‹ Dictionnaire de théologieChapitre 169 sur 170 · CHU · texte numérisé non relu

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Pour attaquer le caractère personnel de Jésus-Christ, il a fallu pousser la malignité plus loin que les Juifs , travestir ses discours et ses actions , empoisonner ses intentions et ses motifs , altérer la narration des évangélistes , falsifier les passages , etc.; procédé malhonnèta et odieux qui déshonore les incrédules , et suffit pour faire détester leurs opinions.

Ils ont dit avec un ton de mépris que Jésus n’étoit qu’un vil artisan de Judée, qui n’a pas pu trouver croyance parmi ses compatriotes, qui a été mis à mort comme un séditieux et un malfaiteur , et dont quelques fanatiques se sont avisés de faire un Dieu après sa mort.

Nous voudrions savoir d’abord pourquoi Dieu de voit plu tôt se servir d’un Chaldéen, d’un Grec , d’un Romain ou d’un Gaulois , que d’un Juif, pour instruire , sauver et sanctifier les hommes. C’estaux Juifs qu’il avoit été prédit que le Messie seroit fils de David et d’Abraham , et il est prouvé par sa généalogie que Jésus descendoit véritablement de ces patriarches ; y avoit-il un sang plus noble dans l’univers! Il est faux que Jésus n’ait pas trouvé croyance parmi les Juifs; puisque c’est dans la Judée même que le christianisme a commencé de s’établir. Jésus a été condamné à mort , non pour avoir commis aucun crime , mais parce qu’il s’est attribué la qualité de Messie et de Fils de Dieu ; la question est de savoir s’il ne l’a prouvée ni par sa doctrine, ni par ses vertus, ni par scs miracles. Dans ce cas le projet formé par ses disciples de le faire reconnoître pour Dieu après sa mort, seroit le plus insensé qui eût jamais pu entrer dans des têtes humaines, et il leur eût été impossible d’y réussir. Si Jésus -Christ a prouvé sa mission et sa divinité , le succès ne doit plus nous étonner; mais nous prions les incrédules d’expliquer comment cela auroit pu so faire autrement.

Nous leur demandons encore lequel de ces deux mystères est le plus aisé à concevoir ; Dieu, pour instruire, pour racheter et sanctifier les hommes, a daigné .«;e revêtir de l’humanité , paroilrc sous l’cxléricur d’un artisan de la

Judée, se laisser crucifier , et ressusciter ensuite; ou Dieu a permis qu’un vil artisan de la Judée réunît dans sa personne tous les caractères capables de le faire reconnoître pour le Messie promis aux Juifs, et pour le Fils de Dieu; qu’il soit parvenu à se faire adorer comme tel par une grande partie du genre humain , et que celte illusion dure depuis dix-huit siècles.

Les ennemis du christianisme n’ont pas été plus équitables à l’égard des apôtres; ils leur ont prêté un caractère indéfinissable et des qualités contradictoires , une ignorance stupide et des ruses impénétrables, une grossièreté sans égale et une prudence consommée, un intérêt sordide et un courage héroïque, un fanatisme révoltant et un zèle ardent pour la gloire de Jésus-Christ, une scélératesse décidée et le désir de sanctifier le monde, une aveugle ambition et la soif du martyre. Des raisonneurs, réduits à cet excès d’absurdité, devroient parler sur un ton plus modeste.

Comment n’ont-ils pas vu que plus ils exagèrent les vices de l’esprit et du cœur des apôtres , plus ils augmentent le merveilleux de leurs succès? Des ignorants grossiers n’auroient pas enseigné une doctrine aussi sublime, ne nous auroient pas laissé des écrits aussi sages , n’auroient pas attiré dans leur école des savants et des philosophes. Des hommes foncièrement vicieux n’auroient pas prêché une morale aussi parfaite, et n’en auroient pas donné l’exemple les premiers. S’ils avoient été ambitieux ou intéressés, chacun d’eux auroit travaillé pour sol , n’eût point voulu s’entendre avec les autres , auroit fait bande à part, comme ont failles fondateurs de la prétendue réforme. S’ils n’avoient travaillé que pour ce monde , ils auroient fui tant qu’ils auroient pu les persécutions et la mort, comme ont fait encore les prédicants du seizième siècle , et les docteurs de l’incrédulité. Enfin , si c’eût été une troupe de fanatiques , ils auroient enfanté un chaos d’oinnions discordantes, tel que le protestantisme a clé dès son origine et sera toujours, et comme il est

arrivé à toutes les autres hérésies qui ont subsisté longtemps.

Même embarras pour nos adversaires, lorsqu’il a fallu expliquer les causes de la propagation de l’Evangile et de la conversion du monde. Aux yeux d’un homme censé, ces causes sont évidentes.

1° La force persuasive que Jésus-Christ avoit promis de donner à ses apôtres , Luc, chapitres! , IS. 2® La sainteté de leur doctrine, la sublimité de leur morale. 3® Les miracles qu’ils ont opérés , et le pouvoir qu’ils ont eu de communiquer aux fidèles les dons miraculeux. 4“ L’esprit prophétique, et la connoissance des plus secrètes pensées des hommes. S° Leur charité héroïque, leur courage , leur désintéressement , leur patience. 6® Les mêmes vertus qu’ils ont fait régner parmi les premiers chrétiens.

Mais les incrédules se sont creusé l’esprit pour trouver des causes naturelles de cette révolution , et en faire disparoître le merveilleux ; nous ne pouvons nous dispenser de les discuter, du moins sommairement. Ils ont dit :

1® Que l’on étoit dégoûté des fables, des superstitions , des désordres du paganisme ; que l’inconstance et le goût de la nouveauté engagèrent plusieurs personnes à embrasser l’Evangile. Mais les édits des empereurs, renouvelés pendant plus de deux cent cinquante ans, pour maintenir l’idolâtrie; l’apologie du paganisme, faite par plusieurs philosophes , pendant le même intervalle, et leurs écrits sanglants contre notre religion ; les cris tumultueux des païens dans l’amphithéâtre, pour demander le sang des chrétiens ; les supplices de ceux-ci , continués depuis Néron jusqu’à Constantin , sont - ils des preuves du dégoût que l’on avoit du paganisme , ou d’un grand empressement de changer de religion ? Le fanatisme le plus opiniâtre pouvoit - il faire quelque chose de plus ?

On n’a qu’à lire , dans Minulius - Félix , l’apologie qu’un païen fait du polythéisme et de l’idolâtrie ; on verra si le monde en étoit dégoûté. Ployez Paganisme , g 10.

2° Qu’au milieu des malheur» dont

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l’empire étoit accablé, les peuples avoient besoin d’une religion qui leur apprît à souffrir. Ils en avoient besoin , sans doute ; mais , s’ils le sentoient, comment ont-ils résisté si longtemps? On attribuoit ces malheurs au christianisme et à la colère des dieux irrités contre les chrétiens ; après quatre cents ans , saint Augustin/ut encore obligé d’écrire contre ce préjugé. D’ailleurs , souffrir par les motifs surnaturels que fournit le christianisme, ce n’est plus un procédé naturel. Voici du moins un hommage que nos adversaires sont forcés de rendre à notre religion : elle consola les peuples dans l’excès de leurs malheurs, elle leur apprit à souffrir avec courage ; et s’il faut croire une Providence, il faut avouer aussi qu’elle ne pouvoit envoyer cette consolation plus à propos. Bientôt les Barbares vinrent mettre le comble aux rnalheurs que l’empire romain avoit essuyés de la part de ses maîtres. Nous avons donc lieu d’espérer que quand les incrédules auront quelque chose à souffrir, ils redeviendront chrétiens.

3° Ils prétendent que la persécution déclarée contre les chrétiens les rendit intéressants , que la pitié naturelle leur attira des partisans, que l’on fut touché de leur constance. 11 faudroit commencer par prouver que la constance des martyrs, au milieu des plus cruels supplices, étoit naturelle. Des peuples accoutumés è voir couler sur l’arène le sang des Radiateurs, à repaître leurs yeux du spectacle d’un homme qui mouroit de bonne grûcc , à exciter par leurs cris la cruauté des bourreaux, n’étoient certainement pas fort portés à la pitié. Ils demandoient à grands cris le supplice des chrétiens , non pour en avoir pitié, mais pour satisfaire leur propre barbarie..

Souvent des magistrats, peu portés d’ailleurs à sévir contre les chrétiens, y ont été forcés pour satisfaire une populace effrénée. Nous convenons que , selon le mot de Tertullicn , le sang des martyrs étoit une semence de chrétiens ; mais il est absurde de penser que ce phénomenc étoit naturel. A-l-on vu que la persécution exercée par Alexandre contre les mages, par les Bomains contre les drui-

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des, par plusieurs empereurs contre les Juifs, par quelques souverains contre les mahométans , ait multiplié les partisans de ces religions?

4® L’on étoit entêté de prodiges et de miracles, disent nos profonds raisonneurs , et les prédicateurs du christianisme faisoient profession d’en opérer.

Nous soutenons qu’ils en opérojent en effet : les Juifs, Celse et d’autres païens en sont convenus ; mais ils attribuoient ces miracles à la magie. Ce n’est point là une cause naturelle , et ce n’est point par hasard que les vrais miracles des chrétiens ont fait tomber les faux prodiges des païens. Si les missionnaires avoient encore aujourd’hui le don des miracles , comme les apôtres et les premiers chrétiens , ils auroient les mêmes succès.

5® Nos adversaires conviennent que le zèle ardent et infatigable de ces premiers prédicateurs ne pouvoit manquer de faire enfin un grand nombre de prosélytes. Bendons-leur grâce de cet aveu.

Mais un zèle aussi pur, aussi désintéressé , aussi infatigable que celui des apôtres et de leurs disciples, n’est pas puisé dans la nature; il ne pouvoit venir d’aucune passion humaine , d’aucun motif humain. Vainement on chercheroit parmi les fondateurs des religions fausses un zèle tel que celui des apôtres, et accompagné des mêmes vertus.

6® L’on dit qu’ils persuadèrent les esprits par le dogme intéressant de la vie à venir, qu’ils touchèrent les cœurs par une morale sublime , par leur douceur, par leur charité ; que cette même vertu, pratiquée par les premiers fidèles, fut un attrait , surtout pour les pauvres et les malheureux. Nouvel hommage rendu par les incrédules à la sainteté du christianisme.^lMS celte sainteté auroitcllc pu se trouver et persévérer constamment chez des hommes coupables des impostures, des fourberies et des autres vices dont on a osé accuser les apôtres? Pendant que le dogme de la vio à venir étoit ébranlé par les fables du paganisme, par les disputes des philosophes, par les erreurs des sadducéens ; pendant que la morale des uns et des autres

étoit aussi corrompue que les mœurs publiques , douze pêcheurs de la Judée étonnent l’univers par la sublimité de leurs leçons et par la sainteté de leurs exemples. Si ce n’est pas là un prodige de la grâce , où faut-il le chercher ? j

Au commencement du second siècle , Celse regardoit comme une folie le projet de donnèr la même croyance et les mêmes lois aux peuples des trois parties du monde connu pour lors; cependant cette entreprise ne tarda pas longtemps d’être exécutée ; et aujourd’hui on prétend prouver que cela s’est fait naturellement , et qu’il n’y a rien là de merveilleux.

Plusieurs de nos adversaires ont soutenu que le christianisme étoitrcdevable de ses progrès à la protection que lui accordèrent les empereurs, aux lois qu’ils portèrent en sa faveur , à la violence même dont ils usèrent envers les païens pour leur faire chauger de religion. Nous prouverons le contraire au mot Empereur.

11 ne faut pas oublier que pour se faire chrétien il falloit qu’un Juif ou un païen commenc.ît par croire les miracles de Jésus-Christ , surtout sa résurrection et son ascension dans le ciel : ces deux faits sont deux articles du symbole de la foi chrétienne. Or il étoit aisé, surtout aux Juifs, de se convaincre de la vérité ou de la fausseté des miracles de Jésus-Christ , publiés par les apôtres. Si ces faits n’étoient pas vrais et invinciblement prouvés, aucune des causes de conversion , dont nous avons parlé , ne pouvoit engager un prosélyte à les croire. C’est ici un caractère tellement propre au christianisme, qu’il ne se trouve dans aucune religion fausse. On pouvoit être païen sans croire aux fables du paganisme ; sectateur de Zoroastre , sans s’informer s’il avoit fait des miracles ; musulman , sans ajouter foi aux prétendus prodiges de Mahomet, etc. Nos adversaires ne daignent pas remarquer cette différence.

Ils ferment les yeux sur les obstacles qui s’opposoient à la propagation de l’Evangile. Il falloit engager les Juifs et les païens , qui se détestoient et se mépri-

soient mutuellement, à fraterniser et former une seule Eglise, accoutumer les maîtres à regarder leurs esclaves à peu près comme des égaux, apprendre aux princes à respecter les droits de l’humanité. Il falloit faire réformer toutes les lois et les coutumes qui blessoient ces droits sacrés, changer les idées, les mœurs , les habitudes , les prétentions de tous les états; refondre, pour ainsi dire , le caractère de tous les peuples. Que les Egyptiens et les Arabes , les Syriens et les Perses, les Scythes et les Grecs, les habitants de l’Italie et des Gaules, de l’Espagne et de l’Afrique, aient été tous païens , cela se conçoit. Tous avoient leurs dieux propres, leurs fables et leurs fêtes particulières , des usages et des pratiques analogues à leurs mœurs ; le christianisme ne laissoit plus de liberté pour la croyance , plus de variété dans la morale, plus de différence dans le culte extérieur : il proposoit à tous un seul Dieu, une même foi, un baptême unique , une seule Eglise.

Quand on veut persuader que cette révolution s’est faite naturellement et sans miracle, on fait profession de ne pas connoîlre la nature humaine.

Lorsque nous représentons aux incrédules la multitude des hommes instruits, éclairés , savants , qui ont embrassé le christianisme, et qui ont écrit pour le défendre, ils disent que ce préjugé ne prouve rien ; que le paganisme , tout absurde qu’il étoit, a été suivi et professé par les plus grands hommes.

Mais l’ont-ils professé par conviction, par persuasion, ou seulement par habitude? Ils rcconnoissent eux-mêmes que cette religion n’est fondée sur aucune preuve ; ils disent néanmoins qu’il faut la suivre , parce qu'elle a été transmise par les ancêtres , parce qu’elle est autorisée par les lois , parce qu’il y auroit de la témérité à vouloir en forger une autre. Ainsi ont parlé Platon , Varron , Cicéron , Sénèque , Minutius - Félix , etc. : leur sentiment est donc plutôt contraire que favorable au paganisme.

Ce n’est point ainsi que les docteurs chrétiens ont envisagé notre religion ; ils l’ont embrassée , parce qu’ils l’ont jugée

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vraie, et ils en ont prouvé la vérité avec tant de force, qu’ils ont converti , à leur tour, des savants et des philosophes; leur témoignage est donc une preuve solide , et non un simple préjugé.

Ceux d’entre les incrédules qui ont fait semblant d’examiner les dogmes, la morale , le culte , la discipline du christianisme, n’ont pas montré beaucoup de bonne foi ; ils ont altéré notre symbole et nos catéchismes , travesti les décrets des conciles , pris de travers les maximes de l’Evangile , comparé notre culte à celui des païens, déguisé l’objet, les motifs , les effets de toutes les lois ecclésiastiques. Nous traiterons do chacun de ces articles en particulier. Mais nos adversaires n’en ont jamais considéré l’ensemble et la liaison ; ce caractère de vérité ne se trouve point dans les religions fausses; nous ferons voir qu’il n’est aucun de nos dogmes qui ne tienne essentiellement à tous les autres, qui n’entraîne des conséquences morales, qui ne fonde les pratiques du culte , et auquel la discipline n’ait quelque rapport : preuve évidente qu’une sagesse plus qu’bumaine a construit tout cet édifice. Aucune des sectes qui ont donné quelque atteinte à l’une de ces parties, n’a pu conserver les autres dans leur entier.

De quoi a servi aux incrédules de répéter , contre l’enseignement de l’Eglise dont les pasteurs sont l’organe, les sophismes et les clameurs des protestants?

les uns ni les autres n’ont pas seulement saisi le véritable état de la question. Vinfaillibilité que nous attribuons à l’Eglise est fondée sur le secours surnaturel que Jésus-Christ lui a promis , et qui est ajouté à la certitude morale du témoignage de cette même Eglise , certitude poussée au plus haut degré ; nous le ferons voir au mot Infailuuilité. Quand Jésus-Christ n’auroit pas formellement promis à son Eglise une assistance perpétuelle, nous serions encore forcés de la rcconnoître au milieu des révolutions terribles qui sont arrivées dans le monde depuis d>x-huit cents ans. Persécutions cruelles, hérésies de toute espèce , irruption des Barbares, inélangc des peu-

ples, changement dans le langage, dans les mœurs, dans les lois, dans les usages, destruction de la plupart des monuments des sciences et des arts, tout sembloit conspirer à la ruine entière du christianisme; aucune autre religion n’a essuyé de pareils orages : non-seulement la nôtre subsiste, mais c’est elle qui a tout réparé et tout conservé. Que les autres se maintiennent par l’ignorance et par la corruption des mœurs , ce n’est pas un prodige ; le christianisme cherche la lumière , il ne cesse de la répandre, et c’est par là qu’il se soutient.

Pour déprimer l’enseignement de l’Eglise, pour rendre sa tradition suspecte, les protestants ont vomi des torrents de bile contre le clergé ; ils ont représenté les pasteurs de tous les siècles comme un corps de prévaricateurs , appliqués , non à conserver ce que Jésus -Christ avoit établi , mais à le dénaturer ; les incrédules, copistes serviles, n’ont fait qu’enchérir sur leurs invectives : on n’a pas seulement fait grâce aux successeurs immédiats des apôtres. Qu’enrésulte-t-il?

Que nos divers adversaires sont conduits par la passion , par l’intérêt de pallier leur turpitude , et non par l’amour de la vérité. Mais ils ont beau faire ; il suffit de considérer seulement Vanalyse de la foi, pour sentir que la catholicité de l’enseignement est la seule base sur laquelle un simple fidèle puisse fonder raisonnablement sa croyance, et que le catholicisme est le seul système dans lequel on raisonne conséquemment. Il faut bien que ce système soit solide, puisqu’il se soutient depuis dix -sept siècles contre les attaques redoublées de ses divers ennemis, r 11 y a une réflexion capable de convaincre un esprit droit ; c’est la considération des cftets civils et politiques que le christianisme a produits chez toutes les nations qui l’ont embrassé. Montesquieu les a reconnus ; il dit que nous devons au christianisme non-seulement la décence et la douceur des mœurs , mais dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne sauroil assez reconnoitre. Il

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soutient que les principes du christianisme J bien gravés dans le cœur , seroient infiniment plus forts pour nous faire remplir nos devoirs de citoyen que le faux honneur des monarchies, les vertus humaines des républiques , et la crainte servile des étals despotiques.

Chose admirable! dit-il, la religion chrétienne, qui semble n’avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. Esprit des lois , 1. 24 , c. 5 et 6.

Mais il étoit réservé aux profonds politiques de notre siècle de démontrer la fausseté de cet éloge , d’apprendre à l’univers que le christianisme a produit beaucoup plus de mal que de bien. Ils ont poussé la démence jusqu’à écrire que cette religion a énervé les esprits , qu’elle a plutôt perverti que réformé les mœurs; elle tyrannise la pensée, elle inspire un zèle fanatique et cruel ; c’est la plus sanguinaire de toutes les religions ; elle seule a causé plus de meurtres que toutes 1^ autres religions ensemble ; elle n’a produit que des martyrs insensés ; des anachorètes atrabilaires , des pénitents frénétiques , des rois despotes et persécuteurs, qui sont honorés comme des saints. Loin de diminuer les malheurs des peuples, elle. n’a fait qu’aggraver leur joug : il y a lieu aujourd’hui de regretter le paganisme. Ainsi avoient déclamé les déistes. Les athées, survenus ensuite , ont fait un pas de plus ; ils ont conclu de ces réflexions sublimes que la seule notion d’un Dieu a causé tous ces maux, que le seul moyen de les réparer, seroit d’étouffer pour jamais cette notion fatale, et d’établir l’athéisme d’un bout de l’univers à l’autre.

Avant d’entrer dans aucun détail , nous disons à ces graves raisonneurs :

Montrez-nous sous le ciel une nation chez laquelle il y ait plus de lumières, des mœurs plus pures, une législation plus sage , un gouvernement plus modéré, une société plus douce cl plus décente, un bonheur public plus sensible, que chez les nations chrétiennes? Faitesnous-cn connoilre une qui , après avoir joui de CCS avantages sous le christianisme, les ait conservés en embrassant

une autre religion ; nous conviendrons alors que la nôtre n’a produit aucun bien , que ce qu’il y en a dans le monde vient d’une autre cause et ne prouve rien. L\sezsm\emenü'’ Esprit des usages et des coutumes des différents peuples, et comparez -les avec les nôtres; vous verrez s’il y a quelque chose à perdre pour eux en se faisant chrétien. On ne nous répond pas , et l’on continue de déclamer, /^oj/ejs Arts, Sciences, Lois, Gouvernement , etc. Quant aux prodiges que produiroit V athéisme, consultez cet article.

Au jugemenlde nos adversaires , notre religion nuit à \h population, {W XXIlf. p. 539. ) Si cela étoit vrai, nous dirions qu’elle dédommage d’ailleurs la société du nombre des individus par les mœurs qu’elle leur donne ; pour procurer le bien général , il faut des hommes , et non des animaux à deux pieds. Mais le reproche est faux en lui-même ; aucune religion ne favorise autant que le christianisme la naissance des hommes, et ne veille de plus près à leur conservation ; aucune contrée de l’univers , sans excepter meme la Chine, n’est plus peuplée que celles qui sont habitées par les nations chrétiennes, et la civilisation n’est nulle part aussi parfaite.

Ils disent que le christianisme , en condamnant le luxe, nuit à l’industrie et au commerce ; (N' XXIV, p. 539.) mais il est démontra que le luxe, alimenté par le commerce, et le commerce encouragé par le luxe, se rongent et se détruisent l’un l’autre; que l’excès , en ce genre , entraîne la ruine des états et des sociétés : c’est un fait avoué par tous les philosophes , et confirmé par une expérience de six mille ans.

Un reproche plus grave est Vintoléranceattachée au christianisme; il divise les hommes , fait éclore les disputes , les haines , les guerres de religion. Cent fois l’on a répondu que l’intolérance est attachée, non - seulement à toute religion quelconque, mais à toute opinion que l’on croit importante , meme à tout système d’incrédulité; c’est un effet des passions inséparables de l’humanité. Or, aucune religion ne travaille plus cffica-

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cernent que la nôtre à réprimer toutes les passions , à inspirer aux hommes la douceur , la paix , la charité mutuelle , par conséquent une tolérance raisonnable. Quant à la tolérance illimitée qu’exigent les incrédules, c’est un désordre qui n’a jamais été souffert chez aucune nation policée. Voy. Tolérance.

Le christianisme, disent -ils, nous occupe trop du bonheur de l’autre vie, il nous détourne des soins du travail , des devoirs de la vie présente. Si l’homme étoit de même nature que les brutes , borné comme elles à la vie présente , on pourroit blâmer avec raison les espérances que donne le christianisme, et les désirs qu’il nous inspire ; mais la ! philosophie a-t-elle prouvé que nous sommes des brutes ? Voilà la faute essentielle qu’ont commise la plupart des législateurs ; ils n’ont pensé qu’à cette vie, n’ont rien fait pour engager les hommes à se procurer le bonheur à venir. Jésus -Christ, seul sage, nous commande la vertu comme le seul moyen d’être heureux en ce monde et en l’autre; et la principale vertu qu’il nous prescrit est l’amour du prochain , par conséquent j le désir de contribuer au bonheur des ; autres.

Mais nous avons encore pour nous le témoignage de l’expérience. Les épicuriens , les philosophes égoïstes , les incrédules , qui ne désirent et n’espèrent rien après cette vie , sont-ils plus laborieux , plus occupés du bien de leurs semblables , meilleurs citoyens qu’un chrétien pénétré de la foi et de l’espérance d’une félicité future? Nous cherchons vainement, dans les siècles passes et dans le nôtre , les services que les incrédules ont rendus à l’humanité. 11 est bien absurde de prétendre qu’une religion, qui nous attache à nos devoirs par un intérêt plus puissant que celui de la vie présente, nous détourne de nos devoirs. En quel sens le désir d’être heureux dans le ciel peut-il nuire à rcnvic de nous rendre utiles sur la terre? Le plus grand éloge que fait l’Ecriture des saints de l’ancien Testament, cstd’avoirprocuré la gloire et le bonheur de leur nation. L'ccli., c. 4ti, et seqq.

On a souvent répété que le christianisme établit deux puissances, deux législations qui se croisent et se nuisent réciproquement, une autorité ecclésiastique toujours occupée à empiéter sur les droits des magistrats et du gouvernement : on ne cesse de nous parler des usurpations du clergé , et de l’abus qu’il a fait de sa juridiction. Jésus-Christ cependant avoit établi la règle lumineuse, et posé la borne qui devoit séparer ces deux puissances , en disant : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Tant que l’on s’y tiendra , il est impossible que l’une nuise à l’autre ; au contraire , elles se fortifierontmutuellement.Maisdansquel temps leur est-il arrivé de se croiser ? Lorsque les princes , contents de dominer par la violence, ne connoissoient plus ni droit naturel, ni lois civiles , opprimoient les peuples et les gouvernoient comme un troupeau de brutes : sans l’appui des lois ecclésiastiques, le malheur public auroit encore él^ plus grand. Au sortir de ce chaos , l’on a dit que les prêtres avaient voulu tout donner à Dieu, et n’avoient rien laissé à’ César; aujourd’hui l’on soutient que tout est à César, de manière qu’il ne reste rien à Dieu. Lequel de ces deux excès est le plus grand ? L’événement seul en décidera. Mais si Dieu n’avoit pas consacré ce qu’il a donné à César, que resteroit-il à celui-ci pour gouverner? La violence, comme aux barbares ; le bâton , comme à la Chine ; le sabre comme en Turquie et dans les autres étals mahométans. 11 est aisé de voir si les peuples s’en trouveroient mieux.

Aussi , par une contradiction très-ordinaire à nos adversaires, ils ont dit que le christianisme tendoit à diviniser l’aulorilé des princes, par conséquent à rendre les peuples esclaves ; qu’il y avoit entre les prêtres et les rois une collusion mutuelle pour détruire toute espèce de libellé civile ; que les prêtres allribiioicnt aux souverains le despotisme politique, afin d’en obtenir à leur tour le despotisme spirituel. Celte calomnie absurde a été répétée cent fois de nos jours. Si elle étoit vraie , les na-

lions chrétienn«s seroient les plus esclaves de toute la terre ; heureusement le fait seul suffit pour montrer que ce reproche n’a pas le sens commun.

Enfin, quelques rêveurs ont écrit que quand on a voulu faire du christianisme One religion nationale , on s’est écarté de l’esprit de Jésus-Christ , dont le règne n’est pas de ce monde. Si par religion nationale, on entend une religion qui soit tellement propre à un peuple, qu’elle ne puisse convenir à un autre , l’intention de Jésus-Christ ne fut jamais d'en établir une pareille, puisqu’il a ordonné à ses disciples d’enseigner toutes les nations , et qu’il s’est proposé de les rassembler toutes dans une seule Eglise, comme des brebis dans un seul bercail et sous un même pasteur. Mais seroit-il fort avantageux au genre humain que les nations , déjà trop divisées d’ailleurs , le fussent encore par la religion , n’eussent ni le même Dieu , ni la même croyance, ni le même culte? D’un côté, l’on reproche au christianisme de diviser les hommes par des disputes de religion; de l’autre on lui fait un crime de ne pas leur inspirer assez l’esprit national, exclusif, isolé, le patriotisme furieux, ennemi du repos de tous les autres peuples, tel que fut celui des Romains.

De même si , par le règne de Jésus- Christ, l’on entend un règne temporel, civil , politique , il est clair que Jésus- Christ n’y a jamais prétendu ; s’il est question d’un règne spirituel, par lequel les esprits, les volontés, les mœurs soient soumises à ses lois , il est certainement roi dans ce sens , depuis près de dix-huit siècles; il l’a déclaré luimême, et en dépit des incrédules, il le sera jusqu’à la fin des siècles.

Nous ne finirions pas , s’il nous falloit T(‘futer , dans un seul article , toutes les objections de nos adversaires; ils en ont rempli des volumes entiers. Nous n’en connoissons cependant aucun qui , par un parallèle suivi entre le christianisme et une autre religion , ait entrepris de faire voir quelle étoit la meilleure ; tous ont senti que la comparaison tourueroit à leur confusion. Mais ils ont

cherché à pallier l’absurdité des autres , à en dissimuler les effets et les conséquences , pour diminuer d’autant, le triomphe du christianisme : c’est de nos jours que le polythéisme , l’idolâtrie, le mahométisme, ont trouvé des apologistes. On a prétendu que ces religions fausses pouvoient s’étayer des mêmes preuves que la nôtre ; heureusement ce f^ait est encore à démontrer , et nous ne craignons pas que l’on en vienne à bout.

Il est aussi impossible à nos adversaires de rompre la chaîne des erreurs dans laquelle ils sont engagés , que celle des vérités que nous leur opposons ; entre le christianisme catholique et l’incrédulité absolue, point de milieu : leur propre exemple nous tient lieu de démonstration.

L’on nous objectera peut-être que les preuves que nous venons d’alléguer ne sont pas à la portée des ignorants. Si l'on veut dire qu’elles ne sont pas également à leur portée , et qu’ils ne sont pas aussi en état d’en sentir la force qu& les savants, nous en conviendrons sans peine.

Mais nous soutenons qu’elles sont assez à portée des plus simples, pour qu’ils puissent en avoir une certitude entière, pour peu qu’ils soient instruits.

En effet, un homme élevé dans le sein du christianisme , ne peut pas ignorer que l’avénementde Jésus-Christ et l’établissement de son Eglise ont été prédits par des prophéties ; que ces prédictions sont dans les livres des J uifs; que certainement les Juifs ne les ont pas forgées pour favoriser notre religion :

toutes les années, pendant le temps de l’Avent , ces prédictions sont le principal sujet de l’office divin et des instructions des pasteurs : il est de la plus grande notoriété que les Juifs attendent encore aujourd’hui un Messie, sur la foi de ces anciennes prédictions.

11 ne peut pas douter que Jésus-Christ et ses apôtres n’aient fait des miracles ; s’ils n’en avoient pas fait, il leur auroit été impossible d’établir le christianisme. Ces miracles sont le sujet de la plupart des évangiles qu’on lit à la messe, des fréquentes instructions des prédicateurs, des tableaux exposés à tous les yeux ; et

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si un incrédule vouloit contester ce fait , on lui feroit voir que les Juifs , les païens, les malîométans en sont convenus.

Les obstacles qui s’opposaient à la propagation de notre religion , les persécutions qu’elle a essuyées , les moyens par lesquels elle a vaincu , sont connus des ignorants par la multitude des martyrs que l’Eglise honore, dont les tombeaux et les cendres sont encore sous nos yeux. L’homme le plus grossier sait qu’il fut un temps où , à la réserve des Juifs , tous les peuples étoient païens , et il sent que nos pères n’ont pas pu abandonner une religion aussi licencieuse que le paganisme , pour en embrasser une très-sainte , sans que IMeu ne soit intervenu dans cette révolution. Sans avoir lu l’histoire, il est bien convaincu que les Barbares du Nord n’étoient pas chrétiens , lorsqu’ils sont venus ravager nos contrées , et que leur conversion n’a pas dû être facile à opérer.

Quand il n’auroit pas le témoignage de sa conscience pour lui attester la sainteté et la pureté de la morale chrétienne , il la verroit encore par la différence qu’il y a entre ceux qui la pratiquent et ceux qui ne l’observent pas, et par les vertus sublimes des saints dont il entend rapporter les actions. La multitude meme des scandales qui arrivent, des erreurs qui se répandent, des efforts que font aujourd’hui les incrédules pour étouffer jusqu’aux premiers principes de religion , sert à convaincre tout esprit capable de réflexion, que si Dieu ne la soutenoit par une providence surnaturelle, il seroit impossible qu’elle subsistât longtemps.

En général les savants sont fort peu en état de connoître ce qu’un simple fidèle sait ou ce qu’il ignore , ce qu’il pense ou ne pense pas, jusqu’à quel point il est en état de raisonner sur sa religion. Partout où les mœurs sont innocentes et pures, le peuple aime sa religion , il en entend parler avec plaisir, il converse volontiers avec ses pasteurs , il les écoule avec attention , il les interroge quand il le peut; souvent l’on est étonné de la sagesse de ses questions cl

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de la facilité avec laquelle il saisit les réponses. Lors même qu’un ignorant n’est pas capable de rendre compte de ce qu’il pense, il ne s’ensuit point qu’il ne pense pas , ou que sa croyance n’est pas raisonnable, parce qu’il ne sait pas en déduire les raisons; il sent très-bien la fausseté d’une objection, quoiqu’il ne soit pas en état d’y répondre et de la réfuter. Ceux qui sont chargés de diriger les âmes simples et pures, admirent à tout moment la manière dont Dieu les éclaire, les réflexions que la grâce leur suggère , la foi sage et solide qu’elle leur inspire, f'oyez Ignorance , Foi , § 6.

Nous ne pouvons nous dispenser d’observer que les protestants ont frayé le chemin à la plupart des arguments des incrédules. Ils ont dit que le christianisme, dans son origine, tel qu’il éloit sorti de la main de Jésus-Christ et des apôtres, étoit vraiment une religion divine, sainte, irrépréhensible, la plus parfaite et la plus utile au genre humain : mais que bientôt après , les pasteurs , par le mélange des opinions philosophiques, par l’ambition de s’attribuer une autorité supérieure à celle des apôtres , par l’influence de toutes les passions humaines , étoient venus insensiblement à bout d’en altérer les dogmes, d’en corrompre le culte, d’en énerver la morale , d’en changer la discipline ; que par la succession des siècles celte religion divine étoit devenue un chaos d’erreurs, de superstitions, d’abus et de désordres, et avoit causé tous les maux dont on se plaint aujourd’hui; mais qu’enfin , au seizième , Dieu a suscité les réformateurs pour la rétablir dans son premier étal de pureté et de sainteté : c’est selon ce plan sublime qu’ils ont construit toutes leurs histoires ecclésiastiques; elles n’ont pour objet que d’en convaincre les lecteurs.

On sent bien que les incrédules n’avoient garde de s’arrêter en si beau chemin , et qu’il leur étoit aisé de tirer |)arlidc cc tableau. Ils ont dit aux pro- Icstanls : De votre propre aveu , le christianisme ne pouvoit manquer de se corrompre, de devenir pernicieux et funeste an genre humain ; donc ce n’est

pas Dieu qui en est l’auteur. l’avoit établi lui-même, il auroit tenu la main à son ouvrage , il auroit pris des moyens plus sûrs pour le conserver dans sa pureté. C’étoil bien la peine de bouleverser l’univers pour fonder une religion qui , moins d’un siècle après sa naissance, devoit commencer à se dépraver , à devenir pernicieuse , et qui, d’âge en âge, n’a cessé d’être rendue plus mauvaise.

Falloit-il attendre quinze siècles , avant d’arrêter ce torrent de corruption et ce déluge de maux qui ont accablé le genre humain ?

Oserez-vous soutenir que votre prétendue réforme en a réparé aucun ?

Montrez-nous les guerres qu’elle a prévenues, les schismes qu’elle a étouffés, les disputes qu’elle a fait cesser, les souverains qu’elle a rendus plus sages et plus pacifiques, les vices qu’elle a corrigés , les peuples dont elle a fait le bonheur. Vos propres auteurs déplorent les désordres qui régnent parmi vous ; les mœurs n’y sont pas pures plus que chez les catholiques, contre lesquels

vous avez tant déclamé; f^ntolérance n’y règne pas moins, et il ne tient pas à vous de renouveler les scènes sanglantes que vous avez données pendant plus d’un siècle pour vous établir. Votre réforme imaginaire n’a servi qu’à démontrer que le christianisme est essentiellement irréformable , etc.

Nous ne savons pas encore ce que les protestants répondent à cet argument des incrédules ; mais il nous paroît qu’ils ne feront jamais solidement l’apologie du christianisme en général , sans faire en même temps celle du catholicisme et de l’Eglise romaine.

CHRISTOLYTES, hérétiques du dixième siècle; leur nom vient de xp‘çvî,et de Xùu, je sépare; parce qu’ils séparoient la divinité de Jésus-Christ d’avec son humanité. Ils soutenoient que le Fils de Dieu , en ressuscitant, avoit laissé dans les enfers son corps et son âme, et qu’il n’étoit monté au ciel qu’avec sa divinité. Saint Jean Damascène est le seul auteur ancien qui ait parlé de cette secte.

VIM ou TOME PIlEMIfiM.

NOTE PREMIÈRE. — ABRAHAM. (PageI4i.)

« Dieo dit à Abraham , Gen., c. 13 , ÿ. 15 : Je donnerai à vous et à votre postérité tout ce pays que vous voyex.

La promesse que Dieu fait ici à Abraham, de lui donner personneliement la terre de Chanaan , a été sans effet , disent les incrédules ; puisque ce patriarche n’y posséda jamais en propre qu’un champ et une caverne qu’il avoit achetés quatre cents sicles.

Les interprètes répondent que la particule et signifie en cet endroit c’est-à-dire ; de sorte que le sens de ce verset est que Dieu promet la terre de Chanaan à Abraham , c’est-à-dire à sa postérité.

Parmi plusieurs significations que renferme la particule hébraïque vau , qui est rendue dans le passage que nous examinons , par et, celle de c’est-à-dire en français , id est en latin, en est une : c’est ce que nous allons démontrer par divers exemples.

Genèse, c. 2, i. 3. Dieu bénit le septième jour , vau , c’est-à-dire , le sanctifia.

Exode, c. 4, f. 12. Je serai dans votre bouche , vau , c’est-à-dire, je vous apprendrai ce que vous aurez à dire. C. 7, 11. Pharaon fit venir les sages, vau, c’est-à^ire, les

magiciens.

Nombres, c. 31, 6. Moïse les envoya à la guerre, leur confiant les instruments sa-

crés, vau, c’est-à-dire , les trompettes d’un son éclatant.

Juges , c. 8 , t. 27. Cet éphod devint un piège qui causa la ruine de Gédéon , vau , c’est-à-dire , de sa maison.

IL Rois , c. 11 , ^. 11. Je jure par votre vie, vau, c’est-à-dire , par votre conservation. » Bullet. Rép. crit., tom. 1 , pag. 37 , édit, de Besançon , 1819.

NOTE IL — ADAM. (Pag. 27.)

Les matérialistes prétendent que l’homme est une production de la nature; ce qui , dans le sens qu’ils attachent à ce mot , veut dire qu’il a été formé sans dessein par les différentes combinaisons de la matière en mouvement.

« La nature, dénuée de sentiment et d’intelligence , a donc produit cet être merveilleux dont la constitution étonne également l’anatomiste et le philosophe ! la terre a donc fait l’homme comme le bourgeois-gentilhomme fait de la prose , c'est-à-dire, sans le savoir ! ces millions de parties qui forment le corps humain ont donc été dispersées Jadis sur le globe , se sont rencontrées on ne sait quand ni comment , se sont entreheurtées , attirées , repoussées; puis , après bien des essais, se sont rangées tout juste dans le bel ordre où nous les voyons ; ordre qui surpasse tout ce que l’art a pu produire et tout ce que l’esprit peut concevoir ! Mais ce n’est pas là le plus étonnant. Ces mêmes atomes , de bruts et de morts qu’ils éloient , ont produit, par leurs combinaisons fortuites, la vie, le sentiment et la faculté de raisonner. Pour s’épargner la peina de former à si grands frais chaque individu , ils se sont arrangés en mâle et femelle , de manière à pouvoir désormais étendre leur espèce par la voie de la génération. C’est enfin à leurs impulsions réciproques, à leur gravitation mutuelle, que l’on doit l’invention de la parole , des sciences et des arts. Si ce système paroit monstrueux à la raison, il faut avouer qu’il plait moins à l’imagination que les brillantes illusions de la mythologie.... »

« Si la nature ou la matière a produit tous ces corps organisés, plantes , animaux et hommes , d’où vient que , depuis qu’on l’observe , elle ne produit plus rien de pareil? la nature a-t-elle donc changé? pourquoi cette même rencontre d’atomes, qui fit jadis tant de merveilles, n’a-t-elle plus lieu, et pourquoi s’obstine-t-elle à laisser aux êtres organisés le soin de se reproduire eux-mêmes? »

« Les anciens , qui étoient aussi ignorants en histoire naturelle qu’cn physique , pouvolent croire qu’un animal se formoit comme le sel , par la juxta-positlon de différentes

molécules réunies en vertu de certaines forces de rapport. 11 leur étoit permis de conjecturer qu’une masse de boue , imprégnée et échauffée par les rayons du soleil , peut s’animaliser , tout comme ils se persuadoient que les insectes, les grenouilles, les cra- ' pauds et les lézards qu’ils trouvoient dans la fange du Nil , étoient de la boue animée par la chaleur. Mais il est inconcevable. que, dans le dix- huitième siècle, après toutes les découvertes des modernes , on n’ait pas honte de parler encore comme les anciens , et d’étayer un système de philosophie sur des erreurs dont le peuple même commence à se moquer. Un animal ne naît que de son semblable , c’est la loi uniforme et invariable de la nature. Rien de ce qui est organisé ne se forme par opposition, pas même le champignon ni la mousse. La raison s’unit à l’expérience pour rejeter les générations équivoques. Elle nous dit qu’un corps organisé est un tout qui n’a pu se former successivement, puisque chaque partie suppose l’existence des autres. C’est un système d’un nombre infini de machines qui correspondent directement, qui ont entre elles des rapports intimes, qui sont faites les unes pour les autres , et dont les forces concourent à un but général. Ce tout se développe et augmente de volume; mais, en tant que machine , il est toujours en petit ce qu’il sera en grand , de sorte que toutes les matières alimentaires ne sauroient y ajouter une fibre. »

« Imaginons pour un moment que l’aveugle concours des molécules de la matière inanimée ait réussi à produire un homme , à l’aide des lois de l’impulsion et de l’attraction. Supposons, contre toute vraisemblance, que dis-je? contre toute certitude, que la nature ne sait plus faire aujourd’hui ce qu’elle a su faire en des temps plus reculés. Dévorons enfin toutes les absurdités qui entourent et accablent le système de l’athée ; soumettons le bon sens au préjugé et l’évidence à l’erreur; qui est-ce qui animera cet androïde , cette matière organiquement disposée par les mains du hasard? qui est -ce qui lui donnera la faculté de sentir, de penser, de juger et de faire des abstractions? comment est-ce que la nature donnera l’intelligence et le sentiment , n’ayant ni sentiment ni intelligence ? Hélas ! elle n’est qu’impulsion et gravitation ; et il lui est aussi impossible de produire par là une seule pensée , qu’il l’est au néant de créer un seul atome. » •

« Les matérialistes croient , en toute simplicité de cœur , que le sol de la Laponie a produit le renne , parce que cet animal est indigène à ce pays et qu’il ne peut vivre dans un climat plus doux. Que dites-vous de l’argument ? Voyez-vous ces vers qui fourmillent dans les cavités d’un vieux fromage? Ils y trouvent une nourriture et une chaleur qui leur convient ; donc c’est ce fromage qui les a produits. Une telle conclusion est fort bonne pour l’enfant qui a mangé le fromage sans se soucier du ver ; mais elle étonne dans un philosophe qui se donne pour capable de creuser les idées, et d’interpréter la nature. » Holland , Réflexions philosophiques sur le Système de la nature, c. 6.

NOTE llï. — AME. (Pag. 70.)

La philosophie ou la raison individuelle est bien foible, puisque , comme le dit trèsbien M. Bergier , elle n’a jamais pu par elle-même démontrer invinciblement les dogmes essentiels de la spiritualité et de l’immortalité de l’àme.

Descartes lui-même l’a reconnu : a car laissant a part , dit-il , ce que la foi nous en- » seigne , je confesse que , par la seule raison naturelle , nous pouvons bien faire beau- » coup de conjectures à notre avantage, et avoir de flatteuses espérances, mais non » point aucune assurance. » (Lettre à la princesse Elisabeth, )

Saint Justin parlant de l’origine du monde , de la création de l’homme et de l’immortalité de l’àme , dit qu’il n’est pas possible à l’homme de connoitre scs vérités sublimes par les seules forces de la nature ou de l’esprit humain ; que nous devons nous en rapporter à la tradition de nos pères qui, n’enseignant rien d’eux -mêmes, nous ont transmis la véritable doctrine qu’ils ont reçue de Dieu. Qut otnni contentionis studio ,• et factionum dissidio liberi, sicuti à Deo accélérant , ita nobis doctrinam tradiderunt. Neque enim vel naturd , vel ingenio humano , res tam sublimes et divinas hominibus cognitione assequi est possibile ; sed eo quôd tùm cœlitùs in viros sanctos descendit, gratuito opus est dono. { Ad Grœcos Cohort, pag. 9, édit, de Paris , 1615. )

« Si les hommes , dit Lcland , n’avolcnt d’autre certitude d’un état futur , que celle qu’ils peuvent tirer des seules lumières de leur raison , ce dogme se trouvcrolt combattu par des objections et des difilcultés qui élèverolent dans leur esprit des doutc.s

auxquels il seroil dilUcile de répondre, d’une manière satisfaisante. Leur fol en seroit troublée et affoiblie. Les arguments métaphysiques , pris de la nature différente du corps et de l’esprit, quoique justes en eux-mêmes, ne prennent que sur des âmes vraiment philosophiques , accoutumées aux spéculations abstraites : ils ne sont point à la portée du commun des hommes qui , accoutumés aux objets sensibles et matériels , ne sau-

rolent se former une notion distincte d’un être qui n’est point matière Ceux qui

croient le plus fermement l’immortalité de l’âme , ont bien de la peine à concevoir comment elle agit lorsqu’elle est séparée du corps. La vie future ne nous est point sensible : c’est un état dont nous n’avons naturellement aucune connoissance , et dont nous ne saurions nous former aucune idée claire et satisfaisante, si nous n’avions sur cèla d’autres lumières que celles de la raison. Cette vie future est l'objet propre de la révélation divine et de l’exercice de la fol qui est l’évidence des choses invisibles. Comme l’âme humaine n’exlste point par la nécessité de sa nature, mais que la continuation de son existence dépend de la volonté de Dieu , nous ne pouvons être assurés de son Immortalité qu’autant que nous sommes sûrs que Dieu veut qu’elle soit immortelle. Plusieurs raisons nous portent à croire que Dieu l’a ainsi ordonné ; mais il fallait , pour que nous en eussions une certitude entière , que Dieu nous le révélât expressément. Les preuves morales d’un état futur sont aussi d’un grand poids; mais les voies de la providence nous sont cachées ; c’est un abime que nous ne devons pas espérer de sonder. Notre vue est trop courte , nous connolssons trop peu les desseins de Dieu et les lois qu’il suit dans le gouvernement du monde, pour en tirer des lumières propres â dissiper entièrement nos doutes et nos incertitudes sur un objet aussi délicat. La révélation seule pouvait fixer nos idées et notre croyance. » Nouvelle démonslr. évang., part. 3, chap. 1.

Bonnet prouve, dans ses Recherches philosophiques sur le christianisme, chap. 2, que l’on ne peut s’assurer par les seules lumières de sa raison, de la certitude d’un état futur. Voyez les articles Certitude , Raison , Loi naturelle , Révélation , etc.

NOTE IV. — AME. (Pag. 71.)

I. La spiritualité de l’âme aussi bien que l’existence de Dieu est une croyance universelle , un témoignage constant que l’humanité se rend à elle-même ; c’est la fol du genre humain. Qu’elle soit venue de la tradition primitive, du sentiment intérieur ou de la réflexion sur nos opérations , cela est égal : pourquoi ne seroit- elle pas venue de ces trois sources ? Avant qu’il y eût des philosophes , aucun peuple , aucun être raisonnable ne s’étoit persuadé que la matière pût penser , aucun même n’avoit imaginé qu’elle pût se mouvoir. Malgré les sophismes d’Epicure, la spiritualité de l’être pensant est un dogme aussi généralement répandu que dans les premiers âges du monde. S’il y a une vérité que la nature et la conscience dictent à tous les hommes, c’est la différence entre l’esprit et la matière; aucun peuple qui n’ait des termes divers pour les désigner; tous entendent, sous le nom d’esprit, un être qui connoît , qui se sent exister, qui a la conscience du mot individuel , qui a le pouvoir d’agir et de mouvoir la matière.

Rien n’est plus risible que de voir des philosophes s’évertuer pour trouver dans l’antiquité le premier peuple qui a cru la spiritualité et l’immortalité de l’âme. Les uns s’arrêtent aux Egyptiens, d’autres aux Thraces ou aux Gaulois, quelques-uns aux Indiens, et font gravement la généalogie de oe dogme. Il auroit été plus court de citer une nation qui eût professé la croyance contraire : jusqu’à présent l’on n’en a connu aucune. Mais c’est justement parce que cette opinion est générale, que nos raisonneurs se font gloire de lutter contre elle, et jugent qu’il est digne d’eux de l’étoufferj ils parviendront plutôt à dépouiller l’homme de sa propre nature.

Les matérialistes prétendent que tous les philosophes anciens faisaient de l’âme humaine une substance matérielle; mais cette assertion est absolument fausse. Voyex l’article Esprit , où M. Bergler rapporte la doctrine des philosophes sur la spiritualité de l’âme.

II. Le sentiment intérieur : il suffit à tout homme raisonnable. Je sens ma propre existence, et je me sens distingué de tout être qui n’est pas moi : or , je ne sens ni l’existence, ni la ligure, ni la structure, ni le jeu de mon cerveau , ni d’aucune partie Intérieure de mon corps; donc chacune do ces parties , et toutes prises ensemble, ne sont pas moi.

Je sens que je suis le même individu qui , depuis soixante ans, éprouve des sensations , des pensées , des vouloirs, du plaisir, de la douleur , etc. ; je sens donc que je suis une substance , puisque sous ce nom l’on entend un être qui reçoit successivement différentes moditlcations , et les perd sans cesser d’exister , sans rien perdre de son être.

Ce sentiment du moi individuel et permanent n’est point un accident qui me survienne , c’est mon essence même , l’essence de mon âme ; il ne peut cesser sans que je sois anéanti , je ne serais plus si je ne me sentois pas exister ; il ne resteroit de moi que l’idée abstraite d’élre, sans attributs et sans aucune modification quelconqne : un tel être n’est qu’une chimère. Si j’existois sans sentir mon existence, comment pourrols-je recevoir ce sentiment? Dieu même ne pourroit, sans contradiction, me donner le sentiment d’aootr dté, puisque, selon la supposition, je recevrais le sentiment d’être pour la première fois. Un matérialiste , un sceptique ne s’entend pas lui-même quand il dit : je sens en moi je ne sais quel être , je ne sais quelle substance , qui est le sujet de mes modifications. 11 détache par abstraction l’existence d'avec sa substance, il fait de lui-méme un être abstrait , il prétend sentir l’existence hors de la substance qui existe. Y a-t-il une absurdité plus complète?

Donc il est démontré que le sentiment du moi individuel et permanent est l’essence même de l’ème. Or , ce sentiment n’est p^int l’essence de la matière , autrement toute matière se sentiroit. 11 est impossible qu’elle le reçoive, puisque ce n’est point un accident de l’être qui se sent ; donc il est évident que l’esprit et la matière sont deux êtres essentiellement différents , et que mon âme n’est point matière.

Lorsque les philosophes disent que nous n’avons point d’idée de l’âme ni d’aucune substance : si par idée ils entendent une image , cela est vrai ; mais il est absurde que l’esprit ait une image. S’ils entendent une idée abstraite, cela est encore vrai; mais faut-il que l’esprit fasse une abstraction de lui-même , qu’il se voie hors de soi - même comme nous nous voyons dans un miroir ? Ces raisonnenrs veulent voir leur âme en dehors et du dehors; ils disent qu’un terme auquel ne correspond aucun objet sensible , ne signifie rien. C’est le comble de l’absurdité de substituer des idées abstraites au sentiment intérieur ; ce sentiment est supérieur à toute évidence d’idées possibles.

Pour connoitre à fond deux substances , il faut les comparer. Nous connoissons notre âme par le sentiment de ses opérations, et la matière par ses qualités sensibles; les opérations de l’âme font sentir , penser, réfléchir, vouloir, mouvoir le corps : voyons si la matière en est capable.

111. La matière est incapable de sensation. 11 est démontré que l’être sensitif est un être simple : or , la matière n’est point un être simple ; donc i'élre sensitif n’est point matière.

Un être privativement affecté de sensations bornées à lui , et qui ne sont senties que par lui , est réellement distingué de tout autre être sensitif. Un être qui se sent soi-même ne peut se sentir hors de lui - même; il ne peut se sentir dans un autre, il n’y a que lui qui puisse se sentir : donc chaque être sensitif est simple et réellement distingué de tout autre être sensitif.

Vous êtes assuré que vous ignorez ce que je sens , et je suis assuré aussi que j’ignore ce que vous sentez ; nous connoissons donc avec certitude que nous sentons séparément , que votre sensation n’est pas la mienne , que votre être sensitif et le mien sont réellemerit et individuellement distincts l’un de l’autre.

Nous pouvons , il est vrai , nous communiquer nos sentiments et nos pensées par des paroles et par d’autres signes convenus ; mais il n’y a aucune liaison nécessaire entre ces signes et ces sensations ; l’on peut s’en servir également pour mentir et pour dire la vérité. Nous n’y avons recours que parce que nous savons que nos sensations sont incommunicables par elles - mêmes; l’usage de ces signes est un aveu continuel de l’incommunicabilité de nos sensations et de l’individualité de nos âmes.

< Puisque l’étre sensitif est nécessairement simple , il s’ensuit qu’on ne peut supposer un assemblage d’etres qui aient la faculté do sentir , sans reconnoilre qu’ils l’ont chacun en particulier , et que chacun d’eux doit sentir à part ; que leurs sensations ne peuvent par elles-mêmes se communiquer de l’un a l’autre. 11 s’ensuit qu’un tout composé de parties sensitives ne peut pas former une âme ou un être sensitif individuel , parce que chacune de ses parties sentiroit privativement et séparément de l’autre. 11 ne pourroit donc y avoir entre elles aucune réunion ni combinaison intime d’idées ; l’idée de chacune d’elles seroit inconnue aux autres.

Il est donc évident qu’une portion de matière organisée , composée de parties réellement distinctes, placées les unes hors des autres, quoique contiguës , ne peut pas former une âme ou un principe sensitif : or , toute matière est composée de parties réellement distinctes ; donc les êtres sensitifs individuels ne peuvent être des substance» matérielles.

.Dans une armée de vingt mille hommes, chaque soldat sent son existence individuelle : mais il est impossible que, de tous ces sentiments particuliers et incommunicables , il résulte un sentiment général par lequel toute l’armée se sente exister comme armée, ait la conscience des sensations de chaque soldat; donc dans un composé de matière quelconque , quand même chaque atome sentiroit sa propre existence , il seroit impossible qu’en vertu de ces sentiments individuels , le tout ou le composé se sentît exister, eût la conscience des sensations de chaque atome; donc le sentiment que j’al de mon existence individuelle et des sensations qui alfectent chacun de mes organes , n’est point et ne peut être le résultat du sentiment de plusieurs atomes de matière. Voilà une démonstration à laquelle les matérialistes n’ont jamais essayé de répondre.

IV. Je pais, au même instant, éprouver plusieurs sensations différentes; je sens tout à la fois la chaleur du feu , l’odeur et la saveur d’un fruit, le plaisir de la musique, la beauté d’un tableau ou d’un paysage ; je juge laquelle de ces sensations m’est la plus agréable , je la choisis et la préfère : il y a donc un moi indivisible qui reçoit au même moment ces différentes alïections. Puisque toute matière organisée est étendue et divisible , il est impossible que le moi soit matière. La même particule de mon cerveau n’a pu recevoir au même instant cinq mouvements divers, encore moins les comparer et en juger. Bayle, après avoir pesé la force de ce raisonnement, ne craint point de conclure ainsi : On peut dire , sans hyperbole , que c’est une démonstration aussi assurée que celles de géométrie. ( Nouvelles de la républ. des lettres j août 1684 , art. 6,

De même je puis sentir , au même instant , de la douleur dans les différentes parties de mon corps, distinguer et comparer ces divers sentiments simultanés, juger quel est le plus vif et le plus incommode ; est-ce un atome indivisible de matière qui est mu en quatre ou cinq directions différentes , ou plusieurs atomes tiraillés chacun de son côté ? La première supposition est impossible ; dans la seconde , le mouvement ou l’ébranlement de l’atome A n’est point celui de l’atome B; celui-ci ne peut avoir la conscience du mouvement de son voisin et la conscience de son propre mouvement : il ne peut donc les comparer ni en juger. Lorsque je porte ma main à mon visage, le sentiment est double; mon visage sent ma main, et ma main sent mon visage; si une autre personne me touchoit , le sentiment seroit différent. Je distingue si j’applique sur mon visage un seul doigt, deux ou plusieurs; si ces doigts sont courbés ou étendus, si l’un appuie plus fort que l’autre, etc., est -ce une molécule de matière qui se sent elle-même de plusieurs côtés , ou dans plusieurs parties différentes , qui a la conscience de cinq ou six attouchements divers ?

V. La nature de la pensée répugne par elle - même à la nature de la matière : que l’on subtilise celle-ci tant que l’on voudra, elle sera toujours étendue et divisible , les matérialistes en conviennent. La pensée, au contraire, est un acte simple , indivisible, instantané, que l’on ne peut mesurer ni décomposer. Qui a jamais osé dire la moitié ou le quart de ma pensée, le premier ou le second instant de mon jugement, la lenteur ou la vitesse de mon raisonnement , un morceau ou une fraction de doute , de choix, de volonté? Penser , juger, douter, raisonner, vouloir , désirer , choisir, ne sont point des actes susceptibles d’étendue, de durée ou de parties : ces actes simples peuvent- ils naître d’un principe double ou divisible? un être compose ou étendu peut-il en être le^ sujet? Selon un matérialiste célèbre, la pensée est divisible. Dans une pêche, dit-il. J’aperçois la couleur , la rondeur , la mollesse, la fraîcheur, la pesanteur , l’odeur, la saveur; l’idée de pêche est composée de ces différentes perceptions, elle est donc divisible. ( Syst. de la nat., t. 1 , c. 8 , p. 1 13. ) Fausse conséquence. Une idée qui résulte deplusieurs idées successives n’en est pas pour cela composée. Quand j’aperçois d’abord la couleur, c’est une idée; quand je remarque la rondeur, c’est une autre idée, etc. Lorsqu’à la suite de ces idées simples , je forme l’idée complexe de pêche , les idées précédentes ne sont point des parties de celle-ci; de même que la première ne fait point partie de la seconde, ni la seconde de la troisième. Ce sont autant d’idées absirnites et distinctes. Une idée complexe n’a pas plus de parties qu’une idée simple, l’objet est com-

plexe ou composé , et non l’idée; c’est par métaphore que l’on attribue à l’idée un terme qui ne convient qu’à son objet. c

»Un principe pensant, susceptible d’idées simples, ne sauroit être lui-même composé ni divisible: une seule idée abstraite et simple est une démonstration invincible contre le matérialisme.

« Quoi ! dit un déiste célèbre, je puis observer, connoître les êtres et leurs rapports ; » je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu ; je puis contempler l’univers, m’é- « lever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien , le faire , et je me comparcrois » aux bêtes? ôme abjecte , c’est la triste philosophie qui te rend semblable à elles , ou • plutôt tu veux en vain t’avilir; ton génie dépose centre tes principes, ton cœurbien- » faisant dément ta doctrine , et l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en n dépit de toi. » ( Emile, 1. 111, p. CO. )

VI. Ceux qui attribuent à la matière la faculté de penser , confondent la pensée avec le mouvement : l’on n’a jamais imaginé que la pensée et le repos fussent la même chose; mais on distingue aussi clairement la pensée d’avec le mouvement que d’avec le repos. Le mouvement est le passage du corps d’un point de l’espace à un autre point ; concevons-nous la pensée par cette définition ? la pensée est-elle un mouvement plus ou moins vite , en ligne droite , en ligne courbe, la rotation d’un atome sur lui-même, un choc , une secousse ou une combinaison de mouvements divers? Quand on prouveroit que la pensée ne peut naitre sans un mouvement des fibres du cerveau, celui-ci n’est ni la cause, ni l’instrument, ni le sujet, ni la pensée même; il n’y a aucun rapport , aucune analogie entre l’une et l’autre. Tant que vous ne supposerez point un principe pensant , distingué de la matière , capable d’en apercevoir les changements ou les mouvements, vous n’aurez ni la pensée, ni rien qui en approche.

Le mouvement est divisible comme la matière; il peut se mesurer, il est susceptible de plus et de moins , nous en calculons les instants , les degrés de force et de vitesse ; H peut être accéléré ou retardé , recevoir telle ou telle direction et en changer ; plusieurs forces distinctes peuvent y concourir, une seule force peut l’imprimer à deux corps par la même action. Le mouvement se communique et se divise; le corps qui l’imprime en perd à proportion de ce qu’il en donne. Rien de tout cela ne convient à la pensée : elle n’a ni instant ni degrés, elle ne peut être soumise au calcul, elle ne se communique point ; ma pensée ne peut être celle d’un autre , elle ne peut passer de mon cerveau dans le sien , elle est individuelle et identifiée avec moi. Deux esprits ne peuvent concourir à la même pensée, ils ne peuvent la partager entre eux. Il en est de même du sentiment , du jugement, du raisonnement , du vouloir , du choix et de toutes les opérations de l’àme.

Un matérialiste s’entend-il lui-même lorsqu’il dit que le mouvement n’est point matériel, non plus que le sentiment et la pensée, mais que ce sont des accidents d’être matériels? Un accident divisible est certainement matériel, à moins que la divisibilité ne soit une propriété de l’esprit.

Vil. Toutes lés propriétés , les attributs , les accidents , les qualités de la matière sans exception , sont divisibles comme le mouvement , sont susceptibles de plus ou de moins; l’étendue, la solidité, la figure , la gravité, l’attraction , la prétendue force d’inertie, et telle outre qualité que l’on voudra, peuvent être divisées, se divisent en effet ; lorsqu’on sépare les parties de la masse , toutes les propriétés de la masse se retrouvent à un moindre degré dans chacune des parties : il n’est si petit atome de matière qui n’en soit doué. En est-il de même de la pensée P Si le cerveau pense, il fhudra dire que chacune des parties du cerveau pense aussi dans un moindre degré, a une pensée moindre que le cerveau entier. 11 y aura donc autant de pensées distinctes qu’il y a d’atomes dans le cerveau? de deux atomes pensants, l’un ne peut pas savoir si son voisin pense ou ne pense pas.

Nous ne connolssons pas, disent nos adversaires , toutes les propriétés de la matière; il peut y avoir en elle une qualité Inconnue , dont la pensée soit le résultat.

Vain subterfuge. 11 est contre la raison do supposer dans la matière aucune qualité connue ou inconnue qui soit Incompatible avec sa nature. Selon les matérialistes mêmes, la matière, par sa nature, est étendue et divisible; il est donc Impossible qu’il y ait en elle aucune qualité Inétendue et indivisible ; il est impossible qu’aucune qualité divisible soit le fondement ou la cause de la pensée , ait aucune analogie , aucun rapport avec elle. La divisibilité de la substance exclut nécessairement toute qualité, tout

accident , toute modiflcation indivisible. Les possibilités , les peut - être , auxquels les matérialistes ont recours pour éluder un argument qui les écrase, sont autant d’absurdités.

A quoi pensoit donc le fameux Locke lorsqu’il a dit : 11 nous est impossible de découvrir , par la contemplation de nos propres idées , si la toute-puissance de Dieu n’a point donné d quelque composé de matière bien disposé la faculté d’apercevoir et de penser. Ce doute, recueilli avec tant d’empressement par nos philosophes , ne leur sera pas d’un grand secours. Quelque disposition que l’on suppose dans un composé de matière, il est divisible puisqu’il est composé. Or , il y a contradiction qu’un composé divisible soit le principe et le sujet d’une modification indivisible , telle qu’une pensée ou une perception. Ce n’est point borner la puissance divine d’assurer que Dieu ne peut pas faire ce qui est contradictoire; douter s’il le peut est une absurdité. Locke , avant de proposer son doute, devoit détruire les démonstrations que nous venons d’alléguer.

Admettrons - nous qu’un atome simple et indivisible de matière peut penser? Nouvelles contradictions à dévorer. Ou cet atome pense par lui-même, et alors la faculté de penser lui est essentielle , il est par lui-même indestructible et immortel ; à moins que Dieu l’anéantisse , il pensera pendant toute l’éternité ; nous retrouverons dans cet atome prétendu l'esprit dont les matérialistes ont peur. Si la pensée lui est accidentelle , il la reçoit donc d’un autre comme il en reçoit le mouvement ; il y aura communication de pensées comme de mouvement , mais la pensée est incommunicable ; un atome pensant ne peut transmettre sa pensée à un autre ; un atome non pensant le peut encore moins.

Mais aucun matérialiste n’attribue la pensée à un atome particulier; tous disent qu’elle est un résultat de l’organisation : or l’organisation suppose un composé de plusieurs parties de matière. ^

VIII. Le pouvoir de réfléchir répugne à la nature de la matière. Non-seulement l’homme pense, mais il réfléchit sur ses pensées; il les compare pour former ses jugements, il raisonne en tirant la conséquence de deux jugements comparés. La pensée réfléchie est donc essentiellement accompagnée de la conscience ou du sentiment de la pensée même; c’est un acte évidemment spontané. Je suis actif et non passif quand je juge , je compare et je raisonne. Or, la matière est incapable d’un acte spontané; les matérialistes en conviennent. D’ailleurs un mouvement ne peut se replier sur lui - même, être la conscience de soi - même ; le mouvement direct et le mouvement rétrograde sont deux mouvements différents , la pensée directe et réfléchie est une seule et unique pensée simple et indivisible : penser et sentir que l’on pense ne sont point deux actes différents ; il est impossible , dit Locke , d’apercevoir sans se sentir apercevant.

IX. L’àme est douée de la force motrice, propriété incompatible avec l’inertie de la matière. Celle-ci peut communiquer le mouvement qu’elle a reçu et non le commencer : se mettre en mouvement est un acte spontané contraire à la nature d’une substance passive.

Ici nous parlons encore du sentiment intérieur : je sens que je remue mon bras, ce mouvement lui est imprimé par un corps ou par un esprit, il n’y a pas de milieu. Un corps ne peut se mouvoir s’il n’a reçu le mouvement d’un autre, celui-ci d’un troisième , et ainsi à l’infini : or, ce progrès à l’infini est absurde , nous l’avons démontré ailleurs. Je sens d’autre part que c’eSt ici un mouvement commencé et non acquis ou communiqué : donc il ne vient pas d’un corps, mais d’un esprit.

Lorsqu’un corps donne le mouvement à un autre , il en perd autant qu’il en communique , loin de pouvoir en augmenter la quantité ; c’est une loi générale et constante connue par expérience. Je sens nu- contraire que la puissance qui remue mon bras ne perd rien de son activité, que Je puis continuer ou finir, augmenter ou diminuer co mouvement à mon gré ; donc le principe de ce mouvement n’est pas un eorps.

Si un corps meut un autre corps, aucun des deux ne peut changer la direction qu’il a reçue ; autre loi générale du mouvement : or , je sens que je puis changer à volonté la direction du mouvement de mon bras, lui faire décrire une ligne droite ou une ligne courbe, le porter en haut , en bas , à droite , à gauche , dans tous les sens imaginables ; donc ma force n’appartient pas à un corps , mais à un esprit.

Celte force est entièrement différente de toute force supposée dans les corps. Lorsque deux corps sont en équilibre , ils y restent conslaniiucnt à moins qu’une cause extérieure n’augmente ou ne diminue le poids de l’un des deux.

Cet équilibre consiste dans un point indivisible, le moindre excès de gravité d’un côté le détruit. Au contraire, quand je tiens par ma propre force un corps en équilibre, l’elfort que je fais est susceptible de plus et de moins ; on pourroit augmenter de quelque chose le poids que je soutiens, et je l’emporterois encore. Je puis employer plus ou moins de force à mon gré , quoique je ne puisse passer une certaine mesure. En employant toute ma force, je me fotigue , elle diminue; après une longue résistance, le poids remporteroit enfin sur moi. Rien de tout cela n’auroit lieu dans l’équilibre du corps ; donc le principe de ma force n’est pas un corps.

Un matérialiste qui pose pour principe que l'ànie agit et se meut suivant les lois, comme tous les autres êtres de la nature, avance une fausseté palpable.

Quand un organiste emploie tout à la fois ses doigts sur le clavier , ses pieds sur les pédales, ses yeux sur la note, sa voix pour accompagner , sa langue pour articuler des mots , son oreille pour sentir si tout est d’accord ; est-ce une molécule de matière qui fait intérieurement la fonction de maître de musique, qui bat la mesure, qui combine et marie ensemble les sensations, les idées, la force motrice, qui fait, de ces différentes pièces disparates , un seul tout ou un seul concert? Quelques matérialistes ont essayé d’expliquer , par le mécanisme , une sensation simple ; nous verrons s’ils y ont réussi : je voudrois que , dans une dissertation savante , ils entreprissent d’expliquer , par les lois du mécanisme , l’opération compliquée d'un organiste ou d’un joueur de harpe; qu’ils nous fissent sentir, au doigt et à l’œil , qu’une portion de cerveau peut faire au même moment autant de fonctions différentes.

Ces preuves de la spiritualité de l’âme ne sont ni du sophisme , ni de simples probabilités, ni des réflexions nouvelles ; il est étonnant que les matérialistes n’aient pas encore pris la peine de les réfuter l’une après l’autre; plaignons-les de leur aveuglement.

« L’homme, dit le Psalmiste, a méconnu sa propre gloire et la dignité de son être,

» il s’est comparé aux animaux stupides, et s’est rendu semblable à eux. » Psalm. A8, T. 13. Traité historique et dogmatique de la vraie Religion , tom. 11, édit, de Besançon, 1820.

NOTE V. — AME. (Pag. 73.)

I. Nous avons plusieurs preuves de l’immortalité de l’âme. La première est tirée de la croyance générale.

1. L’immortalité de l’àme a toujours été une croyance universelle du genre humain, de l’aveu même des plus ardents ennemis du christianisme. Voltaire et Bolingbroke en conviennent expressément. Selon ce dernier , « la doctrine de l’immortalité de l’âme » et d’un état futur de récompenses et de châtiments paroît se perdre dans les té- » nèbres de l’antiquité : elle précède tout ce que nous avons de certain. Dès que nous » commençons à débrouiller le chaos de riiistoire ancienne , nous trouvons cette croyance établie de la manière la plus solide dans l’esprit des premières nations que I) nous connoissions. »

L’idolâtrie elle-même est fondée en grande partie sur ce dogme. Comment auroit-on partout rendu un culte à certains hommes , si l’on avoit cru que l’homme tout entier périssoit à la mort P La métempsycose , la nécromancie, et mille autres superstitions pareilles, supposent également la croyance de l’immortalité de l’âme.

C’étoit la doctrine des Egyptiens, des Chaldéens, des l’erses , des Indiens, des Chinois, des Japonois, des Grecs, des Romains, des habitants de la Thrace, des Gèles, des Uaulois , des Germains , des Sarmales , des Scythes, des Bretons , des Ibères, des peuples de l’Amérique; en un mot, la doctrine de toutes les nations.

Elles ont cru également qu’après la mort l’àme subissoit un jugement Irrévocable , suivi de récompenses ou de châtiments éternels , cl elles ont admis de plus l’existence d’un état intermédiaire, d’un véritable purflaloire, ainsi que Voltaire, ^Varburthon , le reconnoisscnl formellement.

Les Egyptiens metloient dans la bouche des mourants une prière pour demander d’être reçus dans le séjour des immortels. Ils prioicnl pour les morts , comme l’a prouvé m. Morin par un passage de leur liturgie ; lis appeloienl l’enfer ameuthès. C’est l’adê* des Grecs qui, à ce qu’il paroit, empruntèrent d’eux jusqu’au nom du Tartare, mot <jui , dans la langue égyptienne , signifie habitation éternelle.

a Plusieurs plillosoiihcs, dit Lelnnd.onl enseigné rimmorlalitc de l'ànie cl un état » futur de récompenses cl de peines. Mais Ils n’ont point enseigné ce dogme comme

» une opinion qu’ils eussent inventée, une production de leur raison, une découverte » de leur génie phiiosophique , mais comme une ancienne tradition qu’ils avoient adop- » lée , et qu’ils appuyaient des meilleurs arguments que leur fournissoit la philosophie.»

( Nouvelle démonstr. tfoang., tome IV, page 129 et 130. )

Quelle étoit celte tradition ? que disoit-eiJe ! Platon va nous l’apprendre, a Celui qui règne sur nous ayant vu que toutes les actions humaines ont pour âme, » soit la vertu , soit le vice , il nous a préparé dififérentes demeures selon la nature de

» nos actions , laissant à notre volonté le choix entre ces demeures diverses Ainsi

» les âmes portent en elles-mêmes la cause du changement qu’elles doivent éprouver » selon l’ordre et la loi du destin. Celles qui n’ont commis que des fautes légères des- » cendent moins bas que les âmes plus coupables ; elles errent sur la surface de la terre. » Celles qui ont commis plus de crimes , et des crimes plus grands , sont précipitées » dans l’abîme qu’on appelle l’enfer ou d’un nom semblable , lieu redouté des vivants et a des morts , et dont la pensée trouble encore l’homme pendant son sommeil. Mais a l’âme qui , par de continuels eflorts de sa volonté , avance dans la vertu et se corrige a du vice, est transportée dans un séjour d’autant plus heureux et plus saint, qu’elle a s’est plus rapprochée de la perfection divine ; et le contraire arrive à l’âme qui , au lieu a de se corriger , s’est pervertie. Jeune homme , tel est le jugement des dieux qui a habitent le ciel , des dieux que tu t’imagines ne pas s’occuper de toi. Les bons sea ront réunis aux âmes des bons , et les méchants aux âmes des méchants. Chacun a rejoindra ceux qui lui ressemblent , pour agir et soulVrir selon ce qu’il est. Que ni toi, a ni aucun autre ne se flatte d’éviter ce jugement des dieux. Quand tu pénétrerois a dans les profondeurs de la terre , quand, prenant ton vol , lu t’élèverois dans les hau- » leurs des cieux , le supplice que tu as mérité t’atteindra, soit ici -bas, soit dans les a enfers, soit dans un lieu plus terrible encore. » ( De legib.,l\b. 10. )

Socrate enseignoit : « Qu’il y a deux chemins dillérents pour les âmes lorsqu’elles » sortent du corps. Celles qui, entraînées et aveuglées par les passions, se sont souila lées de vices cachés, ou de crimes publics, prennent un chemin détourné qui les a conduit loin de l’assemblée des dieux; mais celles qui, demeurant chastes et pures, a se sont préservées de la contagion du vice, et qui ont eu dans un corps mortel une a vie toute divine , retournent vers les dieux dont elles deviennent. Telle est, ajouleCia céron , la doctrine des anciens et des Grecs. » ( Tusculan., lib. 1, c. 30. )

Qui n’admireroit l’immuable uniformité de cette doctrine , et l’universalité de l’antique tradition , qui , instruisant également les peuples policés ou barbares , dans tous les temps, dans tous les lieux , meUoil,à dix -huit siècles de distance, les mêmes paroles dans la bouche d’un philosophe d’Athènes, et dans celle d’un sauvage américain! Pierre-Martyr, dans son Sommaire , rapporte qu’un vieux Indien dit à Christophe Co lomb : « Tu nous as efi'rayés par ta hardiesse ; mais souviens-toi que nos âmes ont deux » routes, après la sortie du corps : l’une est obscure et ténébreuse; c’est celle que a prennent les âmes de ceux qui ont molesté les autres hommes. L’autre est claire , a brillante, et destinée aux âmes de ceux qui ont donné la paix elle repos. » La doctrine des Incas étoit d’accord avec celle de ce vieux insulaire. Ils enseignoient que les bons jouissent d’une vie heureuse après celte vie , et que les méchants souffrent toutes sortes de tourments. (Carli , Lettres améric., t. 1, pag. lOG. )

La même croyance étoit répandue dans tout le Nouveau Monde. ( Lettres améric., tom. 1 , p. 125. )

Plusieurs sectes philosophiques avoient conservé chez les Grecs et chez les Romains ce dogme de l’antique tradition , que d’autres sectes tentoienl d’ébranler. Suivant Zénon et les stoïciens , il existe des enfers et des demeures différentes pour les gens de bien et pour les impies : les premiers habitent des régions délicieuses et tranquilles, les autres expient leurs crimes dans un séjour ténébreux et dans d'horribles gouffres. ( Lactant., Divin. Instit., lib. 7, c. 7.)

Celse , quoique épicurien, n’ose s’élever contre cette doctrine. « Les chrétiens, dit-il, a ont raison de penser que ceux qui vivent saintement seront récompensés après la a mort , et que les méchants subiront des supplices étemels. Du reste , ce sentiment leur a est commun avec tout le monde. » { Orig. contra Celsum , lib. 8. ) Et c’est aussi ce ■qu’avoue Sextus Empiricus. ( Lib. 8. )

On a des preuves que c’éloil un dogme des Etrusques; et les marbres, les bas-reliefs, les inscriptions dos tombeaux , et beaucoup d’autres monuments, altcsteftt qu’il n’y eut

jamais de croyance plus universelle. {Extrait de l’Essai sur l’indifférence en matière de Religion , tom. III, c. 37. )

Or , comme ledit Leland, « on ne voit point de conclusion plus légitime à tirer de la grande antiquité de cette doctrine que celle-ci ; savoir , qu’elle faisoit partie de la religion primitive communiquée par une révélation expresse de Dieu aux premiers pères du genre humain , afin qu’ils la transmissent à leur postérité. C’est la pensée de Grotius, qui dit que la tradition de l’immortalité de l’âme passa de nos premiers pères aux nations les plus civilisées : Quee anliquissima tradiiio d primis ( unde enim alioqui ? ) pa~ rentihus ad populos moraliores penè omnes manavit , c. 2l. 11 est en effet difficile de concevoir que , dans ces premiers âges où les hommes grossiers et ignorants étoient incapables de faire des raisonnements abstraits et subtils , ils fussent parvenus euxmêmes à se former des notions de la nature d’un être immatériel qui devoit survivre à la mort du corps, et continuer de penser après la destruction des organes corporels. Comment purent-ils alors s’élever aux spéculations sublimes et pénibles de la nature et des qualités de l’âme , qui ont embarrassé depuis les philosophes, les plus grands génies, dans le bel âge de la science? Toutes les connoissances des hommes se bornoient à ce qu’ils pouvoient apprendre par l’observalion et l’expérience , ou par la voie de l’instruction. Ils voyoient leurs semblables mourir après avoir vécu un certain nombre d’années. Voilà à quoi se réduisoit l’expérience sur la fin de l’homme ; elle n’étolt guère propre à leur donner l’idée d’une vie future où chacun seroit puni ou récompensé selon qu’il auroit bien ou mal vécu dans celle - ci. Ce ne fut donc ni par un raisonnement scientifique dont ils n’étoient pas capables, ni par l’expérience et l’observation, que les hommes parvinrent à la connoissance de l’immortalité de l’âme et d’un état futur. Il ne reste plus qu’un moyen , celui de l’instruction divine , ou de la révélation. C’est à ia révélation qu’il faut rapporter l’origine de cette tradition universelle. Plusieurs auteurs païens déjà cités lui donnent une origine divine , et l’Ecriture sainte ne nous permet pas d’en douter. » Nouvelle démonstration évangélique, page 111, chap. 2.

II. Les biens de cette vie sont communs aux bons et aux méchants , indifféremment distribués aux uns et aux autres. On peut même dire qu’à cet égard les scélérats sont mieux traités que les honnêtes gens. La raison en est que , n’ayant en vue que ces sortes de biens, ils emploient, pour se les procurer, toutes sortes de moyens honnêtes ou malhonnêtes que les hommes vertueux ne se permettent pas. Je n’ai pas besoin de prouver cette vérité que fait voir évidemment et continuellement l’expérience. Nos adversaires ne la contestent pas. Au contraire , ils se font de la prospérité des méchants un de leurs principaux arguments contre la providence, argument qui véritablement auroit de la force, si le dogme de la vie future n’en donnoit pas la solution.

D’après cette répartition des biens et des maux de la vie , égale entre les justes et les malfaiteurs, si même elle n’est pas plus favorable à ceux-ci , nous faisons le raisonnement contraire à celui des incrédules, et bien mieux fondé que le leur. Nous disons que Dieu ne récompensant pas dans cette vie les vertus, et n’y punissant pas les vices , c’est une conséquence nécessaire qu’il y ait , après la mort , un autre état où la récompense sera accordée et le châtiment infligé; qu’il se doit à lui -même celte sanction; et qu’il manqueroità sa sagesse, à sa bonté et à sa justice, s’ilmanquoit à l’e.xercer,

1. 11 est contraire à la sagesse de vouloir une ffn , sans en vouloir les moyens. Dieu veut que l’homme fasse le bien et évite le mal , et il lui en donne le précepte. 11 est donc de sa sagesse de pourvoir à l’observation de ce précepte, en donnant à l’homme un motif puissant , universel et toujours subsistant , de suivre ta vertu et de s’éloigner du vice. Les motifs qui déterminent l’homme , sont le désir du bonheur et la crainte du malheur : la sagesse divine exige donc qu’il soit pourvu à l’observation du précepte , en attachant le bonheur à la vertu et le malheur au vice. Mais dans la vie présente cette sanction n’est pas effectuée; il doit donc y avoir , après cette vie, un autre état où elle se réalise.

Dans l’hypothèse des incrédules, quel motif assez fort pourra déterminer l’homme aux sacrillces que souvent exige la pratique de la vertu? S’il n’a d’autres biens à espérer que ceux de la vie actuelle , son unique Intérêt sera de se les procurer par toutes sortes de voies; et comme le vice apporte souvent plus d'avantages présents que la vertu , il aura , dans une multitude d’occasions , plus d’intérêt à commettre le mal qu’à opérer le bien. Ainsi , la sagesse Infinie se conlrediroit elle - même ; elle donnerolt à la fols le précepte de l’observation et le motif de l’infraction ; elle mettroit le moyen en opposition avec la lin.

2. S’il n’y a de bonheur que dans cette vie , la bonté divine est évidemment en défaut; 'existence qu’elle a donnée à l’homme n’est qu’un don funeste ; les souffrances n’ont plus de dédommagement ; les combats contre les passions , plus de palmes : les travaux, plus de salaires; les douleurs, plus de consolations. Les incrédules qui relèvent, qui exaltent , qui quelquefois même exagèrent les maux que souffrent les justes sur la terre, font sentir bien clairement la nécessité d’une vie différente sous l’empire d’un Dieu bienfaisant. Un maître bon doit faire le bonheur de ceux qui suivent ses ordres. Otex la vie future , quel est le bonheur que Dieu procure aux observateurs de ses commandements ?

Est-il conforme à la bonté du Créateur , que sa créature , par l’acte le plus parfait d’obéissance et de vertu qu’elle puisse faire , détruise son bonheur. Le comble de la perfection est de mourir pour la vertu. Si cet acte héroïque ne mène pas au bonheur, il anéantit tout celui que l’homme peut espérer.

3. Est-il Juste à un supérieur qui a donné des ordres, de traiter également et indifféremment ceux "qui les enfreignent et ceux qui les remplissent? C’est cependant ce qu’imputent à Dieu ceux qui prétendent qu’il a borné l’existence de l’homme à cette vie. U faut même qu’ils aillent plus loin : comme le vice jouit plus souvent des agréments et des avantages de ce monde que la vertu , ils doivent , conséquemment à leur système, soutenir que la justice divine a voulu et a établi un ordre de choses dans lequel c’est à l’infraction de ses commandements qu’elle a attaché le bonheur , et c’est à cause de l’observation qu’elle rend misérable. Voici le raisonnement qu’ils attribuent au dominateur essentiellement et infiniment juste : En créant un être libre , je lui ai donné des préceptes; je lui ai ordonné de les observer, en n’épargnant ni efforts ni travaux; je lui ai défendu de les violer, quelque satisfaction , quelque avantage qu’il pût y trouver; et celui qui m’aura obéi aura, pour tout prix de ses sacrifices , les peines qu’elles lui auront causées ; celui au contraire qui m’aura désobéi aura , pour unique punition , la jouissance des plaisirs qu’il se sera procurés. Malheur aux observateurs du commandement , bonheur aux infractaires ; sage celui qui se rend heureux aux dépens de scs semblables , insensé celui qui fait le bonheur public par ses privations. Voilà le système de justice divine de nos adversaires.

Concluons en trois mots. Ou le précepte divin de faire le bien et d’éviter le mal n’est muni d’aucune sanction , ou il a sa sanction dans la vie présente, ou, comme nous le soutenons , sa sanction est réservée à une vie future. De ces trois choses la première répugne manifestement aux attributs divins; la seconde est formellement démentie par une expérience constante et évidente ; reste donc la troisième.

J’oserai donc le dire à la suite des docteurs de l’Eglise : S’il n’y a pas de sanction dans une autre vie, il n’y a pas de vertu sur la terre , il n’y a pas de Dieu dans le ciel. C’est bannir la vertu que de lui ôter ses motifs ; c’est anéantir Dieu que de le priver de ses attributs. ( M. de la Luzerne , Dissertation sur la loi naturelle, chapitre 3. )

« Plus je rentre en mol , dit Rousseau , plus je me consulte , et plus je lis ces mots gravés dans mon âme : Sois juste et tu seras heureux. 11 n’en est rien pourtant à considérer l’état présent des choses. Le méchant prospère et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s’allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s’élève et murmure contre son auteur ; elle lui crie en gémissant : Tu m’as trompé. Je t’ai trompé, téméraire, et qui te l’a dit? Ton âme est-elle anéantie? As-tu cessé d’exister? O Brutus! ô mon flls , ne souille point ta noble vie en la finissant; ne laisse point ton espoir et ta gloire aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : la vertu n’est rien , quand tu vas jouir du prix de ia tienne ? Tu vas mourir , penses-tu. Non tu vas vivre ; et c’est alors que je tiendrai tout ce que je t’ai promis.

» Si l’ànie est Immatérielle , elle peut survivre au corps; et si elle lui servit , la Providence est justifiée. Quand je n’aurois d’autres preuves de l’immortalité de l’âme que le triomphe du méchant et l’oppression du juste en ce monde , cela seul m’empêcheroit <i’en douter! Une si choquante dissonance dans l’harmonie universelle me feroit chercher  la résoudre. Je me dirois : tout ne Unit pas pour nous avec la vie ; tout rentre dans l’ordre à la mort.

* Quand l’union du corps et de l’âme est rompue , je conçois que l’un peut se dissoudre et l’autre se conserver. Pourquoi la destruction de l’un entraîneroit - elle la destruction de l’autre? Au contraire, étant de nature si différente, ils éloient, par leur union, dans un état violent ; et quand cette union cesse , ils rentrent tous deux dans

leur état naturel. La substance active regagne toute la force qu’elle employoit à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices : l’homme ne vit qu’à moitié durant sa vie ; et la vie de l’àme ne se commence qu’à la mort du corps. » ( Esvrit et maximes de J. J. Rousseau. )

111. Les philosophes, ceux même qui ont osé attaquer le dogme de l’immortalité de l’âme , ont été forcés d’avouer, qu’il est nécessaire à la société. Epicure n’a Jamais osé prétendre que sa doctrine pût être utile à la société , si elle devenoit commune ; il la donnoit comme un mystère destiné seulement à faire la félicité d’un philosophe : comme si un philosophe n’étoit plus un homme!

Pline, qui ne croyoit ni Dieu ni Providence, a cependant reconnu rutililé de cetto doctrine. « 11 est avantageux , dit -il, que l’on croie que les dieux font attention aux » choses humaines; que si les malfaiteurs tardent si souvent à être punis à cause de » la multitude des soins dont Dieu est occupé, ils n’échappent jamais au châtiment; » que l’homme n’a point été créé semblable à Dieu pour se rapprocher des brutes par » ses inclinations. » ( Hist. nal., 1. 2, c. 7. ) v

Pomponace, qui ne s’est rendu que trop suspect d’athéisme, dit que, si tous les hommes éloient nés avec un excellent caractère , la beauté de la vertu et ses avantages sufliroient pour les engager tous à bien faire; mais que , comme le très-grand nombre a de mauvaises inclinations, il a fallu, pour le bien commun , imaginer les peines et les récompenses de. l’autre vie, parce que cette croyance peut être utile à tous les hommes. ( De immorlalüate animee, p. 123. Voyez l” Dissertation tirée de Warhurthon, p. 63, 67. )

Spinosa parle de même. « Si tous les hommes , dit-il , étoient d’un tempérament à ne » rien souhaiter que de raisonnable , il est certain que , pour vivre ensemble, ilsn’au-

» roient pas besoin de lois ; il sufliroit de les instruire d’une bonne morale Mais

» la nature humaine est bien éloignée de celte modération; tous courent à leur inté- » rêt,... et vont aveuglément où leur appétit les entraîne... De là vient que l'autorité et » la violence sont le maintien des sociétés, et qu’il y faut absolument des lois qui » tiennent en bride la licence elfrénée des hommes et réprime leur insolence. » Après avoir remarqué que la crainte est un état violent et un joug que les hommes sont toujours tentés de secouer, il ajoute : « Voilà la raison qui obligea Moïse, divinement inspiré , à » introduire dans sa république la religion , afin que le peuple fit son devoir pins par » dévotion que par crainte. » Enfin il dit que celui qui n’a aucune idée de Dieu , ni par l’histoire de la révélation , ni par la lumière naturelle , s’il n’est impie et réfractaire, est un brutal qui n’a que le nom d’homme, et que Dieu n’a doué d’aucune bonne qualité. ( Trait, théol. polit., c. 6, traduction, pag. 134, 137, 144. )

Bayle , qui a employé toutes les subtilités possibles pour prouver qu’une société d’athées pourrait subsister, rend quelquefois hommage aux efi'ets salutaires de la religion, et en avoue la nécessité. « On a reconnu de tout temps , dit-il , que la religion était un » des liens de la société, et que les sujets n’étoient jamais mieux retenus dans l’obéis-

» sance que lorsqu’on savait à propos faire intervenir le ministère des dieux N’en

» déplaise à Cardan, une société d’athées, incapable qu’elle seroit de se servir des i> motifs de la religion pour se donner du courage, seroit bien plus facile à dissiper » qu’une société de gens qui servent les dieux; et, quoiqu’il ait quelque raison de B dire que la croyance de l’immortalité de l’ànie a causé de grands désordres dans le n monde par les guerres de religion qu’elle a excitées de tout temps, il est faux , mémo B à ne regarder les choses que par des vues de politique, qu’elle ait apporté plus de B mal que de bien , comme il voudroitle faire accroire. * ( Pensées sur la comète, § 108 et 131.)

Bayle cite le traité dans lequel Plutarque a démontré aux épicuriens que la doctrine qui rejette la providence de Dieu et l’immortalité de l'àme , ôte à l’homme une infinité de consolations pendant sa vie , et le réduit nu désespoir quand il faut mourir ; et il avoue que Plutarque a prouvé ce point très-solidement. ( Die. crit., Epicure. R. )

Il le confirme ailleurs par l’exemple de Brutus qui termina sa vie en injuriant la vertu cl en se repentant de l’avoir pratiquée. Ce Romain , dit - il , n’avolt pas tout lo tort que l’on s’imagine. « Si l’on ne joiguoil pas à l’exercice de la verlu ces biens à i> venir que l’Ecriture i)romcl aux fidèles, on pourroll mettre la vertu et l’innocence » au nombre des clioscs sur lesquelles Salomon a prononcé son arrêt définitif : Vanité B des vanités , et tout est vanité. S’appuyer sur son innocence seroit s’appuyer sur le

» roseau cassé quî perce la main de celui qui veut s’en servir. » ( Dict. crit., Brutus Marc. Jun. C. D. ) *■

En parlant des sadducéens , il observe qu’en ruinant le dogme de l’immortalité de l’âme on ôte à la religion toute sa force, par rapport à la pratique de la vertu; il le prouve par deux remarques : « L’une , qu’il n’est presque pas possible de persuader aux

* gens qu’ils prospéreront sur la terre en vivant bien , et qu’ils seront accablés de la » mauvaise fortune en vivant mal; parce que l’expérience paroît contraire : l’autre,

* que les orthodoxes peuvent se flatter de cette espérance tout comme les sadducéens, » et qu’ayant de plus la ressource de l’éternité, ils seront plus en état de faire infaier la » religion sur leur morale pratique. » Dict. crû,, Sadducéens. E. Contin. des pens. div., § 153.)

Bolingbroke avoue que la doctrine des récompenses et des peines futures est propre à donner de la force aux lois civiles , et à réprimer les vices des particuliers. La raison, dit - il, qui ne peut pas l’admettre sur les principes delà théologie naturelle, ne doit pas la rejeter dans les principes de la bonne politique. ( OEuvres , t. V, page 322-489.

« L’utilité de maintenir la religion , et le danger de la négliger , ont été extrêmement

» visibles dans toute la durée du gouvernement romain Quoique la religion établie

» par Numa fût absurde , cependant la crainte du pouvoir suprême , la croyance d’une » Providence qui régloil toutes choses , produisirent les merveilleux effets que Polybe,

» Cicéron, Plutarque et Machiavel leur atiribuent L’oubli et le mépris de la religion

» furent la cause principale des maux que Rome éprouva dans la suite : la religion et » l’état déchurent dans la même proportion. » { Tome IV, p. 328.)

Schaftsbiiry, après avoir soutenu que, sans la croyance d’un Dieu, l’homme peut sentir les avantages de la vertu et en avoir une haute idée , ajoute : « Néanmoins il faut » avouer que la pente naturelle de l’athéisme est très - différente ; il tend à retrancher » toute affection à ce qu’il y a de plus aimable et de plus digne de l’homme. Peut - on ■ être porté à aimer ou à admirer quelque chose , comme ayant rapport à l’ordre de

» l’univers, quand on regarde l’univers comme un chaos de désordre? Rien n’est

» plus capable d’exciter à la vertu et de détourner du vice que la présence d’un Etre » suprême , témoin et juge de ce qui se passe dans l’univers ; et c’est un grand défaut » dans l’athéisme de retrancher ce motif... Croire que les mauvaises actions, auxquelles » nous sommes entraînés par des passions violentes, sont punies par la justice divine, » est le meilleur remède contre le vice et le plus grand encouragement à L vertu. » ( Recherches sur le mérite de la vertu, 1. 1, 3. Part., § 3. )

David Hume s’est expliqué d’une manière encore plus forte. « Ceux qui s’efforcent, » dit-il , de désabuser le genre humain de ces sortes de préjugés (de religion), sont peut- » être de bons raisonneurs ; mais je ne saurois les reconnoître pour bons citoyens ni » pour bons politiques , puisqu’ils affranchissent les hommes d’un des freins de leurs » passions , et qu’ils rendent l’infraction des lois de l’équité et de la société , et plus ai- » sée , et plus sûre à cet égard. » ( Essai, OEuvres, tome 111, pag. 301, )

L’anteur de la Lettre de Thrasilule à Leucippe soutient , dans un endroit , que l’opinion de l’existence de Dieu ne sert de rien pour rendre les hommes meilleurs ; mais dans la suite il se rétraete et convient que les fictions de la vie à venir sont très-avantageuses au genre humain. « Le commun des hommes, dit -il, est trop corrompu et » trop insensé pour n’avoir pas besoin d’étre conduit à la pratique des actions ver- » tueuses , c’est-à-dire à la société , par l’espoir de la récompense , et détourné des ac- » tiens criminelles par la crainte des châtiments. C’est là ce qui a donné naissance » aux lois ; mais, comme ces lois ne punissent ni ne récompensent les actions secrètes, » et que dans les sociétés les mieux réglées les coupables puissants et accrédités trou- » vent le secret de les éluder , il a fallu imaginer un tribunal plus redoutable que celui » du magistrat. On a supposé qu’à la mort nous entrions dans une nouvelle vie, etc... » Cette opinion , sans doute , est le plus ferme fondement des sociétés ; c’est elle qui » porte les hommes à la vertu et les détourne du crime. » ( Lettre de Thrasibule, p. 109 et 282. ) Toland , dans ses Lettres philosophiques, dit la meme chose, ( Seconde lettre, § 13, p. 80. )

Dans les Nouvelles libertés de penser (p. 1.50 et 151 ), un philosophe , après avoir attaqué l’existence de l’âme et l’existence de Dieu , soutient que la morale n’est fondée que sur l’amour-propre, et finit par ces mots : « Ce n’est pas que cette morale ne fût dan- » gereusc en général ; elle n’est bonne à prêcher qu’aux honnêtes gens, et le peuple no

» seroit pas arrêté par ce sentiment délicat de l’amour-propre : mais est-ce la faute do » la morale? » Et quelle morale plus fautive que celle qui ne convient pas au peuple et qui est dangereuse en général ?

L’auteur du Système de la Nature observe que , « dans une société nombreuse, fixée » et civilisée, les besoins venant à se multiplier et les intérêts à se croiser , l’on est » obligé de recourir à des gouvernements, à des lois, à des cultes publics, à des sys- » tèmes uniformes de religion , pour maintenir la concorde;... qu’ainsi peu à peu la nio- » raie et la politique se trouvent liées au système religieux. » ( Syst. de la Nat., t. Il , ch. 13, pag. 377-379. )

On demandera peut-être comment , après de pareils aveux , de prétendus zélateurs des intérêts de l’humanité osent écrire contre la croyance d’une autre vie. Ce n’est point à nous de répondre ; c’est aux lecteurs judicieux de leur rendre la justice qui leur est due. Extrait du Traité de la Religion, tom. I, p. 229, édition de Besançon, 1820. V. l’art. Athéisme.

PfOTE VI. — AMÉRICAINS. (Pag. 82.)

Les incrédules prétendent que l’Amérique n’a pu être peuplée par les descendants de Noé.

« M. de Guignes, Mémoires de l’Académie des Inscriptions, etc., a solidement répondu à cette objection , dans une dissertation qui a pour titre : Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l’Amérique. Cet illustre savant qui , par son érudition dans les langues orientales, a si fort étendu nos connoissances historiques, a indiqué dans cet ouvrage plusieurs manières dont l’Amérique a pu être peuplée par les nations de notre continent; et il en a si bien prouvé la possibilité, et même pour quelques-unes la facilité , qu’il ne doit rester aucune difficulté sur ce sujet pour ceux qui cherchent la vérité de bonne foi. Nous ajouterons à ces preuves, déjà si solides, une observation qui leur donne une nouvelle force, et qui n’a pu être connue de cet habile académicien, parce qu’elle n’avoit pas encore été faite lorsqu’il écrivoit. Kracheninnikoic a démontré que le continent de l’Amérique tenoit autrefois d l’Asie par le Kamtschatka. Voici la note que l’éditeur fait sur ces paroles de son discours préliminaire.

« Suivant ie récit de ce savant étranger, le continent de l’Amérique s’étend du sud- » ouest au nord - est , presque partout à une égale distance des côtes du Kamtschatka , » et les deux côtes semblent parallèles, surtout depuis la pointe des Ko-wriles, jusqu’au » cap de Tchoukotsa. 11 n’y a que deux degrés et demi entre ce dernier cap et le ri- D vage de l’Amérique correspondant. On voit , par l’aspect des côtes , qu’elles ont été » séparées avec violence , et les îles qui sont entre deux forment une espèce de chaîne » comme les Maldives. Les habitants de l’Am^ique correspondant à l’extrémité orien- » taie de l’Asie sont de petite taille , basanés et peu barbus , comme les Kamtscha- » dales, etc. Voyez les preuves de cette opinion dans l’ouvrage même de Krachenin- » nikow , traduit au second volume in-i® du voyage en Sibérie de l’abbé Chappe. Ces » preuves sont trop fortes pour ne servir qu’à l’appui d'un système.

» Les lions, les tigres , et les autres bêtes sauvages que les Espagnols ont trouvées dans ie continent de i’Amérique , sont encore une preuve qu’il étoit anciennement contigu au nôtre; car ils n’ont trouvé aucun de ces animaux dans aucune ile éloignée de la terre ferme.

» Un savant russe , professeur de l’académie de Pétersbourg, nommé M. Kracheninnikovv, profitant des connoissances qu’il a acquises par un long séjour dans le Kamtschatka , Histoire du Kamtschatka , tom. I , pag. 393 , et des observations de M. Stcller qui y a aussi demeuré plusieurs années, estime que cette presqu’île de l’Asie étoit autrefois contiguë à l’Amérique , d’où elle a été séparée par quelque grand tremblement de terre. Voici les preuves qu’il en apporte :

» 1» Le continent de l’Amérique s’étend du sud-ouest au nord-est presque partout à une égale distance des côtes du Kamtschatka, et les deux côtes semblent parallèles, surtout depuis la pointe des Kowrilcs jusqu’au cap de Tchoukotsa.

» 2® On volt par l’aspect des côtes qu’elles ont été séparées avec violence, et les iles qui sont entre deux forment une espèce de chaîne comme les Maldives. Les trembloments de terre sont très-fréquents dans le Kamtschatka.

» 3® Quantité de caps s’avancent dans la mer jusqu’à l’espace de quinze lieues.

B 4® Les habitants de l’Amérique correspondant à l’extrémité orientale de l’Asie, qui

est vU4-vls îo Samtsenatka , ressemblent aux Kamtschadales. Ils sont épais , trapus et robustes; ils ont les épaules larges ; leur taille. est moyenne; leurs cheveux sont noirs et pendants , ils les portent épars ; leur visage est plat et basané ; leurs nez sont écrasés sans être fort larges ; ils ont les yeux noirs comme du charbon , les lèvres épaisses, peu de barbe et le cou court. Ils se nourrissent de poissons , de bêtes marines et d’herbe douce, qu’ils apprêtent comme les Kamtschadales... Ils regardent comme un'ornement particulier de se faire des trous dans les joues et d’y mettre des pierres de différentes couleurs ou des morceaux d’ivoire. Quelques-uns se mettent dans les narines des crayons d’ardoise de la longueur d’environ deux verchoks ; quelques autres portent des os d’une égale grandeur sous la lèvre inférieure ; il y en a qui en portent de semblables sur leur front; les naturels des îles qui sont aux environs du cap Tchoukotsa, et qui ont communication avec les Tchouktchi , sont vraisemblablement de la même origine que ces peuples de l’Amérique, puisqu’ils regardent aussi comme un ornement de se mettre des os au visage. '

» 5° Les Américains et les Kamtschadales ont les mêmes traits de visage.

» 6° Us gardent et préparent l’herbe douce de la même manière , ce que l’on n’a jamais remarqué ailleurs.

» 7“ Ils se servent les uns et les autres du même instrument de bois pour allumer du feu.

» 8° Leurs haches sont de cailloux ou d’os : ce qui fait croire avec juste raison à M. Steller que les Américains ont eu autrefois communication avec les Kamtschadales.

» O" Leurs habits et leurs chapeaux sont faits comme ceux des Kamtschadales.

» 10“ Ils teignent, de meme que les Kamtschadales , leur peau avec de l’écorce d’aune.

» Toutes ces preuves réunies semblent ne pas laisser lieu de douter que le Kamtchatka n’ait été anciennement contigu à l’Amérique , et que les Américains qui sont vis-à-vis le Kamtschatka ne soient une colonie de Kamtschadales , en supposant même que le continent de l’Amérique n’ait jamais été joint à celui de l’Asie. Ces deux parties du monde sont si voisines , que personne ne disconviendra qu’il ne soit très - possible que les habitants de l’Asie soient passés en Amérique pour s’y établir ; ce qui est d’autant plus vraisemblable que, dans l'espace peu étendu qui sépare ces deux continents, il se trouve une assez grande quantité d’iles qui ont pu favoriser cette transmigration.

» Plusieurs parties de l’Europe ont éprouvé des révolutions semblables à celle du Kamtschatka. La Sicile a été séparée de l’Italie , l’Espagne de l’Afrique , la Grande-Bretagne de la France , l’ile de Finlande du Groënland.

» On a mis avec raison les tempêtes au nombre des moyens par lesquels le Nouveau Monde a pu se peupler. 11 faut ajouter que ce ne sont pas seulement les vaisseaux qui peuvent être jetés par les vents , des côtes d’Afrique jusqu’en Amérique , comme l’éprouva la flotte de Cabrai , mais encore de simples barques , ainsi qu’il arriva à celle dont le père Gumilla raconte l’histoire.

« M’étant trouvé en 17.31 ( Histoire de î’Ordnoque , i , ii, c. 3t. ) , au mois de dé- » cembre, dans la ville de Saint-Joseph de Oruna, capitale du gouvernement de la Tri- I) nité de Barlovento, située à douze lieues de l’embouchure de l’Orénoque, j’appris des B habitants qu’il étoit arrivé dans leur port un bateau de Ténériffe chargé devin, lequel B étoit conduit par cinq ou six hommes maigres et décharnés , lesquels ayant fait pro- B vision de pain et de viande pour quatre jours, passoient de Ténéritïe dans une autre B île des Canaries. La tempête les ayant surpris, ils furent obligés de s’abandonner à B la fureur des vents et des flots pendant plusieurs jours ; de sorte qu’ayant consommé B le peu de vivres qu’ils avoient pris, ils se virent réduits à boire du vin pour toute B ressource. Ils attendoient la mort à tout moment , lorsque , par une grâce spéciale du t Ciel , ils découvrirent l’ile de la Trinité, qui est vis-à-vis deVOrénoque : ils rendirent B grâces à Dieu de ce succès inespéré, lis arrivèrent et prirent fond dans le port d’Es- B pagne, au grand étonnement de la garnison et des habitants, qui accoururent tous pour » être témoins de ce prodige.

B Que ce passage ait été occasionné par le hasard plutôt que par la volonté de ces B pauvres Insulaires, je n’en veux d’autres preuves que leur déclaration, l’état misé- B rable où ils étoient réduits , et le passe-port de la douane de Ténériffe, qui marquoit •> leur destination pour l’ile de Palme ou celle de Gomêre qui appartient aux Canaries. " Ce fait ainsi attesté , qui pourra nier que ce qui s’est passé de nos jours ne puisse être B arrivé dans les siècles passés, vu que ces faits sont attestés par des auteurs cla»- B siquesP B Bullet , Réponses critiques, 1. 11, pag. 61 , édit, de Besançon, 1819.

NOTE YII. — A^CE. (Pag. 401.)

C’étoit un des points de la doctrine ancienne, que Dieu gouvernoit le monde, mémo matériel, par le ministère des esprits, à chacun desquels il lui avoit plu d'attribuer certaines fonctions. 11 se servoit des bons pour maintenir l’ordre général , pour veiller aux empires, pour protéger les hommes et répandre sur eux ses bienfaits : il permettoit aux mauvais de les éprouver, comme on le voit dans l'bistoire de Job, ou les chargeoit d’exécuter les arrêts de sa justice. Partout l’Ecriture rappelle ce merveilleux ministère des anges, et , à quelque époque qu’on veuille remonter, on ne trouvera point sur la terre de tradition plus constante. L’Evangile nous montre Jésus-Christ lui-même tenté par Satan , et guérissant des hommes soumis à la puissance des esprits de malice. Il nous enseigne, que les petits enfants, tendre objet des soins d’une providence maternelle , ont des anges préposés à leur garde , Mafth., c. 28, 10 ; tant est grand le prix

de notre âme aux yeux de Dieu! Tous les esprits célestes sont scs ministres, selon saint Paul, et il les envoie pour nous aider à recueillir l'héritage du salut, Heb., c. 1, y. li; pour nous défendre contre celui qui a été homicide dès le commencement, Joan., c. 8 , 44, et qui tourne sans cesse autour de nous comme un lion pour nous dévorer, 1. Ep. Petr., c. 6 , ^. 8; nous n'avons pas à lutter seulement contre la chair et le sang , mais contre les principautés et les puissances , contre ceux qui ont pouvoir dans ce monde de ténèbres , contre les esprits méchants répandus dans l'air. Ephes., c. 6, f. 12.

Depositaires fidèles de, l’antique tradition confirmée par l’enseignement de Jésus-Christ et des apôtres, les saints Pères, d’une voix unanime, nous apprennent que la providence du Très-Haut s’étend à tout ce qui exisie , et qu’il se sert , pour l’exécution de ses desseins , du ministère des anges. Ils gouvernent l’univers et le, conservent. Ils président à toutes les choses visibles , aux astres du ciel , à la ten-e et à ses productions , au feu , aux vents , à la mer, aux fleuves , aux fontaines , aux êtres vivants. Ils présentent à Dieu les prières des hommes; associés à sa vaste administration, ils ne dédaignent aucune des fonctions que le Tout-Puissant leur confie, et chacun d’eux se renferme dans l’emploi qui lui est prescrit. Ainsi parlent saint Justin, Alhénagore , Théodoret, Clément d’Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze , Origène , Eusèbe de, Césarée, saint Jérôme, saint Augustin, saint Hilaire, saint Ambroise , saint Jean Chrysostome, saint Cyrille et saint Thomas. ^

Ecoulons maintenant Bossuet expliquant la même doctrine : « Nous voyons avant » toutes choses dans ce livre divin ( V Apocalypse) , le ministère des anges. On les voit » aller sans cesse du ciel à la terre , et de la terre au ciel ; ils portent , ils interprètent, » ils exécutent les ordres de Dieu , et les ordres pour le salut , comme les ordres pour le

I châtiment Tout cela n’est autre chose que l’exécution de ce qui est dit , que les

» anges sont esprits administrateurs envoyés pour le ministère de notre salut. Tous les » anciens ont cru , dès les premiers siècles, que les anges s’entremettoient dans toutes » les actions de l’Eglise; ils ont reconnu un ange qui intervenoit dans l’oblaticn , et la » portoit sur l’autel sublime de Jésus-Christ ; un ange qu’on appeloit Vange de l’oraison, » qui présenloit â Dieu les vœux des fidèles. ( Tert., de Oral. ) Les anciens étoient si » touchés de ce ministère des anges, qu’Origène , rangé avec raison au nombre des » théologiens les plus sublimes , invoque publiquement et directement l’ange du Bap- » tême, et lui recommande un vieillard qui alloil devenir enfant en Jésus-Christ. H ne » faut point hésiter à rcconnoitre saint Michel pour défenseur de l’Eglise, comme il » l’étoil de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean [Apocalypse, c. 12 ) , » conforme â celui de Daniel , c. 10, 13, 2l et 22. Les protestants qui , par une grossière » Imagination , croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’il donne à ses saints et à ses anges

II dans l’accomplissement de scs ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l’Apoca- » lypse Jésus-Christ même le prince des anges , et apparemment dans Daniel le Verbe

• conçu éternellement dans le sein de Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit » de l’Ecriture? Ne voient-ils pas que Daniel nous parle du prince des Grecs, du prince » des Perses, c. 10, c’est-à-dire, sans difllcullé, des anges qui présldolent par l’ordre » de Dieu à ces nations, et que saint Michel est appelé dans le même sens le prince de » la synagogue , ou comme l’archange Gabriel l’explique à Daniel, Michel votre prince,

• Ibid. Et ailleurs plus expressément : Michel un grand prince qui est établi pour les

• enfants de votre peuple. Ibid.

B Quand je vois dans les prophètes et l’Apocalypse , et dans l’Evangile même , cet » ange des Perses , cet ange des Grecs , cet ange des Juifs , l’ange des petits enfants, qui B en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent , l’ange des eaux , » l’ange du feu et ainsi des autres; et quand je vois parmi tous ces anges, celui qui B met sur l’autel le céleste encens des prières , je connois dans ces paroles une espèce B de médiation des saints anges , je vois même le fondement qui a pu donner occasion B aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour B y présider ; car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse.

B Je vois aussi dans l’Apocalypse, non - seulement une grande gloire , mais encore B une grande puissance dans les saints. » ( Préface de l’Apocalypse^ c. 27. )

L’existence des bons et des mauvais esprits qui concourent , quoique d’une manière différente, à l’exécution des desseins de Dieu,*et sont comme les instruments de la Providence dans le gouvernement de l’univers , même matériel ( Cicer., de nat. Deor., lib. 1 , c, 2); l’immortalité de l’âme et l’état de gloire et de puissance où les justes sont élevés après cette vie ; ces croyances , aussi anciennes que le genre humain , appartiennent donc à la tradition universelle ; et voilà pourquoi , consacrées par le christianisme, elles font partie de la doctrine de la société universelle ou catholique.

Un homme d’un vaste savoir ( Iluet, Alnet. quœst., lib. 2, c. t4 ) , a prouvé qu’elles se trouvoient chez tous les peuples de la terre ; que les Grecs les avoient reçues des Egyptiens et des Phéniciens; que l’antiquité entière a reconnu l’existence. d’esprits inférieurs au Dieu suprême , et créés pour présider à l’ordre de la nature , aux astres, aux éléments, à la génération des animaux. Le monde , selon Thalès et Pythagore, est plein de ces substances spirituelles. On les croyoit répandues dans les cieux et dans l’air. Elles se divisoient en deux classes, l’une des esprits bons, l’autre des esprits mauvais , inférieurs aux premiers. Platon parle même d’un prince d’une nature malfaisante , préposé à ces esprits chassés par les dieux et tombés du ciel, dit Plutarque. La croyance des anges gardiens ou des génies destinés à veiller sur l’homme, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, n’étoit ni moins ancienne, ni moins générale. M. de la Mennais , Essai, elc., tom. 111 , c. 24.

IS’OTE YllI. — APOSTOLIQUE. (Pag. -152. )

On distingue deux sortes d’apostolicité immédiatement essentielles , et formant comme deux parties intégrantes de l’apostolicité de l’Eglise ; savoir , celle de la doctrine et celle du ministère. Les hérétiques et les schismatiques qui prétendent avoir aonservé tous les dogmes de la foi , conviennent sans peine que l’apostolicité de la doctrine est une qualité essentielle à l’Eglise, et l’un des caractères qui la distinguent des sociétés qui se sont séparées d’elle.

Mais si l’apostolicité de la doctrine est nécessaire à la vraie société des fidèles , celle (lu ministère ne lui est pas moins essentielle. En elfet , le légitime ministère est intimement uni à la saine doctrine, puisque c’est par le ministère que la doctrine est répandue et assurée. Si le canal par lequel nous sont transmis les dogmes sacrés pouvoil être interrompu, comment pourrions- nous être certains qu’ils découlent de la vraie source? On marqueroit dans tous les temps le point où la communication fut interceptée. Mais Jésus-Christ, voulant que les vérités saintes qu’il apportoit au monde ne périssent jamais, les a confiées à un ministère impérissable, à un ministère qui, se renouvelant sans cesse , reste toujours le même. Ainsi ce dépôt sacré ne change pas de main. Comme c’est au corps entier des pasteurs qu’il a été commis, leur succession ne le déplace pas ; au contraire celte succession non interrompue forme la continuité du corps. Chacun de ces pasteurs reçoit à la fois, et de son prédécesseur, et de tous ses collègues, la tradition précieuse qu’il transmet conjointement avec eux à ses successeurs. C’est une chaîne non interrompue ,*donl le premier anneau remonte à Jésus- Christ, et qui se prolonge dans tous les siècles, pour les réunir tous dans la même foi. Ainsi le ministère qui s’exerce dans l’Eglise , est le même que les apôtres ont reçu de Jésus-Christ , comme la doctrine qui s’y prêche est la même que Jésus-Christ a enseignée à ses apôtres. L’aposlolicité du ministère est l’appui et le garant de l’apostolicité de la doctrine, et l’on ne peut porter alteinte à l’une sans ébranler l’autre.

<0n distingue deux choses dans le ministère ecclésiaslique : le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction. Tous les deux émanent des apôlres qui les avoient reçus de

Jésus-Christ. C’est dans la continuité de ces deux pouvoirs, depuis les apôtres qui les premiers ont exercé ce ministère sacré , jusqu’aux évêques qui l’exercent aujourd’hui , que consiste l’apostollcité du ministère. Le premier , c’est-à-dire le pouvoir d’ordre, s’est perpétué sans interruption par l’ordination canonique. Les apôtres ont ordonné les premiers évêques ; ceux-là en ont consacré d’autres : et ainsi les évêques de nos jours ont reçu le même caractère épiscopal qu’avoient les premiers successeurs des apôtres. Si , dans le cours des siècles , il s’est rencontré quelque homme assez téméraire peur entreprendre de faire une ordination d’évêques , sans avoir reçu lui-même des successeurs des apôtres le caractère épiscopal , cette ordination a été non-seulement illégitime, mais encore invalide. Un tel épiscopat , n’étant pas le même qu’avoient les apôtres , n’est pas apostolique ; il est nul. Le second pouvoir , qui est le pouvoir de juridiction,, ayant été dès l’origine de l’Eglise fixé à des sièges et circonscrit dans des territoires , c’est la succession continue des évêques sur ces sièges qui forme l’apostolicité de la juridiction. Chaque successeur a reçu la juridiction qu’avoit son prédécesseur , et cetle tradition non interrompue remonte jusqu’aux apôtres. Les érections nouvelles d’évêchés ayant été faites par l’autorité des successeurs des apôtres , sont de même dans la succession apostolique. Les uns sont établis dans les régions récemment acquises à la foi , et sont aussi apostoliques que ceux qu’établissoient les apôtres à mesure qu’ils étendoient leurs prédications : ils sont fondés, comme les premiers , par la puissance apostolique. Les autres sont des démembrements d’évêchés que l’on juge trop étendus. Les évêques qu’on y installe, succèdent légitimement en cette partie à ceux dont on a démembré le territoire, lesquels les reconnoissent comme leurs successeurs. Tous ces établissements récents sont de nouveaux rameaux, mais qui sortent de la tige sacrée, et qui tirent leur substance de la racine apostolique. Au contraire , qu’un évêque prétende se faire un siège à lui-même , ou, ce qui revient au même, qu’une puissance qui n’est pas celle des apôtres , entreprenne d’en établir un , ce ne sera point un siège apostolique , parce qu’il ne sera pas dans l’ordre de la succession. Celui qu’on y aura élevé pourra avoir l’ordination apostolique, mais il n’aura pas la juridiction apostolique; U n’exercera donc pas un ministère apostolique. r

Ainsi la succession des évêques sur les mêmes sièges , depuis les apôtres jusqu’à nous, ne constitue pas moins l’apostolicité du ministère , que la tradition successive de l’ordination. L’apostolicité du ministère a , comme nous l’avons déjà observé , un rapport immédiat et nécessaire à l’apostolicité de la doctrine. C’est pour maintenir la perpétuité de la doctrine qu’il confioit à ses apôtres , que Jésus-Christ les a revêtus d’un ministère perpétuel qui devoit se continuer après eux jusqu’à la consommation des siècles. Or, ce n’est pas la succession de l’ordination , mais la succession de la juridiction qui transmet la doctrine. En vertu de l’ordination les évêques portent au ciel les vœux des peuples , offrent le saint sacrifice , administrent le saint Sacrement ; mais c’est en vertu de la mission et de la juridiction qu’ils annoncent les vérités saintes, et qu’ils jugent les matières de fol ; en un mot, qu’ils apprennent aux peuples chrétiens ce qu’ils doivent croire. C’est donc la succession de la juridiction , et non celle de l’ordination , qui perpétue la doctrine. Supposons une suite d’évêques légitimement ordonnés , mais n’ayant point de sièges qui leur donnent la juridiction , tels à peu près que sont parmi nous les évêques in partihus. N’aynnl pas le pouvoir d’annoncer la doctrine , comment pourront - ils la perpétuer!* Hcconnoissons donc la nécessité d’une succession de juridiction dans l’Eglise, c’est-à-dire d'une continuité d’évêques se renouvelant sur les mêmes sièges, pour transmettre la doctrine apostolique.

Telle a été en elfel la doctrine des Pères de l’Eglise : ils regardent comme le principal fondement de la tradition apostolique la succession des évêques. Ce seroit un travail trop long et superflu de citer tous les saints docteurs qui ont enseigné cette vérité fondamentale ; nous nous contenterons de rapporter la doctrine des premiers siècles de

L’autorité de saint Irénée est du plus grand poids, par sa proximité de 1 origine de l’Eglise, par scs liaisons intimes avec les disciples Immédiats des apôtres , par l’objet niénic de son grand ouvrage , lequel étant la réfutation des hérésies , l’avoil mis dans le cas d’étudier plus profondément la constitution de l’Eglise et scs caractères. Or, il est impossible d'établir plus positivement qu’il le fait le principe de l’apostolicité du ministère.

« La connoissance , dit-il, de la doctrine apostolique, de l’anliquité de l’Eglise, du

» caractère du corps de Jésus - Christ , est dans la succession des évêques , à qui les » apôtres, dans chaque pays , l’ont transmise , et qui est parvenue sans fiction jusqu’à a nous... Où sont les grâces du Seigneur , c’est là qu’il faut apprendre la vérité , c’est-à- » dire , auprès de ceux dans qui est la succession ecclésiastique des apôtres , et avec elle

• la parole saine , irréprochable et incorruptible... Par cet ordre et cette succession, la » tradition qui est dans l’Eglise depuis les apôtres, et la préconisation de la vérité ar- » rive jusqu’à nous ; et c’est la marque certaine que nous avons la même foi vivifica- » trice , qui s’est conservée , et qui a été véritablement transmise dans les Eglises jus- » qu’à présent... Il faut écouter ceux des évêques qui sont dans l’Eglise , qui ont, commo » nous l’avons montré , la succession depuis les apôtres ; et qui , avec cette succession » d’épiscopat, ont reçu certainement, selon la volonté divine , la grâce de la vérité, » Quant aux autres, qui se séparent de la succession principale , et qui amassent en » quelque lieu que ce soit, on doit les tenir pour suspects ou comme hérétiques et de » doctrine dépravée ; ou comme schismatiques , pleins d’orgueil et de complaisance » pour eux-mêmes ; ou comme hypocrites , agissant dans la vue du gain et de la vaine » gloire. Tous ceux-là se sont écartés de la vérité... La tradition des apôtres, manifestée » dans tout le monde, est facile à connoitre dans toutes les Eglises par quiconque a » le désir de voir la vérité; et nous pouvons compter sur ceux qui ont été institués , » par les apôtres, évêques dans les Eglises, et leurs successeurs jusqu’à nous, qui n’ont » rien connu ni enseigné de ce que les hérétiques avancent dans leur délire. Mais,

» comme il seroit trop long de rapporter dans cet ouvrage toutes les successions des di-

• verses Eglises , prenons cette grande , antique , renommée Eglise fondée à Rome par » les glorieux apôtres Pierre et Paul. En montrant la tradition qu’elle tient des apôtres , » et la foi annoncée à tous les hommes , et parvenue jusqu’à nous par la succession des » évêques, nous confondons tous ceux qui , de quelque manière que ce soit, ou par une

• complaisance coupable pour eux -mêmes, ou par une vaine gloire, ou par aveugle- » ment et opinion corrompue , amassent où ils ne doivent pas. » Le saint docteur reprend ensuite la succession des évêques de Rome , depuis saint Pierre jusqu’à Eleuthère son douzième successeur, qui occupoit alors le saint Siège. ( S. Irœn,, contrà hœres., lib. 3, c. 3; lib. 4,c. 20,20, 33.)

f Tertullien , postérieur de peu de temps à saint Irénée (dans son Traité des Prescrip tions, c. 20, 21, 32, 36 ), établit la même doctrine avec son énergie ordinaire. «Les » apôtres fondèrent dans chaque ville des Eglises. De là les autres Eglises ont tiré la B communication de la foi et les semences de la doctrine , et ils les en tirent tous les « jours , pour devenir des Eglises. C’est pour cela qu’elles sont réputées catholiques , » comme étant la descendance des Eglises apostoliques; toute race participe à la nature B de son origine... Ce qu’ont prêché les apôtres, ce que Jésus-Christ leur avoit révélé, B j’étahlis celte prescription , qu’il n’est pas nécessaire de le prouver autrement que par B ces mêmes Eglises que les apôtres ont fondées en y prêchant d’abord de vive voix et n ensuite par écrit. S’il en est ainsi , il est constant que toute doctrine qui s’accorde B avec ces Eglises , mères et origines de la foi , doit être regardée comme la vérité, puis- B qu’elle contient sans aucun doute ce que l’Eglise a reçu des apôtres , les apôtres de B Jésus-Christ, Jésus-Christ de Dieu : toute autre doctrine doit être jugée d’avance men- « songère, comme étant contre la vérité des Eglises, des apôtres, du Christ, de Dieu. II B reste donc à démontrer que notre doctrine vient de la tradition des apôtres , et que B toutes les autres sont fausses. Nous communiquons avec les Eglises apostoliques, en B ce que notre doctrine ne dilTère en rien de la leur. Voilà le témoignage de la vérité... B Si quelques hérésies osent se rapporter au temps apostolique , pour paroître transmises- B par les apôtres, prétendant qu’elles ont existé sous eux, nous pouvons leur dire, B qu’elles produisent donc l’origine de leurs Eglises, qu’elles déploient l’ordre de leurs B évêques descendant par une succession continue , de manière que leurs premiers B évêques aient pour auteur ou pour prédécesseur un des apôtres ou des hommes apo- B stoliques qui ont vécu avec eux. Car c’est ainsi que les Eglises apostoliques établissent B leur filiation. Ainsi l’Eglise de Smyrne rapporte que Polycarpe y a été placé par saint B Jean. Ainsi l’Eglise de Rome produit Clément ordonné par saint Pierre. Ainsi toutes B les autres Eglises montrent ceux qui , établis par les apôtres dans l’épiscopal , leur B ont transmis la semence apostolique. Que les hérétiques inventent quelque chose de » semblable... Vous qui voulez , sur l’affaire de votre salut, satisfaire une curiosité légi- » Urne; parcourez les Eglises aposloliqucs, dans lesquelles président encore les chaires-

» des apôtres aux lieux qu’ils occupèrent ; dans lesquelles on réelle encore leurs lettres » authentiques, qui rappellent leurs voix et représentent leurs personnes. Etes -vous » voisin de l’Achaie? Vous avez Corinthe. Si vous n’êles pas éloigné de la Macédoine , » vous avez Philippes, vous avez Thessalonique. SI vous allez en Asie, vous avez Ephèse.

» Si vous êtes près de ritalie , vous avez Rome dont l’autorité est près de nous On

» peut dire avec raison aux hérétiques : Qui êtes-vous? Quand et d’où êtes-vous venus ? » Que faites-vous dans mon bien , vous qui n’éles pas à mol ? De quel droit, Marcion, » coupez-vous ma forêt? Qui vous a permis, Valentin , de troubler ma source? Par » quelle autorité , Appelles, ébranlez-vous mes limites? La possession est à mol; je » possède anciennement , je possède le premier. Je tire mon origine indubitable des au- » leurs à qui la chose appartient. Je suis l’héritier des apôtres. »

Ce que Terlullien disoit aux hérétiques de son temps, tout catholique peut le dire aux protestants. 11 n’y a que les noms à changer ; les raisonnements sont les mêmes. 11 peut, comme Tertulllen, exigerque ceux qui prétendent tirer leur doctrine des apôtres, montrent la succession d’évéques par qui elle leur est parvenue; qu’ils déclarent quel est l’apôtre où l’homme apostolique de qui celte succession descend ; qu’ils nomment les Eglises dans lesquelles cette doctrine leur a été transmise; qu’ils disent de qui vient le droit qu’ils s’arrogent de prêcher leurs dogmes. 11 peut , de même que ce docteur , défier toutes les communions protestantes de produire rien de semblable. 11 peut, au contraire , se vanter avec lui de cette succession que les protestants n’ont pas , et par là se déclarer l’héritier des apôtres.

Saint Clément d’Alexandrie, contemporain de Tertulllen { Stromal., lib. 7. ) , dit que ceux qui conservoient le vraie tradition de la saine doctrine reçue des apôtres, comme un fils la recevroit de son père , sont, par la volonté de Dieu, parvenus jusqu’à son temps, pour y déposer les semences apostoliques reçues des anciens. Voilà la succession apostolique très-bien marquée. Saint Clément , qui vivoit à la fin du second et au commencement du troisième siècle, n’entendoit pas certainement que les disciples immédiats des apôtres eussent vécu jusqu’à son temps. Il y avoit entre les apôtres et lui au moins trois ou quatre générations. Ce sont ces diverses générations qui conservent la tradition de la doctrine , qui ont reçu des ijpôtres , comme un fils de son père , la semence apostolique, et qui sont parvenues jusqu’à son temps.

Origène, successeur de saint Clément dans l’école d’Alexandrie (in Matth., tract. XXIX.), en réfutant les hérétiques de son temps , semble avoir prévu le grand argument des protestants, qui prétendent avoir pour eux les saintes Ecritures et la parole de vérité. « Mais, leur répond-il , nous ne devons pas les croire et nous éloigner de la primitive » tradition de l'Eglise : au contraire, nous ne devons croire que conformément à ce que B les Eglises de Dieu nous ont transmis par succession, b Voilà encore la succession dans les Eglises donnée pour la note de la saine doctrine. La doctrine prostestantc peutelle s’attribuer ce caractère?

Saint Cyprien (Ep. LXXXVI ad Magn. ) , pour combattre le schisme que Novatien avoit introduit dans l’Eglise de Rome , lui déclare « qu’il n’est point évêque, et ne peut » être regardé comme tel , lui qui , au mépris de la tradition évangélique et aposto- B lique, ne succédant à personne, est né de lui-même... Peut-il être tenu pour pasteur B celui qui, tandis qu’il existe un véritable pasteur, lequel préside dans l’Eglise eu 8 venu d’une ordination divine et d’une succession légitime , ne succédant lui-même à B personne et commençant par lui, se montre l’ennemi de la paix du Seigneur et de » l’unité divine, b Le saint évêque do Carthage donne évidemment ici , pour signe de la véritable Eglise , la succession épiscopale ; et pour marque du schisme , le défaut de cette succession.

Saint Epiphane , après avoir rapporté la suite des pontifes romains, ajoute { Uœres., XXVII, c. 6, ) que , « personne ne doit s’étonner qu’il ait parcouru avec tant de soin tous B ces noms, puisque par là se montre la vérité certaine et exacte Lesquels , dit-il

• ailleurs ( îd. LXXV, c. C. ), sont les plus habiles , ou ce petit homme déçu par l’er- B reur, qui a paru depuis peu et qui vil encore, ou les témoins qui nous ont précédés,

• qui avant nous ont tenu dans l’Eglise la même tradition qu’i'»3 avolent reçue de leurs B pères , que leurs pères avolent apprise de leurs ancêtres, de même que l’Eglise con- » serve jusqu’à ce jour , avec les traditions , la foi véritable et pure qu’elle a reçue de » ses pères? » Dès que c’est par la succession des évêques que se montre la vérité, cette succession est donc une note de la vraie Eglise.

Saint Optât , écrivant contre les donalistes, leur dit qu’iis ne peuvent pas ignorer que saint Pierre a fondé à Rome une chaire épiscopale où il a siégé le premier. 11 rapporte la suite des évêques depuis saint Pierre , et finit par les sommer de rendre compte de l’origine de leur chaire , eux qui veulent s’arroger le titre de sainte Eglise. {Deschism. Donat., lib. IV, c. 26. ) C’est donc, seion ce saint docteur, l’origine de ia chaire, prouvée par la succession des évêques qui l’ont occupée, qui marque la sainte Eglise.

Comme saint Augustin est un des Pères, et même celui de tous qui a le plus écrit contre les hérésies et les schismes , son autorité est une des plus imposantes. Elle est en même temps une des plus claires et des plus précises.

Combattant les donatistes , il parcourt , comme saint Irénée , saint Epiphane et saint Optât , la suite des évêques de Rome jusqu’à son temps , et observe que parmi eux il n’y a pas un donatiste. 11 dit que l’ordre des évêques, se succédant continuellement , mérite considération : la succession des pontifes de cette Eglise apporte encore une

certitude plus grande ( Ep. CLXV, ai. LUI , ad Généras., c. 1 , n. 6. ), nous, dit-il

ailleurs , c’est-à-dire , la foi catholique qui vient de la doctrine des apôtres, qui a été plantée parmi nous , que nous avons reçue par une suite de succession que nous devons transmettre pure à nos successeurs... (in Joan., tract. XXXI V, n. 6. ) Hésiteronsnous, demande- 1 - il dans un autre endroit, à nous renfermer dans le sein de cette Eglise qui , malgré les vains aboiements des hérétiques , a obtenu , par la succession de

ses évêques sur la chaire apostolique, la suprême majesté ( De mil. credendi,

c. XVII , n. 35. ) Rapportant les diverses raisons qui le retiennent dans l’Eglise catholique, une des principales qu’il donne est la succession des évêques jusqu’au pontife actuel, depuis saint Pierre , à qui Jésus -Christ a recommandé de paitre ses brebis. ( Conlrà Epist. fundam., c. 4, n. 6. ) Ces passages prouvent bien clairement que saint Augustin regardoil , de même que nous , la succession épiscopale comme essentielle à l’Eglise, et comme une marque distinctive de la vraie Eglise d’avec les sectes qui en sont privées.

Ce saint docteur fait, dans d’autres endroits, l’application de ce principe à l’authenticité des livres saints , et il donne contre les manichéens , pour moyen certain de discerner les livres authentiques des apocryphes , d’examiner quels sont ceux qui ont été ou n’ont pas été transmis par les successions des évêques. « Si les livres, dit - il , qui » portent en tête les noms d’André, de Jean , éloient véritablement d’eux, ils seroient » reçus par l’Eglise qui , depuis leur temps jusqu’au nôtre , persévère dans les succes- » sions certaines des évêques... ( Contra adv. leg. et prophet., 1. 1 , c. 20 , n. 36. ) On » distingue des livres plus récents , l’excellente autorité de l’ancien et du nouveau Tes- » tament, laquelle confirmée du temps des apôtres, est placée comme sur un trône » élevé par les successions des évêques et la- propagation des Eglises , et à laquelle doit

O se soumettre tout esprit fidèle et pieux ( Contra Faustum., 1. 11, c. 5. ) Je vous

» avertis en peu de mots , vous qui êtes retenus dans cette criminelle et exécrable cr- » reur , si vous voulez suivre l’autorité des Ecritures préférable à toutes les autres , de » suivre celle qui, depuis le temps de la présence de Jésus-Christ, conservée, recomman- » dée, gioritiée sur toute la terre, est parvenue jusqu’à nos jours par la publication qu’en » ont faite les apôtres , et par les successions certaines des évêques. » ( Ibid., lib. 23 , cap, 9. ) Extrait de M. de la Luzerne, Instruction pastorale sur le schisme de France, t. I, et Dissertation sur les Eglises catholiques et protestantes, tom. IL

NOTE IX. — APPROBATION. ( Pag. 466.)

« Puisque la nature et l’ordre du jugement exigent qu’une sentence ne puisse être » portée par un juge que sur ceux qui lui sont sujets , on a toujours été persuadé dans » l’Eglise de Dieu , et le concile confirme cette vérité , que l’absolution prononcée par » un prêtre sur celui sur qui il n’a pas de Juridiction , soit ordinaire , soit subdéléguée ,

» doit être de nul poids. ( Concile de Trente , sess. XIV, ch. 7. ) Quoique les prêtres , dans » leur ordination , reçoivent la puissance d'absoudre les péchés, le saint concile décrète » qu’aucun prêtre, même régulier , ne peut entendre les confessions des Séculiers , même » des prêtres, ni être regardé comme idoine à ce ministère , à moins qu’il ne possède » un bénéQce paroissial, ou que l’évéque ne lui donne gratuitement après l’avoir exa- » miné , s’il le juge nécessaire , une npprolialion, nonobstant tous les privilèges on cou- B tûmes même immémoriales. » (A'm. WUl, de la réform., c. 15.)

NOTE X. ' — ATHÉE. (Pag. 205.)

L’oubli de toute religion conduit à l’oubli de tous les devoirs de l’homme.

De combien de douceurs n’est pas privé celui à qui la religion manque? Quel sentiment peut le consoler dans ses peines? quel spectateur anime les bonnes actions qu’il fait en secret? quelle voix peut parler au fond de son âme? quel prix peut-il attendre de sa vertu? comment doit-il envisager la mort?...

Ah ! quel argument contre l’incrédule que la vie du vrai chrétien ! Y a-t-il quelque âme à l’épreuve de celui-là? quel tableau pour son cœur , quand ses amis ses enfants, sa femme concourront tous à l’instruire en l’édiHant ; quand , sans lui prêcher Dieu dans leurs discours , ils le lui montreront dans les actions qu’il inspire dans les vertus dont il est l’auteur, dans le charme qu’on trouve à lui plaire; quand il verra briller l’image du ciel dans sa maison; quand une fois le jour il sera forcé de se dire Non, l’homme n’est pas ainsi par lui-même; quelque chose de plus qu’humain règne ici ?

On ne saurait se passer de la religion. En vain un heureux instinct porte au bien, une passion violente s’élève ; elle a sa racine dans le même instinct : que fera-t-on pour la détruire ? En vain tire-t-on , de la considération de l’ordre, la beauté de la vertu; et sa bonté , de l’utilité commune : qne fait tout cela contre l’intérêt particulier? En vain la crainte de la honte ou du châtiment empêche de faire du mal pour son profit il n’y a qu’à faire mal en secret; la vertu n’a plus rien à dire, et l’on punira, comme à Sparte, non le délit , mais la maladresse. En vain , enfin , le caractère et l’amour du beau sont empreints par la nature au fond de Tàme; la règle subsistera aussi longtemps qu’il ne sera point défiguré : mais comment s’assurer de conserver toujours dans sa pureté cette efiigie intérieure qui n’a point , parmi les êtres sensibles , de modèle auquel on puisse la comparer? Ne sait -on pas que les alTections désordonnées corrompent le jugement ainsi qne la volonté , et que la confiance s’altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l’inconstance et la variété des préjugés ?

Fuyez ceux qui , sous prétexte d’expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines , et dont le sophisme apparent est une fois plus afllrmatif et plus dogmatique , que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés , vrais, de bonne foi , ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes , et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses , les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste , renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent , ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère , aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu , et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent - ils , la vérité n’est nuisible aux hommes ; je le crois comme eux , et c’est , à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité.

Par les principes , la philosophie ne peut faire aucun bien , que la religion ne le fasse encore mieux ; et la religion en fait beaucoup qne la philosophie ne saurait faire.

11 est indubitable que des motifs de religion empêchent souvent de mal faire ceuxmêmes qui ne la suivent qu’en partie , et obtiennent d’eux des vertus , des actions louables , qui n’auroient point eu lieu sans ces motifs.

Le spectacle de la nature, si vivant , si animé pour ceux qui reconnoissent un Dieu, est mort aux yeux de l’athée ; et , dans celte grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d’une voix si douce , il n’aperçoit qu’un silence éternel... L’irréligion, et en général l’esprit raisonneur et philosophique , attachent à la vie , efféminent, avilissent les âmes, concentrent toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain , et sapent ainsi , à petit bruit , les vrais fondements de toute société; car ce qne les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé.

Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes , c’est moins par amour pour la paix que par indilférence pour le bien. Comme que tout aille, peu importe au prétendu sage , pourvu qu’il reste en repos dans son cabinet. Scs principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naitre, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs actions à un

secret égoïsme , aussi funeste à la population qu’à la vertu. L’indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l’état sous le despotisme : c’est la tranquillité de la mort; elle est plus destructive que la guerre même. — Esprit, maximes, etc., de J.- J. Rousseau.

NOTE XI. — BAPTÊME. ( Pag. 264. )

Eramus naturâ filii irœ. Plusieurs Interprètes pensent qu’il s’agit ici des adultes , et que l’apôtre parle principalement des péchés actuels. Ils se fondent sur le contexte, qui paroît en effet favoriser cetteinterprétation. Car il est ainsi conçu . Et vos cûm essetis mortui delictis et peccatis vestris , in quitus aliquando ambulâstis secundùm sœculum mundi hujus , secundùm principem potestatis aeris hujus spirüûs, qui nunc operatur in filios diffidentiœ. — In quitus et nos omnes aliquando conversati sumus, tn destderiis carnis nostrœ facientes voluntatem carnis et cogitalionum ; et eramus natura filii irœ sicutel cœteri , etc. Eph., c. 2, 1, 2, 3. Voyez Ménochius, Cornélius à Lapide, et surtout la

Triple Explication des Epîtres de saint Paul par Bernardin de Péquigny.

An reste , de quelque manière qu’on entende les paroles de l’apôtre, elles'ne prouvent pas que les enfants morts sans baptême sont condamnés aux supplices de l’enfer ; car on peut absolument les concilier avec le sentiment des docteurs qui n’admettent point d’autre peine éternelle du péché originel que la privation du royaume des ci'eux. On reconnoît dans l’un et l’autre système que l’homme en naissant est enfant de colère, et que , parce qu’il est enfant de colère, il est exclu de la vision intuitive , s’il n’est régénéré par le baptême.

NOTE XII. — BAPTÊME. ( Pag. 265. )

il est vrai que, dans un sermon plein de véhémence, saint Augustin enseigne que les enfants morts sans baptême sont condamnés aux peines de l’enfer et aux feux éternels ; mais il a beaucoup adouci cette doctrine dans le cinquième de ses livres contre Julien , ouvrage des mieux réfléchis et des mieux travaillés entre tous ceux du saint docteur. Voici ses propres expressions : « Non , je ne dis pas que les enfants morts sans baptême doivent subir une si grande peine qu’il leur eût été plus avantageux de n’être point nés. Je n’oserois dire qu’il eût été plus expédient pour eux de n’étre point du tout que d’être là où ils sont. On ne doit point douter, ajoute-t-il, que, n’ayant point d’autre péché que celui qu’on appelle originel , la peine à laquelle ils sont condamnés ne soit la plus légère de toutes. » 11 ne les condamne donc point aux flammes éternelles , comme les adultes réprouvés , pour qui le Sauveur dit qu’il seroit plus avantageux de n’avoir jamais existé. Ego autein non dico parvulos, sine Christi taptismate morientes, tantd pœnâ esse plectendos , ut eis non nasci potiùs expediret; cùm hoc Dominus non de quituslitet peccatoritus , sed de scelestissimis et impiis dixerit. Si enim quod de Sodomis ait , et utique non de solis intelligi voluit , alius alio toleratiliùs tn die judicii puniretur; quis dutitaverü parvulos non taplizatos , qui solum hâtent originale peccalum , nec ullis propriis aggravanlur , in damnations omnium levissimd futuros ? Quœ qualis et quanta erit , quamvis definire non possim , non tamen audeo dicere quod eis ut nulli essent, quàm ut iti essent, potiùs expediret. Contra Julianum , lib. 5, cap. 2.

Saint Augustin reconnoît même pour ces enfants la possibilité d’un état mitoyen entre la récompense et le châtiment : Non enim metuendum est, nè vita esse potuerit media quœdam inter reclè factum et peccatum , et sententia judicis media esse non possit inter prœmium atque supplicium. De lib. arb., lib. 3, c. 23.

Saint Grégoire de Nazianze exempte ces enfants de douleur et de tristesse. Nec coelesli glorid, nec suppliciis, à justo judice afficienlur ; utpotè qui licèt non signatinon

fuerinl , improtitate tamen careant Neque quis honore indignus est , statim etiam

pœnam promeretur. Orat. 40. Saint Grégoire de Nysse pense comme saint Grégoire de Nazianze : Immalura mors infantium, neque in doloribus ac mœstitid esse eum qui sic vivere desiil , intelligendum esse suggerit. Orat. de Infantibus , etc.

Innocent III fait consister la peine du péché originel dans la privation de la vision de Dieu, et la peine du péché actuel dans les supplices éternels : Pcena originalis peccati est carentia visionis Dei, actualis verù peccati est gehennœ perpétues cruciatus. Ex

Cîip. Majores de baplismo. Ad illud quôd parvuli mttUas pœnalitates suslinent in hdc vild , dit saint Bonaventure , dicendum quôd etsi temporaliter punire pro peccato originali sit justum.non tamen scquitur quôd œternaliter. In 2, dist. 33, art. 3,q. I, suivant saint Thomas , nihil omninô dolebunl de carentid visionù intuitives ; imà magis gaudebunt de hoc quôd parlicipabunt multùm de divinâ bonitate, et perfectionibus naturctlibus. In 2. dist. 33, q. 2, art. 2.

Voyez ce Dictionnaire, au mot Originel.

L’auteur de la Foi justifiée de tout reproche de contradiction avec la raison, p, 60, édit, de Paris 1776, s’exprime ainsi : » Pour ce qui est du dogme du péché originel , » il n’y a ni injustice ni défaut de bonté dans Dieu de refuser, à la postérité d’un père » coupable , des privilèges purement gratuits, qui n’étoient dus ni aux pètes ni aux en- » fants , et qui n’étoient assurés aux uns et aux autres que sous la condition d’une » obéissance fidèle à la loi du Créateur. Un sujet comblé des grâces et des faveurs de » son prince se révolte contre lui , et le prince en conséquence lui retire et à sa posté- » rité des privilèges qui ne dévoient être héréditaires que sous des conditions justes qui » n’ont pas été remplies, et auxquelles même on a manqué formellement. Y a-t-il en » cela quelque injustice ou un défaut de bonté? Mais voilà au vrai à quoi se réduisent » les suites du péché originel. »

NOTE XIII. — CALVIN. (Pag. 335.)

Obligé de quitter la France pour se soustraire à des poursuites juridiques, Calvin passa en Allemagne, y rechercha la plupart de ceux qui remuoient alors les consciences et agitoient les esprits. A Bâle il fut présenté par Bucer à Erasme, qui se tenoit aux écoutes, sans se laisser emporter aux opinions des novateurs. Erasme après s’être entretenu avec lui sur quelques-uns des points de la religion , fort étonné de ce qu’il avoit découvert dans cette âme , se tourna vers Bucer, et lui dit , en lui montrant le jeune Calvin : « Je vois un grand fléau s’élever dans l’Eglise contre l’Eglise : » Video magnam pestem oriri in Ecclesid contra Ecclesiam.

L’esprit intolérant et sanguinaire de cet homme devenu trop célèbre , se montre dans une de ses lettres au marquis du Poët, son ami : « Ne faites faute , lui dit - il , de dé- » faire le pays de ces zélés fanatiques , qui exhortent les peuples par leurs discours à se » roidir contre nous, noircissent notre conduite, et veulent faire passer pour rêverie » notre croyance. Pareils monstres doivent être étouffés, comme fis en l’exécution de » Michel Servet , espagnol. »

Les mauvais sentiments de Calvin sur la Trinité excitèrent contre lui le zèle d’un homme qui , d’ailleurs, partageoit scs opinions sacramentaires : « Quel démon t’a poussé,

» ô Calvin, à déclamer avec Arius contre le Fils de Dieu? C’est cet antechrist du

« Septentrion que lu as l’imprudence d’adorer, ce grammairien Mélancthon... Garde- » toi , lecteur chrétien , et vous surtout , ministres de la parole , gardez-vous des livres » de Calvin... lis contiennent une doctrine impie , les blasphèmes de l’arianisme, comme » si l’esprit de Michel Servet, en s’échappant du bûcher , avoit à la platonicienne trans- » migré tout entier dans Calvin. » ( Slancharus , de ifediat. in Calvin, Instit., n. 3 et 4.) En enseignant que Dieu étoit l’auteur de tous les péchés, Calvin révolta contre lui tous les partis de la réforme. Les luthériens de l’Alleniagne se réunirent pour réfuter un si horrible blasphème : « Cette opinion , disent-ils , doit être partout en horreur, en » exécration ; c’est une fureur stoïcienne , fatale aux mœurs, monstrueuse elblasphé- » matoire. » ( Corpus doctrines christianœ. )

• Cette erreur calvinlstique est horriblement injurieuse à Dieu , et de toutes les er- » reurs la plus funeste au genre humain ; selon cette théologie calvinienne Dieu serolt » le plus injuste des tyrans... et ce n'est plus le démon, mais Dieu lui-même qui sera » le père du mensonge. » ( Conradus Schlussembcrg, Calvin. Theolog., fol. 46. )

Le même auteur, qui étoit surintendant inspecteur général des églises luthériennes en Allemagne, dans les trois livres qu’il publia contre la théologie calvinienne ( Francfort, l.5i)2 ), n’y nomme jamais les calvinistes sans leur donner les épithètes d’infidèles, d’impies, de hlasiihémoteurs, charlatans, hérétiques. Incrédules, gens frappés d’un esprit d'avcngle.mcnl et de vertige, gens sans front et sans pudeur, ministres turbulents et brouillons de Satan, etc.

lleshtisius, après avoir exposé la doctrine des calvinistes, déclare avec indignation,

• que non-seulement ils transforment Dieu en démon , ce dont la seule pensée fait hor- » reur, mais qu’ils anéantissent le mérite de .lésus-Christ à tel point qu’ils sont dignes » d’être relégués au fond des enfers. » ( Lib. de Prœsentiâ corporis Chrisli. )

Lpæ partisans de Calvin ont essaye de lejustiûer sur le crime et la flétrissure dont on l'accusoit hautement de porter la marque à l’épaule; mais» ce qui doit passer pour une » conviction indubitable des crimes imputés à Calvin , est que depuis qu’il a été chargé » de cette accusation , l’Eglise de Genève non-seulement n’a pas juslitié le contraire , » mais même n’a pas nié l’information que Berthelier , envoyé par ceux de la même » ville, fit à Noyon. Cette information étoit signée des plus apparents de la ville de » Noyon , et avoit été faite avec toutes les formes ordinaires de la justice; et , dans la B même information, l’on voit que cet hérésiarque ayant été convaincu d’un péché

• abominable, que l’on ne punit que par le feu, la peine qu’il avoit méritée fut, à la » prière de son évêque, modérée à la Qeur-de-lis.;.... Ajoutez à cela que Boisée ayant » rapporté la même information , Berthelier qui vivoit encore au temps de Boisée ne » le démentit point; ce qu’il eût fait , sans doute , s’il eût pu le faire sans trahir le senw timent de sa conscience et sans s’opposer à la créance publique. Ainsi le silence et de B toute une ville intéressée et de son secrétaire , est, en cette occasion, une preuve m- » faillible des déréglements imputés à Calvin, b (Le cardinal de Richelieu, liv 2. )

Ces déréglements étoient alors si peu contestés , qu’un auteur catholique ( Compian , dans la troisième raison, an. 1581 ), parlant de la vie infâme de Calvin, avance comme un fait connu en Angleterre , que « le chef des calvinistes avoit été fleurdelisé et fu- B gitif , et que son antagoniste Wittaker , avouant le fait , n’y répond que par cet in- B digne parallèle : Calvin a été stigmatisé , mais saint Paul l’a été , d’autres l’ont été B aussi. B

Stapleton , fort à portée d’en être instruit, puisqu’il avoit passé sa vie dans le voisinage de Noyon , parle de l’aventure de Calvin dans les termes d’un homme très-sûr de son fait : Inspiciunlur etiam adhûc hodiè civitatis Noviodunensis in Picr^diâ scrinia et rerum gestarum monumenla : in illis adhùc hodiè legiiur Joannem hune Calvinum, sodomiœ convictum , ex episcopi el magistralûs indulgeiitid , solo stigmate in tergo notatum , urbe excessisse ; necejus familiœ honestissimi viri, adhuc superstiles , impelrare hactenùs potuerunl ut hujus facii memoria , quœ toli familiœ notam aliquam inurit , è cificis illis monumenlis ac scriniis eraderelur. ( Promptuarium catholicum, part. 3.)

Les luthériens d’Allemagne en parloient également alors comme d’un fait certain ; De Calvini variis flagitiis et sodomiticis libidinibus , ob quas stigma Joannis Calvini dorso impressum fuit à magislraiu sub quo vixit. (C. Schlussemberg, in Calvin. Theol., lib. 2, fol. 72. )

Enfin, si l’on en croit un de ses disciples, témoin oculaire , il mourut dans le désespoir et d’une maladie horrible. Calvinus in desperalione finiensvitam, obiit turpissimo et fadissimo morbo, quem Deus rebellibus et maledictis comminatus est priùs excruciatus et consumplus. Quod ego verissimè ailestari audeo , qui funestum et tragicum illius exitum et exitium his mets oculis prœsens aspexi. (Joan. Haren , apud Petrura Cutzemium. )

Les luthériens attestent le même fait : Deus etiam in hoc sœculo judicium in Calvinum patefecit, quem invirgâ furoris visitavit, atque horribiliter punivit ante mortis infelicis horam. Deus enim manu sud potenti adeà hune hœrelicum percussit, ut desperald sainte, dœmonibus invocatis, jurans, exsecrans el blasphemans, miserrimè animam malignam exhaldrit ; vermibus circa pudenda in aposthèmate seu ulcéré fœtentissimo crescentibus , ila ut nuUus assistenlium fœlorcm ampliùs ferre possel. ( Conrad. Schluseemberg, in Theolog. Calvin., 1. 2, fol. 72. ) — Cette notice est extraite de la Discussion amicale, tom. 1, lettre 2, Append. 2.

NOTE XIV. — CALVIN. (Pag. S36.)

Rousseau justifie son déisme par l’esprit de la prétendue réforme, et confond les ministres de Genève, qui s’étoient élevés contre sa doctrine. « Qu’est-ce que la religion de l’état , leur dit-il 'é C’est la sainte réformation évangélique. Voila sans contredit des mots bien sonnants. Mais qu'est - ce à Genève aujourd’hui que la sainte réformation évangélique? Le sauriez -vous, monsieur, par hasard? En ce cas je vous en félicite. Quant à moi je l’ignore. J’avois cru le savoir cl-dcvant ; mais je me Irompois ainsi quo

bien d autres plus savants que moi sur tout autre point, et non moins ignorants sur celui-là.

» Quand les réformateurs se détachèrent de l’Eglise romaine , lis l’accusèrent d’erreur , et, pour corriger cette erreur dans sa source, ils donnèrent à l’Ecriture un autre sens que celui que 1 Eglise lui donnoit. On leur demanda de quelle autorité ils s’écartoient ainsi de la doctrine reçue, ils dirent que c’étoit de leur autorité propre, de celle de leur raison. Ils dirent que le sens de la Bible étant intelligible et clair à tous les hommes en ce qui étoit du salut , chacun étoit juge compétent de la doctrine , et pouvolt interpréter la Bible qui en est la règle , selon son esprit particulier ; que tous s’accordoient ainsi sur les choses essentielles, et que celles sur lesquelles ils ne pourroient s’accorder ne l’étoient point.

» Voilà donc l’esprit particulier établi pour unique interprète de l’Ecriture ; voilà l’autorité de l’Eglise rejetée ; voilà chacun mis pour la doctrine sous sa propre juridiction. Tels sont les deux points fondamentaux de la réforme. Reconnoîlre la Bible pour règle de sa croyance , et n’admettre d’autre interprète du sens de la Bible que soi. Ces deux points combinés forment le principe sur lequel les chrétiens réformés se sont séparés de l’Eglise romaine, et ils ne pouvoient moins faire sans tomber en contradiction : car quelle autorité interprétative auroient-ils pu se réserver, après avoir rejeté celle du •corps de l’Eglise ?

» Mais , dira-t-on , comment sur un tel principe les réformés ont-ils pu se réunir ? Comment, voulant avoir chacun leur façon de penser , ont-ils fait corps contre l’Eglise catholique ? Ils le dévoient faire : ils se réunissoient en ceci , que tous reconnoissoient chacun d’eux comme juge compétent pour lui-même. Ils toiéroient, et ils dévoient tolérer toutes les interprétations hors une , savoir celle qui ôte la liberté des interprétations. Or cette unique interprétation qu’ils rejetoient étoit celle des catholiques. Ils dévoient donc proscrire de concert Rome seule, qui les proscrivoit également tous. La diversité même de leurs façons de penser sur tout le reste étoit le lien commun qui les unissoit. C’étoient autant de petits états ligués contre une grande puissance, et dont la confédération générale n’ôtoit rien à l’indépendance de chacun.

J » Voilà comment la réformation évangélique s’est établie , et voilà comment elle doit se conserver. 11 est bien vrai que la doctrine du plus grand nombre peut être proposée à tous, comme la plus probable et la plus autorisée. Le souverain peut même la rédiger en formule et la prescrire à ceux qu’il charge d’enseigner , parce qu’il faut quelque ordre , quelque règle dans les instructions publiques , et qu’au fond l’on ne gêne en ceci la liberté de personne , puisque nul n’est forcé d’enseigner malgré lui ; mais il ne s’ensuit pas de là que les particuliers soient obligés d’admettre précisément ces interprétations qu'on leur donne et cette doctrine qu’on leur enseigne. Chacun en demeure seul juge pour lui-même, et ne reconnoit en cela d’autre autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire que nous mettre en état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la réformation , tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce, en tirant la foi de la règle commune qu’elle établit , savoir l’Evangile ; et il est tellement de l’essence de la raison d’être libre , que quand elle voudroit s’asservir à l’autorité , cela ne dépendroit pas d’elle. Portez la moindre atteinte à ce principe , et tout l’évangélisme croule à l’instant. Qu’on me prouve aujourd’hui qu’en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu’un , dès demain je me fais catholique , et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.

» Or , la libre interprétation de l’Ecriture emporte non-seulement le droit d’en expliquer les passages, chacun selon son sens parllculicr, mais celui de rester dans le doute sur ceux qu’on trouve douteux , et celui de ne pas comprendre ceux qu’on trouve incompréhensibles. Voilà le droit de chaque fidèle, droit sur lequel ni les pasteurs ni les magistrats n’ont rien à voir. Pourvu qu’on respecte toute la Bible et qu’on s’accorde sur les points capitaux , on vit selon la réformation évangélique. Le serment des bourgeois de Genève n’emporte rien de plus que cela.

» Or, je vols déjà vos docteurs triompher sur ces points capitaux , et prétendre que Je m’en écarte. Doucement, messieurs , de grâce; ce n’est pas encore de moi qu’il s’agit , c’est de vous : sachons d’abord quels sont , selon vous , ces points capitaux , sachons quel droit vous avez de me contraindre à les voir où je ne les vois pas, et où peut-être vous ne les voyez pas vous -memes. N’oubliez point, s’il vous plait , que ma

donner vos décisions pour lois, c’est vous écarter de la sainte réformation évangélique, c’est en ébranler les vrais fondements ; c’est vous qui par la loi méritez punition.

» La religion protestante est tolérante par principe, elle est tolérante essentiellement, elle l’est autant qu’il est possible de l’être , puisque le seul dogme qu'elle ne tolère pas est celui de l’intolérance. Voilà l’insurmontable barrière qui nous sépare des catholiques, et qui réunit les autres communions entre elles : chacune regarde bien les autres comme étant dans l’erreur, mais nulle ne regarde ou ne doit regarder cette erreur comme un obstacle au salut.

» Les réformés de nos jours , du moins les ministres, ne connoissent pas ou n’aiment plus leur religion. S’ils l’avoient connue et aimée , à la publication de mon livre ils auroient poussé de concert un cri de joie, ils se seroient tous unis avec moi qui n’attaquois que leurs adversaires ; mais ils aiment mieux abandonner leur propre cause que de soutenir la mienne; avec leur ton risiblement arrogant , avec leur rage de chicane et d’intolérance , ils ne savent plus ce qu’ils croient , ni ce qu’ils veulent , ni ce qu’ils disent. Je ne les vois plus que comme de mauvais valets de prêtres , qui les servent moins par amour pour eux que par haine contre moi. Quand ils auront bien disputé , bien chamaillé , bien ergoté, bien prononcé, tout au fort de leur petit triomphe, le clergé romain , qui maintenant rit et les laisse faire , viendra les chasser armé d’arguments ad hominem sans réplique, et les battant de leurs propres armes , il leur dira : Cela va bien , mais à présent ôtez - uou^ de là , méchants intrus que vous êtes , vous n'avez travaillé que pour nous. Je reviens à mon sujet.

» L’Eglise de Genève n’a donc et ne doit avoir , comme réformée, aucune profession de foi précise , articulée , et commune à tous ses membres. Si l’on vouloit en avoir une , en cela même on blesseroit la liberté évangélique , on renonceroit au principe de la réformation , on violeroit la loi de l’état. Toutes les Eglises protestantes qui ont dressé des formules de profession de foi , tous les synodes qui ont déterminé des points de doctrine , n’ont voulu que prescrire aux pasteurs celle qu’ils dévoient enseigner , et cela éloit bon et convenable. Mais si ces Eglises et ces synodes ont prétendu faire plus par ces formules , et prescrire aux lldèles ce qu’ils dévoient croire ; alors par de telles décisions ces assemblées n’ont prouvé autre chose sinon qu’elles ignoraient leur propre religion.

» L’Eglise de Genève paroissoit depuis longtemps s’écarter moins que les autres du véritable esprit du christianisme, et c’est sur cette trompeuse apparence que j’honorois ses pasteurs d’éloges dont je les croyois dignes; car mon intention n’étoit assurément pas d’abuser le public. Mais qui peut voir aujourd'hui ces ministres, jadis si coulants et devenus tout à coup si rigides , chicaner sur l’orthodoxie d’un laïque, et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude? On leur demande si Jésus -Christ est Dieu, ils n’osent répondre; on leur demande quels mystères ils admettent , ils n’osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils , et quels seront les articles fondamentaux différents des miens, sur lesquels ils veulent qu’on se décide, si ceux-là n’y sont pas compris?

» Un philosophe jette sur eux un coup d’œil rapide ; il les pénètre, il les volt ariens, sociniens ; il le dit , et croit leur faire honneur : mais il ne voit pas qu’il expose leur intérêt temporel , la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des hommes.

» Aussitôt alarmés , effrayés , ils s’assemblent, ils discutent , ils s’agitent, ils ne savent à quel saint se vouer ; et après force consultations, délibérations, conférences , le tout aboutit à un amphigouri où l’on ne dit ni oui ni non , et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu’aux deux plaidoyers de Rabelais. La doctrine orthodoxe n’est-elle pas bien claire, et ne la voilà-t-il pas en de sûres mains?

» Cependant , parce qu’un d’entre eux compilant force plaisanteries scolastiques aussi bénignes qu’élégantes , pour juger mon christianisme , ne craignit pas d’abjurer le sien; tout charmés du savoir de leur confrère, et surtout de sa logique , ils avouent son docte ouvrage, et l’en remercient par une députation. Ce sont , en vérité , de singulières gens fue messieurs vos ministres! On ne sait ni ce qu’ils croient ni ce qu’ils ne croient pas ; on ne sait pas même ce qu’ils font semblant de croire : leur seule manière d’établir leur

foi est d’attaquer celle des autres Au lieu de s’expliquer sur la doctrine qu’on leur

impute. Ils pensent donner le change aux autres Eglises en cherchant querelle à leur propre défenseur ; ils veulent prouver par leur ingratitude qu’ils n’avoient pas besoin de mes soins , et croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs.

» De tout ceci je conclus qu’il n’est pas aisé do dire en quoi consiste à Genève au-

jourfl’hiii la sainte réformation. Tout ce qu’on peut avancer de certain sur cet article est qu’elle doit consister principalement à rejeter les points contestés à l’Eglise romaine par les premiers réformateurs, et surtout par Calvin. C’est là l’esprit de votre institution ; c’est par là que vous êtes un peuple libre , et c’est par ce côté seul quo la religion fait chez vous partie de la loi de l’état. » — Seconde lettre de la Montagne.

NOTE XV. — - CATHOLICITÉ. ( Pag. 580. )

La catholicité de l’Eglise est son universalité. Plusieurs saints Pères, traitant de la catholicité , distinguent une triple universalité : universalité de temps , en ce que l’Eglise a toujours subsisté et qu’elle subsistera toujours jusqu’à la fin des siècles ; universalité de doctrine, en ce que l’Eglise enseigne toutes les vérités que Jésus-Christ a apportées à la terre; universalité de lieux, en ce que l’Eglise est répandue par tout le monde... C’est de celte troisième espèce d’universalité qu’il s’agit ici...

11 y a plusieurs distinctions à faire sur l’universalité ou catholicité de l’Eglise. Nous distinguons d’abord runiversalité physique et l’universalité morale. La première est celle qui comprend tous les pays de la terre sans exception ; la seconde , celle qui s’étend dans la plus grande partie des régions connues. Ce n’est que de cette seconde qu’il est question ici. C’est l’établissement de notre Eglise dans la plus grande partie des régions connues , qui forme, selon nous, sa catholicité, et qui est une preuve de sa divine origine. Nous ne croyons pas non plus , et en ce point nous suivons la doctrine de saint Augustin, qu’il soit nécessaire à la catholicité de l’Eglise que la totalité des habitants des pays où elle a été introduite s’y soit soumise. Il suffit qu’il y ait dans ces régions un nombre notable de catholiques, pour qu’elles fassent partie delà catholicité. (Saint Augustin contra Crescon., lib. 4, c. Gl, 74. ) D’après cette observation , il est nécessaire d’entendre les oracles sacrés qui annoncent la dilTusion de l’Eglise sur toute la terre dans un sens moral ; et cette interprétation est conforme à la manière ordinaire de s’exprimer des auteurs sacrés. Ainsi nous liions dans Jérémie , que tous les royaumes de la terre étaient sous la puissance de Nabu'- iodonosor ( c. 34 , %. 1. ) ; dans Daniel , que le troisième royaume, qui devait être celui d’Alexandre, commanderoit a faute la terre ( c. 1 1 , ^. 39. ); dans saint Luc , qu’il fut publié un édit de l’empereur Auguste , pour faire le dénombrement de tout l’univers (c. Il, 1. ); dans saint Paul, que la fol de l’Eglise de Rome est célèbre dans tout le monde. (Rom., c. I, f. 8. )

Une autre distinction essentielle à faire est entre l’universalité successive et liiniversalité actuelle. Nous croyons que l’Eglise de Jésus - Christ doit avoir successivement la catholicité physique et totale ; c’est-à-dire que , dans tout le cours des siècles , il n’y aura pas un pays habité sur la terre où la vraie foi n’ait été annoncée, et où Dieu n’ait eu ses adorateurs en vérité , et conformément au culte qu’il a prescrit. C’est ainsi que nous entendons l’oracle de Jésus-Christ que je rapporterai incessamment , sur la prédication de son Evangile dans tout l’univers. Mais ce n’est pas parmi nous un point de doctrine certain, que l’Eglise de Jésus-Christ -doive être dans aucun temps physiquement et totalement universelle, ensorte qu’il n’y ait plus sur la terre que des catholiques. Nous ne voyons pas que ce genre d’universalité lui ait été promis par Jésus- Christ. Ce peut être l’objet de nos désirs , même de nos espérances , mais non de notre foi. Au reste, la catholicité successivement totale, que nous regardons comme devant être une qualité de la vraie Eglise , ne peut être présentée comme une de ses notes, puisqu’elle n’est pas actuellement visible. Ainsi ce n’est pas de celle-là que je parlerai ici ; je ne donnerai comme note distinctive de l’Eglise que son universalité actuelle , telle que nous la voyons , telle que l’ont vue tous les âges : c’est-à-dire , je le répète, son universalité morale.

Regardant la catholicité comme un caractère accordé à la véritable Eglise , pour la discerner des autres communions chrétiennes , nous distinguons encore sa catholicité absolue et sa cathollcilé relative , c’est-à-dire , la dilfusion , l’étendue de l’Eglise de Jésus-Christ considérée en elle-même , et son élendne , sa dilfusion, comparée à celle des sectes séparées d’elle. Nous pensons que , quoiqu’il puisse y avoir des pays où la vraie foi n’ait pas pénétré, et même quelques-uns dont elle soit positivement bannie, cependant elle, est cl elle doit être en tout temps plus réjiandiic que chacune des Eglises fausses, et que cette diffusion plus grande est un des caractères auxquels on doit la rcconnoilre et la distinguer d’elles.

D’après ces observations , je réduis à deux points principaux la notion de la catholicité , considérée comme caractère de l’Eglise véritable. Elle consiste en ce que I . l’Eglise de Jésus-Christ soit répandue actuellement dans la plus grande partie des régions connues ; 2. qu’elle soit constamment plus répandue que chacune des communions qui la combattent. Telle est notre doctrine...

Les preuves de la catholicité , telle que nous l’entendons , se tirent de l’Ecriture , que les protestants prétendent être la règle de leur fol, et des Pères des premiers siècles, dont ils reconnoissent que la doctrine a été pure.

Dans l’ancien Testament , la propagation de l’Eglise de Jésus-Christ sur toute la terre est prédite par une multitude d’oracles des plus clairs. Je me borne à en rapporter quelques-uns.

Les protestants professent comme nous que c’étolt de Jésus -Christ et de sa religion que Dieu disoit à Abraham : Toutes les nations de la terre seront bénies dans votre race, (Gen., c. 12, j^. 3 et 18j c. 26, f. 4; c. 38 14.) Or, ils conviennent aussi avec noos que

les bénédictions de Dieu ne sont que pour ceux qui sont dans son Eglise ; et qu’il ne les accorde point aux membres d’Eglises qu’il réprouve. Toutes les nations doivent donc , selon la prophétie de Dieu même , entrer dans son Eglise.

Les protestants appliquent aussi, de même que nous , au Messie, ces paroles des psaumes : Demandez-moi , el je vous donnerai les nations pour héritage , et les extrémités de la terre pour possession Il dominera d’une mer jusqu’à l’autre , et du fleuve

jusqu’aux bornes de l’univers. Tous les rois de la terre l’adoreront toutes les nations lui obéiront.,.. Tous les confins de la terre se convertiront au Seigneur ; toutes les familles des nations seront en adoration devant lui. ( Ps. 2, jl. 8; ps. 71, Ÿ. 8, 21; ps. 21. f. 18.) Peut - on dire que les Eglises fausses, qui professent une doctrine contraire à celle de Jésus-Christ, soient sa possession et son héritage, tandis qu’il les rejette; qu’elles lui obéissent, elles qui sont en révolte contre lui ; qu’elles se convertissent à lui , en s’éloignant et en l’oirensant ? 11 n’y a que de la vraie Eglise de Jésus-Christ dont tout cela peut être dit. C’est elle qui est son royaume sur la terre , qui obéit à ^es préceptes, qui est convertie à lui. Or , d’après ces prophéties, cette Eglise doit comprendre toutes les nations , se soumettre tous les rois , s’étendre jusqu’aux bornes de l’univers.

C’est encore, selon les protestants , Jésus-Christ qu’lsaie avoit en vue, lorsqu’insplré de l’Esprit saint il disoit : Cest peu que lu sois mon serviteur, pour ranimer les tribus de Jacob et convertir la lie d’Israël; voilà que je t’ai établi la lumière des nations, pour

que tu portes le salut qui vient de moi jusqu’aux extrémités de la terre Le Seigneur

a préparé son saint bras aux yeux de toutes les nations; et toutes les bornes de la terre verront le salut de notre Dieu. (Is., c. 49, 6; c. 62, f. 10. ) Le prophète annonce que

le salut doit être porté jusqu’aux extrémités de la terre ; donc , d’après ses oracles, TEglise dans laquelle seule peut se trouver le salut doit y être étendue : or , les protestants admettent comme nous le principe qu’il n’y a de salut que dans la vérltablj Eglise ; donc la véritable Eglise doit s’étendre jusqu’aux confins de la terre.

Nous lisons dans Malachie une célèbre prophétie que les protestants entendent ainsi que nous de la religion de Jésus-Christ. Je ne mets plus en vous ma volonté , dit le Seigneur des armées , et je ne recevrai plus de dons par vos mains ; car du levant jusqu’au couchant, mon nom est glorifié parmi les nations, et dans tous les lieux on offre et on sacrifie en mon nom une offrande pure. ( C. 1 , jl. 8 , 10 , 1 1 . ) C’est du levant au couchant que doit être glorifié le nom du Seigneur; c’est dans tous les lieux que doit lui être présentée une offrande pure; donc son Eglise doit, du levant au couchant, s’étendre en tous lieux ; car je n’imagine pas qu’on soutienne que Dieu tienne son nom gloriflé par les Eglises ennemies de la foi , et qu’il accepte comme pures les offrandes qu’elles lui font.

Ces prophéties de l’ancien Testament, si claires et si potitives en elles-mêmes, pour annoncer la future diff usion de l’Eglise dans toutes les nations , deviennent plus démonstratives encore par l’application que Jésus-Christ en a faite à cet objet , et parce qu’il a déclaré que c’est dans ce sens qu’elles doivent être entendues. Ce fut dans une des apparitions qui suivirent sa résurrection, et que rapporte saint Luc , que montrant à scs apôtres l’accomplissement dans sa personne des oracles de lu loi de Moïse , des prophètes et des psaumes ,11 ajouta : Ainsi il a été écrit , el ainsi il a fallu que le Christ souffrit el ressuscitât le troisième jour d’entre les morts, et qu’en son nom la pénitence et la rémission des péchés fussent prcchécs dans toutes les twtioiÿ., en commençant par

Jérusalenn. (Luc,, c. 24, 44, 46, 46, 47. ) C’est donc Jésus-Christ lui-même qui nous

apprend que , si nous voyons son Eglise étendue sur toute la terre, c'est une suite des oracles qui l’avoient annoncé; c’est lui-même qui nous fournit contre les protestants ce raisonnement. Son Eglise est où la placent les prophètes , et où après eux il la place lul-méme , dans toutes les nations de la terre. Donc toute Eglise qui n’exifie que dans quelques nations n’est pas l’Eglise de Jésus-Christ. ^

Le nouveau Testament n’est pas moins positif quu Vancien. Outre les paroles de Jésus-Christ que je viens de rapporter d’après saint Luc , nous le voyons dire à ses apôtres, tantôt ; Cet Evangile du royaume sera prêché dans tout l’univers , pour servir de témoignage d toutes les nations : et alors viendra la consommation ; tantôt : toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Ailes donc , enseignes dans toutes les nations , les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit : leur enseignant à observer tout ce que je vous ai commandé; tantôt : Ailes dans le monde entier : prêches l’Evangile d toute créature; tantôt : Vous recevres la vertu de l’Esprit saint qui descendra sur vous, et vous me servires de témoins dans Jérusalem , dans la Judée, dans la Samarie , et jusqu’aux extrémités de la (erre. (Matth,, c. 24, ji. 14; c. 28, it. 18, 19, 20. Marc., c. 16, jt". 13. Act., c. 1, 8. D’après ces passages, réunissons quelques prin-

cipes qui porteront jusqu’à l’évidence notre dogme de la catholicité.

1. 11 est évidemment prescrit aux apôtres , dans ces textes, de prêcher l’Evangile à toutes les nations du monde. Cette vérité est si évidente à la seule inspection des paroles du Sauveur, qu’il seroit ridicule d’entreprendre de la prouver.

2. En ordonnant à ses apôtres de prêcher sa loi à toutes les nations , Jésus-Christ les chargeoit d’y établir son Eglise. Cette vérité est la conséquence immédiate de la précédente, et est également claire. L’Eglise étant composée de ceux qui font profession de la vraie foi , donner aux apôtres la mission de planter dans tous les pays la vraie foi , c’étoit leur ordonner d’y établir l’Eglise. Ils ne pouvaient pas faire l’un sans l’autre.

3. Les apôtres ont formé l’Eglise comme leur divin maître leur avoit ordonné. Jamais les protestants ne les ont accusés d’avoir manqué à ses préceptes. Ils font profession de les révérer comme de saints personnages. Ils leur attribuent même la prérogative de l’infaillibilité.

4. Les apôtres ont donc fondé l’Eglise dans toutes les nations , du moins autant qu’ils l’ont pu de leur vivant ; et certes ils l’avoient établie dans un très - grand nombre de contrées. L’histoire de leur prédication en est la preuve. Nous lisons dans l’Evangile de saint Marc qu’ils prêchèrent partout. ( c. 26, f. 20.) Saint Paul dit aux Romains que lui et ses collègues ont reçu la grâce de l’apostolat, pour faire obéir à la foi toutes les nations au nom de Jésus-Christ ; ( c. 1 , t. 6. ) aux Colossiens, que la parole véritable de l’Evangile est parvenue, non-seulement à eux, mais dans tout le monde ; qu’elle y fructifie et y croît chaque jour ; et que l’Evangile qu’ils ont entendu a été prêché à toute créature qui est sous le ciel. ( c. 1 , î. 5, 6, 22. )

5. La véritable Eglise est celle que les apôtres ont fondée d’après le précepte de leur maître. Les protestants ne contesteront pas non plus cette vérité.

6. Donc la vraie Eglise est celle que l’on voit universellement étendue. Je ne conçois pas comment , forcés de convenir de toutes les autres propositions , nos adversaires pourront nier celle-là.

Ainsi nous voyons la catholicité , c’est-à-dire la diffusion universelle de l’Eglise, prédite par les prophéties, prescrite par Jésus-Christ, effectuée par les apôtres. Que faut-il de plus pour y croire ?...

Ce qui conflrme notre doctrine sur la catholicité, c’est que le sens que nous donnons aux passages de l’Ecriture est lixé par la manière dont les ont entendus les Pères des premiers temps , les uns , disciples immédiats ou presque immédiats des apôtres , les autres, disciples de ceux - là , et qui ont fleuri dans les siècles dont, de l’aveu des protestants , la foi étoit pure et la doctrine saine.

Nous ne voyons pas dans les livres saints le mot catholique employé ; mais nous le trouvons appliqué à l’Eglise de Jésus-Christ dès le temps qui a immédiatement suivi les apôtres. Le symbole qui porte leur nom altestc la croyance à la sainte Eglise catholique. Saint Ignace , évêque d’Antioche et martyr , qui avoit été disciple de saint Jean, et qui avoit vu Jésus - Christ dans sa chaire, dit que là est l’Eglise catholique où est Jésus- Christ. ( Ep. ad Smyrnenses, n. 8. ) L’épilre de l’Eglise de Smyrne, au sujet du martyre te saint Polycarpe, son évêque, est adressée à l’Eglise de Dieu qui est à Philomèle, et

à tons les diocèses de la sainte Eglise catholique dans tous les lieux, et on y lit que ce saint évêque recommande dans ses prières l’Eglise catholique répandue dans tout l’univers, (otiusque Ecclesiœ catholicœ per universum orbem diffusœ menlionem fecerit. JEusèb., nist. eccles. ,\ih. 4, cap. 16. ) Nous voyons dans cette épitre deux choses réunies : la catholicité de l’Eglise, et son étendue sur toute la terre; ce qui montre que dès lors, c’est-à-dire dans le temps qui a immédiatement suivi les apôtres, non-seulement on distinguoit l’Eglise de Dieu par le litre de catholique , mais qu’on lui donnoit ce nom à raison de la diffusion universelle.

Saint Justin suit immédiatement les disciples des apôtres, qui lui avoient enseigné la doctrine de leur maître. Argumentant contre Tryphon qui étoit juif, il lui prouve, par le texte de Malachie que j’ai rapporté , que les juifs ne sont plus le peuple de Dieu. D’abord , lui dit-il , votre nation n’est point répandue du levant au couchant, et il y a des pays où l’on ne voit habiter aucun des vôtres. Mais ensuite , ajoute-t-il , il n’y a aucun peuple , soit grec, soit barbare , quel que soit son nom, quelles que soient ses mœurs et ses coutumes , dans lequel il ne soit adressé des prières à Dieu le Père, au nom de Jésus crucifié. ( Dial, cum Tryph., n. H7. ) C’est à un juif , il est vrai , et non à un hérétique, que Justin propose ce raisonnement; mais le principe de son raisonnement est applicable aux hérétiques comme aux juifs. Ce principe est que, d’après l’oracle de Malachie, la vraie doctrine, le vrai peuple de Dieu , doivent être répandus dans tous les pays. Ainsi , selon ce Père , toute doctrine, qui n’a pas cette diffusion , toute société qui n’a pas cette étendue , ne sont pas la doctrine et l’Eglise de Dieu.

Saint Irénée étoit, comme saint Justin , disciple des Pères apostoliques , ayant été instruit par saint Polycarpe. 11 dit , dans plusieurs endroits de son ouvrage contre les hérésies, que l’Eglise est répandue par toute la terre et y conserve la foi. ( Lib. I , cap. 1 , n. 1 et 2; lib. 3, cap. 2, n. 8; lib. 4, cap. 26, n. 1. ) Ce n’étoit certainement pas des sectes hérétiques que parloil ce saint docteur; il les excluoit même certainement, puisque c’étoit contre elles qu’il écrivoit , et qu’il faisoit valoir l’universelle diffusion de l’Eglise, conservatrice de la vraie foi.

.Saint Cyprien,dans son traité de l’Unité de l’Eglise, établit aussi sa catholicité dans le sens que nous entendons, en disant qu’elle conserve son unité, quoiqu’elle soit répandue dans tous les jjays. Il la représente éclairée de la lumière du Seigneur , répandant ses rayons dans tout l’uiiivers. 11 la compare à un arbre qui étend ses rameaux sur toute la terre. 11 pensoit donc, comme les Pères qui l’avoient précédé , qu’une prérogative de l’Eglise de Jésus -Christ est de s’étendre dans toutes les régions : et , par une conséquence nécessaire, il n’auroit pas reconnu comme l’Eglise de Jésus- Christ celle dans qui il n’auroit pas vu celte diffusion.

Saint Pacien qui , dans le même temps que saint Cyprien , combaltoit comme lui les novaliens, dit que « l’Eglise est un corps plein , solide, déjà répandu dans tout l’uni- » vers. » ( Epist. 3. )

Dans le siècle suivant , saint Cyrille de Jérusalem , dans une de ses catéchèses, expliquant ces paroles du symbole : Je crois la sainte Eglise catholique , dit : « l’Eglise est » appelée catholique ou universelle , parce qu’elle est répandue dans tout l’univers, den puis une extrémité de la terre jusqu’à l’autre. » 'Voilà une délinition de la catholicité précise et absolument conforme à la nôtre. Et il faut observer que c’est dans un ouvrage fait pour l’instruction des simples fidèles, où les expressions doivent être simples et très-exactes. Un peu plus bas, ce même Père comparant l’autorité temporelle à celle de l’Eglise, y met cette dill’érence, que les souverains, distribués en différents lieux , trouvent dans les limites de leurs états des bornes à leur puissance, mais que la sainte Eglise catholique seule jouit d’une puissance illimitée , et dans tout l’univers. ( Calechesi 18, n. 23 et 27. )

Quelque temps auparavant , au concile de Nicée , Arius et Euzocius avoient présenté une profession de foi. « Nous croyons , y est-il dit , une Eglise catholique de Dieu , qui > s’étend des premiers fondements jusqu’aux dernières extrémités de la terre. Nous avons » reçu celle fol des saints Evangiles, le Seigneur ayant dit à ses disciples : Allez , et » enseignez toutes les nations. » (Socrate, IJist. Ecclés., 1. 1, c. 26. ) Ainsi, catholiques et hérétiques, tous, dans ces premiers siècles, professoient comme un article de foi que l’Eglise a reçu de Jésus-Christ la prérogative de l’universelle diffusion.

A la fin du même siècle, deux grandes lumières de l’Eglise d’Afrique, saint Optât cl saint Augustin , prouvoient aux donalistes que leur secte n’étoit pas la véritubl#

Eglise, parce qu’elle n’étoit pas catholique, c’est-à-dire, universellement répandue.

n Nous avons , leur dit saint Optât , à démontrer ce que nous avons promis que noua » établirions : quelle est cette Eglise que Jésus-Christ appelle sa colombe et son épouse. » Vous dites qu’elle est en vous seuls. Apparemment que, dans votre orgueil, vous » vous attribuez spécialement la sainteté ; en sorte que l’Eglise soit où vous voulez , et ne B soit point où vous ne voulez pas. Ainsi, pour qu’elle puisse être chez vous, dans une » petite partie de 1’ .Afrique, dans le coin d’une petite région, elle ne sera pas avec 8 nous dans une autre partie de l’Afrique , elle ne sera pas dans les Espagnes, dans les » Gaules, dans l’Italie, où vous n’étes point. » Le saint docteur fait encore l’énumération d’un grand nombre de pays , où il n’y a point de donatistes , et d’où ils excluent l’Eglise, et il poursuit ainsi : « Où sera donc la propriété du nom de catholique, puisque D l’Eglise est appelée catholique parce qu’elle est raisonnable et répandue partout? » car, si vous la resserrez ainsi à votre volonté dans un lieu étroit, si vous lui ôtez » toutes les nations, où sera ce que le Fils de Dieu a mérité? Où sera ce que lui a B promis volontairement son Père, lui disant dans le psaume second : Je vous donnerai » les nations en héritage, et les bornes de la terre 'pour voire possession ? Pourquoi enfrei- B gnez-vous une telle | romesse , en sorte que l’étendue de tous les royaumes soit mise n par vous comme dans une prison P Pourquoi voulez-vous vous opposer à cette libéralité ? a pourquoi combattez - vous les mérites du Sauveur? Permettez au Fils de posséder ce » qui lui a été accordé. Permettez au Père d’accomplir ses promesses. De quel droit po- « sez-vous des bornes, tracez - vous des limites? Quand Dieu le Père accorde au Saun veur toute la terre, rien n’est excepté dans aucune partie de la terre. Toute la terre » avec ses nations est la possession du Christ. » Saint Optât répète ensuite le texte du psaume second , et rapporte celui que j’ai cité du psaume soixante-onze. (De Schism. Donat., lib. 12, c. I. ) 11 ne peut rien y avoir de plus formel que ce texte pour établir que la vraie Eglise est celle que l’on voit répandue sur toute la terre; que cette prérogative lui a été accordée par son divin fondateur , et qu’elle lui est essentielle. La clarté évidente de ce passage me dispense d’en rapporter d’autres où saint Optât établit le même priricipe.

* Saint Augustin , dans son traité de VUniié de l’Eglise, contré les donatistes, traite ex professo la question de la catholicité, et démontre, par beaucoup de textes de la sainte Ecriture , que l’Eglise de Jésus -Christ est celle qui s’étend sur toute la terre. 11 commence par la Genèse, rapporte la promesse faite à Abraham , que toutes les nations seront bénies dans son rejeton ; prouve que ce rejeton est Jésus-Christ ; montre que la promesse a été renouvelée à Isaac et à Jacob : « Donnez-nous , conclut-il , cette Eglise , 8 si elle est parmi vous; montrez que vous êtes en communion avec toutes les nations 8 que nous voyons maintenant bénies dans ce rejeton. Donnez -la, ou déposant votre 8 erreur, recevez-la , non pas de moi, mais de celui-là même dans qui toutes les na- 8 lions sont bénies. » { C. C, n. 14.)

« Que lit-on dans les prophètes? ajoute-t-il. Combien sont nombreux, combien sont 8 évidents leurs témoignages au sujet de l’Eglise répandue dans toutes les nations, sur » tonte la terre ! Qu’lsaie nous dise où, par une révélation divine , il a vu d’avance l’E- 8 glise , afin que , dans les paroles de celui qui prédisoit l’avenir , nous voyions ce qui 8 maintenant est devenu présent, b II produit plusieurs textes de ce prophète, et il fait voir combien ils prouvent clairement l’étendue universelle de l’Eglise. « Que celui qui 8 l’osera, reprend-il , contredise; mais que celui qui ne l’osera pas, espère en Jésus- 8 Christ avec toutes les nations, et ne se sépare pas de l’unité des peuples qui espèrent

8 en lui : ou , s’il s’en est écarté, qu’il revienne, afin do ne pas périr Qui esl-co

8 qui est assez sourd , assez insensé , assez aveugle d’esprit, pour oser parler contre des

B témoignages si évidents? Que peut-on exiger de plus clair? Voyez dans un seul

8 prophète combien d’oracles, quelle est leur clarté : cl cependant on résiste , on con- 8 Iredit , non un homme , mais l’Esprit de Dieu , et la plus évidente vérité. Et cepen- 8 danl , ceux qui se gloiillenl du titre de chrétiens envient la gloire du Christ, et no 8 veulent pas qu’on croie accomplies les choses qui , si longtemps avant , avoient été 8 prédites de lui , lorsqu’elles sont , non plus prédites, mais montrées , mais vues, mais U possédées. » ( Ibid., c. 7, n. 15, 10, 19. ) . . , * ,

Saint Augustin oppose ensuite aux donatistes les psaumes , et spécialement le second cl le soixantn-onzième. Après en avoir rapporté les passages : « Voilà, dit-il, que dans B les psaumes est manifestée l’Eglise répandue dans tout Tunivers , sur laquelle repose

■ la gloire de son souverain... Que répondront à ce que je viens de rapporter des pro- » phètes et des psaumes au sujet de l’Eglise de Jésus-Christ qui est répandue dans tout » l’univers , ceux qui aiment mieux la combattre avec perversité, que de communiquer » avec elle en se corrigeant ? » ( C. 8 et 9, n. 22 et 23. )

De l’ancien Testament le saint docteur passe au nouveau. Il en cite des passages que j’ai rapportés. Sur celui de saint Luc, il oppose aux donalistes le raisonnement que j’ai fait pius haut, que Jésus - Christ lui -même a appliqué à l’universelle diffusion de son Eglise les passages de la loi , des prophètes et des psaumes. Sur le passage des actes des apôtre-s, il dit que l’on y voit le commencement de l’Eglise dans Jérusalem , dans la Samarip , et sa propagation successive dans toutes les nations. Il prouve par les faits et par l’énumération de beaucoup de pays , où la vraie foi étoit déjà portée de son temps, et il résume ainsi : « Il nous a été annoncé que l’Eglise seroit sur toute ia terre. » Le Seigneur lui-même a attesté que cela étoit prédit dans la loi , dans les prophètes » et dans les psaumes. 11 a prophétisé qu’elle commenceroit par Jérusalem , et qu’elle » se répandroit sur toutes les nations. 11 a prédit à ses apôtres , lorsqu’il est remonté » dans les cieux, qu’ils seroient ses témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la » Samarie , et jusque dans toute la terre. Les faits se sont conformés à ses paroles. » Comment, ayant commencé par Jérusalem , et de là s’étant accrue dans la Judée et » la Samarie, et ensuite sur la terre, l'Eglise s’y agrandit -elle maintenant, jusqu’à » ce qu’enfm elle possède le reste des nations où elle n’existe pas encore? Le té- » moignage des saintes Ecritures le montre positivement. Quiconque évangélise autre- » ment, qu’il soit anathème. Or, celui-là évangélise autrement , qui dit que l’Eglise a » péri dans le reste du monde, et subsiste dans la seule Afrique, et dans le parti de Doit nat. ( rbid., cap. 10, n. 25, et c. il, n. 27 et seq. )

11 résulte évidemment de tous ces passages tirés du seul traité de l’Unité de l’Eglise, que non - seulement ce saint docteur étoit dans les mêmes principes que nous sur la catholicité, mais que, pour les prouver , il employoit les mêmes raisonnements que nous. Les preuves dont nous combattons les protestants sont celles dont il réfutoit les donatisles. Les hérétiques modernes , pour voir leur condamnation , n’ont qu’à voir ce qui a été opposé aux hérétiques anciens. e

•Et nous voyons de plus que , dans la célèbre conférence de Carthage , entre les catholiques et les donatistes, les donatistes faisoient consister la catholicité, non dans la réunion de l’universalité des nations, mais dans la plénitude des sacrements (Brev,, coll. cum Donat., dies 3, c. 3, n. 3. j : ce qui ne s’éloigne pas beaucoup du système protestant. Mais ils furent combattus par les évêques catholiques , qui produisirent les textes convaincants de l’Ecriture sur la diffusion universelle de l’Eglise. Les donalistes nonseulement ne voulurent pas discuter cette question , mais ils n’osèrent pas l’aborder. II se rabattirent à soutenir que l’Eglise de Jésus- Christ n’est composée que des hommes vertueux , et ne comprend pas les pécheurs {lbid.,c. 8, f. 10.) : ce qui est encore une prétention des protestants.

Voilà une chaîne d’autorité qui embrasse et qui unit ensemble tous les temps écoulés depuis la promesse faite à Abraham. 11 en résulte évidemment que la vraie Eglise de Jésus -Christ doit, par son institution, s’étendre sur toute la terre. Nous voyons cette étendue universelle prédite dans l’ancienne loi, par une multitude d’oracles, commandée par Jésus-Christ à plusieurs reprises , exécutée par ses apôtres autant qu’ils l’ont pu, réalisée peu après eux, et dès les premiers temps du christianisme , revendiquée par les saints docteurs comme un signe de la vérité de leur Eglise et de la fausseté des communions séparées. Comment, en admettant toutes ces autorités , peuvent-ils refuser d’y croire? Selon eux, l’Ecriture est infaillible ; de leur aveu , les Pères des premiers siècles n’étoient point dans l’erreur. Comment donc peuvent - ils se soustraire à l’enseignement unanime de tous les livres sacrés et de tous ces saints personnages? — Le cardinal de la Luzerne. Dissertations sur les Eglises catholiques et protestantes , tom. 2, ch. 8.

NOTE XVI. — CERTITUDE. (Pag. 423.)

Dans son Traité historique et dogmatique de la vraie Religion , M. Bergier distingue trois espèces de certitude, la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude morale ; mais il reconnaît que ces trois espèces de certitude sont appuyées sur le

mime fondement , sur le sens commun ; qn’en dernière analyse, la certitude métaphysique se réduit aussi bien que les autres au dictamen du sens commun. Voyez le tome 1 de ce Dictionnaire , pag. 425.

Aussi le concours de l’autorité , de la fol , ou du sens commun , a-t-il toujours été regardé comme nécessaire pour arriver à la démonstration de la vérité ; et nous éprouvons tous les jours que nous sommes obligés d’y recourir pour nous donner à nousmêmes le dernière raison de nos croyances , ou pour les démontrer aux autres.

Voici comment M. Laurentie développe cette doctrine dans son Introduction à la philosophie. « Le philosophe qui prétend ne rien croire qui ne lui paroisse reposer sur un principe de certitude démontré d’avance , se met par cela même dans le cas de ne jamais rien croire du tout. En effet , où trouvera-t-il le fondement auquel il puisse s’arrêter? Qu’il monte tant qu’il voudra dans cette succession de principes et de conséquences dont la philosophie apprend l’enchaînement : lorsqu’il se sera arrêté à un dernier principe, comme à celui duquel doit dépendre sa certitude, nous lui demanderons toujours pourquoi il attache sa foi à ce principe plutôt qu’à un autre, nous lui en demanderons enfin la démonstration , et cette démonstration où la trouvera-t-il? Montera-t-il plus haut? Mais nous le suivrons encore , et à quelque point qu’il se fixe, nous conserverons toujours le même droit de lui demander la démonstration philosophique de la première vérité qu’il croira avoir posée aux dernières bornes de l’intelligence.

» Mais j’arriverai , dit-il, à une vérité qui soit avouée de tous les hommes , et vous serez un insensé d’en exiger la preuve logique. Ne voit - il pas que cet aveu l’accable ? c’est-à-dire , il finira par croire sans pouvoir démontrer; et sa certitude reposera donc , en dernière analyse , sur l’autorité des croyances des autres hommes. Que disons-nous autre chose? Pour nous , la certitude repose aussi sur cette universalité de témoignages que le philosophe est à la fin obligé d’invoquer , pour donner de l’autorité au premier principe qu’il cherche péniblement pour en faire découler tous les autres. C’est là , comme on le voit , qu’il en faut toujours venir , quelle que soit l’évidence manifeste des premiers principes auxquels on s’attache, puisqu’enfin on ne peut même constater cette évidence que par l’assentiment universel des hommes, et qu'il n’y a rien d’évident, ainsi que s’énonce l’évêque d’Avranches , que ce qui est évident à tout le monde...

• Ainsi donc, le philosophe qui cherche le fondement de la certitude , est obligé de s’arrêter à des principes dont la certitude ne lui est acquise que parce qu’ils sont admis par le reste des hommes ; et toutefois les hommes connoissent et croient plus universellement encore les vérités qu’il démontre comme conséquences de ces principes.

» N’est-ce pas une contradiction de la philosophie? Certes , puisqu’elle place en tête des raisonnements humains certains axiomes , par la raison qu’ils sont adoptés par tous les hommes, il seroit plus rigoureux, ce semble , d’y placer les vérités qui sont le plus universellement reconnues. Cette inconséquence, pourroit nous montrer le vide de la philosophie. Mais contentons-nous ici d’une observation. La certitude philosophique manque de base, c’est-à-dire nul premier principe n’est démontré à l’homme où il puisse faire reposer ses connoissances ; et 1e philosophe qui se glorifie de soumettre sa croyance à sa raison , se condamne par là même à ne rien croire : car sa raison lui manque pour appuyer le premier motif de sa croyance.

» Quoi donc? la raison conduit au pyrrhonisme, et le philosophe doit douter de tout? Oui, invinciblement, lorsque le philosophe entend que tout lui soit démontré par la raison.

» Mais cela est impossible à l’esprit de l’homme , et votre conséquence est absurde.

» Cela est impossible, assurément; mais s’il y a de l’absurdité quelque part, c’est dans la prétention du philosophe, qui néanmoins ne veut croire que ce qui lui est démontré.

» Doit- il donc croire aveuglément? mais où seroit alors la certitude? Ce n’est pas croire aveuglément , je le pense , que de croire avec tout le genre humain. Et d’ailleurs ne croit-il pas scs premiers axiomes? et pourquoi les croiroit-il? Il ne se sauve donc du pyrrhonisme que par la foi ! ce n’est donc pas la raison , c’est-à-dire la démonstration , qui l’empcche de tomber dans les abîmes du doute l •

J.e même auteur continue en prouvant que la certitude dite philosophique ne peut être établie par le pur raisonnement. « Sur quelque appui que le philosophe veuille fonder ses croyances , il est toujours contraint de supposer comme démontré un prenijcr

principe , qui n’a pourtant d’autre autorité raisonnable que l’assentiment de tous les hommes , et que , s’il vouloit démontrer ce principe , il lui en faudroit chercher un autre qui n’auroit pas encore d’autre fondement.

» Le philosophe , poussé à bout , croit échapper aux difficultés , en s'écriant comme Descartes : Je pense , donc je suis. Certes , s’il est vrai que l’homme pense , il est vrai qu’il est. Mais de quel droit le philosophe qui ne veut croire que les choses qui lui sont démontrées, vient - il dire avec assurance. Je pense : Est-ce que cela même lui est démontré? Où est l’argument sur lequel il a fondé d’abord cette vérité? II l’admet, dira-t-il , parce qu’on ne peut la nier sans une déraison extrême ; c’est-à-dire il l’admet parce qu’elle est admise par les autres hommes. Et c’est bien là précisément ce que noos disons; mais c’est aussi ce qui fait voir que la philosophie est contrainte de s’arrêter à un principe , sans autre raison que la raison d’autrui.

» Et remarquez qu’il n’a pas cependant un motif rationnel ou philosophique de préférer ce principe à tout autre ; car il dit : Je pense; il auroit pu dire de même : Je suis. C’est ce qui a déjà élé observé, et même à l’origine du cartésianisme. « La proposition » je pense , disoil alors le père Rapin , devant se réduire à celle-ci, je suis perwant, c’està-dire je suis ; donc je suis fait un sens frivole,

» Que conclure de tout cela? C’est que la philosophie abuse l’homme, lorsqu’elle promet à sa raison une certitude fondée sur des principes démontrés d’avance. C’est que la recherche pénible de celte espèce de certitude , outre qu’elle manque de base , conduit encore rigoureusement au doute universel. C’est , enfin , que l’homme ne sauroit trouver en lui-même la raison de croire, s’il ne la cherche dans la croyance même des autres hommes.

» Mais parce que la certitude phllcsopnique est impossible à acquérir , ne doit-il rester que le doute à l’esprit de l’homme ? Quelle erreur de le penser ?

» Le doute , d’abord , est contraire à toute la nature de l’homme. Son esprit a besoin de croire , et quand même ses systèmes le conduiroient par la force des conséquences à cire incertain de toutes choses , il ne laisseroit pas que de se conduire comme les croyant târement par la foi. Où est le pyrihonien méthodique qui jamais ail douté de lui-méme, de ses plaisirs, de ses douleurs , de la vie , et, en un mol , de la réalité de l’ctre? Le délire de la raison ne peut aller jusque-là. Doutera-l-il de tout , dit Pascal en parlant du pyrrhonien P doutera-t-il s’il veille , si on le pince , si on le brûle? Doutera-t-il s’il doute ? doutera-t-il s’il est ? On ne sauroit en venir là ; et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante et l’empéche d’extravaguer jusqu’à ce point.

» 11 y a donc une certitude pour l’homme ; mais ce n’est pas la certitude que donne la philosophie par le raisonnement ; c’est une certitude naturelle qui s’établit d’ellemême , mais toujours en se reposant sur l’assentiment universel de toute la société. Hors de là tout est doute, non point, si l’on veut, doute réel, puisqu’il répugne à la nature, mais doute de conséquence , qui condamne l’homme à être incertain, par la raison, des choses qu’il croit le plus invinciblement par la foi.

» Ici l’on demande s’il faut donc que l’homme , pour être certain qu’il parle , qu’il marche, qu’il entend, interroge les autres hommes, et s’il n’en est pas assuré par lui-méme, avant d’élre assuré par autrui. Ici l’on confond à dessein les notions de la certitude philosophique et de la certitude naturelle. Nous disons au contraire , qu’il est des choses dont le philosophe, quoi qu’il fasse, ne peut pas n’être pas certain. Il est certain qu’il est , qu’il pense , qu’il agit. Mais nous disons qu’il ne faut pas qu’il demande à sa raison le fondement de sa certitude , parce que sa raison est impuissante à l’établir. 11 est vrai que cette certitude lui est inutile, nous le disons ; mais que, par un mouvement secret de curiosité, il veuille se rendre compte à lui-même de ses convictions, il n’en saura jamais trouver d’autre fondement philosophique que l’assentiment des convictions des autres hommes. Voilà ce que personne ne pourra nier. » ( c. G. )

Mais afin que l’on ne soit pas exposé à étendre ce principe au delà de ses justes limites et à le fausser par des exagérations , nous engageons à lire les auteurs d’une époque antérieure. Nous en citerons quelques-uns, qui ont été aussi recommandables par leur doctrine que par le rang qu’ils ont occupé dans l’Eglise.

Suivant le savant Huet, les vérités les plus claires et les plus certaines sont celles qui sont reconnues par le plus grand nombre : « Quæ plurium demerenlur fidom majorique

» omnium admittuntur consensu , clariora ea esse et cerliora fatendum est. — Ouæapud . plures hommes habebunt fidem , veriora esse necesse est. » D’après un ancien il veut qu on définisse les axiomes ou premiers principes , certaines vérités qui sont avouées par tous les hommes. « Itaque Sallustius philosophus , cùm axiomata sive notiones com- »^munes definlre vellot , eas esse dixit quas omnes homines veras esse faterentur. » Huet n exclut point 1 usage de la raison humaine; mais il ne regarde ses décisions comme certaines, infaillibies, que lorsqu’elles sont appuyées sur le consentement de tous les hommes , sur le sens commun. « ytqua est eorum ( prlncipiorum moralium ) dlscepta- » tnx et judex hurnana ratio , cujus nutus et décréta , non ex ingeniosorum aliquorum » elTatis , sed ex universorum hominum, cùm acutiorum, tùm tardiorum, consensu exis- ■ timantur. » ( l'oyez Prsef. Demonst. E'vangel. )

Les fières de Walembourg établissent que c’est par la foi , par le témoignage, que Ion parvient à la croyance de Dieu et des choses divines : Diximus , de Deo Tebusçue divinis per testes credendum esse; que la Religion , c'est-à-dire , la société de l’homme avec Dieu , ne peut exister sans la foi : Q^iù inique ferai , si dicamus nec societatem nostram cum üeo rebusque divinis sine fide obtineri? Que les choses humaines , les choses les plus communes, sont fondées sur la foi, et se conservent par la foi Humana negotia fide constituta , etiam fide conservari. Ils enseignent , d’après saint Théophile d’Antioche , que la foi précède toutes nos actions : Omnes actiones noslras antecedit fides ; et avec Arnobe , qu’il ne se fait rien dans ce monde , qu’il n’est aucun genre d’action qu’on n’entreprenne sans avoir préalablement la foi : « Estne operis in vitâ ne- » gotiosum aliquod alque actuosum genus , quod non fide præeunte suscipiant atque » aggrediantur ? » ( Tract, general, de controversiis fidei, etc., édit. 17C0, in-fol., tom. 1 . pag. 737. )

Saint Thomas enseigne et développe la même doctrine au sujet de la nécessité de la foi, 11 dit qu’il est nécessaire à l’homme de croire et de recevoir par manière de foi , non-seulement les choses qui sont au-dessus de sa raison , mais encore celles qu’elle peut connoître , et cela pour trois raisons : la première , afin que l’homme parvienne plus tôt à la connoissance de la vérité divine; la seconde , afin que la connolssance de Dieu soit à la portée de tout le monde ; la troisième , afin qu’on ait la certitude. Voici le texte : « Necessarium est homini accipere per modum fidei, non solùm ea quæ sunt B suprà rationem , sed etiam ea quæ per rationem cognosci possunt. Et hoc proptcr

» tria : primé quidem , ut citiùs homo ad verilatis divinæ cognitionem perveniat

8 secundô, ut cognitio Dci sit communier... tertiô, propter certitudinem : ratio enim 8 humana in rebus divinis est multùm deliciens ; cujus signum est , quia philosophi de 8 rebus humanis naturali investigalione perscrutantes, in multis erraverunt, et sibi 8 ipsis contraria senserunt. Ut ergo esset indubüata et certa cognitio apud homines de B Deo,oportuit qu6d dlvina eis per modum fidei traderentur, quasi a Deo dicta, qui 8 mentiri non potest. b ( 2. 2. quæst. 2, art. 4.)

Saint Augustin : L’ordre de la nature , dit ce grand docteur , veut que , lorsque nous apprenons quelque chose , l’autorité serve de guide à notre raison ; ç’a été une doctrine salutaire, de conduire par l’autorité, vers la connoissance de la vérité, notre vue chancelante et couverte des rameaux de l’humanité : « Unde exordiar? ab auctoritatc,

8 an aratione? Naturæ quidem ordo ila se liabet , ut cùm aliquid disciniiis , rationem B præcedat auctoritas... Saluberrimè coinparatum est ut in lucem verilatis acicm titu- 8 bantem , veluti ramis hurnanitatis opacatam , inducat auctoritas. ( De Moribus Ecoles.

8 cath., lib. I, c. 2. ) N'ihil in Ecclesià catholicà salubrius (leri (potuit), quàm ut ratio- 8 nem præcedat auctoritas. b ( Ibid., c. 25. ) Il dit, d’après le prophète Isaïe, que, pour connoitre la vérité, il faut commencer par croire : « Nisi àliud esset credere cl 8 aliud intelligere , et primé credendum esset quod magnum et divinum intelligere cu- 8 peremus, frustra prophela dixisset : Nisi credideritis, noninteUigetis. b (Is., c. 7, v. 0,

V. rsio 70. ) l’uis il ajoute que personne ne peut parvenir à la connolssance de Dieu a moins qu’il n’ait la fol. « Nec quisquam invenlendo Deo fit Idoneus , nisi antea credi- 8 derit quod est poslea cognlturus. b( De lib. arb., lib. II , c. 2. ) Ailleurs : « Nulla 8 certa ad saplenliam salutemque animls via est, nisi cùm eos ration! præcolit fides. b {De ulüitate credendi , c. 17. )

Rufiln d’Aquilée enseigne la meme doctrine dans son Exposition du symbole, qui est , comme l’a remarqué l’eller , celui de tous ses ouvrages qui lui a fait le plus d'honneur et qui a été le plus utile à l’Eglise. Avant d’expliquer les dliïérenls articles du sym-

bolc des apôtres, il fait remarquer que ce symbole commence par le mot Credo; parce que, dit-il d’après l’apôlre , il faut que celui qui veut s’approcher de Dieu commence par croire qu’il y a un Dieu , et qu’il récompense ceux qui croient en lui ; puis, ayant cité le prophète Isaïe , il ajoute que la vérité n’est accessible à notre intelligence que par la foi , et qu’il ne se fait rien en cette vie qui ne soit fondé sur la foi. a Credo ergo » primum omnium ponitur , sicut et Paulus ad Hebræos scribens, (c. 11 , v. 6 , ) dicit : B Credere enim primô omnium accedentem ad Dominum oporlet quia est , et creden- D tibus in se remunerator sit. Sed et propheta dicit : Nisi credideritis non inlelligetis. D Ut ergo intelligentiæ tibl aditus patescat , rectè primô omnium te credere profiteris : » quia nec navem quis ingreditur , et liquide ac profonde vitam committit elemento , B nisi priùs credat posse salvari ; nec agricole semina sulcis obruit et fruges spargit in » terram , nisl crediderit venturos imbres, alTuturum quoque solis teporem, quibus » terra confota, segetem , multiplicatà fruge , producat, ac ventis spirantibus, nutriat. B Nihil denique est quod in vitâ geri possit , si non credulitas ante præcesseril. Quid U ergo mirum , si accedentes ad Deum credere nos primô omnium profitemur , cùm D sine hoc nec ipsa exigi possit vita communia? Hoc autem idcircô in principiis præ- B misimus , quia pagani nobis objicere soient, quôd Religio nostra, quia quasi ratio- B nibus déficit, in sola credendi persuasione consistât. Etideô ostendimus nec agi nec B stare aliquid posse, nisi pnecesserit vis credendi. Denique ideô et matrimonia con- B trahuntur , quia creditur successura posteritas ; et pueri discendis artibus tradunn tur, quia magistrorum in discipulos transfundenda creditur disciplina; imperii quo- B que insignia mens susciplt , dùm crédit sibi urbes et populos, arma, etiam exercitum » parituros. Quôd si hæc singula , nisi priùs crediderit , nullus aggreditur , quomodô D non mullô magls ad agnitionem Dei credendo veniatur? n Suivant Lactance , des hommes d’un grand esprit ont consacré tous leurs soins et tous leurs travaux à la recherche de la sagesse ; mais ils ont perdu leurs veilles et leur génie, parce que la vérité, qui est le secret du grand Dieu qui a tout fait, no sauroit être découverte par la raison de l’homme et par ses propres facultés : n Veritas, idest, B arcanum summi Dei qui fecit omnia , ingenlo ac propriis non potest sensibus com- » prehendi. b Personne, dit-il , ne peut , par la voie de la discussion , acquérir une con-

noissance certaine de la vérité. « Scienliam veri cognilionemque nemo cogitando

J) aut disputando assequi potest. b {De falsâ Sapientid FMI., lib. 3, c. 1.) L’homme ne sauroit trouver la science en lui-même , parce qu’il n’appartient qu’à Dieu de la posséder en propre. Une créature mortelle n’a qu’une science empruntée, une science qui vient du dehors , c’est-à-dire , d’une autorité à laquelle la raison doit se soumettre. « Scientia ab ingenlo venire non potest, nec cogitatione comprehendi, quia in seipso B habere propriam scientiam , non hominis , sed Dei est : mortalis autem natura non B capit scientiam , nisi quæ veniat extrinsecus. ( Ihid., c. 3. ) In homine interna et B propria doctrina esse nullo pacto potest ; nec enim mens terrenis visceribus inclusa, B et tabe corporis impedita , aut comprehendere per se potest , aut capere veritatem , B nisi aliundè docealur. b ( De verâ Sapient. et Relig., lib. IV, 24. )

Arnobe, au second livre contre les Gentils , dit que nous ne pouvons rien savoir par nous-mêmes; que nous sommes tellement aveuglés par l’orgueil, que nous nous faisons illusion en croyant avoir quelque science, tandis que nous ne savons absolument rien de certain ; que, sans parler des choses divines et des mystères de la nature , l’homme ne peut , sans la foi , expliquer ce qu’il est , d’où il vient , où il va ; que notre faiblesse, notre ignorance, est si grande, que , quoiqu’il nous arrive quelquefois de rencontrer la vérité , nous demeurons toujours dans rincertîlude si nous avons réellement la vérité pour nous. Il conclut en disant que la fol est le fondement de la société , qu’il ne se fait rien en ce monde qui ne soit fondé sur la foi , que les différentes sectes mêmes des philosophes se sont formées par la foi et ne se sont maintenues que par la foi , que par l’autorllé de leurs fondateurs. « Quid enim , si verum perspiciamus , etiam B si omnia sæcula in rcrum investigatione ponantur , sclreper tios possumus. quos ita ■) csecos et superbos nescio quæ res protulit, et concinnavit invidla , ut cùm nihil scia- B mus^omninô , fallamus nos tamen , et in opinlonem scientiœ subinflati pectoris tu- B more tollamur? Ut enim divina prœteream, et naturali obscurilate res mersas, po- B test quisquam explicare mortalium Id quod Socrates 111e comprehendere neqult in B Phædone : homo quid sit? aut unde slt?... in quos usus prolatus sit ? cujus sil cxco- B gltatus ingenlo ? quid in mundo faclat ? Cur malorum tanta experiatur examina ?

52 i NOTES.

» utiùnine Ilium tellus ullglnls allcujus conversa pulrore , tanquam vernies anlmaverlt, O an fictorls et fabrlcatorls manu llneamenta hæc corporis alque oris acceperlt formam? » Potest , Inquam , scire In mcdio hæc poslta , atque In sensibus constltuta communlo bus , qulbus causls mergamur in somnos , quibus evigilemus , quibus modis fiant in- » somnia , quibus visa? Imo , quod ambigit in Theæteto Plato , vlgilemus aliquandô, an » ipsum vigilare quod dicitur somni sit perpetui portio? et quid agere videamur in- » somnium cùm videre nos dicimus?... Infirmitas et inscientia miserabilis hoc magis est, » quôd cùm fierl possit ut veri aliquid aliquandô dicamus, et hoc ipsum nobis incer- » tum sit an veri aliquid dixerimus. Et quoniam ridere nostram fidem consuetis, atque » ipsam credulitatem facetiis jocularibus lancinare , dicite , ô feslivi et meraco sapien- » tiæ tincti et saturi potu , estne operis in vilâ negotiosum aliquod atque actuosum ge-

■ nus, quod non fide prœeunte suscipiant, sumant atque aggrediantur adores?

» Cùm igilur comperti nihil habeatis et cogniti , omniaque ilia quæ scrlbilis librorum » comprehenditis millibus , credulitate asseveretis duce, quænam hæc judicatio tam » injusta , ut nostram derideatis fidem quam vos habere conspicitis nostrâ increduli- » late communem ? Sed vos creditis sapienlibus illis qui nihil sciscunt nec pronuntiant » unum ; qui pro suis sententils bella cum adversantibus conserunt , et pervicacià sem- » per digladiantur hostili ;qui dùm alter alterius labefactant, destruunt , convelluntque » décréta , cuncta incerta fecerunt , nec posse aliquid sciri ex ipsâ dissensione mons- » trarunt. »

Orlgène , dans son ouvrage contre Celse, dit que tout , même les choses humaines, dépendent de la foi. a QuomodôDeo credere non sit ration! consentaneum magis, cùm à » fide omnia humana pendeant ? ( Cont. Cels., 1. 1, n. 11.)

Saint Clément d’Alexandrie : La connaissance du premier principe , du principe de toutes choses , dlt-il , s’acquiert par la foi , et non par démonstration. « Ostensum est

• principii universorum esse eam , quæ fide habetur, scientiam , non autem demons-

■ trationem. » (Stromat., lib. 11, p. 270, édit. 1616. ) Il dit qu’avant de procéder à une démonstration , l’on doit établir pour principe ce qui est fondé sur la foi , sur le sens commun , et qu’en dernière analyse, toute démonstration se réduit à la foi , dont on ne peut exiger une démonstration. « Si ejus quod est certum et extra controversiam re- » feratur fides ad id quod omnes confilenlur , illud est constituendum doctrinæ princi- » pium... Si est demonstratio, omninù necesse est priùs esse aliquid ex se credibile , » quod quidem dicitur prlmum et indemonstrabile. Ad fidem ergo indemonstrabilem » reducitur omnis demonstratio. » (Lib. Vlll, p. 562 et 553. )

Saint Théophile d’Antioche fait remarquer à l’incrédule , que la fol nous guide dans toutes nos actions. « Quid, obsecro , incredulus es? Non animadvertis actiones omnes » antecedere fidem ? Quis, cedo , agvicola metere potest , nisi priùs semen credat sulcis? » Quis mare poterit trajicerc , nisi priùs semetipsum credat navi et gubernatori? Quis, » morbis implicitus, sanitatem recuperare poierit, nisi semetipsum priùs credat me- » dico ? Quam arlem, quam scientiam , quis dicere poterit , nisi priùs semetipsum tm- » diderit et crediderit præceptori? Si Igitur agricola crédit telluri , navigaturus navi,

■ infirmus medico , tune refugis temetipsum credere Deo à quo tôt fldei arrhabones B accepisti. d (Lib. 1, ad Autolycum.)

Suivant saint Justin, il faut chercher la vérité chez les anciens qui , n’enseignant rien d’eux-memes , se sont accordés à nous transmettre sans raisonnement et sans discussion la véritable doctrine , telle qu’ils l’ont reçue de Dieu. « Cùm veri nihii de Reli- » gioneà doctloribus vestris (Græcis) percipi posse constet, et idoneum satis documen- » tum vobis ignorationis Ipsi suœ , perdissidentes inter se factiones exhibuerint reliquum B es?e opiner , ut ad majores nostros revertamur , qui et magistros vestros longo tem-

B pore anieverterunt , et nihil de suis ipsorum cogilaliombus et placitis docuerunt

B Qui Omni contentionls studio et faclionum dissldio liberi , siculi à Deo aceeperunt, et B nobis doctrinam tradiderunl. » Puis, en parlant de Dieu, do la création du monde , de la création de l’homme , de l’immortalité de l’àmc , du Jugement qui a lieu après la mort , il ajoute que 1a nature ou l’esprit humain ne peuvent conduire les Jiommes à la connoissance de ces hautes vérités ; mais qu’on les connoît par 1 enseignement unanime des hommes à qui Dieu les a révélées. « Neque cnim naturà vel ingenlo humano

• res tam sublimes et divlnas hominibus cognltlonc assequi est possiblle; sed co quùd

■ tùm cœlitùs in viros sanctos descendit, gratuite opus est dono. Qui virl nihil indl- » guère arlc discendl , neque cis opus fuit ut quidquam rixà contcnlionisvc agerent eu-

» piditate, sed ut tantummodù puros seipsos divin! Spiritùs operation! præberent » Quamobrem lanquàm oie et linguà unâ de Deo , de mundo condito.de hominis • creatione, de animæ hunianæ immorlalitate; de future post banc vilam judicio, » consenlaneo et convenienli inter se consensu docuerunt. » ( Exhort. ad Grœcos , p. 8 » et 9, édit, de Paris, ICI 5. )

Dans une lettre à Diognète qui est de saint Justin , ou d’un homme apostolique encore plus ancien que ce saint docteur, nous lisons que personne n’a eu et ne peut avoir

connoissance de Dieu sans la foi. a Hominum quisquam nee aliquam Dei notüiam

» hdbuil, sed ipse seipsum ostendit : ostendit autem per fidem , ctii soli Deum videre » concessum est. » { Epist. ad Diognet., pag. 499. )

Il est clair , d’après ces témoignages et l’expérience de tous les siècles , que vouloir se passer de la foi et .s’isoler entièrement de toute autorité pour arriver à une certitude pleine et rationnelle des vérités nécessaires à l’homme, nécessaires à la société, c’est condamner la raison à s’agiter péniblement dans les voies du doute, et l’intelligence à s’épuiser loin du principe où elle devoit trouver la vie. Yoycf les art. Loi naturelle , Raison, Révélation.

NOTE XVII. — cniNE. ( Pag. 455. )

L’antiquité que quelques philosophes attribuent aux Chinois est sans fondement. Les annalistes mêmes de la Chine ne conviennent pas entre eux. Sumaquam , un des plus célèbres , ne fait commencer leur empire qu’à Hoang-Ti , 260 ans plus tard que Fo-hi , qui, selon beaucoup d’autres, est leur premier empereur, et dont les temps concourent avec celui de Noé.

La durée de cette rapsodie chinoise , qu’on peut aussi bien , dit M. Pluche, se dispenser ü’examlner que l’époque d’Osiris et de Ménès, se trouve avoir son commencement en-deçà du déluge , et a été raccourcie de plus de six cents ans par M. Cassini, qui a démontré cette méprise par comparaison des éclipses que les Chinois caractérisent , avec celles que nos astronomes ont suivies.

Ceux , dit un des auteurs du Journal des savants ( mars 1768 ), qui s’appuient sur la chronologie chinoise, ne la connoissent point encore, et ils ne peuvent juger de l’authenticité des anciens monuments sur lesquels elle est fondée : ces monuments , dont nous pouvons parler avec certitude , puisque nous les avons examinés , ne nous présentent qu’une chronologie remplie de contradictions. Les observations astronomiques dont elle est accompagnée paraissent être empruntées des Grecs. 11 est singulier que ce peuple , si attentif à les communiquer , les ait omises, ou au moins ne parle que d’un très-petit nombre , depuis rétablissement de la nation , jusque vers l’an 700, et que tout à coup , après l’époque de Nabonassar , il en cite une foule. On est porté à croire qu’il y a ici un plagiat , comme on en aperçoit dans quelques autres circonstances.

« D’ailleurs, quel fonds peut-on faire, dit M. Goguet , sur la certitude de la chronologie chinoise, pour les premiers temps, lorsqu’on voit ces peuples avouer unanimement qu’un de leurs plus grands monarques, ennemi par intérêt des traditions anciennes et de ceux qui pouvoient les savoir, lit brûler tous les livres qui ne traitoient ni d’agriculture, ni de médecine, ni de divination , anéantit tous les monuments , et s’attacha pendant plusieurs années à détruire tout ce qui pouvoit rappeler la connoissance des temps antérieurs à son règne. Quarante ans environ après sa mort, on voulut rétablir les monuments historiques. Pour cet effet , on recueillit, dit-on , les oui-dire des vieillards , on déterra quelques fragments de livres échappés à l’incendie général , on rejoignit comme l’on put ces différents lambeaux , et du tout on tâcha de composer une histoire suivie. Ce ne fut néanmoins que 600 ans après la destruction des monuments , c’est-à-dire l’an 37 avant Jésus-Christ , qu’on vit paroilre un corps complet de l’ancienne histoire. L’auteur même, Se-ma-Tsien , qui la composa , eut la bonne foi d’avouer qu’il ne lui avolt pas été possible de remonter avec certitude 800 ans au delà du temps auquel il écrivoit.

» Tel est l’aveu unanime que font les Chinois : je laisse à juger,, après un pareil fait, de la certitude de leur ancienne histoire. Aussi éprouve-t-on, lorsqu’on veut la traiter, des dlfllcultés et des contradictions insurmontables. Les différences qu’on remarque dans les époques principales , prouvent que l’histoire des Chinois n’a aucune supériorité ni aucun avantage sur les autres histoires profanes. Il y règne une incertitude semblable à celle que les chrouologistes éprouvent dans leurs recherches sur l’iiisloire dea

Babyloniens , des Egyptiens , et sur celle des premiers rois de la Grèce. D’ailleurs elle est également dénuée de faits , de circonstances et de détails. ^

» A l’égard des observations astronomiques dont on a cherché à étayer les prétendues antiquités chinoises , la supposition est si sensible, qu’elle a été aperçue par quelques lettres , malgré le peu d’idée qu’en général les Chinois ont de la critique. On peut assurer hardiment que jusqu’à l’an 20C avant Jésus-Christ , leur histoire ne mérite aucune croyance. C’est un tissu perpétuel de fables et de contradictions; c’est un chaos monstrueux dont on ne sauroit extraire rien de suivi et de raisonnable. » {Origine des lois , par M. Goguet , tom. 3, troisième dissertation. )

Consultez aussi l’Histoire universelle par une société de gens de lettres, traduit de l’anglois. Vous y verrez ce que cette société de savants pense de ces annales du peuple chinois. Vous y verrez de plus avec étonnement l’aflinité sensible et très-bien prouvée qui se trouve entre Fo-hi et Noé. Car premièrement, les Chinois disent que Fo-/it n’eut point de père; Noé fut le premier homme de la terre après le déluge ; ses ancêtres périrent dans les eaux , et comme leur mémoire nes’étoit point conservée dans la tradition des Chinois , il passe pour n’avoir point eu de père. Secondement , les Chinois prétendent que la mère de Fo-hi le conçut environné de l’arc-en-ciel : cette idée doit probablement son origine à ce que Dieu donna l’arc-en-ciel pour signe de réconciliation à Noé et à sa postérité. Troisièmement, Fo-hi élève avec soin des animaux de sept espèces dillérentes , qu’il avait coutume de sacrifier au Chang-Ti , ou souverain esprit du ciel et de la terre ; et Moïse nous apprend que Noé prit avec lui dans l’arche sept bêtes non impures de chaque espèce , et qu’après le déluge il prit de toutes bêtes pures et de tous les oiseaux purs , et en offrit des holocaustes. Quatrièmement , ies Chinois dérivent le nom de Fo-hi des offrandes qu’il fit ; et Moïse dit que Noé fut ainsi nommé à cause que par son offrande il obtint de Dieu pour les hommes la permission de manger de la chair.

' Observez enfin que le mot Puon-ku , dont se servent les Chinois, signifie exactement l’ancien ou l’aîné de l’arche , du vaisseau. Les Chinois entendent donc par ce mot un homme sauvé des eaux , et l’aîné ou le plus vieux de ceux qui furent sauvés avec lui. — Extrait du Comte de Valmont, tom. 2, lettre 35, note.

NOTE XVIII. — REUGiON DE LA CHINE. ( Pag. 455. )

« La religion de la Chine, dit le père Premare, est toute renfermée dans les King. On » y trouve, quant à la doctrine fondamentale , les principes delà loi naturelle, que les » anciens Chinois avoient reçus des enfants de Noé. Ils enseignent à connoitre et à ré- » vérer un être souverain. L’empereur y est tout ensemble roi et pontife, comme étoient » les patriarches avant la loi écrite ; c’est à l’empereur qu’il appartient d’offrir le sacri- » üce pour son peuple en un certain temps de l’année , c’est à l’empereur d’établir les B cérémonies et de juger de la doctrine. 11 n’y a proprement que celte religion qu’on » puisse appeler Ju-Kiao , la religion de la Chine : toutes les autres sectes répandues B dans l’empire sont regardées comme étrangères , fausses et pernicieuses , et elles n’y B sont que tolérées, b ( Lettr. édîf., tom. 22, p. 177. édit, de Toulouse, 1811. )

« Aussi voyons - nous d’abord les Chinois adorer l’Etre suprême sous les noms de B Chang-Ty , de Iloang-Tien, et de Tien, et lui offrir des sacrifices sur les liautcurs et B dans les temples... La morale se réduisoit alors aux deux vertus appelées Gin et Y : la B première exprimoit la vertu envers Dieu et les parents , ou la bonté envers les hommes; B et la seconde signifloit l’équité et la jusUce. b (De Guignes, Voyage à Pékin, etc., tom. 1, p. 350. )

Les Chinois disent aussi de l’Etre suprême qu’il est Tseê-yeou, 1 Etre existant par lui-même; Tou-yeou, l’Etre tout être, qu’il est un, simple, immuable, bon, miséricordieux , puissant , juste et sage ; qu’il a tout fait , qu’il a soin de tout , qu’il voit tout , qu’il punit et récompense tout ; qu’il est un pur esprit , la vérité , la vie ; qu’il est roi , seigneur , père. « li n’y a aucun de ces divins attributs qu’on ne voie clairement mar- » qué dans les anciens livres de la Chine appelés King. » ( Lettres édif., loin. 21 , pag. 179 et 180. )

On ne doit pas s’imaginer que cette doctrine soit rejetée ou Ignorée par les idolâtres. Partout le paganisme allie la croyance d’un Dieu suprême, avec le culte des esprits ou des divinités subalternes. 11 paroit même que des sectes livrées aujourd’hui à ce culte impie, n’adoroient originairement qu’un seul Dieu. M. elc Guignes a donne des extraits

d’un ouvrage très-ancien, attribué à Lao-tse , et qui renrerme toute la doctrine de l’école de Tao. « Le Tao est la seule divinité dont il y soit fait mention. Lao-tse dit que le Tao » n’a point de nom , qu’on ne peut le connoître; qu’il est le principe du ciel et de la » terre, la mère de tous les êtres ; qu’il est incompréhensible et très-intelligent. » ( Essai historique sur l’étude de la philosophie chez les Chinois. Mémoires de l’acad. des Inscript., tom. 71, pag. 24. )

Dans un autre ouvrage intitulé Tsing-tsing-King, ou le Livre de la parfaite pureté, Lao-tse parle ainsi des perfections du Tao : « Le grand Tao n’a point de corps, il a pro- » duit et il entretient le ciel et la terre. Le grand Tao n’a point de mouvement , et c’est » lui cependant qui fait marcher le soleil et la lune. Le grand Tao n’a point de nom , » et c’est lui qui fait croître et qui nourrit toutes choses. J’ignore son véritable nom. » Le vrai sectateur du Tao doit s’attacher à acquérir toutes ses perfections : ce n’est que » par là qu’il peut devenir un chin ou un génie. » ( Ibid., pag. 29. )

Ces divers témoignages ne laissent aucun doute sur la croyance des Chinois; mais nous en avons encore un monument plus remarquable , en ce qu’il nous fait connoître avec une pleine certitude la doctrine publique , et pour ainsi dire légale , du gouvernement de la Chine , si respectée par tous ses sujets.

Plusieurs princes de la famille impériale ayant embrassé le christianisme furent déférés aux tribunaux , et l’empereur , dans une instruction que le père Parennin nous a conservée, prescrivit lui-même aux juges la manière de procéder dans cette affaire importante , et jusqu’aux discours qu’ils dévoient adresser aux nouveaux chrétiens , pour essayer de les ramener à la religion des Mant-cheoux. Les juges rendant compte à Tempereur de l’exécution de ses ordres, dans un écrit authentique qui ressemble aux actes des premiers martyrs , s’expriment en ces termes :

« Nous , vos sujets, nous nous sommes transportés dans la prison à’Ourtchen ( un des » princes chrétiens), et nous lui avons dit : Le Seigneur du ciel et le ciel c’est la même B chose ; il n’y a point de nation sur la terre qui n’honore le ciel ; les Mant-cheoux B ont dans leur maison le Tiao-chin pour l’honorer. Vous qui ét3s Mant-cheou , vous B suivez la loi des Européens , et vous vous êtes , dites-vous, senti porté à l’embrasser B à cause des dix commandements qu’elle propose, et qui sont autant d’articles de cette B loi : apprenez-nous ce qu’ils prescrivent.

B Ourtchen a répondu : Le premier nous ordonne d’honorer et d’aimer Seigneur B du ciel ; le second défend de jurer par le nom du Seigneur du ciel ; le troisième veut B qu’on sanctifie les jours de fête en récitant les prières, et en faisant les cérémonies B pour honorer le Seigneur du ciel ; le quatrième commande d’honorer le roi, les pères B et mères , les anciens , les grands et tous ceux qui ont autorité sur nous; le cinquième B défend l’homicide et même la pensée de nuire aux autres ; le sixième oblige à être B chaste et modeste , et défend jusqu’aux pensées et aux affections contraires à la pu- B reté; le septième défend de ravir le bien d’autrui, et la pensée même de l’usurper B injustement; le huitième défend le mensonge, la médisance, les injures; le neu- B vième et le dixième défendent de désirer la femme d’autrur. Tels sont les articles de B la loi à laquelle j’obéis. Je ne puis changer.

» Nous avons dit : Ces dix commandements se trouvent dans tous nos livres, et il n’est B personne qui ne les observe, ou si quelqu'un les transgresse , on le punit de la ma- B nlère que la loi prescrit, b ( Lettres édifiantes, tora. 20, pag. 129 et 130. ) Extrait de l’Essai sur l’indifférence, etc., t. 3, c. 20.

NOTE XIX. — cuRiSTiANiSME. (Pag. 474.)

La révolution arrivée dans le monde par le christianisme est le dernier trait d’un plan suivi, constant, uniforme de la Providence. De même que la religion donnée aux patriarches étoit proportionnée à l’état d’enfance dans lequel étoit alors le genre humain, celle que Dieu avolt prescrite par Moise étoit évidemment relative à l’état de séparation et de guerre mutuelle dans lequel les nations déjà formées vivoienl entre elles. Le christianisme , au contraire , s’est trouvé exactement analogue à l’état de société et de corn merce auquel les peuples étoient parvenus , lor.-que Jésus-Christ a paru sur la terre.'*

Dieu avoit instruit les patriarches immédiatement par lui - même ; il s’étoit fait connoitre aux Hébreux et aux nations voisines par des prodiges qui inspiroient 1a terreur : par le ministère de son Fils unique , il n’a répandu que des bienfaits. L’objet des ml-

racles du Sauveur étoit d’éclairer les esprits en gagnant les cœurs. Sa doctrine , sa morale, ses promesses toutes spirituelles , auroient fait peu d’impression sur les hommes encore à demi-sauvages ; elles pouvaient en faire davantage sur des peuples civilisés et devenus plus dociles par la culture des sciences et des arts.

Pour prouver que notre religion est l’ouvrage du hasard ou de quelques hommes adroits, il faut commencer par démontrer que, depuis la création , la Providence divine n’est intervenue pour rien dans l’établissement et le maintien de la vraie religion. Lorsque la philosophie envisage le christianisme comme un édifice isolé qui ne tient à rien , comme un accès de démence qui a saisi tout à coup une grande partie du genre humain, elle montre que ses vues sont très-bornées , qu’elle ne connoît seulement pas le système qu’elle ose attaquer. — Bergier, Traité hist. et dogm., t. 8, édit, de 1820.

NOTE XX. — CHRISTIANISME. (Pag. 474.)

« L’Evangile , dit Rousseau , ce divin livre , le seul nécessaire à un chrétien , et le plus utile de tous à quiconque ne le seroit pas, n’a besoin que d’être médité, pour porter dans l’âme l’amour de son auteur , et la volonté d’accomplir ses préceptes. Jamais la vertu n’a parlé un si doux langage , jamais la plus profonde sagesse ne s’est exprimée avec tant d’énergie et de simplicité. On n’en quitte point la lecture sans se sentir meilleur qu’auparavant.

» Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : qu’ils sont petits auprès de celui-là! Se peut-il qu’un livre, à la fois si sublime et si sage, soit l’ouvrage des hommes.!' Se peut-il que celui dont il fait l’histoire , ne soit qu’un homme lui - même ? Est-ce là le ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire ? Quelle douceur , quelle pureté dans ses mœurs ! quelle giâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d’esprit , quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses! quel empire sur ses passions! Où est l’homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans foiblesse et sans ostentation.» Quand Platon peint son juste imaginaire , couvert de tout l’opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu , il peint trait pour trait Jésus- Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l’ont sentie , et qu’il n’est pas possible de s’y tromper.

» Quels préjugés , quel aveuglement ne faut-il point avoir , pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ! Quelle distance de l’un à l’autre ! Socrate , mourant sans douleur , sans ignominie, soutient aisément jusqu’au bout son personnage ; et si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douteroitsi Socrate, avec tout son esprit, fui autre chose qu’un sophiste. II inventa , dit-on , la morale. D’autres avant lui ï’avoient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu’ils avoient fait ; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût dit ce que c’étoit que la justice ; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d’aimer la patrie ; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu’il eût loué la vertu , la Grèce abondait en hommes vertueux : mais où Jésus avoit-il pris chez les siens cette morale élevée et pure , dont lui seul a donné les leçons et l’exemple? Du sein du plus furieux fanatisme , la plus haute sagesse se fit entendre , et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate pliilosophant tranquillement avec ses amis est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments , injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus Inrrible qu’on puisse craindre. Socrate , prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure : Jésus , au milieu d’un supplice affreux , prie pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage , la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu.

» Dirons - nous que l’histoire de l’Evangile est inventée à plaisir? Ce n’est pas ainsi qu’on invente ; et les faits de Socrate dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond , c’est reculer la difilcullé sans la détruire. 11 seroit plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre , qu’il ne l’est qu’un seul en ail fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale ; et l’Evangile a des caractères de vérités si frappants, si parfaitement inimitables , que l’inventeur en seroit plus étonnant que le héros. » — Esprit, Maximes de J. J. Jiousseau.

]NOTE XXI. — CHRISTIANISME, (Pag. 474.)

L’établissement du christianisme est une des preuves les plus sensibles de sa divinité, En ellet, le christianisme s’est établi rapidement dans le monde. Or, il n’a dû sa rapide diffusion à aucun principe humain ; au contraire , tous les principes humains qui peuvent concourir au succès d’une entreprise, s’opposoient aux progrès du christianisme. Ces deux propositions démontrées , l’on est forcé de reconnoître la divinité de la religion chrétienne.

Première proposition. La vérité de la propagation rapide du christianisme est un fait facile à prouver. D’abord , lorsque Jésus -Christ remonta dans les deux , indépendamment des troupes nombreuses de peuples qui l’avoient suivi dans le cours de sa carrière, et dont une grande partie l’avoit abandonné , indépendamment de ceux que la crainte avoit empêchés de se déclarer pour lui , il comptoit plus de cinq cents disciples, auxquels il s’étoit montré après sa résurrection. C’étoit beaucoup, quand on les considère comme les témoins de ce grand miracle ; mais c’étoit bien peu , si on veut voir en eux la semence de cette multitude de chrétiens qui devoit peu à peu couvrir la face de la terre.

C’est après le retour du divin Sauveur dans les deux , et au moment où ses disciples viennent de recevoir le Saint-Esprit , que commence , pour durer pendant près de trois cents ans, ce grand miracle de la promulgation de l’Evangile. Dès le premier jour où les apôtres ouvrent leur prédication, trois mille personnes sont converties. { Act., c.ii, jl'. 41. ) Peu de jours après , un second discours de saint Pierre fait cinq mille prosélytes. ( Ibid. J c. 4, f. A.) A. peine la foi a franchi les limites de la Judée, et voilà une multi tude d’églises fondées de tous côtés. (Théodoret, Interp.in Is., c. II , ^. 14. ) Enviroi». dix ans après la mort de son maître, saint Pierre adresse sa première Epitre aux fidèles dispersés dans le Pont , dans la Galatie , dans la Cappadoce , dans l’Asie , dans la Bithynie. ( 1 Petr., c. 1, 1. ) Nous avons des Epltres de saint Paul aux fidèles de Rome,

de Corinthe , de Galatie , d’Ephèse , de Colosses , de Philippes , de Thessalonique , de Crète. Les Actes des Apôtres font mention de beaucoup d’autres endroits où î Evangile avoit déjà des disciples, d’Antioche , d’Athènes, de Damas, de Césarée,de Milet , de plusieurs autres villes. Et il ne faut pas croire que ce fussent les seuls pays où la foi eût été plantée. Saint Paul , dans l’Ëpitre aux Romains , leur dit qu’il avoit rempli de l’Evangile toutes les régions , en tournant depuis Jérusalem jusqu’à l’illyrie. { Rom., c. 15, 19.) Il leur annonce que leur foi est célébrée dans tout le monde. ( Ibid., c. 1 ,

ÿ. 8. ) Cette assertion ne doit pas nous étonner , quand nous voyons les autres apôtres dispersés sur toute la terre , portant la religion de Jésus - Christ dans l’Ethiopie , dans la Scythie , dans la Perse et jusque dans l’Inde. Tel étoit déjà , lorsque les apôtres allèrent recevoir le prix de leurs travaux, c’est-à-dire , environ trente ans après qu’ils les avoient commencés , l’état où ils laissoient la religion. Saint Clément , qui occupoit le siège de Rome très-peu d’années après saint Pierre , atteste que de son temps le nombre des chrétiens surpassoit déjà celui des Juifs. ( Episl. 2, n. 2.)

Nous pouvons citer un témoin assurément non suspect , du grand nombre de chrétiens formés par les apôtres dans le cours de leur ministère. C’est Tacite , qui parle du christianisme de la manière la plus méprisante. En rapportant l’incendie de Rome arrivé la dixième année du règne de Néron , il convient qu’il y avoit alors dans la seule ville de Rome une multitude immense de chrétiens, multitudo ingens. ( Annal., lib. 15, c. 44. )

A l’époque dont parle Tacite, Sénèque vivoit. Saint Augustin en rapporte un texte , dans lequel ce philosophe s’exprime ainsi sur les Juifs : « Les coutumes de cette nation » scélérate ont fait de si énormes progrès , qu’elles sont déjà reçues dans toute la terre. » Les vaincus ont donné des lois à leurs vainqueurs. » (S. Aug., de Civ. Dei , lib. 6, c. U. ) Saint Augustin dit qu’en nommant les Juifs, Sénèque a en vue les chrétiens que l’on confondolt alors avec les Juifs, parce qu’ils tiroient leur origine de judaïsme.

Au commencement du second siècle, un autre païen de haute considération , représente la propagation de cette religion comme étant encore bien plus étendue. C’est Pline le Jeune, gouverneur de la Bithynie, qui consulte l’empereur Trajan sur diverses difllcultés relativement à sa conduite envers les chrétiens. Son plus grand embarras est le grand nombre de ceux que la persécution met en danger. Il y en a de tout Age , de tout

ordre, de l’un et de l’autre sexe. Ce n’est pas seulement dans les villes, c’est dans les bourgs et jusque dans les campagnes qu’a pénétré la contagion de cette superstition. Il ajoute qu’avant les moyens qu’il avoit employés , et dont il espéroit le succès , les temples commençoient à être abandonnés ; que les solennités avoient été longtemps interrompues, et que les victimes étoient devenues très- rares. ( PKn. 2 , ad Traj. ep., lib. 10, epist. 97. )

Tibéranius rend compte à Trajan que , selon ses ordres , il s’est lassé à punir et à livrer à la mort les Galiléens qui viennent à lui sous le nom de chrétiens ; qu’ils ne cessent de s’offrir d’eux-mémes à la mort; que quelques exhortations , quelques menaces qu’il ait employées pour les détourner de se déclarer de cette religion , la persécution , les souffrances ne les arrêtent pas. ( Tiberiani ad Traj. de christ. Relatio, PP. apost., t. 2 , pag. 181.)

Au même siècle, deux auteurs païens , ennemis très-déclarés du christianisme , sont des témoins non suspects de sa grande diffusion.

Le premier est Lucien , qui introduit l'imposteur Alexandre , disant que la province de Pont est pleine d’athées et de chrétiens , et que si on veut se rendre Dieu favorable , il faut les chasser à coups de pierres. ( Lucianus Alexander, seu Pseudomantis, n. 25. )

Le second est Celse , qui tantôt reproche aux Juifs d’abandonner la loi de leurs pères pour un homme puni du dernier supplice; ( Orig., cont. Cels., 1. 2, n. 4. ) tantôt regarde comme une absurdité que, tandis que Jésus-Christ vivant n’a pu persuader personne , après sa mort ses disciples persuadent tant de choses à tous ceux qu’ils veulent. ( Ibid., n. 46. )

Saint Justin , qui florissoit vers le milieu de ce siècle, déclare qu’il n’y a aucune sorte d’hommes , Grecs ou Barbares , de quelque nom qu’ils soient appelés , soit hamaxabiens , qui habitent sur des chariots, soit nomades , qui n’ont point de maisons, soit scénites, qui vivent sous des tentes, parmi lesquels il ne soit oll'ert des prières et des actions de grâces à Dieu le Père, au nom de Jésus -Christ crucifié. (S. Justin , Dial, cum Tryph.,c. 117.)

-Saint irénée , postérieur à saint Justin de quelque temps , pour montrer que la foi est la même dans toute l’Eglise , fait mention des églises qui sont dans la Germanie , dans l’Espagne , dans les Gaules , dans l’Orient , dans l’Egypte , dans l’Afrique , dans les régions qui sont Su milieu des terres. ( Contrà hæres., lib. 1, c. 10, n. 2.)

Saint Clément d’Alexandrie observe que les philosophes n’ont pu communiquer leur doctrine qu’à leurs compatriotes , parmi lesquels encore ils n’ont eu qu’un petit nombre de disciples. Mais, ajoute-t-il, la parole de notre Maître n’est pas restée resserrée dans la Judée , comme celle des philosophes de la Grèce; elle s’est répandue par toute la terre ; parmi les Barbares comme parmi les Grecs , elle a porté la persuasion dans les nations, dans les bourgs, dans des villes entières; elle a amené à la vérité un grand nombre de ceux qui l’ont entendue, et même plusieurs philosophes. {Sromat., lib. 6 , c. 18. )

Tertullien écrivoit à la fin du second siècle et au commencement du troisième. On peut juger avec sûreté de l’état où étoit le christianisme à cette époque, par ce qu’il en dit en plusieurs endroits. Dans son ouvrage aux Nations, (1. 1 , c. 1 . ) « Vous gémissez, » leur dit-il , de voir croître tous les jours le nombre des chrétiens. Vous criez que la » cité en est obsédée. Vous déplorez les pertes que vous faites de chrétiens de tout sexe, » de tout âge , de toute dignité , qui vous abandonnent dans les châteaux , dans les » campagnes, dans les iles. >> Ecrivant à Scapula , gouverneur d’Afrique, qui étoit porté à la persécution : « Que ferez- vous , lui dit - il, de tant de milliers d’hommes et » de femmes de tout âge , de toute dignité , qui viennent s’offrir à vous ? De combien » de bûchers , de combien de glaives n’aurez- vous pas besoin? Que ne soulfrira pas » Carthage qu’il vous faudra décimer, quand chacun aura reconnu ses parents , scs » commensaux ; quand elle y aura vu peut-être des hommes et des dames du plus haut » rang , et jusque dans votre ordre , des proches et des amis de vos amis ? Ayez pitié , «sinon de nous, au moins de vous - même. Ayez pitié, sinon de vous , au moins do » Carthage. Ayez pitié de cette province qui , dès que votre intention sera connue, se » trouvera exposée aux vexations des soldats et des ennemis de chacun. » ( Ad Scapulam, e. 5, versùs fineni. )

Mais il ne parle nulle part avec plus d’énergie que dans son Apologétique. « Nous ne O sommes que d’hier , et nous remplissons tout votre empire, les iles , les villes , les

» châteaux , les compagnies , les camps , les tribus, les décuries , les palais, le sénat, la

» barreau ; nous ne vous laissons que vos temples. Nous pourrions même , sans arme » et sans révolte , mais par notre seule séparation , vous combattre. Si , étant une mul- » titude aussi nombreuse , nous allions nous retirer dans quelque partie éloignée de » l’univers , votre domination seroit confondue de la perte d’un si grand nombre de » citoyens. Leur seul éloignement vous puniroit. Vous frémiriez de la solitude où ils

■ vous laisseroient, de ce silence universel , et de la stupeur où resteroit votre univeii

■ comme mort. Vous chercheriez à qui commander. » ( Âpol., c. 3. )

Origène, qui vivoit au troisième siècle, atteste la connoissance qu’a tout le monde da oette vérité , que la prédication de l’Evangile s’est propagée d’une extrémité de la terre jusqu’à l’autre , et que déjà il n’y a presqu’aucun lieu qui n’ait reçu la semence de la parole divine. [In Genes., homil. 9, n. 2. )

Un fait important nous montre quelle crainte la grande multiplication des chrétiens inspiroit à cette époque aux païens , de voir le christianisme devenir la religion universelle. L’empereur Alexandre Sévère avoit envie d’élever un temple à Jésus-Christ et de le placer au rang des dieux ; mais il en fut détourné , parce qu’on l’assura qu’après avoir consulté les choses sacrées , il avoit été trouvé que , si son projet s’elTectuoit , tout le monde se feroit chrétien , et que les autres temples seroient abandonnés. Si c’étoit un écrivain chrétien qui rapportât ce trait, on pourroit en contester la vérité; mais il n’est pas possible de le révoquer en doute , quand on le lit dans Lampride , historien païen et contemporain. ( Vita Alex. Sev., c. 43.)

Nous avons la preuve que le christianisme avoit pénétré jusque dans la famille impériale , et y avoit beaucoup de partisans, dans ce que rapporte Eusèbe, que la persécution excitée contre le christianisme par Maximin, meurtrier et successeur d’Alexandre Sévère , eut pour motif la haine que portoit cet usurpateur à la famille de son prédécesseur, dans laquelle il y avoit un grand nombre de chrétiens. ( Uist. ecclés., lib. C, c. 28. )

Saint Cyprien compare l'Eglise de son temps au soleil dont les rayons éclairent le monde , à un arbre dont les rameaux couvrent toute la terre , â un ruisseau qui répand partout ses eaux. ( De unit. Ecoles.)

Nous voyons par l’apologie de Minutius -Félix , que dans ce siècle les païens reprochoient aux chrétiens les rapides accroissements de ce qu’ils appeloient leur exécrable superstition. Il leur répond en convenant de cette prodigieuse multiplication des chrétiens : « Nous ne nous en glorifions pas , dit - il. A nos yeux nous sommes très - nom- » breux; devant Dieu nous ne le sommes pas assez. » ( Minutius Félix Octavius , n. 9. et 33. )

Arnobe écrivoit , vers la fin du troisième siècle , son ouvrage contre les Nations. 11 faisoit aux païens d’alors le même raisonnement que nous adressons aux incrédules d’aujourd’hui. 11 leur donnoit de même , comme une preuve de la religion , sa diil'usion rapide et universelle.

11 presse cette preuve en divers endroits. « Si , comme vous le croyez , dit-il , l’his- » toire de ces faits n’est pas véritable , comment a-t-il pu se faire qu’en aussi peu de » temps le monde entier se soit trouvé rempli de cette religion ? Comment des nations » de pays si éloignés , de climats si differents , ont-elles pu se réunir dans un seul es- » prit? [Àdv. Gentes, lib. 1 , c. 65.) N’est-ce pas , reprend-11 ailleurs , à vos yeux, un » motif suffisant pour croire, de voir dans un temps aussi court nos dogmes répandus » sur toute la terre; de voir qu’il n’y a aucune nation de mœurs si barbares et si éloignées » de toute douceur, qui , convertie par l’amour de Jésus- Christ , n’ait adouci sa ru- » desse, et, reprenant des sentiments plus humains, n’ait recouvré sa tranquillité? » Ihid., lib. 2, c. 6. ) Dans un autre endroit , il attribue aux miracles du Sauveur et des prédicateurs de sa loi cette réunion de tant de nations et de peuples, si différents de coutumes , dans une seule foi et dans un même esprit ; il parle des choses merveilleuses qui ont été opérées dans l’Inde , chez les Sères , chez les Perses , chez les Mèdes, dans l’Arabie, d»ns l’Egypte , dans l’Asie, dans la Syrie , parmi les Galates , les Parthes, les Phrygiens, dans l’Achaie, la Macédoine, l'Epire, dans les lies, dans toutes les provinces que parcourt le soleil levant et le soleil couchant; enlin dans Home la dominatrice, dans laquelle les hommes attachés aux institutions de Numa et aux antiques superstitions, n’ont pas laissé cependant d’abandonner les préjugés paternels, et de venir se réunir à la vérité chrétienne. [Ibid., c. 12.) 11 falloit qu’à cette époque la diffusion uni-

verselle du christianisme fût une vérité bien reconnue , pour que les défenseurs de cette religion en fissent, contre leurs adversaires , la base d’une de leurs preuves , ne s’occupassent pas même à la prouver , mais raisonnassent d’après ce fait , comme d’après un principe certain et avoué de tout le monde.

Toute cette chaîne de témoignages sur l’accroissement progressif et rapide de la religion chrétienne nous conduit aux dernières années du troisième siècle et au commencement du quatrième, et doit préparer à voir la religion chrétienne devenue dans l'empire romain celle du plus grand nombre , en attendant que nous la voyions très-peu do temps après devenir la religion dominante par la conversion de Constantin.

Nous apprenons de Lactance que Dioclétien , porté par son propre attachement au paganisme, et de plus, excité par la rage de sa mère à persécuter les chrétiens, fut cependant arrêté pendant longtemps, et délibéra pendant tout un hiver avant de s’y déterminer. Ce qui le relenoit, étoit la considération de la grande abondance de sang qu’il lui faudroit répandre, et la crainte du danger de troubler tout l’univers. ( Lact., de Mort, persec., c. 11.)

Mais voici des faits qui établissent , bien plus clairement encore , qu’à cette époque notre religion l’emportoit de beaucoup sur l’idolâtrie par le nombre de ses partisans.

Maxence , fils du persécuteur Maximin , aussi cruel que son père , et depuis persécuteur comme lui , ayant usurpé l’empire , fit semblant dans le commencement de sa domination , de professer la religion chrétienne , et cela dans la vue de se conformer au peuple romain et de lui plaire. ( Eusèb., Hist. Ecclés,, lib. 8 , c. 14. ) Maxence croyoit donc que le parti des chrétiens étoit le plus nombreux et le plus fort, puisque , malgré ses préjugés, il croyoit utile de s’y ranger.

’ Eusèbe nous a conservé deux actes authentiques de l’empereur Maximin II, qui établissent incontestablement la même vérité. Le premier est un édit de persécution qu’il avoit lu sur une colonne, et dans lequel Maximin disoit que les maux de l’empire éloient arrivés à cause de l’erreur pernicieuse des chrétiens , laquelle , entrant dans leurs esprits, avoit répandu ses ténèbres sur l’univers presque entier. ( Ilist. ecclés., 1. 9, c. C. ) Le second est une lettre du même prince aux gouverneurs de province , dans laquelle il dit que les empereurs Dioclétien et Maximin s’étoient déterminés à persécuter le christianisme , parce que presque tous les hommes , abandonnant le culte des dieux , alloient se mêler et s’unir à la gent chrétienne. ( Ibid., c. 8. ) 11 est Impossible de produire un témoignage plus positif et une autorité plus tranchante.

Mais nous avons encore l’aveu de nos adversaires eux-mêmes. La plupart des incrédules assurent que ce ne furent ni la vue d’une croix miraculeuse , ni l’examen des preuves du christianisme , qui déterminèrent Constantin à l’embrasser. Ce fut, disent-ils, la politique de ce prince qui lui conseilla de mettre les chrétiens dans son parti. Nous sommes bien éloignés d’admettre la vérité de cette inculpation à la mémoire d’un empereur aussi religieux ; mais , de cette assertion de ses ennemis , il résulte évidemment qu’ils reconnolssent la vérité ; qu’ils nous forcent à prouver contre eux , savoir, qu’avant l’avénement de Constantin au trône , le christianisme étoit déjà la religion la plus nombreuse. S’il ne l’avoit pas été , la politique de Constantin eût été la plus maladroite et la plus fausse du monde.

11 reste démontré par cette suite d'autorités , tant de chrétiens que do païens , lesquels , malgré leur inimitié, s’accordent pour attester le même fait, que le christianisme , dans ses commencements , s’est progressivement et rapidement accru dans l’empire romain, qui formoit alors la plus grande partie du monde connu. (Eusèbe., Orat. de laud. Constant. ) Tellement qu’en moins de trois siècles il est devenu la religion la plus répandue , et qu’au commencement du quatrième le nombre des chrétiens excédoit celui des païens. Nous n’avons pas autant de monuments des pays qui ne faisolent pas partie de l’empire , parce que nous ne connoissons pas d’historiens de ces nations ; mais nous sommes assurés que la religion s’y étoit aussi établie. Nous venons de rapporter les textes de saint Justin , de saint Clément d’Alexandrie , d’Arnobe, qui le disent positivement. Eusèbe cl Tliéodoret rapportent de même que la prédication apostolique s'étendit bien loin au delà des limites de l'empire. (Eusèb., Pémotistr. evang., lib. 3, C.7. ) On volt, du temps d’Orlgènc , se tenir en Arabie des conciles auxquels ce grand docteur est appelé. On suit qu’il y a eu en Derse de grandes persécutions. ( Théod., Ilist. ecclés., 1. 6, c. 38. )

La vérité de la propagation rapide du christianisme étant démontrée , nous passons

à la seconde proposition. — M. de la Luzerne , Dissert, sur la vérité de la religion, t. 4.

Seconde proposition. Cette étonnante propagation du christianisme ne peut être regardée que comme l’ouvrage de Dieu.

I. La conversion du monde avoit été annoncée par les prophètes , plusieurs siècles avant la venue de Notre- Seigneur. Les Juifs en étoient persuadés; ils l’attendent encore à l’arrivée de leur Messie futur , sur la foi des anciens oracles. Nous n’en citerons qu’un petit nombre; on peut voir les autres dans M. Huet. ( Démonslr. évang., prop. 9, c. 58. )

Dieu avoit prédit à Abraham que toutes les nations de la terre seraient bénies en son nom : dans la prophétie de Jacob , le Messie est annoncé comme un chef qui doit rassembler les peuples sous ses lois. ( Gen., c. 22, ÿ. t8;c. 49,^. 10. )

Dans le psaume .2, le Seigneur dit au Messie : « Demandez, je vous donnerai les na- » tiens pour héritage , et vous mettrai en possession de toutes les contrées de la terre. » Dans le psaume 21, f. 28, 29 : « Toutes les contrées de la terre se souviendront du Sei- » gneur, et se tourneront vers lui; toutes les nations viendront l’adorer, parce que » l’empire de l’univers lui appartient ; il régnera sur tons les peuples.

» Dans les derniers temps , dit le prophète Isaïe , la colline sur laquelle est placée la » maison du Seigneur , s’élèvera au-dessus des plus hautes montagnes; toutes les nations » y viendront en foule , et diront : Venez , allons à la montagne du Seigneur, à la mai- » son du Dieu de Jacob ; il nous enseignera ses volontés et nous fera marcher dans ses » voies : car la loi viendra de Sion , et la parole du Seigneur sortira de Jérusalem; il • jugera les peuples et en corrigera un grand nombre. » ( Is., c. 2, ÿ. 2. — Traité de la vraie Religion, t. 8. )

Jésus-Christ lui-même avoit prédit les progrès de sa doctrine. Dès le commencement de son ministère, il déclare que son Evangile s’étendra jusqu’aux extrémités delà terre; il le compare à un peu de levain qui se mêle avec toute la pâte, et la fait entrer en fermentation ; au grain de sénevé, une des plus petites semences , et dont la tige s’élève à la hauteur d’un arbre ; au bon grain que le père de famille sème dans son champ, et qui produit une abondante moisson , malgré l’ivraie que l’ennemi y a semée pendant la nuit, il prédit en termes formels que les Juifs le feront mourir. Rien assurément, dans Je cours ordinaire des choses , n’éloit plus propre que cette mort prématurée à déconcerter ses mesures et à faire avorter son entreprise. Mais c’est de là même qu’il en fait dépendre tout le succès. « L’heure est venue que le Fils de l’homme doit être glorifié. » En vérité, en vérité, je vous le dis : Si le grain de froment , en tombant dans la » terre , ne meurt pas, il demeure stérile ; mais après qu’il est mort il porte beaucoup » de fruit... Le monde va être jugé, le prince du monde va être chassé dehors. Et quand » on m’aura élevé de la terre, j’attirerai tout à moi : ce qu’il disoit, ajoute l’évangé- » liste , pour marquer de quelle mort il devoit mourir. »

Rendant tout le cours de sa prédication , Jésus avoit déclaré qu’il étoit envoyé vers les Juifs , et non vers les gentils ; et cependant il prédit , tantôt sous des paraboles dont le sens n’étoil pas équivoque , tantôt de la manière la plus expresse , que les étrangers viendroient de l’orient et de l’occident , du septentrion et du midi , s’asseoir avec Abraham , Isaac, Jacob et tous les prophètes; tandis que les enfants, c’est-à-dire les Juifs, seroient exclus du royaume qui leur avoit été préparé.

L’univers est témoin de l’accomplissement littéral de cette prédiction si peu vraisemblable. Mais combien d’ailleurs elleparoît inconséquente dans la bouche de Jésus-Christ’. Si les Juifs ne dévoient pas croire en lui , eux qui voyoienl les miracles, qui attendoient le Messie, et qui savoient que les temps marqués pour son avènement étoient écoulés, quelle apparence qu’il trouvât plus de foi parmi des peuples à qui le Messie et les prophètes étoient également Inconnus, qui n’auroient ni vu ses miracles, ni entendu ses instructions, et qui de plus n’uuroienl besoin, pour justiûer leur incrédulité, que de l’exemple de sa propre nation !

Avant la publication de l'Evangile , on n’avoit pas encore vu de religion qui se fût établie au milieu des persécutions , et malgré tous les elforts de la puissance publique. A ne cousuller que l’expérience du passé et les conjectures les plus raisonnables sur l’avenir , le fondateur du christianisme devoit-il prévoir que sa doctrine , si favorable aux bonnes mœurs et à l’ordre public, scroit persécutée à outrance dans des pays où l’on professoit impunément l’épicuréisme cl le sadducéisme? Devoit-il compter sur l’atlachemcnl et sur le courage de scs apôtres, jusqu’à se persuader qu’ils lui fcroicnl tous

le sacrifice de leur vie ? Etoit-il naturel de croire que cet enthousiasme insensé, passant des apôtres à leurs auditeurs , on verroit les Juifs et les païens courir en foule au baptême et au martyre? Enfin , puisque Jésus prévoyolt la guerre cruelle que sa religion auroità soutenir, ne devoit-il pas autoriser, inviter même ses sectateurs à se mettre en défense et à repousser la force par la force ?

Je relis ces dernières instructions aux apôtres , et j’y recopnois autant de prophéties, toutes justifiées par une suite d’événements que la sagesse humaine ne pouvoit ni prévoir , ni soupçonner, ni juger possibles.

« Voilà , dit-il à ces hommes pusillanimes, qui dévoient l’abandonner lâchement la » veille de sa mort, voilà que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Défiez-vous des hommes , ils vous livreront dans leurs assemblées ; ils vous battront » de verges dans leurs synagogues. Vous serez traînés à cause de moi devant les gou- » verneurs et les rois , pour me rendre témoignage. Le frère livrera son frère , le père » livrera son fils à la mort ; les enfants s’élèveront contre leurs parents et les feront » mourir , et vous serez hais de tous à cause de moi. L’heure approche que celui qui » vous tuera croira honorer Dieu. Lorsqu’ils vous traîneront dans les synagogues, dea vant les magistrats et les puissances , ne vous mettez pas en peine de ce que vous direz » pour votre défense ; car à l’heure même le Saint-Esprit vous enseignera ce qu’il faudra a dire. Vous aurez des alllictions dans le monde ; mais , prenez confiance, j’ai vaincu le » monde. J’enverrai sur vous le don de mon Père qui vous a été promis , et vous serez » revêtus de la force d’en haut. Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra » sur vous, et vous me rendrez témoignage dans Jérusalem , dans toute la Judée et la Sa- >• marie , et jusqu’aux extrémités de la terre. Allez donc , instruisez toutes les nations. « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. »

*Vous le voyez , l’établissement du christianisme n’est pas l’ouvrage du hasard et de quelques circonstances heureuses. Les oppositions qu’il devoit rencontrer de la part des puissances , les violentes persécutions que les apôtres alloient essuyer , leur intrépidité, leur patience héroïque dans les tourments , la sagesse de leurs discours en présence des magistrats, les succès rapides de leur prédication dans la Judée et jusque dans les provinces les plus reculées de l’empire romain , Jésus a tout prévu, tout prédit, tout dirigé.

II. Considéré en lui-même et sans rapport aux prédictions , soit de l’ancien , soit du nouveau Testament , l’établissement du christianisme est un phénomène qu’on ne peut expliquer sans les miracles de l’Evangile , ou sans recourir à la puissance de celui qui dispose de l’esprit et du cœur de l’homme comme il veut : chercherons-nous les causes naturelles de cette révolution , ou dans la nature même de la doctrine chrétienne , ou dans les qualités personnelles de ceux qui l’enseignoient , ou dans les dispositions et les préjugés des peuples à qui elle étoit annoncée, ou dans l’ignorance, la crédulité et les besoins des premiers chrétiens , ou enfin dans l’influence du gouvernement?

1® La doctrine chrétienne n’avoit rien qui pût lui promettre un pareil succès. 11 est vrai que , par la sublimité de ses dogmes et par la pureté de sa morale , le christianisme l’emportoit infiniment sur les religions dominantes. Mais ces dogmes sublimes n’étoient nullement à la portée du peuple ; et les philosophes ne pouvoient qu’être révoltés de ces mystères qui cuiifondoicnt tout leur savoir , et ne s’accordoient avec les principes d’aucune secte. Parce qu’ils n’éloient pas idolâtres , les chrétiens furent longtemps regardés comme des athées. On porta la haine et la prévention jusqu’à les accuser de commettre dans leurs assemblées les crimes les plus abominables.

La morale évangélique étoit trop sévère pour un siècle où régnoit la corruption la XjIus eiïrénéc. Elle ne devoit, tout au plus, être goûtée que du petit nombre d’hommes raisonnables et vertueux qui ne font secte nulle part. Le gouvernement ne vit pas l’avantage qu’il pouvoit en retirer pour les mœurs publiques. Jamais il ne se donna la peine de l’examiner. Les princes , les magistrats, les philosophes, ne la connurent pas mieux que le vulgaire. Marc-Aurèle lui -même, stoïcien inconséquent, persécuta le christianisme; et dans ses Réflexions morales il lui fait un crime de la constance qu il inspire au milieu des tourments. Tous les préjugés de l’éducation, de l’habitude et de îa politique, cüiispiroient contre 1a nouvelle religion; et si , aujourd hui que ces préjugés n’existent plus, ou plutôt qu’ils existent en faveur du christianisme , nous voyons au milieu de nous un si grand nombre d’incrédules, pourquoi supposeriez - vous que les apôtres n’ont eu ijesoin que de proposer leur doctrine pour s'attacher une multitude innouibrable de proséljtes?

2® N’oublions pas une autre considération bien importante , parce qu'elle prouve que l’on ne doit établir aucune parité entre le christianisme et les fausses religions. Toutes les religions , excepté celle de Moïse qui fait partie du christianisme , sont fondées ou sur des miracles clandestins , ou sur de vieilles traditions également inaccessibles à la critique , également propres à nourrir l’enthousiasme et la crédulité. Mais le christianisme , au moment de son origine , n’étoit que l’histoire de ce qui venoit de se passer en Judée , sous les yeux de toute la nation , et Ton voit d’abord que Texamen d’une histoire si publique et si récente donnoit moins de prise à Terreur que les opinions spéculatives ou traditionnelles des fausses religions.

3° Par qui la religion chrétienne a-t-elle été annoncée? Jésus venoit d’expirer sur une croix , et il semblolt que sa religion dût finir avec lui. Mais il avoit ordonné à douze de ses disciples delà prêcher dans la Judée et dans tout l’univers. Comment osoit-il compter sur leur obéissance posthume ? Quel empire espéroit-il conserver sur des esprits découragés et désabusés par sa mort ? Et puis , vit - on jamais un chef de parti choisir pius mal ses coopérateurs ?

Ce n’étoit pas trop pour une pareille entreprise , que la réunion de toutes les qualités qui peuvent imposer aux hommes , les éblouir ou les subjuguer. La conquête du monde , la création d’une monarchie universelle sur les esprits , n’étoit pas quelque chose de si facile , que Ton dût en abandonner le soin à des hommes vulgaires. Cependant , c’est à douze misérables pécheurs , sans lumières , sans courage , sans élévation, que Jésus conüe l’exécution de ses vastes desseins. .4llez , leur dit-il , instruisez toutes les nations , et soumettez - les à ma loi. Quoi! les Juifs qui Tont crucifié ! les Grecs , si fiers de leur philosophie ! les Romains , qui croient devoir à leurs dieux Tempire du monde ! tous ces peupies dont ils ne connoissent ni le pays , ni les mœurs, ni la langue! quel étrange commandement ! quelle mission ! quels ministres! Cependant les apôtres ont obéi , et ils ont vu la doctrine de leur maître établie dans toutes les provinces de Tempire romain.

4® Attribuez-vous le succès des apôtres aux dispositions favorables qu’ils trouvèrent dans les esprits? Direz -vous que les Juifs et les païens étoient préparés à recevoir la doctrine chrétienne ?

Ce seroit une erreur manifeste. Pour ce qui est des Juifs, il est certain que jamais ils ne se montrèrent plus attachés à la religion de Moïse , qu’à l’époque de la prédication des apôtres. On en trouvera la preuve dans tous les livres du nouveau Testament, et dans l’histoire de Josèphe. 11 est encore certain que les Juifs regardolent le christianisme comme un culte incompatible avec celui de Moïse. Ce fut le zèle du peuple pour la loi qui fournit aux ennemis de Jésus le prétexte de sa condamnation. Les apôtres eux-mêmes ne furent jamais accusés d’autre crime que de blasphémer contre le temple , et de vouloir détruire l’ancienne religion. Les préjugés superstitieux du peuple , la politique des magistrats , l’intérêt des prêtres , l’honneur de la nation , tout s’élevoit contre la nouvelle doctrine.

Les Juifs dévoient haïr le christianisme , les païens dévoient le mépriser. Une religion née dans un pays décrié parmi toutes les nations éclairées, comme le berceau d’une superstition triste , absurde et odieuse au genre humain ( Tacite); une religion proscrite dans le lieu même de son origine , déshonorée par le supplice de son auteur, annoncée par des hommes dépourvus de tout ce qui peut inspirer la confiance; une religion austère dans ses préceptes , incompréhensible dans ses dogmes , et qui ofTroit à ses sectateurs un Dieu crucifié pour objet de culte et pour modèle : le christianisme, en un mot , étoit peu propre à s’attirer Tattqntion des Grecs et des Romains. Ces peuples dédaigneux et corrompus n’étoient pas disposés à quitter des superstitions anciennes et domestiques , qui flattoient l’imagination , les sens , les passions , la vanité nationale , pour un culte étranger qui ne respiroit que la pauvreté, les humiliations et la fuite des plaisirs.

Mais, disent les incrédules, lorsque le christianisme s’annonija dans le monde, Tidolàtrie étoit tombée dans le plus grand discrédit. Les philosophes, les orateurs, les poètes , s’en moquoient ouvertement. 11 ne faut donc pas s’étonner que ces esprits foibles, qui ne peuvent se passer d’une religion , aient accueilli le christianisme, à qui d’ailleurs la pureté de sa morale , et la régularité exempiaire de ses premiers sectateurs, donnaient tant d’avantage sur le culte idolâtre.

• Au temps de Jésus -Christ et des apôtres , l’idolâtrie étoit la religion de Tempire romain. Ses fêles, ses pontifes, ses augures , toutes les observances de son culte faisoieot

pai-üe de l’ordre public. Les anciennes lois , qui défendoienl sous les peines les plus sé- \(^res l’introduction des cultes étrangers, étoient en pleine vigueur j Tibère venoit de les renouveler contre les Juifs. Quelle que fût l’opinion des philosophes et des gens de lettres, le peuple n’étoit point désabusé. S’il y avoit des esprits qui alfectassent de se mettre au-dessus des préjugés populaires , leur prétendue sagesse ne les menoit guère qu’à l’athéisme ou à une indifférence totale en matière de religion. Rien n’annonçoit que l’idolâtrie dût tomber d’elle-même. Elle se soutint encore quelque temps sous les empereurs chrétiens , malgré la rigueur de leurs édits. Les progrès de la philosophie et des lumières n’ont eu aucune part à la chute du paganisme : au contraire , ce sont les philosophes , c’est un Porphyre, un Jamblique, un Libanius, un Julien , qui s’én déclarent les défenseurs , lorsqu’il est près de succomber aux attaques du christianisme.

Mais quand vous supposeriez, contre toute raison, que dans les circonstances où se trouvoient les apôtres , Il ne devoit pas leur paroîlre impossible de renverser l’idolàtrie, il reste à expliquer ce qu’il y avoit de plus diflîcile dans leur entreprise, l’établissement de leur propre religion. Le culte populaire aboli , il devoit arriver naturellement que les gens éclairés et vertueux se fissent une religion philosophique et raisonnable , tandis que.la foule se seroit précipitée dans l’impiété ou dans de nouvelles superstitions. L’abjuration de l’idolâtrie ne conduisoit pas nécessairement à la profession du christianisme : elle en éloignoit bien plutôt tous ceux qui vouloient secouer le joug de la religion ; et pour ceux qui étoient du petit nombre des bons esprits capables de goûter l’excellence de la morale chrétienne, il leur étolt facile de se l’approprier, en la transportant dans leur philosophie , comme ont fait Epictète et les empereurs Marc- Aurèle et Julien.

Le christianisme. étoit prêché en même temps aux Juifs et aux gentils. S’il n’eût trouvé de sectateurs que parmi les Juifs, on ne manqueroit pas de rejeter ce succès sur l’ignorance , la crédulité, la superstition, si souvent reprochées à cette nation par les écrivains profanes. S’il n’eût été embrassé que par des Grecs et des Romains, on pourroit se défier d’une opinion qui se seroit formée loin du théâtre des événements. Mais que répondre au suffrage réuni des compatriotes et des étrangers?

L’opinion des premiers fidèles, dit l’incrédule, mérite peu de considération. Le christianisme, dans son origine, n’a trouvé de sectateurs que dans le petit peuple préparé à la séduction , non-seulement par son ignorance et sa crédulité, mais encore par son infortune et par les espérances , les consolations, les aumônes que lui offroit une religion bienfaisante , amie des pauvres et des malheureux.

Il est vrai que les apôtres comptoient un plus grand nombre de prosélytes dans la classe du peuple que parmi les riches , et les savants. Saint Paul lui-même en fait la remarque dans plusieurs de ses épitres. Mais , loin de former un préjugé contre le christianisme , la facilité et l’empressement avec lequel ce grand nombre de pauvres et d'ignorants l’ont embrassé, prouveront plutôt que , pour y croire , il ne falloit que de la simplicité et de la bonne foi. S’il s’agissoit d’une doctrine fondée sur le raisonnement ou sur des recherches savantes et difficiles , l’opinion du peuple ne seroit d’aucun poids. Mais lorsqu’il est question de faits éclatants et notoires qui ne demandent que des yeux et des oreilles , riiommc simple et ignorant peut juger aussi bien que le philosophe ; et s’il se montre plus disposé à croire , c’est qu’il ne s’étudie pas à combattre, par de vaines subtilités , l’impression naturelle que fait sur son esprit le rapport de ses sens*

Cependant il ne faut pas s’imaginer que l’Eglise chréliemie , dans ces premiers temps, ne fût composée que d’ignorants et de misérables de la lie du peuple. Le contraire est prouvé par les épitres mêmes de saint Paul, îù nous trouvons des préceptes et des conseils pour toutes les conditions , pour les maitres comme pour les esclaves , pour les riches comme pour les pauvres , pour ceux qui s’adonnoient à l’étude de la loi ou do la philosophie , aussi bien que pour ceux qui vivoient du travail de leurs mains.

Parmi les disciples de Jésus , l’hisloirc évangélique nomme un ^icodèmc, prince des Juifs , un Joseph d’Arlmathie, noble décurion , ou , comme porte le texte grec, noble sénateur, un ’/.aehée , homme riche et chef des pnblicains , un Jaire, prince de la synayoguc , et plusieurs autres d’un rang distingué. Nous lisons dans le livre des Actes, que dès le commencement de la prédication des apôtres , un grand nombre de prêtres, multa turba sacerdotnm, et même |duslcurs pharisiens obéissoient à la foL Le cenlenicr Corneille, l’eunuque de la reine Caiidacc, le proconsul Paul, Denis l’aréopagile ,

étoient des personnages considérables. A Thessalonique, les premiers qni embrassèrent la foi tenoient un rang distingué dans la ville, et ils ne se rendirent qu’après avoir comparé renseignement des apôtres avec la doctrine des Ecritures. ( Act., 17. ) Parmi les Ephésiens qui crurent à la prédication de saint Paul , il y avoit des hommes lettrés , puisque plusieurs apportèrent des livres impies ou superstitieux , et en brûlèrent pour une somme considérable.

Le consul Flavius-Clément , et Domitilla son épouse , tous deux parents de Domitien , périrent dans la persécution allumée par cet empereur. Pline atteste qu’il y avoit en Bithynie des chrétiens de tout rang et de toute condition, omnis ordinis. Tertullien avertit Scapula, proconsul d’Afrique, que parmi les chrétiens qu’il veut immoler, U trouvera des sénateurs , des femmes de la plus haute naissance , les parents de ses amis. Dans un de ses rescrits , l’empereur Vaiérien reconnoît que des sénateurs et des femmes du premier rang ont embrassé le christianisme.

Les monuments qui nous restent des deux premiers siècles de l’Eglise, les lettres de saint Clément de Rome, de saint Ignace, de saint Polycarpe; les écrits d’Hermas , de saint Justin , d’Athénagore, sans parler de Quadratus , d’Aristide , de Méliton et d’une infinité d’autres dont les ouvrages ont péri , font assez voir que le christianisme dans son origine n’étoit pas réduit à une multitude ignorante et imbécile.

Dans le troisième siècle , lorsque la preuve des faits évangéliques conservoit encore tout son éclat, et que les monuments originaux étoient entre les mains de tout le monde , les hommes les plus savants , les plus beaux génies , un Tertullien, un Origène, un Hammonius d’Alexandrie , Jules Africain, saint Cyprien , Lactance , Eusèbe de Césarée , consacrent leurs veilles à l’étude et à la défense du christianisme. Depuis sa naissance jusqu’à nos jours , la religion de l’Evangile , dédaignée par le bel esprit , le demi-savoir et le libertinage , a constamment obtenu l’hommage de tout ce qu’il y a eu de plus célèbre par le génie , les lumières et les vertus.

Comment l’incrédule ose - 1 - il compter , parmi les moyens de séduction , les espérances , les consolations , et jusqu’aux aumônes que le christianisme olTroit à ses prosélytes?

Les espérances et les consolations de la foi chrétienne n’étoient pas de nature à éblouir la multitude ; elles ne pouvoient faire quelque impression que sur des âmes vertueuses , fortement déterminées à sacrifier tous les intérêts du monde et des passions , au désir du salut éternel. Que le peuple se laisse prendre à l’appàt de la licence et de l’impunité , c’est une chose naturelle et trop ordinaire ; mais que, sans motif, sans examen, malgré tous ses préjugés , il embrasse une doctrine qui l’oblige à la vertu la plus austère, qui ne lui présente aucun avantage temporel , et l’expose à de nouvelles peines et à de nouveaux dangers , c’est un genre de séduction dont il n'y avoit pas encore eu d’exemple.

Ces aumônes, si souvent recommandées dans les Epîtres de saint Paul, étoient un bien foible dédommagement pour la gène et les périls inséparables alors de la profession du christianisme, 11 s’en falloit de beaucoup qu’elles pussent suffire aux besoins de tous les convertis, et certainement elles n’étoient pas destinées à nourrir l’oisiveté. Car saint Paul fait une loi rigoureuse du travail , en disant que celui qui ne travaille pas, ne mérite pas de manger. Quelle injustice , quel travers d’esprit, de chercher un argument contre le christianisme dans une institution où l’on ne devroit qu’admirer le désintéressement et la charité qu’il inspire ! Quelle inconséquence, de ranger les aumônes parmi les moyens de séduction , quand on prétend que l’Eglise n’étdit alors composée que de misérables 1 Etoient - ce les Juifs ou les païens qui en falsolent les fonds ? et si c’étoient les chrétiens , comme il faut bien le supposer , par quel motif ces hommes opulents avoient-iis été gagnés à la religion P

> Enfin attribuera-t-on les progrès du christianisme à l’influence du gouverntrment, à la protection des empereurs? Mais , au contraire, le christianisme s’est établi dans toutes les parties du monde connu , sans aucun secours humain ,et malgré tous les elforts de la puissance civile. En elfe t , depuis sa naissance jusqu’au temps de Constantin, le christianisme n'a presque jamais cessé d’étre en butte aux plus violentes persécutions. A Jérusalem, les apôtres sont emprisonnés, battus de verges ou mis à mort. Partout où ils portent leurs pas, les Juifs les poursuivent, les accusent devant les tribunaux, ou soulèvent le peuple contre eux. Néron rejette sur les chrétiens l’Inccndic (le, Rnnic , et les fait expirer dans des supplices aiïreux. Domitien , Trajan , Sévère, Docius, Vaiérien ,

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Aurélien . Dioclétien et ses collègues, publient des édits sanguinaires contre le christianisme. Les gouverneurs des provinces ajoutent à la cruauté des lois impériales. Dans toute l’étendue de l’empire, une populace superstitieuse et féroce demande à grands cris le sang des chrétiens. Leurs tourments font partie des spectacles et des jeux publics. L’histoire esclésiastique compte dix persécutions générales ordonnées par des édits ; mais lors même que les empereurs sembloient accorder quelque répit aux chrétiens , il s’élevoit des persécutions locales , autorisées en quelque sorte par les anciennes lois qui défendoient d’introduire de nouvelles religions.

Que dans les légendes apocryphes du moyen âge , on ait exagéré le nombre des martyrs, je le veux bien ; mais à s’en tenir aux monuments originaux , aux écrits contemporains d’un Tertullien , d’un saint Cyprien, d’un Lactance, d’un Eusèbe de Césarée, aux actes authentiques qui sont parvenus jusqu’à nous , aux témoignages mêmes des auteurs profanes, de Tacite, de Pline, de Dion, du jurisconsulte Ulpien , de l’empereur Marc-Aurèle : on ne peut calculer combien de milliers de victimes ont péri dans cette guerre de trois cents ans^üù les chrétiens ne montrèrent de courage que pour aller au devant de la mort ou pour la recevoir. Tel'etoiCle danger qni menaçoit continuellement les sectateurs de la nouvelle religion , que les païens , par une dérision barbare , les appeloient hommes de roue , hommes de bûcher , semaxii, sarmenlüii.

C’est donc un fait incontestable que la foi s’est étendue et affermie au milieu des persécutions , et que le sang des martyrs , comme dit Tertullien , est devenu une semence féconde : Semen est sanguis chrislianorum.

Concluons donc que le christianisme n’a dû ses premiers succès ni à la nature de sa doctrine , ni aux qualités personnelles de ceux qui l’enseignoient , ni aux dispositions et aux préjugés de ceux qui l’ont reçu , ni enfin à l’influence du gouvernement. Si, raisonnant dans l’hypothèse de la fausseté du christianisme, je cherche à m’expliquer le phénomène singulier de son établissement et de ses progrès avant le règne de Constantin, je ne découvre aucune proportion entre les moyens et la lin , entre la foiblesse des causes et la grandeur de l’ellét. Tout ce qui se passe , dans cette hypothèse, me paroît en contradiction avec les principes connus de l’ordre moral. Je ne conçois ni la conduite des premiers docteurs de l’Evangile, ni celle de leurs prosélytes, ni celle de leurs adversaires. Tous agissent constamment contre la pente de toutes les affections humaines ; et la conversion du monde devient pour moi une sorte de prodige plus in croyable que tous les prodiges de l’histoire évangélique.

Mais dans l’hypothèse de la vérité du christianisme , toutes les difllcultés s’aplanissent, toutes les invraisemblances disparoissent. Sans parler de l’action toute-puissante de celui qui phe à son gré les cœurs et les esprits , et dont la grâce fécondoit la parole de ses envoyés , le christianisme renfermoit en lui - même les causes et la raison sufllsante de ses conquêtes sur le judaïsme et l’idolâtrie. La conversion du monde seroit un prodige inexplicable , si elle n’avoit eu pour motifs les prodiges consignés dans les annales de l’Eglise.

a Ici se présentent trois choses incroyables , dit saint Augustin. 11 est incroyable que » le Christ soit ressuscité. 11 est incroyable que le monde ait pu le croire. Il est in- » croyable que ce soit un petit nombre d’hommes ignorants et de la lie du peuple, qui » aient persuadé ce fait, même aux savants. De ces trois choses incroyables, ceux qui <s disputent contre nous refusent de croire la première. Us voient la seconde de leurs e yeux , et ils ne peuvent dire comment elle s’est faite , à moins d’admettre la troisième.

B La résurrection du Christ est publiée , crue dans le monde entier. SI elle n’est pas . croyable, pourquoi tout l'univers le croit - il ? Si un grand nombre de savants et » d’hommes distingués s’étoient donnés pour témoins de ce prodige , il seroit moins » étonnant (juc le monde les en eût crus, et je ne vois pas pourquoi Ion refuseroit » aujourd’hui de les croire. Mais si , comme il est vrai , le monde a cru sur le témoi- » gnage d’un petit nombre d’hommes obscurs et Ignorants, comment se tromœ-t-il en- • corc des entêtés qui ne veulent pas croire ce qu’a cru le monde entier? Celui qui , » pour croire , demande de nouveaux prodiges, est lui-même un prodige monstrueux, » puisqu’il résiste seul à la foi de l’univers... Si l’on ne veut pas croire que les apôtres D eux-mêmes aient opéré des miracles en preuve de la résurrection du Christ , ce sera B ])our nous un assez grand’ miracle que toute la terre ait cru sans miracle. '>{p^ Cn il. hb. 5”-, c. 6. ) — Extrait de lu Dduiutislralion e'vangeligue , par il. Duvoisin, ehap. 8.

NOTE XXII. — christianisme. (Pag. 475.)

« Oui , Seigneur , disoit un ancien , si par impossible ma foi étoit une erreur, ce seroit TOUS qui m’auriez trompé , en permettant que le christianisme fût marqué à des caractères où je reconnois l’empreinte de votre main toute-puissante. Domine, si error est quem eredimus, à te decepli sumus; quoniam iis signis prœdita est religio, quæ nonnisi d te esse potuerunt. » ( Richard de Saint-Yictor. )

NOTE XXIII. — CHRISTIANISME. ( Pag. 481. )

La loi de Jésus-Christ n’oblige personne au célibat j ce n’est qu’un conseil évangélique qui n’oblige que celui qui s’y est engagé librement. Ôr en quoi le célibat ecclésiastique peut-il être nuisible au bien de la société? II la prive, sans doute , de quelques citoyens; mais ceux qu’il lui enlève pour les donnes, à Dieu , travaillent à lui former des citoyens vertueux , et à graver dans leurs esprits ces grdbds principes de dépendance et de soumission envers ceux que Dieu a posés sur leurs têtes. 11 ne leur ôte l’embarras d'une famille et des affaires civiles , que pour les occuper du soin de veiller plus attentivement au maintien de la religion , qui ne peut s’altérer qu’elle ne trouble le repos et l’harmonie de l’état. D’ailleurs, les bienfaits que le christianisme verse sur les sociétés, sont assez grands , assez multipliés , pour qu’on ne lui envie pas la vertu de continence qu’il impose à ses ministres. C’est comme si quelqu’un se plaignoit des libéralités de la nature , parce que , dans celte riche profusion de graines qu’elle produit , il y en a quelques-unes qui demeurent stériles.

NOTE XXIV. — CHRISTIANISME. (Pag. 481.)

Le luxe , il est vrai , fait la splendeur des états ; mais parce qu’il corrompt les mœurs, cet éclat qu’il répand sur eux ne peut être que passager, ou plutôt il est toüjours le funeste avant - coureur de leur chute. Ecoutez un grand maître qui , par son excellent ouvrage de l’Esprit des lois , a prouvé qu’il avoil pénétré d’un coup de génie toute la constitution des différents états ; et il vous dira qu’une âme corrompue par le luxe , a bien d’autres désirs que ceux de la gloire de sa patrie et de la sienne propre : il vous dira que bientôt elle devient ennemie des lois qui la gênent : il vous dira enûn que bannir le luxe des étals, c’est en bannir la corruption et les vices. Mais , direz-vous, la consommation des productions de la nature et de l’art n’est - elle donc pas nécessaire pour faire fleurir les états? Oui, sans doute ; mais votre erreur seroit extrême, si vous vous imaginiez qu’il n’y a que le luxe qui puisse faire cette consommation ; que dis-je, elle ne peut devenir entre ses mains que très-pernicieuse; car le luxe étant un abus des dons de la Providence, il les dispense toujours d’une manière qui tourne ou au préjudice de celui qui en use , en lui faisant tort , soit dans sa personne , soit dans ses biens, ou au préjudice de ceux que l’on est obligé de secourir et d’assister. Je vous renvoie au profond ouvrage des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, pour y apprendre quelle est l’influence fatale du luxe dans les états. Je ne vous citerai que ce trait de Juvénal qui nous dit que le luxe , en renversant l’empire romain, vengea l’univers dontplé des victoires qu’on avoit remportées sur lui :

Sœvior armvs

Luxuna incubuit , victumque ulciscitur orbem.

Or ce qui renverse les étals , comment peut-il leur être utile et contribuer à leur grandeur et à leur puissance ? Concluons donc que le luxe , ainsi que les autres vices, est le poison et la perte des états : et que s’il leur est utile quelquefois, ce n’est point par sa nature , mais par certaines circonstances aÆSHaijgs^t qui lui sont étrangères, ti.

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