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BUFFIER

C'est bien de lui-même, et de lui seul, que Buffier tient l'idée maîtresse de son système philosophique. En face du scepticisme envahissant de l'époque et de l'idéalisme menaçant de Spinoza, les anciennes armes, les habituels raisonnements, puisque les lois premières et l'autonomie de la raison individuelle étaient méconnues, devenaient sans emploi. Le P. Buffier fut le premier qui protesta au nom du sens commun et il entreprit la lutte sur ce terrain, qui lui semblait ferme. Car il s'agissait de trouver un principe premier, donc simple et à portée de tous, de connaissance réllexe et de certitude, un roc sur lequel viendraient se rallier d'euxmêmes les esprits. Il parut à Buffier qu'il y a un certain nombre de vérités premières, évidentes par leur propre lumière, et il crut découvrir dans le sens commun la clarté la moins suspecte de l'intelligence. Il appelle sens commun « la disposition que la nature a mise dans tous les hommes ou manifestement dans la plupart d'entre eux, pour leur faire porter, quand ils ont atteint l'usage de la raison, un jugement commun et uniforme sur des objets différents du sentiment intime de leur propre perception; jugement qui n'est point la conséquence d'aucun principe antérieur ». Ibid., p. 15. Comme exemple de jugements qui se vérifient surtout par la règle et par la force du sens commun, il donne une liste, d'ailleurs incomplète, de vérités premières, universelles et nécessaires, que l'on peut comparer, pour les analogies, avec celle que Reid en a donnée sous le titre de : Premiers principes de vérités contingentes, dans les Œuvres de Beid, trad. parJouffroy, Paris, 1818- 1836, t. v, p. 93. Au nom de ces vérités premières du sens commun, l'auteur institue la critique des systèmes et décide des grandes questions de métaphysique, de psychologie, de théodicée, de droit et de morale, voire même de physique et de médecine.

Le simple exposé du système, envisagé dans ses lignes essentielles, montre suffisamment qu'il s'agit moins d'une philosophie que d'une manière de philosopher nouvelle, d'une méthode de logique obvie et populaire, dont l'ambition n'est point de soulever des problèmes inconnus, ni de modifier l'antique aspect des choses, mais de résoudre à l'usage de tous, ou plutôt de rendre chacun capable de résoudre par lui-même les éternelles questions, en se servant des seules clartés de son esprit. Dans le fond, Buffier n'est nullement novateur ; il se flatte seulement d'apporter une certitude nouvelle à des principes indéniables en les faisant apparaître comme tels au grand jour de la raison commune. On n'a aucun indice qu'il ait voulu autre chose et le résumé qu'il a publié de son grand ouvrage s'intitule sans détour : Éléments de métaphisique (sic) à la portée de tout le 'monde, Paris, 17:25. Au reste, il serait injuste de prendre ce procédé, comme l'a fait Francisque Bouillier, pour un procédé d'élimination de la haute métaphysique. Œuvres, introd., p. xxv. Les recherches ultérieures et supérieures sont impliquées, et non exclues, pour tous les domaines, pour la métaphysique comme pour la physique ou la jurisprudence, puisqu'il n'est question que de l'existence des principes et des principes premiers : le rôle du sens commun est ainsi limité au plus étroit et les droits du génie ne sont point méconnus.

De cette méthode et de quelques données particulières s'est inspirée toute l'école écossaise à partir de Thomas Reid et de James Bealtie. Reid qui a intitulé son principal ouvrage : Reclterches sur l'esprit humain, d'après les principes du sens commun, a souvent reproduit les idées et même l'argumentation de Buffier, par exemple sur l'infaillibilité du témoignage des sens, et il a porté sur le Traité des vérités premières ce jugement : « J'ai trouvé plus de choses originales dans ce traité que dans la plupart des livres métaphysiques que j'ai lus. Les observations de Buffier me paraissent en général d'une parfaite justesse, et, quant au petit nombre de celles que

je ne saurais tout à fait approuver, elles sont au moins fort ingénieuses. » Œuvres de Reid, trad. par JouU'roy, Paris, 1818-1836, t. v, p. 178. Les emprunts de Beattie et d'Osvvald sont également si manifestes que le Traité des premières vérités édité en anglais à Londres en 1780 dénonce en sous-titre « le plagiat et l'ingratitude des docteurs Reid, Beattie et Oswald ».

On a confondu bien des fois avec le système de Buffier celui de Lamennais, qui n'en dérive aucunement. Le lamennaisianisme conclut, pour l'individu, à l'incapacité radicale d'atteindre à aucune espèce de certitude, et il fait reposer dans la raison collective du genre humain la source naturelle de toute vérité. Buffier défend au contraire de toute sa force la valeur représentative des sens et la dignité de la raison : pour lui, les vérités premières sont immédiatement découvertes par un acte de la raison personnelle, si bien que cet acte revêt un caractère de nécessité. Ce qui est commun à tous les hommes, ou du moins à la plupart d'entre eux, c'est la tendance native de la raison à formuler, comme d'instinct, ces mêmes jugements. Aussi dans l'édition, aujourd'hui très rare, du Traité des vérités premières, destinée « à servir d'appendice » au t. n de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, et portant ce titre : La doctrine du sens commun, ou Traité des premières vérités et de la source de nos jugements, par le P. B. D. L. C. D. J. Ouvrage qui contient le développement primitif du principe de l'autorité générale adopté par M. de La Mennais, comme l'unique fondement de la certitude, Avignon, 1822, l'éditeur lamennaisien a-t-il eu soin de supprimer le passage où le P. Buffier déclare que le sens commun est une règle de certitude, non pour toute espèce de vérité, mais uniquement dans les choses dont la connaissance est parfaitement à la portée des hommes qui en rendent témoignage. Cf. Sommervogel, Bibliothèque de la Ciede Jésus, t. Il, col. 355. C'était dénoncer au mieux la disparité des systèmes.

3° Traités de morale ou d'esthétique. — Le P. Buffier s'est essayé en outre à résoudre diverses questions morales, sociales ou esthétiques dans des traités fort en vogue à son époque : Traité de la société civile, et du moyen de se rendre heureux, en contribuant au bonheur des personnes avec qui l'on vit, Paris, 1726; cf. Journal des savants, 1726, p. 491-497; Mémoires de Trévoux, 1726, p. 1038-1070; Mercure, février 1726, p. 334-340; Traitez philosophiques et pratiques d'éloquence et de poésie, Paris, 1728; cf. Journal des savants, 1728, p. 500- 509, 565-568; Mémoires de Trévoux, 1728, p. 1717-1730; 1729, p. 2043-2052 ; Cours de sciences sur des principes nouveaux et simples, pour former le langage, l'esprit et le cœur, dans l'usage ot^dinaire de la vie, Paris, 1722. Ce volume contient une partie des ouvrages du P. Buflier cités précédemment, avec des Eclaircissements, des Discours sur l'étude et la méthode des sciences, des Dissertations... sur la nature, l'art, les règles et les beautés de la musique, le change, l'équité. Cf. Mémoires de Trévoux, 1730, p. 818-834; 1732, p. 1291-1309, 1C82- 1706; Journal des savants, 1732, p. 295-304; Journal de Verdun, novembre 1737, p. 350-357; Suppl. ad nova •actaeruditor.,t. il, p. 60-65. Des pages entières du Couru des sciences ont été insérées dans {'Encyclopédie, sans que l'auteur y soit jamais nommé. Cf. Tabaraud, dans la Biographie universelle, art. Buffier.

Comme pédagogue, Buffier mériterait d'être tiré de l'oubli. Dans le Cours des sciences, il est sur bien des points le précurseur de Condillac; il recommande spécialement l'étude de l'histoire et de la géographie, sciences auxquelles il applique les règles de sa mnémotechnie, telles qu'on les trouve exposées dans la Pratique de la mémoire artificielle..., Paris, 1701. Il publia aussi un Mémoire sur la réforme d'une nouvelle orthographe, dans les Mémoires de Trévoux, 1707, p. 1259- 1266; 1719, p. 1325-1330.

RUFFIER — BULGARIE

Dansions ces écrits on retrouve la sagesse aimable do celui qui avait doucement Unie de ramener la philosophie de son temps à la philosophie du bon sens.

Outrelcs auteurs déjà cités, Mercure de France, septembre 1724, p. 1949-1955; février 1725, p. 278-289; juillet 1725, p. 1530-1533; Voltaire, Catalogue ite écrivains du siècle de L<,uts XIV, dans les Œuvres complètes, Paris, 1878, t. xiv, p. 48; d'Alembert, préface du 3' vol. de l'Encyclopédie ; Destutt de Tracy, Éléments dHdéologie, part. III', Logique, Discours préliminaire, Paris, 1804; Bigaiilt, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Paris, 1856, p. 434 sq. ; Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, 1868, t. i, p. 587 sq. ; Compayré, Histoire des doctrines de l'éducation, Paris, 1885, t. h, p. 147 sq. ; Sommervogel, Bibliothèque de la C" de Jésus, t. n, col. 349-358; Hurter, Nomenclator lUerarius, 1893, t. m, col. 1050-1051.

P. Bernard.

BUGLIO Louis, né à Palerme ou Mineo (Sicile), le 26 janvier 1G06, entra dans la Compagnie de Jésus le 29 janvier 1622; après avoir professé au Collège romain, il demanda la mission de Chine, où il arriva en 1637. 11 prêcha d'abord la foi dans la province de Se-tchuen ; quand les Tartares Mandchoux conquirent la Chine, le P. Buglio, avec son collègue le P. de Magalhaens, lut fait prisonnier par un des chefs des envahisseurs et conduit ù Pékin (1648). On ne lui permit plus d'en sortir, mais, après un an ou deux de captivité, il put reprendre son apostolat dans la capitale et même bâtir une nouvelle église, appelée depuis Tong-tang, « église orientale, » pour la distinguer de la première église chrétienne, ouverte par le P. Scball en 1650 et qu'on appela Si-tang, « église occidentale. » Il eut une large part des souffrances de la persécution qui sévit contre les missionnaires et les chrétiens, durant la minorité de l'empereur Kang-hi ; la période la plus brillante de la mission de Chine était commencée, quand il mourut à Pékin, le 7 octobre 1682, après 46 ans d'apostolat. L'épitaphe inscrite sur son tombeau, sans doute par le P. Verbiest, atteste qu'au milieu des difficultés de tout genre contre lesquelles il eut à lutter presque sans trêve, [« dans la captivité, les privations, la nudité, les cachots, les chaînes, les blessures, les périls de mort, toujours semblable à lui-même, il poursuivit intrépidement sa carrière et la termina encore plein de l'ardeur avec laquelle il l'avait commencée. » Le P. Buglio parlait parfaitement et écrivait facilement le chinois; il est un des missionnaires qui ont le plus composé en cette langue. On trouvera les titres de ses nombreux ouvrages dans De Backer et Sommervogel ; presque tous ont pour but l'exposition ou la défense de la religion. Sa réfutation du libelle publié par l'astronome mahométan Yangkouang-sien contre le christianisme et les missionnaires a encore élé rééditée en 1847, à Chang-hai. Catalugus librorum venalium in orpltanotvophio Ton-sai-vai prope Chang-hai, 1876, p. 13. Il faut relever aussi, à titre spécial, sa traduction de la Somme de saint Thomas, l,e et IIIe parties, destinée, de même que sa Morale, à l'instruction du clergé indigène chinois. C'est également pour l'usage de ce clergé que le P. Buglio avait traduit en chinois le Missel romain, imprimé auetoritate Pauli V, P. M., à Pékin, en 1670, ainsi que le Bréviaire et le Rituel, imprimés aussi à Pékin en 1674 et 1675. Ces derniers travaux se rattachent au dessein d'introduire la langue chinoise dans la liturgie et l'administration des sacrements, au moins en faveur des prêtres indigènes. Dès le début de l'apostolat des jésuites en Chine, ces missionnaires, qu'on a parfois accusés d'antipathie systématique contre la création des clergés indigènes, non seulement songeaient à s'associer des Chinois dans le sacerdoce et le saint ministère, mais encore, pour faciliter le recrutement des prêtres indigènes, avaient osé concevoir ce hardi dessein d'une liturgie spéciale, lit, ce qui n'est pas moins remarquable, le saint-siège avait approuve'' leurs vues. Kn effet, sur le mémorial présente par eux à Paul V et

examiné par son ordre dans une congrégation spéciale de cardinaux du Saint-Office parmi lesquels se trouvait Bellarmin, le pape accordait, le 26 mars 1615, aux missionnaires la permission de traduire la sainte Iiilile dans la langue des lettrés, c'est-à-dire en langue mandarine, et aux Chinois qui seraient régulièrement ordonnés prêtres, la faculté de faire en la même langue toutes les fonctions de la liturgie et de l'administration des sacrements. On peut lire les raisons qui avaient motivé cette libérale concession dans une intéressante digression des Acla sanclorum, t. xm, Propylœum ad 7 tomos maii. PavaUpomcna, diss. XLVIII : Quibus ralionibus molus Paalus indulserit lingua Sinensi cruditorum communi per indigenas sacerdoles celebrari sacra. On y verra aussi quels obstacles avaient empêché d'utiliser cette permission, jusqu'au moment où le P. Philippe Couplet était envoyé à Borne comme procureur des missionnaires jésuites de Chine, surtout pour en demander le renouvellement ou la confirmation (1681). Le célèbre P. Verbiest, alors vice-provincial (supérieur) de la mission et son principal appui près de la cour de Pékin, avait particulièrement à cœur la création du clergé indigène, aussi bien que l'introduction du chinois dans la liturgie, les deux choses lui paraissant indispensables au progrès et à la stabilité du christianisme dans le Céleste empire. Les démarches du P. Couplet, n'aboutirent point, et la langue chinoise n'a pas encore fait son entrée dans la liturgie catholique.

De Backer et Sommervogel, Bibliothèque de la C" de Jésus, t. il, col. 363-366; Acta sanctorum, loc. cit. ; [L. Delplace, S. J..] Synopsis actorum S. Sedis in cotisa Societatis Jesu, n. 162, Louvain, 1895; II. Cordier, Bibliotheca Sinica, Paris, 1881, t. i, col. 514-515; Grande encyclopédie, Paris, t. vm, p. 384; Relations de la mission de Chine, par les PP. Intorcetta, Grcslon, de Magalhaens, etc. ; Notes manuscrites des PP. Pfister et Colombel sur ['Histoire de la mission de Chine. Sur le projet de liturgie en chinois, voir Benoit XIV, De sucrificio missx, 1. II, c. Il, n. 13.

Jos. Crucker.

BULGARES, hérétiques. Voir Albigeois, t. I,

col. 677, et Bogohiles, col. 926-930.

BULGARIE. — I. Avant les Bulgares; la question de lTllyricum. II. Invasion des Bulgares; leur conversion, 865. III. Hésitations entre Borne et Constantinople, 8G6- 921. IV. Vicissitudes du premier patriarcat bulgare, 921- 1019. V. L'archevêché gréco-bulgare d'Ocbrida, 10^0- 1393. VI. Le patriarcat bulgare de Tirnovo, 1204-1393. Vil. Le patriarcat gréco-bulgare d'Ocbrida, 1393-1767. V1I1. Liste des patriarches d'Ocbrida. IX. L'Eglise bulgare sous la domination phanariote, 1767-1860. X. Le conllit gréco-bulgare. Création de l'exarchat, 1860-187:2. XI. La période contemporaine, 1872-1903. XII. Organisation intérieure de l'exarchat. XIII. Statistiques religieuses. XIV. L'Église bulgare uniate, 1860-1903. XV. L'Kglise latine en Bulgarie.

I. Avant les Bulgares; la question de l'Illyricbm. — L'Église bulgare occupe actuellement la partie de la péninsule balkanique, que l'on désignait autrefois sous les noms de Mésie, Thrace et Macédoine. Divisée en trois tronçons principaux, puisqu'elle est comprise à la lois dans la principauté de la Bulgarie, vassale de la Porte, dans la province autonome de la Houmélie orientale et dans les provinces delà Turquie d'Europe, elle a, de tout temps, suivi les variations politiques de son peuple, agrandi ou restreint ses frontières, selon la bonne ou la mauvaise fortune de l'Étal bulgare, prospéré ou même cessé d'être, suivant que les Bulgares développaient leur empire ou perdaient leur indépendance. Sous le nom que nous lui donnons aujourd'hui, l'Église bulgare naquit seulement vers l'année 865, bien qu'elle remonte au moins jusqu'au v siècle par les peuplades slaves qui forment la majorité de sa population et que, par les tribus thraco-illyriennes, produit autochtone du

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vieux sol, elle se rattache aisément aux premières conquêtes du christianisme. Aussi, sans vouloir raconter les missions de saint Paul et de ses disciples, ni entrer dans des considérations ethnographiques par trop étrangères à notre sujet, convient-il, néanmoins, d'exposer en deux mots la situation politique et religieuse de celte contrée durant les huit premiers siècles de notre ère, afin de hien comprendre les rivalités et les luttes d'iniluence qui s'établirent entre Rome et Constantinople, au sujet de la juridiction ecclésiastique, dès le berceau même de l'Église bulgare.

Les Thraco-llly riens , les plus anciens habitants connus de toute cette région, constituaient deux branches, dont l'une, orientale, se composait surtout de Macédoniens et de Thraces, et l'autre, occidentale, comprenait les Ulyriens et les Épirotes. Après avoir conquis une bonne partie de l'Asie avec Alexandre le Grand et disputé avec Pyrrhus l'empire du monde à la république romaine, ces peuples frères furent définitivement vaincus par les armes de Rome. Dès le n« siècle avant J.-C, la Macédoine était une province romaine, la Mésie en Tant) de notre ère, la Thrace en l'an 46. la Dacie en l'an 108.

Romanisées de bonne heure et converties presque immédiatement au christianisme — la dernière tribu thrace, les Basses, fut convertie vers l'an 400 — ces populations se virent aussi de bonne heure forcées d'admettre sur leur territoire un peuple, qui leur était étranger par sa langue et par ses mœurs et qui devait rapidement leur enlever la prépondérance. Dès les conquêtes de Trajan en Dacie — la Transylvanie et la Moldo- Valachie actuelles — les Slaves semblent établis dans cette province. Vers la fin du IIe siècle, ils se rapprochent du Danube; plus tard, à la suite de plusieurs victoires remportées sur eux par les empereurs Carus, Dioclétien et Galère, une de leurs tribus, les Carpi, qui a donné son nom aux Carpathes, est transplantée tout entière sur la rive droite du fleuve, en Mésie et en Thrace. C'est là le premier jalon de la colonisation slave dans la péninsule balkanique. Au début du Ve siècle, nous trouvons bon nombre de Slaves parmi les hauts dignitaires de l'empire grec et, au vie siècle, deux slaves d'Uskub, Justin Ier et son neveu Justinien, assis sur le trône de Byzance. Mais l'émigration décisive se produisit à la fin du ve siècle, ayant son point de départ dans la Transylvanie. Deux peuples slaves en sortirent : les Antes, qui disparurent bientôt, et les Slovènes, dont le nom s'appliqua depuis à l'ensemble de la race. Au \"iie siècle, les Slaves avaient déjà assiégé Thessalonique quatre lois, Constantinople une fois en 626; ils formaient presque toute la population des provinces de Scythie, Mésie, Dacie, Dardanie, Macédoine, Épire et d'une partie de la Thrace, régions que les Grecs prirent l'habitude de désigner sous le nom générique de Sclavinia. En 688, Justinien II transportait en Asie 30 000 Slaves de Macédoine et, lorsque la peste décima en 747 la Grèce et le Péloponèse, ils se multiplièrent à tel point dans ces deux provinces que l'empereur Constantin Porphyrogénète a fait cet aveu effrayant pour la cause de l'hellénisme : tout le pays devint slave. Cependant, malgré ces invasions successives et malgré leur supériorité numérique sur leurs voisins thraces, grecs et valaques, les Slaves ne constituaient pas encore une nation bien déterminée. Émiettés en tribus multiples, ils auraient été vite décimés clans les guerres civiles, si un peuple, étranger par sa race et sa patrie d'origine, les Bulgares, n'était venu réunir en un seul faisceau toutes ces forces éparses et former un seul corps politique définitif.

Sur les invasions et les colonies slaves, voir A. Rambaud , L'empire grec au. x' siècle, Constantin Porphyrogénète, in-8% Paris, -1870, p. 2)9-240; C. Jirecek, Geschiclite der Bulgaren, in-8% Prague. 1876, p. 53-216; H. Gelzer, Die dnesis eîer byzantinis- .chen Themenver/assung, in-8", Leipzig, 1899, p. 42-64.

Divisés au sujet des visées politiques, les Thraco-Illyriens et les Slaves ne l'étaient pas moins au point de vue administratif et ecclésiastique. Lors de la réorganisation de l'empire faite par Dioclétien et Constantin le Grand, nous trouvons dans la vaste région qui nous occupe deux grands centres de gouvernement : le diocèse de Thrace, qui comprenait les six provinces d'Europe, Rhodope, Thrace au sens strict, Hémimont, Scythie et Mésie inférieure, et la préfecture d'ilbjrie orientale, qui comprenait elle-même les provinces d'Achaïe, Thessalie, Crète, Macédoine. Vieille et Nouvelle Epire, Dacie ripuaire et Dacie méditerranéenne, Dardanie, Prévalitane, Mésie supérieure et Pannonie. De ces deux grands centres administratifs, le premier, le diocèse de Thrace, échut à l'empire d'Orient, tandis que, au point de vue ecclésiastique, il obéissait à l'exarque d'IIéraclée, et depuis le concile œcuménique de 381, à l'évêque de Constantinople. 11 n'en était pas ainsi de l'Illyrie orientale. Cette vaste préfecture fut comprise dans le lot de l'empire d'Occident jusqu'en l'année 389, où Gratien la céda à son collègue Théoclose. Cette cession bénévole de l'empereur Gratien fut le point de départ d'un grave conflit religieux qui éclata entre Rome et Constantinople. Tant que l'Illyrie orientale avait dépendu de l'empire d'Occident, les Byzantins n'avaient pas trouvé mauvais que ses évêques acceptassent la juridiction du patriarche occidental, c'est-à-dire de l'évêque de Rome; mais du jo'ur où Byzance exerça sur elle la suprématie politique, elle réclama également la suprématie religieuse. Et comme, pour des raisons faciles à concevoir, les empereurs grecs appuyaient de toute leur autorité les tendances centralisatrices des évêques de leur capitale, ceux-ci entrèrent aussitôt en lutte ouverte avec les papes. Pour sauvegarder les droits menacés du saintsiège, saint Darnase ou saint Sirice institua vers l'an 380 le vicariat apostolique de Thessalonique, avec pouvoir pour cette métropole d'informer sur les affaires ecclésiastiques delTllyricum et d'en décider, en lieu et place du pape.

Ce vicariat apostolique fonctionna sans trop d'opposition jusqu'en 484, où le métropolitain de Thessalonique acquiesça au schisme d'Acace, entraînant dans sa chute la majorité de ses suffragants. Lorsque l'union fut rétablie en 519, les papes recouvrèrent du coup leurs anciens privilèges. Ils existaient encore sous Justinien, puisque cet empereur s'entendit avec les papes Agapit et Vigile, pour dédoirbler la juridiction supérieure de l'Illyricum et créer, au profit de Justinia)ia prima ou Uskub, sa ville natale, un grand diocèse, qui embrassait les provinces de Dacie ripuaire et Dacie méditerranéenne, Prévalitane, Mésie supérieure, Dardanie, Pannonie et Macédoine deuxième, relevant jusque-là de Thessalonique. Novelle xi du 14 avril 535 et Novelle cxxxi du 18 mars 545. Saint Grégoire le Grand, 590-60i, n'écrivit pas moins de 21 lettres relatives à lTllyricum oriental et qui, toutes, démontrent sans doute possible que le pape était le vrai patriarche de ces provinces. Au cours du VIIe siècle, nous rencontrons fréquemment des exemples de haute juridiction métropolitaine, que les évêques de Rome exercent sur cette contrée. Ce n'est qu'avec l'inauguration de la querelle iconoclaste, à la suite des démêlés politiques et religieux entre le pape Grégoire II et le basileus Léun l'Isaurien, 731, que lTllyricum oriental fut rattaché officiellement au siège de Constantinople. Sans doute, les papes protestèrent avec énergie, chaque fois que l'occasion s'offrit de le faire, contre cette usurpation, mais cjue pouvaient-ils au milieu des luttes iconoclastes, qui ensanglantèrent presque tout le vme siècle et la première moitié du IXe? Des intérêts autrement graves réclamaient leur intervention en Orient et, d'ailleurs, à quoi bon chercher à l'imposer, puisque les Byzantins euxmêmes s'étaient laissé exclure de presque toutes ces

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provinces par des barbares païens, qui ne souffraient aucune immixtion de l'étranger? Mieux valait garder le silence, en attendant que l'heure de la providence sonnât et que les farouches descendants d'Asparouch se fissent les humbles disciples de Jésus-Christ.

Sur la question de l'Illyricum, voir L. Duchesne, L'Illyricum ecclésiastique, dans la Byzantinische Zeitschrift, t. i (1892), p. 531-550; la réponse de Th. Mommssen, dans Neues Archiv der Gesellschaft fur altère deutsche Geschichte, t. xix (1894)! p. 4It3-'i35, et la réplique de Duchesne dans les Églises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 229-279. Voir aussi G. Jirecek, Das christliche Elément in der topographischen Nomenclatur der Balkanlànder, dans les Sitzungsbericlite der liais. Akademie der Wissenscliaften in Wien, t. cxxxvi; tirage à part,in-8°, Vienne,

II. Invasion des Bulgares; leur conversion, 865. — Dès le ve et le VIe siècle de notre ère, et surtout dans la première moitié du vne, une puissante tribu, d'origine turque, d'après les uns, finnoise, d'après les autres, la tribu des Bulgares, occupait le pays compris entre le Don et la Volga. A la mort de son chef Koubrat ou Kourt, sous Constantin Pogonat, 668-685, la nation se fractionna en cinq groupes principaux, commandés chacun par l'un des (ils du défunt. Deux de ces hordes restèrent dans leur pays d'origine avec les deux aines et fondèrent, entre la Volga et la Kama, un vaste royaume, connu au moyen âge sous le nom de Grande-Bulgarie ou de Bulgarie-Noire. Ces Bulgares embrassèrent l'islamisme vers 922; leur empire fut détruit au XIIIe siècle par les Tatares. Deux autres tribus, commandées par les deux plus jeunes fils de Koubrat, s'établirent, l'une dans la Hongrie, l'autre dans l'Italie méridionale; la cinquième, enfin, sous les ordres d'Asparouch, se dirigea vers les embouchures du Danube, occupa la Bessarabie et, de là, fit des incursions en Mésieeten Thrace, 66'J. Vers la lin du vu» siècle, ce dernier groupe de Bulgares avait ravi à l'empire byzantin la Dobroùdja moderne, sur la rive droite du Danube, puis envahi toute la région littorale jusqu'au Balkan. Pour conserver la Thrace et leurs possessions de Macédoine, les Grecs conclurent un traité avec eux et, moyennant un tribut annuel assez élevé, ils vécurent en bons termes avec leurs voisins. Mais, comme les nouveaux venus étaient et sont encore éminemment positifs, dès que le remboursement de l'impôt se faisait par trop attendre, les hostilités recommençaient. C'est ainsi que tout le vme siècle et les vingt premières années du ixe furent remplies de luttes sanglantes, tantôt au profit des Bulgares et tantôt à leur défaveur, mais qui se terminèrent par la défaite et l'humiliation des Byzantins. En 811, le basileus grec Nicéphore était vaincu et tué par Kroum et son crâne évidé servait de coupe royale aux orgies de son adversaire; en 813, le farouche conquérant s'avançait jusque sous les murs de Constantinople et là, devant la Porte Dorée, au grand scandale des dévots byzantins, il immolait à ses dieux des victimes humaines.

Peu à peu, par suite de nouvelles victoires sur les Grecs ou grâce à leur esprit de prosélytisme, les Bulgares, dont le nombre était plutôt restreint, attirèrent à eux et réunirent sous leur domination toutes les tribus slaves, qui firent dorénavant cause commune avec eux. Ainsi, en 811, les grands de la nation slave buvaient, à la suite de Kroum, dans le crâne de l'empereur Nicéphore; ainsi encore, dès cette époque, le roi bulgare s'intitule prince des Slaves et des Bulgares. Il se produisit donc alors, dans la péninsule balkanique, le même phénomène que l'on avait constaté en Gaule aux v° et VIe siècles. Les Bulgares de Kroum et de ses successeurs y jouèrent le même rôle que les Francs de Clovis et de ses héritiers dans notre pays. Au contact des vaincus, supérieurs en nombre et en civilisation, les vainqueurs perdirent leur nationalité, leur idiome et leur religion, mais, en retour, ils donnèrent leur nom

— et pour toujours — à l'amalgame ethnographique. Les successeurs immédiats de Kroum se désistèrent de sa politique aggressive à l'endroit des Grecs et tournèrent plutôt leurs ellbrts du côté des Francs et des Serbes. Boris, qui monta sur le trône vers 852, reprit la lutte contre Byzance, tout en continuant à guerroyer contre les Francs, les Serbes et les Croates. Déjà maître de la Boumanie actuelle et de la Transylvanie, il put encore s'emparer, d'un côté, du pays s'étendant jusqu'à l'Ibar, et de l'autre, de la Macédoine septentrionale y compris Ochrida, ainsi que d'une portion du littoral de la mer Noire, au sud des Balkans.

L'unité politique de la péninsule s'était faite sous le drapeau bulgare, elle allait être consacrée par l'unité religieuse. Avant la conversion et le baptême de Boris, que l'on peut comparer au baptême de Clovis à Beims, nous n'avons que peu de renseignements sur la diffusion du christianisme chez les Bulgares. Il est probable toutefois, malgré le silence de l'histoire, que le voisinage des Grecs, des Francs, des Serbes et des Slaves, presque tous chrétiens, ne fut pas sans exercer une salutaire inlluence sur l'esprit grossier de ces barbares. En 777, un de leurs rois, Cérig ou Télérig, s'enfuyait à Byzance, y recevait le baptême et le titre de patrice. Dans la Mésie inférieure, la Dobroùdja moderne, premier séjour des Bulgares sur la rive droite du Danube, ceux-ci rencontrèrent des églises et des prêtres, grecs ou slaves. Les campagnes heureuses de Kroum furent suivies d'ordinaire, de transplantations de captifs, qui amenèrent dans le royaume une foule de prisonniers chrétiens, grecs, slaves ou valaques, évêques, prêtres ou simples fidèles, mais tous ardents propagateurs de l'Évangile. A'ainement le roi Omortag, pour parer au danger qui menaçait le culte national, mettait à mort, vers l'an 818, l'évêque d'Andrinople avec trois autres prélats et 374 chrétiens, la religion du Christ s'infiltrait insensiblement, même parmi la dynastie d'Asparouch, puisque, au dire de Théophylacte d'Ochrida, le roi Malomir, prédécesseur de Boris, aurait embrassé la foi de Jésus-Christ.

Cependant, si glorieuses que fussent ces conquêtes, elles n'auraient pas réussi probablement à entamer la nation, si un prince valeureux n'avait lui-même donné l'exemple, en entraînant à sa suite les adorateurs des faux dieux. A vrai dire, nous sommes encore assez mal fixés sur les causes qui déterminèrent une démarche aussi hardie et poussèrent le roi Boris à recevoir le baptême. On a parlé d'une sœur du roi bulgare, prisonnière à Byzance, et qui, de retour chez les siens, leur aurait inculqué les premières notions du christianisme, mais le tait ne paraît avoir que la portée d'une simple légende. On a même cité le nom d'un moine, Méthode, peintre habile, dont un tableau du jugement dernier aurait décidé la conversion du prince, et l'on a vu dans ce personnage saint Méthode, le frère de saint Cyrille; mais, d'après Syméon Métaphraste, qui, le premier, rapporte ce récit, ceci eut lieu après le baptême de Boris, et le moine Méthode n'était qu'un peintre vulgaire de son métier. 11 est, d'ailleurs, prouvé aujourd'hui que les deux frères Cyrille et Méthode ne sont pour rien dans la conversion des Bulgares et qu'on doit attribur à leurs premiers disciples la juste popularité, dont ces deux apôtres des Moraves jouissent en Bulgarie.

Goloubinski, Précis d'histoire dm Églises orthodoxes, bulgare, serbe et roumaine (en russe), in-8", Moscou, 1871, p. 22- 27,225-249; G. Jirecek, op. cit., p. 150-160; !.. Léger, Cyrille et Méthode, ln-8*, Paris, 186s, p. 87-91; A. Lapôtre, Le pape Jean VIII. in-8*, Paris, 1895, p. 100-106. Voir surtout dans Geschichte der byzantinischeti Litteratur do Knmibacher, 2" édit., p. 1001, 1002, la bibliographie concernant les saints Cyrille et Méthode.

La conversion de Boris est due, sans doute, à des

BULGARIE

motifs presque uniquement politiques : « Les Slaves de la Moravie, qui touchaient aux limites septentrionales des possessions bulgares, venaient d'embrasser le christianisme, convertis par Cyrille et Méthode ; Boris, que ses conquêtes avaient rendu voisin des Francs, se trouvait entouré d'États chrétiens. Il crut donc utile à ses intérêts de recevoir aussi le baptême. A la suite d'une campagne victorieuse contre l'empereur Michel III, il lui offrit la paix à des conditions peu onéreuses et profita de cette circonstance pour faire profession de la foi chrétienne. L'empereur lui servit de parrain et le nom de Michel fut choisi par Boris comme nom de baptême. » L. Lamouche, La Bulgarie dans le passé et dans le présent, in-12, Paris, 1892, p. 62. Voir aussi C. Jirecek, op. cit., p. 154, 155; A. Lapôtre, Le pape Jean VIII, p. 49; V. Lah, De Borisio seu Michaele I, dans Archiv f'ùr Kirchenrecht, t. XL, p. 274-293; t. xi.n, p. 81-120. Conformément aux usages du temps, le souverain contraignit ses sujets à partager ses nouvelles croyances, mais ce brusque changement ne fut pas goûte de tout le monde, surtout des boyars, les chefs de la nation. Une violente insurrection éclata pour renverser Boris du trône et lui substituer un païen; elle fut étoulfée dans le sang des principaux meneurs.

La date de cet événement capital pour l'avenir de la péninsule balkanique doit se placer à la fin de 804, ou mieux dans les premiers mois de 865. En effet, dans une lettre écrite en 864, le pape saint Nicolas parle de la conversion de Boris comme d'un simple projet, P. L., t. cxix, col. 875; de môme, Hincmar écrit dans ses Annales, édit. Pertz, t. I, p. 465, à la date de 864, que l'on s'attend en Allemagne au prochain baptême du roi bulgare; enfin, dans sa fameuse lettre encyclique, P. G., t. en, col. 724, Photius déclare qu'il ne s'est pas écoulé tout à l'ait deux ans entre l'arrivée en Bulgarie des missionnaires latins, fin de l'année 866, et la conversion des Bulgares opérée par les prêtres grecs.

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