‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 4)Chapitre 45 sur 155 · I. Origine de l’alphabet. — Pour arriver au but que · texte numérisé non relu

I. Origine de l’alphabet. — Pour arriver au but que

poursuit l’art de l'écriture, deux principes peuvent être appliqués séparément ou ensemble : 1° Yidéographisme ou la peinture des idées; 2° le phonétisme ou la peinture des sons. Par une marche logique et conforme à la nature des choses, le premier système a partout précédé l’autre. De plus, si nous remontons à l’origine de toutes les écritures, à l’état de pur idéographisme par lequel elles ont commencé, aux figures les plus anciennes de leurs caractères, nous voyons constamment à leurs débuts Y hiéroglyphisme , c’est-à-dire l’imitation plus ou moins habile, par un procédé de dessin plus ou moins rudimentaire, d’objets matériels empruntés à la nature ou aux œuvres de l’industrie humaine.

Dès que les hommes ont vécu en société, ils ont éprouvé l’impérieux besoin de fixer par quelque procédé matériel leurs idées et leurs souvenirs. En même temps ils étaient conduits, par un instinct naturel que nous voyons se développer de très-bonne heure et d’une manière tout à fait spontanée chez l’enfant, à essayer d’imiter par le dessin les objets, animés ou inanimés, qui frappaient leur vue. Combiner ce besoin et cet instinct, employer, au lieu de moyens mnémoniques résultant d’une convention tout à fait arbitraire, la représentation plus ou moins grossière des objets matériels au moyen desquels on voulait conserver tel ou tel souvenir, éveiller telle ou telle idée, était une tendance non moins naturelle que celle de la simple imitation sans but déterminé. C’est d’elle que naquit l’hiéroglyphisme.

Mais, à cet état rudimentaire, l’hiéroglyphisme ne constitue pas encore une véritable écriture. Pour l’élever à cette qualité, il fallait un notable progrès de civilisation, amenant un développement à la fois dans les idées et dans les besoins de relations sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce progrès de civilisation qui pouvait donner naissance à l’écriture; ils y ont été iniLiés par d’autres peuples qui les avaient précédés dans cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l’écriture toute formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi, lorsqu’on remonte aux origines, toutes les écritures connues se ramènent-elles à un très-petit nombre de systèmes, tous hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d’une manière absolument indépendante les unes des autres. Ce sont : l°'les hiéroglyphes égyptiens; 2° l’écriture chinoise; 3° l’écriture cunéiforme anarienne ; 4° les hiéroglyphes mexicains ; 5“ l’écriture calculiforme ou katonns des Mayas du Yucatan. Ces cinq systèmes, tout en restant essentiellement idéographiques, sont tous parvenus au phonétisme. Mais, en admettant ce nouveau principe, ils ne l’ont pas poussé jusqu’au même degré de développement.

L’hiéroglyphisme, nous l’avons déjà dit, a commencé par une méthode exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie idéographiques ont conservé jusqu’au terme de leur existence les vestiges de cet. état, car on y trouve un certain nombre de signes qui sont de simples images et n’ont pas d’autre signification que celle de l’objet qu’ils représentent. Ce sont ceux que les égyptologues, depuis Champollion, ont pris l’habitude de désigner par le nom de caractères figuratifs.

Mais la méthode purement figurative ne permettait d’ex-

3 Pollux, Onom. IV, 25 : e'jeeU; utv ùr.ô^y.p-a, ©pâx'.ov Si tô Eupy]|xa, tèjv Si

i$£av xoOépvoiç tantivoït; eotxev. — 4 X, 30, 6.

ALPHABETUM. l Juven. Satir X, y. 209 ; Tertull. Adv. haeret. 50.

A LP

ALP

primer qu’un très-petit nombre d’idées, d’un ordre exclusivement matériel. Toute idée abstraite ne pouvait, par sa nature meme, être peinte au moyen d’une figure directe; car quelle eût été cette figure? En môme temps, certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé pour leur expression directement figurative des images trop développées et trop compliquées pour trouver place dans l’écriture. L’un et l’autre cas nécessitèrent l'emploi du symbole ou du trope graphique.

La présence du symbole dans l’écriture hiéroglyphique doit remonter à la première origine et avoir été presque contemporaine de l’emploi des signes purement figuratifs. En effet, l’adoption de l’écriture, le besoin d’exprimer la pensée d’une manière fixe et régulière, suppose nécessairement un développement de civilisation et d’idées trop considérable pour qu’on ait pu s’y contenter longtemps de la pure et simple représentation d’objets matériels pris dans leur sens direct.

Les symboles graphiques sont simples ou complexes.

Ces derniers consistent dans la réunion de plusieurs images dont le rapprochement et la combinaison expriment une idée qu’un symbole simple n’aurait pas suffi à rendre.

Mais l’écriture purement idéographique avait beau appeler à son aide toutes les ressources que nous venons d’énumérer, elle n'en restait pas moins un moyen déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des idées et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d’une manière fâcheuse. Avec l’emploi exclusif de l’idéographisme on ne pouvait qu’accoler des images ou des symboles les uns à côté des autres, mais non construire une phrase et l’écrire de manière que l’erreur sur sa marche fût impossible. Il n’y avait aucun moyen de distinguer les différentes parties du discours ni les ternies de la phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des cas et des nombres dans les noms. Sans doute, quelques règles de position respective entre les caractères idéographiques pouvaien t j usqu'à un certain point, dans la langue écrite, remplacer tant bien que mal les flexions de la langue parlée, et le chinois a conservé jusqu’à nos jours des vestiges de cet état des choses2; mais la ressource était bien imparfaite et ne pouvait fournir qu’un faible secours.

En outre, le progrès des idées et des notions à exprimer par l’écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force d’étendue et de complication, si un nouvel élément ne s’y introduisait pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque idée, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux inconvénients, on fut conduit par une pente naturelle à joindre la peinture des sons à la peinture des idées, à passer de lïdéographisme au phonétisme. De leur essence même, les écritures purement idéographiques des époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils avaient une existence et une signification propres, en dehors de toute prononciation ; rien en eux ne figurait cette prononciation, et la langue écrite était par le fait assez

Stanislas Julien, Discussions grammaticales sur certaines règles de position en chinois , jouent le même râle que les inflexions dans les autres

distincte de la langue parlée, pour qu’on pût très-bien entendre l'une sans connaître l’autre, et vice versa.

Mais l’homme n’a jamais écrit que pour être lu; par conséquent tout texte graphique, quelque indépendant qu’il ait pu être par son essence de la langue parlée, a nécessairement été prononcé. Les signes des écritures idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots; mais celui qui les lisait traduisait forcément chacun d’eux par le mot affecté dans l’idiome oral à l’expression de la même idée. De là vint, par une pente inévitable, une habitude et une convention constante d’après laquelle tout idéogramme éveilla dans l’esprit de celui qui le voyait tracé, en même temps qu’une idée, le mot de cette idée, par conséquent une prononciation.

C’est ainsi que naquit la première conception du phonétisme, et c’est dans cette convention, qui avait fini par faire affecter à chaque signe figuratif ou symbolique, dans son rôle d’idéogramme, une prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva les éléments de ses débuts.

Le premier pas, le premier essai du phonétisme dut nécessairement être ce que nous appelons le rébus, c’est-àdire l’emploi des images primitivement idéographiques pour représenter la prononciation attachée à leur sens figuratif ou tropique, sans plus tenir aucun compte de ce sens, de manière à peindre isolément des mots homophones dans la langue parlée, mais doués d’une signification tout autre, ou à figurer par leur groupement d’autres mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel signe et en partie de celle de tel autre. C’est à ce premierpas du phonétisme, encore tout rudimentaire, que l’écriture s’est arrêtée chez les Aztèques du Mexique.

Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l’emploi du rébus devait nécessairement amener du premier coup la découverte de l’écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son emploi figuratif ou tiopique, répondait a un mot monosyllabique de la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante ; par conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe isolée. L’état de rébus et l’état d’expression syllabique dans l’écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c’est à cet état de développement du phonétisme que le système graphique du Céleste-Empire s est immobilisé, sans faire un pas de plus en avant, depuis plus de quarante siècles qu’il a franchi de cette manière le premier degré de la peinture des sons.

Mais cette identité de l’état de rébus et de l’état de syllabisme, qui confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de l’élément phonétique dans les écritures originairement idéographiques et hiéroglyphique* n’était possible qu’avec une langue de constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les Égyptiens et chez les inventeurs de 1 écriture cunéiforme anarienne, que nous regardons, a 1 exemple de M. Oppert, comme avant appartenu à la race touranienne ou tartaro-fmnoise, l’idiome parlé, que l’écriture devait peindre, était polysyllabique Le système du rébus ne donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots en leurs syllabes constitutives et de représenter chacune de ces syllabes séparément, par un signe fixe et invariable. Il fallait un pas de plus pour s’élever du rébus au syllabisme.

Palis, 1841 ; Id. Si/ntnxe nouvelle de la langue chinoise, fondée sur les règlcsde position. Paris, 18G9. y

A LP

ALP

Ce pas fut fait également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de l’écriture cunéiforme ; mais les habitants de la vallée du Nil surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu’à l’analyse de la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du bassin de 1 Euphrate et du Tigre s’arrêtèrent au syllabisme et laissèrent leur écriture s’immobiliser dans cette méthode imparfaite de l’expression des sons.

Chez les uns comme chez les autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme, qui servit de base à l’établissement des valeurs syllabiques. Elles en furent tirées par une méthode fixe et régulière, que nous désignerons sous le nom d ’acrologique.

Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la prononciation complète, aussi bien polysyllabique que monosyllabique, correspondant dans ia langue parlée à son sens figuratif ou tropique. Voulant parvenir à la représentation distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et par conséquent toujours reconnaissables, on choisit un certain nombre de ces caractères, primitivement idéographiques, mais susceptibles d’un emploi exclusivement phonétique, par une convention qui dut s’établir graduellement plutôt qu’être le résultat du travail systématique d’un ou de plusieurs savants. Lorsqu’il arriva que leur prononciation complète formait un monosyllabe, ce qui se présenta pour quelques-uns, leur valeur dans la méthode du syllabisme resta exactement la même que dans celle du rébus. Mais, pour la plupart, la prononciation de leur sens figuratif ou symbolique constituait un polysyllabe. Ils devinrent l’image de la syllabe initiale de cette prononciation. C’est ce système, qu’à l’exemple des anciens, nous appelons acrologisme.

Ou voit combien fut lente à naître la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à l’articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous semble aujourd’hui toute simple, car nous y sommes habitués dès notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu’à un développement déjà très-avancé de l’analyse philosophique du langage. Aussi, parmi les différents systèmes d’écriture à la première origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons jugés véritablement primitifs et qui se sont développés d’une manière tout à fait indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul est-il parvenu jusqu’à la décomposition de la syllabe, à la distinction de l’articulation et de la voix, à l’abstraction de la consonne et à l’affectation d’un signe spécial à l’expression, indépendante de toute voyelle, de l’articulation ou consonne, qui demeure muette tant qu’un son vocal ne vient pas y servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes égyptiens. Les trois autres s’arrêtèrent en route sans atteindre jusqu’au même raffinement d’analyse et au même progrès, et s’immobilisèrent, ou, pour mieux dire encore, se cristallisèrent à l’un ou à l’autre des premiers états de développement et de constitution du phonétisme. Les hiéroglyphes mexicains ne dépassèrent pas l’emploi de la méthode du rébus ; l’écriture chinoise, par suite de l’organisme particulier de la langue qu’elle servait à tracer, en adoptant la méthode du rébus, se trouva parvenue du premier coup au syllabisme, qui, pour les autres écritures représente un progrès de plus ; elle s’y arrêta, et depuis le moment où elle eut atteint ce point jusqu’à nos jours, elle est demeurée im¬

muable. Pour le cunéiforme anarien, comme pour les hiéroglyphes égyptiens, la langue des inventeurs étant polysyllabique, le syllabisme constitua un état de développement distinct du système des rébus purs et simples, et manifestement postérieur. Le cunéiforme, après être parvenu jusqu’à cet état, n’en sortit point, et seuls, parmi les peuples à la civilisation primitive, les Égyptiens, consommant un dernier et décisif progrès dans l’art d’écrire, eurent de véritables lettres.

C’était, un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un caractère essentiellement vague, qui devait, comme l’a judicieusement remarqué M. Lepsius, abstraire le premier la consonne de la syllabe, et donner une notation distincte à l’articulation et à la voyelle. Le génie même d’un idiome ainsi organisé conduisait naturellement à ce progrès capital dans l’analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait à devenir graduellement indifférente dans la lecture des signes originairement syllabiques; à force d’altérer les voyelles dans la prononciation des mêmes syllabes, écrites par tel ou tel signe simple, la consonne seule restait à la fin fixe, ce qui amenait le caractère adopté dans un usage purement phonétique à devenir alphabétique, de syllabique qu’il avait été d’abord; ainsi, un certain nombre de signes qui avaient commencé par représenter des syllabes distinctes, dont l’articulation initiale était la même, mais suivie de voyelles différentes, ayant fini par ne plus peindre que cette articulation du début, devenaient des lettres proprement dites exactement homophones.

Telle est la marche que le raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme à Y alphabétisme , pour le progrès d’analyse qui permit de discerner et de noter séparément l’articulation ou consonne qui, dans chaque série de syllabes, reste la même, quel que soit le son vocal qui lui sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce qu’indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable que le premier peuple qui posséda des lettres proprement dites au lieu de signes syllabiques, fut les Égyptiens. Or, dans la langue égyptienne, les voyelles étaient essentiellement vagues.

Ce qui prouve, du reste, que ce fut 1a. nature vague des sons vocaux dans certains idiomes qui conduisit à la décomposition de la syllabe et à la substitution de lettres alphabétiques aux caractères syllabiques de l’âge précédent, est ce fait qu’en Égypte et chez les peuples sémitiques, qui, les premiers après les Égyptiens, .employèrent le système de l’alphabétisme, encore perfectionné comme nous le verrons tout à l’heure, le premier résultat de la substitution des lettres proprement dites aux signes de syllabes, fut la suppression de toute notation des voyelles intérieures des mots, celles de toutes qui étaient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables, celles qui, en réalité, ne jouaient qu’un rôle complémentaire dans les syllabes dont la partie essentielle était l’articulation initiale. On n’écrivit plus que la charpente stable et fixe des consonnes, sans tenir compte des changements des voyelles, comme si chaque signe de consonne avait été considéré comme ayant inhérent à lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la représentation des voyelles, mais on ne s’en servit que dans l’expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont une intensité et une fixité toutes particulières, qui ne sont pas complémentaires, mais constituent à elles seules une syllabe, qui, par con-

ALP

ALP

séquent, sont moins des voyelles proprement dites que des aspirations légères auxquelles un son vocal est inhérent. Ce fut seulement lorsque l’alphabet phénicien fut adopté par des nations de race aryenne, et appliqué à l’expression d’idiomes où les voyelles avaient un rôle radical, fixe et essentiel, que l’on choisit un certain nombre de ces signes des aspirations légères ou initiales, pour en faire la représentation des sons vocaux de l’intérieur des mots.

Les hiéroglyphes égyptiens ont conservé jusqu’au. dernier jour de leur emploi les vestiges de tous les états qu’ils avaient traversés, depuis l’idéographisme exclusif de leur origine, jusqu’à l’admission de l’alphabétisme dans leur partie phonétique. Mais aussi haut que nous fassent remonter les monuments de la vallée du Nil, dès le temps de la me dynastie, c’est-à-dire plus de quarante siècles avant l’ère chrétienne, les inscriptions nous font voir ce dernier progrès accompli déjà. Les signes de syllabes ne sont plus qu’en minorité parmi les phonétiques, dont la plupart sont déjà de véritables lettres, qui peignent les articulations indépendamment de toutes les variations du son vocal qui vient s’y joindre. Que l’on juge par là de la haute antiquilé à laquelle il faut reporter les différents états antérieurs à l’apparition de l’alphabétisme, les degrés successifs de progrès et de développement qui avaient conduit l’écriture jusqu’à ce point !

Les lettres alphabétiques de l’écriture égyptienne sont des figures hiéroglyphiques, au tracé plus ou moins altéré dans les tachygraphies successives de l’ hiératique et du démotique, dont la valeur alphabétique a été établie en vertu du même système acrologique , que nous avons vu servir de base à l’établissement des valeurs des signes de syllabes. Chacune de ces figures représente la consonne ou la voyelle initiale de la prononciation de sa signification première d’idéogramme, soit figuratif, soit tropique, mais principalement du mot auquel, prise dans le sens figuratif, elle correspondait dans la langue parlée.

tel est 1 état où, de progrès en progrès, nous voyons parvenue ceLe de toutes les écritures hiéroglyphiques primitives qui atteignit au plus haut degré de perfectionnement, la seule qui s’éleva jusqu’à l’analyse de la syllabe et à la conception de la lettre alphabétique, de l’articulation indépendante de tout son vocal, l’écriture égyptienne.

Avant tout, un mélange d’idéogrammes et de phonétiques, de signes figuratifs symboliques, syllabiques, alphabétiques. En même temps que ce mélange, faculté pour tous les signes figuratifs ou symboliques de prendre une valeur phonétique accidentelle, comme initiales de certains mots, et, d un autre coté, possibilité d’employer idéographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique, les signes les plus habituellement affectés à la pure et simple peinture des sons, indépendamment de toute idée : tels sont les faits que l’écriture hiéroglyphique égyptienne présente à celui qui veut analyser sa constitution et son génie. Elle constitue, sans contredit, le plus perfectionné des systèmes d écriture primitifs, qui commencèrent par le pur idéographisme; mais combien ce système est encore grossier, confus et imparfait 1 Que d’obscurités et d’incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les Égyptiens que pour nous, devaient cependant encore se présenter plus d’une fois pour eux-mêmes ! Que de chances de confusions et d’erreurs, dont une étude très-prolongée et une grande pratique pouvaient seules préserver ! Quelle extrême complication!

On le voit, même après que les Egyptiens furent parvenus à l’analyse de la syllabe et à l’abstraction de la consonne, il restait un pas énorme à franchir, un projet capital à consommer, pour que l’écriture parvînt au degré de simplicité et de clarté qui pouvait seul la mettre en état de remplir dignement et complètement sa haute destination. Répudier toute trace d’idéographisme, supprimer également les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au moyen de l’alphabétisme pur, enfin, réduire les phonétiques à un seul signe invariable pour chaque articulation de l’organe ; tel était le progrès qui devait donner naissance àl’alphabet, consommer l’union intime de l’écriture avec la parole, émanciper définitivement l’esprit humain des langes du symbolisme primitif, et lui permettre de prendre enfin librement son essor, en lui donnant un instrument digne de lui, d’une clarté, d’une souplesse et d’une commodité parfaites.

Ce progrès pouvait seul permettre à l’art d’écrire de pénétrer dans les masses populaires, en mettant fin à toutes les complications qui en avaient fait jusqu’alors une science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer chez tous les peuples, en faisant de l’écriture un instrument applicable également bien à tous les idiomes, à toutes les idées et à toutes les religions.

En effet, une écriture principalement idéographique ne pouvait que très-difficilement passer d’un peuple à un autre. Pour s’en servir, il fallait avoir les mêmes idées, la même civilisation et presque la même langue. Nous n’avons que peu d’exemples de la communication de systèmes graphiques de cette nature entre peuples de race différente, parlant des idiomes absolument divers; mais ils suffisent pour montrer qu’elle a toujours forcément produit une complication sans bornes, et presque le chaos.

Mais l’invention de l’alphabet proprement dit ne pouvait prendre naissance chez aucun des peuples qui avaient créé les systèmes primitifs d’écriture débutant par des figures hiéroglyphiques, avec leur idéographisme originaire, même chez celui qui était parvenu jusqu’à l’analyse de la syllabe et à l’abstraction de la consonne. Elle devait être nécessairement l’œuvre d’un autre peuple, instruit par celui-ci.

En effet, les peuples instituteurs des écritures originairement idéographiques avaient bien pu, poussés par les besoins impérieux qui naissaient du développement de leurs idées et de leurs connaissances, introduire l’élément phonétique dans leurs écritures, donner progressivement une plus grande importance et une plus grande extension à son emploi, enfin porter l’organisme de cet élément à un très-grand degré de perfection. Mais des obstacles invincibles s’opposaient à ce qu’ils fissent le dernier pas et le plus décisif, à ce qu’ils transformassent leur écriture en une peinture exclusive des sons, en répudiant d’une manière absolue tout élément idéographique.

Le plus fort venait de la religion. Toutes les écritures primitives, par suite de leur nature symbolique elle-même et de leur génie, avaient un caractère essentiellement religieux et sacré. Elles étaient nées sous l’égide du sacerdoce, inspirées par son esprit de symbolisme. Dans la première aurore de civilisation des peuples primitifs l’invention de l’art d’écrire avait paru quelque chose de si merveilleux que le vulgaire n’avait pas pu la concevoir autrement que comme un présent des dieux. Aussi le | système hiéroglyphique était-il appelé par les Égyptiens

ALP

eux-mêmes « écriture des divines paroles ». Sur le célèbre caillou Michaux, parmi les principaux symboles de la religion chaldéenne, nous voyons le clou, — , élément fondamental du tracé adopté pour les caractères de l’écriture, placé sur un autel comme l’emblème du dieu Nisroch, l’intelligence , le verbe divin. Ainsi, à Babylone, on avait divinisé l’élément générateur des lettres. On voit le même fait se reproduire dans l’Inde, où le caractère d’origine phénicienne appliqué à écrire le sanscrit reçoit le nom de dévanagâri, « écriture divine », et où l’invention en est attribuée à Brahma; chez les peuples germaniques et Scandinaves, où les runes, lettres de l’alphabet national, sont considérées comme essentiellement sacrées et douées d’une vertu magique, et où on les tient pour un présent d’Odin.

Bouleverser de fond en comble la constitution d’une écriture ainsi consacrée par la superstition religieuse, lui enlever absolument toute la part de symbolisme sur laquelle se fondait principalement son caractère sacro-saint, était une entreprise énorme et réellement impossible chez le peuple même où elle avait reçu une sanction si haute, car c’eût été porter une atteinte directe à la religion. La révolution ne pouvait donc s’accomplir qu’à la suite d’un changement radical dans l’ordre religieux, comme il arriva par suite des prédications du christianisme, dont les apôtres déracinèrent chez beaucoup de peuples (en Égypte, par exemple) les anciens systèmes d’écriture à l’essence desquels s’attachaient des idées de paganisme et de superstition; ou bien par les mains d’un peuple nouveau, pour lequel le système graphique reçu du peuple plus anciennement civilisé ne pouvait avoir le même caractère sacré, qui par conséquent devait être porté à lui faire subir le changement décisif au moyen duquel il s’appliquerait mieux à son idiome, en devenant d’un usage plus commode.

Mais tous les peuples n’étaient pas à même de consommer l’invention de l’alphabet. Avant tout il fallait, pour faire ce grand pas, un peuple qui, par sa situation géographique, touchât à l’Égypte et eût été soumis à une profonde influence de la civilisation florissante sur les bords du Nil. C’est, en effet, seulement dans ces conditions qu’il pouvait prendre pour point de départ la découverte des Égyptiens, base indispensable du progrès dernier qui devait consister à bannir de l’écriture tout élément idéographique, à assigner un seul signe à la représentation de chaque articulation, enfin de cette manière à constituer pour la première fois un alphabet proprement dit.

Mais cette condition matérielle n’était pas suffisante. 11 en fallait d’autres dans les instincts et le génie de la nation.

Le peuple appelé à donner ainsi à l’écriture humaine sa forme définitive devait être un peuple commerçant par essence, un peuple chez lequel le négoce fût la grande affaire de la vie, un peuple qui eût à tenir beaucoup de comptes courants et de livres en partie double. C’est, en effet, dans les transactions commerciales que la nature même des choses devait nécessairement faire le plus et le plus tôt sentir les inconvénients, signalés par nous tout à l’heure, du mélange de l’idéographisme, ainsi que de la facilité de multiplier les homophones pour la même articulation, et conduire à chercher un perfectionnement de l’écriture dans sa simplification, en la réduisant à une pure

3 Lucan. Pharsal. III, 220-224. - 4 Eût. nat. V, 12, 13. - 8 Stromat. I, 16, 75. -

peinture des sons au moyen de signes invariables, un pour chaque articulation.

Dans le monde ancien il n’y a eu qu’un peuple qui ait rempli à la fois les conditions que nous venons d’énumérer, voisinage de l’Égypte, action de l’influence égyptienne sur lui dès une époque très-reculée, et activité commerciale supérieure à celle de tout autre peuple de l’antiquité : ce furent les Phéniciens.

Ainsi les Phéniciens seuls, par la réunion de ces circonstances, étaient capables de tirer un dernier progrès de la découverte des Égyptiens, et de pousser la conception de l’alphabétisme à ses dernières conséquences pratiques, en inventant l’alphabet proprement dit. Ce fut, en effet, ce qui arriva, et la gloire du dernier et du plus fécond progrès de l’art d’écrire appartient en propre aux fils de Chanaan. Le témoignage de l’antiquité est unanime pour la leur attribuer.

Qui ne connaît les vers tant de fois cités de Lucain?

Phoenices primi, famae si creditur, ausi Mansuram rudibus vocem signare figuris.

Nonduni flumineas Memphis contexere biblos Noverat ; et saxis tantum, volucresque feraeque,

Sculptaque servabant magicas animalia linguas 3.

Pline dit également : Ipsa gens Phoenicum in magna gloria litterarum inventionis \ Clément d’Alexandrie : <I>omxoc; xal Nupouç ypotiagaTa STUVOYjcai irpwTOuç 5. PomponillS Mêla se sert des termes suivants : Phoenicen illustravere Phoenices, sollers hominum genus, et ad belli pacisque munia eximiurn ; litteras et litterarum opéra , aliasque etiam artes , maria navibus adiré , classe confligere, imperitare gentibus, regnum praeliumque commenté. Enfin, pour nous borner aux témoignages considérables et laisser de côté ceux d’une valeur secondaire, on se souvient des expressions de Diodore de Sicile t Zupot eùpsroù xwv YpaptfxaTwv eîcri1.

Ici les témoignages littéraires sont pleinement confirmés par les découvertes de la science moderne. Nous ne connaissons aucun alphabet proprement dit antérieur à celui des Phéniciens, et tous ceux dont il existe des monuments, ou qui se sont conservés en usage jusqu’à nos jours, procèdent plus ou moins directement du premier alphabet, combiné par les fils de Chanaan et répandu par eux sur la surface du monde entier.

Mais si les Phéniciens, comme nous sommes amenés à le reconnaître par ce qui précède, bien que n’ayant pas inventé le principe des lettres alphabétiques, furent les premiers à l’appliquer dans ses dernières conséquences, en rendant l’écriture exclusivement phonétique, et composèrent le premier alphabet proprement dit, où en puisèrentils les éléments?

Deux systèmes principaux ont été produits à ce sujet.

Le premier, auquel se rangeait encore Gesenius, tendait à considérer les lettres phéniciennes comme sans rapport avec les autres systèmes graphiques des âges primitifs et découlant d’un hiéroglyphisme dont les figures originaires seraient expliquées par les appellations de la nomenclature conservée à la fois chez les Grecs et chez les Hébreux.

Ce système, fort spécieux tant que l’immortelle découverte de Champollion n’avait pas révélé l’existence de l’élément alphabétique dans les hiéroglyphes égyptiens, a été depuis lors généralement abandonné des savants, dont la tendance a été plutôt de chercher en Égypte l’origine des caractères phéniciens. Et en effet, si la tradition antique est

6 De sit. orb. I, 12. — 7 Diod. Sic. Y, 74.

ALP

ALP

unanime à présenter les Ghananéens comme les auteurs du premier alphabet, une masse imposante de témoignages indique leurs lettres comme puisées à la source du système graphique des Égyptiens. Un célèbre passage de Sanchoniathon 8 nomme Taauth, c’est-à-dire Thoth-Hermès, représentant de la science égyptienne, comme le premier instituteur des Phéniciens dans l’art de peindre les articulations de la voix humaine. Platon9, Diodore 10, Plutarque ”, Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite enfin, qui nous a conservé le nom de Ramsès comme étant celui du pharaon conquérant dont les prêtres expliquaient les victoires représentées sur les murailles des édifices de Thèbes, Tacite se montre également bien informé sur l’origine des signes de l’alphabet chananéen, lorsqu’il dit que les lettres ont été originairement apportées d’Égypte en Phénicie : Primiper figuras animalium Aeggptii sensus mentis effingebant ( ea antiquissima monwnenta mernoriae humanae impressa saxis cernuntur) et litterarum semet inventons per hibent. Inde Phoenicas,quia mari praepollebant, intulisse Graeciae, gloriamque adeptos, tanquam repererint, quae acceperant 12.

En présence de ces témoignages et de la certitude désormais possédée de l’existence du principe fondamental de l’alphabétisme chez les Égyptiens nombre de siècles avant la formation du premier alphabet chez les Phéniciens, l'origine égyptienne des signes adoptés par les fils de Chanaan pour peindre les diverses articulations de la parole ne paraît guère pouvoir être mise en doute.

M. de Rougé a achevé de la démontrer dans un mémoire encore inédit dont on trouve une analyse développée dans les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belleslettres ,3. Le système fondamental en consiste à laisser entièrement de côté la nomenclature hébraïque et grecque, et à considérer chaque lettre phénicienne comme devant provenir d’un signe égyptien exprimant, sinon d’une manière exactement précise la même articulation, du moins la plus analogue.

En effet, si toutes les vraisemblances indiquent que les Phéniciens ont dû former leur alphabet sous Tinfluence et à l’imitation du principe de l’alphabétisme inauguré par les Égyptiens, qui seulement n’avaient pas su le dégager du mélange avec une forte proportion de signes encore idéographiques, il n’est guère probable que ce peuple aurait emprunté à l’Egypte le dessin de ses lettres sans y puiser en même temps les valeurs qu’ils leur assignaient. Lorsque les Japonais ont tiré de l’écriture chinoise les éléments de leurs syllabaires, ils n’ont point procédé de cette manière ; ils ont pris au système graphique de l’Empire du Milieu les valeurs en même temps que les figures. Or, il ne serait pas naturel de supposer que les Phéniciens aient agi par rapport à l’écriture égyptienne autrement que les Japonais par rapport à l’écriture chinoise, lorsque le but qu’ils poursuivaient et les résultats qu’ils atteignirent étaient exactement les mêmes, la suppression de tout élément idéographique dans l’écriture, et sa réduction à un pur phonétisme employant un petit nombre de signes invariables, sans homophones.

Il suffit de regarder les caractères de l’alphabet phénicien pour acquérir la certitude que, s’ils ont été empruntés à l’Égypte, ils ne peuvent procéder directement des hiéroglyphes, mais seulement de la tachygraphie appelée hiératique. Mais il y a au moins deux types fondamentaux et bien

8 Ap. Euseb. Praep. evang. I, 10 ; p. 22, ed. Orelli. — 9 Phaedr. 59. — 10 Diod.

distincts de cette tachygraphie. L’un nous est constamment offert par les papyrus du temps de la xvme et de la xixc dynastie, et prit son origine dans la grande renaissance de toutes les institutions égyptiennes qui suivit l’expulsion des Pasteurs. L’autre était en usage avant l'invasion de ces conquérants étrangers et l’interruption qu’elle produit dans l’histoire d’Égypte, coupée par cet événement en deux parties que Ton a appelées Y ancien et le nouvel empire.

L’invention de l’alphabet phénicien, bienqu’onne puisse en préciser la date, est évidemment, d’après tous les indices, un fait trop ancien pour que Ton doive mettre en parallèle avec les lettres de cet alphabet, et considérer comme ayant pu leur servir de types, les caractères de l’hiératique égyptien postérieur à la xvuT dynastie ; d’après toutes les vraisemblances historiques, c’est seulement l’hiératique de Yancien empire qui a pu être la source de l’écriture des fils de Chanaan. Or, c'est précisément en prenant ce type le plus ancien de l’hiératique que Ton trouve à faire les rapprochements les plus séduisants entre les formes des signes exprimant les articulations correspondantes chez les Égyptiens et chez les Phéniciens.

Dans le type des papyrus de la xvme et de la xixe dynastie, plusieurs des ressemblances les plus frappantes se sont évanouies déjà, évidemment par suite de la marche divergente que les deux peuples suivirent dans les modifications successives du tracé de leurs écritures.

Nous venons de parler de la comparaison des signes exprimant les articulations correspondantes chez les Égyptiens et chez les Phéniciens. La nécessité rigoureuse de se restreindre absolument à ces comparaisons constitue la règle fondamentale des recherches de M. de Rougé. Les rapports politiques et commerciaux entre l’Égypte et les populations de race sémitique qui touchaient immédiatement à sa frontière, étaient si fréquents et si étroits, que les hiérogrammates avaient presque à chaque instant l’occasion de tracer avec les lettres égyptiennes, dans les pièces qu'ils rédigeaient, des mots ou des noms propres empruntés aux idiomes sémitiques. De ces occasions et du besoin qu’elles faisaient naître était résulté, par une conséquence naturelle et presque inévitable, l’établissement de règles fixes d’assimilation en tre les articulations de l’organe sémitique et celles de l’organe égyptien. Il y en avait un certain nombre de communes et d’exactement semblables entre les deux ordres d’idiomes; pour celles-ci, point n’avait été de difficulté. Les hiérogrammates les rendaient par les phonétiques ordinaires dont la prononciation était exactement semblable. Quant aux articulations qui ne se correspondaient pas d’une manière précise d’un côté et de l’autre, une convention générale et rigoureusement observée faisait transcrire chaque articulation de l’organe sémitique absente de l’organe égyptien, par les figures affectées à la représentation d’une certaine articulation de la langue de 1 Egypte, que Ton avait considérée comme la plus analogue.

La concordance d’articulations ainsi établie dès une époque très-antique entre l’égyptien et les langues sémitiques doit être la base indispensable de toute comparaison entre les lettres phéniciennes et les signes de l’âge de l’anden empire , pour en rechercher l’origine. Car, du moment qu il a existé chez les Égyptiens des règles fixes pour la transcription des articulations sémitiques avec les phonétiques de leur écriture, on ne saurait en bonne critique

Sic. I, 69.- U Quaest. conv. IX, 3. — <s Tac. Armai. XI, 11. — 13 1859. p. U5-I2ii

A LP

A LP

chercher la source et l’origine de la lettre dont les Phéniciens ont fait le signe représentatif de chacune de ces articulations , que parmi les caractères que les hiérogrammates de 1 Égypte ont spécialement affectés à la peindre.

L application rigoureuse de cette règle a conduit M. de Bougé à dresser un tableau comparatif des lettres phéniciennes qui nous paraît ne plus laisser place au doute sur . la manière dont les fils de

HIERATIQUE

ÉGYPTiFN. phénicien. Chanaan allèrent chercher

dans l’écriture tachygraphique des Égyptiens, leurs instituteurs, les éléments avec lesquels ils combinèrent leur alphabet. Nous le reproduisons donc, en mettant dans la colonne du phénicien les formes de caractères les plus antiques que l’on puisse relever sur les monuments jusqu’à présent connus de cette écriture.

Quinze lettres phéniciennes, sur vingt-deux, sont assez peu altérées pour que leur origine égyptienne se reconnaisse du premier coup d’œil comme certaine. Les autres, quoique plus éloignées du type hiératique , peuvent encore y être ramenées sans blesser les lois de la vraisemblance , d’autant plus que l’on constate facilement que leurs altérations se sont produites en vertu de lois constantes. Nous regardons par conséquent la question de l’origine des lettres phéniciennes comme définitivement résolue par M. de Rougé.

En un mot , les Chananéens n’empruntèrent pas seulement à l’Égypte le principe de l’alphabétisme, mais encore les figures et les valeurs de leurs lettres. Leur invention constitua le dernier progrès du développement du système graphique né sur les bords du Nil, en tirant de ce système les éléments d’un véritable alphabet et en bannissant de l’écriture tout ce qui était de non-phonétisme.

Tous les alphabets proprement dits, qui ont été ou qui sont encore en usage sur la surface du globe, se rattachent plus ou moins immédiatement à l’invention des phéniciens et sortent tous de la même source, dont ils

rot

St

Fig. 230. Origine égyptienne de l'alphabet phénicien.

sont éloignés à des degrés divers. C’est un tait capital pour

l’histoire de l’humanité, qu’un certain nombre d’érudits, parmi lesquels il faut citer Kopp, Gesenius, Charles Lenormant, M. le comte de Vogiié, M. Renan et M. Albrecht Weber, ont déjà reconnu et qu’ils se sont étudiés à mettre en lumière. L auteur de cet article a repris le même sujet, dans un livre actuellement en cours de publication, auquel 1 Académie des Inscriptions et Belles-lettres a décerné en 1866 une de ses couronnes, et il a essayé d’en donner la démonstration d’une manière plus complète qu’on ne l’avait encore fait.

Ln poursuivant ses études de paléographie comparative, en examinant soigneusement lesdiverses écritures alphabétiques pour en rechercher la parenté et en établir les divergences, de manière à pouvoir les classer par familles et à en reconstituer la filiation, il a vu peu à peu se dégager à ses yeux une vérité qu’il regarde désormais comme incontestable, 1 existence du lien d’une origine commune entre toutes ces écritures, qui, sans exception, par des courants de dérivation différents, découlent de la source chananéenne. On peut parvenir à rétablir d’une manière presque certaine l’enchaînement des degrés de filiation plus ou moins multipliés par lesquels elles se relient à leur prototype originaire, et sur cette reconstitution baser un classement des systèmes d’écritures alphabétiques par familles naturelles, à l’instar de ce que l’on a fait dans la botanique et la zoologie.

La grande et féconde invention des Phéniciens paraît avoir rayonné presque simultanément dans cinq directions différentes, en formant cinq troncs ou courants de dérivation, qui tous se subdivisent en rameaux ou familles au bout d’un certain temps d’existence.

Le tronc central est le seul dont nous ayons à considérer les écritures dans cet article. Son domaine embrasse la Grèce, l’Asie Mineure et l’Italie. La transformation des signes d’aspirations douces, et même fortes, en signes de voyelles, y est constante. Il comprend d’abord les diverses variétés de l’alphabet hellénique, puis les alphabets dérivés du grec, formant deux familles, asiatique (en prenant Asie dans le même sens étroit que les anciens Hellènes) et italique.

IL L ’alphabet grec. Origine phénicienne de l'alphabet grec. — Parmi les traditions relatives aux premiers âges des populations de la Grèce, il n’en est pas de plus constante et de mieux établie que celle qui fait apporter la connaissance de l’alphabet aux Pélasges par les navigateurs phéniciens, auxquels on donne pour chef Cadmus. Le plus grand nombre des auteurs de l’antiquité grecque et latine rapportent cette tradition, ou du moins y font allusion u. Aussi l’alphabet grec, sous la forme la plus ancienne, était-il désigné généralement par le nom de tpotvtxvjï* yp *V[J,-aT0[, (< lettres phéniciennes , » et Ilésychius nous fait connaître un verbe Ixcpotvï^at, qui avait été composé d’après la même tradition.

Elle est pleinement confirmée, comme nous allons le montrer, par l’étude de l’écriture grecque elle-même dans ses plus anciennes formes. Elle l’est aussi par la nomenclature traditionnelle des lettres chez les Hellènes, laquelle est toujours demeurée sans changement celle que les Phéniciens avaient inventée, donnant à chaque caractère de leur écriture un nom significatif. La nomenclature phénicienne des lettres a été conservée par les Hébreux ; nous

U Ath. I, p. 28 li.jEust. Od.l, 1771 ; Plin. H.nat. V, 1 2, 1 3 ; Diod. Sic. III, G6 ; V, 74;

Cl. Al. Str, l,p. 306 ; Hesych. ■/pâ;i.jjta~a ; Suid. rpà|ji|jioua , Tutian. Or. in Gr. 1*

ALP

ALP

la mettons en regard de celle des Grecs, en plaçant dans une troisième colonne le sens des appellations.

Page 1