‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 4)Chapitre 108 sur 155 · IV. Comment fonctionnait le gouvernement démocratique · texte numérisé non relu

IV. Comment fonctionnait le gouvernement démocratique

Les Athéniens entendaient par démocratie le gouvernement par tous, sans intermédiaire ni représentation d aucune sorte. C’était un régime dans lequel la collection entière des citoyens, ô êîi(xoç, traitait directement et souverainement toutes les affaires de la cité. Nous allons essayer d’indiquer les principaux rouages et les procédés ordinaires de ce système politique.

On croirait à première vue que ce gouvernement était le plus simple de tous et le moins compliqué. Il n’en est rien. Il exigeait de très-nombreux rouages et des règles fort minutieuses pour fonctionner régulièrement. Ce qui frappe d abord, à Athènes, c’est la multiplicité des magistrats. Si nous voulons énumérer les principaux, nous trouvons en premier lieu l’Archonte, le Roi, le Polémarque, les six Thesmothètes ; ces neuf personnages étaient appelés, par un abus de mots qui était devenu général, les neuf archontes, quoique ce titre n’appartînt proprement qu au premier d entre eux, à celui qui donnait son nom à l’année. Choisis par le sort, ils inauguraient leur entrée en charge par des actes religieux ; leur principale fonction était d’accomplir les grandes cérémonies de la îeligion de la cité ; ils montaient à l’Acropole processionnellement, couronnés de myrte, visitaient les sanctua res et avaient le droit de frapper de mort tout impie qui avait violé les secrets de la religion40. Il paraît que ces magistrats, qui dataient de la vieille époque sacerdotale, conservèrent encore un grand prestige au milieu de la démocratie. On ne leur laissait, a la vérité, aucun pouvoi" effectif, mais on continuait à les entourer d’honneurs et de vénération. Ils semblaient être encore les^ chefs de la cité. On voulait sentir leur présence dans tous les actes importants. C’étaient eux qui tiraient au sort les membres des commissions judiciaires; c’étaient eux qui les présidaient. Ils assistaient aux élections; ils

- Plat. Sol. 19. Plus tard, en 403, quand on essava de rétablir la constitution solouienne, on décréta aussi que l’aréopage aurait la garde des lois, Andocide, iuft lom^v, 84. Cela est confirmé par Philochore qui dit que l’Aréopage jugeait r.owûv TOijavoniwv [fragm. 17). 33 Aesehin. In Ctcsiph. 9; In Tint. 16. - 34 Aris,0t

ap. Plut. Themst. e. 10 ; U. Polit. V, 3, S. -35 rhilochor. Fr. 88; ef. Plut Pracc reipubl. ger. p. 805 ; Dm. In Demosth. 46, 93. - 3S philoch. Fr. 141 b - cf. Aristot.

“m'!1’ !’ V D:?llVM’ 77 ! P1Ut‘ Per‘cL 7‘ ~ 37 Diod‘ Xl< 77- ~ 38 Plut. Pend. 7. — Aristoph. Ecoles. 303, 380. — 40 p0ll. vm; 86.

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prononçaient les arrêts ; si le peuple révoquait un stratège, c’était par la bouche de l’archonte que la volonté { publique devait s’exprimer. Rien ne se faisait par eux, mais tout se faisait devant eux et pour ainsi dire sous leurs auspices. Avec leur robe blanche et leur couronne de myrte, ils représentaient la sainte puissance de l’Etat ; ils donnaient aux décrets du peuple, aux arrêts des tribunaux leur consécration. Il fallait leur présence pour conférer à un contrat ou à un testament la valeur d’un acte authentique et sacré M. — En second lieu, à côté des archontes, ni au-dessusni au-dessous d’eux, étaientles stratèges. Ce nom indique proprement des chefs de l’armée ; mais, comme l’armée se confondait avec le corps des citoyens, les stratèges étaient en même temps les chefs de la cité. Ils étaient au nombre de dix, parce que l’armée, comme la cité, se partageait en dix tribus. Ils faisaient les enrôlements. Ils jugeaient tous les délits relatifs au service militaire, ou du moins ils introduisaient les procès devant un tribunal. Ils avaient l’administration en même temps que le commandement, et leur autorité n était guère moins étendue dans la paix que dans la guerre.

Ils n’avaient pas d’attributions religieuses comme les archontes ; tout au plus accomplissaient-ils quelques cérémonies indispensables en temps de guerre, par exemple le sacrifice nécessaire au moment du départ d’une flotte ou d’une entrée en campagne ; en général, les stratèges, débarrassés du caractère sacerdotal qui s’attachait aux magistratures des vieux âges, étaient purement et com- ! plétement les chefs politiques de la cité. On ne saurait dire jusqu’où les textes de lois étendaient leurs attributions, mais on voit clairement dans les faits que c’étaient eux qui dirigeaient toutes les affaires. Ils étaient élus chaque année par le vote du peuple foeipoxovi'a), et, à la déférence des archontes, ils étaient indéfiniment rééligibles. — En troisième lieu, venaient des magistrats d’un 1 ordre inférieur; c’étaient les astynomes, qui avaient le soin de la police de la ville, les agoranomes, qui veillaient au bon ordre des marchés, les sitophylaques qui surveillaient la vente et l’approvisionnement du blé ; c’étaient, dansl’ordre judiciaire, les Quarante (oî x£<7<7apdy.ovxa)quiparcouraient le pays en jugeant les causes de peu d importance ; c’étaient les Onze qui étaient chargés de l'exécution des sentences des tribunaux. Dans l’ordre financier, nous trouvons les receveurs (dxoSéxxai), les contrôleurs (süOuvoi), les trésoriers (xagt'at). Dans l’ordre militaire, il y avait., même en temps de paix, deux hipparques, dix phylarques, dix taxiarques. Enfin chaque tribu et chaque dème avait encore son archonte (6 ilpyow xoti S-quou, ô xptxxuocpyo;) qui gérait les intérêts religieux et financiers de chaque circonscription. Nous ne parlons pas des prêtres (Ispomuot, ysoapoî, TzsptuTtapyot, TTuppopoi), ni des dix athlothètes qui préparaient pendant quatre ans les grands jeux des Panathénées, ni des théores que la cité envoyait aux sanctuaires de Délos et de Delphes, ni des TuAdyopai ni des hpopiigovs; qui allaient la représenter au conseil des Amphictyons ; chez tous ces personnages, le caractère de magistrat s unissait dans une certaine mesure à celui de prêtre.

On voit que dans ce gouvernement les fonctionnaires publics étaient fort nombreux. On peut encore remarquer qu’il n’existait entre eux aucun lien hiérarchique et qu ils

41 Poil. VIII 87-88. — 45 Poil, vlll, 87 ; Harpocr. s. v. xupai èxx«i<nai; Hesych. s. u. — 43 Poil! VIII, 155 ; IX, 40 ; Suidas, OsV.s;. — 44 il n’avait compris que400 mem-

étaient absolument indépendants les uns des autres. Leur oTand nombre et cette indépendance même faisaient leur faiblesse. Chacun d’eux était directement subordonné au peuple qui l’avait nommé, à qui il devait rendre des comptes, et qui pouvait le révoquer. Il y avait même â Athènes une institution singulière ; dans la première assemblée de chaque prytanie, c’est-à-dire tous les trentecinq jours, on examinait si chaque magistrat remplissait bien les devoirs de sa charge et l’on votait sur son maintien ou sa destitution 42. Cela suffit à nous donner 1 idée de l’extrême subordination où le magistrat se trouvait a l’égard du peuple. Ni l’archonte ni le stratège ne ressemblaient au consul de Rome qui était supérieur à toute autre puissance tant qu’il était en charge, et qui était un maître pour la cité. Le magistrat athénien n’avait aucune autorité propre ; toujours sous la menace d’une révocation, il n’était que l’exécuteur des volontés du peuple. Au lieu d’être le chef de la cité, il en était le serviteur et le ministre.

A côté de ces nombreux magistrats était le sénat des Cinq cents (•?) flovAvj). Chacune des dix tribus y é' ai t repiésentée par cinquante membres, et chacune d’elles à tour de rôle y avait la prééminence pendant la dixième partie de l’année. Cette prééminence s’appelait TrpuxavEtct. Les cinquante sénateurs de la tribu qui exerçait la prytanie (tq; 7ro'.>xav£UQ'jGY]ç cuXy)ç) formaient une sorte de commission permanente qui ne quittait pas le prytanée, centre religieux de la cité. Leur principale obligation était d’accomplir chaque jour le repas sacré auquel on croyait que le salut public était attaché 43 . C’est dans la nécessité d’accomplir ce rite de la religion de 1 État qu il faut peutêtre chercher l’origine du sénat des Cinq cents ’+, aussi conserva-t-il toujours la marque distinctive d’un corps religieux ; il siégeait autour d’un autel et ses membres portaient la couronne sacrée 43. 11 est vraisemblable qu’il était aussi ancien que le culte du prytanée, c’est-a dire que la cité athénienne ; mais peut-être n’eut-il durant plusieurs siècles que des fonctions religieuses ; l’aréopage avait alors en mains, ainsi que nous l’avons vu, la justice et l’administration. Son importance paraît dater de Solon, d’où vient que les générations postérieures attribuèrent à Solon de l’avoir institué ; elle grandit après la réforme de Clisthènes, et surtout après celle d’Éphialte. Les Cinq cents héritèrent alors de quelques-unes des fonctions de l’aréopage et devinrent le seul conseil délibérant do la cité.

Le sénat d’Athènes [coulé] ne ressemblait en rien, pas même par le nom, au sénat de Sparte [gerousia] ou a celui de Rome [senatus1.I1 n’était pas une réunion de vieillards nommés à vie. On y pouvait entrer dès l’âge de trente ans, et il était renouvelé chaque année. Nulle condition de naissance, de richesse ou de talent n était exigee. L expérience des affaires ne semblait pas même nécessaire pour en faire partie. Comme il n’avait eu, à l’origine, d’autre mission que de représenter l’union religieuse des tribus, tous les membres des tribus pouvaient y entrer indistinctement. Les sénateurs étaient désignés par la voix du sort. La SoxqWa n’écartait que ceux dont la probité ou les mœurs étaient suspectes. Pour que les hommes sans fortune pussent en faire partie, on établit, probablement

Créa tant qu’il n’avait été que la réunion des prytancs des quatre fW.

— 43 Andoc. De myst. 45 ; Lyc. In Leocrat. 122.

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au temps de Périclès, une indemnité journalière d une drachme. Ce sénat était donc une réunion d’un caractère aussi démocratique que l’assemblée du peuple. Il était cette assemblée en raccourci. Comme il se renouvelait chaque année, il ne pouvait avoir ni intérêts ni traditions qui en fissent un corps distinct de la masse des citoyens. 11 ne différait d’elle qu’en unpoint, c’est qu’étant moins nombreux et par cela même plus calme, on pouvait lui demander un travail plus continu et plus attentif. C’était une partie du peuple appelée à tour de rôle à remplir un devoir qu’on ne pouvait pas imposer au peuple tout entier, celui de consacrer toutes ses journées aux affaires publiques pendant un an ; car il se réunissait tous les jours, excepté aux grandes fêtes. Son rôle dans l’État n’était pas non plus celui d’une autorité distincte du peuple. Il n’avait, comme son nom même l’indique, qu’à délibérer, qu’à réfléchir, qu’à éclaircir les questions, qu’à donner des avis (irpoêouXeup.aTa). Les propositions de lois étaient examinées par lui avant d’être présentées à l’Assemblée. 11 recevait avant le peuple les ambassadeurs étrangers. Avant le peuple, il vérifiait les comptes des magistrats. Il faisait en toutes choses le travail préparatoire. Il avait en tout le premier examen, mais il n’avait pas la décision. On pourrait le comparer à un conseil d’État chargé uniquement d’éclairer le souverain46.

Le vrai et unique souverain était le peuple. Il se réunissait quatre fois par prytanie et plus souvent s’il était convoqué par les prytanes ou les stratèges. Toutes les affaires lui étaient soumises. Il faisait les lois, votait les impôts, décidait la guerre ou la paix, fixait le texte des traités. Il nommait les ambassadeurs et recevait ceux de l’étranger ; il n’y avait pas d’affaires si secrètes qui ne dussent être soumises au peuple entier ; même la politique extérieure, sauf des exceptions rares, était traitée au grand jour et devant la foule. Le peuple élisait ses chefs comme un souverain choisit ses ministres ; il leur demandait compte de leur gestion ; il décernait les récompenses et les honneurs publics. S’érigeant souvent en tribunal, il prononçait les peines de mort ou d’exil. Toute autorité émanait de lui et était responsable envers lui. Nulle liberté et nul droit individuel ne tenait contre ses décisions ; il pouvait condamner un citoyen au bannissement par une sentence d’ostracisme, sans alléguer même contre lui le moindre grief. En toutes choses, le peuple décidait arbitrairement et sans avoir d’autre loi que l’intérêt public.

Cette assemblée, démocratique par sa composition, puisque les hommes recevaient le prix de leur journée pour pouvoir y assister, était démocratique aussi par sa manière de voter et par sa physionomie extérieure. Les hommes n’y étaient pas rangés dans des cadres, comme dans les comices romains. Il n’y avait rien qui ressemblât à des rangs, rien qui rappelât une distinction. Tous étaient mêlés ; le plus pauvre pouvait coudoyer le plus riche. Athènes ne connaissait non plus aucune de ces combinaisons par lesquelles Rome savait annuler la puissance du nombre. On ne votait ni par classes ni par tribus (sauf des cas exceptionnels); chacun levait la main ou jetait un caillou dans une urne, et tous les suffrages étaient également comptés. Dans ces assemblées la discussion était libre. Tout citoyen, pourvu qu’il eût trente ans et qu’il ne fût pas frappé de 1’àTtp.fa, c’est-à-dire de la perte ou de la

V6 Xenoph. De rcp. Ath * 3, 2 ; Plut. Sol. 19 ; Dem. Tri Andvoti S-12 j Andoc. De veditu , 19 ; Aristoph. Thesm. v* 78. — 47 Aesch. In Timarch * 23 ; In Ctesiph, 4 }

! suspension des droits politiques, pouvait monter à la tribune et soutenir son opinion. Un héraut appelait l’un après l’autre et par rang d’âge ceux qui voulaient prendre la parole. Les Athéniens, comme dit Thucydide, ne croyaient pas que la parole nuisît à l’action. Ils voulaient être éclairés; ils tenaient en général à ce que les deux côtés de chaque question leur fussent clairement présentés. Nul n’avait le droit de voter s’il n’avait assisté à la discussion tout entière et écouté tous les orateurs. L’assemblée, commencée dès le matin, durait quelquefois jusqu’au soir. Du reste, ces réunions n’avaient pas le caractère de turbulence que nous prêtons volontiers au peuple athénien. Le peuple était assis sur des bancs de pierre, soit au Pnyx, soit au théâtre de Bacchus. Aristophane dans ses Chevaliers le représente immobile, écoutant en silence, bouche béante. Ce devait être la physionomie ordinaire de ces assemblées qui se tenaient dans des enceintes consacrées, qui commençaient toujours par la récitation d’une prière 47, où l’on traitait plus souvent de sujets d’un intérêt religieux, Tispi -.epwv xA ôœimv, que de questions politiques, qui duraient fort longtemps, et où il est certain qu’on ne venait pas par plaisir ou par désœuvrement, mais par devoir, par contrainte et pour éviter la marque de la corde rouge ; encore savons-nous par Thucydide qu’on ne réussissait guère àréunir plus de 5000 citoyens. Il ne faut pas non plus nous représenter ici une populace absolument pauvre et grossière. Parmi ces hommes, il y en avait fort peu qui ne fussent au moins propriétaires d’un petit champ; il y en avait même fort peu qui n’eussent un esclave dans leur maison. Tous avaient été soldats, avaient fait campagne et avaient acquis en combattant pour la cité le droit de discuter ses intérêts. Tous ou presque tous siégeaient à tour de rôle dans les tribunaux, puisque, sur 15u00 citQyens environ, 6( 00 étaient tirés au sort chaque année pour former le corps des héliastes. Il n’y avait presque pas un homme qui dans sa vie n’eût été ou ne dût être une fois sénateur, pas un qui n’eût rempli ou n’espérât remplir une des nombreuses magistratures. On était ainsi habitué et exercé à tous les devoirs du citoyen. D’ailleurs on acquérait nécessairement quelque expérience politique à assister si souvent à tant de discussions et à écouter forcément sur toutes choses le pour et le contre. La politique n’était pas pour l’homme d’Athènes une distraction exceptionnelle. Elle était une occupation régulière, fréquente, obligatoire, dont nos sociétés modernes, même les plus démocratiques, ne peuvent donner qu’une idée très- affaiblie.

D’ailleurs le peuple, en sage souverain, savait s’assujettir à des règles invariables qui étaient comme autant de précautions qu'il prenait contre ses propres caprices et ses erreurs. Il ne discutait que sur les questions qui lui étaient présentées par le président des prytanes, plus tard par le président des proèdres (ô èitiazizr^ Toi v TtfosSpwv 48). Il ne délibérait que sur ce qui avait été mûrement examiné par le sénat. Il semble même qu’il n’eût pas, du moins à l’origine et dans les temps calmes, ce que nous appelons en langage moderne Finit ative, et qu’il dût se borner à ratifier ou à rejeter les décrets que le sénat avait préparés. A l’époque de Périclès, on prenait encore quelques précautions pour que le peuple ne se

Diu. lu Avis tntj. t-i ; Dem. In Arislocr. 97 ; Aristoph. Achar/i. 40-14; Thesm. 29S-3S0. — 48 Poil. VIII, 97.

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mît pas au-dessus des lois. Ou institua alors des magistrats qui étaient spécialement chargés de défendre les lois contre les caprices de l’assemblée; ils avaient le titre de gardiens des lois, vojAoaûXocxEç. Au nombre de sept, ils siégeaient devant l’assemblée, au-dessus d’elle, et la surveillaient. S’ils la voyaient prête à violer une loi, ils levaient aussitôt la séance, et le peuple se séparait sans avoir le droit d’aller aux suffrages49. L’autorité des orateurs était considérable; ils étaient les vrais conducteurs du peuple (SYiuaY^Yot) ; mais des lois sévères écartaient de la tribune ceux dont on pouvait suspecter la probité, et il y avait une ooxtaxaîx pour les orateurs comme pour les archontes et les stratèges 50. Tout orateur qui émettait une proposition contraire aux lois existantes, pouvait être poursuivi devant les tribunaux. En vain obtenait-il l’approbation du sénat et du peuple ; en vain réussissait-il à faire accepter sa proposition et à la transformer en loi après un vote solennel; il en demeurait responsable ; un ennemi, un adversaire, le premier citoyen venu pouvait dans le délai d’une année le traduire en justice, et il semble que le tribunal ne pouvait pas s’empêcher de le condamner à une amende pour ce seul fait que sa proposition, si utile et si juste qu’elle pût être, avait été contraire aux lois existantes. C’est ce genre d’accusation que l’on appelait ypx-f/i 7iapavôumv81. Le peuple lui-même était mis en garde contre la tentation d’innover dans les lois. L’initiative en cette matière appartenait exclusivement aux thesmothètes. S’ils croyaient utile d’abroger ou de modifier une loi, ils en faisaient la proposition non pas au peuple, mais au sénat. Après examen et en cas d’approbation, le sénat convoquait l’assemblée et lui faisait part du projet des thesmothètes. Mais le peuple n’avait pas tout de suite le droit de se prononcer ; il se contentait de nommer une commission chargée de débattre les avantages et les inconvénients de l’ancienne loi et de mettre en balance ceux de l’innovation qu’on proposait. Après ce nouvel examen et au cas seulement où la commission des mille nomothètes s’était prononcée pour la loi nouvelle, le peuple était convoqué et votait définitivement 52.

Il est bien vrai que toutes ces règles n’empêchèrent pas toujours les fautes ; 'elles firent du moins que les fautes et les erreurs ne furent pas plus fréquentes qu’elles ne le sont dans toute autre espèce de gouvernement. On trouverait difficilement une constitution plus remplie de règlements minutieux, plus prudente, plus savamment combinée et en même temps plus harmonieuse dans toutes ses parties que la constitution athénienne, cette œuvre lentement élaborée par une série de générations. 11 serait téméraire de la juger d’après quelques plaisanteries d’un poète comique ou quelques phrases vagues d’un mécontent. On peut regarder comme certain que cette constitution inspira un sincère et durable attachement aux hommes

19 Poli. VIII, 94; I’hiloch. Fr. 141. Il faut toutefois ajouter que cette institution des vojiosiAan; parait avoir eu peu de valeur dans la pratique. — Su Aeschin. In Timocr. 27-29 ; Din. In Dem. 71. — =1 Dcm. In Leptin. 94, 144 ; I», Timocrat. 3 ; De corona, 102, 103 ; In Mid. 182. — 52 Dem. In Lept. 64, 67, 93 ; In Timocr. 17-21, 34, 33 ; Aeschin. In Ctesiph. Poil. VIII, 101. — 53 Aristot. Polit. VIII, 4; Thuc. IV, 46 ; VIII, 21 ; Polyb. VII, 10; XV, 21 ; XIII, 6. — 54 Dem. In Timocr. 149; ce passage ne contient pas, comme on l a cru longtemps, la formule authentique du serment des héliastcs (VoyJ. A. Westermann, Commentatio de jurisjurandi Ath. formula, 18^9) ; il n’est pourtant pas dépourvu de toute valeur historique. — 35 au temps de Thrasvbule on compta que, sur 20,000 citoyens, il n’y en avait que 5,000 qui ne fussent pas propriétaires. Dion. Halic. Lysias, c. 32. — Bibliographie. Sigonius, De republ. Atheniensium, 1564 ; Samuel Petit , Leges Atticae, 1635, ouvrage confus et sans nulle critique ; Tclfy, Corpus juris Attici, 1S68; Corsini, Fasli

qu’elle gouvernait. Nous nous tromperions beaucoup si nous pensions qu’elle ne fut chère qu’à des démagogues et à des esprits violents. Des hommes comme Aristide, (limon, Nicias, Phocion, la respectaient. Ce qu’on appelait le parti aristocratique, qu’il ne faut pas confondre avec les factions des Quatre cents et des Trente, ne faisait pas une opposition systématique à cette constitution et visait seulement à ce qu’elle fonctionnât avec régularité et avec calme. Aussi Athènes présente-t-elle un spectacle unique au milieu des cités grecques. Partout ailleurs la démocratie ne fut qu’une horrible lutte entre les riches et les pauvres, entre les riches qui voulaient conserver leurs biens et les pauvres qui prétendirent partout se servir de leurs droits politiques pour s’emparer de la richesse, abolir les dettes ou partager les terres. Les spoliations, les confiscations, les guerres civiles et les massacres remplirent l’existence de toutes les villes grecques53. Athènes presque seule en Grèce fut à peu près exempte de ces maux. La démocratie n’y connut pas la violence grossière qu’elle avait ailleurs ; on ne trouve dans son histoire ni abolition de dettes, ni partage de terres. On croit que les héliastes dans la formule de serment qu’ils prêtaient au commencement de chaque année, juraient à la fois de maintenir la démocratie et de ne tolérer ni partage de terres, ni abolition de dettes84. Les règles minutieuses imposées par la constitution, l’esprit des Athéniens, la douceur relative de leurs mœurs, la richesse même de la ville, le très-petit nombre de prolétaires comparé à celui des propriétaires 88 fonciers, toutes ces raisons firent que ce serment fut toujours tenu. Fustel de Coulanges.

ATTICISTAE (’Axxtx taxai ou ’AxxixiÇovxeç). — Oïl sait que les anciens entendaient par Atticisme un ensemble de qualités discrètes et délicates qui n’avaient jamais été réunies qu’à Athènes, et pendant l’époque qui s’étend des guerres médiques jusqu’à Alexandre L L’admiration pour les chefs-d’œuvre qui furent alors produits, fut si vive qu’on essaya de transporter l’atticisme dans d’autres pays. Rome aussi eut ses Attiques, à qui déplaisaient l’ampleur et l’abondance de Cicéron, et qui voulaient ramener l’éloquence à des formes plus simples. Cette école, contre laquelle Cicéron lutta énergiquement, avait pour chef ses amis, l’orateur-poëte Calvus, et Brutus, le meurtrier de César. Elle ne fut pas sans influence sur le caractère que prit l’éloquence au temps de l’empire 2. En Grèce, des grammairiens eurent de bonne heure l’idée de recueillir les termes et les formes de mots particulières qu’avaient employés les grands écrivains de l’époque attique, et d’en former des dictionnaires (awoiqtoqixi àxxtx Civ Xé^ecov), que consultaient les gens qui se piquaient de bien écrire. Quelques-unes de ces élucubrations nous sont parvenues plus ou moins altérées ou abrégées. Elles ont été composées par des écrivains qui vivaient du temps

Attici, 1744-1756 ; Boeckli, Économie politique des Athéniens, 1817; Schoemann, De comitiis Atheniensium, 1829 ; K. Fr. Hermann, Lehrbuch der griechischen Antiquitâten, 1852 ; Meier, De Solone, 1839 ; Dietrich, De Clisthene, 1840 ; Grote, A history of Greece, 1846-1851 ; Ern. Curtius, Griechische Geschichte, 1857-1861 ; Henriot, Les dèmes de l'Attique, 1853 ; Beulé, L'Acropole d’Athènes, 1854; Filou, La démocratie athénienne, 1854 ; G.-Fr. Schoemann , Opuscula academica, 1856 ; lil. Griechisché Alterthümer, 1855-1859 ; Egger, Mémoires d’histoire ancienne et de philosophie; des honneurs publics chez les Athéniens, 1863 ; Fustel de Coulanges, La cité antique, 1864 ; G. Perrot, Essais sur le droit public d’Athènes,

ATTICISTAE. l Voyez, à propos de l’atticisme, le travail de M. Girard sur Lysias, dans ses Éludes sur l’éloquence attique, Paris, 1873. — 2 Cic. Brut. 82, 84, T use. Il, 1 ; Quintil., XII, 10.

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