‹ Dictionnaire des doublets; ou, Doubles formes de la langue françaiseChapitre 27 sur 56 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

APPENDICE

APPENDICE

Le livre de Nicolas Catherinot (Les Doublets de la Langue Françoyse), publié à Bourges en 1683, avait plus d'une fois attiré l'attention des savants et fut signalé de nouveau par M. Marty-La veaux, puis par M. Egger dans une note de son excellente Grammaire comparée. Yoici comment Catherinot définit les doublets, fils nés d'un même père, mais de mères différentes :

« X appelle doublets les diverses traductions du même « nom,. . Cette recherche servira pour entendre les origines, « les différences et les énergies des mots , et à quelques « autres usages ; enfin c'est une curiosité. Il y a d'ordinaire « un mot ancien et un mot moderne, un mot aîné et un « cadet, un bon et un mauvais, un d'usage et un usé et « hors de service... » Après quelques divagations sur de prétendus doublets grecs tirés de l'hébreu, Catherinot aborde son sujet qu'il divise en doublets : 1° des noms propres, 2° des noms communs. Laissant de côté les premiers qui ne font point partie de cette étude, nous examinerons plus spécialement les doublets des noms communs : Catherinot en donne 468, mais en réalité son travail ne contient pas la moitié de ce nombre, parce qu'il a réuni sous le nom de doublets des mots de même famille, mais d'origine différente [mémoire et mémorial, croc et crochet), tandis que par sa définition même le doublet est la bifurcation d'un même mot. Défalcation faite de ces doubles formes imaginaires, il reste un noyau d'environ 160 doublets réels et

exacts ; les 308 autres sont faux ou inadmissibles. Sans vouloir railler la science enfantine du vénérable conseiller au présidial de Bourges, science qui était d'ailleurs celle de son temps, nous donnerons au lecteur comme spécimen de la philologie française au siècle de Louis XIV quelques doublets pris au hasard dans le livre de Gatherinot :

ahacus, abaque-banc. gravis^ grave-brave.

arca, arche-barque. hydra^ hydre-gui vre.

arma^ armes-hardes. libellus^ libelle-billet.

axioma^ axiome-maxime. marmor^ marbre-marmot.

battuere, battre-tuer. ornarCy orner- fournir-garnir. caballicare, chevaucher-galoper. petra, pierre-bière.

cadentiare, cadencer-danser. rapum, rêve-rave.

debilis, débile-faible. strophari, strophe-tromper.

décimare^ écumer-décimer. verruca, verrue-roche.

diabolus, diable-drôle. vulnerari, vulnérer-navrer. (jlobusj globe-bloc.

Au xviif siècle, Turgot, dans un excellent article de l'Encyclopédie * ; au xrx% Butet, dans sa Lexicologie (1801) ; Fuchs,

1. Bien que ce ne soit point ici le lieu, il n'est pas sans intérêt d'analyser cet article trop peu connu et qui établit sur des bases solides la méthode et les principes de la science philologique, alors que les de Brosses et les Court de Gébelin extravaguaient encore. Turgot avait vingt-six ans quand il écrivit cet article (1753) ; cent ans après, paraissait le Lexicon Etymologicxnn de Diez (1853). On n'est pas médiocrement surpris en voyant qu'aucun des trois instruments de la philologie moderne ^'histoire, la phonétique, la comparaison) n'avait échappé à ce puissant esprit et qu'il en avait prévu toute l'utilité :

€ !• Lorsque d'une langue primitive plusieurs se sont formées i la c fois dans différents pays, l'étude de ces différentes langues, de leurs « dialectes, des variations qu'elles ont éprouvées, la comparaison de la « manière différente dont elles ont altéré les mêmes inflexions ou les fl mômes sons de la langue mère, en se les rendant propres ; celle des « directions opposées, si j'ose ainsi parler, suivant lesquelles elles ont « détourné le sens des mêmes expressions ; la suite de cette comparai- « son, dans tout le cours de leur progrès et dans leurs différentes « époques, serviront beaucoup à donner des vues pour les origines de « chacune d'entre elles ; ainsi l'italien et le gascon, qui viennent du

dans son étude sur les Langues Romanes et leur rapport

« latin comme le français, présentent souvent le mot intermédiaire « entre un mot français et un mot latin dont le passage eût paru trop « brusque et trop peu vraisemblable, si on eût voulu tirer immédiate- « ment l'un de l'autre...

« 2° Si on veut descendre dans les détails et considérer les différentes. « suites d'altération dans tous les langages, on verra que chaque langue, « et dans chaque langue chaque dialecte, chaque peuple, chaque siècle « changent constamment certaines lettres en d'autres lettres et se refu- « sent à d'autres changements aussi constamment usités chez leurs t voisins... Les Italiens changent 1'^ précédé d'une consonne en i : « platea = pïazza, blanc = bianco. Les Portugais, dans les mêmes « circonstances, changent constamment cet ^ en r : branco. La multi- « plicité des règles de critique qu'on peut former sur ce plan, et d'après « les détails que fournira l'étude des grammaires, des dialectes et des « révolutions de chaque langue, est le plus sûr moyen pour donner à t l'art étymologique toute la solidité dont il est susceptible...

« 3" Il faut rejeter toute étymologie qu'on ne rend vraisemblable « qu'à force de suppositions multipliées. Si on propose une étymologie « dans laquelle le primitif soit tellement éloigné du dérivé qu'il faille € supposer entre l'un et l'autre plusieurs changements intermédiaires, « la vérification la plus sûre qu'on en puisse faire sera l'examen de « chacun de ces changements. L'étymologie est bonne si la chaine de « ces altérations est une suite de faits connus directement ou prouvés « par des inductions vraisemblables ; elle est mauvaise si l'intervalle t n'est rempli que par un tissu de suppositions gratuites. Ainsi, quoique « jour soit aussi éloigné de dies dans la prononciation qn'alfana l'est « d^equus, l'une de ces étymologies est ridicule et l'autre est certaine, t Quelle en est la différence ? Il n'y a entre jour et dies que l'italien « giorno, qui se prononce dgiorno, et le latin diurnus, tous mots connus « et usités, au lieu que fanacus, anacus, aquus, pour dire cheval, n'ont « jamais existé que dans l'imagination de Ménage. »

Turgot recommande de ne point chercher tout d'abord l'origine d'un mot dans une langue étrangère ; il faut réduire ce mot à son plus simple état, en le débarrassant des préfixes et des suffixes, puis partir du radical ainsi obtenu :

€ Souvent, ajoute-t-il, le résultat de cette décomposition se termine « à des mots absolument hors d'usage ; il ne faut pas perdre pour cela « l'espérance de les éclaircir sans recourir à une langue étrangère ; la € langue même dont on s'occupe s'est altérée avec le temps ; l'étude des « révolutions qu'elle a essuyées fera voir dans les monuments des siècles « passés ces mêmes mots dont l'usage s'est perdu et dont on a conservé

avec le latin (1849, p. 125) ; M. Egger, dans sa Grammaire comparée (1853, page 166), rappelèrent l'attention des savants

• les dérivés ; la lecture des anciennes chartes en découvrira beaucoup ; t les dialectes ou patois usités dans les différentes provinces en con- « tiennent aussi un grand nombre ; c'est là qu'il faut chercfier. »

Une des branches les plus délicates et les plus fructueuses de la philologie moderne, la comparaison des métaphores populaires dont M. Dieza su tirer tant d'admirables inductions, est signalée parTurgot qui en découvre aussitôt l'importance :

« Pour ce qui regarde les métaphores très éloignées, le rapproche- « ment des tours semblables dans plusieurs langues très différentes « devient alors une preuve que cette façon détournée d'envisager l'objet 1 était aussi nécessaire pour pouvoir lui donner un nom qu'elle semble « bizarre au premier coup-d'œil. Voici un exemple assez singulier qui t justifiera notre règle. Rien ne paraît d'abord plus étonnant que de « voir le nom de pupilla, petite fille, diminutif de pupa, prunelle de « l'œil. Cette étymologie devient indubitable par le rapprochement du « grec xbpr) qui a aussi ces deux sens, et de l'hébreu bath-çhnaïn, la « prunelle, et mot pour mot la fille de Vœil : à plus forte raison ce rap- « prochement est-il utile pour donner un plus grand degré de probabit lité aux étymologies fondées sur des métaphores moins éloignées. »

Il n'est pas jusqu'à la distinction, si bien établie par Diez et Littré, des deux basses-latinités (celle qui a donné le roman et celle qui a été faite sur le roman) qui ne se retrouve dans le travail de Turgot :

« On veut quelquefois donnera un mot d'une langue moderne comme « le français une origine tirée d'une langue ancienne comme le latin, « qui, pendant que la nouvelle se formait, était parlée et écrite dans le « pays en qualité de langue savante. Or il faut bien prendre garde « de prendre pour des mots latins les mots nouveaux auxquels on « ajoutait des terminaisons de cette langue, soit qu'il n'y eût véritable- « ment aucun mot latin correspondant, soit plutôt que ce mot fût « ignoré des écrivains du temps. Faute d'avoir fait cette légère atten- « tion. Ménage a dérivé marcassin de tnarcassinus et il a perpétuelle- < ment assigné pour origine à des mots français de prétendus mots « latins inconnus lorsque la langue latine était vivante et qui ne sont « que ces mots français latinisés par des ignorants mêmes : ce qui est « en fait d'étymologie un cercle vicieux. »

L'auteur ternxine cet article ou plutôt, si l'on peut ainsi parler, cette prophétie philologique, en donnant à ses contemporains d'excellents conseils sur le rôle de l'histoire dans la science des langues :

« Ce sera une très bonne loi à s'imposer, si l'on veut s'épargner bien « des conjectures frivoles, de ne s'arrêter qu'à des suppositions appuyées

sur le phénomène philologique des doublets et réunirent un certain nombre d'exemples.

« sur un certain nombre d'inductions qui leur donnent déjà un com- « mencement de probabilité et les tirent de la classe trop étendue des « simples possibilités : ainsi quoiqu'il soit vrai, en général, que tous € les peuples et toutes les langues se sont mêlés en mille manières et « dans des temps inconnus, on ne doit pas se prêter volontiers à faire 0 venir de l'hébreu ou de l'arabe le nom d'un village des environs de « Paris. La distance des temps et des lieux est toujours une raison de « douter, et il est sage de ne franchir cet intervalle qu'en s'aidant de « quelques connaissances positives et historiques des anciennes migra- « tiens des peuples, de leurs conquêtes, du commerce quïls ont entre- 0 tenu les uns chez les autres... D'après ces principes, il n'y a aucune « difficulté à remonter du français au latin.... La date du mélange des « deux peuples et des temps où les langues anciennes ont été rempla- « cées par de nouvelles ne sera pas moins utile ; on ne tirera point c d'une racine celtique le nom d'une ville bâtie ou d'un art inventé € sous les rois francs. »

Toutes ces sages maximes de critique historique devaient rester stériles : elles devançaient le xvni" siècle ; l'article de Turgot passa inaperçu ; vingt ans après, V Histoire naturelle de la parole par Court de Gébelin, recueil d'absurdités et de paradoxes, passait, aux yeux des savants, pour avoir épuisé la science des langues et trouvé la clef de la formation du langage, et toutes les réflexions de Turgot sur l'abus des étymologies hébraïques ou gauloises n'empêchèrent point, quelques années plus tard, les rêveries et les divagations des celtomanes.

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