882, t. n, col. 972-977. Voir, en outre, les ouvrages Indiqués par CI. Chevalier, Répertoire des sources historiques du m<
oge. Topo-bibliographie, col. vj.'i. et par K. Knunbacher, Geschichte der byzantinischen Litteratur, 2* édit., p. 1091, 1095
F. VERNET, BOHÈMES (Les frères). — I. < Irigine et débuts, I 134- 1471, il. Progrès, 1471-1526, III. Transformation el déclin, 1Ô-2G-1027. IV. Doctrine.
BOHÈMES (LES FRÈRES
I. Origine et débuts, 1434-1471. — En présence des abus et des désordres qui peu à peu et sous des influences diverses s'étaient glissés dans le christianisme, la nécessité d'une réforme se faisait impérieusement sentir. C'était le droit et le devoir de l'Église, par l'intermédiaire du pape et des évêques, d'y travailler avec autorité, et l'Eglise était loin de s'y refuser. Mais, au lieu de laisser à qui de droit le soin de remplir ce devoir et de l'amener à bonne tin par l'étude attentive du mal, la recherche des moyens les plus convenables et l'application progressive et ferme des remèdes les mieux appropriés, des esprits inquiets, impatients et téméraires, sans mandat comme sans autorité, entreprirent, dès le début du xve siècle, de réformer l'Église, en la ramenant, prétendaient-ils, à ses origines et en restaurant le pur Évangile devenu, selon eux, méconnaissable. L'intention était bonne; mais le procédé, contraire à l'ordre et à la hiérarchie, était révolutionnaire. Jean Huss et Jérôme de Prague n'hésitèrent pas à s'en servir. Jugés, condamnés et exécutés, ils eurent des vengeurs parmi les Tchèques de Bohême qui, confondant étroitement la cause nationale et la cause religieuse, combattirent pour la réforme de l'Église en même temps que pour « la gloire de la langue slave ». Ce fut le début des guerres hussites et aussi la source de malheurs et de ruines sans nombre pour la Bohème. En effet, des dissenssions intestines, suite inévitable de tout mouvement anarchique, ne tardèrent pas à éclater parmi les partisans de Huss. Les quatre articles de Prague résumaient d'abord leurs revendications, savoir : la communion sous les deux espèces ; le retour de l'Église à la pureté de l'Évangile par la suppression des biens du clergé; la répression des péchés et le droit pour chacun de prêcher librement la parole de Dieu. Mais ces quatre points ne suffisaient plus au parti avancé. Celuici, intransigeant et sectaire, pousse aux extrêmes la rigueur de ses principes et touche déjà au protestantisme; il rejette les traditions et les cérémonies de l'Église romaine, transforme la messe, la célèbre en langue tchèque, etc. Les modérés se contentent de l'emploi du calice ou de la communion sous les deux espèces, d'où leur surnom de calixtins ou d'utraquis tes ; ils sont traités de déserteurs par le parti qui fait bientôt passer la question religieuse au second plan et accentue les revendications sociales. L'entente est impossible; les divergences s'accentuent et la guerre éclate. Taboriles, orphaniens et autres radicaux hussites sont écrasés à la bataille de Lipan, en 143i. Deux ans après, les modérés obtiennent du concile de Baie le droit de communier sous les deux espèces, et les compactata sont proclamés lois de l'État. Les chefs des modérés, Rokytsana et Georges de Podiébrad, exilés pendant onze ans à la suite des désordres politiques qui suivirent la mort du roi Sigismond, finissent par se déclarer pour l'utraquisme officiel et légal. Hussites de cœur, ils cherchent, sous le couvert de l'orthodoxie, à obtenir, l'un l'agrément du pape pour l'archevêché de Prague, l'autre la couronne de Bohême. Mais, à peine de retour, ils se laissent vainement solliciter par leurs partisans, les irritent et, sans s'en douter, lancent le Bohême dans les pires aventures : un schisme va éclater.
Dès 14i8, un curé de Prague s'était mis à prêcher ave-c ardeur l'amélioration des mœurs et la pratique d'une vie profondément religieuse. En 1453 et 1454, Grégoire avait londé une réunion d'amis qui réclamaient de bons prêtres pour assurer l'efficacité du service divin.
Quelques modérés, et avec eux certains exaltés, plus imprégnés de l'esprit hussite et toujours hostiles à Rome, s'en prennent à la messe, attaquent la prière pour les morts et l'intercession des saints, se plaignent que les calixtins romanisent en tout et partout, et se mettent sous la conduite du cordonnier Pierre Cheltchitsky, homme de peu de science, mais de convictions énergiques et d'une haute valeur morale. En 1457, ils ob-
tiennent de Podiébrad une terre où ils pourront se réunir en toute liberté et prennent dès lors le nom de VUnité des frères bohèmes. On les traita de picards; mais ils repoussèrent ce titre comme une injure, car ils avaient des mœurs beaucoup plus pures. Ils se défendirent de même de descendre des vaudois, ainsi que le remarquent Camerarius, Hislorica narratio... , Heidelberg, 1(505, p. 105, et Rudiger, De ecclesia fralrum..., Heidelberg, 1605, p. 147. Ils désavouèrent enfin toute origine taborite ; car loin d'être les continuateurs des taborites, ils s'en séparèrent dans la spéculation et la pratique. Denis, Annales de la Faculté de Bordeaux, 1885, p. 168. Rudiger, l'un des frères, bien qu'il eût soutenu cette origine taborite, n'a pu s'empêcher de blâmer énergiquement le taborite Ziska. En réalité c'étaient des calixtins, mais des calixtins dissidents, comme ils eurent soin de le faire remarquer dans leurs professions de foi de 1532, 1558 et 1572, ne voulant pas de l'utraquisme officiel parce qu'ils tenaient à n'avoir rien de commun avec une Église qu'ils accusaient de s'être éloignée de Jésus. Pour se mettre à l'abri de la violence et du mal, ils fondèrent une confrérie, où ils accueillirent les désabusés, les mécontents, les mystiques et des exaltés; secte à part, « l'une des plus hardies et des plus étrangères à toute superstition du passé qui soient jamais sorties du christianisme. » Denis, loc. cit., p. 176.
Cheltchitsky fut le théoricien de l'Unité. Séparé des modérés, qui conservaient encore un reste de respect pour l'Église catholique, et des taborites dont il repoussait l'explication de l'eucharistie et dont il blâmait le fanatisme, protestant en outre contre les compactata, Cheltchitsky s'impose par son dédain des choses de la terre et de l'opinion, par sa foi inébranlable. Son peu de culture intellectuelle ne l'avait pas empêché d'écrire ses Postilla, qu'il développa plus tard dans son Filet de la vraie foi. Quelques autres de ses œuvres, écrites en tchèque, le Discours sur la passion de Jésus d'après l'apôtre Jean; La bête de l'Apocalypse; Les bandes bohèmes, etc., aident à faire connaître sa doctrine. Sa prétention était de faire revivre l'Église de l'âge apostolique avant qu'elle eût été empoisonnée par le système politico-religieux inauguré par Constantin.
Au point de vue religieux, c'est, d'après Cheltchitsky, la grâce souveraine de Dieu qui sauve, mais, dans le salut, une part revient à la bonne volonté et aux bonnes œuvres. L'abandon moral, la résignation fataliste sont condamnés. Et puisque Jésus-Christ est notre médiateur, l'Église a eu tort de lui substituer la sainte Vierge et les saints; imputation fausse, car l'Église ne reconnaît à la sainte Vierge et aux saints qu'une puissance d'intercession auprès de Dieu en faveur des chrétiens. L'Évangile contient toute la doctrine du salut; or il est muet sur le purgatoire et la messe pour les morts; faire ainsi de l'Écriture sainte l'unique source de l'enseignement révélé, à l'exclusion de la tradition, est déjà l'erreur protestante. Renouvelant enfin l'erreur donatiste, Cheltchitsky fait dépendre l'efficacité des sacrements de la dignité morale de celui qui les administre. A proprement parler, il n'admet que le baptême et l'eucharistie. Sans nier la présence réelle, puisqu'il reproche aux taborites de ne pas y croire, il ne croit pas lui-même à la transsubstantiation.
Au point de vue social, il déclare qu'il y a une opposition radicale, absolue et irréductible entre le monde et Jésus, qu'il faut fuir les villes et ne se livrer à d'autre occupation qu'à celle de l'agriculture, seule favorable à l'humilité et à la méditation. Il blâme la propriété et penche vers le communisme. Il blâme l'État, parce qu'il est basé sur la force et la violence. Il blâme l'Église, parce qu'elle est la négation de l'idée de vertu, parce que ses ministres mettent leur volonté à la place de celle de Jésus et sont pleins de scandales et de hontes. Bref, c'est un révolutionnaire d'idées. Son système bat
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en brèche toutes les institutions, sociales, politiques, religieuses, el esl appelé à un étonnant succès.
A ceux qui formèrent, les premiers, 1 Unitédes frères, il aurait fallu un credo uniforme, sous peine de retomber dans le mal endémique de la Bohême, la discussion religieuse; la difficulté était de le composer. On fit rejeter sans doute, au synode de Kunwald, les doctrines picarde et taborite sur l'eucharistie ; et le moyen était habile pour rompre toute solidarité compromettante avec ceux qui avaient révolté l'opinion par leurs excès et avaient encouru la condamnation des diètes; mais on laissa indécise et flottante la formule dogmatique — et ceci laisse la porte ouverte aux variations futures — pour mettre au premier plan la question disciplinaire. 11 s'agissait avant tout d'organiser la secte : ce fut le rôle de Grégoire, neveu de Rokytsana, complètement imbu des doctrines de Cheltchitsky et décidé à fonder une Église nouvelle. Certaines circonstances s'y opposèrent d'abord. Les frères n'avaient pas rompu ouvertement avec les utraquistes ; mais la singularité de leurs rites et de leurs opinions ne tarda pas à éveiller les soupçons. Ils lurent dénoncés comme de vrais hussites, des fauteurs de désordre, des ennemis de la société. Podiébrad, couronné enfin roi de Bohême en 1459, crut devoir protéger l'utraquisme officiel ; il expulsa donc les frères, en 1461, de la Bohême et de la Moravie. Cette persécution n'arrêta pas la propagande de l'Unité. Ses groupes, momentanément dispersés, se cachent dans les lorèts et les montagnes, célèbrent leur culte dans des cavernes, ce qui leur valut de la part du peuple le surnom de jamnici; ils se multiplièrent et songèrent à se donner une organisation, basée sur la pauvreté volontaire.
En 1467, soixante-dix des principaux frères se réunissent à Lotka, en Bohème, pour se donner un clergé. Ils tirent au sort leurs candidats. Mathiasde Kunwald, Thomas Prelautsch et Élie Krenov sont élus : la présidence est dévolue à Mathias. Restait à les taire sacrer. Des vaudois émigrés prétendaient posséder des évêques légitimes, descendant directement des apôtres par une tradition ininterrompue. Ceci n'était point pour déplaire aux bohèmes, car ils entendaient n'avoir rien de commun avec Rome et tenaient à se rattacher aux origines apostoliques. Aussi présentèrent-ils leurs élus à l'évèque vaudois Etienne, qui leur conféra la consécration épiscopale. Dès lors, l'Unité est constituée; elle a son autonomie. Elle n'accepte un membre nouveau qu'après l'avoir rebaptisé, Camerarius, loc. cit., p. 102, erreur déjà condamnée par l'Église et dont les frères, en 1558, avouaient n'être revenus que depuis peu. L'Unité est gouvernée par un évêque, président à vie, chargé de d'Ii li 'rer avec ses collègues sur les allaires importantes. Chaque évêque gouverne un diocèse et administre l'ordre ; il est assisté de coadjuteurs. Des prêtres ou pasteurs, aidés d'acolytes et de diacres, remplissent les fonctions ecclésiastiques et sont astreints au célibat. Les frères laïques sont partagés en trois catégories : celle des commençants ou aspirants, celle des avancés ou élus et celle des parlai Is; c'est parmi ces derniers qu'on choisissait les anciens ou juges des mœurs, les ministres et les édiles. Un conseil suprême d'anciens veille scrupuleusement à la bonne conduite des frères et à la pratique de la pénitence. Tout délinquant, quel qu'il soit, jeune ou vieux, laïque ou ecclésiastique, prêtre ou évêque, est soumis d'abord à une admonestation privée, puis à une réprimande publique, enfin à l'excommunication ou exclusion de l'Unité. Les femmes, en particulier, sont l'objet de règlements très sévères.
Ainsi constituée, l'Unité ne peut plus être confondue avec l'utraquisme officiel, Aussi Rokytsana lance-t-il un mandement contre elle, accusant ces picards d'anarchie, puisque de simples laïques se sont arrogé le droit de ai poser du sacerdoce. Il pousse Podiébrad à sévir i jgourftusement. Les frères doivent se cacher de nou-
veau. Mais Grégoire parvenait quanù même à composer des traités et à faire parvenir des réponses à Rokytsana, des suppliques au roi, des appels à l'opinion. Il repousse le surnom de picards, qu'il déclare une appellation calomnieuse; il soutient que les bohèmes restent d'accord avec les utraquistes, puisqu'ils communient sous les deux espèces; et quant au reste, s'ils sont en désaccord avec l'utraquisme, c'est qu'ils sont passés avec raison à l'Evangile pur. En attendant, grâce à l'anarchie qui sévit en Bohème et à la faiblesse de la répression royale, ils échappent au péril de disparaître, et, en 1471, à la mort de Podiébrad et de Rokytsana, ils respirent en toute liberté,
II. Progrès, 1471-15-26. — Le nouveau roi de Bohême, Ladislas II (1471-1516), est jeune et sans expérience; l'utraquisme ofticiel est en partie réduit par la prédication de saint Jean de Capistran. Or ce changement de règne et cette déchéance de l'utraquisme profitent à l'Unité, qui pénètre dans la noblesse et envahit tout le pays. Mais, selon la remarque de Denis, loc. ci!., on ne se doutait guère, à la mort de Grégoire en 1473, que, vingt ans après, ses successeurs abandonneraient ses doctrines, condamneraient ses écrits et engageraient l'Unité dans une voie nouvelle. Le succès fut, en effet, pkis redoutable que la persécution. Le nombre des adhérents s'accrut; leur qualité baissa. Les nouveaux venus se dégagent du passé héroïque ; une génération dillérente apparaît avec Lukach de Prague, Tcherny et Laurent Krasonitsky; elle profite des loisirs de la paix pour se livrer à son goût d'examen et de discussion. L'activité littéraire est intense. La question dogmatique est vivement débattue et roule sur l'intervention de la grâce et de la liberté dans le salut de l'homme. Quelques frères continuaient à soutenir avec Cheltchitsky que l'homme est sauvé par la grâce; mais, contrairement à Cheltchisky, ils se mettent à prôner la résignation, l'indifférence, l'inertie morale. Un tel ascétisme n'était pas sans danger; il devait condamner la secte à la stérilité et à l'isolement. Procope, un tenant du passé, entrevit ces conséquences ; reprenant les vues de Cheltchitsky, il plaide la cause de la volonté et la nécessité de son concours dans l'œuvre du salut et fait sanctionner cet enseignement par le synode de Brandys en 1490. Son succès fut éphémère; car, quatre ans plus tard, au synode de Rychnov, les frères novateurs triomphent et font condamner les écrits des deux premiers chefs de l'Unité, Cheltchitsky et Grégoire. C'était rompre avec la tradition du parti et engager l'Unité dans une voie nouvelle. L'esprit de tolérance, qui souffle désormais, ouvre une porte plus large et favorise en particulier tous ceux qui exaltent la foi au détriment des œuvres ; c'est un pas en avant vers le protestantisme. Quelques vieux frères, fidèles malgré tout à la doctrine des premiers jours, protestèrent, mais en vain. Amos et Kubik furent excommuniés et chassés; leurs partisans se dispersèrent et moins de cinquante ans après ils avaient disparu. L'Unité première avait vécu.
L'Unité nouvelle poursuit son développement organique et progresse jusqu'à l'apparition de la Réforme luthérienne. A la mort de Mathias de Kunwald, en 1500, elle nomme des seniores et quatre évêques, au nombre desquels Lukach. Celui-ci, pour empêcher la secte de se confondre et de se perdre dans quelque Église étrangère à la Bohême, ne se contente pas de ramener dans le culte certaines cérémonies proscrites ; il donne à l'Unité une organisation plus étroite et un symbole, lui conserve quelques-uns des traits de son originalité et l'empêche ainsi de se laisser absorber plus tard par le luthéranisme. L'autorité législative passe au synode; le pouvoir exécutif au conseil étroit, dont le président porte le nom de juge; l'ordination des prêtres est réglementée. Le pasteur, assisté^ d'un diacre, esl entouré' d'un conseil d'anciens; il confère les sacrements, reçoil la confession
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publique ou privée, selon les péchés, et il travaille pour subsister. Aux débuts, Mathias l'ut à la t'ois évéque et juge ; mais après la condamnation des vieux frères, Mathias ne conserva que les fonctions propres à l'épiscopat et Procope lut juge; ensuite, quand Mathias fut mort et que Procope se fut retiré, en 1500, on confia le pouvoir à quatre évêques, Thomas, Élie, Ambroise et Lukach ; le plus ancien eut le titre et la fonction de juge.
Au lendemain des luttes du xve siècle et à la veille d'entrer en contact avec la Réforme, les frères profitent de la trêve. Leur activité se manifeste surtout dans lus synodes et se traduit par une série d'ordonnances ou de décrets qui forment un code complet de discipline publique et privée. En particulier, la question des rapports entre riches et pauvres n'a plus l'acuité irritante de l'époque hussite; les uns se montrent moins durs, les autres moins agressifs et, selon la remarque de Denis, les rancunes des uns et les convoitises des autres s'assoupissent. Néanmoins l'Unité est impuissante à former une Église; c'est plutôt une communauté de religieux. Sa morale, visant trop à la perfection, exige un genre de vie à part, exceptionnel et en dehors ou au-dessus de la nature humaine ; elle sacrifie la joie tant recommandée par l'apôtre pour le service de Dieu et s'entoure d'une atmosphère de morne tristesse : morale d'ascètes, excessive, minutieuse, réglant tous les actes de la vie à chaque instant du jour, montrant la valeur de ceux qui pouvaient la pratiquer, mais condamnant ceux-ci à ne plus former qu'un clan étroit et fermé. D'autre part, il est vrai, le symbole n'est pas encore fixé dans une formule définitive; mais son élasticité même compense la rigueur de la morale et assure le recrutement des frères. Le nombre des nouveaux venus s'accroît sans cesse, si bien que vers la fin du xve siècle les frères comptaient près de deux cents églises en Bohème et en Moravie. Borowy parle de quatre cents communautés. Le conseiller intime de Ladislas, le poète et orateur Bohuslas Lobkowitz, pouvait écrire au roi en 1497 : « Ce qui m'afflige le plus, c'est que cette erreur, qui n'osait se remuer sous le roi Georges et l'archevêque Bokytsana, tous deux suspects d'hérésie, s'enracine sous un roi catholique et s'étend tellement qu'il n'y aura guère de force humaine qui puisse l'extirper. » Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, Paris, 1858, t. m, p. 17(3. Rome s'inquiétait d'aussi rapides progrès ; Alexandre VI ordonna à l'inquisiteur Henri Institoris de se rendre en Bohême et en Moravie pour combattre les vandois. Ladislas dut prendre des mesures sévères et porta, en 1508, un décret qui visait les picards, mais qui atteignait en même temps les frères et était pour eux une menace constante. Ceuxci composèrent une apologie, l'adressèrent au roi et réussirent à se soustraire aux effets du décret. Que valait cette apologie, où ils attaquaient la transsubstantiation et même la présence réelle? Érasme, à qui elle avait été adressée en 1511, se contenta de répondre qu'il n'y avait pas d'erreur choquante (sans doute pour ne pas déplaire aux frères), mais qu'il n'était ni prudent pour lui ni utile pour eux d'en rendre publiquement témoignage. La mort de Ladislas II et l'avènement de Louis assurèrent à l'Unité une nouvelle période de calme et de progrès. L'utraquisme ne comptait guère plus, et le catholicisme avait besoin de l'appui de la loi. C'eût été l'heure propice de réaliser l'idée hussite, en réconciliant tous les partis tchèques et en assurant le triomphe du pur Évangile dans l'unité nationale et religieuse. Les frères la laissèrent passer. Ils ont atteint leur apogée. L'avènement des Habsbourg avec l'élection de Ferdinand d'Autriche, le frère de Charles-Quint, et l'entrée en scène de Luther vont arrêter la marche ascendante de l'Unité et lui faire perdre un peu de son originalité et son indépendance.
111. Déclin, 1526-10*27. — D'une part, le nouveau roi déteste les frères parce qu'ils sont nés de l'anarchie,
qu'ils en vivent et que rien n'est pire pour la tranquillité d'un État que ce principe dissolvant, négation de toute autorité. Les Habsbourg se refuseront à relever complètement l'Unité de sa mise hors la loi, et, sauf quelques défaillances passagères, la réduiront à l'impuissance, en attendant qu'ils en débarrassent pour toujours la Bohème et la Moravie. D'autre part, le luthéranisme attire à lui, dans la Bohême et la Moravie, les habitants d'origine allemande et menace de contrebalancer la prépondérance tchèque. Il a pour lui la séduction du succès et exerce sur l'Unité une attraction si puissante qu'il est sur le point de l'absorber.
L'apparition de Luther est saluée parmi les frères comme la réalisation d'une prophétie de Jean Huss. Ils envoient une députation au moine saxon et cherchent à se rendre compte de l'état des mceui's dans l'Église ressuscitée; mais ils s'aperçoivent que la Béforme luthérienne n'est rien moins qu'une réforme morale et qu'elle rejette l'usage de rebaptiser, le célibat ecclésiastique et les sept sacrements. Déçus, ils se retirent et sont traités par Luther de gens rigides, au regard farouche, qui se martyrisent avec la loi et les œuvres, n'ont pas la conscience joyeuse et ne connaissent point la justice imputative. Du reste Lukach, devenu juge de la Fraternité, veillait. Il ne s'était pas contenté d'imprimer une forte direction à l'Unité, de l'organiser définitivement. A la tête de chaque communauté, il avait place1 un prêtre qui devait se sustenter par le travail manuel et remettre au conseil étroit tous les héritages qu'il pouvait faire. Le célibat ne fut plus exigé d'une façon absolue, mais pratiquement il fut observé pendant longtemps. Un diacre et des acolytes aidaient le pasteur dans le gouvernement de la communauté, dans l'administration des sacrements, l'office divin, la prédication, la tenue des écoles; un conseil devait veiller à la bonne conduite des membres et à l'exécution des mesures disciplinaires; une délégation de veuves et de femmes non mariées veillait de son côté sur les sœurs de l'Unité. Lukach fit plus; tant qu'il vécut il prit soin de conserver l'autonomie à l'Unité. Mais à sa mort, en 1528, Jean Horn, Jean Augusta, Michel Weise et Sionsky eurent la direction des frères ; Horn devint juge en 1532. Ceux-ci se montrèrent moins intransigeants dans leurs, rapports avec les réformés. Luther, changeant de ton et comprenant que, pour assurer le succès de son œuvre en Bohême, les frères pouvaient lui servir d'utiles auxiliaires, sinon de partisans résolus, cherche à les gagner. Il écrit en conséquence une préface à l'apologie qu'ils venaient de composer et la publie à Wittenberg, en 1533. Puis il jette les bases d'une entente. Sur le terrain des doctrines, les frères font des concessions qui leur coûtent peu : ils admettent que la foi seule justifie, que l'eucharistie renferme le corps de Jésus-Christ. Sur celui de la discipline, ils continuent à être moins accommodants; ils s'obstinent à réclamer l'introduction de leur discipline parmi les luthériens; mais ils cèdent peu à' peu sur les points en litige et finissent par frapper un pacte d'union avec Luther dans un banquet, en 1542; ils entrent ainsi dans la sphère d'inlluence du luthéranisme et se laissent inféoder dans le mouvement politico-religieux de la Réforme. Ce fut une faute capitale et dont les conséquences devaient être mortelles. Lorsque Ferdinand Ier réclama leur concours contre la ligue de Smalkalde, ils refusèrent, pour n'avoir pas à combattre les protestants allemands. Ils en furent bientôt punis; car Ferdinand profita de la victoire de Muhlberg, en 1547, pour sévir contre eux : il supprima tous les changements qu'ils avaient introduits dans le culte; il ferma leurs oratoires; il jeta en prison leur évèque Jean Augusta et son coadjuteur Jacques Bilik; il les poursuivit partout. La plupart furent obligés de passer la frontière et se réfugièrent en Prusse et en Pologne.
Jean Augusta avait caressé le projet, dès 1540, de
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réunir les frères et les utraquistes en une Église nationale. Son emprisonnement l'empêcha d'y donner suite. Devenu juge, en 1547, à la mort de Horn, et rendu plus tard à la liberté, il essaya de le réaliser; mais les circonstances avaient bien changé. L'utraquisme était en pleine dissolution; les compactata ne formaient plus une confession et allaient être supprimés en 1567; le parti de la Réforme s'affirmait de plus en plus; et les frères, exilés ou dispersés, ne répondirent pas à l'appel d'Augusta.
A l'étranger, les frères bohèmes fondèrent de nouveaux centres de propagande et, tout en conservant encore leur autonomie, ils ne cessèrent pas de vivre en bons rapports avec les réformés. C'est ainsi qu'en 1570, à la réunion générale de Sendomir, ils souscrivirent l'accord des symboles de la foi d'Augsbourg, de Bobème et de Suisse. Après vingt ans ils disparurent de la Prusse. Quant à ceux qui s'étaient réfugiés en Pologne, ils furent combattus par les jésuites, mais réussirent à se maintenir et même à progresser; en 1627, ils comptaient encore un certain nombre de communautés et plusieurs milliers d'âmes. Un de leurs juges, Nicolajewiski, les abandonna pour prendre rang parmi les anciens frères ; le plus grand nombre finit par se fondre avec les réformés; quelques-uns persistèrent; il en reste encore dans la province de Posen, où ils forment cinq communautés et un diocèse. Cf. Rocb, Die iSenioralswahl bci den Unitâtsgemeinden den Provinz Posen, Lissa,
Tout autre fut le sort des frères restés en Bohême, en dépit des poursuites de Ferdinand. Ils n'attendaient qu'un moment propice pour se reconstituer et reprendre leur propagande. Constatant que Maximilien II était beaucoup plus tolérant que son père sur la question religieuse, ils insistèrent si bien auprès de lui qu'ils obtinrent en 1575 le droit de se réunir en Bobême et de pratiquer librement leur culte; mais c'est en Moravie qu'ils fixèrent le siège principal de l'Unité, d'où le nom de Frères moraves, sous lequel ils sont quelquefois désignés. Partagés entre la résolution bien arrêtée de conserver leur autonomie et le désir de faire cause commune avec les réformés sur le terrain politico-religieux. ils essayèrent une fois de plus de rédiger un symbole uniforme avec les luthériens et les calvinistes. Us n'y parvinrent pas sans difficultés; mais ce fut grâce à un vrai tour tic force qui consiste, comme toujours, à ne rien préciser de ce qui les divisait. On bannit résolument toutes les subtilités de l'école; et pour ne contrarier personne, on laissa à la formule tout le vague et toute l'élasticité désirables. Désormais ils marchent de concert avec les réformés. Le succès aidant, ils visent à s'emparer de l'université de Prague, multiplient leurs instances, soulèvent l'opinion et finissent par réussir en arrachant à Rodolphe II, en 1609, les fameuses Lettres de majesté qui leur livrent l'université, proclament la liberté de conscience, leur concèdent la jouissance de leurs temples el le droit d'en ériger d'autres sur leurs propriétés. C'était un triomphe inespéré pour le présent et la sécurité pour l'avenir. Jusque-là ils n'avaient pas possédé d'école de théologie et s'étaient contentés, faute de mieux, de confier la formation de leurs futurs ministres aux liions ruilimentaires des vétérans du ministère. C'esl à peine si, en 1549, ils avaient pu réunir cinq étudiants sous la direction de Paul Speratus pour leur faire suivre les cours de l'université. Mais maintenant que l'université de Prague est entre leurs mains et celles des pi'ulesla 1 1 Is, ils fondent le collège de Nazareth.
Tout en conservanl encore leur liturgie, ils marchenl avec les réformés sous le nom d'utraquistes. Un administrateur, assisté de onze conseillers, est à leur tête. Le premier des conseillers esl un ancien de l'Unité; cinq sont des prêtres utraquistes; deux, des prêtres de l'Unité; les trois autres, des professeurs de l'université.
A côté de ce conseil siégeaient vingt-quatre défenseurs. C'était moins une union qu'une confédération, dont l'existence et le rôle nous sont dévoilés par le décret du synode de 1616, publié sous ce titre : Ratio disciplina; ordinisque ecclesiastici in Unitate fratrum bohemorum .
Désormais, semble-t-il, les frères n'ont plus rien à craindre; la Bohème est à eux. En fait ils osent tout; ils parlent et agissent en maîtres. Malheureusement, sous le gouvernement de Mathias, ils commettent l'imprudence de jeter par les fenêtres les représentants de l'autorité royale, et cette défenestration de Prague ouvre la guerre de Trente ans. Leur audace suscite une réaction violente. Ferdinand II, en effet, succède à Mathias avec la ferme résolution de supprimer l'hérésie, en supprimant tous les privilèges dont jouissaient les Tchèques, réformés luthériens ou frères bohèmes. Un moment supplanté sur le trône de Bohème par Frédéric V, qui avait accepté la couronne que lui offrirent les États de Prague de 1619, il recourut aux armes. Ses lieutenants acculèrentles Tchèques révoltés à l'ouest de Prague et décidèrent pour toujours du sort de la Bohême, tant au point de vue religieux qu'au point de vue politique, par leur victoire de la Montagne-Blanche, le 8 novembre 1620. Les Lettres de majesté furent déchirées, les concessions dont jouissaient les réformés et les frères supprimées; et sept ans après, en 1627, un édit bannissait définitivement quiconque n'acceptait pas le catholicisme. Les frères bohèmes prirent le chemin de l'exil, ayant à leur tète leur évêque, Jean Amos Comène, qui, dans son Uistoriola, Halle, 1702, p. 44, regarda ce désastre comme une punition de Dieu. C'était surtout la conséquence de l'inféodation des frères au mouvement politico-religieux de la Réforme. Loin de leur patrie, les exilés continuèrent à vivre, indépendants et dignes, sans plus se mêler aux luttes civiles, sans se fondre dans aucune autre secte, mais aussi sans laisser de traces appréciables dans l'histoire, à l'exemple de tant d'autres sectes isolées qui végètent en marge de l'Evangile. Ceux qui refusèrent de quitter la Bohême durent se tenir cachés et attendre des jours meilleurs qui ne vinrent pas. Us se perpétuèrent en dépit de tout, et au bout d'un siècle leurs successeurs se résignèrent, pour la plupart, en 1721, à accepter un refuge en Lusace sur les terres du comte Zinzendorf et contribuèrent, sous la direction de leur bienfaiteur, à former la secte piétiste, connue sous le nom des Frères évangéliques ou Hernnhuters. Voir Hernnhuters. Quant aux derniers survivants, qui étaient restés en Bohème, ils se rai lâchèrent vers la fin du xvin0 siècle à la confession helvétique, seule autorisée avec celle d'Augsbourg par le décret de Joseph II de 1781 ; mais ils perdirent ainsi ce qui les caractérisait et constituait leur originale physionomie.
IV. Doctrine. — L'erreur capitale des frères bohèmes fut de croire que la perfection, qui n'était qu'un conseil évangélique et ne pouvait s'adresser qu'à une élite, était une prescription rigoureuse de Jésus-Christ et d'ordre général. A leurs yeux, l'Eglise primitive seule avait réalisé cet idéal de la vie chrétienne; l'Eglise catholique s'en était trop écartée pour représenter véritablement l'œuvre du Chris! : de là leur violente antipathie contre Home et leurs efforts généreux pour faire revivre la tradition glorieuse des origines. D'autre pari, à l'exemple des vaudois, ils condamnaient le serment et remploi de la force, par suite loute participation aux emplois publics, parce qu'ils impliquent la prestation du serment et le recours à la force. Ils auraient pu former un ordre religieux à l'exemple de ceux qui existaient dans l'Église romaine; mais, en imposant à fous sans exception comme une règle imprescriptible leurs principes de vie chrétienne, ils poursuivirent une chimère et ne formèrent qu'un parti de rigoristes; et grâce à
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leurs principes de vie politique, ils se placèrent en dehors de la société; de toute façon ils s'interdisaient l'espoir de constituer une Eglise.
Cette doctrine parait d'abord dans une lettre adressée à Rokytsana et dans un manifeste rendu public, où ils font connaître leur croyance au symbole apostolique et aux sept sacrements, ensuite dans une confession à Georges Podiébrad, où ils exaltent la foi des trois premiers siècles. Au point de vue dogmatique, c'est le salut par la foi. Le symbole apostolique sert de règle et s'impose à la foi des frères. Mais la foi peut être vivante ou morte, selon qu'elle se traduit ou non en bonnes œuvres et en une vie vertueuse, d'après la parole de saint Jacques; elle fournit l'aliment de l'espérance, d'après l'épître aux Hébreux ; elle s'attache à Dieu par le cœur, compte sur sa grâce ainsi que sur l'accomplissement de ses promesses. Par la pratique de ces trois vertus théologales, l'homme peut mériter le pardon de ses tautes et obtenir la récompense future, en s'appuyant toujours sur le sacrifice expiatoire du Christ. La vie chrétienne, étant ainsi essentiellement constituée, tendait naturellement à supprimer entre Dieu et l'homme tout intermédiaire, celui des prêtres comme celui des sacrements. Et pourtant les frères se gardèrent bien de supprimer le clergé. Visant à établir une Église, ils tinrent à en posséder un. Aussi se préoccupèrent-ils d'avoir des évoques dûment consacrés et des prêtres dûment ordonnés, mais dont la consécration ou l'ordination se rattachât aux origines apostoliques. Seulement, comme les donatistes du IVe siècle, ils firent dépendre la validité des sacrements de la dignité morale de celui qui les conférait, et en conséquence ils décrétèrent l'exclusion de tout prêtre reconnu indigne. De même ils conservèrent l'usage des sacrements. — Le baptême était regardé par eux comme le sacrement nécessaire qui servait d'entrée solennelle et d'admission dans l'Unité; mais ils ne se contentèrent pas de le conférer aux enfants nés dans l'Unité, ils l'imposèrent encore aux étrangers, ce qui n'était point, prétendaient-ils, une réitération du baptême, attendu qu'à leurs yeux tout baptême était nul, même celui des catholiques. De plus ils exigèrent de la part des parrains l'engagement formel d'élever leurs filleuls dans les principes de la foi et les pratiques de la vie chrétienne, faute de quoi ces derniers ne pourraient pas être promus à un rang supérieur. Aussi, afin de constater si les initiés remplissaient les conditions requises, avaient-ils institué un examen spécial; et dès que l'épreuve était jugée satisfaisante, ils faisaient administrer la confirmation. Par là les candidats étaient admis à la classe des avancés ou des élus et avaient droit de prendre part désormais à la cène. — La communion passait pour être la réception de Jésus-Christ sous la forme du pain et du vin consacrés. Mais, au début, les frères ne s'expliquèrent pas sur le mode de la présence de Jésus-Christ dans l'eucharistie. En 14G8, ils se contentèrent de déclarer qu'ils s'en tenaient à la lettre de l'Évangile et de l'apôtre saint Paul; deux ans après, dans une de leurs confessions, ils affirmèrent que le Christ devient présent dans l'hostie dès que le prêtre prononce avec foi les paroles de la consécration, et que tout frère qui communie avec foi reçoit réellement le corps et le sang de Notre-Seigneur; mais ils n'acceptaient pas l'enseignement catholique de la transsubstantiation. Un siècle plus tard, Lukach précisa que la présence de Jésus-Christ dans l'eucharistie n'était qu'une figure; car de même qu'on lit dans l'Évangile que le Christ est la voie, la porte, l'agneau, etc., expressions qu'il faut entendre au sens métaphorique, de même le pain et le vin consacrés figurent simplement le corps et le sang de Jésus-Christ. Dans la suite cette doctrine eucharistique subit de plus en plus l'influence luthérienne. — Il n'en fut pas de même de la doctrine çénitentielle; car la pénitence était en grand honneur
DICT. DE TIIÉOL. CA.TIIOL.
parmi les frères, à titre de pratique ascétique préparatoire à la rémission des péchés. Les péchés publics étaient soumis à une pénitence publique et déclarés absous par toute la communauté. Les péchés secrets devaient être confessés au prêtre; mais, même dans ce cas, l'absolution n'était acquise qu'après un acte d'humiliation publique; le pénitent déjà confessé devait, en effet, en présence des frères, reconnaître sa culpabilité, exprimer son regret, demander pardon et prier Dieu de lui pardonner. — Beaucoup plus sévères que les protestants sur la question matrimoniale, à raison de l'austérité de leurs principes, les frères ne proscrivirent pas le mariage comme tant d'autres sectes de l'antiquité, mais ils le permirent à quiconque ne pouvait pas vivre autrement et gardèrent toutes leurs préférences en faveur de la continence. — Enfin ils n'envisagèrent jamais l'extrême onction comme un sacrement proprement dit, mais seulement comme une cérémonie religieuse, signalée par saint Jacques, propre à satisfaire la piété des mourants.
C'est surtout dans les synodes que s'est manifestée l'activité des frères bohèmes, et dans la partie disciplinaire de ces synodes qu'éclate leur incontestable originalité. Décisions et décrets forment un ensemble de mesures législatives, poussées parfois jusqu'à la minutie, mais qui sont une source de renseignements très précieux pour le moraliste et l'historien. On n'en saurait dire autant de leurs productions littéraires ou théologiques. Mais il est juste de constater qu'ils comptèrent dans leurs rangs beaucoup d'écrivains, dont quelquesuns sont restés célèbres. A côté de commentaires, de traités et d'homélies, il faut signaler leur traduction de la Bible en langue tchèque, leurs manuels d'instruction religieuse sous forme de catéchisme et leur recueil de cantiques, composés par Lukach, Augusla et Blahoslav. Ce recueil a été maintes fois édité depuis 1501, date de son apparition, et s'est continuellement accru jusqu'à l'édition qu'en donna Comène en 1059; il a été également traduit en allemand, publié pour la première fois par Michel Weise, en 1531, réédité à plusieurs reprises et complété par Comène, dans son édition de 1661 . Bealencjclopàdie, 3e édit., Leipzig, 1897, t. m, p. 4C8.
Sur les sources, restées manuscrites ou récemment publiées, voir la Realencyclopiidie fur protestantische Théologie und Kircke, 3" édit., Leipzig, 1897, t. in, p. 445, en tète de l'article Brùder bbhmische. — Sur les travaux qui renferment un exposé complet, voir : Blahoslav, Summa quxdam brevissima collecta de Fratrum origine et actis, 1556; Lasicius, De origine et instituas Fratrum libri VII f, Gœttingue, 1508-1599 ; Camerarius, Historica narratio de Fratrum orthodoxorum in Bohetnia, Moravia et Polonia, Francfort, 1025; Rudiger, De ecclesiis Fratrum in Bohemia et Moravia historia, Heidelberg, 1605; De origine ecclesise Bohemix et eonfessionibus, Heidelberg, 1605; Amos Comène, Historia Fratrum bohemorum, Halle, 1702; en tête de sa Batio disciplina ordinisque ecclesiaslici in unitate Fratrum bohemorum, Amsterdam, 1660, Se trouve un historique intitulé : Ecclesix slavonicx ab ipsis apostolis fundatse, ab Hieronymo, Cyrillo, Methodio propagalx, Bohcma in gente potissimum radicatse et in unitate Fratrum bohemorum fastigiatse, brevis historiola ; Buddée, Principes de lu constitution des frères moraves, dans les œuvres de Zinzendorf, Francfort, 174(1; Bost, Histoire de l'Église des frères de Bohême et de Moravie, Genève, 1831; Gindely, Geschichte der bôhmisch. Brùder, Prague, 1857-1858; Ezerwenka, Geschichte der evangelisch.cn Kirche in Bohmen, Leipzig, 1870; De Schweinitz, The history of the Church known as the Unitas Fratrum, BethU'hem, 1885; Kirchenlexikon, 2' édit., Fribourgen-Brisgau, 1883, t. H, p. 1334-1339. — Sur quelques points particuliers, consulter : Jafet, Geschichte vom Ursprung der Brûderunitdt, Hernnhut, 1614; Bossuet, Histoire des variations, 1. XI ; Jablonski, Historia consensus Sendomiriensis, Berlin, 1731 ; Kœcher, Catechetische Geschichte d. Waldenser, Iéna, 1768; Lochner, Ensteh. und erste Schickder Brudergemeinde, Nuremberg, 1832; Koppen, Die Kirehenordnung und Disciplin der allen huait. Bruderkachen, Leipzig, 1845; Zezrhwilz, Die
Oïl