DÉBUTS JUSQU'A L'ÉLÉVATION AU SIÈGE DE CONDOM
— 1° Famille et éducation. — Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon le 27 septembre 1627, de Bénigne Bossuet, qui devint en 1638 conseiller au parlement de Metz, et de Marguerite Mochet. Saint-Simon, avec le dédain du grand seigneur et peut-être aussi avec les secrètes appréhensions du parvenu, a dit du chancelier Daguesseau : « Le père de son père était maître des comptes; il est bon de n'aller pas plus loin. » Mémoires, c. cdliii. Tout au contraire, pour les Daguesseau, comme pour les d'Ormesson, pour les Bourdaloue aussi et pour les Bossuet, il est bon d'aller plus loin, et de savoir comment, dans l'ancienne France, se fondaient les familles. Jusqu'au xvi« siècle, les ancêtres de Bossuet avaient été marchands drapiers dans la petite ville bourguignonne de Seurre. L'un d'eux, Etienne Bossuet, après avoir rempli les charges municipales, fut anobli (1517), et changea J'enseigne parlante — un cep de vigne rugueux avec la devise : Bois boussu est bon — en des armoiries portant d'azur à trois roues d'or. Voir H. Chérot, Autour de
Bus. net, p. 16.
Au parlement de Bourgogne où ils étaient entrés, les Bossuet comme les Mochet, durant la Ligue et durant la Fronde, firent preuve d'un royalisme dont le plus illustre de leurs descendants devait recueillir l'héritage.
La iamille était profondément chrétienne. Après la n ort de sa pieuse femme, Bénigne Bossuel entra dans l'Eglise et reçut le diaconat; et le jour même de la naissance de son petit-tils, l'aïeul, Jacques Bossuet, avail écrit sur son livre de raisons ce versel du cantique de Moïse ; Circumduxit eum et ducutl ; cl cuslodivil quasi
pupillam oculi sui. Deut., xxxu, 10. Ainsi, comme l'a dit le P. de la Broise, « le souvenir de la Bible se lie aux premiers moments de la vie de Bossuet. » Bossuet et la Bible, Paris, 1891, introduction, p. xiii-xiv. Plus tard, étudiant de seconde ou de rhétorique, Jacques-Bénigne rencontra dans la bibliothèque de son père, ou dans celle de son oncle Claude Bossuet, une Bible latine. « Il y trouva, dit l'abbé Le Dieu, un goût et une sublimité qui les lui firent préférer (les Livres saints) à tout ce qu'il avait lu jusque-là. Il se souvint et raconta avec plaisir, dans tous les temps de sa vie, combien il avait été touché d'abord de cette lecture. Ce moment lui était toujours présent et aussi vif que la première fois, tant son âme en avait été frappée comme de ces choses qui laissent une plus profonde impression de joie et de lumière... » Mémoires, t. i, p. 12, 13. Bossuet garda toute sa vie cette impression; arrivé au déclin, il disait des Ecritures : In his consenescere, his immori, sunnna votorum est. Epist. ad cleru.ni Meldensem, en tète des Psaumes.
Élève des jésuites, au collège des Godrans, où son infatigable application l'avait fait surnommer bos suetus aratro (le bœuf accoutumé à la charrue), Jacques-Bénigne quitta en 1612 ses maîtres et la ville natale, pour aller étudier au collège de Navarre la philosophie et la théologie. Il arriva à Paris le jour même (17 octobre) où. Richelieu y rentrait en triomphateur pour y mourir. Les études de Bossuet à Navarre devaient se prolonger jusqu'en 1652. 11 y lit d'abord deux années de philosophie pendant lesquelles il eut pour professeur Charles Touraine, du diocèse de Coutances. Bévue Bossuet, avril 1901, p. 96. Quand il y fit sa théologie, les trois chaires étaient occupées, la première par Pierre Guischard qu'il louait, une cinquante d'années plus tard, dans une lettre à 1 évêque d'Avranches, Daniel Huet, la seconde par Jean Yon, remplacé en 1647 par Jean Saussoy, et la troisième par Jacques Perreyret. Le grand maître de Navarre, Nicolas Cornet, dut exercer de l'influence sur le brillant élève de sa maison. Ce théologien perspicace qui, le premier en France, signala les erreurs de ÏAugustinus, eût voulu se donner le jeune Bossuet comme successeur dans la direction de son collège. En 1663, le disciple déjà célèbre prononça l'oraison funèbre de son maître. Quoique longtemps après, en 1698, la lisant dans une édition hollandaise, il ne s'y soit pas reconnu, au dire de l'abbé Le Dieu, plus d'un trait cependant y décèle l'ongle du lion. D'ailleurs, ni alors, ni plus tard, quand le Journal des savants en donna l'analyse, Bossuet ne désavoua cette œuvre. F. Slrowsky, Les années d'enfance et de jeunesse de Bossuel, dans la Bévue Bossuet, avril 1901, p. 86-111.
2» Etudes. — A seize ans, le jeune étudiant, introduit dans le salon de la marquise de Rambouillet, y avait prononcé, un soir, l'improvisation qui lit dire à Voiture qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard- C'étaient là les divertissements sérieux d'un esprit qui réservait au travail la plus large part de son temps. Le petit écrit qu'il composa en 1669 ou 1670 pour le jeune cardinal de Bouillon, Sur le sttjleet la lecture des Pères de l'Église, nous apprend à quelles études il s'était livré. Quant au vaste plan d'un traité de théologie, copié en mars 1685 par Le Dieu, qui nous l'a conservé, il indique une trop pleine possession de toute la science, pour être l'œuvre d'un simple étudiant. Nous avons là. plutôt le fruit de l'expérience de Bossuet. Voir Revui Bossuel. janvier et juillet 19(10 : Ecrit de Bossuet sur les études gui doivent suivre la licence, précédé d'une Introduction, par E. Levesque. Bossuet étudie la Bible, il l'étudiera sans cesse, a Le fond de tout, écrivait-il, c'est de connaître liés bien les Écritures de l'Ancien et du Nouveau testament... La méthode que j'ai suivie en les lisant, c'est de remarquer d'abord les beaux endroits qu'on entend..., après on viendra aux difiicul-
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tés... » Maldonat pour lequel plus tard, dans sa lutte contre Richard Simon, il aura quelque sévérité; Guillaume Estius dont le rapprochent certaines tendances théologiques, lui paraissent tenir lieu de tous les commentateurs; ils sont pour lui instar omnium.
Ce qui manque à Bossuet, c'est la connaissance de l'hébreu. Non pas qu'il n'ait voulu étudier la langue sainte; mais il a commencé trop tard cette étude, à l'âge dont le P. Gratry, s'analysant dans cet Automne qui n'est pas encore un déclin, qui à certains égards est même un progrès, disait : « Aujourd'hui, je ne saurais apprendre une langue. » Connaissance de l'âme, 1. VI, c. VI.
En revanche, Bossuet connaît la tradition; il l'a étudiée de bonne heure, il l'a étudiée avec une passion opiniâtre, et, comme on l'a dit, « la connaissance du dogme lui découvrait, dans sa source biblique, tout le fleuve de la théologie et de l'enseignement catholique. » R. P. de La Broise, Bossuet et la Bible, introduction, p. xli. Epris de Tertullien qu'il louera à pleine bouche, qu'il justifiera le plus possible dans son Sixième avertissement, et dont son goût épuré adoucira les hardiesses ; de saint Cyprien, chez qui « on apprend admirablement le divin art de manier les Écritures », il l'est surtout de saint Augustin, « si maître, » comme il dira un jour. Bossuet n'ignore pas les Grecs, Clément Alexandrin, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, les deux Cyrille, saint Jean Chrysostome. On a prétendu qu'il n'était pas helléniste en sortant du collège, qu'il ne le devint même que beaucoup plus tard, pendant sa résidence à Saint-Germain (1670-1681); enfin, qu'il prend c selon toutes les apparences ses citations de seconde main, lorsqu'il lui arrive d'alléguer les Pères grecs durant sa jeunesse ». M. Gandar, Bossuet orateur, p. 9!). L'auteur de l'Histoire critique de la prédication de Bossuet oppose à celte assertion les recueils de notes, contemporains des premiers sermons, et il fait cette remarque, décisive pour plus d'un lecteur compétent, « qu'on trouve le grec toujours soigneusement accentué. » L'abbé Lebarq, op. cit., part. Ire, c. I. Ct. Delmont, Bossuet et les saints Pères, Paris, 1896.
3° Grades. — Maître es arts le 6 août 1614, Jacques- Bénigne soutint, le 24 janvier 4648, sa première thèse de théologie, dite la tentative; le grand Condé, protecteur de sa famille, assista à cette soutenance, et fut près, diton, d'argumenter contre son futur panégyriste. Ordonné sous-diacre à Langres, le 21 septembre 1648, par l'évêque, Sébastien Zamet, et diacre à Metz, le 21 septembre 1649, par Pierre Bédacier, évèque titulaire d'Augustopolis, Bossuet soutint la thèse sorbonique le 9 novembre 1650, la mineure ordinaire le 5 juillet 1651, et la majeure ordinaire entre le 1er juin et le 31 décembre de cette même année. Le 6 février 1652, il était reçu licencié. Le 16 mars suivant, le sacerdoce lui fut conféré. « Puisque vous voulez le savoir, écrira-t-il quarante ans plus tard à Mme Cornuau, le jour que j'ai été ordonné prêtre est le samedi de la Passion 1652. » Le 9 avril de la même année, il reçut le bonnet de docteur. Il est inscrit le 16 mai sur le registre des docteurs. On regrette à bon droit la perte de la plupart des thèses de Bossuet. « Le cabinet des Estampes, si riche cependant" en thèses de cette époque, dit le P. de la Broise, Bossuet et la Bible, p. xvm-xix, ne possède pas celles de notre auteur; et déjà de son temps l'abbé Le Dieu se plaignait de chercher inutilement chez les anciens docteurs de Navarre les thèses de théologie et les harangues de Bossuet. » Le R. P. Gazeau a publié dans les Etudes religieuses, 15 juin 1869, Une thèse de Bossuet sur l'Église, à la date de 1651. On y trouve en germe les idées sur la hiérarchie que Bossuet développera, en décembre 1662, dans l'oraison funèbre du troisième général de l'Oratoire, le P. Bourgoing. Pour établir le dogme de l'unité de l'Eglise, Bossuet ne procède point, par exem-
ple, comme fera Eranzelin. Pour lin, 'ont ne part point du pape; le pape est, avec les autres évêques, le fondement de l'édifice; il n'apparaît seul qu'au sommet. L'attitude de Bossuet en 1682 s'explique par ces commencements.
4° Premiers écrits. — La méditation sur la brièveté de la vie date de cette époque; Bossuet l'écrivit à Langres, à l'âge de vingt-deux ans, lorsqu'il se préparait au sous-diaconat. Elle atteste la maturité d'un esprit qui a déjà touché le vide de toutes choses, la foi intense d'une âme qui les juge au point de vue de l'éternité. Bossuet « la copie ou l'imite, a-t-on dit, chaque fois qu'il veut parler delà mort ». F. Strowski, Bossuet et les extraits de ses œuvres diverses, 1. I, c. i. Le sermon sur la mort, l'Oraison funèbre de Madame, en reproduiront certains traits d'une éloquence toujours actuelle et toujours saisissante.
5° Prêtrise. — Bossuet eut à Paris l'inappréciable bonheur de connaître saint Vincent de Paul, et de fréquenter les conférences hebdomadaires, les mardis auxquels présidait le serviteur de Dieu. Sous sa direction, il s'était préparé à l'ordination sacerdotale. Près de cinquante ans plus tard, retrouvant dans sa mémoire l'écho prolongé des discours du saint, et dans son cœur l'émotion bientaissante qu'ils y avaient produite, l'évêque de Meaux écrira au pape Clément XI : « Elevé au sacerdoce, nous fûmes admis dans cette société de pieux ecclésiastiques qui s'assemblaient chaque semaine sous sa conduite, pour traiter ensemble des choses de Dieu. Vincent en était l'âme. En l'écoutant d'une oreille avide, nous sentions que s'accomplissait la parole de l'Apôtre : Si quelqu'un parle, que Dieu parle par sa bouche. » Bossuetus ad Clementem XL De virtulibus venerabilis Vincentii a Paulo.
6° Bossuet à Metz. — Prêtre, Bossuet partit pour Metz dont il était chanoine depuis 1640 (il avait été tonsuré à l'âge de huit ans), et où il avait déjà lait quelques séjours. Tour à tour, en 1652 archidiacre de Sarrebourg, qui ressortissait alors à l'évèché de Metz, et archidiacre de Metz en 1654, il poursuit ses études; il argumente contre les juifs, nombreux à Metz où ils avaient droit de cité; il combat aussi les protestants. La Béfutalion du catéchisme de Paul Ferry (1655) inaugure cette longue et éclatante série d'œuvres de controverse: l'Histoire des variations, les Avertissements, les Instructions pastorales sur les promesses de l'Eglise. « Tout Bossuet, a-t-on dit, est déjà dans la Réfutation; d'abord son style, qui n'a jamais été plus éloquent, plus plein, plus naturel; ensuite sa méthode de composition. La disposition n'est nullement régulière et didactique; la dialectique va, revient, non pas sans ordre, mais sans raideur... Enfin... Bossuet a déjà ses idées maîtresses. Il y aplanit les difficultés de doctrine, il montre que les catholiques ont la même confiance en Jésus-Christ que les réformés, enfin il oppose très vigoureusement l'unité au schisme. » F. Strowski, Bossuet, etc., p. 194, 195.
A Metz, Bossuet facilite aux collaborateurs de saint Vincent de Paul la prédication d'une mission et s'associe à leur fructueux ministère. Il contribue à l'érection d'un séminaire, et à l'établissement d'une maison de la Propagation de la foi pour les nouvelles converties. 11 intervient auprès de Condé, alors au service de l'Espagne, et dont les bandes dévastaient les environs de Metz, pour faire alléger les charges qui pesaient sur la ville. Enfin, il prêche, remarqué et goûté de bonne heure par le maréchal de Schornberg, gouverneur des Trois-F.vèchés, et par la maréchale, cette Marie de Hautefort qui avait inspiré au chaste Louis XIII un sentiment vif et constamment réprimé.
Dans la prédication de Bossuet, on a distingué trois manières. « La première, a dit un bon juge, est surtout théologique et didactique; » et il nomme plusieurs ser-
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nions de Metz (Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu; Premier sermon" pour levendredi saint;Pant g>jrique de saint Gorguu ; Panégyrique des saints anges gardiens), « plus longs, plus embrouillés de dissertations, moins habilement composés, d'un réalisme quelquefois excessif, mais par cela même plus coloré. » F. Brunetière, Manuel de l'histoire de la littérature française, c. n, p. 191. Le panégyrique de saint Bernard, prononcé à Metz en 1655, parait annoncer une nouvelle manière. On y admire un célèbre portrait du jeune homme. Nul psychologue n'a mieux vu, nul poète n'a mieux peint.
Kn 1659, Bossuet se fixe à Paris; il retourne cependant plus d'une fois à Metz, et c'est probablement dans cette ville qu'il prononça les oraisons funèbres de Mme Yolande de Monterby, abbesse des bernardines, et de Messire Henri de Gornay. C'est à une demoiselle de Metz qu'il écrivit, en 1662, cette lettre sur Jésus- Christ et l'Église où s'allient une haute théologie et une piété ardente.
7° Bossuet prédicateur. — Les années qui vont jusqu'à 1070 sont, dans l'histoire de la prédication de Bossuet, les années capitales, les années triomphantes. Alors, d'après M. Brunetière, loc. cit., s'inaugure sa seconde manière, « surtout philosophique et morale, quoique non pas du tout pour cela laïque; et d'ailleurs pourvu qu'on ne prenne pas ces distinctions au pied de. la lettre..., Bossuet s'ell'orce de démontrer, comme Pascal, qu'indépendamment de tant d'autres raisons qui commandent d'y croire, la religion est encore, de toutes les philosophies, celle qui explique le mieux l'homme et la nature. » Il prêche à Paris trois carêmes et deux avents, des panégyriques de saints, des sermons de charité, des serinons de profession et de vèture, des conférences dans des séminaires; deux carêmes et deux avents à la cour; des oraisons funèbres, dont celle d'Anne d'Autriche, très goûtée alors et aujourd'hui perdue. G. Lanson, Bossuet, c. I. C'est à la cour que furent prononcés les sermons swr l'ambition, sur la mort, sur les devoirs des rois (dans ce sermon apparaissent d'avance et la doctrine de la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, et les grandes images du Discours sur l'histoire universelle) ; les sermons sur la Passion, sur la vigilance, pour la fêle de tous les saints. Parmi ces chefs-d'œuvre, isolons deux sermons d'un caractère éminemment apologétique : le sermon sur la providence (1662), et le sermon sur la divinité de la religion (1665). Le premier est la démonstration d'un dogme fondamental de la théodicée purement rationnelle et de la théologie catholique, dont les contradicteurs, cauteleux ou hardis, s'accordaient pour imputer à la Nature ou au Destin la régularité du gouvernement du monde. De l'exorde de ce sermon, M. Brunetière a pu dire que c'est « l'un des plus beaux que nous ayons de Bossuet, où l'on entend sonner comme un bruit de guerre, et dont le geste superbe semble celui d'un Condé menant ses troupes à l'assaut ». Études critiques, 5e série, La philosophie de Bossuet. Le sermon sur la divinité de la religion résume et présente avec une force souveraine toutes les preuves qui accréditent le christianisme catholique devant la raison et la conscience, notamment ces preuves d'ordre moral auxquelles nos contemporains sont surtout accessibles. N'oublions point le panégyrique de saint André (1008), où se lisent ces prophétiques paroles qui indiquaient d'avance à Lamennais le sujet et le titre de son plus célèbre ouvrage : « Je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être décriés, non par aucune horreur de leurs sentiments, mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. »
Bossuet sermonnaire, Bossuet orateur, a-t-il été' placé par ses contemporains à la place sans égale où notre admiration le contemple'.'" Sachons, répond M. Brunetière, que le XVIIe siècle a mal jugé de l'éloquence de Bossuet. Cela ne veut pas dire que Louis XIV, ou sa
cour, aient refusé de reconnaître en Bossuet un grand et très grand orateur... Cela veut dire que ses auditeurs ne se sont pas doutés qu'ils entendaient la plus grande parole qui fût tombée de la chaire chrétienne. » Introduction aux sermons choisis de Bossuet, Paris, 1900. D'ailleurs, Bossuet cessa de prêcher au moment où Bourdaloue apparaissait; et comme à beaucoup d'autres, il advint au devancier d'être oublié. L'incomparable orateur l'a dit lui-même dans son sermon pour la profession de MHe de La Vallière (4 juin 1675). « ... Je romps un silence de tant d'années, je fuis entendre une voix que les chaires ne connaissent plus; » et en 1081, dans son sermon pour le jour de Pâques, il déclare « reprendre la parole après tant d'années d'un perpétuel silence ».
Non sans doute, l'éloquence de Bossuet n'a pas été méconnue : « S'il eût été un orateur médiocre, toute sa théologie ne lui eût servi de rien » pour parvenir, « et les illustres hérétiques qui voulaient s'éclairer ne lui eussent point procuré l'honneur de leurs conversions. » G. Lanson, Bossuet, c. ni. Néanmoins, ce que le xvne siècle a surtout admiré dans Bossuet, c'est le controversiste et le théologien.
8° Controverse avec les jansénistes. — Le théologien se montre dans la période que nous retraçons. En 1644, à la demande de l'archevêque, Hardouin de Péréfixe, il écrivit sa lettre aux religieuses de Port-Boyal de Paris, pour les décider à souscrire purement et simplement le formulaire d'Alexandre VII où étaient attribuées à VAugustinus et condamnées les cinq propositions fameuses qui ont troublé le xvne siècle. Cette lettre futelle remise à ses destinataires, et Bossuet eut-il avec elles une conférence dans leur couvent? La chose est très douteuse. Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, 1. X, t. n. Il essaya d'amener à la signature du formulaire une sœur et une nièce d'Antoine Arnauld, Agnès de Saint- Paul et Angélique de Sainte-Thérèse, que l'on avait transférées à la Visitation du faubourg Saint-Jacques. La tante résista, et la nièce ne consentit à souscrire que pour se rétracter ensuite.
Avouons-le, touchant la nature de l'obéissance due aux décrets de l'Eglise sur les faits dogmatiques, Bossuet est moins précis que ne le sera plus tard Fénelon : il ne distingue pas assez entre les jugements sur les personnes et les jugements sur les écrits; mais il n'en exige pas moins des religieuses de Port-Boyal une soumission intérieure et sans réserve. « Certainement si l'on demandait votre témoignage pour faire le procès au livre de Jansénius et pour appuyer la sentence sur votre déposition, il n'y a personne qui ne vous accorde qu'alors vous seriez tenues de déposer sur ce fait en connaissance de cause. Mais le jugement est rendu, les papes l'ont prononcé, tous les évêques l'ont reçu sans contradiction, et le témoignage qu'on attend de vous ne regarde plus que vous-mêmes et vos propres dispositions, c'est-à-dire la chose du monde que vous connaissez le mieux. Et si vous nous répondez que c'est la aussi ce qui vous arrête, parce que doutant que le pape et les évêques aient bien jugé en ce qui touche le fait, vous ne pouvez pas l'assurer, c'est ici que vous vous trouverez convaincues de manquer de déférence envers l'Eglise. Car si son autorité était telle dans votre esprit qu'elle y doit être, il n'y a personne qui ne voie qu'elle pourrait facilement emporter un doute et encore un doute comme le votre... »
9° Controverse avec les protestayits. — Mais à la date où nous sommes, la controverse janséniste n'est qu'un accident ; ce qui occupe surtout Bossuet, c'est la controverse protestante. L'archidiacre de Metz désire le retour à l'unité de tant d'âmes que des ignorances et une tradition déjà séculaire en ont détachées; et la France le désire comme lui. Il est de toutes les conférences qui poursuivent l'œuvre de la réunion, et, grâce à sa méthode qui préférait aux controverses l'exposition
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calme et sincère de la doctrine catholique, des protestants se convertissent. En 1665, c'est le marquis de Dangeau qui abjure la rélorme; en 1668, ce sera son frère, Louis de Courcillon. Nommons aussi dès maintenant les comtes de Lorge et de Rozan, et surtout Turenne. Les panégyristes du héros ont pu taire le nom de Bossuet (ainsi Mascaron, qui parlait en présence de Bossuet) et attribuer au neveu du grand homme, le cardinal de Bouillon, la gloire d'une telle conversion ; mais la postérité ne s'est pas laissé tromper par ces éloges et par ce silence.
u. l'êvêqvs de condom et le précepteur du DAUPHIN. — l" L'évêque de Condom. — Le 8 septembre 1669, Bossuet apprit à Meaux, où il était allé prêcher la vêture de M|le de La Vieuville, sa nomination à l'évêché de Condom ; — le renom fâcheux de son parent, François Bossuet, compromis dans la disgrâce de Fouquet, et les malheurs immérités d'Antoine, son frère, avaient pu retarder son élévation. Le nouvel évèque fut sacré le 21 septembre de l'année suivante, à Pontoise, devant l'assemblée générale du clergé de France, par Charles- Maurice Le ïellier, archevêque de Nazianze et coadjuteur de Beims, qu'assistaient Armand de Monchy d'Hocquincourt, évêque de Verdun, et l'évêque d'Autun, Gabriel de Roquette. Bossuet qui, dans l'intervalle de sa nomination et de son sacre, avait été choisi par Louis XIV comme précepteur du dauphin, ne prit jamais personnellement possession de son petit diocèse (Condom ne comprenait que cent quarante paroisses); de loin cependant, il n'en négligea point l'administration. Nous avons pour preuves de cette vigilance les mesures disciplinaires que l'évêque décréta, et les luttes qu'il eut à soutenir. Plieux, L'épiscopat de Bossuet à Condom, in-8°, Bordeaux, 1879.
2° Bénéfices; oraisons funèbres. — Devenu en 1670 précepteur du dauphin, et jugeant qu'il ne pourraitconcilier ces fonctions nouvelles avec le devoir de la résidence épiscopale, Bossuet démissionna le 31 octobre 1671. Le roi lui conféra le prieuré de Saint-Étienne du Plessis-Grimoult, au diocèse de Bayeux, et, le 1er août 1672, la riche abbaye de Saint-Lucien de Beauvais. Le maréchal de Bellefonds — le mieux rente des hommes — s'alarma pour son ami de ce cumul de bénéfices, et celui-ci, aux monitions sévères qui lui étaient laites, répondit avec sincérité, j'ai presque dit avec candeur. Sans doute, un évèque plus pénétré des délicates exigences de la pauvreté évangélique — saint Charles Borromée, saint François de Sales — n'eut pas écrit : « .le ne me sens pas encore assez habile pour trouver tout le nécessaire, si je n'avais précisément que le nécessaire; et je perdrais plus de la moitié de mon esprit, si j'étais à l'étroit dans mon domestique. » Mais c'est bien l'homme à l'àme profondément chrétienne et sacerdotale qui, après avoir allégué comme délense, que les bénéfices « sont destinés pour ceux qui servent l'Église », ajoute : « L'expérience me lera connaître de quoi je me puis passer : alors je prendrai mes résolutions, et je tâcherai de n'aller pas au jugement de Dieu avec une question problématique sur ma conscience. » Au maréchal de Bellefonds, Versailles, 19 septembre 1672.
Le 16 novembre 1609, Bossuet avait prononcé à la Visitation de Chaillot l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre; le 21 août 1670, il prononça â Saint-Denis celle de la duchesse d'Orléans. Tout a été dit sur ces deux chefs-d'œuvre que, environ dix ans après, l'incomparable orateur envoyait à son ami Rancé comme « deux têtes de mort assez touchantes » (30 octobre 1682). On sait aussi avec quelle compatissante sollicitude, qui « charma » même le dur docteur Feuillet, l'évêque de Condom secourut et consola l'agonie de Madame.
3° Précepteur du dauphin. — Bossuet se donne sans réserve à ces fonctions qui très justement revêtaient à ses yeux le caractère du plus important service public.
Il exige de son élève un travail quotidien — c'était la volonté de Louis XIV, si assidu lui-même à son métier de roi; excepté les cas très rares de maladie où il est remplacé par le sous-précepteur, Daniel Huet, il l'ait par jour trois classes au dauphin. Il ne professe pas, il s'entretient avec l'enfant royal.il lui donne de véritables leçon» de choses. « Bossuet cherche à parler aux yeux : il pique la curiosité, il invente mille artifices ingénieux; il met le jeune prince aux prises avec d'autres enfants de son âge, remarquables par leur précocité ou leur mérite; il appelle des hommes de science qui répètent devant le dauphin les expériences les plus récentes de la physique, qui lui montrent les dernières découvertes de l'anatomie. Il le conduit à l'Observatoire, il le mène à la Bibliothèque du roi, où l'Académie des sciences tenait ses séances, et qui était à la fois une sorte de Conservatoire des arts et métiers. » F. Strowski, Bossuet, etc., 1. II, c. il. Pour se rendre plus apte à son emploi, Bossuet avait renoué un commerce plus fréquent et plus intime avec les deux antiquités classiques. Il avait étudié l'histoire, particulièrement l'histoire de France, que l'héritier de la couronne avait surtout intérêt à connaître. « Nous avons été dans les sources, dira-t-il dans sa lettre à Innocent XI, De inslitutione delphini, et nous avons tiré des auteurs les plus approuvés ce qui pouvait le plus servir à faire comprendre (au prince) la suite des affaires. » Avant tout, d'accord avec le roi, d'accord avec lui-même, il veut inspirer au dauphin une religion profonde. L'admirable lettre dont nous avons cité un passage, révèle le but visé et les méthodes suivies par le précepteur. Bossuet a-t-il réussi, et, roi, le dauphin eût-il lait honneur à son maître? Celui-ci, plus d'une fois, s'est plaint de l'inapplication de son élève. N'oublions pas qu'il n'avait pas commencé l'œuvre de cette éducation ; qu'il remplaçait le président de Périgny dont les minutieuses exigences avaient rebuté et fatigué d'avance le dauphin; n'oublions pas non plus que les rudesses du gouverneur, Montausier, ne facilitèrent point sa tâche. Après tout, ce prince que maint témoignage nous représente comme brave, humain, sensé, et dont les larmes du peuple honorèrent la mort, fut-il aussi nul que l'a prétendu la haine enfiellée du duc de Saint-Simon? « Son règne, a-t-on dit, n'eût ressemblé en rien à celui de son père. Sous un prince d'humeur pacifique, vivant fort bien sans gloire, la France se serait reposée avec plus de dignité que sous ce régent dont Saint-Simon possédait toute la confiance; et qui oserait dire que, dans ce cas, la France aurait perdu au change? » R. P. Charles Daniel, S. J., Bossuet à la cour de Louis XIV, dans les Études religieuses, mars 1866.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas pour le dauphin seul que Bossuet a travaillé. On avait voulu « rendre commune à tous les Français l'éducation du prince destiné à régner un jour sur eux ». Juillard de Jarry, dans VOraison funèbre du duc de Montausier. De lait, la Connaissance de Dieu et de soi-même, la Logique, la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, le Discours sur l'histoire universelle, et même cet Abrégé de l'histoire de France où le maître guide la main de l'élève, composés pour une éducation royale, ont instruit et continueront d'instruire la postérité.
L'auteur ne songeait guère cependant à la postérité; il a laissé plusieurs de ces ouvrages en portefeuille, ainsi que beaucoup d'autres, au hasard d'une publication posthume qui aurait pu faire défaut. Le Discours sur l'histoire universelle n'a pas couru de tels risques. Bossuet publia en 1681, en 1682 et en 1700, avec des corrections, cette œuvre maîtresse. Des Époques, manuel incomparable, on a pu écrire que « certaines parties en disent plus, dans leur forte brièveté, que les tableaux développés de telle longue et savante histoire ». P. Jacquinet, Discours sur l'histoire universelle, pré-
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face. Dans la seconde partie du Discours, la Suite de la religion, Bossuet avait mis toute sa pensée apologétique, méditée et mûrie depuis la jeunesse. On a cependant dénié ù cette seconde partie sa valeur apologétique. Sans doute, Bossuet qui ne prévoyait pas les futures découvertes de l'égyptologie et de l'assyriologie (et il n'a pas tenu à lui que ces découvertes ne fussent hâtées par l'initiative de Louis XIV; voir Les empires, c. in) ; Bossuet n'était pas contraint de reculer plus qu'on ne faisait de son temps les origines de l'humanité et d'allonger la chaîne des générations en supposant que, dans le récit biblique, bien des générations avaient été omises. Que sa démonstration de l'authenticité et de la souveraine véracité du Pentateuque ait besoin d'être reprise, qu'elle puisse subir des retouches et des changements qui laissent intactes les thèses fondamentales, on ne le conteste point. Mais toute l'apologétique du Discours sur l'histoire universelle n'est pas dans les trois premiers chapitres de la seconde partie; elle est aussi dans ces admirables chapitres qui vont du XIXe au xxvr; qui établissent, par des arguments irréfragables, le caractère pleinement historique des livres du Nouveau Testament; qui nous proposent, comme des motifs de crédibilité, l'incomparable sainteté de la personne de Jésus-Christ, la transcendance de sa doctrine, la pérennité de son œuvre.
Quant à la troisième partie du Discours, si Bossuet n'a rien dit de l'Inde ni de la Chine, ce n'est pas sans doute qu'il ne connût à tout le moins l'Histoire de la Chine du jésuite Martini. 11 n'a fait passer devant nos yeux que l'Egypte, l'Assyrie, la Perse, la Grèce et Borne, parce que son dessein était d'écrire seulement l'histoire des empires qui avaient servi à l'exécution des conseils de Dieu sur la nation juive, et partant à l'avènement et à la ditftision du christianisme. D'ailleurs, à un point de vue qui n'était pas celui de Bossuet, n'a-t-on pas soutenu de nos jours que la véritable histoire universelle, c'est l'histoire des peuples qui ont eu sur les longues séries des générations humaines une action durable et décisive, c'est l'histoire de la Grèce, de Borne, et surtout d'Israël ?
4° Bossuet à l'Académie française. — Peu de temps avant d'inaugurer ses fonctions de précepteur, Bossuet entra à l'Académie française. Son discours de réception plus court que ceux d'aujourd'hui, exprime des idées toujours vraies sur la fixité des langues, nécessaire condition de la durée des ouvrages; il s'achève par une exhortation sublime : « Travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres idées, tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité. »
. 5° Bossuet à la cour. — Bossuet précepteur fut un e'iêque au milieu de la cour, comme l'a dit Massillon, Oraison funèbre du dauphin. Il le fut parmi tous les scandales royaux. Il encourage Louise de La Vallière dans son repentir, dans ses projets de retraite ; et quand tous les liens auront enfin été brisés, lorsque la pénitente s'apprête à faire au Carmel sa solennelle procession (4 juin 1(>7.">), Bossuet prononce ce sermon dont J. de Mai-lie a dit que a jamais homme inassisté (non assisté par le Saint-Esprit) n'a pu s'élever à ces idées ni à ce ton ». Observations critiques sur une édition des lettres de Madame de Sévir/né, dans les Lettres et opuscules inédits, t. h, p. 451. Il s'elforce de séparer Louis XIV de l'altière rivale qui avait supplanté Louise de La Vallière; il adresse au roi les lettres les plus courageuses ; et ces le lires, il les avait méditées dans le silence ci dans la prière, craignant que des préoccupations terrestres n'en affaiblissent l'accent et n'en amortissent
l'efficace, o II faudrait être comme un saint Amhroise,
écrivait-il au maréchal de Bellefonds, un vrai homme
de Dieu, un homme de l'autre vie où tout parlât, où les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont toute la doctrine fût céleste : priez, priez, priez, je vous en conjure. » Lettre du 20 juin 1675. Aussi est-ce en toute vérité que Saint-Simon a dit de Bossuet, parfois calomnié par la légèreté ou par l'envie : « Il parla souvent au monarque avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évëques de l'Église ; il interrompit, plus d'une fois, le cours du désordre ; il y porta tous les coups; enfin il le fit cesser. » Mémoires, édit. Chéruel, t. xm, p. 122.
Bossuet n'était pas moins évêque au milieu de la cour, lorsqu'à cette même date de 1675, il rappelait à Louis XIV la détresse des peuples, et l'obligation où était le roi de la soulager (lettre du 10 juillet 1675); lorsque, prêchant à Saint-Germain le dimanche de Pâques 1681, il conviait le souverain à suivre l'exemple du Sauveur. « Il faut donc descendre avec lui, quelque grand qu'on soit..., descendre pour compatir, pour écouter de plus près la voix de la misère qui perce le cœur, et lui apporter un soulagement digne d'une si grande puissance. »On a cité souvent, pour l'approuver ou pour la combattre, une assertion de J. de Maistre sur le grand évêque. « Les souffrances du peuple, les erreurs du pouvoir, les dangers de l'État, la publicité des désordres ne lui arrachent jamais un seul cri. » De l'Église gallicane, 1. II, c. xn. 11 faudrait reléguer cette phrase parmi d'autres jugements précipités et fautifs qui ont quelquefois échappé à J. de Maistre, si l'on n'aimait mieux adopter l'ingénieuse interprétation que propose M. l'abbé Charles Urbain. « L'illustre publiciste n'accuse pas, comme on l'a dit, l'évêque de Meaux de rester insensible aux misères des pauvres ou aux vices de son temps; il constate que nul homme ne fut jamais plus maître de lui-même, et ne sut mieux dire ce qu'il fallait, comme il fallait, et quand il fallait. » Sermons choisis de Bossuet, introduction, p. x.
6° Diverses occupations de Bossuet à cette époque. — A la cour, Bossuet n'interrompait pas l'étude de la théologie et de l'Écriture; il en fut même un puissant et infatigable promoteur. Des conférences hebdomadaires qui s'ouvrirent le premier dimanche de l'Avent 1675, et qui se succédèrent à Saint-Germain et à Versailles, groupaient autour de lui des ecclésiastiques et des laïques, désireux d'approfondir le texte sacré. C'étaient des théologiens et des érudits comme Daniel lluet, Fénelon, Gallois, Mabillon; des orientalistes, des rabbins, disait-on : Eusèbe Benaudot, Barthélémy d'Herbelot, les deux frères Veil, juifs de Metz convertis par Bossuet; c'étaient d'autres encore, La Bruyère, Pellisson, Caton de Court, Nicolas Thoynard. On lisait d'abord un passage de la Bible — c'est par la prophétie d'Isaïe qu'on avait commencé en 1675 — chaque assistant proposait des doutes ou des explications; Bossuet résumait le débat, et le secrétaire de l'assemblée, du concile, comme on l'avait appelée, Claude Fleurv, tenait la plume sous la dictée du maître. « Durant une dizaine d'années, il couvrit de son écriture line et régulière les grandes marges de la Bible de Vitré que Bossuet prêtait au concile, pour y recueillir les annotations arrêtées en commun. » B. P. de La Broise, Bossuet et la Bible, introduction, p. xxiv.
7° Controverse protestante. — La controverse protestante occupe une place capitale dans ces années de préceptorat. De celle époque sont : l' Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse; ['Avertissement pour la deuxième édition de cet ouvrage; la Conférence avec Claude: le Traité de la communion sous les deux espèces, et La tradition défendue sur la matien1 de la communion sons mie espèce.
Dans ['Exposition publiée en 1671, dont le manuscrit avait circule'' et avait eu sur la conversion de Tu renne une influence décisive, Bossuet s'attache à
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dissiper des ignorances et des préjuges. Laissant toute dispute, il expose avec une iorte et lumineuse simplicité la doctrine catholique sur les points contestés, sur ceux qui, au siècle précédent, avaient occasionné la rupture. Il empruntait au concile de Trente l'expression authentique de la foi de l'Église. « Cette exposition de notre doctrine, disait Bossuet, produira deux bons effets. Le premier, que plusieurs disputes s'évanouiront tout à fait, parce qu'on reconnaîtra qu'elles ne sont fondées que sur de fausses explications de notre croyance. Le second, que les disputes qui resteront ne paraîtront pas, selon les principes des prétendus rélormés, si capitales qu'ils ont voulu d'abord le taire croire, et que selon ces mêmes principes, elles n'ont rien qui blesse les fondements de la foi. » Op. cit., i, Dessein de ce traité.
Et en effet, Bossuet montrait que, sur bien des points, les préjugés protestants avaient défiguré la doctrine catholique — par exemple, sur le culte rendu aux saints; sur la justification, objet au xvi" siècle de longs et ardents débats, que notre siècle, pénétré, hélas ! de pélagianisme et de naturalisme, comprendrait à grand'peine. Sans doute, sur tous les articles contestés, un loyal éclaircissement ne supprimait pas la dispute. Tel, l'article de la présence réelle, dont Bossuet disait : « C'est... la plus importante et la plus difficile de nos controverses, et celle en eflet où nous sommes le plus éloignés » (xvi). Et cependant, sur ce point même, l'évèque veut montreraux dissidentsqu'un rapprochement leur seraitmoins mésaisé qu'ils ne le pensent. Les calvinistes, si opposés au dogme catholique, n'ont-ils pas, sur la présence qu'ils attribuent au Sauveur dans la Cène, un langage qui ne trouve que dans notre doctrine sa véritable explication et sa justification complète? D'ailleurs, ils regardent comme exempte de tout venin la croyance luthérienne qui, contraire au dogme de la transsubstantiation, admet cependant la présence réelle de Notre- Seigneur dans l'eucharistie : ce pas qui les avoisine des luthériens, ne les rapproche-t-il pas aussi de nous? Enfin, puisque les calvinistes, sourds aux objections qu'élèvent les sociniens, défendent contre ceux-ci l'incompréhensible mystère de l'incarnation divine, sontils autorisés à objecter aux catholiques l'incompréhensibilité du mystère eucharistique? Et, pour indiquer la raison souveraine de ces deux mystères, le controversiste rencontre des accents dont nous goûterons, dans YOraison funèbre de la Palatine, et dans les Méditations sur l'Evangile, la douceur pénétrante. « Il suffit d'avoir appris par les saintes Ecritures que le Fils de Dieu a voulu nous témoigner son amour par des eflets incompréhensibles. Cet amour a été la cause de cette union si réelle par laquelle il s'est lait homme. Cet amour l'a porté à immoler pour nous ce même corps aussi réellement qu'il l'a pris. Tous ces desseins sont suivis, et cet amour se soutient partout de la même force... C'est pourquoi il ne laut plus s'étonner s'il donne à chacun de nous la propre substance de sa chair et de son sang. Il le lait pour nous imprimer dans le cœur que c'est pour nous qu'il les a pris, et qu'il les a offerts en sacrifice. Ce qui précède rend toute cette suite croyable; l'ordre de ses mystères nous dispose à croire tout cela; et sa parole expresse ne nous permet pas d'en douter » (xn).
Arrivé au terme de son Exposition, l'auteur était en droit d'écrire : « J'espère que ceux de leur communion {la communion protestante) qui examineront équitablement toutes les parties de ce traité, seront disposés par cette lecture à mieux recevoir les preuves sur lesquelles la foi de l'Église est établie; et reconnaîtront, en attendant, que beaucoup de nos controverses se peuvent terminer par une sincère explication de nos sentiments; que notre doctrine est sainte, et que selon leurs principes mêmes aucun de ses articles ne renverse les fondements du salut » (xxnj.
L'Exposition étonna beaucoup de protestants; le catholicisme qu'elle leur révélait ne ressemblait guère à celui que, déçus par une tradition erronée et par des préjuges tenaces, ils avaient cru connaître jusqu'alors. Jurieu, surpris et cédant à un charme qu'il ne devait pas subir longtemps, la déclarait « le livre le plus doux, le plus sage, le plus modéré qu'on pût imaginer ». Pour combattre l'effet d'un tel ouvrage au sein de la Béforme, on prétendit^ que l'auteur avait dissimulé la véritable doctrine de l'Église; on imagina la table d'une première édition, très différente de la seconde, et qui ensuite aurait été supprimée. De fait, comme le dit Bossuet, les différences entre une édition destinée uniquement à ses amis et l'édition destinée au public ne touchaient pas au dogme, et ne regardaient que le style. L'ouvrage avait été approuvé par onze évêques français; mais, aux yeux des protestants, c'était là une médiocre garantie d'orthodoxie ; « il faut, disait l'un d'eux, que l'oracle de Borne parle sur les matières de la foi... Il a parlé, cet oracle que toute l'Église catholique a écouté avec respect dès l'origine du christianisme, » répond Bossuet ; deux brefs d'Innocent XI (4 janvier et 12 juillet 1079) honorèrent d'une approbation souveraine un livre où, en France et hors de France, d'illustres et nombreux suffrages avaient déjà reconnu la véritable doctrine de l'Église. Aucun ouvrage de l'époque ne fut autant répandu. Il fut tiré à plusieurs centaines de mille exemplaires.
« Jamais, a dit de l'Exposition M. A. Bébelliau, le protestantisme n'avait été attaqué d'une façon plus sensible, et si, à partir de 1670, il y eut, surtout dans la société cultivée, d'assez nombreuses conversions, VExposilion y fut vraisemblablement pour beaucoup. » Bossuet, c. iv. L'une des plus célèbres conversions de cette époque (1678), la conversion d'une nièce de Turenne, Mlle de Duras, n'eut lieu qu'après une conférence entre l'évèque de Condom et le ministre Claude qui, depuis la mort de Daillé et dans la vieillesse de Ferry, occupait la première place parmi les protestants français. M. Bébelliau, non sans raison, rapproche cette conlérence de la fameuse conférence de Fontainebleau (1600) qui avait mis aux prises Duplessis-Mornay et Du Perron, et où les derniers doutes qui subsistaient peut-être encore dans l'âme de Henri IV étaient définitivement tombés. Entre deux adversaires rompus aux controverses, la discussion avait été pressante; à un certain moment, Bossuet avait ressenti la crainte de ne pouvoir faire à une objection de Claude une réponse qui parût décisive. « Je ne parlais qu'en tremblant, a-t-il dit dans sa Relation de la conférence, voyant qu'il s'agissait du salut d'une âme ; et je priais Dieu qui me faisait voir si clairement la vérité, qu'il me donnât des paroles pour la mettre dans son jour : car j'avais affaire à un homme qui écoulait patiemment, qui parlait avec netteté et avec force, et qui enfin poussait les difficultés aux dernières précisions. » Cette objection regardait un point qui depuis lors a été souvent traité par les apologistes et les théologiens catholiques : la genèse de l'acte de foi chez le baptisé, et les motifs qui le justifient. Bossuet fournit sur ce point délicat d'amples et décisives explications dans sa réponse au récit que Claude avait fait de la conlérence. Sixième réflexion sur un écrit de M. Claude.
L'illustre controversiste avait résolu de présenter dans un ouvrage spécial, destiné aux luthériens non moins qu'aux calvinistes, les preuves de la doctrine contenue dans l'Exposition. De l'œuvre projetée, nous avons cinq fragments où s'atteste la puissante maturité de l'auteur: Du culte qui est dû à Dieu; Du culte des images; De la satisfaction de Jésus-Christ; De l'eucharistie ; De la tradition ou de la parole non écrite.
C'est la tradition sur un point de discipline qui avait pris aux yeux des protestants une importance capitale que Bossuet défend dans son Traité de la communion
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sous les deux espèces. « A entendre parler (nos Frères séparés), écrit-il, vous diriez que tout le christianisme consiste à recevoir les deux espèces du Saint-Sacrement. •> La tradition défendue sur la matière de la communion sous une espèce. Avertissement. Dans son traité, l'évêque, s'aidant de l'histoire, s'attache à montrer « que la pratique de l'Église dés les premiers temps est qu'on y communiait sous une ou sous deux espèces, sans qu'on se soit jamais avisé qu'il manquât quelque chose à la communion lorsqu'on n'en prenait qu'une seule ». Traité de la communion sous les deux espèces, Ir« partie. L'Église avait donc pu. selon les occurrences, permettre ou retrancher à ses enfants l'usage du calice.
Le traité de Bossuet provoqua deux réponses, l'une d'un ministre de Rouen, Mathieu de Larroque, l'autre d'un anonyme qui était peut-être le protestant Noél Aubert de Versé, « vigoureux attaquants, » dit Bossuet, Tradition défendue, part. II, c. xiv, lesquels (c'est encore Bossuet qui parle), déterrèrent toutes les antiquités et épuisèrent la matière. Leur critique lui fut utile. Dans un ouvrage qui complète et parfois rectifie le premier, et qui ne fut publié qu'en 1753 : La tradition défendue sur la matière de la communion sous une seule espèce, Bossuet avoue que sur un point il a suivi trop aveuglément le classique historien de l'Eglise, Baronius. « Que si ce savant cardinal, dit-il, dans un travail aussi grand que celui des Annales de l'Eglise, n'a pas pu examiner toutes les choses avec une égale exactitude, et que pour n'avoir pas pris des principes assez fermes en cette matière, il ne soit pas bien d'accord avec lui-même ; ou que dans un ouvrage si vaste, il lui arrive quelquefois d'oublier en un endroit ce qu'il aura établi en un autre; c'est à nous à ne déférer à ses sentiments qu'autant que nous les trouverons soutenus par de bonnes raisons. » Tradition défendue, part. II, C. xxv. Averti de la sorte, « formé par la gymnastique profitable que les chicanes de ses adversaires lui ont imposée, » Bossuet remontera désormais aux originaux; peu content des textes imprimés, il se fait envoyer par ses amis, Mabillon, Ruinart, des documents inédits ; « il s'apprend enlin, et de bon cœur, à manier régulièrement les procédés de l'exactitude rigoureuse, littérale, terre à terre, à la bénédictine, car il en aperçoit la vertu. » A. Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme, 1. 1, c. il. Et comme l'amour de la vérité, non seulement de la vérité qui éclaire, mais de la vérité qui sauve, anime, échaulfe même toute cette érudition ! « Dans la discussion de ces matières, je demande de la patience à mon lecteur ; et j'ose lui promettre par avance que pour peu qu'on ait de goût ou de respect pour l'antiquité, on sera payé de ses peines. Il faudra souvent expliquer les anciens rites de l'Église, qui sont autant de monuments de la tradition. Nos adversaires nous parlent souvent de l'ancien christianisme. C'est de cet ancien christianisme que nous leur représenterons les saintes coutumes, où tous les enfants de Dieu respirent pour ainsi dire un air de piété. » Tradition déf'endue, part. II, c. VI.
8° Démêlés avec Richard Simon. — En 1678 commencent les démêlés entre Bossuet et Richard Simon; démêlés qui, parmi des alternatives, durèrent plus de vingtcinq ans. Disons-le tout de suite, l'évêque et l'oratorien n'étaient guère faits pour s'entendre. Disciple enthousiaste de cette tradition catholique qu'il expose avec une éloquence sans égale, mais avec laquelle il confond parfois des opinions d'école, Bossuet s'indigne des assertions hardies, des sous-entendus équivoques, de toutes les irrévérences d'un critique qui croit relever par le sarcasme son incontestable érudition. De là, chez L'évêque, îles sévérités qui se sont à peine quelquefois adoucies. Il ne méconnaissait point le mérite de Simon : « ,1e ne veux que du bien à cet auteur, et rendre Utiles à l'Église les beaux talents qu'il a lui-même rendus sus-
pects, » écrira-t-il à l'abbé Bertin M9 mai 1702); cependant il n'appréciait pas ce mérite à sa juste mesure. Il ne savait pas assez, lui, le maître, qu'il était en présence d'un autre maître, inoins grand sans doute et moins sûr, mais qui, « orientaliste consommé-... ramena l'attention vers les langues sémitiques, et... donna le premier des règles pour discerner les bons manuscrits. » Ch. Trochon, Richard Simon et la critique biblique, dans la Revue de Normandie, Rouen, mai 1868. Dans l'oratorien qui jugeait de haut saint Augustin, mettait volontiers en lumière les divergences des Pères, et fréquentait chez les hétérodoxes, Bossuet voyait un contempteur de l'antiquité', j'ai presque dit un prêtre de foi douteuse. L'Histoire critique du Vieux Testament fut le premier des ouvrages de Simon qui donna l'éveil à l'évêque. Un ami de Port-Royal, très probablement Renaudot (entre Simon et les jansénistes il y avait guerre à mort), envoya à Bossuet les feuilles du livre, alors en cours d'impression. L'évêque effrayé en fit arrêter la publication (avril 1678) ; et tous les exemplaires, au nombre de treize cents, furent mis au pilon. L'ouvrage fut réimprimé en Hollande. Les Histoires critiques du texte et des versions du Nouveau Testament parurent ensuite, et, sans contester l'autorité et la justice des décrets de l'Index qui ont atteint ces livres, on peut y reconnaître, avec Reithmayr et le P. de Valroger, « un étonnant déploiement d'érudition historique et de pénétration critique. »
De nouveaux démêlés avec Richard Simon occupèrent Bossuet aux dernières années de sa vie. Nous allons les raconter tout de suite, pour n'avoir pas à y revenir. L'Histoire des commentateurs du Nouveau Testament, qui faisait suite à celle du texte et à celle des versions, avait paru en 1693; sans tarder, Bossuet se mita l'œuvre, et, quoique distrait sans cesse par d'autres travaux, il réfuta cette Histoire dans sa Défense de la tradition et des saints Pères. La version du Nouveau Testament, imprimée à Trévoux après examen des sorbonisles Bourret et Pocquelin, excita une fois encore contre Bichard Simon l'évêque plus que septuagénaire dont la verve, aidée par une abondante érudition, ne tarissait pas. Il écrivit ses deux Instructions contre cette traduction suspecte (1702-1703). Dans la version dite de Trévoux, Bossuet signale une critique hardie, dédaigneuse des interprétations traditionnelles, et portée à affaiblir la doctrine de l'Église, à en diminuer, à en obscurcir les preuves. Ce qui l'irrite dans l'Histoire des commentateurs du Nouveau Testament, c'est le dessein manifeste de rabaisser saint Augustin, et d'opposer à sa doctrine sur la grâce, celle de ses devanciers, surtout des Pères orientaux. « Le ministre Basnage en triomphe, écrivait Bossuet dans la Préface de sa seconde Instruction ; et trop faible pour excuser les variations de sa prétendue Église, il ne trouve plus de ressources que de reprocher à l'Église chrétienne d'avoir varié elle-même dès son origine sur la matière de la grâce. » Bossuet aperçoit l'ennemi : le protestantisme toujours aux aguets, et, à l'extrême gauche du protestantisme qui les désavoue en vain, Socin et ses adeptes. De là ses colères contre toute opinion qui lui parait favoriser l'adversaire. Estil toujours vainqueur dans la campagne qu'il mène contre Richard Simon? a Si l'on examine dans le détail les reproches qu'il adresse à l'auteur des Histoires critiques et du Nouveau Testament, répond le B. P. de l.a Broise, on trouve que fort souvent, la plupart du temps peut-être, il a raison et qu'il appuie ses griefs sur de lionnes preuves, niais il lui arrive aussi de se tromper; il lui arrive plus souvent encore, alors même qu'il a probablemenl raison, de ne pas pousser ce qu'il avance jusqu'à la démonstration, comme il l'avait promis; quelques phrases oratoires lui suffisent quand une discussion développée et précise serait nécessaire. » Bossuet et la Bible, c. mi, g '2. Cf. 11. Margival, Richard Si-
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mon et la critiqua historique au xvne siècle, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1899, t. IV, p. 435-457; A. Bernus, Richard Simon et son histoire critique du Vieux Testament. La critique biblique au siècle de Louis XIV. Thèse présentée à la faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud, Laucanne, 1869; J. Denis, Critique et controverse ou Richard Simon et Rossuel, Caen, 1870.
III. L'évèque de Meaux. — Des dernières années de Bossuet où nous avait entraîné le dessein de retracer en une fois la controverse avec Bichard Simon, nous remontons à l'année 1678. L'union du dauphin avec Marie-Christine de Bavière avait été décidée; relevé de ses fonctions de précepteur, Bossuet, aux approches du mariage, lut choisi comme aumônier de la princesse, qu'il alla recevoir à Fegherseim, à quelques lieues en deçà de Strashourg, avec toute la maison de la nouvelle dauphine. Le 2 mai 1681, il était nommé à l'évêché de Meaux, vacant par la mort de M. de Ligny. Il fut préconisé le 17 novembre de la même année ; le 17 février 1682, il prenait possession de son siège.
/. PARI1 QUE L'ÉVÈQUE DE MEAUX PREND AUX AFFAI- RES générales du temps. — Bossuet à Meaux remplit avec un zèle et une persévérance infatigables les fonctions de sa charge. Mais avant de retracer cette vie épiscopale si pleine et de nommer les œuvres immortelles qu'il écrivit alors, il faut rappeler un événement auquel l'évèque de Meaux eut une part importante : la déclaration de 1682.
1° La déclaration de 1682. — La question de la régale, débattue entre Innocent XI et Louis XIV, en provoquant la réunion de l'assemblée de 1681, avait été l'occasion de la fameuse déclaration. En vertu de la régale, les rois de France, lorsqu'un évèché était vacant, en percevaient les revenus et nommaient aux bénéfices qui en dépendaient, jusqu'à ce que le nouveau titulaire eût prêté serment de fidélité et fait enregistrer son serment à la Chambre des comptes ; cela s'appelait clore la régale. « C'était, a-t-on dit, une exception au droit commun et une charge qui s'expliquait d'ailleurs, dans certains diocèses, par le souvenir des fondations que les princes y avaient laites, et de la protection qu'ils avaient souvent accordée à des églises privées de leurs chefs contre la violence et la cupidité des nobles. Le IIe concile général de Lyon (1274) avait autorisé la régale dans les évêchés où elle était établie par titre de fondation, ou par une ancienne coutume, et défendu expressément de l'introduire dans ceux où elle n'était pas encore reçue. Un grand nombre d'églises en étaient donc exemptes en France, et notamment celles des provinces de Languedoc, de Guyenne, de Provence et de Dauphine... » Ch. Gérin, Recherches historiques sur l'assemblée du clergé de France de 1682, c. I. A la différence de Louis XII et de Henri IV qui déclaraient ne vouloir pas excéder en matière de régale, « les gens du roi soutenaient que la régale était un droit de la couronne, inaliénable et imprescriptible, » Fleury, Introduction au droit ecclésiastique, part. II, c. xvm; et Louis XIV, entrant de lui-même dans les maximes de ses conseillers, par des déclarations de 1673 et de 1675, étendit la régale à tout le royaume. Tous les archevê-' ques et évêques qui n'avaient pas encore clos la régale en taisant enregistrer leur serment de fidélité, étaient mis en demeure d'accomplir cette formalité dans les six mois. Pavillon, évèque d'Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers, opposèrent aux prétentions royales une résistance intrépide. Nous ne retracerons pas les péripéties de la persécution et du schisme qui sévirent dans le diocèse de Pamiers. Le pape avait adressé au roi des brefs sévères; sous l'influence de l'archevêque de Paris, Harlay, l'assemblée du clergé de 1680 prit parti pour Louis XIV contre Innocent XI; et une seconde assemblée (la petite assemblée de 1681) prépara celle ou la ques-
tion delà régale et d'autres questions plus graves encore ail, lient être tranchées d'une manière si contraire aux doctrines du saint-siège.
La nouvelle assemblée — celle qui porte dans l'histoire le nom d'assemblée de 1682 — se réunit au couvent des Grands-Augustins, le 27 octobre 1681. Elle s'ouvrit le dimanche 9 novembre, par la messe solennelle du Saint-Esprit; et après l'Évangile, Bossuet, député de la province ecclésiastique de Paris, monta en chaire et prononça, ou plutôt lut le sermon sur l'unité de l'Église.
Ce que l'évèque de Meaux pensait du droit de régale, nous le savons par son propre témoignage. « Je ne conviendrais pas aisément, écrit-il à Dirois (29 décembre 1681), que les biens donnés aux églises puissent être tellement sujets à la puissance temporelle, qu'elle les puisse reprendre sous prétexte de certains droits qu'elle voudrait établir, ni que l'Église dans ce cas n'ait pas droit de défendre son autorité. » Il ajoute cependant : « J'avoue que nous ne sommes point dans le cas d'en venir là ; il faut sortir par des voies plus douces d'une aflaire si légère dans le fond. » L'affaire était moins légère que ne l'avance Bossuet. Aux évêques qui, le 6 février 1682, avaient étendu la régale à tout le royaume, et qui avaient essayé de se justifier auprès du pape, Innocent XI répondit par le bref du 11 avril de la même année : Illam vero partem litterarum vestrarum non sine animi horrore légère potuimus, in qua dicitis vos jure vestro decedentes illud in regem contulisse; quasi Ecclesiarum, quse curée vestree commisses fuere, essetis arbitri, non custodes...
On prétendait ne pas se borner à décider, dans le sens de Louis XIV et de ses ministres, les questions de la régale et du schisme de Pamiers — nous ne dirons rien de l'affaire du monastère de Charonne; dès le 24 novembre 1681, l'assemblée avait été saisie d'un projet de déclaration touchant la puissance ecclésiastique. Sur ce projet aussi, nous savons ce que pensait Bossuet. Il avait une médiocre confiance en ceux qui s'apprêtaient à légiférer. « Vous savez, écrivait-il à Rancé en septembre 1681, ce que c'est que les assemblées du clergé, et quel esprit y domine ordinairement. Je vois certaines dispositions qui me font un peu espérer de celle-ci : mais je n'ose me fixer à mes espérances, et en vérité elles ne sont pas sans beaucoup de crainte. » Il eût voulu écarter toute question relative aux droits du souverain pontife, mais tel n'était point l'avis des meneurs de l'assemblée, lesquels, dit Fleury, dans les iVowveaux opuscules publiés par M. Émery, « crurent nécessaire de traiter-la question de l'autorité du pape. On ne la jugera qu'en temps de division, disaient l'archevêque de Reims, Le Tellier, le chancelier son père, Colbert, et l'archevêque de Paris, Harlay. » Ne pouvant faire obstacle à ce projet, Bossuet demandait que du moins, « dans une matière si grave..., la tradition de l'Église sur ce point fût soigneusement recherchée... Il avait à cœur de gagner du temps... » Floquet, Rossuet précepteur du dauphin et evêque à la cour, c. xiv, p. 557. Repoussé encore, il s'attacha à rendre la déclaration aussi modérée que possible ; un schéma du 4e article, découvert par M. Gérin, qui lui en attribue la rédaction, s'éloigne moins de la doctrine catholique que le projet qui lut adopté. Recherches historiques, etc., c. xi, p. 343. Bossuet défendit fortement, contre Choiseul-Praslin, évêque de Tournai, le dogme de l'indéfectibilité du saint-siège. Voir le récit de cette dispute dans Fénelon, De summi pontificis auctoritale, c. vu. Lui-même nous donne la preuve du soin qu'il avait apporté à ne point atténuer, dans son sermon d'ouverture, au gré des passions schi.smatiques, les droits du pape. Dans ce sermon, il citait le mot de Charlemagne « que quand cette Eglise (l'Église romaine) imposerait un joug à peine supportable, il le faudrait souffrir plutôt que de rompre la communion avec elle ». Or, l'un de ceux à qui l'évèque de
BOSSUET
Meaux avait d'abord lu son discours .jugea qu'au lieu de rompre avec elle, c'est-à-dire rompre avec l'Église romaihe, il suftisait de mettre rompre avec l'Eglise. « Je refusai ce parti, écrit liossuet, comme introduisant une espèce de division entre l'Église romaine et l'Église en général, s Lettre au cardinal d'Estrées, 1er décembre 1681. On voit, dans la péroraison de ce discours, l'effroi que la seule pensée du schisme inspirait à l'évèque de Meaux. « IViez donc tous ensemble encore une fois que ce qui doit linir, finisse bientôt. Tremblez à l'ombre même de la division... » C'était dans toute la sincérité de son âme que, le 10 novembre 1681, Bossuet écrivait à Dirois : « Je fis hier le sermon de l'assemblée, et j'aurais prêché dans Rome ce que j'y dis avec autant de confiance que dans Paris. » Et douze ans plus tard, il mandera à Mme d'Albert : « On n'a pas seulement songé à toucher à mon sermon : de grands cardinaux m'ont écrit que le pape l'avait lu et approuvé. » Germigny, 25 septembre 1693.
Ce n'est point que dans ce discours, on ne rencontre quelquefois un peu d'embarras et d'obscurité. A Rome, par exemple, on eût pu accorder à l'orateur, & que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux souverains pontifes, ou par violence, ou par surprise, » n'ont « pas assez constamment soutenu ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi »; mais on n'aurait pas donné à cet aveu le même sens, on n'en aurait pas tiré les mêmes conséquences que Bossuet.
Par son sermon sur l'unité de l'Église, par son rôle de modérateur dans la fameuse assemblée, Bossuet (il le dira à Le Dieu) croyait avoir servi Rome très utilement. 11 pensait aussi, comme les opportunistes du concile du Vatican, faciliter ainsi le retour des dissidents. Notons cependant une difiérence : les opposants de 1870 croyaient pour la plupart à l'infaillibilité pontificale dont ils redoutaient la définition; et Bossuet, quoi qu'on ait prétendu, ne l'a jamais admise. On allègue quelquefois, mais en l'écourtant, une phrase de la Gallia orthodoxa, prania diss., n. 10; la voilà tout entière : Abeat ergo quo libuerit Declaratio ; non enim eam, quodsxpe profiteri juvat, tutandam lue suscipimus. Manet inconcussa,et vensurœ omnis expers ,prisca illa Parisiensium doetrina... Ce serait donc se méprendre que de signaler, dans une phrase incomplètement citée, le désaveu des doctrines gallicanes. Disons-le toutefois à la gloire de l'évèque de Meaux : tout attaché qu'il était à une erreur dont rien ne put jamais le déprendre, Bossuet savait exposer et défendre contre l'hérésie la notion vraie de l'infaillibilité pontificale. « Peut-on dire sérieusement, demandait-il dans son Avertissement aux prot es tant s sur leur prétendu accomplissement des prophéties, LU, que de croire ou d'espérer avec quelquesuns que Dieu ne permettra pas qu'un pape décide en faveur de l'erreur, ce soit en faire un Dieu, et non pas un homme assisté de Dieu, afin que la vérité soit toujours prêchée dans l'Église par celui qui en doit être la bouche?» D'autres endroits de Bossuet, on pourrait déduire aussi les doctrines romaines. Ainsi, dans ses Remarques sur l'histoire des conciles, Bossuet reproche à Ellies Du Pin d'affaiblir les fortes expressions par lesquelles le concile d'Éphèse déclarait obéir aux ordres du pape saint Célestin. Je laisse l'évèque vieilli, mais toujours infatigable, relever fis inexcusables omissions du critique téméraire. " S'il y a quelque chose d'essentiel dans l'histoire d'un concile, c'est sans doute la sentence. Celle du concile d'Éphèse fut conçue en ces termes : Nous, contraints par les saints canons et par la lettre de notre saint l'ère et comministre Célestin, en sommes venus par1 nécessité à cette triste sentence, etc.. On voit de quelle importance étaient ces paroles, pour faire voir l'autorité de la lettre du pape, que le concile (ait passer de même rang avec les canons; mais tout cela est supprimé par notre auteur... Autre chose est de
prononcer une sentence conforme à la lettre du pape, autre chose d'être contraint par la lettre même, ainsi que par les canons, à la prononcer. » C. i, remarques».
2° Oraisons funèbres. — Joseph de Maistre qui a dit du discours sur l'unité de l'Église : « Jamais peut-être le !. dent n'a fait un tour de force égal à celui de ce fameux sermon, d a dit aussi : « Bossuet aurait dû mourir après le sermon sur l'unité, comme Scipion l'Africain après Zama. » L'éloquent penseur oubliait tant d'oeuvres incomparables que l'évèque de Meaux composa après 1681.
Le 1er septembre 1683, il prononça dans l'abbaye de Saint-Denis l'oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse d'Autriche; c'est celle, qu'à certaines heures, S. de Sacy croyait préférer à toutes les autres. L'oraison funèbre de la princesse palatine, Anne de Gonzague, fut prononcée le 9 août 1685, dans l'église du Val-de-Grâce: œuvre où respirent une forte doctrine et une onction pénétrante ; œuvre apologétique aussi. D'un bout à l'autre de cette oraison funèbre, derrière les assistants qui rendent à la princesse de suprêmes devoirs, l'évèque de Meaux semble découvrir d'autres auditeurs, foule invisible et anonyme à qui pèse le joug de la foi, et qui n'attend que la fin du règne pour secouer tous les freins.
Bossuet prononça, dans l'église de Saint-Gervais, l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier, le 25 janvier 1686. Enfin, la dernière en date des oraisons funèbres, la plus éclatante aussi — Chateaubriand en nomme la première partie un chant d'Homère — l'oraison funèbre du prince de Condé fut prononcée à Notre-Dame de Paris, le 10 mars 1687.
3° Écrits contre les protestants. — Dans l'oraison funèbre de Le Tellier, Bossuet, comme la plupart de ses contemporains, comme Antoine Arnauld et Quesnel, eux-mêmes exilés et fugitifs, loue la révocation de l'édit de Nantes; il fait au chancelier un titre d'honneur de l'avoir signée. Nous savons que longtemps avant d'avoir applaudi à cette déplorable mesure, longtemps même avant de l'avoir prévue, Bossuet avait travaillé d'une manière plus efficace et plus douce à la réunion des dissidents. "L'Histoire des varia/ions des Églises protestantes, les Avertissements et, aux dernières années de sa vieillesse, les Instructions pastorales sur les promesses de l'Église, ont été le fruit de cette grande pensée.
Au jugement de S. de Sacy, l'Histoire des variations est le plus beau des livres français. Bossuet parait avoir commencé à l'écrire vers 1679 ou 1680; il la publia en 1688; le moment était favorable. « Au XVII» siècle, la Réforme avait bien oublié » ses « hardiesses primitives ». Les protestants étaient arrivés à envisager, eux aussi, la religion « comme un dépôt objectif de vérités... sorte de trésor extérieur à l'homme, que Dieu avait, une fois pour toutes, livré au inonde, et que le monde n';i\ .tit qu'à conserver dans son intégrité... Voilà pourquoi, pour les protestants comme pour les catholiques, c'est au xvne siècle, une maxime reçue que celle-ci : perpétuité est marque de vérité, variation, marque d'erreur. Voilà pourquoi tous ils se rallient, plus ou moins entièrement, aux formules brillantes où Vincent de Lérins, commentant saint Paul, avait jadis heureusement exprimé l'immuable identité, à travers le temps et l'espace, de la sainle doctrine ». A. Réhelliau, liossuet liistorien du protestantisme, 1. 1, c. i. Or, dans son Histoire des variations, liossuet démontre aux protestants que, des le commencement, ils ont incessamment change de doctrine. Il « tire son Histoire îles variations des sources protestantes. C'est là son ordinaire el invincible tactique... ». G. Lanson, Bossuet. c. i. Contre ceux qui ne veulenl voir dans liossuet, avec Sainte-Beuve, qu'un esprit d'exposition logique, oratoire, lyrique, mais cl ranger à toute investigation historique, et, avec le personnage
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d'un dialogue de Schérer, « qu'un homme qui n'avait rien lu, qui ne savait rien, » M, A. Rébelliau a établi « qu'amené par les circonstances à étudier l'histoire du protestantisme, Bossuet a fait un récit d'une exactitude presque irréprochable, d'une clairvoyance toujours judicieuse, parfois d'une originalité encore aujourd'hui méritoire ». Bossuet historien du 'protestantisme, préface.
Le succès fut éclatant, mais provoqua des critiques et des réponses. Jurieu, entre autres, entreprit de réfuter Bossuet. Tout d'abord, il avait pris le parti de déclarer que la variation n'est nullement ignominieuse à l'Église, et que le christianisme, même en ses premiers jours et dans sa période la plus pure, n'en avait pas été exempt. C'était faire aux sociniens et aux sceptiques des concessions dont Jurieu sentit bientôt le péril; néanmoins, ces concessions, .(urieu les avait faites; nonobstant sa distinction des articles fondamentaux et de ceux qui ne le sont pas, il avait frayé la voie.au tolérantisme doctrinal et au socinianisme ; et Bossuet le combat sur ce terrain, dans ses Avertissements. Sans doute, les six Avertissements ne sont pas tous dirigés contre ces tendances lalitudinaires du fougueux controversiste. Le troisième Avertissement, à propos de la scandaleuse permission accordée par les chefs de la' Réforme au landgrave Philippe de liesse d'avoir deux femmes en même temps, délend contre Jurieu la vraie doctrine du mariage chrétien; le cinquième Avertissement, si célèbre, réfute la théorie de Jurieu sur la souveraineté. Jurieu nous apparaît comme le précurseur de Rousseau; Bossuet, si éloquent et qui frappe d'une main sûre tant de coups vigoureux, ne se souvient pas assez de la doctrine des grands scolastiques qui contient dans de justes bornes la souveraineté politique, et en prévient ou en réprime les excès. Ce reproche, nous l'adresserons aussi à la Politique tirée des propres parol.es de l'Ecriture sainte, où tout n'est pas exclusivement biblique. Mais le premier, le second, le troisième, le sixième Avertissements prouvent à Jurieu qu'il est contraint par la logique même du protestantisme d'admettre dans son Église jusqu'aux négateurs de la divinité de Jésus-Christ. Cette démonstration, Bossuet la fait avec une pressante et prophétique éloquence, surtout dans le sixième Avertissement, de tous le plus long et le plus considérable. « Par l'étude rigoureuse et serrée du passé de l'Église protestante, il visait à en faire sortir le fruit de librepensée rationaliste qu'à son avis elle portait en elle... Mais il aurait voulu qu'en présence de cette démonstration solide et de cette conclusion évidente, le protestantisme effrayé... revint s'abriter docilement dans cette Église où seulement le surnaturel chrétien pouvait se conserver intact... C'est le contraire qui est arrivé. Au lieu d'aborder aux rives romaines, le protestantisme s'est rejeté au large de la libre-pensée. » A. Bébelliau, Bossuet historien du protestantisme, 1. III, c. v.
Cela est vrai pour la doctrine, qui a continué d'aller où l'entraînait sa nature même; cela est vrai aussi pour un grand nombre de protestants, qui sont devenus les déistes anglais du xvme siècle, et, au xixc siècle, les disciples de Schleiermacher.de Reuss, d'Albert Réville, de Sabatier. Mais n'était-ce rien que de mettre à nu ainsi, devant les esprits attentifs et sincères, le fond rationaliste d'une doctrine qui avait prétendu restaurer dans la chrétienté' l'intelligence du véritable Evangile, et ramener au Christ Sauveur un monde ('garé, disaiton, par des docteurs suspects de pélagianisme et de légalisme juif? Et après tout, que d'àmes éveillées, averties par la forte parole de Bossuet, ont voulu mettre leur christianisme à l'abri des altérations et des changements dans l'inexpugnable forteresse de l'orthodoxie catholique!
Notons, dans la première partie du sixième Avertissement, une exagération qui, de nos jours surtout, a été relevée. Nul n'a fait ressortir mieux que Bossuet le
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caractère immuable de la vérité venue de Dieu ; mais Bossuet a-t-il eu du développement de la doctrine une idée assez nette et assez précise? Avec une indéniable sincérité, il s'est attaché à justifier de toute incertitude, de toute erreur, le langage et la doctrine de ces écrivains anténicéens qui lui étaient objectés par Jurieu. Sur ce point, Petau qui s'explique dans sa fameuse préface, mais qui, quoi qu'en ait dit Bossuet, ne se rétracte pas, Petau déclare que les erreurs reprochées à quelques Pères et à quelques écrivains antérieurs au concile de • Nicée, n'atteignent pas la substance du dogme de la Trinité (à savoir, la distinction et la consubstantialité des personnes), mais certaines conséquences, et aussi certains essais d'explication des processions divines. Theol. dogm., De Trinitale, prœfat., c. VI, § 1. D'ailleurs, comme l'a fait remarquer l'abbé (aujourd'hui Mor) Duchesne, se défendant lui-même, parmi ces écrivains anténicéens dont le langage ou même la doctrine sont répréhensibles, « plus de la moitié... sont des personnes condamnées ou reprises par les autorités ecclésiastiques légitimes. » Les témoins anténicéens du dogme de la Trinité, Amiens, 1883, p. 32.
En 1691, entre le cinquième A vertissement et le sixième, Bossuet publia, en réponse aux critiques de Basnage, la Défense de l'Histoire des variations. « La Défense des variations n'est... pas une répétition pure et simple, sur un autre ton, de l'Histoire des variations : elle en est la continuation sur des matériaux plus nombreux, d A. Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme, I. III, c. IV.
On était alors dans les années qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes. Les Mémoires de Legendre, secrétaire de l'archevêque Harlay, les lettres de dom Michel Germain et du cardinal d'Estrées nous apprennent avec quelle froideur Innocent XI accueillit la nouvelle de cet acte politique, dont il redoutait le contre-coup en Angleterre. Bossuet, nous l'avons dit, le célébra, mais grâce à lui, il n'y eut point de dragonnades à Meaux. S'adressant aux nouveaux convertis de son diocèse, l'évèque pouvait leur dire, sans crainte d'un démenti : « Loin d'avoir souffert des tourments, vous n'en avez pas seulement entendu parler; aucun de vous n'a souffert de violence ni dans ses biens ni dans sa personne. » Instruction pastorale du 10 mai i686. Certaines exigences lui paraissaient inopportunes et périlleuses. A l'intendant de Languedoc, Basville, qui était d'avis de faire assister de force à la messe les nouveaux convertis (et souvent, quesignifiaituntel mot)? Bossuetécrivait(ll juillet 1700) : « Toute ma difficulté est d'y recevoir ceux qui font profession publique de n'y pas croire, et qui, sur ce fondement, refusent opiniâtrement de communier. Tant qu'ils sont en cet état, je les crois incapables de proliter de la messe... De les y admettre, bien loin de les y contraindre de quelque manière que ce soit, c'est leur donner une faible idée de la sainteté du mystère, et leur inspirer de l'indifférence pour les bonnes dispositions qu'il faudrait avoir, et même pour y aller ou n'y aller pas... » Si l'on doit priver de la sépulture eccléi siastique les réformés qui avaient refusé les sacrements, i du moins faut-il « laisser aux parents et amis enterrer - leurs corps où ils voudront », et épargner leur dépouille mortelle. « La coutume de traîner sur une claie cause plus d'horreur contre les catholiques qu'elle ne fait de bons effets pour les réunis. » J. Lemoine, Les évêques de France et les protestants. Afin d'éclaircir les difficultés persistantes dans l'âme de ces réunis, de les fortifier, do répondre aux objections des protestants et de leurs plus habiles ministres, Bossuet écrivait son Explication des prières de la messe (1691): sa Lettre sur l'adoration de la croix, qu'il ne fit pas lui-même imprimer (1692); sa Lettre pastorale sur la communion pascale (1686); ses deux Instructions pastorales sur les promesses de l'Église | (1700, 1701), où, pour ramener les dissidents, il emprun-