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tait à saint Augustin son plus pénétrant langage. L'Explication de l'Apocalypse et l'Avertissement qui l'accompagne (1689), le De excidio Babylonis, qu'il laissa en portefeuille et qui ne fut imprimé qu'en 1772, étaient dirigés contre les fanatiques exégètes qui prétendaient voir le pape dans l'Antéchrist, et la Home pontilicale dans la Babylone de l'Apocalypse.

4° Controverse quiétiste. — Cette controverse et les débats sur le jansénisme ont occupé une place considérable dans la dernière période de la vie de Bossuet.

Ce nom de quiétisme rappelle trois noms bien différents, Molinos, Mme Guyon, Fénelon ; trois systèmes qu'il serait inique de confondre, ou même de mettre sur le même rang.

Un prêtre aragonais, Michel de Molinos, avait répandu dans le royaume de Naples des doctrines qui, retranchant de l'âme tout effort, tout acte, toute résistance aux convoitises de sa partie inférieure, toute espérance de la béatitude promise, toute réflexion sur elle-même, sur l'humanité sainte du Sauveur, sur les attributs de Dieu, sur le mystère de la Trinité, la plongeaient tout entière dans la contemplation de l'essence divine, où elle était censée trouver une pleine quiétude. Soixante-huit propositions de Molinos furent condamnées par la constitution Cselestis paslor d'Innocent XI (20 novembre 1687); mais si les pires conséquences de ce qu'on appelait le quiétisme furent rejetées ou n'osèrent plus s'avouer, le quiétisme lui-même, un quiétisme adouci sans doute et épuré, allait s'introduire en France dans les ouvrages et par l'influence d'une femme.

Jeanne-Marie Bouvier de la Motte, veuve à vingt-huit ans de Guyon, auquel on doit la belle entreprise du canal de Briare, unissait au goût et à la pratique des œuvres de charité un attrait pour la dévotion tendre, lequel malheureusement ne fut pas dirigé. Liée avec le barnabile Lacombe, homme d'une imagination exaltée, elle écrivit des ouvrages hardis par la doctrine, étranges par le style, par les prophéties qu'ils contiennent, par les éloges que l'auteur se décerne : Les torrents; Le moyen cour tde faire oraison ; L'explication du Cantique des cantiques. Lacombe fut arrêté par l'ordre de l'archevêque de Paris, Harlay; Mmo Guyon, suspecte elle aussi, fut enfermée dans un couvent du faubourg Saint-Antoine, et soumise à des interrogatoires d'où elle sortit libre et justifiée. « Elle s'introduit dans la maison de Saint-C\r que venait de fonder Mn,e de Maintenons Mrne de Maintenon elle-même a toujours dans sa poche Le moyen court. Mmes de Chevreuse, de Beauvilliers, de Bélhune, la révéraient comme une sainte. Alors apparut Fénelon. » F. Strovvski, Bossuet, 1. II, c. m. Fénelon subit à son tour le charme subtil d'une doctrine qui répondait à certaines tendances de son esprit et de son cœur. Au lieu d'un guide, Mme Guyon eut en lui presque un disciple, ce que ni l'évêque de Meaux, ni la postérité n'ont pu comprendre. « Je me relirai étonné, a dit plus tard Bossuet, de voir un si bel esprit dans l'admiration d'une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse. » Relation st<r le quiétisme, sect. il.

La doctrine de Mme Guyon, c'était que, même en cette vie, la perfection de l'homme consiste en un acte continuel de contemplation et d'amour de Dieu, lequel, une fois produit, sul>sist<> toujours, à moins qu'on ne le révoque expressément. Il suivait de ce principe qu'une âme arrivée à la perfection n'est plus obligée aux actes explicites, distincts de la charité'. Dans ce même état de perfection, l'âme doit être indifférente à toutes choses, aux biens spirituels et au salut aufant qu'aux biens temporels. Dans cet état, l'âme doit rejeter toute idée distincte, même la pensée des attributs de Dieu et des mystères de Jésus-Christ. Ce qui n'était pas moins dangereux que la doctrine, c'était l'esprit qui animait M™ Guyon : l'esprit propre, opposé a l'esprit de tradi-

tion et d'autorité, à l'esprit catholique. Convaincue que Dieu se communique aux simples et non aux docteurs, elle ressent pour la discipline, pour la hiérarchie, un mépris doux, inconscient, je le veux bien, mais invincible. Elle pourra se rétracter, voire plusieurs fois, elle ne changera point. Elle dira de Bossuet : « Toutes les difficultés qu'il me faisait, ne venaient, comme je crois, que du peu d'expérience qu'il avait des voies intérieures. » On l'a écrit : « C'est ici l'accent qui ne trompe pas. Visiblement elle a pitié de l'ignorance de Bossuet... De là ce terrible redoublement de confiance en elle-même, en ses visions, en ses expériences, en sa mission... Mais de là aussi l'étonnement, l'indignation, je puis dire l'effroi de Bossuet. Cet orgueil du sens individuel, c'est la ruine de la tradition. Il a raison de dire qu'il y va de toute l'Église. » F. Brunetière, Le quiétisme au XVIIe siècle.

Les idées qui prévalaient à Saint-Cyr effrayèrent l'évêque de Chartres, Godet des Marais, qui à son tour donna l'alarme à Mmc de Maintenon. Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, Bourdaloue, furent consultés; et Fénelon, comptant sur un jugement favorable de l'homme qu'il regardait alors comme son maître, engagea Mme Guyon à s'en rapporter à l'examen de Bossuet.

Mme Guyon remit à l'évêque de Meaux sa Vie écrite par elle-même, qu'elle n'avait jamais communiquée à Fénelon. Bossuet en cite des fragments dans sa Relation sur le quiétisme, avec cette ironie grave où il excelle, mais aussi et surtout avec discrétion et réserve. Il crut avoir désabusé M1»» Guyon, et il s'efforça de désabuser aussi Fénelon qui, trop porté à confondre la doctrine du pur amour avec des erreurs qui la compromeltraient s'il était possible, prétendait excuser les inexactitudes de langage d'une femme, et disait, rappelant le mot de l'apôtre, qu'il fallait éprouver les esprits. Mme Guyofi demanda des juges et les obtint : c'étaient Bossuet, Noailles, encore évêque de Châlons, et Tronson. Du mois de juillet 1694 au 10 mars 1695, ils tinrent, dans la maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice, les célèbres conférences d'Issy, lesquelles avaient pour but de marquer les limites de la vraie et de la fausse mysticité. Fénelon, qui, s'engageant peut-être un peu plus qu'il ne convenait, avait écrit à Bossuet : « Ma conscience est dans la vôtre... Je suis prêt à me taire, à me rétracter, à m'accuser..., » Relation sur le quiétisme, sect. m, avait été nommé, en 1695, à l'archevêché de Cambrai, et dès lors associé aux conférences. Trente articles lurent rédigés par Bossuet; Fénelon refuse de donner la signature qu'il avait promise. « Qu'avonsnous à dire? demande non sans hauteur, et avec une injuste sévérité, l'évêque de Meaux. Qu'il dissimulait? ou bien qu'étant tout ce qu'il pouvait être, il est entré dans d'autres desseins, et l'a pris d'un autre ton?... A quoi servent les raisonnements quand les faits parlent? Ces faits montrent une règle et une raison plus simple et plus naturellepourjugerdeschangementsdc conduite; c'est, en un mot, d'être archevêque ou ne l'être pas; d'avoir des mesures à garder avant que de relie, et de n'en garder plus quand l'affaire est consommée. >; Jbid., sect. v, § 21-22. De fait, la situation de Fénelon était changée; l'archevêque de Cambrai était un autre personnage que l'abbé de Fénelon. Aux trente articles, quatre autres lurent ajoutés; et Fénelon, après avoir demandé quelques corrections et additions, consentit à souscrire.

Ni Bossuet ni Noailles n'avaient nommé M™ Guyon dans la condamnation qu'ils portaient contre les erreurs quiétistes; Bossuet, rassuré par l'apparente soumission de cette femme qui s'était retirée dans son diocèse, lui avait même accordé un certificat dont elle abusa. Nous ne la suivrons point dans les péripéties de sa vie, répandant ses erreurs et les rétractant, emprisonnée à Vin cennes, à la Bastille, reléguée a Dlois ou elle s'éteignit

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obscurément le 9 juin 1717, longtemps après la conclusion du mémorable débat dont elle avait été l'occasion. Mais ni son souvenir, ni ses doctrines, ni son nom ne seront absents de l'éclatante controverse qui va mettre aux prises Bossuet et Fénelon.

Tous deux avaient souscrit les articles dTssy, mais les deux ouvrages qui parurent presque en même temps, l'Instruction pastorale sur les états d'oraison, et les Maximes îles saints sur la vie intérieure, prouvent assez que Bossuet et Fénelon n'entendaient pas de ia même manière l'adhésion qu'ils avaient donnée.

De l'Instruction sur les e'tats d'oraison, Bossuet ne publia que le premier traité, où sont combattues les erreurs des nouveaux mystiques. Le second traité, retrouvé et imprimé pour la première fois en 1897, par les soins d'un sulpicien, M. Levesque, « l'homme de France, a-t-on dit, qui connaît le mieux Bossuet, » donne les principes solides' de l'oraison chrétienne. Bossuet se proposait d'expliquer, dans les trois derniers traités,, les principes des oraisons extraordinaires dont Dieu favorise quelques-uns de ses serviteurs; il se proposait enfin d'expliquer les sentiments et les locutions des saints docteurs dont les faux mystiques ont abusé, Préface de l'Instruction sur les états d'oraison, IX; mais ces traités n'ont jamais été écrits.

Le traité publié en mars 1697 contient dix livres et se divise en deux parties. On y retrouve Bossuet tout entier, avec sa plénitude de doctrine et son éloquence. Ici comme ailleurs, il excelle à exposer la tradition; il dispose en maître les textes, jugeant d'un mot souvent définitif les auteurs auxquels il les emprunte, et il n'est jamais gêné par ses richesses. Sans doute, il ne discerne pas d'un clair regard le motif spécifique de la charité : la perlection souveraine, aimée d'un amour qui n'exclut pas l'espérance, mais qui en fait abstraction; et c'est sur ce point que Fénelon aura raison. « Pour lui, a dit M. Levesque parlant du second traité (et celte remarque s'applique aussi au premier traité), l'amour de charité ne va pas sans l'amour de la béatitude dont le motif est essentiel à tous nos actes. » Instruction sur les étals d'oraison, second traité, Introduction, iv. Les suppositions impossibles par lesquelles certains saints, dans un excès d'amour, renonçaient au salut, l'attirent peu, et l'on est sûr qu'il ne les fera jamais; toutefois, la connaissance et l'estime qu'il a de la tradition le gardent de tout jugement qui serait aisément irrévérencieux et injuste. « Sans chercher des raisons pour autoriser ces actes, écrit Bossuet, on voit assez qu'on ne les peut regarder comme produits par la dévotion des derniers siècles, ni les accuser de faiblesse, puisqu'on en voit la pratique et la théorie dès les premiers jours de l'Église, et que les Pères les plus célèbres de ce temps-là les ont admirés comme pratiqués par saint Paul. » Instruction, etc., premier traité, 1. IX, c. m.

Bossuet avait communiqué son manuscrit à l'archevêque de Cambrai; il attendait de l'ami naguère sacré par lui (10 juin 1695) une approbation qui eût mis en évidence l'accord des conférenciers dTssy. L'approbation fut refusée : Fénelon reconnaissait dans le quiétisme visé par Bossuet les idées de M»" Guyon qui lui demeuraient chères ; et dans l'Instruction sur les états d'oraison, il ne reconnaissait pas sa propre doctrine.

Cette doctrine, il l'exposa dans l'Explication des Maximes des saints sur la vie intérieure. Par suite de l'indiscrète précipitation du duc de Chevreuse, le livre parut dès février 1697, quarante jours avant celui de Bossuet. L'ouvrage, au dire de Fénelon, avait été revu et approuvé par Noailles, Tronson, Pirot. Sur l'approbation donnée par ce dernier docteur, voir Ch. Urbain, Revue d'histoire littéraire de la France, 15 avril, 15 juillet 1896. Nous savons ce que Fénelon pensait de l'archevêque de Paris, « esprit court et confus » qui ne savait « ni creuser, ni suivre, ni embrasser une difficulté ».

Quant à Tronson, sa lettre à Fénelon, sous les formes du plus prolond comme du plus sincère respect, montre assez que le sage sulpicien, s'il n'osait blâmer, se gardait bien d'approuver. « Je les ai lus seul (les papiers que vous m'avez confiés); mais j'aurais souhaité de les pouvoir lire avec quelque personne plus éclairée et plus expérimentée que moi dans ces sortes de matières; car j'ai trouvé des endroits qui me passent et qui sont audessus de ma portée. Comme vous m'avez témoigné que Mor l'archevêque de Paris les avait vus, et qu'il n'y trouvait rien à redire, je crois que cela vous doit suffire, et que mon sentiment vous serait assez inutile. »

De fait, l'archevêque de Cambrai entrait seul dans le champ de bataille; de l'aveu d'un de ses amis, M. de Brisacier, supérieur du séminaire des Missions étrangères, les Maximes avaient été mal reçues par le public. L'opinion, qui plus lard devait se retourner en faveur de Fénelon, ne vit d'abord dans son livre que des subtilités dangereuses, exposées dans un style sec et étriqué. Bossuet se tut pendant quinze jours, donnés tout entiers à l'examen des Maximes. « Le cri public, a-t-il écrit, fit venir aux oreilles sacrées du roi ce que nous avions si soigneusement ménagé... Nous parlâmes les derniers; chacun sait les reproches que nous essuyâmes de la bouche d'un si bon maître, pour ne lui avoir pas découvert ce que nous savions... » Relation sur le quiétisme, sect. vi, § 5. Là est toute la vérité. Laissons les caricatures qu'on a tracées de cet entretien de Bossuet avec Louis XIV. Si l'évêque de Meaux, à propos de son collègue, prononça le mot de fanatisme — on peut le croire, puisque Fénelon qui le rappelle dans sa Réponse à la Relation sur le quiétisme n'a pas été contredit — regrettons-le, mais sans oublier que ce mot dans la langue du xvnc siècle, dans la langue même des admirables lettres de Fénelon sur la religion, n'avait pas le sens que nous lui donnons de nos jours, et signifiait une croyance aveugle et enthousiaste, dépourvue de bases solides.

Dans l'ouvrage, dans la doctrine de Fénelon, tout devait déplaire à son redoutable antagoniste. Bossuet s'étonnait, il s'indignait d'apprendre que dans l'Église, à coté de cette tradition publique, permanente, universelle, dont nul n'a plus fortement ni plus magnifiquement parlé que lui, on prétendait en introduire une autre, tradition occulte, j'allais dire aristocratique, à l'usage des seuls spirituels et des parfaits. Faut-il rappeler les pages où, fort des témoignages de l'antiquité, il ruine une si étrange prétention? Tradition des nouveaux mystiques, c. vi. Presque à la fin de la controverse, il s'écriera : « Nous n'enseignons pas des mystères pour de prétendus parfaits, que le commun des fidèles doive ignorer : nous parlons au peuple, pour ce peuple d'acquisition dont il est écrit : Vous n'étiez pas le peuple, et vous êtes maintenant le peuple d'acquisition... Où il s'agit d'inslruclion..., toutes les âmes rachetées sont de même prix en Jésus-Christ, et la mesure de leur valeur est dans la commune rançon de son sang. » Dernier éclaircissement à M. de Cambrau, a. 2.

Bossuet a résumé les points qui, dans l'ouvrage de Fénelon, lui paraissaient appeler la censure. « Pour ne nous pas tenir aux discours vagues, dira-t-il, je réduis toute la matière du livre des Maximes des saints à quatre principales questions : la première, s'il est permis de se livrer au désespoir et de sacrifier absolument son salut éternel; la seconde, s'il est permis en général, et s'il est possible, non seulement d'avoir un amour d'où l'on détache le motif du salut et le désir de la béatitude, mais encore de regarder cet amour comme le seul parfait et pur; le troisième, s'il est permis d'établir un certain état où l'on soit presque toujours guidé par instinct, et en éloignant tous les actes qu'on appelle de pure industrie et de propre effort; la quatrième, s'il laut admettre un état de contemplation d'où les

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attributs absolus (de Dieu), d'où les personnes divines, d'où Jésus-Christ même présent par la foi sont exclus. » Avertissement sur les écrits de M. de Cambray, n.

Le 27 avril 1697, Pénelon soumit son livre au jugement du pape; le roi, qui avait consenti à cetle démarche, ne permit point à l'archevêque d'aller se défendre lui-même à Rome. Désireux d'une prompte décision, Louis XIV la demanda à Innocent XII dans une lettre du 26 juillet 1697, que Bossuet avait pu inspirer, mais dont il déclare avoir ignoré la propre teneur. Lettre à l'abbé Bossuet, 23 septembre 1697.

Pendant que la cause s'instruisait à Rome, le débat en France ne s'apaisait point. Invité à conférer à l'archevêché de Paris, avec Noailles, Godet des Marais et Bossuet, Fénelon refusa d'abord de s'y rendre, et ne finit par consentir qu'à certaines conditions qui ne furent point acceptées. Bientôt après (6 août 1697), les trois prélats signèrent une Déclaration de leurs sentiments sur le livre des Maximes, qui fut remise au nonce Dellini.

Entre les deux adversaires, si différemment et si merveilleusement armés, la controverse dura dix-huit mois : « une des plus belles choses qu'on puisse lire, une des plus tristes aussi. » F. Strowski, Bossuet, etc., 1. III, c. n, § 3. S'il est vrai que, jusqu'à l'époque de la controverse, Bossuet eût ignoré les mystiques — Fénelon le lui a reproché non sans surprise et non aussi sans hauteur — le vieil évèque pénétra vite dans ces régions que tant d'autres travaux lui avaient fait sans doute négliger. Pour éclairer et pour rassurer les juges romains, Bossuet publia : Summa doctrinœ libri cui titulus : Explication des Maximes des saints; Mystici in tuto ; Schola in tuto; Quiclismus redivivus. Les écrits français aussi se succèdent sous sa plume inépuisable. La France, l'Europe s'occupaient du quiétisme. Leibniz, par une distinction ingénieuse, essayait de résoudre, comme il le disait, « l'énigme de l'amour désintéressé; » le bénédictin Lami, dans son traité De la connaissance de soi-même, et Malebranche, dans son Traité de l'amour de Dieu, discutaient la question qui avait mis aux prises Bossuet et Fénelon; Rancé, dans une lettre à Bossuet de mars 1697, jugeait Fénelon de ce ton sévère et hautain dont la pénitence monastique ne l'avait pas assez dépouillé. Parmi les jésuites, généralement amis de l'archevêque de Cambrai, Bourdaloue se prononçait contre le quiétisme; son conlrère La Rue, dans un panégyrique de saint Bernard, dont le texte authentique a été publié naguère par le P. Chérot, allait jusqu'à désigner, dans de transparentes allusions, Bossuet sous les traits de l'abbé de Clairvaux, et Fénelon, sous ceux d'Abélard.

On a reproché à Bossuet l'âpre véhémence de sa polémique. Fénelon, qui, lui, a quelquelois des impertinences de grand seigneur, écrivait à son contradicteur qu'on « était étonné de ne trouver dans son ouvrage (dans ses ouvrages) contre un conlrère soumis à l'Église, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans ses écrits contre les ministres protestants ». liossuet répondait qu'il devait parler d'autant plus haul que le péril du quiétisme était tout ensemble plus redoutable et plus caché; « qu'il s'agissait de dogmes nouveaux qu'on voyait s'introduire dans l'Église, sous prétexte de piété, dans la bouche d'un archevêque... l'our ce qui est de la manière d'écrire contre les hérétiques déclarés, ajoutait-il, quelqu'un niera-t-il qu'il ne faille être plus attentif contre une erreur qui s'élève que contre une erreur déjà condamnée; qu'il ne faille prendre beaucoup plus de soin d'en découvrir le venin caché; d'en faire voir les suites affreuses? t>

L'évéque de Meaux disait vrai; mais à ce qu'il dit, ne peut-on pas ajouter qu'il ei.iii d'autanl plus sévère pour l'erreur quiétiste qu'il la comprenait moins? L'histoire lui avail révélé les causes multiples et profondes du protestantisme; et nous verrons plus tard qu'il eut, non pas

pour le jansénisme, mais pour les jansénistes, certaines condescendances que nous tâcherons d'expliquer : il comprenait des erreurs qu'il réprouvait. Mais le quiétisme épuré de Fénelon était difficilement intelligible, était aisément odieux à son esprit dont la solidité fut une des qualités maîtresses. « Vous avez voulu raffiner sur la piété, écrivait-il à l'archevêque de Cambrai; vous n'avez trouvé digne de vous que Dieu beau en soi; la bonté par laquelle il descend à nous et nous fait remonter à lui vous a paru un objet peu convenable aux parlaits, et vous avez décrié jusqu'à l'espérance, puisque, sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait de tous les sacrifices; c'est du moins de cette erreur qu'on vous accuse... »

La discussion ne demeura point dans la région des doctrines; avec la Relation sur le quiétisme, elle passa sur le terrain des faits. Pourquoi Bossuet écrivit-il cette histoire dont les plus puissants pamphlets égalent à peine l'ironie sobre et la foudroyante éloquence? C'est que dans Fénelon il retrouvait toujours l'opiniâtre défenseur de Mn,e Guyon, et que dans le quiétisme de cette femme, il voyait le principe d'erreurs et d'excès dont, à cette date même, sa province natale était le théâtre. Voir H. Chérot, Le quiétisme en Bourgogne et à Paris en dO'JS, Autour de Bossuet, Paris, 1901. « Il faut prévenir les fidèles contre une illusion qui subsiste encore, » écrivait l'évéque de Meaux, Relation sur le quiétisme, sect. n; et il enlevait son auréole à la prophétesse en racontant les plus grotesques épisodes de son étrange apostolat.

Fénelon n'était pas plus épargné que Mme Guyon. Son adversaire va au-devant de plaintes qui se produisaient alors, qui, dans des circonstances semblables, se sont produites bien des fois. « Si cependant les faibles se scandalisent; si les libertins s'élèvent; si l'on dit, sans examiner la source du mal, que les querelles des évêques sont implacables, il est vrai, si on sait l'entendre, qu'elles le sont en effet sur le point de la doctrine révélée. C'est la preuve de la vérité de notre religion et de la divine révélation qui nous guide, que les questions sur la foi sont toujours inaccommodables... » Relation sur le quiétisme, sect. XI, §9. Bossuet disait la vérité, et ces fortes paroles eussent suffi. Malheureusement, quelques lignes plus haut, abusant d'une de ces réminiscences que lui fournissait sa science de l'histoire, à propos de Fénelon et de M,,,e Guyon, il avait rappelé les noms à jamais tlétris de Priscille et de Monlan. Pour atténuer l'odieux d'une telle comparaison, il écrivit plus tard : « Priscille était une fausse prophétesse; Montan l'appuyait. On n'a jamais soupçonné entre eux qu'un commerce d'illusion de l'esprit. » Remarques sur la réponse de M. l'archevêque de Cambray à la Relation sur le quiétisme, a. 11, § 4. Fénelon n'en avait pas moins le droit de s'indigner, et l'accent de son éloquente protestation nous émeut encore.

Et cependant, au cours de cette querelle, tous les torts ne furent pas du coté de Bossuet. Ne semble-t-il point que parfois, dans des matières d'importance capitale, l'ondoyant génie de Fénelon n'ait pas su éviter les imprécisions de langage? Dans une lettre à Mme de Maintenon (7 mars 1696), que celle-ci se crut tenue de communiquer à Bossuet (liausset l'en justifie, Histoire de Fénelon, 1. III, § 52), Fénelon avait écrit cette phrase: « M. de Meaux vous a redit comme des impiétés des choses qu'elle (MM Guyon) lui avait confiées avec un cœur soumis et en secret de confession; » il a même paru accuser Bossuet d'avoir révélé une confession qu'il lui aurait faite. Réponse à la Relation sur le quiétisme, avertissement. L'évéque de Meaux n'avait jamais confessé ni M11"' Guyon, Relation sur le quiétisme, sect. n, 2, ni Fénelon, De la Réponse à lu Relation sur le quiétisme, conclusion, 5 ; M""-' Guyon avait seulement ra-

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conté à Bossuet les extravagantes visions de son imagination aflolée; et quant à Fénelon, lui-même l'a reconnu, par confession il n'avait entendu qu'un mémoire sur ses dispositions intérieures, communiqué par lui à Bossuet, et aussi sur la demande de Bossuet, à Noailles et à Tronson. Bausset, Hist. de Fénelon, 1. III, c. lv, l'avoue : « Bossuet était londé à s'élever avec indignation contre l'emploi singulier et inusité que Fénelon se permettait ■d'une expression qui pouvait faire naître des soupçons du genre le plus odieux. » Cf. Ch. Urbain, Bossuet cl les secrets de Fénelon, dans la Quinzaine du l=r août

La cause s'instruisait à Rome avec cette lenteur et cette maturité qui rassurent et garantissent tous les droits. L'archevêque de Cambrai, détendu auprès d'Innocent XII par le cardinal de Bouillon, qui risqua et perdit à ce prix la faveur de Louis XIV, F. Reissyé, Le cardinal de Bouillon, Paris, 1899, avait à Rome pour mandataire son parent, l'abbé' de Clianterac, âme candide et dévouée que déconcertait parfois la sublimité et aussi la subtilité de la doctrine fénelonienne. Les agents de Bossuet — son indigne neveu « impudent et sans scrupules, fertile en mensonges et en louches projets », G. Lanson, Bossuet, c. VIII, et Phélipeaux, « plus froid, moins tapageur et plus habile, » G. Lanson, loc. cit., — n'apportaient pas à la lutte la même droiture que Clianterac et aigrissaient contre son rival un vieillard que les répliques et les délais menaient de l'impatience à la colère. « Évidemment, Bossuet devait" respirer dans une atmosphère de haines, de calomnies •et de violences; et cela faussa plus d'une fois sa vision. >> F. Strowski, loc. cit. « Quand même on mollirait à Rome, ce qui ne parait pas être possible, écrivait-il le 23 juin 1698, on n'en agira pas moins ici fortement : car le roi voit bien de quelle conséquence il est pour la religion et pour l'État d'étoull'er une cabale de fanatiques... » Et de peur que Rome ne parût mollir, et qu'au lieu d'une condamnation directe de Fénelon et de son livre, le saint-siège ne s'en tint à des canons qui eussent seulement aflirmé la vraie doctrine, Louis XIV adressa à Innocent XII un mémoire menaçant, rédigé par Bossuet, qui l'avoue dans une lettre à son neveu (16 mars 1699). « Il serait trop douloureux à Sa Majesté de voir naître parmi ses sujets un nouveau «chisme, dans le temps qu'elle s'applique de toutes ses forces à éteindre celui de Calvin. Et si elle voit prolonger par des ménagements qu'on ne comprend pas une affaire qui paraissait être à sa fin, elle saura ce qu'elle aura à faire, et prendra des résolutions convenables, espérant toujours néanmoins que Sa Sainteté ne voudra pas la réduire à de si fâcheuses extrémités. »

Lorsque le mémoire parvint à Rome, la sentence avait déjà été rendue. Par un bref du 13 mars 1699, Innocent XII condamna vingt-trois propositions extraites des Maximes (la 13e, concernant le trouble involontaire attribué à Jésus-Christ sur la croix, avait été insérée dans le livre de Fénelon par une méprise de Chevreuse, et ne se lisait pas dans la traduction latine). Les notes d'hérétique et d'approchant de l'hérésie n'élaient infligées à aucune de ces propositions, lesquelles étaient rejetées comme « téméraires, scandaleuses, mal sonnantes, offensives des oreilles pieuses, pernicieuses dans la pratique, et même erronées respectivement ».

Bossuet, au premier moment, accueillit avec joie le bref de condamnation; ses réflexions ultérieures diminuèrent un peu son contentement. « Quelques adoucissements qu'on ait tâché d'apporter à la censure, elle ne laisse pas d'être fulminante, écrivait-il à son neveu. Ce qui a paru ici de plus fâcheux, c'est le défaut de formalité. Sans bref joint au roi (Bossuet ne connaissait pas encore le bref du 31 mars par lequel Innocent Xll avait notifié à Louis XIV la condamnation des Maximes),

sans aucune clause aux évêques pour l'exécution ; sans rien notifier â M. de Cambray lui-même, qui prétendra, faute de cela, cause d'ignorance du tout... » (6 avril 1699).

Fénelon n'avait pas prétendu cause d'ignorance, et sa prompte soumission avait réjoui, sans les étonner, tous ses admirateurs et ses amis ; mais cette soumission ne satislit point Bossuet, encore qu'il crût qu'on devait s'en contenter. « Tout le monde a remarqué d'abord qu'il (Fénelon) ne dit pas même que le livre (des Maximes) soit de lui... On est encore plus étonné que, très sensible à son humiliation, il ne le paraisse en aucune sorle â son erreur ni au malheur qu'il a eu de la vouloir répandre.' Il dira, quand il lui plaira, qu'il n'a point avoué d'erreur... La clause de son mandement où il veut qu'on ne se souvienne de lui que pour reconnaître sa docilité supérieure à celle de la moindre brebis du troupeau, n'est pas moins extraordinaire. Il veut qu'on oublie tout, excepté ce qui lui est avantageux. Enfin ce mandement est trouvé fort sec... Après tout cela, je crois que Rome doit être contente, parce qu'après tout l'essentiel y est rie à rie, et que l'obéissance est bien étalée. Il faut d'abord se rendre facile pour le bien de la paix à recevoir les soumissions, et à finir les affaires. » Bossuet à son neveu, 19 avril 1699. Voir aussi dans la Bévue Bossuet, janvier 1901, les sept lettres de l'évèque de Meaux à Valbelle, évéque de Saint-Omer. Il ne tint pas à Bossuet que toutes les explications et défenses données par Fénelon ne fussent enveloppées dans la condamnation qui atteignait le livre des Maximes.

Certes, le ton est chagrin; dans l'âme de Bossuet, l'amertume survit à la lutte et n'a point même été tempérée par la victoire. Ce qui explique en partie l'injuste dureté de ce langage, c'est que Bossuet doute de la sincérité de son contradicteur. Fénelon était cependant sincère quand il réprouvait le sens obvie et naturel de son livre; mais il affirmait que sa pensée était demeurée orthodoxe et avait été trahie par l'expression. L'archevêque de Cambrai persista-t-il longtemps dans ce système d'explication el de défense? L'auteur d'un ouvrage très documenté sur la controverse quiétiste a cru que le spectacle des emportements du jansénisme, la crainte de paraître autoriser les cavillations jansénistes par ses propres réserves qui d'ailleurs en étaient fort différentes, amenèrent plus tard l'auteur des Maximes à rejeter sans aucune distinction tout ce qui dans son^ ouvrage avait été censuré par le saint-siège. A. Griveau, Etude sur la condamnation du livre des Maximes des saints, etc., c. xvm-xix, t. ii.

La ductrine du pur amour était restée intacte; Bossuet qui, d'ordinaire l'avait si peu comprise, n'a-t-il point cependant paru quelquefois l'admettre ? On cite de lui cette réponse à l'une des nombreuses demandes de Mme de la Maisonlort : « La charité ou l'amour pur n'est pas touché des promesses en tant qu'elles tournent à notre avantage, mais en tant qu'elles opèrent la gloire de Dieu et l'accomplissement parfait de sa volonté... » Lettre à Mme de la Maisonfort, 21 mars 1696. M. Levesque croit qu'en exposant, dans le second traité de son Instruction sur les états d'oraison, les quatre degrés d'amour selon saint Bernard, l'évèque de Meaux a semblé admettre la possibilité d'un amour qui fait abstraction complète du désir d'être heureux ; mais il n'admet cette possibilité, remarque le savant éditeur, que « rarement, en passant, à peine pour un moment rapide ». Instruction sur tes états d'oraison. Second traité, introduction, p. xxxvi.

Entre les deux grands évêques, la rupture avail été trop profonde, aggravée par trop d'excès de langage, pour qu'elle ne fût pas définitive. « Nous n'avons plus rien â démêler entre lui et moi, écrivait Fénelon de son ancien maître. Je prie Dieu pour lui de très bon cœur, et je lui souhaite tout ce que l'on peut souhaiter â ceux que l'on aime selon Dieu. » Cette charité n'excluait pas,

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liélas ! les défiances, les soupçons, la mordante ironie. G Si on fait des mandements, il faudra bien qu'il parle ou que son silence découvre son fond, » écrira-t-il de Bossuet à propos du Cas de conscience. Lettre à l'abbé de Langeron, 4 juin 1703. Et cependant, il continue de voir en lui un docteur; dans un mandement pour l'acceptation de la bulle Unigenitus (29 juin 1714), il cite un long fragment du sermon sur l'unité de l'Eglise. Au cbevalier de Ramsay, en quête de la vérité religieuse, il recommandait « l'excellent discours de M. de Meaux sur l'histoire universelle ». Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fénelon, Amsterdam, 1729, p. 168. Cf. E. Griselle, Épisodes de la campagne antiquiétiste, d'après la correspondance de Bossuet, de son frère et de son neveu, in-8°, Mâcon, 1903.

5° Débals avec les jansénistes. — Le Cas de conscience évoque le souvenir de la controverse janséniste. Par la lettre aux religieuses de Port-Royal, nous savons déjà ce que Bossuet pensait des cinq propositions; nous le savons aussi par sa lettre au maréchal de Bellefonds. «Je crois, écrivait-il, que les propositions sont véritablement dans Jansénius, et qu'elles sont l'âme de son livre. Tout ce qu'on a dit au contraire me parait une pure chicane, et une chose inventée pour éluder le jugement de l'Eglise. » Une année avant sa mort, il relisait d'un bout à l'autre l'Augustinus, et comme quarante ans plus tôt, il y « retrouvait les cinq propositions très nettement, et leurs principes répandus dans tout le livre ». Le Dieu, Mémoires, p. 76; Journal, t. i, p. 383. Dans la Gallia orthodoxa, LXXVIII, Bossuet pose, presque d'un ton de défi, la question suivante : Quo enim loco, qua in parte orbis magis quant in Gallia, Innocenta Xaliœque constilutiones de janseniana re majori veneratione susceptœ, aut potiori virtute in exsecutionem deductse sunt ? A l'assemblée du clergé de 1700, où son influence fut considérable, il fit condamner quatre propositions qui représentaient le jansénisme comme un fantôme, et comme vaines et funestes les constitutions pontificales qui avaient prétendu l'atteindre. Lorsqu'en 1702 parut le Cas de conscience qui rouvrait l'ère des querelles jansénistes (satisfait-on par le silence respectueux aux jugements de l'Église sur le fait de Jansénius?) Bossuet prit feu. Le Dieu, Journal, 1er janvier 1703. S'il n'intervint pas publiquement, ce fut peut-être par égard pour l'archevêque de Reims qui paraissait favorable à l'affirmative, et pour l'archevêque de Paris dont il ne voulait pas devancer le jugement ; ce fut aussi et surtout dans l'espoir d'amener par des voies douces à une rétractation les quarante docteurs qui avaient opiné pour l'affirmative (et il y amena l'un des plus compromis, Couet, vicaire général de Rouen) ; mais il poussa, il « obligea son métropolitain, à rédiger une instruction pastorale contre le Cas de conscience ». Albert Le Roy, La France et Borne du 1100 à 1115, c. m. A cette même date, sous le poids de la vieillesse et du cruelles infirmités, Bossuet préparait sur l'autorité des jugements ecclésiastiques un ouvrage qui est resté inachevé.

Et cependant, malgré tous ces faits indéniables, les jansénistes se sont souvent réclamés de Bossuet; ils ont voulu voir en lui un allié, mi protecteur du dehors; au cours du xix« siècle, des demeurants attardés de Port- Royal ont prétendu maintes fois s'autoriser du grand nom de liossiicl. Certains faits, certaines tendances de l'évéque de Meaux expliquent, sans les justifier, de telles revendications.

L'évéque de Meaux, contemporain des débuts de la controverse janséniste, à un moment où certains théologiens discernaient mal des faits purement personnels les faits dogmatiques, réclamait bien pour les jugements ecclésiastiques qui concernent ces derniers une adhésion intérieure, sincère, sérieuse, mais il ne semble pas avoir jamais appuyé, explicitement du moins, cette adhésion sur un motif de foi. Fénelon, venu plus tard,

approfondit davantage une question qui intéressait chez lui non seulement le théologien, mais aussi l'évéque placé par la providence sur une lrontière qu'infectait le jansénisme. Il présenta l'adhésion aux jugements de l'autorité souveraine touchant les faits dogmatiques, comme un acte de foi qui se fonde sur l'inlaillibilité promise à l'Église. Il allégua l'exemple des conciles qui ont condamné non seulement les hérésies d'Arius et de Nestorius, mais encore les textes d'où ces hérésies étaient tirées. Les jansénistes abusèrent de certaines indécisions du langage de Bossuet, pour tirer à eux un maître qui avait toujours répudié leur erreur.

Ils ont prétendu aussi voir en Bossuet un apologiste des Réflexions morales sur le Nouveau Testament. Bossuet fut bien plutôt, par déférence pour un métropolitain et pour un ami, l'apologiste du cardinal de Noailles accusé par l'auteur du Problème ecclésiastique de s'être contredit en approuvant à Châlons le livre de Quesnel, et en condamnant ensuite à Paris la janséniste Exposition de la foi catholique sur ta grâce et la prédestination, œuvre du neveu de Saint-Cyran, Barcos. L'ordonnance de Noailles, qui figure dans les Œuvres de Bossuet, atteste assez la puissante collaboration qui avait été prêtée à l'archevêque de Paris. Il fallait mettre, autant que possible, Noailles d'accord avec lui-même. Bossuet y travailla, et écrivit un Avertissement pour l'édition des Réflexions morales qui devait paraître en 1699. L'Avertissement demeura dans les cartons de l'illustre auteur; et c'est seulement en 1710 — six ans après la mort de Bossuet — qu'il parut à Lille, par les soins de Quesnel, sous le titre de Justification des Réflexions sur le Nouveau Testament. Quesnel, en publiant une œuvre antérieure à la condamnation de son livre, prenait insidieusement sa revanche du bref de 1708, et ses précautions contre la bulle qui, en 1713, allait le frapper de nouveau. A lire sans parti pris l'Avertissement, on y découvre un effort sincère pour tirer Noailles d'embarras, en expliquant dans un sens purement mais strictement augustinien les assertions souvent ambiguës de Quesnel. Bossuet « rame de toutes ses forces pour s'empêcher d'être jeté contre recueil », dirai-je en lui empruntant une saisissante image. Second avertissement aux protestants, n. 10. S'il se plaint, au § 19, de « ces esprits ombrageux, qui croient voir partout un Baius, et qu'on en veut toujours aux vertus morales des païens et des philosophes », il s'élève plus loin contre une erreur capitale du baianisme qu'il ne peut pas ne pas apercevoir dans l'ouvrage de Quesnel : « On avouera... avec franchise, qu'il y en a (des reflexions) qu'on s'étonne qui aient échappé dans les éditions précédentes, par exemple, celle où il est porté que la grâce d'Adam était due à la nature saine et intègre » (§ 2i). Et il ajoute, découvrant le but véritable de son travail : «M. de Paris s'étant si clairement expliqué ailleurs, qu'on ne peut pas le soupçonner d'avoir favorisé cet excès, celle remarque restera pour preuve des paroles qui se dérobent aux yeux les plus attentifs. » N'oublions pas enfin que Bossuet exigeait qu'on mit à la prochaine édition vingt ou vingt-cinq cartons.

L'étude sincère de l'Avertissement, d'autres actes de la vie de Bossuet, nous expliqueront de secrètes affinités qui, salea fuie, rapprochaient l'évéque de Meaux des hommes de Port-Royal. En dogmatique et en morale — sur la plupart des points qui se discutaient librement dans l'Eglise — il est avec eux. Les preuves abondent. En février 1097, de concert avec Le Tellier, archevêque «le Reims. Noailles, archevêque de Paris, Gui de Sève, évêque d'Arras, et Henri Feydeau de Brou, évéque d'Amiens, liossuet dénonçait au pape Innocent XII l'ouvrage posthume du cardinal Célestin Sfondrate : Nodus prsedestinationis dissolutus. Entre les opinions signalées, et signalées en vain, aux rigueurs pontificales, notons celle qui promet aux enfants morts

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sans baptême un bonheur naturel (opinion qui peut jusqu'à un certain point se réclamer de saint Thomas, voir col. 369-370) ; et l'opinion si autorisée, soutenue par de Lugo et par Suarez, qui ne regarde pas comme nécessaire de nécessité de moyen pour le salut la foi explicite aux dogmes de la Trinité et de l'Incarnation. L'évêque de Meaux proposa à l'assemblée du clergé de 1700 de censurer l'axiome familier aux scolastiques : Facienti quod in se est Deus non denegat gratiam. Bossuet réussit; et Fénelon, qui de loin avait suivi les débats de l'assemblée, écrivait au cardinal Gabrielli, le défenseur de St'ondrate : Vnum est quod acerbissime répudiant (antistites), scilicet facienti quod in se est, Deum gratiam Salvatoris omnium non denegare, liberatitate mère graluita (22 septembre 1700). Cet axiome, saint François de Sales l'avait cependant exposé avec une irréprochable précision et une grâce persuasive dans son Traité de l'amour de Dieu, 1. 1, c. xvn, xvm ; mais Bossuet, nourri surtout de l'antiquité, avait plus le sens de la perpétuité de la doctrine que celui de ses légitimes et nécessaires développements; de là sans doute, envers saint François de Sales, la sévérité de son jugement. Préface sur l'Instruction pastorale donnée à Cambrai) le 15 de septembre 1697, sect. xi, n. 126.

Ailleurs encore, les mêmes tendances, les mêmes opinions s'accusent. Dans la Défense de la tradition et des saints Pères, œuvre puissante d'une vieillesse qui n'a pas connu le déclin, Bossuet explique, comme Vasquez, la mort des enfants dans le sein maternel, non par le J2u des causes naturelles que la providence laisse agir, mais par une volonté positive de Dieu qui les excluait du salut ; et défiant presque les partisans d'une opinion plus douce — ces partisans, c'était, c'est aujourd'hui le grand nombre des docteurs catholiques — il s'écrie avec une ironie assez déplaisante : « Je le veux : j'accepte aisément ces douces interprétations, qui tendent à recommander la bonté de Dieu... » Défense de la tradition et des saints Pires, part. II, 1. IX, c. xxi. Enfin, dans ses trois lettres à Brisacier (août et septembre 1701) contre le sorboniste Coulau qui étendait aux anciens peuples le monothéisme et la connaissance du vrai Dieu dans une mesure que n'auraient pas sans doute admise les Pères Le Comte et Le Gobien, ces illustres missionnaires de la Chine, Bossuet se montre « un peu trop zélé pour fermer la porte du ciel dés que quelqu'un faisait mine de l'ouvrir un peu trop grande; un peu trop porté à se complaire dans les passages effrayants de l'Écriture, dans ceux qui font « adorer en tremblant les secrets et impénétrables juge- « ments de Dieu », et à négliger les endroits plus consolants qui découvrent dans ces mêmes jugements des abîmes de miséricorde ». De La Broise, Bossuet et la Bible, c. xi.

En morale comme en dogmatique — sans aller jusqu'aux excès où tant de jansénistes ont donné — Bossuet se prononçait pour les opinions qui accordaient moins à la liberté qu'à la loi. Dans cette même assemblée de 1700 dont nous avons déjà parlé, de nombreuses propositions de morale relâchée furent condamnées : la plupart de ces propositions avaient déjà élé censurées par Alexandre VII et Innocent XI. Voir dans la lettre, déjà citée, de Fénelon à Gabrielli, une critique très juste : l'archevêque de Cambrai exerçait des représailles. Mais ce ne sont pas seulement les propositions nées d'une application décevante du probabilisme, c'est le probabilisme même, sans aucune distinction, qui fut réprouvé dans les comices ecclésiastiques de Saint-Germain. Et cette tendance sévère, nous la retrouvons dans maint ouvrage, par exemple dans la lettre au P. Caffaro et dans les Maximes et réflexions sur la comédie (1694). Bossuet a-t-il écrit des pages d'une observation plus pénétrante? C'est là que se lit cette phrase immortelle sur 1' « inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine depuis

que l'homme a perdu le goût de Dieu ». C'est là aussi que Bossuet explique, par une vue profonde, l'attrait que le drame (sauf sans doute la tragédie d'Eschyle ou de Sophocle) exerce sur les spectateurs. « On devient bientôt un acteur secret de la tragédie; on y joue sa propre passion ; et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. » Mais au cours de sa dissertation, Bossuet rencontre saint Thomas, qui a rangé parmi les vertus Veutrapélie, c'est-à-dire la plaisanterie (la plaisanterie décente, cela va sans dire) ; et il écrit : « Pour la vertu d'eutrapélie que saint Thomas a prise d'Aristote, il faut avouer qu'ils (les Pères) ne l'ont guère connue. » Quand cela serait, pourquoi saint Thomas n'aurait-il pas eu le droit de le faire? Et quand l'évêque ajoute que « saint Thomas, qui n'était pas attentif au grec, » s'est mépris sur le vrai sens donné par saint Paul au mot ï-JTpairsXi'oc, ne semble-t-il pas fournir à Richard Simon une arme qui pourra quelquefois se retourner contre lui? Avec de telles tendances, avec de telles doctrines, on comprend que Bossuet ait ressenti de l'attrait pour les hommes les plus éminents du jansénisme. Comme Arnauld, Nicole, Du Guet (avec lequel il eut un entretien célèbre sur le retour des juifs), Tillemont, quoique autrement qu'eux, il professait pour saint Augustin un culte passionné; comme eux, mais avec plus de modéralion, il s'attachait à promouvoir une morale sévère qui lui semblait conforme au primitif esprit du christianisme. D'ailleurs, comme on l'a remarqué, ses relations avec les jansénistes ne commencèrent qu'après ce que l'on a nommé la paix de Clément IX. A. Ingold, Bossuet et le jansénisme, p. 92. Il voyait dans ces hommes d'utiles auxiliaires contre les protestants; se trompaitil, et Nicole, pour ne nommer que lui, n'est-il pas un controversiste de haute valeur? Bossuet s'est trompé parfois sur le mérite de ces hommes et de leurs œuvres. On voudrait que dans la version de Mons censurée par un bref d'Alexandre VII, il eût blâmé autre chose qu'une affectation de politesse, et la recherche d' « un agrément que le Saint-Esprit a dédaigné dans l'original ». Lettre au maréchal de Bellefonds, 1er décembre 1674. Ces hommes, pourtant, il les jugeait. Admirateur de la science et du talent d'Arnauld que le xvir3 siècle abusé a mis trop haut, Bossuet le blâmait « d'avoir tourné ses études, au fond, pour persuader le monde que la doctrine de Jansénius n'a pas été condamnée ». Journal de Le Dieu, février 1703. A son tour Arnauld, qui louait avec raison chez Bossuet « un certain fond de sincérité qui lui faisait reconnaître la vérité » de quelque part qu'elle vint, ajoutait : « Il y a néanmoins un verumtamen dont j'appréhende qu'il n'ait un grand compte à rendre à Dieu; c'est qu'il n'a pas le courage de rien représenter au roi. » Jugement chagrin, et injuste dans sa généralité. 6" Dernières discussions arec les prolestants. — Bossuet, à ses débuts de controversisfe, avait rencontré Paul Ferry; il combattit ensuite les représentants les plus autorisés et aussi les plus téméraires champions de la Réforme; dans la suprême période de sa carrière, nous le rencontrons argumentant avec Leibniz qui, " malheureusement, voulait surtout négocier.

L'Allemagne semblait se résigner avec peine à une rupture définitive de l'unité religieuse. De là, les tentatives de conciliation qui se produisirent au cours du XVIIe siècle, et auxquelles Bossuet apporta un concours trop inefficace. Le franciscain Christophe de Rojas- Spinola, tour à tour évêque de Thina en Croatie et de Neustadt, avait eu des conférences avec l'abbé luthérien de Lockum, Van der Muelen (Molanus), théologien tout ensemble habile et modéré. Spinola mourut en 1695; mais dès 1691, à la prière de la princesse palatine Louise Hollandine, abbesse de Maubuisson, qui avait pour secrétaire et pour confidente Mme de Brinon, exilée de Saint-Cyr, Bossuet était intervenu dans cette impor-

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tante controverse. Molanus lui envoya ses Cogitationes privatse de methodo reunionis Ecclesix protestantium

cttm Ecclesia catholico-romana a thcologo quodam Augusiansv Confessioni sincère a Idicto. Bossuet donnait sur les doctrines proclamées à Trente toutes les explications désirables; il n'exigeait môme pas de rétractation formelle des erreurs professées : « 11 suffira, disait-il, de reconnaître la vérité par forme de déclaration et d'explication. » Réflexions de M. l'évêgue de Meaux sur l'écrit de Molanus, part. II, c. v. Il laissait espérer pour les luthériens convertis de très larges concessions disciplinaires, ibid.; mais il ne souffrait pas qu'on prétendit laisser en suspens l'autorité du concile de Trente; et il repoussait de la communion de l'Église ceux qui refuseraient de s'y soumettre. Bé/lexiotis, etc., part. II, c. VI. Leibniz qui, en 1692, noue des relations épistolaires avec l'évêque de Meaux, n'y apporta point le même désintéressement et la même sincérité que l'abbé de Lockum, auquel il s'était substitué. Toute l'argumentation de Leibniz peut se résumer ainsi : lu le concile de Trente n'a pas été vraiment œcuménique, et l'on ne peut exiger que l'adhésion à ce concile soit une condition de la réunion; 2" en admettant même qu'il ait été œcuménique, les luthériens sont de bonne foi en le restant, et, en conséquence de cette bonne foi, on ne peut pas les regarder comme hérétiques. Fatigué d'objections qui revenaient sans cesse sous la plume subtile et inépuisable de Leibniz, Bossuet laissa tomber la correspondance vers 1694; elle recommença en décembre 1699, à l'occasion d'un ouvrage du controversiste Véron. Leibniz demandait à l'évêque de Meaux sur quels principes se fonde l'Église romaine pour discerner ce qui est de lui de ce qui n'en est pas. C'est alors que fut traitée entre les deux illustres controversistes la question du canon des Écritures, définitivement résolue à Trente. Pas plus que la première fois, l'on ne put s'entendre; et, à partir d'août 1701, toute correspondance cessa. Pourquoi, chez l'auteur du Systema theologicum , le refus d'aller jusqu'où Bossuet et peut-être aussi sa conscience l'appelait? Lst-il vrai, comme le craint le prince Albert de Broglie, que « Y orgueilleuse faiblesse attachée à la royauté de la science comme à toute autre », lui ait fait « redouter d'échanger le rôle de docteur accrédité' d'un parti contre celui de pénitent et de néophyte dans un autre...; que, pour sauver la transition, il n'ait voulu passer qu'avec armes, bagages et tous les honneurs de la guerre, faisant des conditions au lieu d'en subir, entrant dans l'Église la tête levée, suivi d'un cortège de nations, et avant droit à autant de reconnaissance qu'il offrirait de soumission »? Leibniz et Bossuet, dans le Correspondait du 25 novembre 1860. Aux considérations d'ordre personnel s'ajoutaient sans doute chez Leibniz des considérations tirées de la politique. Dévoué à la maison de Hanovre, que l'exclusion des Stuarts catholiques allait élever au trône d'Angleterre, il craignit de compromettre les intérêts de ses princes, en travaillant efficacement à rapprocher de Borne l'Allemagne luth arienne. Leibniz rompt toute correspondance avec Bossuet, dans l'année même où la mort du dernier fils de la reine Anne fait de l'électeur protestant de Hanovre un héritier présomptif. Leibniz mal Bussuet, dans Hist. polilisc/te Blàtler, Munich, 1903, t. cxxxn, p. 615-629.

En cette même année 1701, le pape Clément XI, pour faciliter la réconciliation du duc de Saxe-Gotha, demanda à llussuet communication dis acles les plus importants de sa correspondance avec Leibniz. L'évêque de Meaux, abrégeant le mémoire qu'il avail rédigé sur les Cogitationes privatse. de Molanus, écrivit le De professoribus Confestionit Augustanse ad repetendam unitatem callmh, u)>i dmponendis.

J Usons-le en laissant ce sujet, les catholiques d'aujourd'hui, non moins désireux que leurs devanciers du retour de tous lus dissidents, n'attendent rien des moyens

sur lesquels le XVII» siècle avait compté. Les âmes ont été détachées en foule de l'unité par les hérésies et par les schismes; c'est une à une qu'elles reviendront, sans essayer avec l'Église de négociations, sans prétendre lui faire des conditions : Newman et .Manning ne lui en ont pas fait.

7° Autres travaux de cette époque. — Dans la dernière période du xvne siècle, Bossuet écrivit son Mémoire sur la Bibliothèque ecclésiastique d'Ellies Du Pin, esprit facile, semi-teinté de pélagianisme, qui. dans l'affaire du Cas de conscience, par opposition à la doctrine reçue et à l'autorité, devait voter avec les jansénistes. Les Bemarques sur l'Histoire des conciles d'Ephèse et de Ckalcédoine sont une décisive apologie de ces grandes assemblées. En 1696. Bossuet écrivit ses Bemarques sur la Mystique Cité de Dieu de Marie d'Agréda.

/;. bossuet A meaux. — 1° Fonctions et honneurs proposés ou conférés à l'évêque de Meaux. — Il nous reste à étudier Bossuet dans son diocèse de Meaux. « Ce diocèse, moins étendu qu'il ne l'est aujourd'hui, comprenait environ 230 paroisses et comptait de 200 à 300ecclésiastiques. Là, comme dans les autres diocèses de l'ancienne France, le plus grand nombre des cures était à la collation des chapitres, des monastères, de quelques personnages laïques; l'évêque n'en conférait (lue quatre-vingtdix. Il y avait, dans le diocèse de Meaux. sept chapitres, cinq abbayes d'hommes, quatre abbayes de femmes; dix-huit couvents ou communautés... >j H. Druon, Bossuet à Meaux, c. i. Un tel siège ne paraissait important que parce qu'il (Hait proche de Versailles ; l'opinion ne le jugeait pas digne de l'homme sans pareil qu'on y avait appelé. En 1688, le nom de Bossuet avait été prononcé pour le siège de Strasbourg, au cas où l'évêque de Strasbourg eût été postulé pour Cologne par le chapitre de cette métropole. A la mort de Harlay (6 août 1695), plus d'un — et le dauphin en premier lieu — désigna Bossuet pour l'archevêché de Paris. A M"10 d'Albert, qui lui avait exprimé tout ensemble sa joie et sa crainte, l'évêque de Meaux répondait : « II y a toute apparence, et pour mieux dire toute certitude, que Dieu par miséricorde autant que par justice me laissera dans ma place. Quand vous souhaitez qu'on m'offre et que je refuse, vous voulez contenter la vanité; il vaut bien mieux contenter l'humilité, et dire avec David sur cette petite humiliation, si c'en est une : Bonum mi/ii quia liumiliastime.n Lettre du "13 août 1695. Bossuet se réjouit de la nomination de Noailles. » Il n'y a plus à douter, malgré tant de vains discours des hommes, que je ne sois enterré aux pieds de mes saints prédécesseurs, » écrivait-il encore à Mme d'Albert (22 août 1695). Et cependant, le vieil évêque semblait exprimer une déception qu'il ne s'avouait pas, quand, le 18 mai 1697, il écrivait à M. de La Broue, évéque de Mirepoix : « M. de Metz (Georges d'Aubusson de la Feuillade) est mort : on donne son évèché à M. l'abbé d'Auvergne, le cordon à M. de Paris, la charge de conseiller d'État à qui vous voudrez; je ne demanderai rien. Betribuetur tibi in resurrectione justorum . »

Le nom de Bossuet avait aussi été prononcé pour le chapeau. « Le nonce, écrivait- il à son neveu, m'a dit très fortement qu'il fallait me faire cardinal » (lettre du !•' juillet 1697); mais il ne tardait pas à voir qu'un tel désir ne s'accomplirait pas. « Ni M. de Reims, ni moi ne l'emporterons sur l'archevêque de Paris, dont la lamille... Ce n'est pas à moi qu'il convient de se donner du mouvement. Ma vraie grandeur est de soutenir mon caractère, d'édifier et de servir l'Église... .le ne dois cire ni remuant ni insensible. » Lettre du 15 juillet 1697. Ce dernier mot achève, en l'humanisant, le lier portrait que, sans s'en douter, Bossuet trace de lui-même.

D'autres honneurs, moins relevés que la pourpre, furent conférés à Bossuet. Nommé i n 1695 conservateur des privilèges de l'université de Paris, il devint conseil-

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1er d'État en juin 1697, et, au mois d'octobre de la même année, premier aumônier de la duchesse de Bourgogne.

2° Administration du diocèse. — Résolu à rester jusqu'à la lin évêqué de Meaux, Bossuet se donne tout entier au gouvernement de son diocèse. Il visite son séminaire, dirigé par les génovéïains, et exhorte luimême, lors des retraites préparatoires, les aspirants aux saints ordres. Il s'attache à vivifier les conférences ecclésiastiques auxquelles, dit Le Dieu, il assistait souvent. Chaque année, il tenait à l'évèché un synode d'où sortaient les statuts diocésains. « Le curé Raveneau a laissé le compte rendu des six premiers synodes de 1682 à 1687... Pour 1701 et 1702, nous trouvons, dans le Journal de Le Dieu, l'analyse des discours que prononça Bossuet. » H. Druon, Bossuet à Meaux, c. m. On peut lire dans la Revue Bossuet; janvier 1900-avril 1903, les comptes rendus de ses visites pastorales. L'évêque, se mettant à la portée de tous, catéchisait les enlants; il s'eflorçait de déraciner les abus, et d'initier tous ses auditeurs à un sérieux christianisme. Bossuet qui, jeune prêtre à Metz, avait partagé les travaux apostoliques des disciples de saint Vincent de Paul, lit prêcher des missions à ses diocésains. En 1684, il en prescrivait une à Meaux. Voir dans l'ouvrage de M. H. Druon, loc. cit., rémunération des autres missions.

En 1687, Bossuet publie un catéchisme, lequel comprenait trois catéchismes distincts : le catéchisme des commençants; un catéchisme plus développé, auquel était jointe une partie historique; et le Catéchisme des fêtes et autres solennités et observances de l'Eglise. En 1689, Bossuet joignait à son catéchisme des Prières ecclésiastiques dont il disait : « Notre intention, dans ce recueil, est d'aider les plus ignorants qui ne sont pas capables de plus hautes méditations, les plus pauvres qui n'ont pas le moyen d'acheter d'autres livres, et les plus occupés qui n'ont pas le loisir de les lire. » A l'occasion du jubilé accordé par Clément XI, il publia, en janvier 1702, ses Méditations pour le jubilé.

Si attentif à rappeler à ses prêtres le devoir de la prédication, Bossuet le remplissait dans tout son diocèse, et surtout dans sa cathédrale, avec une religieuse exactitude. « L'engagement qu'il avait pris, le jour où il était entré dans sa cathédrale, d'y prêcher tous les jours de fête, il le tint religieusement. Que l'on compte, en outre, des sermons de vêture, des panégyriques, des exhortations dans les assemblées de charité, des conférences faites pour instruire et ramener les protestants : on verra qu'il était infatigable et toujours prêt, lorsqu'il s'agissait de parler pour le service de la religion. » H. Druon, Bossuet à Meaux, c. m. Cf. E. Griselle, De munere pastorali, quod concionando adimplevit tempore prœsertim Meldensis episcopalus J.-B. Bossuet, in-8°, Paris, 1901.

3° Lutte avec l'abbesse de Jouarre. — La lutte de Bossuet avec l'abbesse de Jouarre, Henriette de Lorraine, est célèbre. Des désordres s'étaient introduits dans cette abbaye (admission irrégulière de religieuses; mauvaise administration du temporel; absences de l'abbesse sans permission de l'ordinaire). « Même avant la venue de Bossuet, en 1680, le pouvoir séculier avait jugé qu'une réforme était nécessaire; et Louis XIV avait demandé au pape des commissaires pour l'accomplir. » H. Druon, Bossuet à Meaux, c. ix. Après une lutte opiniâtre, l'évêque eut raison des résistances de Henriette de Lorraine, et aussi de celles d'Anne-Marguerite de Rohan- Soubise qui avait succédé à Henriette de Lorraine; le malheur de Bossuet fut. que, pour arriver à ses fins, trop imbu des préjugés de son temps, il ne se soit pas contenté des moyens fournis par le droit canon. « Ils ne reviendront plus, écrivait il y a un demi-siècle le comte de Montalembert, ces jours où la défiance contre Rome et l'habitude de contester ses prérogatives avaient envahi

les âmes les plus pures et les plus grandes: où Bossuet en appelait comme d'abus au parlement de Paris contre une bulle rendue depuis cinq cents ans. » Des intérêts catholiques au XIXe siècle, c. II. Néanmoins, l'évêque de Meaux écrivait à l'une des religieuses de Jouarre, Mme du Mans : « S'il vient un ordre de Rome en forme, j'obéirai certainement avec joie, et je serai ravi d'avoir à vous donner un exemple d'obéissance » (27 avril J 69 i ) .

On l'a dit, « à peine (Bossuet) est-il venu à bout de soumettre à ses volontés la puissante abbesse de Jouarre, qu'il entreprend d'imposer aux religieux de Saint-Pierre de Rebais le sacrifice de l'immunité pour les cinq paroisses qui étaient placées sous leur gouvernement immédiat. » J.-B. Vanel, Bossuet et les bénédictins de Saint-Maur, dans la Revue Bossuet, octobre 1902. Ici encore, l'évêque de Meaux eut le tort de recourir à la juridiction séculière. « Cette bulle (l'acte pontifical obtenu par l'un des moines de Rebais, dom Mereau) est une chose manifestement surprise dont le pape ne sait rien du tout, » écrivait- il à Mm« d'Albert. « J'en ai rendu compte au nonce, qui n'en a nulle connaissance, et n'approuve pas que l'on commette ainsi le nom du pape » (31 janvier 1696). Mais il n'avait pas le droit d'ajouter : « Tout se fait dans l'ordre... »

4° Direction des religieuses. — Ces luttes, qu'explique le gallicanisme épiscopal du moment et du milieu, ne sont qu'un accident très regrettable dans l'histoire des rapports de Bossuet avec les communautés religieuses du diocèse de Meaux. Partout, chez les ursulines, chez les visitandines, à Farmoutiers, monastère célèbre avec lequel son prédécesseur, M. de Ligny, avait eu des démêlés, à Jouarre même, surtout à Jouarre, il exerça, par une direction presque incomparable — la direction d'un père et d'un docteur — l'inlluence la plus bienfaisante.

On connaît ses nombreuses et admirables lettres à Mmcs de Luynes et d'Albert, les sœurs de ce duc de Chevreuse qui avait été le disciple chéri de Port-Royal. On connaît aussi d'autres lettres : à Mmcs du Mans, de la Guillaurnie, de Lusancy, de Beringhen. Les plus célèbres peut-être sont celles qu'il adressait à une veuve obscure, la sœur Cornuau, qu'il dirigea durant vingt-quatre ans. Rien de moins janséniste, rien de moins quiéliste aussi que cette direction qui écarte toutes les vaines craintes et les subtiles recherches, pousse à la communion fréquente les âmes qui s'y préparent sérieusement, et rappelle sans cesse l'étendue sans limites de l'amour de Dieu pour l'homme. « Jetez tout à l'aveugle dans le sein immense de la divine bonté et dans le sang du Sauveur; il s'y peut noyer plus de péchés que vous n'en avez commis et pu commettre. » A la sœur Saint-André, 14 octobre 1690.

Et parfois, dans ses lettres ainsi que dans ses commentaires bibliques, Rossuet est « plein de lentes par où le sublime s'échappe de tous cotés », comme le lui disait, en 1688, l'abbé de Langeron. « Laissez évanouir le monde avec son éclat, écrivait-il, en mai 1693, à Mmc Cornuau. Laissez-vous écouler en ce grand tout qui est Dieu... Vous étiez en lui avant tous les temps, dans son idée et dans son décret éternel : vous en êtes sortie pour ainsi dire par son amour, qui vous a tirée du néant. Retournez à cette idée, à ce décret, à ce principe et à cet amour. » Ct. M. Cagnac, Bossuet. Lettres de direction, in-18, Paris, 1904; A. Bros, La vie chrétienne d'après Bossuet, in-18, Paris, 1904.

5° Derniers écrits. — Les Élévations sur les mystères, les Méditations sur l'Evangile, sont, dans un certain sens, des œuvres de direction. « Je vous enverrai bientôt de la nourriture, écrivait-il à Mme d'Albert, car j'ai poussé les Méditations sur les mystères jusqu'au point que je voulais, qui est le moment de l'incarnation. » Et, offrant aux visitandines de Meaux ses Méditations sur l'Évangile, Bossuet leur disait : «. C'est pour quel-

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ques-unes do vous qu'elles ont été commencées; et vous les avez rerues avec tant de joie, que ce m'a été une marque qu'elles étaient faites pour vous toutes. « Dos Élévations, S. de Sacj a dit : « Je n'ouvre pas ce livre sans une sorte de frémissemenl religieux. Bossuet y expose ou plutôt il > chante les dogmes chrétiens dans un style d'une incomparable magnificence. » Et dans les Méditations sur l'Évangile, quel accent de pénétrante sévérité ! I)'autres ouvrages de piété, le Discours sur la vie cachée en Dieu, le Discours sur l'acte d'abandon, les Retraites, parmi lesquelles se distingue la retraite de préparation ù la mort, appartiennent à la vie épiscopale de Bossuet. Nommons aussi le Traité de la concupiscence, composé en 1691, à la prière d'une religieuse de Meaux. Bossuet y passe en revue et y condamne avec une sévérité impitoyable toutes les vanités humaines. On a cru reconnaître au c. xi des exagérations jansénistes. De fait, comme la plupart de ses contemporains, non seulement Pascal, mais même Bourdaloue, Sermon sur la conception de la sainte Vierge, Bossuet voit dans la nature déchue plutôt les ruines faites par le péché que les ressources qu'elle garde encore.

Bossuet datait de Meaux le commentaire des Psaumes qu'il dédiait à son clergé (juin 1690), et cette dissertation préliminaire laquelle résume si bien tout ce qui importe à l'intelligence de ces chants sacrés, et en célèbre la beauté avec un enthousiasme vraiment lyrique... Quo loco exclamaverim melius quam Me quondam : spirat adhuc amor ; vivunl Davidicse lyrœ, ac sacris hymnis commissi calores sh<e amantis Dei, sive redamantis hominis. Diss. de Psalmis, c. il, n. 20. Bossuet s'exerçait aussi à traduire en vers le Cantique des cantiques, certaines hymnes de l'Église, quelques psaumes; mais l'instrument lui était rebelle, comme il l'a été à plus d'un grand prosateur. « Ce qu'on aperçoit d'autant plus, dans ce combat inégal d'un ouvrier malhabile contre une forme inaccoutumée, c'est la force de l'émotion qui veut jaillir, c'est la richesse de l'enthousiasme intime, c'est la réalité de cet abandon sans réserve au Dieu adoré... » A. Rébelliau, Bossuet, c. x. C'est à Meaux aussi, et dans ses dernières années, que Bossuet écrivit ses opuscules : Doctrina concilii Tridentini circa dilectionem in sacramento pœnitenlix requisilam ; Dissertatiuncuhe quatuor adversus probabililalem . Son Traité de l'usure avait été composé plus tût.

6° Amis de l'évêque de Meaux. — Dans sa ville épiséopale, dans sa maison de campagne de Germigny, Bossuet recevait de nombreux et illustres visiteurs: le dauphin, son ancien élève qui, en 1(390, partait pour sa campagne d'Allemagne ; des princes du sang; Villars; Mabillon; Malebranche; le peintre Rigaud; Santeul et Fénelon qui chantèrent tous deux les beautés de Germigny, mais les vers français du futur archevêque ne valent pas les vers latins du chanoine de Saint-Victor. .\Tous y rencontrons sa famille, dont la mondaine frivolité ne sut pas respecter les derniers jours du vieillard. Dans l'entourage ecclésiastique du prélat, nous remarquons Le Dieu, le précieux annaliste qui avait été recommande'' à Bossuet par Mabillon; l'abbé de Saint-André; et aussi, hélas! le théologal Trouvé, qui devait mourir appelant; l'abbé l'hélippcaux et l'abbé' liossuet. Ni Trouvé, ni Phélippeaux, ni l'abbé Bossuet n'égalaient les Langeron et 1rs Beaumont de Cambrai ; mais Bossuet avait-il au mémo degré que Fénelon le don de discerner les hommes?

Ami do Rancé, l'évêque do Meaux allait souvent se retremper auprès de l'austère réformateur, liossuet fit dix voyages à la Trappe; cf. Revue Bossuet; le I'. Marie- Léon Serrant, L'abbé de Rancé ci Bossuet, 1903; et, d'un trait sobre, Le Dieu nous a dépeinl le moine et l'évêque s'entretenant des choses do Dieu, « à la promenade de l'étang ou dans les bois. «

7° Lutte avec le chancelier de Pontehartrain. — En

novembre 1702, Bossuet eut à soutenir contre ce pouvoir royal, aimé par lui d'un amour qui n'allait pas sans quelque faiblesse, une lutte à laquelle il ne se fût jamais attendu. Le chancelier de Pontchartrain prétendait soumettre à l'approbation d'un docteur de Sorbonne (Pirot) le manuscrit de l'Instruction contre le Nouveau Testament de Trévoux, et n'en permettre qu'à ce prix l'impression. Le vieil évêque se redressa. « Il est bien extraordinaire, écrivait-il (1er novembre 1702), que, pour exercer nos fonctions, il nous faille prendre l'attache de M. le chancelier, et achever de mettre l'Église sous le joug. Pour moi, j'y mettrais la tète. Je ne relâcherai rien de ce côté-là, ni ne déshonorerai le ministère dans une occasion où l'intérêt de l'épiscopat se trouve mêlé. » Après deux requêtes à Louis XIV, Bossuet obtint gain de cause, et assura ainsi à ses collègues le droit de publier leurs œuvres sans le visa du pouvoir civil.

8° Dernière maladie et mort de Bossuet. — Au fort de la controverse quiétiste, l'évêque de Meaux écrivait à M. de La Broue : « Dieu me donne beaucoup de courage et de santé dans un grand travail et dans un grand âge; je ne m'en sens point par sa grâce » (18 mai 1697).

11 finit cependant par s'en sentir. Les soins et sa forte constitution avaient triomphé, en 1699, d'un érisypèle: mais au mois d'avril 1703, d'habiles chirurgiens, Maréchal et Tournefort, reconnurent chez lui l'existence de la pierre dont il souffrait depuis longtemps. On n'osa tenter la taille sur un vieillard de soixante-seize ans, que la révélation de son mal et la seule pensée de la terrible opération avaient saisi d'épouvante, et l'on eut recours à des palliatifs.

Durant les mois qui s'écoulèrent d'avril 1703 au

12 avril 1704, date de sa mort, Bossuet continua sa vie de travail et de prière. De Paris où la maladie l'avait trouvé, il tournait vers son diocèse dos regards attentifs. Il écrivait ses trois lettres sur la prophétie d'Isaïe à M. de Valincour, l'ami de Boileau et de Racine; il achevait sa paraphrase du psaume xxi qu'il regardait comme une préparation à la mort. « Nous lui lûmes dans les commencements de sa maladie presque tout le Nouveau Testament, et plus de soixante fois l'Évangile de saint Jean, entre autres les VIe et xvnc chapitres de cet Évangile, et tous les passages do saint Paul qui excitent le plus la confiance; » tel est le récit que l'abbé do Saint- André faisait à un prêtre du diocèse de Meaux, l'abbé Ilattingais, qui s'empressa de l'écrire. Bévue Bossuet, juillet 1901, p. 181-186. Cette confiance reposait sur une humilité profonde. « Quelqu'un (l'abbé Le Dieu) lui ayant dit que plusieurs hommes de considération étaient venus pour le voir et lui témoigner la part qu'ils prenaient à ses douleurs et à sa situation sur laquelle l'Église était alarmée avec juste raison, puisqu'il en avait toujours été le défenseur, il lui répondit : Eh, mon Dieu, Monsieur, parlez-moi de mes péchés, prions Dieu qu'il me les /lardonne et qu'il me fosse la grâce de chanter ses miséricordes; quant à mes douleurs, elles ne sauraient être trop grandes. » Bécil de. l'abbr de Saint-André, dans la Bévue Bossuet, loc. cil.

Bossuet mourut le samedi 12 avril 1701, âgé d'un peu plus de soixante-seize ans et demi. Son oraison funèbre fut prononcée dans la cathédrale de Meaux, le 23 juillet 1701, par le P. de La Rue, jésuite; et à Borne, au collègedela Propagande, par Alexandre Maffei. Sur le panégyrique romain, voir une note intéressante de l'abbé Le Dieu, dans la Revue Bossuet, octobre 1901. p. 250-252.

III. Jugement sur l'homme, le théologien et l'apologiste. — Il nous reste à apprécier brièvement l'homme, le théologien, l'apologiste.

1° L'homme. — Nous connaissons l'homme par toute sa vie. Antoine Arnauld signalai! la sincérité i\c Cette âme toujours prête à suivre la vérité connue; et d'autre part, chez le plus grand de nos écrivains, quelle absence complète des maladives vanités do l'homme <\c lettres!

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« S'il y a une faiblesse dont il soit injuste d'accuser cet homme « si véritablement grand », c'est la vanité littéraire. Dans la longue liste de ses ouvrages, en trouverait-on un seul qu'il ait composé, un seul qu'il ait publié pour faire acte d'auteur? Je ne le crois pas. L'intérêt manifeste de la foi, on l'a souvent et justement remarqué, tut toujours son unique règle : disons plus, l'intérêt contemporain de l'Église. Ceux même de ses travaux qui, en leur temps, avaient pu être utiles, mais qui, selon lui, ne l'étaient plus, ne méritaient pas, à ses yeux, de durer. Il laisse s'accumuler et se disperser les manuscrits de ses sermons, et c'est par surprise qu'on lui arrache la publication des Oraisons funèbres. Ce désintéressement avait frappé, de son temps déjà, ses adversaires eux-mêmes. Voilà un prélat, disait Bayle, « qui n'est pas du nombre de ceux qui écrivent pour « écrire. » A. Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme, 1. I, c. i.

Cet homme qui a pu se déclarer « le plus simple de tous les hommes..., le plus incapable de toute dissimulation et de toute finesse », Relation sur le quiétisnic, sect. vi, est aussi un homme bon. Il aime sa famille. Voir sa lettre à l'évêque de Mirepoix sur la mort de son frère Antoine, 24 février 1699. Il garde jusqu'à la lin tousses amis, excepté, hélas! Fénelon, dont la nomination comme précepteur du duc de Bourgogne lui avait inspiré une lettre du plus joyeux et aussi du plus pathétique accent. Il use de son influence pour faire le bien (témoin tous ces protestants condamnés à diverses peines dont il obtint la grâce). Voir 11. Druon, Bossuet à Meaux.

Sans doute, des défauts se mêlent à ces vertus. Bossuet est faible pour les siens. 11 abandonne à un neveu et à une nièce le gouvernement de son domestique; pour un autre neveu, pour celui qui, si la chose eût été possible, l'aurait compromis à Rome et devant l'histoire, il sollicite une coadjutorerie que Louis XIV refuse. Largement pourvu de bénéfices, il donne et dépense, peu soucieux de ses affaires. Il est sincère dans sa passion pour la royauté, dans l'enthousiaste admiration qu'il ressent pour Louis XIV, et qu'il ne s'est jamais lassé d'exprimer; mais cette passion pour l'institution et pour l'homme va trop loin. Il exagère les droits du pouvoir: il porte, si je l'ose dire, la superstition du sang royal, jusqu'à l'honorer dans ceux qui ne l'avaient reçu qu'au mépris de la loi morale, et qui, au point de vue de la tradition monarchique, n'étaient rien. Voir la dédicace de sa Mineure ordinaire à l'indigne évèque commendataire de Metz, fils de Henri IV et de la marquise de Verneuil : 1 nés t plane nescio quid excelsum sanguini regio, etc. Mais il n'était pas le seul à tenir un tel langage. Mascaron, quoique assez discrètement, rappelle, dans l'oraison funèbre du duc de Beaufort, que ce prince était du « sang du grand Henri ».

Par cette superstition monarchique s'explique la faiblesse de Bossuet dans l'affaire de la régale. C'est son gallicanisme surtout qui explique la part prise par lui à la Déclaration de 1682; gallicanisme qu'attestent et cette longue et laborieuse Defensio dont on voudrait pouvoir contester l'authenticité, et le mémoire contre Roeaberti (1696).

Enfin, cet homme si bon a eu dans la polémique, non seulement des rudesses, mais des duretés. Sa vieillesse chagrine soupçonnait et accusait trop aisément.

Tout ceci prouve que Bossuet n'égale pas les saints que l'Église a élevés sur ses autels; mais, nonobstant ces erreurs, ces faiblesses, et les fautes qu'elles ont entraînées, Bossuet, du commencement à la fin de sa carrière, fut un homme de foi et de religion profondes. Sa vie en a fourni des preuves irrécusables. Quelques traits encore achèveront de le peindre. Interrogé par un incrédule mourant qui lui disait : « Que pensez-vous de la religion? » il répond avec l'inimitable accent de la conviction : «Qu'elle est divine, et que je n'en ai jamais

douté. » Toujours sincère avec lui-même, comme s'il eût redouté sa faiblesse, à une supérieure de communauté qui un jour lui avait demandé : « Quelle grâce implorerai-je pour vous ? » il disait: « Que je n'aie point de complaisance pour le inonde. » Enlin, Bossuet mourant s'indigne qu'on ose prononcer à son chevet le mot de gloire.

2° Le théologien. — Nous avons saisi, au cours de cette étude, le caractère et admiré la haute valeur de la théologie de Bossuet. L'évêque de Meaux est l'homme de la tradition ; il eût pu adopter la lière devise : Je maintiendrai. Nous l'avons vu étudier de bonne heure la tradition dans les Pères, dans saint Augustin surtout. Aussi, épris de cette théologie positive à laquelle le XVIIe siècle français a élevé d'indestructibles monuments, suivait-il d'un œil attentif, accueillait-il avec joie toutes les trouvailles qui, de son temps, enrichissaient le trésor de la patrologie. Et sa critique, aidée par les lumières croissantes de l'érudition, s'attachait à discerner les œuvres authentiques de celles qu'une longue erreur avait prêtées aux Pères. C'est ainsi que, dans sa Défense de la tradition sur la communion sous une espèce, part. II, c. xxxi, il déclare supposés les ouvrages qui avaient été attribués à saint Denis l'Aréopagite. Voir aussi Tradiliondes nouveaux mystiques, c. xvi, sect. VI.

Nous l'avons remarqué aussi, défenseur de l'immutabilité du dogme catholique, Bossuet n'a pas eu suffisamment — et ses contemporains l'avaient peu — la notion de ce développement doctrinal que Franzelin et surtout Newman nous ont rendue familière.

3° L'apologiste. — Nous savons la place immense que l'apologétique tient dans l'œuvre de Bossuet. Nous l'avons rencontrée dans les sermons, dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague; elle domine, elle triomphe dans le Discours sur l'histoire universelle. Prétendra-t-on que cette apologétique est mal informée; qu'elle ignore les dangers du présent, qu'elle ne prévoit pas ceux de l'avenir? Le catalogue et l'inventaire de la bibliothèque de Bossuet fourniraient contre cette assertion un préjugé solide. « Une bibliothèque est révélatrice d'une nature d'esprit et d'une méthode de travail. Celle de Bossuet nous le montre attentif à tout ce qui pouvait intéresser l'apologétique et la critique, l'exégèse et la controverse. » F. Brunetière, Le testament de Bossuet et V inventaire de sa bibliothèque, dans la Bévue Bossuet, juillet 1901. Bossuet connaît ses contemporains, il se sert d'eux, il les juge. Il connaît Bacon, puisqu'il cite du philosophe anglais une pensée qui a été bien souvent redite. Défense de la tradition et des SS. Pères, part. II, 1. VI, c. xv. Il prend à partie le scepticisme railleur de Montaigne qui se survivait au XVIIe siècle. De la connaissance de Dieu et de soi-même , c. V, n. 1. Il fait réfuter par Fénelon le Traité de la nature et de la grâce, et il écrit cette lettre fameuse où Malebranche est si sévèrement jugé. A un disciple du P. Malebranche, 21 mai 1687. Il admire Descartes, et cependant il n'hésite pas à écrire dans cette même lettre : « Je vois... un grand combat se préparer contre l'Église sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein «t de ses principes, à mon sens mal entendus, plus d'une hérésie... » Et les grands adversaires, les grands négateurs du christianisme, Bossuet ne les a pas ignorés. C'est Socin, nous l'avons vu, qu'il poursuit dans le Sixième avertissement ; c'est Spinoza, le Spinoza contempteur de la révélation mosaïque et chrétienne, que, sans le nommer, il réfute dans le Discours sur l'histoire universelle. Presque à la fin de sa longue carrière, il signalait à l'évêque de Fréjus, Fleury, « l'esprit d'incrédulité qui gagnait tous les jours. » Lettre du 11 décembre 1702. Cet esprit, Bossuet n'a jamais cessé de le combattre par les armes les plus opportunes et les plus sûres.

En terminant, nous avons donc le droit de nous approprier ce jugement qui résume une conférence de

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