PREFACE
!!icn que toute la philosophie soit belle, et monter «à la grandeur que par la servitude,
que ce grand corps n'ait point de parties qui Néanmoins cette partie de a* philosophie a
ne soient nobles, je confesse que la morale ses avantages, et si elle a moins d'éclat, elle
est une des moins éclat. '.nies, et que si son apporte plus de profil que les autres; car
utilité ne relevait son mérite, elle ne trouve- c'est elle qui forme les philosophes, el qui
rail personne qui voulût recevoir ses ins- épurant leur esprit, les rend capables de
truclions. En effet, ce n'est pas une grande considérer les merveilles de la nature ; c'est
gloire de combattre ses passions et de les elle qui instruit les politiques, et qui leur
vaincre, puisqu'elles ne sont que des mons- apprend à gouverner les Etals en gouver-
tres (!}. Ce n'est pas un grand sujet de liant leurs passions : c'est elle qui forme les
vanité d'acquérir quelques vertus, el d'être pères de famille, et qui par le ménage de
plus innocent que eus qui sont criminels, leurs inclinations, leur enseigne à conduire
puisqu'on ne s'estime pas vigoureux, pour leurs esclaves 2). De sorte qu'elle est à la
eire plus sain qu'un malade. Ce nVt pas un philosophie ce que les fondements sont aux
grand avantage de surmonter l'avarice, puis- édifices, et elle se peut vanter qu'en (ra-
qu'elle exerce sa fureur contre soi-même, vaillant à faire un homme de bien, elle fait
cl qu'elle se prive des biens dont elle a prive tout ensemble un bon pèr,' de famille, un
les autres; ce n'est pas une action bien glo- sage politique el Un savant ph.losophe.
rieuse d'avoir triomphé du luxe, puisqu'il Mnis comme elle a diverses roules pour
répare ses profusions par des injustices, et arrivera une même fin, j'ai cru que la plus
qu'il amasse les richesses plus injustement humble était la plus assurée, et que prenant
qu'il ne les dissipe ; ce n'est pas enfin une celle qui nous en eime à régler les niouve-
rare merveille de mépriser l'ambition, puis- ineiris de notre ùme, je combattrais tous les
qu'elle ne nous élève aux honneurs que vices, et je défendrais toutes les vertu». Car
par les affronts, el qu'elle ne nous fait encore que les passions soient déréglées, el
(!) Quandiii mm aflectibus colluctamur. quid ma- dei niarito quomodo se gerat advcrsns uxorrm, pairi
gui facutius? etiainsi superioies sunius, portenla vi- quomoJo eilucel libnros, domino quomodo servo*
ciiiins. Sen-, Qu- naiur. t. i, firivfnt. regat. Senee., epht. 95.
i2) Ethica in univcrsuiiicoiuiionilho ;.inem: elsua-
DF. L'USAGE DES i'ASSIONS
grs
que le péché les ail réduites à un état où elles sont plus criminelles qu'innocentes ; néanmoins la raison avec la grâce les peut employer uti'ement ; et sans les flatter j'ose dire à leur avantage, qu'il n'y en a point de si mépri^.ible qu'on ne puisse changer en une glorieuse veriu. On ne peut leur ôter ce qu'elles ont tiré de la nature corrompue, et leur rendre la pureté qu'elles avaient pendant l'elal d'innocence; il ne se présente point d'occasion où elles ne puissent donner des combats, et remporter des victoires en faveur de la vertu; et pourvu qu'on les sache dompter, il sera facile de vaincre tous les vices avec elles : car ils proviennent de leurs désordres, et nous ne commettons point de péché qui ne doive sa naissance à leur révolte. C'est pourquoi je puis assurer que ion te la moraleest comprise en celle partie, et qu'enseignant l'usage des passions, j'enseigne mis les moyens de rendre l'homme vertueux. Mais pour conduire heureusement une si ^'.orieuse entreprise, il faut prendre une roule bien dilTéi ente de celle des philosophes, el suivre des maximes bien éloignées de celles qu'ils nous ont laissées dans leurs écrils : car ces aveugles n'ont point voulu d'autre règle que la nature, ni d'autre secours que la raison (1). lis ont cru qu'avec ces deux faibles guides il n'y avait point de vices qu'ils ne pu>senl chasser, ni de vertus qu'ils ne pussent acquérir. Leur van. le leur donna du courage ; ils firent des efforts qui surpassaient leur pouvoir, cl par une vaine confiance ils s'imaginèrent qu'ils pourraient soumettre le curjiS à l'esprit, e. rétablir ce souverain dans 6on ancienne autorité : comme il est plus aisé de connaître le bien que de le suivre, ils écrivirent dignement de la vertu, ils remplirent tous buis discours de ses louanges, et s'il n'eut l'a lu que des raisons ou des paroles pour nous persuader, ils eussent pu nous rendre vertueux par leurs écrils. Ma s noire mal elait trop grand pour se laisser vaincre à de si faibles remèdes, et il fallait que la grâce se mêlât avec la nature [mur rendre la vertu méritoire. L'homme a\ail eu assez de liberté pour se perdre par son propre mouvement, m.iis il n'en avait pas assez pour se sauver par ses propres forces. Sa perle venait de sa volonté, et sou salut ne pouvait venir que je la grâce: toutes les actions qu'il faisait -ans celle assistance étaient criminelles, et m nous croyons saint Augustin, toutes les bonnes œuvres étaient des pèches ; car il ii mquait au principe et à la un. N'agissant pas par la grâce, il (allait qu'il agil par la i oncupiseeuce, et étant possède par l'amoui -
propre, il ne se pouvait point proposer d'au-
h e bu que soi-même ; il cherchait ou la gloire
toi le plaisir, et dans loutçi lei actions il ne s -levait point plus h llll que ses inlérélS.
Les philosophes, pour avoir un peu plus