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suivre nos droits à la rigueur , est toujours très-sage; l'opiniâtreté à les défendre , à plaider , à exiger des réparations, n'a jamais réussi à personne; les victoires que l'on peut remporter en ce genre ont ordinairement des suites trèsfâcheuses.
A la vérité , les sociniens ont poussé le rigorisme jusqu'à décider qu'un chrétien est obligé, par charité, de se laisser ôter la vie par un agresseur injuste , plutôt que de le tuer lui-même ; mais nous ne voyons pas sur quelle loi ni sur quel principe peut être fondée cette décision. Lorsque Jésus-Christ ordonnoit à ses disciples de souffrir la violence , ce n'étoit pas pour conserver la vie des agresseurs , mais parce qu'il savoit que cette patience héroïque étoit le moyen le plus sûr de convertir les infidèles : c'est ce qui est arrivé.
Comme Bayle avoit fait cette objection , Montesquieu lui reproche de n'avoir pas su distinguer les ordres donnés pour l'établissement du christianisme d'avec le christianisme même, ni les conseils évangéliques d'avec les préceptes. Une preuve que les leçons données par Jésus-Christ à ses apôtres ne sont ni impraticables ni pernicieuses à la société , c'est que les apôtres les ont pratiquées à la lettre ; et sans ce courage ils n'auroient pas réussi à établir le christianisme.
Barbeyrac , appliqué à décrier la morale des Pères de l'Eglise , les accuse d'a- "voir condamné, d'un sentiment presque unanime, la défense de soi-même. La vérité est que la plupart se sont bornés à répéter les maximes de l'Evangile, que par conséquent il faut donner aux uns et aux autres la même explication.
En effet, ceux qui se sont exprimés le plus fortement sur la patience absolue et sans bornes prescrite aux chrétiens, sont Athénagore, Légat, pro Christ., c. 1 ; Tertullien , dans son Livre de la patience, c 7, 8, 10; saint Cypricn , Epist. 57, p. 95 , et de bono Patient., p. 250 ; Lactance, Instit. divin., 1. 0 , c. 18. Or, ces quatre auteurs ont vécu dans les temps de persécution ; et pour peu qu'on les lise avec attention , l'on
voit évidemment qu'ils parlent de la patience du chrétien dans ces circonstances. Barbeyrac lui - même est forcé de convenir que, dans ce casv les chrétiens dévoient tout souffrir sans se défendre, parce que leur patience héroïque étoit nécessaire , soit pour amener les païens à la foi, soit pour y confirmer ceux qui Pavoient embrassée. Les Pères des trois premiers siècles n'ont donc pas eu tort d'en faire un devoir pour les chrétiens
Supposons que ceux du quatrième et des suivants, comme saint Basile, saint Ambroise et saint Augustin , aient décidé, en général , qu'un chrétien , attaqué par un agresseur injuste, doit plutôt se laisser tuer que de tuer son adversaire ; cette morale est-elle aussi évidemment fausse que Barbeyrac le prétend? De son propre aveu, Grotius, aussi bon moraliste que lui , pour le moins, regarde cette patience d'un chrétien comme un trait de charité héroïque. Annot. in Matt., c. 5 , f. 40. Les Pères ont donc pu penser de même , sans mériter une censure rigoureuse.
Barbeyrac décide le contraire pour trois raisons : c'est qu'il n'est pas juste qu'un innocent meure plutôt qu'un coupable, autrement la condition des scélérats seroit meilleure que celle des gens de bien , et ce seroit un moyen d'enhardir les premiers au crime. Cela est très-bien ; mais cet oracle de morale passe sous silence un inconvénient terrible , c'est que si le meurtre vient à être découvert, et que celui qui l'a commis ne puisse pas prouver qu'il l'a fait uniquement pour sauver sa propre vie, eu m moderamine inculpatœ tutelœ, il sera puni comme meurtrier : dans ce cas, l'innocence ne se présume point, il faut la prouver. Voilà donc le danger inévitable auquel se trouve exposé un innocent.
Si l'on veut se donner la peine d'examiner dans le Dictionnaire de Jurisprudence, toutes les conditions qui sont nécessaires pour qu'en pareil cas un meurtrier soit innocent, et soit déclaré tel , on verra si l'opinion que Barbeyrac blâme avec tant de hauteur est aussi mal fondée qu'il le prétend. Heureuse-