V. Ermoni
VIII. BAPTÊME DANS L'ÉGLISE LATINE DEPUIS LE VIIIe SIÈCLE AVANT ET APRÈS LE CONCILE DE TRENTE. — La théologie du baptême était loin d'avoir été formulée d'une façon définitive et complète par les Pères. Ceux-ci avaient sans doute traité, quelques-uns même assez longuement, les points principaux de la doctrine; mais ils laissaient néanmoins des lacunes après eux. Non seulement la systématisation proprement dite était encore à faire, mais il y avait à élucider et à compléter plusieurs points importants, notamment la question des effets du baptême. Ce sera l'œuvre des scolastiquesdu moyen âge. Nous étudierons successivement les questions suivantes : I. Définition. II. Institution. III. Matière. IV. Forme. V. Nécessité. VI. Sujets. VIL Ministres. VIII. Effets. IX. Administration du baptême.
I. Définition. — Une des plus anciennes définitions scolastiques du baptême est celle de Hugues de Saint- Victor : Baptismus est aqua abluendis criminibus sanctificala per verbum Dei, « c'est l'eau sanclifiée par la parole de Dieu pour effacer les péchés. » De sacramenlis, 1. II, part. VI, c. 11, P. L., t. clxxv, col. 443. Saint Thomas critique cette définition, parce que, dit-il, le baptême n'est pas quelque chose de permanent, mais un acte transitoire. Ce n'est pas l'eau qui fait le sacrement, mais l'ablution. Sum. theol., IIIa, q. lxvi, a. 1. D'après quelques théologiens, la doctrine de Hugues aurait été correcte et son expression, seule, défectueuse. Voir Suarez, De sacram., disp. XVIII, a. 1. Meilleure, en tout cas, est la définition d'un autre théologien de cette époque, disciple de Hugues : lmmersio facta cum invocatione Trinitatis. Summa Sentent., tr. V, c. rv, P. L., t. clxxv, col. 129. Une autre définition qui se rapproche de celle-là, et qui a été longtemps classique, est celle de Pierre Lombard : Baptismus dicitur intinctio, id est ablutio corporis exterior, facta sub forma prxscripta verborum. Sent.,\. IV, dist. III, P. L., t.cxcn, col. 843. Saint Thomas reproduit cette définition dans sa Somme théologique, loc. cit., et un grand nombre de scolastiques l'adoptent également. Duns Scot en donne une autre, qui mérite d'être citée, parce qu'elle est très explicite : Baptismus est sacamentum ablutionis animée a peccato consistens in ablutione hominis aliqualiter consentientis, facta in aqua ab alio abluente, et in verbis certis simul ab eodem abluente cum débita intentione prolatis. In IV Sent., 1. IV, dist. III, q. I, Opéra, 1639, t. VIII, p. 157. D'autres théologiens préfèrent définir le baptême par son genre prochain et sa différence spécifique : Sacramentum regenerationis , ou encore sacramentum ad spiritualem regenerationcm fldelium instir tutum. Suarez, De sacramentis, disp. XVIII, a. 1. Enfin la plupart réunissent ou résument les définitions précédentes en une seule, qu'on peut formuler brièvement, avec le catéchisme du concile de Trente, part. II, c. n, n. 5 : Sacramentum regenerationis per aquam in verbo; ou, d'une laçon plus explicite et plus complète : Sacramentum a Christo Domino institution, in quo
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per ablutionem exteriorem corporis sub invocatione sanctse TrinitatUhomospiritualiterregeneratur.lla.TteT, Tlteol. dogm. compend., Inspruck, 1891, t. ni, p. 26(5.
II. Institution. — La plupart des scolastiques ne s'arrêtent pas à prouver en détail que le baptême est un sacrement, ni qu'il a été institut'' directement par Jésus- Christ. Ils se contentent de reproduire, avec de sobres commentaires, les textes de l'Écriture et des Pères qui sont donnés plus haut. Voir Baptême dans la sainte Écriture et chez les Pères. En revanche, les théologiens étudient généralement ici deux autres questions : l'époque de l'institution du baptême et la cause de celte institution, autrement dit les motifs qui ont déterminé la substitution du sacrement à la circoncision mosaïque. Voir, pour cette seconde question, Sacrements de l'ancienne loi et Circoncision. Les scolastiques, comme les Pères, sont partagés sur l'époque de l'institution du baptême. Nous allons énumérer brièvement, selon l'ordre chronologique, les principales opinions qu'ils ont émises, et nous indiquerons ensuite celle qui nous paraît la plus probable.
L« Opinions des scolastiques. — La question ne fut pas traitée ex professo avant le XIIe siècle. Saint Bernard, répondant à Hugues de Saint- Victor, qui l'avait consulté sur l'époque de l'obligation du baptême, semble supposer dans sa lettre que le sacrement avait été institué lors de l'entretien de Jésus avec Nicodème. Tract, de bapt., P. L., t. CLXXXII, col. 1031 sq. Il faut remarquer cependant que le saint docteur émet cette opinion d'une manière tout à fait incidente, et ne traite ex professo que la question de l'époque où le baptême est devenu obligatoire. Hugues de Saint-Victor mentionne les divers sentiments qui ont été émis sur l'époque de l'institution; il est d'avis que le baptême fut d'abord mis en usage par le précurseur, puis par le Christ, ensuite par les disciples du Sauveur, afin qu'on s'habituât peu à peu à cette pratique, car elle ne fut établie d'une manière universelle qu'au moment de la mission donnée aux apôtres par tout l'univers. De sacramenlis, 1. Il, part. VI, c. IV, P. L., t. clxxv, col. 449. Roland Bandinelli, Die Sentenzen Rolands, ('dit. Giell, Fribourg-en-Brisgau, 1891, p. 199, tenait cette opinion comme plus probable ; elle est encore soutenue par H. Schell, Katholische Dogmatik, Paderborn, 1893, t. m b, p. 150. Pierre Lombard croit que l'institution du sacrement eut lieu au moment du baptême de Jésus-Christ par le précurseur. Sent., 1. IV, dist. IV, P. L., t. cxcii, col. 8i5. Au xm« siècle, Alexandre de Halès, Summa, part. IV, q. vm, m. il, a. 3, 1576, t. iv, fol. 68, et Albert le Grand, In IV Sent., 1. IV, dist. III, a. 3, Opéra, 1651, t. xvi, p. 39, veulent qu'on distingue plusieurs points de vue dans la question. D'après eux, Jésus-Christ aurait déterminé la matière du sacrement lors de son propre baptême; la forme, dans la mission qu'il donna à ses apôtres, Matth., xxvin, 19; la fin, dans son entretien avec Nicodème; la vertu, sur la croix, quand le sang et l'eau coulèrenl de son côté; enfin V effet salvifique, dans son discours d'adieu aux apôtres. Marc, xvi, 16. Saint Thomas suit l'opinion de Pierre Lombard, Sum. theol., III», ([. i.xvi, a. 2. et la plupart des thomistes l'adoptent également. Voir Billuart, De baplismo, diss. I, a. 2, S I. Le catéchisme du concile de Trente l'accepte aussi bien que Soto, De justifia <■! jure, I. II, q. v, a. 4, Lyon, 1582, p. 57, et Gonet, Clypeus theologiœ thomisticœ, :\- . dit., l'.uis, 1609, t. v, p. 112. Duns Scot croit que le sacrement fut institué, non au baptême de Jésus-Christ, ni pendant son entretien avec Nicodème, mais tout' luis avant la passion, sans qu'on puisse préciser davantage le moment de l'institution, ht I V Sent., 1. IV, dist. III, q. iv, Opéra, 1639, t. vin, p. 188. C'est aussi l'opinion desscotisteset de quelques autres théologiens modernes, ceux de Wur/.bourg notamment, qui inclinent cependant pour une date moins imprécise, en plaçant l'institution probable du sacrement au moment où J( sus-
Christ envoya la première fois ses apôtres prêcher et baptiser en Palestine. Theol. Wirceburg., Paris, 1880, t. ix, p. 161. Voir aussi Einig, Tract. de sacramenlis, Trêves, 1900, t. i, p. 53-54. Suarez admet que le baptême tut institué avant la passion , mais il a soin d'ajouter que ce n'est pas une vérité de foi, comme quelques-uns se l'imaginent : Soluni est hœc senlentia probabilior et Scripturis eonformior, et commuais theologorum. De sacram., disp. XIX, sect. i, n. 4. II croit aussi avec Duns Scot, qu'il n'est pas possible de préciser le moment de l'institution, et qu'il laut en conséquence interpréter l'opinion de saint Thomas de la manière suivante : Hanc sentenliam asserentem Christum instituisse sacramenlum baptismi quando ipse baptizalus fuit, non esse in hoc rigore hitelligendam... ut [baptismus] ex lune haberel suam significationem et virtutem,.., sed tune indicatam esse materiam et formam hujus sacramenti, et paulo post TE M PO RE opponruxo vel facta vel verbis, vel utroque simul, tradidisse Christum hanc inslitutionem. Ibid., sect. Il, n. 4. Cette opinion, la même au tond que celle de Duns Scot, est adoptée par plusieurs théologiens récents, entre autres Billot, De Ecclexisa sacramentis, 2e édit., Rome, 1896, t. i, p. 205, 206; Chr. Pesch, Prselect. dogm., Fribourg-en-Brisgau, 1900, t. vi, p. 148. 2° Conclusion. — Cette variété d'opinions que nous venons d'exposer indique bien que la question ne comporte pas de solution absolue. De fait, aucune d'elles ne peut invoquer en sa faveur des arguments décisifs. —1. Les partisans de l'opinion qui place l'institution du baptême après la résurrection font remarquer que le sacrement n'était pas obligatoire avant celte époque; que la fondation définitive de l'Eglise remonte seulement à la Pentecôte ; que le Saint-Esprit ne fut pas donné avant la glorification de Jésus, et que d'ailleurs le baptême, tirant toute sa vertu de la passion du Sauveur, n'avait pas du être institué avant le sacrifice de la croix. C'est l'opinion que préfère Schanz, qui expose fort nettement toute cette question. Die Lehre von de» heiligen Sacramenten der kalholischen Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1893, p. 210-215. On leur a répondu (pie l'obligation d'une loi est dislincte de l'institution qui la crée; que les premiers fondements de l'Eglise existaient avant la passion de Jésus-Christ ; que l'effusion du Saint-Esprit dans toute sa plénitude avait eu lieu, il est vrai, à la Pentecôte, mais sans préjudice d'une effusion partielle antérieure; qu'enfin le baptême pouvait tirer sa vertu de la passion future de Jésus-Christ, et même de sa vie antérieure qui fut un sacrifice continuel. — 2. L'opinion qui veut que le sacrement ait été institué lors de l'entretien de Jésus avec Nicodème ne repose sur aucune preuve concluante. Autre chose est l'affirmation de la nécessité du baptême, et autre chose son institution. Il ne convenait pas d'ailleurs, ce semble, qu'un sacrement si important eût été institué pour ainsi dire en secret, dans un entrelien nocturne où n'assistait qu'une seule personne, et qui n'avait aucune mission apostolique. Schanz, Commentât" ûber das Evang. des heil. Johannes, Tubingue, 1SS5, p. 169. — 3. Soutenir que l'institution du sacrement eut lieu d'une façon partielle et successive, est une solution qui peut paraître ingénieuse au premier abord, mais qui n'est pas autre chose, au fond, que celle de la première opinion, puisque c'est la forme qui donne l'être définitif au sacrement, et que cette forme aurait été établie au même moment dans les deux systèmes, c'est-à-dire après la résurrection. — i. L'opinion qui place l'institution du baptême au moment où Jésus-Christ envoya pour la première fois ses apôtres prêcher et baptiser dans la Palestine, est une simple hypothèse, vraisemblable si l'on veut, mais qui n'est prouvée ni par l'Écriture ni par la tradition. On
peut en dire à peu pies autant de l'opinion qui prétend que le baptême lut institué avant la passion, mais à une
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date impossible à déterminer. Les Pères indiquent généralement quelque moment précis de la vie du Sauveur. — 5. Reste une dernière opinion, celle qui croit que le sacrement fut établi lors du baptême de Notre-Seigneur. Elle a un fondement incontestable dans l'Écriture, et surtout cbez les Pères. Mais elle ne peut invoquer en sa faveur aucun argument décisif, et elle soulève même des objections qui ne sont pas sans importance. Voir Tfieol. Wirceburg., Paris, 1880, t. IX. p. 162 sq. C'est néanmoins l'opinion la plus probable, parce qu'elle repose sur les autorités les plus fortes. Le catéchisme du concile de Trente l'adopte sans hésitation, et conseille aux pasteurs de l'enseigner aux fidèles. Part. II, c. xix. Il importe seulement, selon la judicieuse remarque du savant Melchior Cano qui traite la question en détail, de ne pas transformer en dogme proprement dit une opinion qui ne dépasse pas les limites de la probabilité. De lacis theol., 1. VIII, c. v, dans Migne, Cursus théologies, t. i, p. 517.
III. Matière. — Il faut distinguer la matière éloignée et la matière prncltaine du sacrement.
1° Matière éloignée. — Les scolastiques sont unanimes à dire, après l'Écriture et les Pères, que la matière éloignée du baptême est l'eau naturelle. Les données scripturaires et traditionnelles sont trop catégoriques sur ce point, pour permettre aux théologiens une hésitation quelconque. S. Thomas, Sum. theol., IIIa, q. lvi, a. 3, 4. L'eau exigée comme matière valide du sacrement est toute espèce d'eau naturelle, qui mérite vraiment ce nom d'après l'estimation commune: l'eau de source, de rivière, de pluie, de mer, de glace ou de neige fondue, etc. Deux décisions pontificales du xnr siècle condamnent l'emploi de la bière et de la salive dans l'administration du sacrement. La première fut donnée par le pape Grégoire IX à un archevêque de Norvège, qui l'avait consulté sur la validité du baptême que certaines personnes avaient conféré dans son diocèse avec de la bière, parce qu'elles manquaient d'eau. Le pape lui répondit que ces baptêmes étaient nuls. Raynaldi, Annal, eccles., ann. 1241, n. 42. La seconde décision, portée par Innocent III, déclare également invalide le baptême que certaines personnes ignorantes avaient cru pouvoir conférer avec de la salive : Postulasti utrum parvuli sint pro christiania habendi,quos, in articulo morlis constitutos, propter aquœ penuriam et absentiam sacerdotis, aliquorum simplicitas in caput ac pectus et inter scapulas pro baptismo salivai conspersione linivit... Dubitare non debes illos verum non habere baptismum. Denzinger, Enchiridion, n. 345. On a prétendu, il est vrai, que le pape Etienne II avait donné une décision contraire, en déclarant valide un baptême qui avait été conféré avec du vin, faute d'eau naturelle. Mais il est reconnu depuis longtemps que ce rescrit, dont la teneur est absolument invraisemblable, n'est pas authentique. Hefele, Histoire des conciles, trad. Delarc, t. iv, p. 485.
Les scolastiques ont soin d'indiquer, après les Pères, les raisons de convenance qui ont motivé l'emploi de l'eau comme matière du baptême. Il convenait, disentils, que l'eau qui sert à purifier les souillures du corps et des vêtements, servit aussi à purifier les souillures de l'âme, et que, possédant la vertu naturelle de rafraîchir, elle fût appelée dans le baptême à calmer les ardeurs futures de la concupiscence. De même, disent-ils encore, que l'eau naturelle féconde la terre et est la condition indispensable de toute végétation, de même l'eau baptismale féconde l'âme régénérée, y dépose le germe des vertus et es le principe de sa croissance surnaturelle. Alexandre de Halès, Summa, part. IV,q.n, m. m, a. 2; S. Thomas, Sum. theol., IIIa, q. lxvi, a. 3. Roland Randinelli, Die Sentenzen Rolands, édit. Gietl, p. 207-208, et Ognibene cité, ibid., note, avaient ajouté la grande facilité de se procurer l'eau, matière d'un sacrement nécessaire.
Dans la discipline actuelle de l'Église, il faut se servir toujours, dans l'administration solennelle du baptême, et autant qu'on le peut dans la collation privée, au moins pour la licéité, de l'eau solennellement bénite les veilles de Pâques et de la Pentecôte, ou, à son défaut, de l'eau bénite suivant une formule plus courte du rituel. Plusieurs anciennes décisions du Saint-Office à ce sujet ont été publiées dans les Acta sanctœ sedis, Rome, 1892- 1893, t. xxv, p. 242, 2i5, 2«3, 264. Tout en maintenant ces prescriptions, les Congrégations romaines ont, à diverses reprises, permis aux missionnaires de conlérer le baptême avec de l'eau naturelle seulement, à délaut d'eau bénite ou dans des cas do nécessité. Collectanea b. C. de Propaganda fide, n. 499-515.
2° Matière prochaine. — Elle consiste dans 1 application de l'eau ou ablution, qui peut se laire de trois manières: par immersion, par infusion et par aspersion. La plupart des théologiens admettent généralement que le baptême fut administré par immersion totale depuis les temps évangéliques jusqu'au XIVe siècle environ ; qu'on employa, du XIIIe siècle au XVe siècle, l'immersion partielle du corps avec infusion sur la tête, et qu'à partir du xve siècle, l'infusion seule remplaça l'infusion accompagnée d'immersion. L'abbé Corblet a cru pouvoir contester ces faits dans son Histoire du sacrement de baptême, Paris, 1881. L'étude des textes et des monuments archéologiques l'a conduit aux conclusions suivantes pour l'Occident: «Du ivc au vme siècle, immersion partielle dans les baptistères, avec addition d'infusion. — Du vne au xie siècle : immersion verticale et complète des entants dans les cuves. A cette époque et dans tout le cours du moyen âge, procédés divers pour le baptême des adultes qu'il n'était pas possible d'immerger dans le bassin des lonts. — Du xr au xme siècle : immersion horizontale et complète dans les cuves. — Aux xme et xive siècles: tantôt immersion complète, tantôt immersion partielle accompagnée d'infusion, rarement infusion seule. — xve et xvie siècles, rarement immersion complète, parfois immersion avec infusion, le plus souvent infusion seule. — xvne et xvme, règne de l'infusion seule; immersion conservée jusqu'à nos jours dans les rites mozarabe et ambrosien; rétablissement de l'immersion dans quelques sectes religieuses. — xixe siècle : progrès rapide de l'immersion dans diverses communions religieuses, surtout en Amérique et en Angleterre. » Op. cit., t. i, p. 248-219.
Les assertions doctrinales des scolastiques cadrent bien, en somme, avec ces taits historiques. Pour eux, jusqu'au XIIe siècle, c'est toujours l'immersion, faite trois fois, en l'honneur des trois personnes divines, qui est régulièrement.la matière prochaine du baptême. Mais ils laissent entendre clairement que ce mode d'ablution n'est pas de nécessité absolue pour la validité du sacrement. Quelques-uns même en font la remarque expresse, Walafrid Strabon entre autres : Nolandum aulem non solum mergendo, verum eliam desnper fundendo, mullos baptizatos fuisse, et adhuc passe ita baplizari si nécessitas sit... Hoc etiam solet evenire cum perfectiorum granditas corporum in minoribus vasis hominem tingi non patitur. De rébus eccl., xxvi, P. L., t. exiv, col. 959-960. Les scolastiques du xme siècle enseignent la même doctrine d'une façon plus didactique. Alexandre de Halès est le premier à parler de l'infusion in pelvi vel scypho. Summa, part. IV, q. XIII, m. IV, a. 1. Il cite plusieurs cas dans lesquels l'immersion n'est pas possible : lorsque la foule des néophytes est trop considérable, lorsque le prêtre n'a pas la force d'immerger l'entant, vel propter modicitatem aqux vel quia consuetuda est patriaz. Saint Thomas, examinant la question de savoir si l'immersion est nécessaire necessitate baptismi, la résout dans le sens négatii, et reproduit à peu près les mêmes arguments que Strabon. Il reconnaît d'ailleurs que la triple immersion est communior et
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laudabilior. Sum. theol. ,lll*,q. LXVl,a.7.Saint Bonaventure dit ('gaiement qu'elle n'est pas de integritate baptismi, mais de eongruitate. In IV Sent., 1. IV, dist. III, part. II, a. -. q. i. il. Parmi les différents motifs qui légitiment ou exigent même l'emploi de l'infusion et de l'aspersion, saint Thomas en cite trois : le nombre considérable des personnes qu'il s'agit de baptiser; la pénurie d'eau, qui rend l'immersion impossible; la santé délicate de plusieurs personnes, que l'immersion ferait souffrir. Loc. cit. Ce n'est qu'au xiv siècle que l'Église a autorisé l'infusion au même titre que l'immersion. Un synode de Ravenne, tenu en 1311, dit qu'on doit baptiser sub trina aspersione vel imnu-rsiune, c. XI. Cependant un synode de Tarragone ordonnait encore en 1391 que, lorsqu'il y a danger de submersion, les enfants soient tenus par les parrains et ne soient que baignés, c. ni.
On s'est demandé pourquoi le rite de l'immersion avait été peu à peu abandonné dans l'Église latine, à partir du xne siècle. Certains théologiens et liturgistes ont invoqué comme motif principal une question de pudeur, surtout relativement aux femmes, depuis la disparition des diaconesses. La vérité est que cette disparition a eu lieu aux Ve, VIe et VIIe siècles, selon les différents pays, tandis que l'immersion a disparu beaucoup plus tard. D'autres ont cru que l'abandon de ce rite avait été motivé par la diminution du nombre des diacres qui aidaient le prêtre à plonger les catéchumènes dans le baptistère. Mais c'est encore là un anachronisme, car cette diminution s'est produite longtemps avant les premiers baptêmes solennels administrés par infusion. La véritable cause de cette transformation rituelle est plutôt, selon M. Corblet, la crainte fondée « de compromettre la santé des enfants nouveau-nés en les plongeant dans l'eau froide. Ce danger n'existait guère, alors qu'on ne baptisait qu'aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte, époque où le soleil commence à chauffer l'atmosphère de ses rayons; d'ailleurs, sous ce régime liturgique, la plupart des enfants qu'on présentait aux fonts étaient âgés de quelques mois ou du moins de quelques semaines, et pouvaient plus facilement supporter l'impression d'un bain froid. Il n'en fut plus de même, quand on se mit à baptiser les enfants quelques jours après leur naissance, et à toutes les époques de l'année... Un second motif qui dut faire renoncer à l'immersion, c'est la contamination de l'eau par des maladies de peau qui pouvaient se gagner, et par ces souillures qui firent donner à Constantin IV le surnom de Copronyme. L'impression de l'eau sur les enfants nus devait rendre assez fréquents des accidents de ce genre, et les théologiens ont dû se demander en quel cas il fallait remplacer l'eau et procéder à une nouvelle bénédiction des fonts ». Histoire du sacrement de baptême, Paris, 1881, t. 1, p. 240-241.
Au reste, quelles que soient les raisons qui aient déterminé ce changement dans la discipline sacramentelle du baptême, on ne peut pas en laire un grief à l'Église romaine, sous prétexte qu'elle aurait ainsi méconnu une tradition remontant aux apôtres. Le rite de l'immersion a été pratiqué, il est vrai, et enseigné par les apôtres, mais en tant que législateurs ecclésiastiques seulement, et non en tant que promulgateurs d'une institution divine; en d'autres termes, ce n'est pas une tradition divino-apostolique, s'imposant telle quelle à l'Église, niais une tradition apostolique pure et simple, qu'elle avait le droit de modifier. Sur les plaintes du patriarche A ntli > me à ce sujet, voir Duchesne, Eglises séparées, Paris, 1890, p. 89-96; Toumébiie, L'Église grecqueorthodoxe et l'union, Paris, 1900, t. n, p. 15-18. On a encore objecté que le baptême représentant, d'après saint l'aul, la mort et la sépulture du Christ, devait être conféré' par le ri le qui rappelle le mieux ce souvenir, c'est-à-dire par immersion. .Mais ce n'est là qu'une raison de convenance, qui ne peu! pas contrebalancer des
mollis d'ordre supérieur. Au reste, le symbolisme du
baptême apparaît suffisamment dans les autres modes d'ablution, d'après saint Thomas : Figura sepulturœ Christi... in aliis modis baptizandi reprsesentatur aliquo modo, licet non ita expresse; nam quoeumque modo fiât ablutio, corpus hominis vel aliqua pars ejus aquse supponitur, sicut corpus Christi sub terra fuit positum. Sum. theol., llla, q. lxvi, a. 7, ad 2um.
Que le baptême soit conféré par immersion, ou par infusion et aspersion, plusieurs points sont à noter. L'ablution doit se faire sur la tête, parce que, dit saint Thomas, « c'est la principale partie du corps, celle où fonctionnent tous les sens, internes et externes, celle où se manifeste le plus l'activité de l'âme. » Sum. theol., IIIa, q. LXVI, a. 7, ad 3um. Le baptême serait-il valide, si l'ablution était faite sur une autre partie notable du corps, par exemple la poitrine, le dos ou les épaules? Communissima est sententia affirmativa, dit saint Alphonse de Liguori, Theol. moral., 1. VI, n. 107, Bassano, 1793, t. il, p. 189; et il invoque, entre autres, l'autorité de Suarez, qui dit à ce sujet : Si fiât ablutio in scapulis, aut in pectore, vel in humeris, cri! satis cerla et indubitata maleria. De sacram., disp. XX, sect. II, n. 11. D'autres théologiens estiment que le baptême ainsi administré est douteux. Ballerini-Palmieri, Opus theologicum morale, Prato, 1893, t. iv, p. 5i0-5't4. Aussi, en pratique, tous les théologiens s'accordent à dire qu'il faut rebaptiser sous condition en pareil cas. C'est la recommandation expresse du rituel romain, quand une nécessité grave oblige à baptiser un enfant qui n'est pas encore complètement sorti du sein maternel. Si infans caput émisent et periculum mortis immineat, baplizetur in capite, nec postea, si vivus evaserit, erit iterum baplizandus. At si aliud membrum emiserit, quod vitalem indicet molum, in illo, si periculum impendeat, baptizetur, et tune, si natus vixerit, erit sub conditions baplizandus. Le 8 novembre 1770, le Saint- Office a autorisé des missionnaires à baptiser les enfants en faisant couler l'eau salteni per aliquod princeps corporis pueri membrum, quand on ne pouvait le faire per caput et dans le cas de nécessité seulement. Il ordonne de renouveler le baptême sous condition, lorsque les enfants ainsi baptisés survivent. Acla sanctse sedis, Rome, 1892-1893, t. xxv, p. 244-245. Le 27 mai 1671, il avait déjà pris cette décision : Si sit certum quod quis sic fuerit baptizatus ut aqua nullo modo partent corporis principalem, sed vestes tantum tetigerit, is est absolute baplizandus; si vera sit dubiuni probabile quod tetigerit, est sub conditione iterum baplizandus. Ibid., p. 256. A plus forte raison, le baptême serait-il très douteux, si l'eau n'était versée que sur les doigts ou sur les cheveux de l'enfant. Pesch, Prœlectiones dogmalicse, Fribourg-en-Brisgau, 1900, t. VI, De baptismo, p. 153-154. On demanda à Rome, il y a quelques années, ce qu'il fallait penser du baptême conféré per modum unctionis in fronte cum pollice in aqua baptismali madefacto, et comment il fallait agir pratiquement vis-à-vis des personnes ainsi baptisées. La S. C. du Saint-Oflice fit la réponse suivante (14 décembre 1898) : Curandum ut iterum baptûentur privatim sub ciindilione, adhibila sala maleria ctim forma, absque cseremoniis, et ad menteni. Canoniste contemporain, mai 1899, p. 299. La même Congrégation avait donné une réponse semblable le 25 août 1889. Millier, Theologia moralis, Vienne, 1895, t. ni, p. 169. — Quant au nombre des ablutions, les scolastiqucs enseignent, après les Pères, qu'il est indifférent pour la validité du baptême. Alcuin est peut-être le seul qui considère les trois immersions comme essentielles. /'. /.., t. c, col. 289, 342. Le concile de Wornis (808) trancha la question d'une manière définitive, en déclarant que le baptême était ('•gaiement
valide avec une OU trois immersions, les trois étant
faites en considération des trois personnes divines, et
l'unique étant faite à cause de l'unité de substance.
Labbe, Concil., t. vin, col. 916. Roland Bandinelli et Ognibene, Die Sentenzen Rolands, édit. Gietl, p. 210, disent qu'une seule immersion serait invalide dans le cas seulement où elle serait pratiquée pour introduire une erreur. Ils disent qu'une seule est suffisante et que le péché est ramis après la première. Saint Thomas ajoute que la triple ablution est requise pour la licéité du sacrement : Graviter peccaret aliter baptizans, quasi ritum Ecclesix non observons; nihilominus tamen esset baptisnuis. Sum. theol., IIIa, q. lxvi, a. 8. Scot, In IV Sent., 1. IV, dist. III, q. H, Opéra, 1894, t. xvi, p. 288, après Pierre Lombard, ibid., P. L., t. cxcn, col. 1092, dit que l'Église romaine permet une ou trois immersions et qu'il faut suivre la coutume des églises particulières.
IV. Forme. — La forme ou formule usitée dans l'Église laline est celle-ci : Ego te baptizo in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Les scolastiques se posent à ce sujet quatre questions : 1° Le baptême serait-il valide, si l'on n'exprimait pas dans la formule l'action même de baptiser : Ego te baptizo"? 2° Serait-il valide, si l'on ne mentionnait pas successivement le nom de chacune des trois personnes divines? 3° Que faut-il penser du baptême conféré in nomine Jesu? 4° Peut-on et doit-on quelquefois employer la forme conditionnelle?
1° Les mots te baptizo (ou la formule équivalente des grecs) sont essentiels à la formule. — Au xnc siècle, en Auvergne, certains fidèles prirent l'habitude de baptiser les enfants en danger de mort, sans prononcer les mots Ego le baptizo. L'évèque de Clermont, nommé Ponce, consulta à ce sujet Maurice, évêque de Paris, et Etienne, abbé de Saint-Euverte d'Orléans, devenu plus tard évêque de Tournai : Ulrum istud (quod undeiare vocant) sit baptismus? Le premier, invoquant d'une façon générale le témoignage des Pères, répondit que ce baptême était nul, à cause de l'importance essentielle des mots supprimés : Tanta est horum verborum vivacitas, ut nihil immutari , nihil innovari oporteat. P. L., t. ccxi, col. 313. Etienne soutint l'opinion contraire, en disant que les premiers mots de la formule sont de solemnilate ministerii, non de substantiel sacramenti. D'après lui, ni l'Écriture, ni les Pères, dont il cite plusieurs passages, ne présentent ces mots comme nécessaires; et il faut se garder de damner les nombreux enfants qui ont été ondoyés par des laïques ignorants avec la formule suivante : En nome Patres, et Files, et Esperiles santés. Epist., v, P. L., t. ccxi, col. 314 sq. Les théologiens de l'époque intervinrent dans la question, sans pouvoir s'entendre davantage. Il fallut une décision de Rome pour trancher la controverse. Le pape Alexandre III déclara que le baptême était invalide, si l'on ne prononçait pas la première moitié de la formule : Si quis puerum ter in aqua immerserit in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen, et non dixerit : Ego baptizo te in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen, non est puer baptizatus. Denzinger, Enchiridion, n. 331. Voir t. i, col. 718. Cette décision du pape ne semble pas avoir été connue de tous les scolastiques avant le milieu du xme siècle, quand tut publiée sous Grégoire IX la première collection des décrétales. Albert le Grand n'en parle pas encore dans son Commentaire sur les Sentences. Aussi n'est-il pas très affirmatif sur la nécessité absolue des mots Te baptizo. Il regarde cette nécessité comme plus probable, mais il constate que l'opinion contraire est celle d'un grand nombre. Quoad institutionem Ecclesise dicunt multi quod verbum baptizo est de forma..., sed ego puto verius quod est de forma secundum necessitatem , itaquodsi dimittiturnon sit baptizatus qui baptizatur. In IV Sent., 1. IV, dist. III, a. 2, Opéra, 1651, t. xvi, p. 36. Mais Alexandre de Halès connaît la décrétale du pape et y conforme son enseignement. Summa, part. IV, q. vm, m. m, a. 3, Venise, 1575, t. iv, fol. 73. Saint Tho-
DICT. DE THÉOL. CATHOL
mas la cite à son tour, et en donne en même temps la raison théologique. Quiaablutio hominis inaquapropler multa fieri potest, oportet quod determinelur in verbis formsead quid fiât, quod quidem non fttper hoc quod dicitur : In nomine Patris..., quia omnia in tali nomine facere debemus, ut habetur, Col., m. Et ideo si non exprimatur actus baptismi velper modum nostrum vel per modum grœcorum, non perficitur sacramentum. Sum. theol., IIIa, q. lxvi, a. 5, ad2um. Saint Bonaventure connaît aussi la décision pontificale, et la justifie également. In IV Sent. ,1. IV, dist. III, part. II, a 2, q. i. A partir de cette époque, tous les théologiens, deux ou trois exceptés, sont unanimes à enseigner cette doctrine. Le concile de Florence, Décret, ad Armen., lui donna une nouvelle force par la déclaration suivante : Si exprimitur actus qui per ipsum exercetur m inistrum , cum sanclse Trinitatis invocatione, perficitur sacramenlum [baptismi]. Denzinger, n. 591. L'oratorien Jean Morin se montra néanmoins favorable à l'opinion contraire, dans son Commentarius historiens de disciplina in administratione sacramenti psenitentise, 1. VIII, c. xvi, n. 21 sq., Anvers, 1682, p. 564, 565. Elle fut même soutenue comme thèse à Louvain, le 21 avril 1677, par l'augustin François Farvacques. Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des dix-sept provinces des Pays- Bas, Louvain, 1770, t. xvm, p. 92. Rome intervint de nouveau, et le pape Alexandre VIII condamna la proposition suivante : Valuit aliquando baptismus sub hac forma collatus : In nomine Patris, etc., prsetermissis illis : Ego le baptizo. Voir Alexandre VIII (Propositions condamnées par), t. i, col. 760. Il est donc absolument nécessaire, pour la validité du sacrement, que le ministre exprime dans la formule l'acte qu'il accomplit. Suarez regarde cette doctrine comme étant de foi. De sacramentis, disp. XXI, sect. n, n. 1. Le 23 juin 1840, le Saint-Office a déclaré invalide la forme suivante : Ego volo ministrare tibi sacramentum baptismi peccatorum in nomine, etc. Acta sanctse sedis, t. xxv, p. 246. Cf. Collectanea S. C. de Propaganda jide, n. 525.
Mais l'action du ministre étant suffisamment exprimée par les mots Te baptizo, l'emploi du pronom ego n'est pas indispensable. Quod addilur EGO in forma nostra non est de substantia formée, sed ponitur ad majorem expressionem intentionis. S. Thomas, Sum. theol., IIIa, q. lxvi, a. 5, ad lum. Cependant, dans beaucoup de langues modernes, par exemple en français, le pronom je doit être exprimé; autrement, la phrase n'aurait pas de sens ou serait équivoque. L'omission du mot qui indique le sujet, Te en latin ou Servus Dei N. chez les Grecs, rendrait le baptême invalide, d'après la doctrine commune, parce que la mention de la personnalité du sujet est nécessaire. Sans elle, la formule Ego baptizo n'aurait pas une signification suffisamment déterminée et pratique. Suarez, loc. cit., n. 6; Billuart, Summa, etc., De baptismo, diss. I, a. 4, § 4. La S. C. de la Propagande, consultée sur un cas de ce genre, a répondu, le 11 septembre 1841, que l'omission du pronom Te entraînait la nullité du baptême. Collectanea S. C. de Propaganda fide, n. 526.
Les scolastiques se sont demandé à ce propos quelle était la valeur de la formule suivante employée par les Grecs : Le serviteur de Dieu N... est baptisé au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. C'est bien à tort qu'on leur a attribué de baptiser avec la formule déprécatoire : Que le serviteur de Dieu N... soit baptisé, [iamiÇiabui. Il est reconnu aujourd'hui que leurs livres liturgiques ne l'ont jamais contenue. Kraus, Real-Encyclopàdie der chrisll. Altertùmer, Fribourg-en-Brisgau, 1886, t. il, p. 828. Mais la plupart des scolastiques du moyen âge, peu au courant de la langue et des usages grecs, ont cru qu'ils se servaient de cette formule déprécatoire. De là, sans doute, le peu de confiance qu'elle inspirait à quelques-uns d'entre eux. Albert le Grand,