C. Sommervogel
BACON Roger. — I. Vie. IL Écrits. III. Bacon et les sciences. IV. Bacon et la correction de la Vulgate.. V. Bacon et la scolastique.
I. Vie. — Bacon naquit près d'Ilchester, dans le comté de Sommerset. Ou admet généralement que ce fut vers 1210 ou 1215. Cf. Opus majus, part. I, c. x ; Opus tertium, c. xx ; V. Cousin, Journal des savants, 1843, p. 130, 226; E. Charles, R. Bacon, sa vie, ses œuvres, su doctrine, Paris, 1861, p. 4, 5.
Issu de parents riches et puissants, qui dans la suite prirent fait et cause pour le roi d'Angleterre contre ses barons révoltés, Op. terl., c. m, il voulut, dès son jeune âge, acquérir une culture d'esprit en rapport avec son rang. A peine eut-il la connaissance des premiers élé-
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ments, postqnam didici primo alphabetum, ibid.,c. xx, qu'il se livra avec zèle à l'étude des langues et des sciences. A Oxford, d'abord, puis à Paris, rendez-vous de la jeunesse studieuse d'Angleterre, ses progrès furent rapides. Revu docteur et honoré d'une chaire à l'université de cette dernière ville, il continua avec la même passion et le même succès ses études favorites. Entre autres textes de ses leçons, il expliqua le De vegelabilibus d'Aristote, récemment traduit de l'arabe. Op. maj., part. III, c. i; Conipendium studii philosophiœ, c. vin, p. 467-468. Les langues et les sciences absorbèrent tout son temps : « Il est notoire, dira-t-il plus tard, Op. tert., c. xx, que nul n'a autant travaillé à tant de langues et de sciences ; lorsque j'étais dans une autre condition, on ne comprenait pas que j'y prisse tant de peine; j'étais pour tous un sujet d'admiration. » Il dépensa plus de 2 000 livres parisis, somme considérable pour l'époque, à l'achat d'ouvrages précieux, à des expériences, à la confection d'instruments et de tables astronomiques, et à la formation de jeunes collaborateurs. Ibid., c. xvii. Les plus hautes notabilités scientifiques d'alors, Cai.ipano de Novare, maître Nicolas, précepteur d'Amaury de Montfort, Jean de Londres, Hermann l'Allemand, Robert Grossetête, Adam de Marsch et le grand mathématicien picard, Pierre de Méharicourt, furent ses amis. Ibid., c. xi, xm, xvii.
On n'est pas d'accord sur le lieu ni sur l'année où Racon entra dans l'ordre des frères mineurs. Il est infiniment probable qu'il exécuta ce grand dessein dans un Age avancé, entre 1251 et 1257. E. Charles, op. cit., p. 21, 22. Certains auteurs placent cette heureuse décision à la suite de rapports qu'il aurait eus avec saint Bonaventure, pour lors regens Parisius : c'est à lui que le docteur séraphique aurait adressé sa lettre ad magistrum innominatum. Cf. Prosper de Martigné,Z,a scolaslique et les traditions franciscaines, Paris, 1888, p. 92 ; Hauréau, Journal des savants, décembre 1882, p. 730-731. Quoi qu'il en soit, son entrée dans un ordre qu'il voyait de près depuis longue date, mûrie d'ailleurs sous le souflle de la grâce, n'était pas un fait nouveau. D'autres docteurs anglais non moins fameux, Aymon de Faversham, Adam de Marsch et Alexandre de Halès, l'avaient précédé dans cette voie et n'avaient pas cru, ce faisant, à une « irrégularité de vie ».
Devenu franciscain, Bacon cessa bientôt d'occuper une chaire : jam a decem annis occupalionibus exterioribus sludii non vacavi, écrit-il en 1267. English historical revieiv, juillet 1897, p. 500. Sa santé maladive ne lui laissait plus autant d'activité : propter langores multos et infirmitates x'arias..., langor continuas. Ibid. Elle le contraignit même pendant deux ans à interrompre tout travail : exceptis duobus annis quibus rrcreationeni et solalium quielis sumpsi ut meliuspostea laborarem. Ibid., p. 507. Néanmoins son ardeur pour ses études préférées ne se ralentit pas : tamen postea fui ita studiosus sicut ante. Op. tert., c. xx, p. 65. Mais, hélas! il ne trouva pas l'appui et l'encouragement qu'il pouvait espérer des siens. Tant s'en faut ; car, pour mieux le contrecarrer, ses supérieurs lui donnaient incessamment d'autres occupations : affuil instancia prœlatorurn meorum quotidiana ut aliis occupationibus obedirem. English hist. rev., p. 500. En outre, urgeant avec la plus grande sévérité l'observation d'une loi de leur ordre, ils lui défendaient rigoureusement de communiquer au dehors ses écrits :prœcepto fui obligatus arclissimo ne scriptum in hoc statu a me factum communicarem. Ibid.; Op. tert., c. Il, p. 13. Au dire de Salirnbene, Chronica, Parme, 1857, p. 236, cette loi portée au chapitre général de Narbonne en 1260, cf. Conslituliones narbonenses, rubr. vi, S. Bonaventurse opéra omnia, Quaracchi, 1897, t. vin, p. 456, visait Gérard de Borgo-San-Donnino, qui publia à Paris, en 1254, l'Introduclorius in evangelium sélénium. Œuvre de circon-
stance, elle constituait une arme dangereuse dont il ('lait facile d'abuser, et il est permis de se demander si la main de fer, qui veillait à son exécution dans le couvent même d'où le scandale partit, sut toujours le faire avec prudence et discrétion. Op. tert., c. m, p. 15. Ainsi bâillonnés et, d'autre part, pleins d'une juste défiance envers des copistes dont l'indélicatesse était notoire, les auteurs, et Bacon plus qu'aucun autre, avaient tout à craindre. Mieux valait déposer la plume et attendre des jours meilleurs : et inciderem in conscientiam de transgressione prsecepti..., neglexi compositioni insistere scripturarum. Ibid., c. Il, p. 13.
Ce triste état de choses durait depuis dix ar.s quand Clément IV monla sur le trône pontifical. Il y mit fin promptement. Par lettres apostoliques en date du 22 juin 1266, il enjoignit à Bacon de lui envoyer dans le plus bref délai possible une copie très nette de l'ouvrage projeté par lui, et cela « nonobstant le précepte contraire de n'importe quel prélat, nonobstant toute constitution de son ordre ». Wadding, Annales minorum, a. 1266, n. 14 ; Marlène, Thésaurus novus anecdotorum, t. il, p. 358; Sbaralea, Bullarium franciscanum, t. m, p. 89. Bacon se met à l'œuvre, et, malgré des difficultés inouïes, Op. tert., c. m, p. 15, peut transmettre au pape son Opus majus dans les premières semaines de 1267. Désormais libre de toute entrave, impedimentorum remédia priorum nactus, ibid., p. 5, il lui fait parvenir YOpus minus dans la même année. L'Opus tertium suit de près. Jusque vers 1277, il continue de la sorte à déverser les trésors de science accumulés pendant toute une vie d'opiniâtre labeur. La protection dont le chef suprême de l'Église l'avait honoré, la foi au triomphe final de ses vues scientifiques l'engageaient à poursuivre sans relâche.
Mais on ne bat pas en brèche impunément les idées courantes de tout son siècle. Une puissante réaction se coalisa, parait-il, et ne se donna de repos qu'après avoir obtenu de Jérôme d'Ascoli, ministre général des frères mineurs, une sentence de réprobation et d'interdiction contre une doctrine qu'elle croyait entachée de nouveautés suspectes et périlleuses. Ce fait, basé uniquement sur l'autorité fort contestable de la chronique des xxiv généraux, Analccla franciscana, Quaracchi, 1897, t. m, p. 460, coïnciderait et serait peut-être connexe avec la proscription de 219 thèses lancée le 7 mars 1277 par Etienne Tempier, évêque de Paris. Denifle, Chartularium univcrsilalisparisiensis,t. i, p. 543-560; d'Argentré, Colleclio judiciorunt, t. I, p. 184-285. Or, il est avéré que la censure de plusieurs de ces thèses fut obtenue par l'animosité de quelques intrigants, capilosilate quorundam paucorum, suivant l'expression de Gilles de Rome, In IV Sent., 1. II, dist. XXXII, q. n,a.3. Cf. S. Bonaventura?, Opéra omnia, Quaracchi, 1885, t. il, p. 30, 778 ; Denifle, op. cit., p. 556 ; de Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, Louvain, 1900, p. 301, 302. Les passions qui se sont agitées alors autour du nom et des écrits de Bacon trouvent encore aujourd'hui de l'écho dans quelques écrits. Cf. de Wulf, op. cit., p. 330-333 ; P. Mandonnet, Siger de Brabant, Fribourg, 1899, p. cclx-cclxii. Au reste, l'emprisonnement de quatorze ans que d'aucuns lui font, subir est une pure fable, puisqu'il ne repose sur rien. Jusqu'à la fin de ses jours, Bacon resta fidèle à lui-même, à ses principes et à ses promesses. Cf. English hist. rev., loc. cit., p. 509. Vieillard octogénaire, il formulera en 1292, dans le Conipendium studii theologise, le dernier mot de sa pensée sur l'ensemble des questions qui l'absorbèrent durant sa longue existence. E. Charles, «p. cit., p. 307. Suivant S. Jebb, Op. maj., Venise, 1750, p. xvii, il mourut à Oxford, le 11 juin 1294.
II. Écrits. — 1° Avant 1261. — On connaît peu de chose des travaux de Bacon antérieurs à cette date. Professeur, il avait beaucoup écrit, mais dans un but
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plutôt pédagogique, multa in alio Statu cçuscripseram propter juvenum rudimenta. English hist. rev.,loc. cit., p. 500. A cette période il convient de faire remonter ses commentaires sur divers ouvrages d'Aristote. notamment sur la physique et la métaphysique, V. Cousin, op. cit., août 1818, et peut-être aussi le court traite De mirabili potestate artis et naturœ, Paris, 1542; Oxford, 1604; Hambourg, 1613; Londres, 1859. Depuis 1256- 1257, époque où' il cesse d'enseigner, il ne composa rien, sauf quelques petits chapitres écrits çà et là pour des amis: a decem annis... nihtt eomposui nisi quod aligna capitula nunc de una scienlia, nunc de alia ad instanciam amicorum aliquandomore transitorio compilait. English hist. rev., ibid.; Op. tert., c. il, p. 13. E. Charles, op. cit., p. 78, croit pouvoir attribuer à l'année 1263 l'opuscule inédit intitulé Computus naluralium ; dans ce livre, Bacon cite un autre opuscule De termina pascali où il a cherché précédemment à fixer la célébration de la Pâque. Mais tout cela est peu ou rien à ses yeux. Lui-même, en 1267, avoue qu'il n'a pas encore publié d'ouvrage complet sur l'une ou l'autre partie de la philosophie : nec in primo statu nec in secundo alicujus partis philosophie scripturam edidi complétant. English hist.rev., ibid.
2° Opus majus. — Bacon mit six mois à la composition de cet ouvrage. Il l'adressa au pape en 1267, après la fête de l'Epiphanie, English hist. rev., ibid., p. 501, par l'entremise de son disciple de prédilection, Jean de Paris. — L'ouvrage est divisé en sept parties : la première traite des causes de nos erreurs et des obstacles contraires à la découverte et à la propagation de la vérité' ; la seconde établit les rapports de dépendance et d'intime union de la philosophie et de toute science en général vis-à-vis de la théologie et de la vérité révélée ; la troisième est consacrée aux langues; la quatrième aux mathématiques; la cinquième à la perspective; la sixième à la science expérimentale, et la septième à la philosophie morale. — L'Opus majus a été édité à Londres en 1733 parles soins de SamuelJebb, à Venise en 1750 par les franciscains, à Oxford en 1897-1900 par J. II. Bridges. Toutes ces éditions sont très défectueuses. Celles de 1733 et de 1750 ont des lacunes considérables : ainsi la partie relative à la philosophie morale y est complètement omise. Cf. Op. tert., c. xxiv, xxvn, xxxi, xxxv, lxxii sq. Celle de 1897-1900 est plus complète ; elle marquerait un vrai progrès, si elle n'était pas criblée de fautes. — En juillet 1897, dom Gasquet publiait dans YEnglish liislorical review, p. 494-517, une lettre de Bacon à Clément IV, extraite du manuscrit 4086 de la Vaticane, et reproduite parles Aclaordinis tninorum, Quaracchi, janvier-août 1898. Au jugement du docte bénédictin, cette magnifique lettre accompagnait l'envoi de YOpus majus, dont elle est la préface naturelle et réelle. Cf. .1. 11. Bridges, The « Opus majus », t. m, p. 1,4,10,12,25, 26, 39.
3° 0]tus minus. — Cet ouvrage est perdu en grande partie. On n'en connaît que des fragments édités par J. S. Brewer : Fr. It. limon opéra quœdam hactenusinedila, Londres, 1859, p. 313-389. Dans la pensée (h' son auteur, c'est YOpus majus repris en seconde main, abrégé, retouché, développé. <>p. tert., c. i, xxi, xxn. Il y comble certaines lacunes dues à l'oubli, à la presse, aux difficultés. L'alchimie spéculative et pratique forme une des parties neuves, ibid., c.xn ; les sept péchés commis dans l'étude de la théologie, dont Humphred Hod) lit connaître quelques passages importants dans son livre De Bibliorv/m textibus originalibus, Oxford, 1705, j). 419 sq., eu contiennent une autre. Il y avait aussi un traité Decœlestibus, qui devait ressembler beaucoup, si cen'estpas lui, au morceau posi locorum descriptionem inséré dans VOpus majus à la lin des mathématiques. Cf. Op. tert., c. xxvi, p. 5, (i, 25, 31, 33, 3". il, 12, 52, 67, 08, 93,91, 100, 101, 135, 199, 265, 304,309.
4° Ojius tertium. — Ce précieux écrit, dont la publication en 75 chapitres a été faite de même par .1. S. Brewer, op. cit., p. 3-310, nous est parvenu incomplet et fruste comme le précédent. Il est clair qu'au moins une bonne moitié de l'ouvrage manque. Ici encore Bacon revient sur les questions étudiées déjà. Plus il les approfondit, plus elles prennent de l'étendue et de la clarté dans son esprit. Il résume les unes, élargit les autres, donne à toutes une plus grande précision. Il aborde parfois les sujets les plus ardus de la métaphysique, auxquels il s'efforce de donner le fini de la rédaction après les avoir longuement médités. Pour tout dire, YOpus tertium est l'abrégé, le commentaire, le complément de l'0/)ns majus et de YOpus minus. Dans les 21 premiers chapitres, on trouve d'amples renseignements sur la situation et les travaux de l'écrivain. Avec les indications multiples contenues dans ce livre et dans la lettre publiée par dom Gasquet, il serait relativement facile de donner une édition critique et définitive de VOpus majus.
5° Scriptum principale. — Cependant ces trois ouvrages, quelque importants qu'ils soient, n'étaient dans l'intention de l'infatigable docteur que le canevas, l'esquisse, le programme, la persuasio prœambula d'un autre ouvrage bien plus vaste, où il étudierait en autant de traités spéciaux chacune des parties de la science. 11 est assez malaisé de savoir s'il put mener à bonne fin cette encyclopédie. D'après les bribes qui en ont été publiées, voici quelle devait en être la physionomie générale. Bacon divisait l'ouvrage en quatre volumes: le premier embrassait la grammaire suivant les diverses langues nécessaires aux Latins et la logique; le second joignait aux communia matliemalicœ des traités sur l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; le troisième comprenait avec les communia naluralium d'autres traités sur la perspective, l'astrologie, la science des corps graves et légers, l'alchimie, l'agriculture, la médecine, la science expérimentale; enfin, le quatrième était consacré à la métaphysique et à la philosophie morale. Cf. Opus majus, Venise, 1750, p. xvi; Brewer, op. cit., p. l-li, c; E.Charles, op. cit., p. 370-374. Il semble que le traité d'ailleurs assez mal intitulé De multiplicalione specierum, ajouté aux trois éditions de YOpus majus, faisait primitivement partie de cette œuvre monumentale. Cf. J. H. Bridges, The « Opus majus », t. ii, p. 408, 421, 465, 509; t. m, p. 183-185.
6° Compendium sludii philosophiez. — Publié par Brewer, op. cit., p. 393-519, le Compendium fut composé sous le pontificat de Grégoire X (1271-1276). Cf. ibid., c. ut, p. 414. De nouveau Bacon y étudie les causes de l'ignorance humaine, les motifs d'acquérir la connaissance des langues; on y trouve également des notions de grammaire grecque. L'ouvrage est, comme les autres, malheureusement incomplet.
On attribue enfin à Bacon un Spéculum alchimim, souvent réimprimé dans les répertoires d'alchimie de 1541 à 1702, et un opuscule De retardandis senectutis accidentibus, imprimé à Oxford en 1590. L'Epistolade lande Scripturse sacra; a été publiée dans Usher, Ilisioria dogmatica de Scripturis, édit. Wharton, Londres, 1699. La grammaire grecque de Bacon a été découverte dans un manuscrit de Cambridge parle P. Nolau, directeur du collège di' Prior Pari;, et éditée par lui en 1902. Un fragment de sa grammaire hébraïque a été publié à la suite par le rabbin Ilirsch. Les bibliothèques et les archives publiques d'Italie, de France et surtout d'Angleterre, contiennent une foule de manuscrits relatifs aux œuvres île H. Bacon. Une étude comparée de ces manuscrits, suivie d'une édition faite avec soin et intelligence, pourra seule donner une idée de ses travaux et de son savoir.
III. Bacon et i i:s sciences. — 1° Philosophie. — Bien que peu nombreuses, les pages purement spéculatives de Bacon, publiées jusqu'à ce jour, suffisent cepen-
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dant à indiquer ses tendances. Elles montrent aussi que, loin d'être, en philosophie et en théologie, en retard sur le mouvement intellectuel de son siècle, il n'ignorait aucune des questions, grandes ou petites, agitées dans les écoles, et qu'il savait à l'occasion leur donner le cachet de sa personnalité. Cf. E. Charles, op. cit.
Avec la grande majorité des docteurs, franciscains ou non, du xme siècle, il est augustinien. Voilà pourquoi il adopte les célèbres théories des rationes séminales, English hist. rcv., loc. cit., p. 513, de la materia spirilualis propre à l'âme humaine et aux anges, Op. tert., c. xxxvni, p. 122-129; De multipl. spec, part. III, c. il, et de l'illumination spéciale de Dieu, Op. ma')., part. II, c. v. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. II, dist. III, part. I, a. 1, q.i; dist. VII, part. II, a. 2, q. i; dist. XII, a. 1, q. i il ; dist. XIII, a. 2, q. n; dist. XVIII, a. 1, q. m; Scot, De rerum principio, q. vu, a. 2. Avec ces mêmes docteurs il admet aussi la pluralité des formes. Op. min., p. 360-367. Cf. Prosper de Martigné, op. cit., p. 198-287.
En d'autres points il est plus indépendant. Les scolastiques admettaient comme un principe incontesté que la matière est numériquement une dans tous les êtres contingents, nna numéro in omnibus. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent.,\. II, dist. III, part. I, a. 1, q. m, scholion; dist. XII, a. 2, q. i. Bacon, désireux de forcer les maîtres à scruter la valeur et les conséquences de leurs principes, prend à partie cette assertion, qu'il qualifie d'errorpessimus in philosophia; il l'accable de ses objections et la poursuit pas à pas jusque dans ses derniers retranchements. Selon lui, la matière et la forme sont nécessairement diverses dans n'importe quel être; chacun a sa matière et sa forme propres; ce n'est point la forme qui diversifie la matière, ni la matière qui diversifie la forme: l'une et l'autre se différencient par elles-mêmes. Pour retrouver leur fonds commun respectif, il faut remonter au genus generalissimum qui, les enveloppant dans l'unité, évolue progressivement, suivant une succession hiérarchique de genres et d'espèces, jusqu'à la perfection terminale dans l'être concret et individuel. Op. maj., part. IV, dist. IV, c. vin; Op. tert., c. xxxvin, p. 120-131. Il est à remarquer combien le système métaphysique de Bacon sur la matière et la forme ressemble à celui de Scot, De rerum principio, q. vu, a. 1 ; q. vin, a. 1, 2, 3, 4, 5. Les formules changent, le fond reste identique. C'est un vrai plaisir de voir ces deux belles intelligences d'accord sur ce point. Cf. de VVulf, op. cit., n. 298, p. 313-
De nombreux docteurs faisaient del'intellectagent une faculté spéciale de l'âme requise, conjointement avec l'intellect possible, pour l'acte de la cognition. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. II, dist. XXIV, part. I, a. 2, q. n, S. Thomas, De spiritualibus creaturis, a. 9, 10; De anima, a. 2-5; Compendium theologise, c. lxxxivlxxxviii; Cont.gent., 1. II, c. lxxvi-lxxviii; Sum.theol., Ia, q. lxxix, a. 4, 5. Bacon s'élève hardiment contre ce dédoublement. Sa volonté n'est nullement, comme certains l'ont affirmé bien à tort, de prétendre que l'intelligence soit purement passive; il lui reconnaît toute son activité inhérente; il veut bien — et en cela il est pleinement suivi par Scot, De rerum principio, q.xiv, a. 2, n. 16, 17; Durand, In IV Sent., 1. I, dist. III, part. II, q. v; G. d'Occam, In IV Sent., 1. II, q. xxv, et P. Aurioli — l'appeler intellect agent lorsqu'elle passe de la puissance à l'acte : licet intellectus possibilis, dit-il, possit dici agens ab actu intelligendi. Mais là n'est pas tout entière l'exacte pensée des grands philosophes, Avicenne, Alfarabi, Alexandre, Aristote. L'intellect agent, dont ils parlaient, loin d'être l'âme ou une partie de l'âme, est une substance spirituelle distincte, séparée de nous, et unique pour tous. C'est ce que reconnaît saint Thomas, In 1 V Senl.,\. II, dist. XVII, q. il, a. 1 : « Presque tous les philosophes, dit-il, sont d'accord pour enseigner à la suite
d'Aristote, Dean ima, III, text. 19, 20, que l';ntellect agent et l'intellect possible diffèrent substantiellement. «Convaincus avec le même docteur angélique, De unitate intellectus, c.vî, que cette opinion ne parait pas offrir d'inconvénient, nitiil vidctur inconveniens sequi, les anciens scolastiques l'adoptèrent, et, lui donnant un sens chrétien, ils identifièrent l'intellect agent avec Dieu, la vraie lumière des intelligences, qui illumine tout homme venant en ce monde.. loa., i, 9. Fondée sur de bonnes raisons, satis probabiliter, S. Thomas, In IV Sent., 1. II, dist. XVII, q. n, a. 1, conforme à la vérité et à la foi. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. II, dist. XXIV, part. I, a. 2, q. iv, enseignée par Bobert Grossetête, Adam de Marsch, Guillaume d'Auvergne et tous les savants anciens, omnes sapienles antiqui, on peut dire que cette doctrine fut traditionnelle chez les premiers docteurs de la scolastique. Quand parut l'opinion contraire, l'évèque de Paris, Guillaume d'Auvergne, lui déclara la guerre et par deux fois se crut obligé d'adresser des reproches, reprobare, aux docteurs de l'université réunis en sa présence : d'où l'on voit qu'elle ne s'acclimata pas sans peine et qu'elle fut considérée dès le début comme une nouveauté et une déviation. Vainement elle essaya d'accaparer saint Augustin en faussant sa théorie sur l'exemplarisme divin et les rationes seternx. Cf. De humanœ cognilionis ratione, Quaracchi, 1883, p. 203-208. Une tentative semblable eut lieu pour Aristote. Des textes obscurs et mal traduits ne la favorisaient que trop. Bacon consacra à la réfuter deux chapitres, qui sont du plus haut intérêt pour l'histoire de la philosophie et de ses variations. Op. maj., part. II, c. v; Op. tert., c. xxm, p. 74-79. Boger Marston, Jean Peckam, Alexandre d'Alexandrie, voire même Scot, De anima, q. xm, ne pensèrent pas compromettre l'idéologie scolastique en adhérant à ses conclusions. Il est vrai, on ne parlait pas encore d'une « déteinte de l'averroïsme ». Cf. Benan, Averroès et l'averroïsme, Paris, 1852, p. 208-210; De human. cognit. ratione, p. 10, 179-482, 197-220; de Wulf, op. cit., p. 332-336; Mandonnet, Sigcr de Brabant et l'averroïsme latin au xm0 siècle, Fribourg, 1899, p. lxi, cclv-cclxii. Voir t. i, col. 2336.
Lorsqu'il étudie les questions difficiles relatives au vide, au plein, au mouvement, à l'unité du temps, Bacon soumet à une rude épreuve d'autres théories non moins chères aux philosophes d'alors. D'autre part la discussion serrée, qu'il consacre au lieu, au changement et à la durée des substances spirituelles, est remarquable à tous égards. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. 1, dist. XXXVII, part. II, a. 1-3; 1. II, dist. II, part. II, a. 2, q. i, il, ni. A ceux qui craindraient que « la scolasticité de ses idées ne sorte pas saine et sauve du crible d'un examen logique, » nous conseillerions la lecture attentive des chapitres xxxviii-lh de YOpus tertium, p. 120- 199. Bien ne peut mieux les désillusionner que ces pages vivantes, pleine de vigueur et de netteté.
Cependant Bacon, dont l'esprit positif et clairvoyant perce partout, ne voyait pas sans douleur les études, faute de bases solides, s'encombrer chaque jour de questions superflues, abstraites, hasardées souvent; négliger par contre ce qui est beau, utile, nécessaire et fécond en résultats pratiques. Op. maj., part. I, c. xn ; Op. min., p. 324 ; Op. tert., p. 31, 55 et passim : « Le monde, s'écrie-t-il,est plein de livres où foisonnent les futilités, puerilia et plebeia.» English hist. rev.,loc. cit., p. 501. « La philosophie se meurt, périt philosophia. »Op. ter'., p. 55, 34, 17. Il comprit qu'il y avait quelque chose de grand à entreprendre, et que, pour enrayer le mal.il ne lallait rien moins qu'une régénération totale. Exposer le mal, en indiquer les causes et les remèdes au chef de l'Église, tel est l'objet de cette consultation adressée à Clément IV et contenue dans YOpus majus, YOpus minus etVOpus tertium.
2° Linguistique. — C'est d'abord la connaissance des
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langues qui s'impose. « Il faut, observe Bacon. Op. tort., c. xxviii, que les Latins passent par cette porte du savoir, la première de toutes, eux surtout dont la langue dérive presque en entier des idiomes étrangers, et qui, en théologie comme en philosophie, n'ont d'autres textes de leurs cours que des livres rédigés primitivement en hébreu, en grec et en arabe. » Dans ces paroles on entrevoit déjà les deux raisons fondamentales et péremptoires de son vibrant plaidoyer.
Depuis sa jeunesse il s'était adonné aux recherches philologiques. Aussi affirmait-il à bon droit que la linguistique lui était chose facile, presque jeu d'enfant, facilis et puerilis. Il parle, en effet, du chaldéen et de l'arabe en homme instruit; outre l'anglais, le français et le latin, Conip. studii phil., c. vi, p. 433, il possède l'hébreu, mais surtout le grec. La même heureuse idée qui lui fit intercaler dans VOpus majus, part. III, c. m, l'alphabet hébreu avec sa prononciation et l'emploi des points-voyelles, lui fit aussi ajouter la prononciation du grec. Cf. Camp, studii phil., c. ix-xi, p. 41)3-518. Il rédigea une grammaire grecque,publiéeparleP.Nolau. De l'étude particulière des grammaires, arabe, chai-. déenne, hébraïque, grecque et latine, il s'élève à la théorie générale du langage. Il s'était ouvert les deux sources d'où elle découle : la comparaison positive de plusieurs idiomes, et l'analyse philosophique de l'entendement humain, l'histoire de ses facultés et de ses conceptions. 11 compare donc les vocabulaires, rapproche les syntaxes, recherche les rapports du langage et de la pensée, mesure l'influence que le caractère, les mouvements, les formes si variées du discours exercent sur les habitudes et les opinions des peuples. Il creuse des questions comme celles-ci: Quelle fut la première langue parlée? Comment Adam donna aux êtres leur nom? Comment des enfants élevés au désert se communiqueraient leurs impressions etquelle forme de langage ils emploieraient? Op. tert., c. xxvn.
Bacon n'eut pas de peine à convaincre ses contemporains des services que l'étude des langues peut rendre à la science. Indiquons brièvement ses principaux chefs de preuve : 1. Le génie d'une langue ne passe pas dans l'autre; fi est manifeste qu'on ne trouve pas dans les traductions le charme, la force, la tournure, le précis de l'original. Op. niaj., part. III, c. i. — 2. Les traductions en usage sont très fautives ; de plus, elles ont conservé beaucoup de termes primitifs qui n'avaient pas leur équivalent en latin, et chaque traducteur y met souvent du sien. Ibid. — 3. Les Pères et les commentateurs emploient dans leurs travaux une foule de mots él rangers : qui pourra les lire ? et pourtant ne sommes-nous pas les fils des saints ? ne succédons-nous pas aux savants anciens 1 1bid.,c. m. — 4. Un nombre considérable d'ouvrages de théologie et de philosophie ne sont pas encore traduits; faudra-t-il les laisser dans l'oubli et ne pas en tirer profit'.' Ibid., cil. — 5. Une correction de la Bible et des autres traductions en cours est urgente, tant les erreurs et les fautes y abondent; comment l'entreprendre? Ibid., c.iv,v. —6. L'interprétation des textes requiert de toute nécessité qu'on recoure à l'original pour enlever les ambiguïtés et dissiper les doutes. Ibid., c. vi. — 7. Il est impossible d'avoir la science du latin sans la connaissance des langues desquelles il dérive. Ibid., c. vi-x. Cf. Conip. studii plat., c. vi-vin, p. 435- Ï'.O.
Le moyen âge, le xme siècle principalement, fut l'ère des traductions, des correctoires, des commentaires, et la méthode employée dans l'enseignemenl des écoles étail l'interprétation d'un texte latin traduit de l'hébreu, du Lirec ou de l'arabe. De Wulf, <»/'• cit., n. 179, 180,
249, 252. L'étude des langues, à celle époque où elles
étaient presque complètement négligées, devait servir à l'intérêt général de l'Église et delà société, au point de
Vue de la célébration des ol'lic s, de l'administration des
sacrements, du gouvernement des chrétientés orientales, de l'apostolat des infidèles et des schismatiques enfin des relations commerciales, judiciaires et diplomatiques de peuple à peuple. Ibid., c. xi-xiv. Bien de suggestif comme le fait de saint Louis ne trouvant pas à l'université de Paris et dans tout son royaume un savant capable de déchiffrer les lettres du Soudan de Babylone et de servir d'interprète à ses envoyés. Ibid., c. XII.
Toutefois Bacon n'exigeait pas de tous les chrétiens ni au même degré la connaissance des langues. Cf. Z. Gonzalès, Hist. de la philosophie, t. Il, p. 259. Il développe seulement les grandes lignes d'un programme d'études. Loin de contenir quoi que ce soit d'exagéré ou de chimérique, ses vues sont pleines de mesure et de bon sens. Il demande aux traducteurs, aux correcteurs, aux commentateurs, aux lexicographes, une science plus approfondie du grec, de l'hébreu, de l'arabe et du chaldéen; quant aux étudiants en théologie et en philosophie, il leur suffirait de savoir lire et écrire ces mêmes langues et de les comprendre assez pour pouvoir s'en servir. Cf. Op. ma.]., part. III, c. vi; Op. tert., c. xx-xxv, p. G5, 06, 89; Comp. studii, c. vi, p. 133, 434; English Iiist. rev., loc. cit., p. 507. Ces vœux ont été pleinement justifiés. En 1311, le concile général de Vienne, tit. De magistris, s'appuyant sur des considérants qui semblent, dit E.Charles, op. cit., p. 47, empruntés à Bacon, prescrivit aux universités de Paris, d'Oxford, de Bologne, de Salamanque, l'enseignement des langues orientales.
3° Sciences naturelles. — Aux yeux de Bacon, le second moyen de régénérer les études est de leur donner des bases solides et plus objectives. Aussi s'attache-t-il à réagir contre les préjugés de son temps en démontrant la facilité, l'utilité et l'importance des sciences positives. Cf. Op. tert., c. v, VI, ix ; Op. min., p. 324. Son grand mérite est de leur avoir trouvé une méthode.
Avec sa perspicacité habituelle, il distingue quatre modes de procéder dans la connaissance de la nature : l'autorité, le raisonnement, l'observation et l'expérience. Tous n'ont pas droit à la même confiance. Inférieure à la raison, auctoritas debilior est ratione, l'autorité ne répond pas aux exigences de l'esprit et sert trop souvent de véhicule à l'erreur; le raisonnement, quelque forts que soient ses arguments, n'entraîne point, par luimême, la certitude parfaite, non certificat, dans la possession tranquille de la vérité., cf. Op. maj., part.I, c. vi; de même la simple observation ou constatation des faits externes, cette expérience grossière et superficielle, est incapable de satisfaire l'intelligence, non suf/icit homini, (/nia non plene certificat. Pour que l'intelligence donne son adhésion pleine et entière, il lui faut, en étudiant les mathématiques et la géométrie, se livrer à des observations patientes et réitérées, puis formuler des principes et des lois desquels jaillit l'explication rationnelle des faits. Par cette expérience, dite interne et la seule vraiment scientifique, elle soumet à un contrôle rigoureux les dires des diverses sciences, leur est à chacune une pierre de touche admirable, et réussit ainsi à discerner en toute sûreté le vrai du faux. Telle est la méthode expérimentale que Bacon a eu la gloire de créer et de donner au monde. Op. maj., part. I, c. x; part. VI ; Op. tert., c. XIII, Elle tire sa valeur de l'emploi constanl des mathématiques et île la géométrie, dont nul n'a avant lui compris autant la nécessité et les avantages: i( On ne doit pas, dit-il, recourir dans l'étude des sciences aux arguments dialectiques ni aux sophismes, comme on le l'ail généralement ; il faut se servirde démonstrations mathématiques, sans lesquelles il n'y a pas de science qu'on puisse comprendre, expliquer,
enseigner ou apprendre, o <>p. maj., pari. IV, dist. I, c. ni; dist. II-1V; <>p. tert., c. wivwxvii, etc. Pour s'être confinée à l'autorité des anciens, d'Aristote sur-
BACON
tout, et aux raisonnements a priori, la science était demeurée stationnaire, impuissante, égarée clans un dédale de théories utopiques. Affranchie de cette double servitude, non est confidcndum argumento aut auctoritati, et munie de la méthode que le génie de Bacon lui traça, elle atteindra peu à peu le prodigieux développement que nous admirons aujourd'hui.
L'illustre docteur semble avoir pressenti six siècles à l'avance cette étonnante effloraison. Son opuscule De secrclis operibus arlis et naturee est plein de ces visions d'avenir: les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les ballons, les leviers à roue, les scaphandres, le télescope, le microscope, les terribles effets de la poudre y sont indiqués presque à la lettre. Lui-même se met à l'œuvre avec ardeur et non sans succès. Il a d'abord composé la perspective; puis il a abordé une tâche plus diflicile, impossible pour ainsi dire à son époque : il a essayé de constituer une science générale ayant pour but de ramener à des principes mathématiques toutes les actions réciproques des corps et des agents naturels. Cette science toute nouvelle qui lui coûta dix ans d'efforts, Op. lert., c. xi, p. 38, est exposée dans le De mulliplicatione specierum. Cf. Op. maj., part. IV, dist. II-IV. C'est surtout en optique qu'il excelle. Non seulement il décrit exactement les lois de la vision et l'anatomie de l'œil, Op. maj., part. Ia V*, dist. II-IX ; mais il approfondit les effets de la réllexion et de la réfraction; il développe la nature et les propriétés des verres convexes et concaves, l'application qu'on peut en faire dans la confection des lunettes et des miroirs ardents. Il explique à peu près bien les phases de la lune, Op. ■maj., part. IIa V*, dist. III, c. îv; les étoiles filantes et la voie lactée, ibid., dist. III, c. I, les halos, ibid., part. VI, c. xn ; l'aurore et divers autres phénomènes atmosphériques, tels que la scintillation des étoiles, ibid., part. lla V*, dist. III, c. vu, l'arc-en-ciel, ibid., part. VI, c. ii-xii. Outre qu'il démontre la décomposition Je la lumière, ibid., part. VI, c. Il, il soutient contre les docteurs de son temps que la propagation n'en est pas instantanée. Ibid., part. Ia V3-', dist. IX, c. m, Op. tert., c. xxxv ; De multipl. specierum, part. IV, c. m. Ailleurs il émet des principes qui semblent faire corps avec la théorie des ondulations, Op. maj., part. Ia Vœ, dist. VIII, c. n; De multipl. spec. , part. III, ci; part. VI, c. m, ou même préparer la voie aux mystérieuses découvertes des radiations invisibles : « Il n'y a pas de milieu si dense, dit-il. que les rayons ne puissent pénétrer ; si beaucoup de corps denses arrêtent la vue et les autres sens de l'homme, c'est que les espèces sensibles sont trop faibles pour ébranler sa faculté; néanmoins, en toute vérité, ces espèces ou rayons pénètrent, quoique insensiblement pour nous. » Op. maj., part. IV, dist. II, c. n; De multipl. spec, part. II, c. v.
Ce n'est pas à dire qu'il ne se trompe jamais. Ses idées, viciées par les théories défectueuses de son siècle, — et qui a réussi à s'en dégager tout à fait? — notamment par les influences aristotéliciennes, ont parfois des points faibles. Ainsi en est-il de son explication de la lumière lunaire. Op. maj., part. IV, dist. IV, c. i. De même celle des marées, ibid., c. vi, empruntée à R. Grossetête, De refractionibusradiorum,c. ni, est-elle démodée depuis que les lois de l'attraction sont connues. Cf. Op. min., p. 359; S. Bonaventure, In IV Sent., 1. Il, dist. XIV, part. II, a. 2, q. n; Scot, ibid., q. m, n. 2, 3; II meteororum, q. Il, a. 2. Avec tous ses contemporains et le Stagirite, il parle de l'ingénérabilité et de l'incorruptibilité des astres, Op. tert., c. xxxvm, p. 123; Op. min., p. 370; mais il ne pousse pas l'exagération jusqu'à faire de chaque corps céleste un type unique dans son espèce; au reste, l'explication qu'il donne de cet axiome scolastique réduit à néant bien des applications qu'on était tenté d'en faire. Cf. De multipl. spec, part. I, .c. v. Moins que tout autre, Bacon n'ignorait l'imperfec-
tion de son œuvre; persuadé de sa propre faiblesse, il observe judicieusement qu'on aurait tort d'exiger de lui une précision absolue et des solutions toujours adéquates. Que de fois il se plaint de n'avoir pas les instruments voulus! Aussi son ambition se borne à des. essais qui permettent d'entrevoir ce qu'il est possible d'obtenir. Op. maj., part. VI, c. xn. Cf. Op. min., p. 317. Ce n'est pas sans motif qu'il n'attribue à ses travaux d'autre mérite que celui d'être une persuasio prœambula. Au surplus, il apporte un soin scrupuleux à éviter que « sa physique se confonde avec la divination, sa chimie avec l'alchimie, son astronomie avec l'astrologie ». Il suffit de le lire loyalement pour se convaincre qu'il est plein de prudence et de réserve chaque fois qu'il touche ces points délicats. Op. maj., part. III, c. xiv; part. IV, dist. II, c. vm; Op. tert., c. ix, xm, xxv, xxx, lxv. Ce qu'il dit au sujet de la transmutation des métaux, si en vogue au moyen Age, est frappant: « Vouloir faire de l'argent avec du plomb ou de l'or avec du cuivre, c'est aussi absurde que de vouloir créer quelque chose de rien. » Cf. Léon de Kerval, Revue franciscaine, Bordeaux, 1885, p. 310. Partout il établit avec netteté et précision les distinctions nécessaires, assuré que la meilleure façon de servir la science consiste à la dégager pleinement des attaches louches et compromettantes. C'est dans ce but qu'il adresse à Clément IV deux longs mémoires, dont l'un est annexé au traité des mathématiques dans l'Opus majus, et l'autre fut porté conjointement avec l'Opus tertium par Jean de Paris. Op. tert., c. lxv, p. 270; Comp. studii, c. iv, p. 432; De secret, op. artis, c. i, a, m. Cf. S. Thomas, Sum. theoh, Ia, q. cxv, a. 3, 4, 6; IIa II*, q. xcv, a. 1,5; S. Bonaventure, In IV tient., 1. II, dist. II, part. II, a. 1, q. n; Scot, In IV Sent., 1. II, dist. XIV, q. III, n. 6; I meteororum, q. ni, a. 3; De anima, q.xi. Cf. Apologia in H. Tarlarottum, Venise, 1750 ; Londres, 1859. En géographie, Bacon ne se contente pas de chercher la cause des différences de climats, Op. maj., part. IV, dist. IV, c. m-v, ni de prouver rapidement la sphéricité de la terre. Ibid., c. x. Plus vaste est son désir. Il eût voulu qu'on mesurât le globe, qu'on déterminât exactement les longitudes et les latitudes, qu'on fixât avec plus de précision la position des villes et des contrées et, pour cela, qu'on s'entendit sur un point comme origine commune des longitudes. « C'est une œuvre immense, écrit-il ; mais elle aboutirait si l'autorité apostolique, ou un empereur, ou un grand roi consentait à prêter assistance aux savants. » Pour donner au pape une idée de ce qu'on pourrait réaliser, il dressa luimême une carte. D'un côté, in albiori parte pellis, il indiquait par des cercles rouges les principales villes de l'univers avec leurs degrés de longitude et de latitude; de l'autre, in alia parte pellis, où la description était plus détaillée, il faisait sans doute le tracé des fleuves, des mers, des montagnes et des limites politiques des nations. Cf. .1. H. Bridges, The « Opus majus », p. 296, 300. Par malheur, cette carte est perdue; seules les pages explicatives de YOpus majus nous restent. Elles sont curieuses et intéressantes. Bacon ne se contente pas de copier les écrivains anciens; il les rectifie au besoin et les complète. Notons qu'il fait le plus grand cas des récits de Guillaume de Rubruquis et de Jean de Plan-Carpin. Il démontre qu'il y a des régions habitées au-dessous de l'équateur. S'appuyantsur l'examen attentif de certains textes d'Aristote, de Sénèque, de Pline et du IVe livre d'Esdras, VI, 42, il établit des données qui n'ont pas peu contribué à la découverte de l'Amérique. Sa conclusion est que la masse d'eau qui s'étend d'un pôle à l'autre entre l'Afrique et l'Inde n'est pas bien large, non magnse latitudinis, et que l'Inde occidentale approche de très près, accedens valde, l'extrémité ouest de l'Afrique. Il est hors de doute que Chr. Colomb eut connaissance des assertions de Bacon. Dans une
BACON
lettre datée d'Haïti et adressée au roi d'Espagne il affirme, en effet, qu'il avait lu et médité V Imago mundi de Pierre d'Ailly, où elles sont littéralement transcrites. Cf. Htmiboldt, Examen critique, t. i, p. 61-70, 96-108; R. de Lorgues, Chr. Colomb;). H. Bridges, The « Opus majus », t. i, p. 290.
Le chapitre où Bacon essaie de déterminer le diamètre et la distance des corps célestes, J. H. Bridges, op. cit., t. i, p. 224-236, prouve à l'évidence qu'il ne possédait pas moins l'astronomie que la géographie. De longues observations lui avaient appris la nécessité de se mettre en garde contre les illusions d'optique relatives au volume, à la position et à l'éloignement des astres. Op. ma,]., part. II» Ve, dist. III, c. I ; part. III» V*, dist. II, c. iv; Op. tert., c. lui; De multipl. spec., part. II, c. iv. Il sait parfaitement que certains astronomes de l'antiquité ont entrevu la possibilité et môme l'éventualité d'une hypothèse scientifique plus parfaite pour expliquer leur mouvement. De multipl. spec, part. II, c. iv ; J. H. Bridges, op. cit., t. I, p. 191-193. Aussi il se fait l'historien des systèmes avant de se décider. Puis sans hésiter il se prononce contre Ptolémée, qui a été trompé en se fiant aux sens, sensum imitando deeipiebatur. Ce n'est pas sans scrupule qu'il s'arrête à cette solution; mais enfin mieux vaut sauver l'ordre de la nature et contredire les sens si souvent trompeurs. Cf. E. Charles, op. cit., p. 178.
Bacon recherchait dans les mouvements périodiques du ciel les plus exactes mesures du temps. Les incertitudes de la chronologie biblique ne lui étaient pas inconnues. Il estimait qu'il faut recourir à l'astronomie si l'on veut essayer de les dissiper avec chance de succès. Pas plus que les monuments de l'antiquité profane, le texte sacré ne peut suffire à ce travail : il a des solutions de continuité et les chiffres qu'il donne sont trop souvent contradictoires. Seule l'astronomie exclut toute erreur. Les éclipses, les conjonctions planétaires, comme d'ailleurs toutes les révolutions des corps célestes, n'ont-elles pas lieu à des époques précises et certaines ? Leur périodicité invariable est donc un guide sûr pour classer les événements du passé. Op. maj., part. IV, p. 188, 189; Op. tert., c. liv, p. 204-208.
C'est encore à l'astronomie qu'il appartient de dissiper les doutes sur le jour de la Passion et celui de la célébration de la Pàque. Avec les Grecs et saint Augustin, Bacon fixe la mort du Sauveur au 14 nisan, veille de la fête des azymes; il en conclut que Jésus-Christ anticipa la manducation de l'agneau pascal. L'Optis majus contient la table de comput au moyen de laquelle il essaya de contrôler scientifiquement son interprétation des synoptiques et de saint Jean. Toutefois, il se défend de toute conclusion ferme, cette table, quoique dressée avec le plus grand soin, n'étant pas encore pleinement vérifiée. Op. maj., part. IV, p. 202-210; Op. tert., c. lvii, p. 221-226.
Une autre table en caractères hébraïques, aujourd'hui égarée, contenait l'exposition du cycle lunaire juif. Op. tert., p. 215, 220, 221. Tout ce qui a rapport à la supputation du temps chez les juifs comme chez les Arabes, chez les Grecs comme chez les chrétiens, était familier à Bacon. Op. maj., part. IV, p. 194-201 ; Op. tert.,c. iv, p. 212-221. On comprend des lors qu'il soit si à l'aise pour montrer les défauts du calendrier ecclésiastique cl pousser Clément IV à sa réforme. « Après la corruption du texte sacré, dit-il, il n'y a rien d'aussi intolérable. » <>p. tert., p. 212, 221. En 1267 déjà, l'année tropique ne correspondait plus à l'année civile, dont elle s'écartait de huit jours pleins. Par le fait, tout l'ordre îles fêtes île l'Église était bouleversé, ce désaccord entraînant avec le déplacement de la fête de Pâques celui des autres fèies de l'année. C'est avec la plus grande précision que le savant auteur fait loucher du doiiil chacune des erreurs du calendrier Julien el
manifeste la possibilité d'y remédier. Il termine en s'adressant au pape : « Votre Révérence peut donner ses ordres; vous trouverez des hommes capables d'opérer toutes les corrections désirées. 11 y a dans le calendrier treize erreurs principales, qui se ramifient à leur tour de mille façons. Si donc celte œuvre grandiose s'accomplissait durant votre pontificat, ce serait l'une des plus glorieuses, des plus utiles et des plus magnifiques qui aient jamais été entreprises dans l'Église de Dieu. » Ce langage est celui d'un voyant. N'est-ce pas la rétorme du calendrier, si instamment demandée et si minutieusement préparée par Bacon, Op. maj., part. IV, p. 269- 285; Op. tert., c. lxvii-lxix, p. 272-295, qui illustrera le nom de Grégoire XIII trois siècles plus tard? Pierre d'Ailly et Nicolas de Cusa au XVe siècle, Paul de Middelburg en 1513 n'ont rien dit que Bacon n'eût exprimé avant eux. Cf. J. H. Bridges, op. cit., t. I, p. 285.
Jetons, à la fin de cet exposé, un coup d'oeil rapide sur la personnalité de Bacon comme savant. Son style, sa méthode, son caractère disent assez sa trempe d'esprit propre. Son style est clair, concis, éntrgique. Lucide et précis jusque dans les questions les plus difficiles, il expose avec ordre et netteté. Il ne procède pas, à la façon des scolastiques, par des syllogismes pour et contre. Sa pensée se développe constamment suivie et uniforme, comme chez les anciens et les modernes. A ne le considérer que sous ce rapport, on ne le placerait pas au XIIIe siècle. D'autre part, qu'il écrive ou qu'il parle, il met son enseignement à la portée de l'intelligence la moins ouverte. Cf. Op. tert., c. v-xn, xvi, xvm. Les étudiants n'éprouveraient pas autant de difficultés, assure-t-il, si les maîtres avaient plus de méthode. Pour le démontrer, il gage d'enseigner en six mois tout ce qu'il a appris en quarante ans. Son disciple préféré, Jean de Paris, est la preuve convaincante que ce n'est point là une pure bravade : en peu de mois, ce jeune homme de vingt ans devint l'objet de l'admiration générale. English hist. rev., loc.cit., p. 505-507; Op. maj., part. I, c. x ; part. VI, c. i; Op. tert., c. xix, xx et p. 89, 111, 135, 139, 225,230, 270,316. A cette perfection de méthode il faut joindre une sagacité étonnante. On sait l'art avec lequel il maniait l'induction et la déduction dans l'étude expérimentale de la nature. C'est cette puissance de conception qui lui a permis s d'aborder et de résoudre tant de problèmes que la postérité n'a tranchés que plus tard ou qu'elle n'a même pas examinés du tout ». P. Martin, La Yxdgale latine au xme siècle, Paris, 1888, p. 73. C'est elle aussi qui. jointe à un courage indomptable, lui a fait attaquer de front les préjugés de ses contemporains, stimuler leur ardeur, leur tracer un programme, leur élargir le vaste champ de la science, leur signaler tout à la fois les écueils à éviter.
4° Synthèse doctrinale. — Dans quel esprit faut-il se livrer à l'étude? Quels sont les rapports des sciences entre elles et avec les vérités révélées?
Il n'est pas un ouvrage de Bacon, qui ne débute par une critique des causes de l'ignorance humaine. Cf. t'.omp. stuilii phil., c. m, p. 414; E. Charles, op. cit., p. 278. La première partie de VOpus majus, l'une des mieux travaillées, est dans son entier consacrée à cet important examen. Pleinement instruit sur ce qui se passait autour de lui, le docte et judicieux écrivain s'appesantit à dessein sur cette question capitale. Selon lui, quatre obstacles principaux s'opposent à l'acquisition de la vérité : 1° le crédit injustifié ou exagéré accordé, connue à l'aveugle, à certaines doctrines, à certains hommes; 2° la manie de vouloir modeler ses jugements sur ceux d'un public ignorant et incompétent; 3" le tort de se river, pour ainsi parler, à une opinion par le fait qu'elle est communément adoptée; 'r surtout enfin la présomption ou l'amour oulré de son propre sentiment, et le désir immodéré de le faire
BACON
prévaloir. « Partout, dit-il, où régnent de tels abus, les meilleurs arguments sont inutiles, le bon sens périclite, la raison s'égare, l'erreur prévaut, la vérité s'évanouit, le progrès est impossible. Ayons donc le courage de nous appuyer sur des autorités vraies, de préférer la solide raison à la coutume et de ne pas tenir compte des jugements de la foule. De plus, ne traitons qu'avec respect les anciens ; soyons-leur reconnaissants de nous avoir frayé la route ; mais n'oublions pas qu'ils se sont trompés plus d'une fois; par conséquent, n'hésitons pas à les contredire quand il le faut. Évitons ce misérable argument : les anciens l'ontdit; c'est la coutume; c'est l'opinion commune ; di ne c'est la vérité. Sachons aussi nous avouer que notre science est bornée. » Tels sont les préceptes de sage indépendance que Bacon adressait aux philosophes et aux théologiens de son temps, préceptes qui furent, sa vie durant, la règle de sa conduite. La première partie de YOpus majus, cf. Op. tert., c. xii ; Comp. studii phil., c. i-v, p. 393-492, pourrait, de nos jours encore, dissiper bien des préjugés et mettre fin à bien des engouements.
Ces quatre sources d'erreurs philosophiques et théologiques définitivement éliminées, le savant auteur montre les avantages des sciences sans lesquelles il est impossible d'avoir la connaissance parfaite de la philosophie, et conséquemment de la théologie. Tout d'abord, nous l'avons vu, il faut savoir les langues, en particulier le grec, l'hébreu, l'arabe; il faut savoir ensuite les mathématiques et les sciences physiques; la métaphysique et la philosophie morale formeront le couronnement et le terme de tout cet édifice laborieusement construit. Manifestement ce programme élargissait les cadres du trivium et du quatrivium : il marque une étape dans le développement des connaissances humaines. En signalant la morale comme le but et le seul résultat profitable de toute spéculation et de toute recherche, Bacon occupe par là encore une place à part dans le xiiie siècle. Cette direction qu'il imprime aux études vers un idéal de vie religieuse, sociale et privée, ne se renferme pas dans l'ordre purement naturel : la droite raison conduit inéluctablement à la connaissance de la vérité révélée. Voilà comment après avoir condensé les plus beaux textes de l'antiquité païenne, de Sénèque en particulier, sur Dieu, la société et l'individu, Bacon fait servir cette même philosophie morale à jeter les bases d'une démonstration évangélique. Ainsi il met à l'œuvre ses principes sur les rapports de la raison et de la foi; ainsi il achève de ruiner l'assertion des écrivains qui parlent de sa tendance à amoindrir la raison, l'autorité et la théologie qui l'accusent d'avoir imprimé une direction naturaliste à la scolastique. De Wulf, op. cit., p. 217.
Les lois qui règlent les rapports de la philosophie et de la théologie sont commentées dans la deuxième partie de YOpus majus. C'est là qu'il faut se reporter pour apprécier sainement la façon de les concevoir de Bacon. De même que les sciences naturelles, quoique distinctes et subordonnées les unes aux autres, ont des points communs d'où naissent entre elles des relations de mutuelle dépendance; de même, placées en face de la vérité révélée, elles conservent à son endroit un double rapport d'unité et de dépendance réciproque. « Toutes les sciences, écrit-il, sont comme un rayon de l'éternelle sagesse; un rellet de la divine clarté, qui illumine les intelligences. Op. maj., part. II, c. v. Les philosophes païens n'auraient jamais acquis tant de connaissances sans la révélation de Dieu qui s'étend jusqu'aux vérités d'ordre naturel, lbid., c. vi.- D'ailleurs l'histoire de la philosophie profane montre que les sages de l'antiquité sont tous postérieurs aux patriarches et aux prophètes de l'Ancien Testament, auxquels ils sont beaucoup redevables, lbid., c. x-xiv. Les chrétiens doivent faire usage de la philosophie en théologie et de
la théologie en philosophie : les deux sciences doivent se compénétrer intimement, tout en restant dans leur sphère respective. Chez eux, la philosophie doit embrasser plus de vérités transcendantes que chez les païens. Ainsi donc, considérant la philosophie comme nouvellement découverte, ajoutons-y bien des vérités que le paganisme n'a point soupçonnées et qui pourtant rentrent dans le domaine de la philosophie. » lbid., c. xv-xix; cf. J. H. Bridges, op. cit., t. H, p. 224, 220, 228, 229, 231, 232, 366, 373, 383. Quel scolastique a plus élargi l'influence de la raison?
Si la théologie chrétienne ajoute aux enseignements de la philosophie, celle-ci à son tour doit s'employer au service de la première, dont elle est la servante, ancilla. A elle d'aider à la comprendre, à la divulguer, à la démontrer et à la défendre, lbid., c. I, n, iv, vu, vin, xiv; Op. tert., c. x, p. 32. Alors seulement elle atteindra son but. C'est dans l'art oratoire, l'apologie, la théologie et l'exégèse que Bacon met les ressources de la science et de la raison plus directement au service de la foi.
1. 11 emploie cette belle comparaison, Op. tert., c. i, p. 4, pour glorifier l'éloquence : « La science sans l'éloquence est comme un glaive entre les mains d'un paralytique; de même l'éloquence sans la science est comme un glaive dans les mains d'un fou furieux. » L'art oratoire étant fort négligé au xme siècle, Bacon attire l'attention du pape sur ce point. De plus, il expose des règles d'éloquence qu'il nous est impossible de juger, la cinquième partie de la philosophie morale qui les contenait ne nous étant pas parvenue.
2. La quatrième partie, où sont développées les grandes lignes d'une apologie de la religion chrétienne, manifeste davantage le rôle de la raison au service de la foi. On ne reconnaît pas à la raison le droit de comprendre l'objet révélé, mais celui de fournir à la faiblesse humaine les motifs de crédibilité au moyen desquels elle justifiera sa croyance. L'argumentation de Bacon repose sur ces arguments : la supériorité de la religion chrétienne sur toutes les autres, la divinité de son auteur, la sainteté de sa morale, le témoignage que lui ont rendu les prophètes et les siècles postérieurs. Les livres d'apologétique n'ont fait que reprendre ces chefs de preuve. Dans Bacon, ils constituent déjà les éléments d'une vraie science. — La vérité de la religion chrétienne prouvée, notre docteur s'attache particulièrement à défendre le sacrement de l'eucharistie, que « les uns nient, dit-il, qui parait douteux aux autres, que ceux-ci admettent avec difficulté, que ceux-là sentent imparfaitement, que peu enfin reçoivent aisément et gardent dans la pleine paix et la suavité du cœur ». Il étudie ce mystère d'amour, avec tout son cœur, et l'on constate combien il sait allier la science à une piété tendre et solide. Cf. Op. tert., c. xli, l, p. 145-148, 188; Comp. studii phil., c. I, p. 400.
3. La théologie et la Bible ont été le but de tous ses efforts. C'est pour leur donner un nouveau lustre qu'il pousse à l'étude des langues, à la culture des sciences. L'idée mère de tous ses livres est que ces connaissances délaissées ou méprisées parles théologiens de son temps sont de la plus évidente utilité. Les exemples qu'il apporte, Op. maj., part. IV, p. 181, 182, 223, montrent qu'il avait raison. C'est surtout dans l'étude de la Bible, la théologie par excellence, qu'il est précis. En rassemblant les données éparses dans les trois opéra, on aurait sans peine tous les éléments d'une excellente introduction à l'Écriture sainte. L'exégète doit porter avant tout son attention sur le sens littéral avec l'aide des langues et des sciences. « Il est impossible, écrit Bacon, d'interpréter la Bible, tant qu'on ne sait pas la lire et la comprendre dans le texte hébreu ou grec. » Op. tert., p. 265. Ce principe, admis sans conteste aujourd'hui, ne l'était pas au xme siècle. Cf. Op. maj.,
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part. III, c. VI- xi. Les contemporains de frère Roger ne semblent pas avoir eu non plus l'idée bien claire des avantages que l'exégète retire de la connaissance de l'astronomie, de la chronologie, du comput, de la géographie, de la géométrie, de l'arithmétique, de l'histoire naturelle, de la musique et de la poésie hébraïques. Ils ne soupçonnaient pas le nombre d'erreurs que ces sciences permettent d'éviter. C'est la gloire de Bacon d'en avoir fait la démonstration. Cf. Op. ma}., part. II, cm; part. IV, p. 180-223, 236, 237; Op. tert., c. lu, lvi, lviii, lx, lxiv; Comp. studii pltil., c. v, vu; Op. min., p. 3i9-359.
IV. Bacon et la correction de la Vulcate. — De tous les sujets qui le préoccupent le plus, celui de la correction de la Bible est un des premiers. Il y consacre de longues et savantes pages dans ÏOpus majus et dans l'Opus minus. Il y revient encore dans l'Opus tertium. A vrai dire, depuis saint Jérôme, nul n'a traité avec autant d'érudition et de compétence celte grave question.
1° Le texte parisien. — Bacon est le seul qui nous fournisse des renseignements sur cette édition de la Bible qu'il nomme le « texte parisien ». Ce qu'il nous apprend sur sa date, son origine, sa valeur, son succès, ses résultats, n'a rien qui le recommande à notre estime. « Il y a environ quarante ans, dit-il, des théologiens nombreux, presque à l'infini, et des marchands, tous gins peu avisés, mirent en circulation ce texte à Paris. Comme c'étaient des hommes illettrés, ayant femme, ils ne se soucièrent pas de son exactitude, qu'ils étaient d'ailleurs incapables de vérifier, et livrèrent des exemplaires parsemés de fautes. Après eux, des copistes sans nombre ne firent qu'augmenter la corruption en se permettant une multitude de changements. » Op. min., p. 333. Ainsi donc : 1. C'est au premier quart du xmc siècle, à Paris même, sous les yeux de l'université naissante, qu'a lieu la mise en circulation de ce texte : les écoliers aflluent de tous les points de l'univers chrétien ; il leur faut sans retard une Bible pour suivre les leçons des maîtres. — 2. Ce sont des stationnaires ou libraires, et des gens mariés, qui se chargent de la besogne : pressés, ils font vite; sans science, ils copient le premier texte venu et, soucieux par-dessus tout de gagner, ils vendent de nombreux exemplaires. — 3. Rédigée de la sorte et entre les mains de tous, cette recension devient le texte qu'on explique dans les cours de Paris, Revue thomiste, mai 1894, p. 149-161 ; elle se répand rapidement dans la chrétienté ; elle pénètre jusque dans les livres d'office.
2° .S'a corruption. — Malheureusement, ce texte était xm texte sans valeur. On l'a constaté de nos jours, le manuscrit choisi comme type de cette édition représentait la recension d'Alcuin, voir t. i, col. 639, mais mêlée et altérée par les scribes postérieurs; elle contenait un grand nombre de mauvaises leçons et d'altérations. Les plus importantes de celles-ci, ayant au moins l'étendue d'un verset, provenaient des anciennes versions latines, notamment des textes dits « européens », et elles avaient passé peu à peu des bibles deThéodulfe dans les manuscrits de la recension d'Alcuin. Bacon se rendit compte du mauvais état de la bible parisienne. 11 vit dans cette dépravation du texte biblique un des plus grands maux de la théologie : « Le cinquième péché desétudes, écritil, dépasse tous les précédents; car le texte sacré est en majeure partie horriblement corrompu dans l'édition in ne, je veux dire celle de Paris; et là où il n'est pas corrompu, il est si suspect que le doute peut raisonnablement envahir l'homme sage. » Op. min., p. 330. Il reprend la même pensée dans VOpus tertium, c. xxv, p. 92, et il ajoute : « Nul homme, sachant les faussetés et les incertitudes du texte parisien, ne peut s'en servir en conscience soit dans la prédication, soit dans l'enseignement..., tant sont grands Le préjudice ei le déshonneur qui en résultent pour la sainte parole de Dieu. » Et dans VOpus mujus, part. III, c. IV : « Dieu sait qu'on
ne peut rien présenter au saint-siège qui ait tant besoin de correction comme ce texte infiniment corrompu. Partout dans l'exemplaire reçu le texte est faux ou douteux pour qui veut bien l'examiner. »
11 ne se contente pas de ces simples affirmations; il démontre longuement ce qu'il avance par des raisons concluantes. « Je vais le prouver, écrit-il, sans contestation possible. » Op. maj., loc. cit. La raison fondamentale qu'il invoque constamment est la contradiction du texte parisien avec les anciennes bibles et les anciens textes. « Au dire de saint Augustin dans ses livres contre Fauste, quand les manuscrits latins sont discordants, il faut recourir aux plus anciens et au plus grand nombre : les anciens doivent être préférés aux nouveaux, le grand nombre au petit nombre. Or, toutes les bibles antiques existant dans les monastères et non encore glosées ou retouchées renferment la véritable version reçue dès le principe par la sainte Église romaine qui la fit adopter par toutes les autres Églises; et ces bibles antiques diffèrent à l'infini de l'exemplaire parisien. Il y a donc grande nécessité qu'il soit corrigé à l'aide de ces mêmes bibles. De plus, saint Augustin écrit qu'il faut recourir à l'hébreu et au grec, si les antiques bibles laissent encore quelque doute; saint Jérôme, tous les Pères redisent le même avis. Or, le grec et l'hébreu s'accordent avec les bibles anciennes contre le texte parisien. 11 faut donc le corriger. » Ibid. « Il faut que le texte parisien cède le pas aux anciens, d'abord à raison de sa nouveauté, et ensuite à cause de sa singularité ; car il est, en vérité, le seul à peu près qui altère ainsi toute l'Écriture. » Op. min., p. 331.
Et les exemples abondent sous sa plume, « afin de montrer comment on corrompt le texte par addition, par omission, par substitution, par confusion ou séparation des phrases, des mots, des syllabes, des diphthongues, des accents. » Op. tert., c. xxv, p. 93; cf. Op. maj., part. III, c. v. Il fait observer que « presque tous les chiffres de la Bible sont altérés », et il en cite toute une grande page. Cf. J. H. Bridges, op. cit., t. il, p. 221, 222. Dans VOpus minus, p. 331, 332, il apporte un luxe de preuves pour démontrer la fausseté de Marc, VIII, 38, où on lisait de son temps : Qui me confessus fuurit... confitebitvr, au lieu de : Qui n>e confusus fuerit... confundetur. Après avoir établi grammaticalement que les termes confusus, confundetur ne sont pas des fautes de latin, comme on le royait à tort, il confirme leur exactitude : a) par les antiques manuscrits non glosés répandus dans les divers pays de la chrétienté ; b) par le texte grec original; c) par saint Augustin et Bède ; d) et par les canons d'Eusèbe, dans lesquels les trois synoptiques rapprochés offrent un sens identique. Ailleurs, Op. maj., part. III, c. v, il cite Ps. XLI, 3, où on lisait alors : Sitivit anima mea ad Deum fontem vivum, et il démontre qu'il faut lire forlem : a) par l'hébreu et le grec; b) par la version hiéronymienne faite sur l'hébreu; c) par la double correction des Septante, œuvre de saint Jérôme; d) par tous les antiques psautiers des monastères qu'il affirme avoir examinés attentivement. On le voit, son argumentation serrée n'admet pas de réplique.
3° Ses premières corrections. — Le mal était donc criant. On le constata bientôt. « Dans le principe, ajoute Bacon, Op. min., p. 333, les nouveaux théologiens n'eurent pas la possibilité d'examiner les exemplaires; ils se fièrent aux libraires. Plus tard, toutefois, ils s'aperçurent que le texte était plein d'erreurs, de fautes ri d'interpolations. Aussi se proposa-t-on de le corriger, surtout dans deux ordres religieux. On a même commencé. .Mais, faute de chef, chacun a travaillé à sa guise jusqu'à ce jour. Par suite de la diversité des sen« timents, on rencontre dans les textes corrigés des variétés à l'infini, "Il esl plus explicite encore dans l'Opus majus, part. 111, c. iv, et dans VOpus tertium, c. xxv,
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il dit : c, Dans l'ordre des mineurs, chaque lecteur corrige comme il l'entend ; il en est de même chez les prêcheurs et les séculiers. Tous changent ce qu'ils ne comprennent pas... Les prêcheurs surtout se sont mêlés de cette correction. Il y a déjà plus de vingt ans qu'ils en tentèrent une et la mirent par écrit. Dans la suite ils en firent une autre et réprouvèrent la première. A cette heure, ils vacillent plus que personne, ils ne savent où ils en sont. D'où il appert que leur correction n'est qu'une abominable corruption ; c'est la destruction du texte de Dieu. » Il poursuit : « C'est sans comparaison un moindre mal de suivre le texte parisien non corrigé, que de suivre l'une ou l'autre de ces corrections. » Ce jugement, dont l'expression est trop forte, est cependant confirmé dans l'ensemble par l'examen des premiers correctoires. Le second correctoire contenu dans le manuscrit, latin 15554, fol. 147-253, et qui est connu sous le nom de Correctoriwm Sorbonicum , est l'œuvre des franciscains. Il n'est qu'une légère retouche du texte parisien. S. Berger l'a attribué à Guillaume le Breton, personnage en vogue alors, mais trop peu instruit pour mènera bien la correction du texte biblique. Les dominicains, plus érudits, ne réussirent guère mieux. En 1256, ils condamnèrent eux-mêmes leur correction de 1236. Denille, op. cit., t. I, p. 316, 317. Celle qui suivit était plus grosse que la moitié de la Bible; mais précisément « à cause de son volume elle avait, à côté de beaucoup de vérités, des faussetés bien plus nombreuses que la première ». Finalement, ils perdirent confiance : modo vacillant plus quam alii, nescientes ubi sint. Op. tert., c. xxv.
4° Défauts de ces corrections. — Bacon explique l'insuccès de ces premiers efforts par les raisons suivantes : 1. Les correcteurs n'ont pas de chef. Op. min., p. 333. Une entreprise quelconque, si elle est importante surtout, requiert une direction qui coordonne et unifie. Dans la circonstance chacun corrigeait à sa guise. On peut dès lors s'imaginer la multitude des variantes et, par conséquent, l'incertitude qui en résultait pour la vérité du texte. Faute d'organisation, le travail était ainsi vicié radicalement. — 2. Ils ne suivent pas les antiques bibles. Ibid. Par « antiques bibles » Bacon entend celles qui remontent à Charlemagne, à saint Isidore, à saint Grégoire. « Elles sont, dit-il, exemptes d'altérations; elles concordent en tout, sauf là où il y a faute de copiste, chose inévitable dans n'importe quelle œuvre littéraire, et elles sont en nombre incalculable dans les divers pays. » On ne peut pas mieux raisonner. Si les bibles les plus anciennes et les plus nombreuses sont d'accord en tout point, elles contiennent donc la vraie version donnée par saint Jérôme et la seule reçue par l'Église entière : c'est donc là qu'il faut la chercher. — 3. Ils ignorent le grec et l'hébreu, auxquels on doit nécessairement recourir. Ibid. Maintes fois Bacon formule ce reproche. Comme la Vulgate n'est qu'une traduction et emprunte aux langues originales une multitude de mots, il est impossible de corriger ces mêmes mots, s'ils sont douteux, sans les comparer avec le texte original, ut videatur verilas in radice. Sans l'hébreu, sans le grec, on ne peut souvent que se tromper. — 4. Ils ignorent la grammaire latine, celle en particulier de Donat et de Priscien, les maîtres de saint Jérôme. Ibid., p. 331, 333, 334. Au moyen âge le latin était, en effet, en pleine décadence. Les meilleurs auteurs classiques étaient abandonnés; par contre, on avait en grande estime des lexicographes sans valeur, Papias, Hugution,G. le Breton. Aussi les fautes grammaticales allaient se multipliant sans cesse. On ne savait plus les règles de l'écriture ni de la prononciation; celles de l'accentuation, de l'aspiration, de la ponctuation, de la dérivation et de la quantité n'étaient pas moins imparfaitement connues. Que d'erreurs résultaient de cette décadence du latin ! Aussi Bacon s'attarde-t-il
à étudier, les classiques en main, ces questions de philologie et à démontrer comment leur ignorance était la source de maintes corruptions de la Bible. Cf. Op. maj., part. III, c. v-\;Op. tert.,c. lx-lxiii, p. 234-264. — 5. Ils ignorent quelle est la version de la Bible en usage dans l'Église. Ibid., p. 334. Non seulement le vulgus Ihcologorum, mais encore certains maîtres éminents, Hugues de Saint-Victor, Pierre Comestor, voire même Hugues de Saint-Cher suivant H. Hody, op. cit., p. 430, en étaient là. D'aucuns pensaient que la Vulgate était une version nouvellement faite à Jéricho, Op. min., p. 336, par des hommes inconnus et sans autorité. Les correcteurs étaient plus libres pour retrancher, modifier et ajouter dans une version récente. Pour les réfuter, Bacon reprend toute l'histoire des versions grecques et latines, et démontre magistralement que la seule version accréditée dans l'Église et la seule contenue dans les bibles est celle de saint Jérôme. Op. min., p. 334-347. — 6. Ils agissent avec trop peu de critique. Ibid., p. 347, 348. Les correcteurs du xme siècle croyaient faire bien en pillant les anciens Pères, saint Jérôme en particulier, l'historien Josèphe et la liturgie. Un esprit avisé eût au préalable soumis à un contrôle rigoureux ces éléments variés. Il eût vu que les Pères citent la Bible suivant les Septante et non suivant la Vulgate de saint Jérôme; que Josèphe paraphrase pour mieux dire, le texte sacré; que l'Église, dans la liturgie, le modifie plus ou inoins en vue de la piété ou de la clarté; et que, par conséquent, il ne fallait pas se fier à ces critériums. Il eût aussi distingué avec soin la version de saint Jérôme, telle qu'elle est dans les bibles, des citations scripturaires qu'on trouve dans ses commentaires. Quel chaos résultant de cet amoncellement de textes pris de divers côtés! Bacon pouvait s'écrier : Tôt sunt correclores seu magis corruptores! ou bien encore : Eorum correctio est pessima corruptio et destructio texlus Dei! Op. tert., c. xxv.
Pierre d'Ailly, qui dans sa jeunesse avait réfuté quelques idées d'un disciple de Bacon sur la Vulgate, Epislola ad novos Hebrœos, adopta les vues du docteur admirable lorsqu'il connut son Opus minus, dans son Apologelicus liierunonymianse versinnis. Voir L. Salembier, Une page inédite de l'histoire de la Vulgate, Amiens, 1890. Cf. t.i, col.6i2.
5° Projet d'une nouvelle correction. — C'est ainsi que, faute de science, de méthode et de critique, les théologiens du XIIIe siècle, viri œstimati valde magni et maximi, augmentèrent inconsciemment les altérations et s'arrogèrent vis-à-vis de la Bible une liberté qu'on ne s'est jamais permise pour aucun livre humain et dont le saint-siège seul peut prendre la responsabilité. J. H. Bridges, op. cit., t. I, p. 221; Op. min., p. 342, 3i8. Pour remédier au mal, Bacon, sous l'impulsion de son génie pratique et de son sens catholique, s'adresse au gardien infaillible du dépôt des saintes- Écritures; il supplie le pape d'user de sa souveraine autorité : « Je crie vers Dieu et vers vous contre cette dépravation du texte sacré, car vous seul pouvez y remédier avec l'aide de Dieu. » Op. tert., c. xxv. Il ne lui dissimule pas les immenses difficultés du projet, Op. min., p. 333; il ne lui cache pas non plus qu'on peut les vaincre : le chef de l'Eglise manquerait-il de trouver des hommes capables? il s'offre à les lui indiquer, s'il le désire.
Entre autres savants dignes de collaborer à cette correction nouvelle, Bacon signale maintes fois, sans le nommer, un vieillard très versé dans l'étude de la Bible et qui depuis le temps des saints n'avait pas eu son égal. « H y a trente ans, bientôt quarante ans, dit-il, qu'il travaille cette partie; il sait à fond les moyens et la méthode pour donner en toute certitude une vraie correction ; tous sont des ignorants à côté de lui eu cette matière. » Op. tert., loc. cit.; English hist. rev.,
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loc. cit., p. 510. Lui-même, bien qu'il snil plein de son sujet, se juge inférieur à ce personnage fameux. Cependant, quand il plaira au pape de l'ordonner, il est prêt à l'aider à faire le relevé détaillé de tous les passages altérés de la Bible et à prouver quelle doit être l'exacte leçon. Op. maj., part. III, c. v; Op. min., p. 'XV>.
Il est regrettable que l'ordre ne soit pas venu. Dans ses trois opéra, où il examine quantité de textes, Bacon justifie amplement chacune de ses critiques. Il ne corrige aucun passage sans faire appel à la grammaire, aux anciens manuscrits latins, au texte original grec ou hébreu, et à tout autre élément qui lui permette un jugement sur. Cf. Op. maj., part. III, c. v-x; part. IV, p. 221, 222; Op. min., p. 331, 332, 351, 352; Op. lert., p. 235, 244, 245, 250, 251-254; Comp. studii, p. 440, 'i77-'i82, 518. Sa science est vaste, sa méthode rigoureuse, sa critique irréfutable. Il était l'homme tout désigné. On peut présumer que, s'il eût exécuté l'œuvre proposée, il eût reconstitué la Vulgate dans un meilleur état. Malheureusement Clément IV ne tarda pas à mourir, et le projet fut abandonné pour de longs siècles.
Quoi qu'il en soit, Bacon reste incontestablement l'un des plus grands maîtres de la critique biblique, tant pour l'interprétation du texte que pour sa fixation. Et si un jour l'Eglise croit le moment venu d'achever l'œuvre de correction commencée par Sixte V et Clément VIII, les principes, les observations et les vues de l'illustre docteur seront des guides assurés et des auxiliaires précieux pour les ouvriers de cette grande entreprise. D'ailleurs, ces mêmes ouvriers auront leur travail préparé admirablement par deux franciscains du xme et du xive siècle, Guillaume de Mara et Gérard de Huy. Tous deux, rompant avec les méthodes de leurs devanciers, firent l'application rigoureuse des règles tracées par Bacon. Avec une intelligence rare, une érudition incroyable et un grand jugement, ils composèrent des correctoria que les érudits s'accordent à regarder comme les meilleurs. Cf. Denifle, Archiv f. Litteratur u. Kirchengescli., t. IV, p. 277 sq.; S. Berger, Quam notifiant linguae hebraicee habuerunt c/iristiani medii sévi, Paris, 1893, p. 20.
V. Bacon et la scolastique. — Tel qu'il fut envoyé à Clément IV, l'Opus majus se terminant par un épilogue dans lequel, mettant à nu les défectuosités de l'enseignement théologique en 1207, Bacon signalait au saint et docte pontife de bien graves abus relatifs aux programmes d'étude et aux méthodes, tam in substantiel Studii (jiiam in modo sludendi. English hist. rev., loc. cit., p. 509. Faute d'édition complète de l'ouvrage, cet épilogue, qui serait très utile pour l'histoire de la scolastique, est resté inédit. Les pages correspondantes, peut-être encore plus fortes, de YOpus terlium, ont eu un sort identique. Cf. Op. tert., p. 87, 88, 205, 304, 309. Quoiqu'ils ne soient qu'un simple résumé de l'Opus majus, les fragments publiés de l'Opus minus permettent heureusement de suppléer un peu à ces lacunes regrettables. Nous en ferons l'analyse succincte, mais fidèle. On verra de la sorte si les écrits de Bacon sont une mine riche pour qui veut juger sainement le xin" siècle.
I" Les péchés de ta théologie au xiu* siècle. — « Sept péchés capitaux, dit Bacon, vicient les études de théologie. Le premier consiste dans la prédominance de la philosophie sur la théologie, si bien que la majeure partie, major pars, des questions que traitent les théologiens, y compris les arguments et les solutions, ne sont que desquestions purement philosophiques. Dans n'importe quel cours sur les Sentences, il y a une foule de discussions sur les astres, la matière, l'être, les espèces et les similitudes des choses, la genèse de nos connaissances, l'œvum, le temps, le lieu et le mouvement des esprits, discussions qui ont leur place toute trouvée en philosophie. De plus les questions essentiellement théologiques, telles les questions sur la trinité, l'incarnation,
les sacrements, ne sont pas traitées autrement que les questions de pure philosophie : autorités, arguments, terminologie, tout ou presque tout est philosophie. II n'appartient pas au théologien de se livrer ainsi ex professo à des dissertations philosophiques ; son devoir est de les résumer brièvement, breviler recitare, et de s'en servir comme point de départ. C'est un contresens et un désordre de donner le principal rôle, ex principali inlentione, principali inguisitione, principaliter, à la philosophie. » Bacon ne contredit pas, on le voit, ses idées sur l'alliance de la philosophie et de la théologie; il veut seulement qu'en théologie on parle théologie et non philosophie. En vérité, il vise au cœur la méthode scolastique.
« Le second péché consiste dans l'ignorance des sciences les plus nobles et les plus utiles au théologien. Au lieu de la linguistique, des mathématiques, de la chimie, de la physique, de l'expérimentation et de la morale, d'où découlent tous les biens du corps, de l'àme et de la fortune, les théologiens cultivent quatre sciences de minime importance, scientise viles : la grammaire latine, la logique, un peu de philosophie naturelle, et une partie de la métaphysique. Quelle folie de perdre son temps en des matières si peu utiles, immergi scienliisvanissiniis, et de négliger celles qui offrent tant d'avantages! » Ce péché explique le précédent. La théologie bien comprise demande le concours d'une foule d'autres connaissances scientifiques. Les docteurs du xme siècle ne les possédant pas, n'en soupçonnant pas l'utilité, les traitant même avec mépris, avaient toute latitude pour donner libre jeu aux exercices de l'esprit, qui n'est jamais à court pour raisonner. Voilà comment ils sont en général plus philosophes que théologiens. Si nous disons qu'ils méprisaient les sciences, nous ne faisons que reproduire la pensée de Bacon. « Tous les modernes, écrit-il, sauf un petit nombre, n'ont que du dédain pour les sciences en question; volontiers ils en disent du mal; les théologiens de la nouvelle école surtout ne cessent de parler contre. » Comp. studii. phil., c. VI, p. 433. On voit si la déconsidération de la scolastique devant la science date de haut.
« Le troisième péché consiste dans l'impossibilité où sont les théologiens de bien savoir les quatre sciences en honneur parmi eux. Ne comprenant oas dans son texte original le livre qu'ils étudient ou commentent, ils acceptent forcément une quantité de choses fausses ou futiles, ils prennent le douteux pour le certain, l'obscur pour le clair, le superflu pour le nécessaire. Ainsi ils finissent par encombrer la théologie d'idées philosophiques erronées ou défectueuses. » Et pour ajouter au piquant de cette argumentation, Bacon entre dans des détails intéressants qui nous font saisir au vif ce qu'était le XIIIe siècle. Il s'empare de deux personnages célèbres entre tous, fait l'histoire de leur passé, pèse leurs mérites au poids d'une critique impitoyable, et n'arrête sa plume qu'après avoir bien indiqué la mesure de science qu'il faut leur reconnaître. On a vu rarement portraits aussi vigoureusement burinés. Nous y reviendrons tout à l'heure.
« Le quatrième péché consiste dans la préférence accordée au livre des Sentences sur le texte de la Bible. Les théologiens y mettent toute leur gloire. A peine l'ont-ils lu, qu'ils se croient déjà maîtres en théologie, bien qu'ils ne comprennent pas encore la trentième partie du texte sacré. A Paris, le bachelier qui lit la Bible doit céder le pas au lecteur des Sentences. Partout et en tout celui-ci a les honneurs et les faveurs. Il choisit son heure de leçons, il a son socius, sa chambre. Quant au lecteur de la Bible, il ne jouit d'aucun privilège; à la merci du lecteur des Sentences, il mendie son heure de classe. Il est donc évident que la Bible, texte (le la faculté de théologie, a cédé au livre des Sentences la place que lui accordaient les statuts, la
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simple raison et les anciens usages. Si l'on veut à tout prix le traité d'un maître pour texte, pourquoi ne prendrait-on pas le livre des histoires déjà fait ou à refaire, foetus vel de novo fiendus, lequel s'adapte bien mieux au texte sacré? » Encore peu lues sous Alexandre de Halès, les Sentences de Pierre Lombard prirent si bien la première place qu'elles centralisèrent vite l'enseignement théologique. Ce malheur « amena fatalement, continue Bacon, l'abandon des études bibliques. Car les questions qui ressortent de la Bible sont rejetées maintenant dans le livre des Sentences, d'où personne n'ose plus, à moins qu'il ne soit grand clerc, les en séparer». Ainsi peu à peu la' science de la Bible baissait à mesure que le prestige des "Sentences augmentait. Au xve siècle Gerson, dans sa ljëtlre sur la réforme de la théologie, déplorera que la Bible soit complètement ignorée. Bacon protestait avec quelque raison contre la situation faite au texte sacré encontre l'autorité accordée d'autre part à un livre humain/lrk^avkil lieu de demander au pape qu'il mit un terme à cette anomalie.
Le cinquième péché concerne la corruption du texte biblique. Il ne s'agit plus de l'enseignement du texte sacré ou du plus ou moins de faveur dont on l'environne; il s'agit du texte lui-même et de l'état dans lequel il se trouve. C'est là le péché grave que nous avons examiné plus haut. Ajoutons seulement que cette corruption de la Vulgateet les essais de correction critiqués par Bacon mettent en pleine évidence quelques lacunes et quelques défauts de la scolastique.
Le sixième péché, qui est beaucoup plus grave, concerne l'exégèse sacrée. « Dans la recherche du sens littéral, dit Bacon, on commet des erreurs incalculables, qui proviennent non seulement de la corruption du texte, mais encore de l'ignorance du grec et de l'hébreu. Dix grands cahiers ne suffiraient pas à relater les fautes qui en sont le résultat, decem septerni magni non continerent exempta errorum in sensu litterali. » Nous l'avons déjà dit, il faisait servir toutes les sciences à la découverte du sens littéral. Ce n'est qu'après l'avoir trouvé qu'il permet de rechercher le sens spirituel. On trouvera des exemples de sens spirituel épars çà et là dans VOpus majus, part. IV, p. 214, 219; part. IIIa V* dist. III, c. m. Cf. Op. min., p. 380.
Le septième péché concerne la prédication de la parole divine. Bacon dit des orateurs de son temps : « Le commun des théologiens, ignorant les règles de l'éloquence, recourt aux divisions de Porphyre, emploie des consonances de termes ineptes; ainsi leurs discours, dénués de toute fleur de rhétorique et de toute force de persuasion, ne sont qu'un pur verbiage, sola vanitas verbosa. » Op.tert., c. Lxxv,p. 304. « Comme les prélats sont trop souvent peu instruits en théologie et mal préparés à prendre la parole, ils empruntent aux jeunes clercs leurs manuscrits pleins de divisions et de subdivisions; de la sorte la parole de Dieu tombe dans un souverain mépris, est vilificalio sermonunt Dei. » Ibid., p. 309; Op. min., p. 323. On peut conclure de là que l'éloquence était négligée au moyen âge.
2° Les personnalités de la scolastique. — Si l'enseignement ecclésiastique méritait tant de reproches, que faut-il penser des maîtres, des manuels et des élèves ? Bacon ne les épargne pas à l'occasion, quoiqu'il sache aussi vanter le mérite là où il existe. En règle générale, il traite rudement le vulgus philosophorum et theologorum, qu'il nous présente sous de mauvaises couleurs. Hugution, Papias, Guillaume le Breton, les trois lexicographes en vogue, ne font pas belle figure non plus : on aurait tort de s'en plaindre et d'accuser Bacon, après avoir lu les nombreux exemples d'erreurs dans lesquelles ils sont tombés. Cf. S. Berger, La Bible au XVIe siècle, Paris, 1879, p. 10-22. Le maître des histoires, Pierre Comestor, cf. C. Trochon, Essai sur l'histoire de la Bible dans la France chrétienne au moyen âge,
Paris, 1878, p. 54-65, et les traducteurs d'Aristote sont souvent malmenés, mais toujours avec preuves à l'appui. Cf. Renan, Averroès et l'averroïsme, Paris, 1852, p. 160-170. Il y a deux docteurs contre lesquels Bacon s'élève plus particulièrement, Alexandre de Halès et Albert le Grand ; Alexandre était mort depuis vingt-deux ans; Albert était encore en vie, Bacon écrit contre eux un réquisitoire violent, qu'on ne cesse de lui reprocher. Op. min., p. 325-328; Op. tert., c. ix, p. 30, 31, 33, 37, 38, 42. Cf. V. Cousin, op. cit., p. 186; P. Mandonnet, Si'ger de Brabant, p. lviii-lx.
Bacon, d'ailleurs, s'en explique avec franchise et sans détours: « Dieu m'est témoin que j'ai tant insisté sur l'ignorance de ces deux hommes uniquement pour éclairer les esprits. Le public croit qu'ils ont tout connu. Il les suit comme des oracles. Quand je dis qu'ils n'ont pas connu les sciences, je ne leur fais aucun tort, puisque je ne dis que la vérité. Ils ont du mérite, mais pas autant qu'on le croit. Le dernier principalement, malgré les erreurs dont ses écrits sont pleins, ejits scripta plena sunt falsitatibus, a une autorité dont jamais homme sur terre n'a joui. C'est bien à contrecœur que j'en parle; mais ce n'est pas sans motif grave : nul parmi les latins n'a eu une influence aussi néfaste, studium philosophise per ipsum est corruptum plus quant per omnes qui fuerunt unquam inter lathws; c'est une raison de l'attaquer plus fortement. Si j'excède parfois dans la louange ou dans le blâme, si j'emploie des termes étonnants, si verba excessivse taudis vel vituperii..., verba aliquando grandia insérant, c'est que la vérité le demande. Ce n'est point par présomption ou irrévérence que je parle ainsi, non ex prœsumplione nec insolentia sic loquor, mais uniquement pour acquit de conscience. Désireux de plaire à Dieu et à son vicaire j'y apporte un soin scrupuleux, ex cerla conscienlia et scienter hic invigilo. Et puisque Votre Sainteté m'a commandé de lui envoyer des écrits doctrinaux, je n'ai pas voulu lui taire le véritable état des choses. Je serais un sot et le pire des sots, stultus quidem essem immo stultissimus, si je lui proposais l'erreur en quoi que ce soit. Dieu et ma conscience sont témoins que je n'écris que ce que je crois être l'absolue vérité. » Englishhist. rev., toc. cit., p. 503,504; Op. min.; Op. tert., loc. cit.
Ce jugement sévère trouve confirmation sur un point particulier. Parlant de la Somme théologique du docteur irréfragable, Bacon écrit, Op. min., p. 326, qu'elle n'est pas de lui seul, mais bien d'une collectivité : ascripserunt ei magnam Summam illam... quant ipse non fecit, sed alii; et tamen propter reverenliam adscripta fuit; et vocatur Summa fratris Alexandri; et si ipse fecisset vel magnam partent, etc. Ce renseignement est-il fautif? Cf. Prosper de Martigné, op. cit., p. 4-8. Voir t. i, col. 778. Les recherches de la critique sont de plus en plus favorables à Bacon. Si l'on hésite à affirmer que la question xcn de la IIe partie de la Somme est prise dans saint Bonaventure, In IV Sent., 1. II, disp. XXIII, a. 2, q. (-m, il est prouvé que les questions xxx, xxxi, de la IVe partie sont empruntées mot à mot au docteur séraphique. Qusest. disput. de perfectione evangelica, q. il, a. 1, 2. Le P. Ehrle a trouvé des manuscrits du xme siècle qui permettent de rapporter à Jean de la Rochelle, à Guillaume de Méliton et à Eudes Rigaut certaines autres questions. Cf. Opéra omnia S. Bonaventurse , prolegomena, c. i, § 3, t. I, p. lvii-lxiii; t. il, p. 864; prolegomena, § 3, t. ni, p. iv-v; prolegomena, c. h, § 4, t. v, p. xii-xiv.
En résumé, les sciences glorifiées par Bacon ont triomphé. Plusieurs réformes proposées par lui ont été accomplies. La scolastique est morte des abus mêmes qui la viciaient déjà à son apogée. Le temps a justifié l'ensemble de l'œuvre de celui que Humboldt a appelé le plus grand génie du moyen âge.
BACON