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Parii — Imprimerie J P. MIGNI
INTRODUCTION
La science de l'homme, dit Barlhez, est la première des sciences et celle que les sages i!e tous les temps ont le plus recommandée.
Livrés eux-mêmes à cette étude, ils ont constaté que , considéré d'après les faits et dans l'exercice de ses fonctions sensilives , intellectuelles et morales , l'homme est tout à la fois corps et âme, c'est-à-dire un corps vivant, doué de propriétés particulières , et surveillé, pénétré en quelque sorte par un principe pensant et sensitif, faisant unemèine chose, un môme être avec lui, soumis à des ïols communes , à des relations que l'expérience seule constate, et qui a en ouire ses lois particulières et son indépendance absolue.
Voilà ce qu'ils ont remarqué, et nous n'en savons pas davantage. Nous touchons par l'esprit les phénomènes dans leur moment de rapprochement , d'union ; mais quand nous sommes arrivés à ce point, le lien intérieur nous échappe. (Fréd. Bérarcl.)
Nous ne pouvons ignorer cependant que toutes les facultés de son instinct tendent à la lerre, et toutes les facultésde son âme tendent au ciel ; c'est-à-dire, qu'en tant qu'il est animal ou corps vivant, il possède et s'attache par instinct aux bien3 de la terre pour lesquels il semble né, et la terre sera son tombeau : tandis que , comme homme intelligent, son âme, si elle a vécu dans l'ordre, possédera l'immortalité qu'elle pressent, le ciel qu'elle entrevoit, le Dieu qu'elle prie. Il y a donc dans le corps humain une dualité remarquable et distincte : un corps qui vit de la vie végétative ; une âme qui préside aux facultés intellectuelles et affectives qui émanent d'elle, mais que le système physique peut influencer.
Cette idée que l'homme est un être double, qu'il se compose d'une âme et d'un corps, l'âme étant la maîtresse et le corps le serviteur, e.st du reste la croyance du genre humain. C'est une croyance native, spontanée, universelle, qui a existé de tout temps et qui se douve dans tous les pays. Quelque haut que l'on remonte dans l'histoire, quelque loin qu'on s'aventure sur les pas des voyageurs, on est sûr de la, rencontrer. C'est la croyance des Assyriens, des Babyloniens et rie.s Mèdes, de même que celle des Européens de nos jouis. C'est la croyance du Lapon et du Holtenlot, du Kamtschadale et de l'Austrasien, île même que celle de l'Anglais ei du Français.
Pour connaître l'homme physique et moral il faut avoir vécu, vu etréiléchi, celte dualité de l'homme étantdevcnue pour lui une source inépuisabled'observations. A la vérité, il vil peu de jours, il est rempli de misères, il est comme une Heur qui s'épanouit, se flétrit et
Diction:!, des Passions, etc.
qu'on écrase ; il passe comme une ombre (Job); et néanmoins le cours de son existence est un sujet on ne peut plus fécond en méditations philosophiques. Aussi, les savans de tous les siècles, médecins et philosophes, n'ont jamais dédaigné d'en faire l'objet de leurs méditations.
Les uns et les autres ont interrogé la méd?cine , cette noble science qui seule peut fournir des notions exactes sur la nature du corps humain; qui seule peut nous dire, avec certitude, en profitant des connaissances que lui donnent les études delà morale, à l'aide de quels moyens il est possible de rendre les hommes plus sages et plus ingénieux ; qui seule peut ainsi fournir les guides et 1» flambeau nécessaires pour suivre et sonder les nombreux détours d'un cœur agile de sentiments divers, et découvrir la base profonde sur laquelle doit reposer la table des lois morales des différents peuples.
Ils y arriveront, s'ils se souviennent que le corps est souvent un serviteur récalci'ranj qui n'obéit qu'à certaines conditions à l'âme, sa maîtresse, ce qui fait que la plupart de9 hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable (La Bruyère) ; ou, pour parler le langage de P. Charron : que« l'homme, comme un animal prodigieux, est fait de pièces toutes contraires. L'âme est comme un petit dieu, le corps comme une bête, un fumier. Toutes ces deux parties sont tellement accouplées, ont un tel besoin l'une de l'autre pour faire leurs fonctions, et s'embrassent si bien lu ne l'a u Ire avec, toutes leurs querelles, qu'elles ne peuvent demeurer sans guerre ni se séparer sans tourment et sans regret, et comme tenant le loup par les oreilles, chacune peut dire a l'autre : Je ne puis avec, loi ni sans loi vivre : Nec tecum possum vivere nec sine le. »
Ils y arriveront, s'ils se souviennent que l'homme entre dans la vie armé de ses passions, c'est-à-dire, composé de tout ce que nous voyons de bien et de. mal, de plaisirs et de peines, pourvu desenliments impérieux pour agir et entraîner, niais aussi d'une raison pour gouverner ses actions.
Mais pour atteindre plus sûrement le bot vers lequel la curiosilé ou plutôt l'amour des sciences les pousse, il faudra qu'ils se courbent sur le berceau de l'enfant, où déjà les passions viennent l'agiter, el que, le prenant par la main, ils parcourent avec lui les sentiers épineux de la vie, pour ne le quitter qu'après qu'il aura rendu le dernier soupir, l'âme du juste, dégagée de tout lien charnel, prenant alors son vol audacieux vers le ciel cl abandonnant sa dépouille mortelle à la dissolution el à la pourriture.
Telle est la marche que nous suivrons
INTRODUCTION
pour étudier l'homme moral aux différents âges de la vie, les notions que celte étude nous donnera devant précéder, ce me semble, l'appréciation des facultés intellectuelles et affectives de l'âme.
L'homme naît enfant; il passe à l'adolescence, devient adulte, el franchit l'époque de ta virilité pour arriver enfin à la vieillesse. De là, cette division, généralement adoptée, «lu cours de la vie en quatre âges : l'enfance, la jeunesse, la virilité et la vieillesse.
Celle division, toute naturelle qu'elle est, n'ayant pas satisfait le judicieux Halle, il en •idopla et proposa une autre qu'il croyait beaucoup plus convenable. Ainsi, il admit 1° une première enfance (infantia), qui se prolongeait jusqu'à l'âge de sept ans, el une deuxième enfance (pueritia), qui comprenait l'espace compris entre la septième année et li puberté: 2° l'adolescence, qui élait plus ou moins prolongée, miiis ne dépassait pas vingt-un ans pour la femme et la vingt-troisième ou la vingt-cinquième année pour l'homme ; 3° l'âge adulte ou virilité, qu'il distingua en croissante, confirmée et décroissante; i" enfin la vieillesse, qu'il subdivisa en verte, caduque et décrépite. Ces subdivisions peuvent être utiles sans doute pour classer plus convenablement et d'une manière plus précise les modifications organiques que chaque âge imprime au corps vivant; mais comme le moral ne suit pas absolument, dans son développement, la môme succession de changements qu'on observe dans le physique, je m'en tiendra: à la division primitivement adoptée dans les écoles.
1" Enfance. La faiblesse de l'enfant, les liai gers qui entourent son berceau, les soin* constants et assidus qu'il réclame et exige, sont autant de circonstances propres à motiver l'intérêt qu'il inspire à cet âge de la vie. I)ès qu'il a vu le jour, le nouveaù-né ne parait sensible qu'à la douleur, et cet état dore jusqu'à la fin de la sivième semaine. Alors, le monde exU'iieur s'ouvre peu à peu à lui ; sa rie moral' commence; ses sens, dont l'éducation est lente, mais continue et surecslive, 1 ui apprennent à connaître ce qui l'eui nre. Alors, au moment de son réveil, l'enfant sourit à si mère si elle sourit la première.
Incqie, p.irve puer, ris» cognoscerem ilrem. (VinciiE.) l'A de- ce moment il l'établit l nie. elle el lui ■06 communication qui n'est entendue que
d'oui ; ce qui a fait mettre au rang des quai ie* «le la nourrice la bonté, la douceur, I enj mentent el 1 1 gaieté.
Ki comme, a partir de relie époque, l'eo- 1 1 n t regard -, observe el reconnaît tout ce nui l'environne; comme tout est ym sujet d'élonneuicnl el d'admiration pour lui, comme eu un mot, en véritable singeel perroquet, il imile lout ce qu'il voit fane, ou répète tout ce qu'il entend, on co çoil qu'il importe beaucoup â son avenir qu'un s'uccupe de son instruction el qu'on ne nrésenli regards que dei actions honnêtes Toul le mi. n, le s'accorde â due ii iui i de
la peine à détruire les impressions fâcheuses devenues habituelles dès l'enfance; que c'e-t de la première éducation que dépendent le bonheur de la vie présente et future, ou le malheur du temps et de l'éternité; il faut donc, à mesure que l'enfant grandit, à mesure que ses sensations et ses mouvements deviennent plus vifs et plus parfaits, que ses perceptions sont plus promptes et plus faciles, suivre avec intérêt l'agrandissement de ses idées et le développement progressif de leurs moyens d'expression.; il faut que les seules impressions morales qu'il reçoit sitôt qu'il peut réfléchir, soient de nature à faire naître en lui les qualités sociales les plus propres à lui faire obtenir l'esiime de ceux avec qui il doit vivre, et le lai. sent dans la plus complète ignorance du vice.
C'est d'autant plus nécessaire, qu'on ne trouve dans la première enfance qu'à un faible degré et comme dans leur première ébauche, l'attention toujours légère cl difficile à captiver ; la mémoire, encore peu fidèle, quoique assez étendue; la comparaison qui rapproche les idées ; la réflexion qui les mûrit ; le raisonnement qui délibère, et le jugement qui décide ou prononce. Bref, ce nesl que par instinct ou par un sentiment irréfléchi, spontané, que l'enfant pense et se conduit. De là les nombreuses erreurs de ce. âge, et la nécessité d'imprimer par l'éducation une direction salutaire aux idées.
Les sentiments de l'enfant oui le même caractère d'inconstance et de légèreté qu'on remarque dans ses idées ; il est tout entier au moment présent, ne sent que le plaisir ou la peine de sa situation actuelle, se réjouit ou se désespère tour â tour et presque dans .e même instant pour les motifs les plus frivoles. Naturellement bon, il se montre ingénu, docile, crédule, confiant, et sa faiblesse le rend plus ou moins timide cl craintif. H y a donc nécessité formelle île mettre sous ses yeux de bons exemples, et de loue entendre à son oreille des préceptes qui fortifient ses bonnes dispositions et détruisent ses i ernicieux penchants.
Si l'on n'y prend garde, à la lu. nie, senti ii ni naturel de tous les êtres pensants; a la
naïveté, qui est l'apanage de I enfance; a la
sincérité, qui forme le fond du caractère du jeune enfant, s'uniront la vanité et la jalousie, passions si prél OCCS, qu'elles peuvent
devancer les qualités que nous avons énumén is ei en empêcher le développement.
■ i n'y prend garde, au lieu d'être toujours sincère ei naïfdans son langage, l'en i ml s'exen era â la dissimulation , parce qu'on lui aura appris à mépriser la vérité;
il mentira, parce qu'on lui aura enseigne .i
io servir d'équivoques ou d'excuses, et qu'on
l'aura laissé Se dresser au m en songe ; il sera
h iv. ml el méi hant, parce qu'on ne lui aura
pas [ail c om. litre l'cuoronle île ces défauts.
Si l'on n'v prend garde, enfin, il s alla
• liera par i ei onnaiss. une ,i ceux dont il . e
çoil les soins cl les caresses ; ignorant l'amour, son cœur s'ouvrii i cnlièremonl à I amilié; <•: malheur â lui s'il fuit un mauvais
INTRODUCTION
choix dans les compagnons de ses jeux et de ses plaisirs, si l'on a confié son enfance à des gens pervers et corrompus I
Pourrait-il ne pas faillir? Non, puisque, n'ayant ni passé ni avenir, il est tout naturel que les enfants jouissent du présent (ce qui n'arrive guère à l'homme fait) : puisque, manquant de jugement et de raison, il est tout naturel qu'il s'égare. Raison de plus, je le répète, pour imprimer par l'éducalion une direclion heureuse et salutaire à ses pensées.
C'est chose d'aulant plus facile que l'enfance dispose à la soumission, à l'ouverture du cœur. Se sentant faible, elle s'attache volontiers à un être plus fort, qui puisse la proléger et lui servir d'appui; et elle se livre avec d'autant plus de confiance à ce sentiment, qu'elle ne saurait encore calculer la portée de ses actes.
Aussi, bien que le sens moral ait acquis jusqu'à un certain point tout le développement convenable à cet âge, l'intelligence de l'enfant ne s'exerce guère que sur des objets qui ne sortent ni de son degré d'instruction, ni de la sphère de ses idées, ni de l'enceinte de la famille, ni de son entourage de collège. Ne possédant pas encore assez d'expérience des hommes et des choses pour se conduire a\ec prudence au milieu des dangers qui l'environnent dans cette société qu'il ne connaît point, pouirail-il agir d'après les seules inspirations de son âme ? Non, et c'est parce que sa volonté suit presque toujours les impulsions de l'instinct, ou succombe sous le jou^ des organes et l'entraînement des sens, qu'il faut toujours, par tendresse ou par indulgence,tempérer à son éijard la rigueur des punitions qu'il aurait méritées.
2" Adolescence ou jeunesse. Nous avons \u le nouveau-né n'exister que pour I ai— même, jouir d'une vie purement végétative, et ne tenir à la vie morale par aucun lien. Nous avons assisté en quelque sorte au perfectionnement de ses sens, qui s'opère par la répétition constante de leurs actes; au développement de l'intelligence que les sensations contribuent à agrandir; à la naissance de quelques-unes de ses qualités et de ses défauts, que, dans son ignorance, il n'était pas en son pouvoir d'empêcher. Maintenant que la puberté s'est accomplie, la scène a complètement changé, l'adolescent porte en lui le germe d'une vie nouvelle ; il lient d'une manière plus intime à l'espèce humaine ; il croît encore, mais il est homme..., car il peut multiplier. Aussi ne remarque-t-on plus en lui celte timidité, cette gaucherie de l'enfance. Sa physionomie a pris un autre caractère, une empreinte plus mâle; le coton rare et doux qui croissait au bas de ses joues a bruni et pris de la consistance ; son regard fier et vif a toujours une sainte innocence, mais ne conserve plus si première imbécillité [J. -Jacques); sa démarche assurée, sa voix forte et sonore, tout annonce en lui qu'il sent et apprécie toute la dignité de son être, qu'il est apti; à In génération.
Parvenu à cet âge de la vie, les sensations du ji-ntir- homme ont acquis toute l'étendue
et toule la finesse dont elles sont susceptibles ; elles pourraient acquérir encore partiellement une plus grande perfectibilité ; mais il faudrait pour cpla s'en occuper d'une manière toule particulière, ce qu'on ne fait guère à moins de se livrer à une profession qui exige l'exercice continuel d'un sens plutôt que d'un autre. ■;-$
De même, l'intelligence du pubère a beaucoup plus de neltetô et de portée. Sa raison a un peu mûri par l'étude; son jugement s'est formé; sa mémoire est plus facile et plus sûre. C'est alors l'époque éminemment brillante de l'imagination. Elle embellit la vie en prêtant à tous lis objets un charme inconnu, nouveau, et en revêtant l'avenir des plus belles couleurs. L'adolescent se précipite donc vers lui avec tout l'enthousiasme de son âge; séduit par l'image de la beauté et ébloui par les prestiges de son imagination, qui lui fait tout apprécier par l'idéal de la forme et les plaisirs qu'elle pr cure.
A cette même époque, l'attention s'éveille, le goût s'épure, le sentiment des convenances qui survient comme d'inspiration met entre l'adolescent et l'enfant une énorme dislance. Le jeune homme, pénétré du sentiment de ses forces, prend une certaine as«urance, devient tranchant, brusque, rude, souvent grossier même, dans ses affections, parce que l'instinct de l'animal s'y mêle. Impatient d'agir, de se montrer, de paraître quelque chose, il a hâte de vivre.
Tout cela n'arriverait peut-être pas, si l'amour se glissait dans son cœur. Maitrc du champ de bataille su ' lequel les passions tumultueuses viennent s'agiter, il absorbe la plus grande activité du pubère. Aimer est pour lui le plus délicieux des sentiments, la plus vive des jouissances, parce que la fonction à laquelle l'amour est attaché est, d'après les desseins de la nature, la plus noble et la plus importante. Dans son enthousiasme, il est prêt à s'écrier avec Mirabeau : « Oui, toutes les passions sont contre le bon sens, l'amour est la seule qui soit une vertu. »
Cela ne l'empêchera pas, il est vrai, d'êtro généreux envers les malheureux, dévoué à ses semblables ; il recherche même les uns elles aulres, parce que son cœur, plein de vie et d'amour, a besoin d'expansion et se soulage en donnant. Confiant et tendre, il se lie facilement, mais ses succès le rendent présomptueux, son amour-propre indiscret, et son tempérament volage. Néanmoins, il prend feu pour tout ce qui lui parait juste, noble, sublime; il s'indigne contre l'iniquité, la fausseté, la bassesse. L'idéal l'emporte encore en lui sur la réalité, la triste expérience des hommes et des choses n'a pas encore refroidi son ardeur, ni abattu son zèle.
En deux mots, les volontés de la jeunesse son! énergiques, mais peu fixes, se- amitiés chaudes el durables, quoique très-faciles à former. Bonne, expansive, bienfaisante, généreuse el parfois prodigue, elle n'a véritablement plus rien à gagner du crtlé des si nlimenls ou des qualiiés du cœur, quand elle a été bien dirigée. Au contraire, entraînée par
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la véhémence de ses passions, manquant de temps et d'habitude pour la réflexion, raisouuant peu, jugeant vile, elle se trompe souvent si elle est trop tôt livrée à elle-même. De là encore la nécessité que la raison et l'expérience de ses devanciers lui servent de guide et de flambeau.
En analysant le développement moral du deuxième âge, on reconnaît qu'il n'atteint à la maturité de l'âge viril qu'en passant par les deux périodes de la jeunesse. L'une, pendant laquelle le pubère est dominé par les sensations instinctives et fébriles que la puberté provoque, et qui se traduisent par une agitation extrême et continue, des désirs vagues et inquiets; l'autre qui est l'aurore de la maturité, pendant laquelle, la fougue de la période précédente étant passée, l'imagination et les sens n'ont plus autant d'empire, un peu d'expérience d'ailleurs ayant dissipé et détruit bien des illusions, et la fascination du plaisir n'étant plus la même. Alors la raison parle à la volonté qui l'écoute, jusqu'à un certain point, avant d'agir. Alors le jeune homme commence à préférer la vérité à la beauté, et à prendre du goût au solide. Et pourtant, c'est l'époque de la vie où l'homme est le (dus hardi, le plus entreprenant ; il l'est, parce qu'il a trop d'ardeur pour reculer devant le danger, ou n'a pas assez d'expérience pour le connaître, pas assez de prudence pour l'éviter. Plein de cour;;ge, et animé par l'ambition d'acquérir de la gloire et des richesses, il brave tous les dangers qu'il faut surmonter pour les obtenir ; il ose (oui, cl se confie à sa fortune. Méconnaissant l'autorité paternelle, sourd au désespoir d'une mère, fougueux, il s'échappe du toit où s'abrita son enfance, et méprisant la vie, il s'expose au milieu des hasards et des (dus grands périls.
Chez la femme, le caractère moral reçoit de la puberlé une influence spécia'c dont il conserve les traits non-seulement dans l'adolescence, mais encore dans tout le reste du jeune âge, ou l'époque heureuse et brillante de la vie. La finesse d'observation des personnes du sexe féminin, la grâce de leur» manières, leur dissimulation, leur coquetterie, la réserve qu'elles cotiser» cul, la pudeur qui les distingue, la ruse et la timidité qui naissent de leur faiblesse, sont propres à frapper l'attention de l'observateur le plus superficiel. Cette phase de la vie rend, à son
insu, Il jeune fille rêveuse cl pensive; elle recherche la solitude et tombe souvent dans la langueur d'une douce mélancolie. Sensible à l'excès, elle pleure quelquefois sans motif, cl reçoit un soulagement de ses larmes.
Mais ces larmes, quelque délicieuses quelles puissent élre, cessent bientôt de couler; les devoirs de la jeune fille envers sa famille et la société que les progrès de l'âge, lui font mieux connaître; la rariété de sel occupalions, dont elle iclire toujours nu profit personnel ; la pratique de bien des v ertus ou les débordements du vice, attachant son esprit et son cœur à de nouveaux sentiments.
3* AffB mliilic, virilité. Arrive a cel Age de la vie, l'homme | eut jouir de 1 1 | |
énergie physique et morale. Au physique, les organes ont pris leurs proportions et leurs forces ; ils ont atteint le plus haut degré de perfection dont ils étaient susceptibles ; c'est-à-dire que l'adolescence a fait place à la virilité (Itomo adolevit). Au moral, toutes les facultés intellectuelles et affectives sont arrivées aussi à leur summum de force et de puissance, et l'intelligence, qui se trouve également éloignée et du feu brillant de la jeunesse et de la caducité du vieillard, vit en paix ou en guerre avec sa conscience.
Heureusement que la réflexion appartient spécialement à cet âge. Au moyen de celle faculté, le princii e | eusant réagit sur les idées acquises et les travaille diversement. Il rapproche, lie et combine les unes ; il dislingue, sépare, divise el réduit les autres ; il les soumet toutes à ses propres opérations ; il les multiplie, il les augmente en y ajoutant le fonds de ses connaissances réfléchies : il s'élève ainsi successivement aux opérations diverses à l'aide desquelles il aperçoit, il observe, il compare, il juge.
Ainsi, le principal avantage que l'homme acquiert dans l'âge mûr, c'est d'clrc beaucoup moins exposé aux tourments qui l'ont dévoré pendant sa jeunesse. La vivacité de son tempérament commence à se calmer. Il est bien susceptible d'illusions , d'enthousiasme, mais il est moins égaré par ses désirs ; il écoule davantage la prudence. Le présent a cessé d'être tout pour lui ; il commence à réfléchir sur le passé et à mén iger l'avenir.
C'est donc alors seulement que l'homme commence à philosojiher ; alors seulement qu'il est capable de remplir les hantes positions sociales, celles surtout qui exigent davantage l'exercice conslanl des nobles facultés de l'entendement. Les avocats les plus célèbres, les médecins les plus renommes, les orateurs les plus marquants, les plus grands génies qui se sont illustrés dans l'ai l diplomatique, les souverains qui oui bien mérité de leur pays par une sage administration et par des institutions libérales, étaient, pour la plupart, parvenus à l'âge de la virilité, et tous devaient A la réflexion, unie au savoir cl au courage, les aclions glorieuse s qui leur valurent les litres les plus honorables et les plus flatteurs. Mais, hélas! combien qui, s'ils brillent par leur haute cap.; cité cl par la puissance de leurs facultés intellectuelles, s'abaissent au niveau dis peuples les plus grossiers par l'immoralité de leurs appétits sensitifi, qu'ils satisfont
sans honte, el par la bassesse de l.urs sentiments, qu'ils ne prennent pas la peine de dissimuler !
N'oublions pas de mentionner que l'Age mur est la véritable époque de l'ambition,
ee mol rlnil pris dans le sens le plus large,
c'est à-dire pour exprimer co besoin d'agir,
de faire, de produire, de manifester sa puis
s ince d'une m mière quelconque, d'acquérir, de posséder, de gouverner, besoin qui tourmente la plupart îles honmes. Aussi, <
a cet Abc que l'homme csl le pins porté a se i des i hosci hun a nés. el mrloul de. la
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politique Aimant le pouvoir, se seniant formé, posé, constitué dans la plénitude de ses forces, il veut les essayer; et s'il agit avec énergie et activité, ce n'est plus parce qu'il reçoit des impulsions vives, saccadées, capricieuses, comme en reçoit l'enfant et l'adolescent; ni parce qu'il est entraîné par l'enthousiasme elle zèle de la jeunesse; mais parce que sa volonté est fortement portée à l'action, parce qu'un sentiment de besoin profond agit constamment, régulièrement sur son esprit, et le porte à donner à toute sa conduite la suite, l'activité, la fermelé et la persévérance nécessaires pour atteindre le but de ses désirs.
La femme suit la même progression au physique et au moral. Son corps acquiert les plus belles proportions; sa raison s'éclaire et se forlifie; son goût s'épure, elle se passionne pour tout ce qui est beau et bon, s'élève au dessus de son sexe et d'elle-même ; ou bien elle se traîne dans la fange du vice, ce qui amène souvent, comme chez l'homme, une vieillesse anticipée.
4-° Vieillesse. La vieillesse est le temps du dépérissement; elle en a le sentiment et lout i'y. précipite. C'est la contre-partie de la jeunesse; elle tend à se concentrer, comme celle-ci à se répandre. L'une revient sur le passé et vit de regrets ; l'autre se porte vers l'avenir et se nourrit d'espérance. Comme la vie lui échappe, le vieillard en devient avare autant que le jeune homme en était prodigue.
Nous devons toutefois remarquer que le torrent rapide qui entraîne la vievilesse vers la mort, que cette suite d'altérations successives qui amènent enfin en elle l'extinction complète de sts facultés organiques , vitales et morales, ne se font pas d'une manière également graduée et uniforme chez tous les individus dans cet âge de la vie, et que la décroissance, de même que l'accroissement, s'opère, pour les uns, par progrès lents et imperceptibles, et pour les autres par des transitions plus brusques et des mouvements plus rapides. Ce qui n'empêche pas que, dans l'un et l'autre cas, on puisse, avec le judicieux Sénèque [lipisl. 30), comparer le corps du vieillard à un vieux bâtiment qui se détruit de toutes parts, et qui tomiie en ruines d'un côté quand on le répare de l'autre.
Ainsi, quand le corps, parvenu une fois à son entier développement, commence à dépérir, les dégradations qu'il éprouve, en supposant qu'elles aient commencé déjà pendant la durée de I âge viril, sont généralement si insensibles, qu'elles ne peuvent être facilement remarquées avant l'approche de la soixantième année. Alors, chez l'homme et chez la femme, tout prend une face nouvelle, tout se ressent du poids des années, tout refient l'empreinte plus ou moins manifeste de l'âge destructeur. Les systèmes organiques, les fonctions vitales et animales, reçoivent des modifications particulières, et les changements , dans celte période de la vie jusqu'au moment du trépas, dévoilent aux Hu< du philosophe la véiité de cet axiome :
« La nature a mis un terme à tout, el l'homme est né pour mourir. » En vain eherche-i-on, au moyen de l'art, à échapper à cette loi commune imposée à tous les êtres; en vain voudrait-on différer de payer le tribut à la nature; le flambeau delà vie s'use et s'éteint. On ne jette pas l'ancre dans le fleuve de la vie, disait saint Bernard ; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s'y abandonne. Fata volenlem ducunt , nolentem trahunt. (Aulu-Gelle.)
Mais avant d'arriver à ce terme fatal, l'homme, tant qu'il reste dans les limites de la verte vieillesse, jouit de toute la justessu el de la supériorité d'un jugement que l'expérience des hommes et des choses a formé. A la vérité, l'attention du vieillard, étrangère à tout ce qui l'entoure, ou si légère, que les impressions actuelles glissent sur lui sans l'atteindre, se concentre intérieurement et le fait beaucoup vivre en lui. Mais cette circonstance, en le rendant réfléchi et méditatif, lui donne un jugement plus sûr et lui dicte des conseils précieux à recueillir.
Pour le même motif, le grand âge rend à bon droit sentencieux, et le vieillard peut se permettre ce ton, parce que, revenu des illusions de la vie, dégagé des passious, voué par raison au culte de la philosophie , il jugo d'autant plus sûrement que son imagination, refroidie ou éteinte, lui montre les objets tels qu'ils sont, il jouit , du reste, de cet avantage, jusqu'au moment où l'oblitération graduelle de la pensée produit enfin l'étal d'enfance ou de démence sénile.
A vrai dire, la mémoire des vieillards est courte et devient extrêmement infidèle à l'égard de tous les faits nouveaux ; mais comme elle leur rappelle le plus souvent, avec une grande précision, les faits anciens et qu'ils aiment à les raconter, on gagne toujours beaucoup dans la conversation des hommes blanchis par les années. Ils reviennent bien quelquefois sur une même histoire, oubliant qu'ils viennent d'en faire le récit il n'y a qu'un instant; mais si l'on sait diriger leur esprit sur des sujets nouveaux, la mémoire devient une source féconde et intarissable pour leur imagination.
Du côté des sentiments, le vieillard est comme indifférent ou même étranger à tout ce qui l'environne. Peu impressionnable, il réagit aussi bien moins vivement. La sensibilité émoussée, l'imagination affaiblie, n'apportent presque plus d'excitation à sa volonté; il ne se met guère en activité que par l'impulsion du besoin. 11 n'aime point le mouvement des affaires, parce qu'il n'y peut plus prendre part, ni surtout les diriger; il est mécontent de tout ce qui se fait, parce qu'il n'a point pu le faire; il est convaincu que quand il s'en mêlait tout allait bcjuroup mieux. De là l'apologie du passé, qui revient souvent dans ses discours, et qui n'est au fond que l'apologie de lui-même, où se glisse toujours une critique amère du présent. Devenant enfin de plus en plus exclusif, il rapporte tout à lui, se sépare ainsi de ceux qu'il a aimés, el lemi au plus entier égoïsme.
l.NTKODL'CTION.
Le sentiment Je sa faiblesse et la crainte de manquer du nécessaire le rendent soupçonneux, méfiant et motivent son avarice. Exigeant, impérieux, dur à lui-même et aux autres, il perd ordinairement en vieillissant la plupart des qualités morales qui l'avaient rendu cher à ses amis.
Les déterminations de la vieillesse se rapprochent d'ailleurs de celles de l'enfance. Elle est absolue, mais changeante, et ses manières affectées ou naturelles remplacent les caprices du jeune âge. Ce n'est pas tout : car, de même que l'organe du goût est développé dès les premiers jours de l'existence, de même encore i! semble être le dernier qui perd de son activité. Plus on avance en âge, plus on ailache de prix à la bonne chère, plus elle semble devenir nécessaire. Quand les veux éteints du vieillard ne lui laissent rien voir qu'au travers d'un nuage; quand il faut hausser la voix pour lui parler; lorsqu'il n'aperçoit plus sur lui-même qu'une peau desséchée, ridée et rude, il boit et mange encore à l'envi avec ses petits-enfants: et lorsque l'univers entier a disparu devant lui , que les muses et les autres dieux l'ont abandonné, Bacchus et Cérès lui sourient encore et l'accompagnent jusqu'au tombeau. 11 se livrerait donc à l'intempérance si l'on n'y mettait obstacle.
Bref, inconstant et volontaire, le vieillard s'emporte et s'attendrit, gronde et caresse tour à lour, et ses facultés s'affaiblissant tous les joins davantage, il arrive à la caducité , que l'idiotisme de la décrépitude remplace enfin aux approches du tombeau.
Voulez-vous avoir une idée de la décrépitude, consultez Voltaire; il vous dira :
C'est l'âge OÙ les humains sont morts pnur les plaisirs, Où le coeur est surpris de se voir sans dé^rs.
Dans cet étal, il ne nous r-ste Qu'un assemblage vain de sentiments confus, Un présent douloureux, un avenir funeste, Un triste souvenir d'un bonheur qui n'est plus. Pour comble de malheur, on sent de la pensée
Se déranger tous les ressorts • L'esprit nous abandonne, ei notre ame éclipsée, Perd en nous de son être et meurt avec le corps.
Tel est le tableau intellectuel et moral du dernier âge de la \ ie ; il serait incomplet , si je n'ajoutais, ce que tout le monde sait d'ailleurs, que, par un heunux privilège de la nature, il est des hommes qui, comme Isorraïc, le poète Cralinus, Platon, Sophocle, Lndovico Monadeschi, Théopbraste, Morga.'oi, de S. iiot- Aul. nre , Chateaubriand et quelques autres dont le nom se trouvera plus tard confondu avec les leurs sous ma plume, ont consené jusqu'à leur dernier soupir toute la puissance de leur génie, la lucidité de leur esprit , un jugement sur et droit , en un mot, celte intelligence peu commune i laquelle ill douent leur réputation et leur gloire. Heureux <eux qui, comme l'illustre chantre des Martyr* , entrevoient une aurore nouvelle au delà dei lénèbrei de la
tombe! Leur aine , communiquant parla foi
avec la lumière d'un autre monde, lenlira te rallumer déjà dans celui-ci le flambeau
de la vie, et la mort ne sera pour eux qu'une transformation et le commencement d'une résurrection.
Nous avons suivi avec soin le développement intellectuel et moral de l'homme et de la femme, et nous avons pu remarquer en eux deux ordres de phénomènes distincts, à savoir : ceux qui appartiennent exclusivement à l'intellect, c'est-à-dire les facultés de l'entendement, et ceux qui, quoique dépendants aussi de l'intelligence, semblent néanmoins impressionner vivement le cœur; ce sont les facultés affeciives ou les sentiments. Mais en dehors de cette diversité de phénomènes, nous avons pu remarquer aussi celte dualité de l'homme vivant admise de tout temps, et qui consiste à le considérer comme composé d'une âme unie à un corps, ou , pour parler le langage de Platon, comme uno âme se servant du corps. Et comme les organes qui constituent le corps ne sont pas toujours dociles à l'intelligence qu'ils servent (de Bonald}, on a, en définitive, considéré l'être humain comme se composant d'une âme maîtresse d'un corps rebelle.
Mais, sous quelque aspect qu'on envisage l'homme, en présence de tant de phénomènes merveilleux qu'il offre à nos méditaiions, on passe comme malgré soi d'un élonnement à un étonnement nouveau, d'une admiration à une admiration nouvelle, ce qui amène naturellement l'observateur à se demander : Quelle est donc la nature de notre être?
La solution de celte grave et importante question est on ne peut plus embarrassante, attendu que les philosophes qui se sont occupés de l'homme nous étonnent autant par la variété que par la singularité de leurs opinions. [C. Bonnet.) Ainsi, sans parler do l'antiquité, qui croyait que l'âme humaine, par exemple, était un composé d'atomei, un feu, un air subtil, une émanation, un soufilo de la Divinité, mots qu'on repèle sans les comprendre, nous voyons que, parmi les modernes, les uns, fondés sur ce que nous ne connaissons pas la nature intime des substances, ont cru que la matière pouvait penser et ont tout matérialisé; d'autres, confondant la pensée avec l'occasion de la pensée, ont nié l'existence de la matière et ont tout spiritualisé; quelques-uns, enfin, évitant sagement les extrêmes, ont admis l'existence de la matière et celle des esprits. Ils ont uni des substances matérielles a des substances spirituelles, ils en ont formé des êtres mixtes, au rang desquels ils nous ont plaees. Mail attendu qu'ils ne se sont pas accordé! sur la manière dont cette union s'opère, Bonnet en conclu! que si ces hypothèses qu'ils ont imaginées sur ce sujet ténébreux ne sont liès-souvenl que des rêves philosophiques il faut convenir qu'ils ont ré vé d'une manière digue de leur siècle.
Assurément je suis loin de contester la conclusion du savant psychologue: malt, à mon sens, ceiie manière de philosopher ne résout pas entièrcinoiil la question que nuis avons posée. Oblieudrons-noui un« solution | lus complète, en disant u>cc M.
INTRODUCTION
l'abbé Bautain:«L'liommecst un être éminemment aclif. 11 agit par toutes les parties de son être, par son c»rps, par son esprit, par son âme. L'activité par le corps fait le mouvement physique; l'activité par l'esprit, c'est l'exercice de l'intelligence et les opérations de la pensée ; l';iclivité par l'âme, c'est le vouloir ou l'acte de la volonté. Ces trois formes de l'activité humaine, qui ressorlent des trois parties constitutives de l'homme , doivent s'harmoniser dans leurs fonctions comme les trois termes dont elles dérivent. Le développement du corps humain n'est régulier et normal qu'à ce prix. »
Je trouve dans ce passage de la Philosophie morale de M. l'abbé liautain la confirmation de ma croyance sur la séparation de l'âme et de l'entendement passif, sur qui elle agit, comme elle agit sur le corps ; mais, n'en déplaise à ce remarquable écrivain, il ne nous apprend rien de plus que ce que nous savions de l'homme, si ce n'est qu'il agit en verlu de trois principes , le corps , l'esprit et l'âme. Je dis plus, il soulève une nouvello difficulté à l'endroit du problème que nous avons à résoudre ; car à l'embarras que nous éprouvons de déterminer quelle est la source ou la cause de l'activité de l'esprit, s'ajoute celui de décider quelle est celle qui donne l'activité au corps, aux organes, à la matière. Nous ne reculerons pas néanmoins devant toutes ces difficultés, attendu que les mystères dont la science de la nature de l'homme se trouve enveloppée ne sont pas tout à fait impénétrables , et qu'ils ne le deviennent que pour les philosophes et les médecins qui, pour les sonder, ne veulent pas faire usage d'un flambeau dont ils redoutent l'éclat.
Pour nous, qui avons essayé bien des fois de nous en servir, nous le ressaisirons encore; nous pénétrerons aussi avant que possible dans la profondeur de ces mystères, et toutes lss fois que nous craindrons de nous égarer, nous prendrons pour guide et pour monifeurceluiqui,lepremier, nous a conduit avec bonté et bienveillance dans le dédale obscur de la science de l'homme, et qui nous a permis d'y voir ce que des esprits prévenus n'y découvriront jamais. A qui désire connaître ce moniteur et ce guide, je nommerai M. le professeur Lordat , le digne continuateur de l'illustre Barthez.
D'après ces deux grands physiologistes une proposition incontestable est celle-ci :
« L'homme est composé de parties contenantes (solides), de parties contenues (fluides) et de deux causes d'action qui sont la ualure et l'âme. »
Et puis celle-ci :
« Il faut reconnaître dans l'homme trois causes distinctes : 1° un agrégat matériel passif, composé d'un système d'instruments ; 2° un dynamisme vital qui met en jeu tout ce système pour opérer toutes les fonctions naturelles ; 3° un dynamisme psychologique , (jui, sàssocianl au dynamisme vital, coopère à l'exercice des fonctions animales. »
Remarquons qu'à Montpellier on a tou-
jours séparé par la pensée le dynamisme métaphysiq ne d'avec le mécanisme, c'est-à-dire qu'on a distingué deux parties dans le dynamisme, à savoir: la force vitale et l'âme intelligente. Dès lors, si nous laissons de côté l'agrégat matériel (le physique) pour ne nous occuper que des dynamisme vital 1 1 moral, il ne nous sera pas impossible, je présume, d'arriver à la connaissance de la nature d« noire être , proposition que nous devons aborder.
Pour en faciliter la solution, nous nous adresserons une nouvelle question : L'homme est-il un être distinct des autres êtres, ou bi'-n n'est-il qu'un animal plus perfectionné '?
Un champ immense s'offre à nos regards : notre vue ne peut en apercevoir les limites ; car il embrasse Dieu et toutes les merveilles de la création : le passé, le présent et l'avenir. Dieu et la création , parce que le divin artisan, par les soins particuliers qu'il a mis à façonner l'homme, a déjà manifesté l'intention de mettre un intervalle entre sa propre créature et celles qu'il a commandé à la terre de former ; le passé, le présent et l'avenir, parce que, sa destinée étant bien différente de celle de l'animal, l'homme appartient au passé par les iniquités de ses premiers parents,- au présent par ses œuvres, à l'avenir par son âme immortelle, qui doit reprendre son vol vers les cieux. Entrons dans quelqaes détails sur ces dhers points.
Mystères de la création. — Parmi les philosophes qui ont écrit sur la création et ses mystères, les uns ont proposé un Dieu qui, trouvant une matière éternelle et existante par elle-même aussi bien que lui, l'a mise en oeuvre et l'a façonnée comme le ferait un artisan vulgaire, contraint dans son ouvrage par cette matière et par ses dispositions qu'il n'a pas faites : sans jamais pouvoir comprendre que, si la matière est d'elle-même, elle n'a pas dû attendre sa perfection d'une main étrangère, et que si Dieu est infini et parfait, il n'a eu besoin, pour faire tout ce qu'il voulait, que de lui-même et de sa volonté toute-puissante. Les autres, au contraire, affirment que le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n'a pas seulement arrangé le monde, qu'il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme. Avant qu'il eût donné l'être, rien ne l'avait que lui seol. 11 nous est représenté comme celui qui sait tout et fait tout par sa parole, tant parce qu'il lait tout par raison, que parce qu'il fait tout sans peine, et que pour produire de si grands ouvrages il ne lui en coûte qu'un seul mot, c'est-à-dire qu'il ne lui en coûte que de vouloir.
Et pour suivre l'histoire de la création puisque nous l'avons commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, à qui les choses coûtent si peu. a voulu les faire à plusieurs reprises et créer l'uni ver j en six jours, pour montrer qu'il n'agit pas a\ccune nécessité ou par une impétuosité aveugle, comme se le sont imaginé quelques
1NTU0DUCT10N.
philosophes. Le soleil jelle d'un seul coup et sans discontinuité tout ce qu'il a île rayons; mais Dieu, qui agit par intelligence et avec une souveraine liberté, applique sa vertu où il lui plail et autant qu'il lui plaît. Ainsi, en procédant à plusieurs reprises, il fait voir qu'il est le maître de sa matière, de son action, de toute son entreprise, et qu'il n'a, eu agissant, d'autre règleque sa volonté, toujours droite par elle-même
Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout sort immédiatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre, mêlée à l'eau et aidée, si vous le voulez, par la chaleur du soleil, avait produit d'elle-même par sa propre fécondité les plantes et les animaux, se sont grossièrement trompés. L'Ecriture nous a fait comprendre que les éléments sont stériles, si la parole de Dieu ne les rend féconds. Ni la terre, ni l'eau, ni l'air, n'auraient jamais eu les plantes ni les animaux que nous voyons, si Dieu, qui en avait fait et préparé la matière, ne l'avait encore formée par sa volonté toute-puissante, et n'avait donné à ch que chose les semences propres pour les multiplier dans tous les siècles.
Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil pourront croire qu'il en est le créateur; mais l'Ecriture nous fait voir la terre revêtue d'herbes et de toute espèce de plantes avant que le soleil ait été créé, afin de nous faire comprendre que tout dépend de Dieu seul.
Il a plu à ce grand ouvrier de créer la lumière avant même que de la réduire à la forme qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les astres, parce qu'il voulait nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires, dont on nous a voulu faire des divinités, n'avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été cornposés, ni la forme admirable ù laquelle nous les voyons réduits.
Enfin, le récit de la création, tel qu'il est fait par Moïse, nous découvre ce grand sert et delà véritable philosophie, qu'en Dieu seul résident la fécondité et la puissance absolue. Heureux, sage, tout-puissant, seul se suffisant à lui-même, il agit sans nécessité comme il a^il sans besoins ; jamais contraint ni embarrassé par sa matière', dont il fait ce qu'il veut, parce qu'il lui a donné par sa seule volonté le fond île son être. Par ce droit souverain, il la tourne, il la façonne, il la meut sans effort. Tout dépend immédiatement de lui ; cl si, selon l'ordre établi dans la nature, une chose dépend de l'autre, par exemple, la naissance el l'accroissement des plantes, de la chaleur du soleil, c'est parce que ce même Dieu qui a fait toutes les parties de l'univers a voulu les lier les unes aux uutres, et (aire éclater sa sagesse par ce mer vri Hem enchaînement. [BossuelA
Mais tout ce que nous enseigne J'Eerilurc sainte sur h création '.le l'u iveis n'esl rien en comparaison de ce qu'elle 'lit de la création do l'homme.
Jusqu'ici Dieu avait tout fait en commandant : Que la lumière soit; que le firmament s'étende; que les eaux se retirent ; que la terre soit découverte et qu'elle germe ; qu'il y ait de grands luminaires qui partagent le jour et la nuit ; que les oiseaux et les poissons naissent; que la terre produise les animaux selon leurs différentes espèces. Mais quand il s'agit de produire l'homme, Moïse lui fait tenir un autre langage: Faisons l'homme, dit-il, à notre image et ressemblance.
Ce n'est plus celle parole impérieuse et dominante : c'est une parole plus douce, quoique non moins efficace. Dieu tient conseil en lui-même ; il parle à quelqu'un qui agit avec lui, à quelqu'un dont l'homme est la créature et l'image ; il parle à un autre luimême ; il parle à celui par qui toutes choses ont été faites ; à celui qui dit dans son Evangile : Tout ce que le Père fait, le Fils le fait semblablement.
Ainsi, l'homme, si fort élevé au-dessus des autres créatures dont Moïse nous a décrit la génération , est produit d'une façon toute nouvelle. La parole de conseil dout Dieu se sert marque que la création qui va être faite est la seule qui peut agir par conseil et par intelligence. Tout le reste n'est pas moins extraordinaire. Jusque-là, nous n'avions point vu, dans l'histoire de la Genèse, le doigt de Dieu appliqué sur une matière corruptible. Pour former le corps de l'homme, lui-même prend de la terre, et cette terre arrangée, sous une (elle main, reçoit la plus belle ligure qui ait encore paru dans le monde. L'homme a la taille droite, la tête élevée, les regards tournés vers le ciel ; et cette conformation qui lui est particulière, lui montre son origine et le lieu où il doit tendre.
Cette attention particulière, qui par lit en Dieu quand il a fait l'homme, nous montre qu'il a pour lui un regard particulier, quoique d'ailleurs tout soit conduit immédiatement par sa sagesse. Mais la minière dont il produit l'âme est beaucoup pins merveilleuse : il ne la lire pas de la matière, il l'inspire d'en haut; c'est un souille de vie qui vient de lui-même.
(Juaud il créa les bèle9, il dit : Que l'eau produise les poissons; el il créa de cette sorte Ic9 monstres marins, el toute âme vivante et mouvante qui devait remplir les eaux. Il dil encore : Que la terre produits toute dins vivante, les bêtes à quatre pied» el Us reptiles.
C'est ainsi que devaient naître lésâmes vivant d'une vie brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute action que des mouvements dépendant du corps. Dieu les lire du sein des eaux el de la terre; mais celle. iioe,
dont la vie devait être une iunt.it de la
.sienne, qui devait vivre connue lui de raison
et d'intelligence, qui lui devait être unie en le contemplant el en l'aimant, et qui, par i elle raison, était faite à son image, ne pouvait être Urée de la matière. Dieu, m façonnant la matière, peut bien former un i admirable, mais en quelque sorte qu'il la tourne el lu façonne, jamais il n'v IrOUVeXI
INTRODUCTION
son image el sa ressemblance. L'âme faite à son image, el qui peut êlre heureuse en le possédant, doit être produite par une nou- ••elle création ; elle doit venir d'en haut, et c'est ce que signifie ce souffle de vie que Dieu lire de sa bouche.
Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes charnels des images sensibles, des vérités pures el intellectuelles. Ne croyons pas que Dieu souffle à la manière des animaux , ne croyons pas que notre âme soit un air subtil, ni une vapeur déliée. Le souffle que Dieu inspire et qui porte en lui-même l'image de Dieu, n'est ni air, ni vapeur. Ne croyons pas que notre âme soit une portion de la nature divine, comme l'ont rêvé quelques philosophes. Dieu n'est pas un tout qui se partage. Quand Dieu aurait des parties, elles ne seraient pas faites; car le Créateur, l'Etre incréé, ne serait pas composé de créatures. L'âme est/a<7<\est tellement faite, qu'elle n'a rien de la nature divine. Or, une chose faite pour demeurerloujours unieàcelui qui l'a formée, c'est ce que veut dire ce souffle divin, c'est ce que nous représcnle cet esprit de vie.
<)n voit, par ce qui précède, que l'homme et les animaux ont été créés séparément et animés différemment. Dieu, quand il a voulu peupler la terre, lui a commandé de produire toutes les espèces d'animaux que l'on rencontre aujourd'hui sur la surface du globe, el la lerre les a produiles par couples mâle et femelle. Mais quand il s'est agi del'homme, Dieu n'a plus commandé, il s'est mis à l'œuvre lui-même, afin qu'il fût parfait dans toutes ■es parties, dans tout ce qui le constitue; qu'il fût à son image. El, chose remarquable,il ne créa qu'un seul homme ; mais nous étions tous dans cet homme. Ensuite il lui donna une âme douée d'intelligence et de raison, soit qu'il eûi déjà créé cette âme auparavant, soit qu'il la lui communiquât en soiifflant contre sa face; et plus tard, pendant qu'il dormait, Dieu lui donna une femme pour se reproduire. Mais toute la race hui> aine devant venir du premier homme, Eve fut formée de l'os, de la chair el du sang d'Adam.
Voilà donc la terre habitée par Adam el Eve d'une pari; et d'autre pari, par les animaux qui les entourent. Us se distinguent de I homme et de la femme, non pas seulement par le soin tout particulier que Dieu a mis à créer les père et mère communs du genre humain, mais encore par les facultés morales dont j| les a dotés exclusivement à tout autre animal; ceux-là mêmes qui se rappiochent le plus de nos premiers parents par leur agi égat maléi iel, l'homme des bois, le singe, par exemple, ne jouissant que des instincts fort curieux el très-élonnanls, si l'on veut, de la bêle, jamais des noble9 sentiments de l'homme. Ainsi , si nous considérons notre espèce dans toutes les facullés que Dieu lui a départies, nous reconnaissons bientôt qu'elle a toutes les aptitudes et jusqu'à la férocité de certains animaux; mais, qu'en compensation, elle a une intelligence, une
âme qui l'élève et l'ennoblît. Comparons, en effet, les habitudes ou la manière ilonl l'homme et les animaux vivent: que trouvons-nous dans celte comparaison? (Jue chaque espèce d'animaux vil à sa manière et suit ses propres penchants. Sitôt que le fruit de l'accouplement du mâle et de la femelle est assez fort pour se procurer sa nourriture et pourvoir à sa conservation par la défense ou par la fuile, son père el sa mère ne s'occupent plus de lui ou ne s'en occupent guère, à moins que ce ne soit par un cri d'alarme qui donne le signal du danger; et, quoique livré à luimême, il aura les mêmes instincts et les mêmes mœurs que les autres animaux de son espèce, ni plus ni moins nombreux, ni plus ni moins perfectionnés.
Tous les observateurs qui ont été à portée de voir de très-près certaines monarchies d'animaux travailleurs (quelques essaims d'abeilles), ou certaines républiques d'animaux pourvoyeurs (les greniers d'abondance des fourmis), ne p 'uvent se lasser d'admirer l'ordre qui y règne, l'activité de lou-. et l'obéissance de chacun. Voyez la soumission de l'abeille à celle qu'elle a élue pour re'ne! Eh bienl les ruches d'aujourd'hui, où cet animal dépose son miel, ces greniers d'abondance dans lesquels la fourmi, par une sage prévoyance, enlève le germe des grains qu'elle entasse, afin d'en empêcher la germination, sont-ils mieux construits que les magasins elles ruches d'autrefois?
Voici, peut-être, le phénomène le plus merveilleux que les insectes nous présentent. La guêpe ichneumon attaque une chenille, la percede son dard, cl dépose ses œufs dans son corps ; par une prévoyance inexplicable, elle se garde bien de la tuer entièrement, il esl nécessaire qu'elle vive encore quelque temps pour servir de berceau el de pâture aux petits animaux qu'elle renferme. Ces larves ainsi cachées dans le corps de la chenille, se filent de petiles coques de soie, où elles se logent à leur aise; il semble qu'elles devinent que du prolongement de la vie de la chenille dépend aussi la leur, car elles ne dévorent aucun des organes nécessaires à son existence. La chenille marche sans paraître souffrir, et ce n'esl qu'au moment où les larves ont atteint leur croissance qu'elles déchirent ses flancs et la tuent pour sortir de leur prison.
Tant de sagesse, dans ces êtres naissants, étonne noire esprit et notre raison; plus âgés, feront-ils des choses plus merveilleuses? Non : el quoique rien n'ait appris à Pirhneumon qu'il ne doit blesser la chenille qu'autant qu'il est nécessaire afin qu'elle vive encore le temps voulu pour que les larves qu'il j déposera s'y développent, quand le temps sera venu, il agira comme a agi sa mère. Ses faibles larves respecteront, comme il a respecté lui-même, les quelques parties du corps de la chenille qui, s'il les eût dévorées, eussent amené la mort de cet animal et sa propre perte à lui-même. Et il en esl ainsi de génération en génération.
Partant, si nous jetons un regard rétro-
INTRODUCTION
*-;ieclif sur les observations d'autrefois et sur relies que nous faisons aujourd'hui; si nous confrontons les récils que les auteurs nous ont faits des temps passés avec les récits des observateurs du lemps présent, nous votons que rien n'est changé dans les instincts et les habitudes des animaux. Qu'il y a loin de là aux mœurs, aux habitudes et aux facultés de l'homme! Mais n'aulicipons pas.
Sans doute il est certaines espèces d'animaux qui sont susceptibles d'éducation; mais qui leur fait celte éducation? C'est l'homme : de là sa grande supériorité. Et puis voyez combien cette éducation est bornée. Le cheval qu'on a dressé fait des choses admirables et surprenantes; le chien qu'on a élevé à calculer, à faire le mort, à rapporter, s'en acquitte à merveille, quoique pas toujours avec la même perfection ; mais, pour obtenir ce résultai, il faut que le cheval ou lechien aient été l'objet spécial des soins d'un individu assez patient pour leur apprendre ce qu'ils n'apprendraient jamais d'eux-mêmes. Je me suis beaucoup amusé à voir des serins qu'on avait dressés à représenter une petite scène fort curieuse. Ils faisaient l'exercice, puis un déserteur était jugé, condamné, fusillé; on faisait son convoi. Éh bienl ces animaux jouaient depuis longtemps ensemble (proportionnellement à leur existence) cette pelite pièce; chacun s'acquittait de son rôle à la satisfaction des spectateurs. Supposons qu'on eût voulu intervertir leur rôle, à coup sûr pas un ne se serait acquitté de l'emploi d'un autre. Pourquoi? parce que chacun avait une spécialité absolue que l'éducation lui avait donnée. Lesinge lui-même, si étonnant par ses dispositions à imiter tous les mouvements qu'il voit faire à l'homme, n'apprendra rien de ce que vous enseignerez devant lui à un autre singe; il faut le prendre à part et l'élever isolément, en attendant <|U on le réunisse à d'autres et qu'il concoure, P"Ur sa part, à la représentation qu'ils dcv i ont donner. Inutile de dire que, malgré toute la patience de Vinstruclcur, l'éducation «le ses singes aura des bornes. Leur intelligence , leur organisation, la souplesse de leur corps, permettent d'en faire d'excellents é-lèves sans doute; mais si l'on veut aller trop loin, on rencontre une barrière infranchissable. Or, s'il en est ainsi pour les mouvements, que sera-ce si nous parlons des f.icultés intellectuelle! ! Assurément j'ai vu des élépbanll savants, dis chiens savants, des chevaox savant-, dei singes savants ; j'ai x h même des pures sa va nie-; m m-, ion en le s admirant, j'ai bien plus admiré le génie de
I homme qui a ainsi dressé ces animaux, que les animaux eux-mêmes. Il fait plus, il les fait servir ;i sr.ii usage, el par -on courage et sa force il les dompte, il le* force à ramper à -es pieds. Qai n'a \ u les Vanderburck,
les l'ai 1er, liai nés sur un char par des lions ? Oui ne les a vus jouant avec l'hyène, el, par
II puissance de leur regard lascinalcur, réprimer la férocité du 1 1 u • e '.'
Il eSl donc vrai que l'homme est le roi de la terre qu'il habile; car, non-seulcinci;l il
dompte, prive, élève tous les animaux; il dispose, par son industrie, des produits du sol, des éléments, etc., mais encore il s'approprie, parla contemplation, les astres même dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, qui sache admirer le soleil. Quoi 1 je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c'est que l'ordre, In beauté, la vertu ; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes? Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles 1 ou plutôt, tu veux en vain l'avilir ; ton génie dépose contre les principes, Ion cœur bienfaisant dément ta doctrine , et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.
Donc, encore sous ce rapport , l'homme est d'une autre nature que les animaux. Passons à un autre ordre de phénomènes.
Hérédité des vices organiques et des instincts des animaux et de l'homme. Non hérédité des facultés intellectuelles de ce dernier. — M. Lordat, dans un article très-piquant d'originalité el d'érudilion, et fort spirituellement écrit, s'est occupé de celte question : Les lois de l'hérédité physiologique sont- elles les mêmes chez les bétes 1 1 chez l'homme ? et il s'est essaj é à démontrer les propositions suivantes:
«L'hérédité physiologique des qualités chez les animaux n'est contestée par personne Les ressemblances des descendants avec leurs parents, les maladies constitutionnelles, les vices notables que l'on voit dam les générations successives, sont les preuves de ce fait les plus journalières el les plus vulgaires.
« Une chose qui n'est pas aussi commune el qu'il faut étudier avec soin, c'est que l'influence héréditaire ne se borne pas, chez les bétes, à la transmission des qualités vitales des parents, telles que les effets vitaux et anatomiques du climat, la disposition profonde de leur crase, soit en bien soit en mal ; mais que celle influence s'étend à la transmission des qualités acquises par l'éducation, de ces perfectionnements qui semblent être le résultat d'une véritable instruction.
« L'homme est susceptible aussi d'une hérédité physiologique. Les ressemblances dé la configuration du corps et des traits de la physionomie sont Irès-fréqoenles. L'hérédité des tempéraments, des maladies, des Lies ou des morosités, ne l'est pas autant; mais elle l'esl a-sez pour qu'on ne puisse pas la nier, el pour que la ressemblance ne doive pas èlre considérée, dan- ce cas, comme une coïncidence fortuite.
■ les qualités intellectuelles développées
chez les parents, ou par une vocation intime,
ou par l'éducation, ne se transmettent pas par
la génération, confie te Iransmettenl les
qualités acquises des Iules. ■
l>e tous les laits qu'il a longuement enu mire- et s.i\ animent dise ulés dans se- leçons, le proies-cor de Montpellier esl arnve a
celte conséquence, que, • du i les a taux,
INTRODUCTION
toutes les qualités accidentelles reçues par les milieux ou par l'éducation se transmeitent par la génération ; mai9 que, chez l'homme, il faut distinguer les qualités survenues dans la force vitale, et dans l'instinct qui en est une faculté, d'avec les qualités qui surviennent au sens intime soit par une propension spontanée, soit par l'éducalion ; que les qualités attachées à la force vitale se transmettent par la génération, comme chez les animaux ; mais que les qualités indigènes ou exotiques du sens intime ne sont pas soumises à l'hérédité. Comme elles étaient nées spontanément ou qu'elles avaient été implantées, elles sont sans généalogie ascendante et descendante. »
La conclusion en est que l'éducation de l'homme ne s'applique pas à la même puissance que l'éducation des bêles, puisque les bienfaits de l'éducation des animaux profitent à l'amélioration des descendants, tandis que les avantages de l'éducation de l'homme ne sont d'aucune utilité physiologique pour son fils ou pour sa postérité.
Cela posé, suivons M. Lordat dans l'exposilion de ses idées.
Ma persuasion, dit-il, est en opposition avfc les physiologistes de la capitale; mais des contradictions pareilles sont assez fréquentes dans celte école, et il m'a paru qu'on ne les blâmait pas quand elles étaient molivées. Je vais tâcher de les justifier.
On trouve dans le Dictionnaire de Valmont de Bomare un passage abrégé de Buffon, où j'ai remarqué un enchérissemenl remarquable. Je l'abége moi-même pour resserrer les idées relatives à notre objet.
« Les chevaux arabes sont les plus beaux que l'on connaisse.... 11 n'y a point de précautions qu'on ne prenne en Arabie pour en conserver la race également belle.... Aussi les Bédouins, sorte d'Arabes qui se disent descendus d'Ismaël, qui se soucient peu de la généuloyiedeleur famille, sont-ils Irès-curieux de celle de leurs chevaux: ils les distinguent en trois races : 1° les nobles, 2° les mésallie's, et 3° les roturiers. La première est de race pure et ancienne des deux côtés ; la seconde est de race ancienne, mais offre de temps en temps des alliances à des juments communes ; et la troisième est celle des chevaux communs. Ceux-ci se vendent à bas prix; mais ceux de la première classe et même ceux de la seconde.... sont toujours excessivement chers.
« Les Arabes ne font jamais couvrir les juments de celle première classe noble que par les étalons de la première qualité, ce qui se fait en présence de témoins qui en donnent une attestation signée et scellée par-devant l'un des secrétaires de l'émir; dans celle attestation le nom du cheval et de la jument est cité, et toute la génération exposée et vérifiée. Lorsque la jument a pouliné, on appelle encore des témoins, on dresse une attestation d.ins laquelle on fait la description du poulain qui vient de naître, et on marque le jour de sa naissance. Ces
billets donnant le prix aux chevaux, ei on les remet à ceux qui les achètent. »
Ce soin que mettent les Arabes à former des chevaux de race ne m'étonne point , puisque, déjà sous les successeurs de Mahomet, la renommée du cheval arabese répandait rapidement dans tout l'univers. Ainsi, en racontant les guerres que les premiers califes soutinrent contre les Romains, les auteurs célèbrent leurs petits chevaux si •ardents, si prompts, si légers et surtout s; maniables. Bien plus, M. Houé'l, dans son Histoire du cheval chez tous les peuples de la terre, nous apprend que les Arabes, par un traité conclu avec Constantin , s'obligèrent à payer à l'empereur un tribut annuel do trois mille écus.huit esclaves et huit chevaux de leurs meilleures races. Ceci vieut à l'ap.pui de l'opinion, si accréditée d'ailleurs, que les Arabes avaient, dès l'époque à laquelle nous faisons allusion, des races particulières dont ils soignaient attentivement les descendants.
Celle habitude qu'ont les Arabes de suivre avec soin la généalogie de leurs chevaux, habitude qui s'est déjà propagée en Angleterre et en France, se retrouve encore chez les Grecs, qui, à l'époque la plus florissante de leur histoire, voulant distinguer les d i {Té rentes familles, les marquaient avec un fer rouge à la cuisse, d'une lettre de l'alphabet, de la figure de quelque animal ou de quelque emblème.
Ainsi, tous les peuples se sont occupés de la génération et de l'éducation du cheval, et il enestrésulté que, dans l'Arabie, où celte coutume s'est toujours continuée, on peut distinguer trois races très-distinctes, savoir : celle de Hiéijaz, ou des chevaux les plus nobles; celle de Nec/ed ou des chevaux les plus sûrs; et celle de ï'Yémen, ou des chevaux les plus durs au travail et les plus patients. C< s
remarques de M. le chevalier d'H (Lot/.
son Attrigie), confirment entièrement la narration de Buiïon. Mais revenons au travail de M. Lordat.
Que pensez-vous, dit-il, de celle indifférence des Arabes pour toute généalogie humaine, et de celte exlrême jalousie pour
celle de leurs chevaux? Si l'on met à
part leur orgueil national, ils ne veulent reconnaître de leurs ascendants que le père et l'aïeul : ce sont les seuls qu'ils veulent honorer, cl je m'imagine que ce n'est qu'entant que ces devanciers sont encore v ivants. Mais quand il s'agit de leurs chevaux, ils voudraient pouvoir les illustrer , par des suites non interrompues d'ancêtres, jusqu'au temps des auteurs de la uali >n, d'Abraham etd'Agar. Un tel goùl pour l'obscurité familière d.' l'homme, joint au plaisir d'anoblir leurs chevaux, serait-il une aberration de l'espril dans un peuple que liruzcn nous représenta comme si sensé, si conséquent?
Tour qu'un pareil penchant ne soit pas consiJéré comme une folie, il faut absolument, 1" qu'il txislo dans la nature une noblesse vraie, une succession hcrédjlairc de
INTRODUCTION
valeur propre chez les chevaux; et 2" que l'homme "'ait pas l'avantage d'une transmission innée, héréditaire et gratuite des qualités qui distinguent les supériorités individuelles.
Or, ces deux paradoxes sont des déductions rigoureuses de ee que je viens de dire louchant les résultats généraux de la comparaison de l'hérédité physiologique bestiale et de l'hérédité physiologique humaine.
Nous connaissez tous la manière de vivre el d'agir des chevaux sauvages, par exemple de ceux que l'on trouve en Amérique, et qui proviennent indubitablement des chevaux d'Espagne arrivés lors de la conquête du nouveau monde. Doux cents ans de liberté complète leur ont fait perdre toutes les qualités domestiques : la docilité, la familiarité, la soumission aux volontés du maître, le plaisir qu'ils trouvaient à se porter vers les lieux où il (allait se rendre, el le courage de braver tous les dangers. Vous ne trouverez plus ces vertus chez ces animaux. Si l'on veut s'en servir, il est très-difficile de les prendre; ensuite l'éducation d'un individa est si pénible et si longue, qu'il est hors d'âge avant qu'il soit domestiqué. Pour se faire une idée de ce que l'éducation a donné à une race de chevaux, il faut comparer l'état du cheval sauvage avec celui d'un jeune cheval échappé d'une bonne race privée.
Quel est le motif qui engage le gouvernement à établir des haras si dispendieux, à rassembler dans certains lieux des chevaux de toutes les belles races connue* du monde, a les confier aux soins de divers hommes intelligents chargés de les conserver, entretenir et panser journellement, suivant les besoins spéciaux que peuvent exiger des animaux nés dans des climats si divers ? Chacun le sait; il travaille à ce que ces sortes d'esclaves, étrangers à l'humanité, si utiles à la plupart des citoyens, si nécessaires à la société pour la guerre et pour les travaux publics, s'améliorent dans les générations rapides de leurs successions.
Si lous les chevaux étaient capables des mêmes services, on n'aurait pas recours à des races différentes. Mais chaque race a ses aptitudes, et dans une société parvenue au plus haut point de la civilisation, tous les besoins se font sentir, et lous ceux qui sonl capables d'y satisfaire y trouveront leur emploi.
Il est donc vrai que des races caractérisées par des acles artificiels, introduits au moyen d'une éducation pénible de plusieurs générations successives, se maintiennent intactes par la répétition facile des mêmes acles, pourvu qu'on ait le soin de les préserver de luul mélange. Les caractères acquis ne s, Mil pas matériellement indélébiles ; témoin ce qui s'esl passé en Amérique sur les chevaui espagnols. Mais qu'est-ce qu'une Continuité d'habitudes domestiques, an comparaison des efforts qu'il a fallu taire poor Imprimer celle tort leartiflciella sur le cheval de la nature ?
Ainsi, pe soyons ; que l'intérêt
ait pu conserver intacte et perpétuer une noblesse biotique, en perfectionnant les forces vitales successives, en favorisant le développement des facultés économiques, instinctives et synergiques, et en écartant les causes qui auraient pu les dégrader.
Les chiens ne sont pas moins susceptibles d'une noblesse pareille. Les races en sont multipliées. Chaque race a des penchants et des qualités que nous savons tourner à no're profit. Les uns deviennent, au besoin, notre compagnie, et nous tiennent lieu d'amis; d'au très gardent notre maison, nos troupeaux ; il en est à qui uaus pouvons confier notre personne dans quelques moments de danger, ils sont nos zélés collaborateurs à la chasse, et le plaisir qu'ils éprouvent dans cet exercice, double le nôtre et accroît notre ardeur.
Mais cet animal, tel que ia nature a pu nous le représenter, le chien sauvage, ressemble tant au loup, que les qualités qui nous le rendent si précieux doivent être considérées comme le résultat de la domesticité. Son dynamisme zoonomique était primitivement assez flexible pour se prêter à des impulsions que l'homme lui a données, et pour y répondre par des acles qu'on a de la peine à distinguer de ceux de l'intelligence. Cette flexibilité n'a jamais pu se trouver dans le loup, dans le renard, ni dans les autres espèces du même genre, qui, après avoir été soumises à une éducation semblable, sonl restées indociles, sauvages, loul à fait pareilles à leurs parents.
En épianl les aptitudes spéciales des diverses races canines, l'homme les a cultivées el les a perfectionnées.
Aujourd'hui, nous les voyons assez avancées pour nous être uliles , seulement en vertu desqualilés que les aïeux ont transmises à leurs descendants, sans que nous soyons obligés de prolonger leur éducation.... Cependant nous savons que l'on pourrait les rendre supérieures, multiplier, accroître et perpétuer leurs qualités, si nous voulions mettre une ligne de démarcat ion entre ces races, élever avec soin quelques individus, fonder des familles, interdire les mésalliances, el proscrire inexorablement les bâtards; en un mot, si nous voulions faire pour les chiens ce que les Arabes et les Nubiens fonl pour les chevaux.
Au reste, ce que je propose a été fait récemment en Angleterre. Un curieux a eu la patience et le zélé d'établir. dans son chenil une noblesse héréditaire de celle sorte pendant soixante ans. Comme les générations se succèdent rapidement dans la race canine, il y a déjà plusieurs lignées très-longues, c'està-dire dont les quartiers sont forl noinlu eu\ Aussi l'insiituleur se reposc-l-il depuis bien des années, et joui l- il du fruit de ses Iravau \. Il a fait l'éducation des premières généra tiom . l'hérédité l'a continuée. Il ne s'auil que de lournir aux descendants actuels l'occasion
d'ei ercerd >s talents que les pères leur a valent transmis avec leur sang. Le vieux proverbe ' ■' race a été parfaili ment \ ériflé an propre. Nous verrous plus tard si l'applica lion [u'on en ij it ila us l'ordre moral esl iusic.
INTRODUCTION
Convenons, pour le moment, que ce second exemple prouve aussi bien que le premier, dans les bêles, l'hérédilédes qualités vitales, non pas seulement économiques. mais encore des qualités instinctives, simulant les qualités morales... L'établissement d'une noblesse pe'rmne biolique est à la fois l'expression et la démonstralion patente d'une vérité physiologique.
Maintenant, d'après quoi apprécieronsnous la valeur humaine? Quels sont les avantages qui donnent à un homme une supériorité inconteslable, et lui obtiennent des hommages de la part de ses contemporains, et une mémoire honorable de la pari de la postérité? Nous savons tous que ce sont les qualités morales.
Dans l'enfance de la civilisation, l'admiralion pour un homme était commandée par l'idée que l'on se faisait de ses avantages ntellecluels et de ses qualités corporelles. La stature, la régularité des membres et des traits, la beauté physique, la force, l'adresse, la rapidité de la course, étaient des éléments indispensables pour les héros d'Homère. Les choses ont changé à mesure que la civilisalion se développait. Aujourd'hui, quand on veut savoir le degré de considération qu'on doit à un homme, on s'occupe, non de sa stature, mais de la capacité de son intelligence; non de la régularité de ses traits, mais du rapport harmonique qui peut exister dans ses aptitudes mentales ; non de sa beauté physique, mais de son génie ; non de sa force, mais de son courage; non de son adresse, mais de son habileté politique, stratégique, oratoire ou sociale; non de la prestesse de ses mouvements progressifs, mais de la facilité avec laquelle il porte avec la même juslesse son attention et sa volonté sur un grand nombre d'objets disparates dans un temps très-court.
Ainsi, l'homme le plus grand, le plus admiré, et par conséquent le plus distingué et le plus noble, est celui dont l'âme est douée de plus d'idées rationnellement coordonnée», de plus de génie pour les employer aux grands objets, de plus de vertu qui le porte à s'oublier lui-même pour se consacrer au bien public, de plus de persévérance dans l'exercice de ces qualités. Voilà l'homme le plus noble per se.
Tout ce qui ne se rapporte pas à l'intelligence, aux actions publiques, aux affections civiles, n'entre plus dans la biographie d'un homme célèbre. Ou parait dédaigner le portrait de son visage, la description de ses goûts, de ses habitudes particulières, de sa vie domestique. Ou ne veut plus entendre parler du caractère, en tant qu'il se rapporte à quoique singularité instinctive : s'il n'est pas purement moral et s'il n'est pas lié avec la vie publique, on ne le trouve pas digne d'être écrit. Qui s'intéresse à savoir quel était l'état des forces musculaires chez le maréchal de Saxe?... Donc les qualités morales chez l'homme servent, suivant qu'elles sont plus ou moins nombreuses et plus ou
son estima lion person-
moins brillantes Délie.
Mais les générations n'héritent pis de leurs auteurs les qualités morales et intellectuelles, les vertus et les vices qu'ils avaient acquis eux-mêmes, cl qui étaient sous leur responsabilité.
Quant à la propagation des instincts vitaux, elle n'est pas rare; mais ce qui l'e-t extrêmement, c'est celle d'un ass rlimenl de facultés mentales qu'on puisse regarder comme une continuation de l'âme du père et de la mère.
Quand je parcours un dictionnaire d'hommes célèbres, je suis étonné de voir tant de noms isolés et si peu qui fassent ligne inlel lectuelle. Ne confondez pas une profession de famille avec une lignée des mêmes qualités. Je trouve assez souvent des suites d'homonymes, mais peu de familles. Si je la remarquais, je la verrais comme une coïncidence fortuite.
A ces considérations générales par lesquelles il cherche à prouver la non-héréd lé des qualités intellectuelles et affectives chez l'homme, M. Lordat fait succéder non-seulement l'appréciation de ces proverbes : Père avare, enfant prodigue: Petit fils d'un grand homme; mais encore l'opposition bien manifeste qui se trouve dans les sentiments des membres d'une même famille.
Ainsi, il fait remarquer que le filsileCicéron fut un sot, un brutal, un débauché, un ivrogne ; que l'atroce Domitien , le plus jeune des deux fils de Vespasien, autrement dii Flavius, n'avait rien au moral de son pèr^ et de son frère Tile. Celui-ci el Vespasien furent tous deux bons princes et méritèrent le titre de père de la patrie; mais il esl à croire qu'ils agirent par des motifs différents. Le père obéissait à la raison , le fils à un besoin tendre d'aimer l'humanité et de la servir. Donc, quoique se ressemblant par leurs actions, ils n'avaient pas Ls mêmes qualités. Puis il nous montre le monstre Commode , devant le jour au sage et vertueux Marc- Aurèle; né de cet homme à qui le satirique Julien n'a pu faire d'autre reproche que d'avoir laissé son trône à un tel héritier. Laissons de nouveau parler M. Lordat.
On me cite, dit-il, Agrippine et Néron , une mère el son héritier, physiologiquement parlant. Agrippine a fait du mal par ambition, et parce qu'aucun principe ne pouvait l'arrêter, si son intérêt parlait; mais Néron procédait d'une autre source : le mépris absolu de l'humanité et le désir de le montrer par caprice et sans profil.
Etudiez Louis XI : vous le verrez peu guerrier, fils ingrat el dénaturé, père ombrageux , doué de grands talents, mais plein d'artifices, et n'ayant d'ailleurs rien dans son cœur qui l'empêchât d'atteindre le but dont il était occupé. Son père, Charles Vil, avait été bon, insouciant, d'une capacité médiocre , clément. Le fils de Louis XI fut courageux , excellent capitaine, d'une bonté extrême. Des deux filles de Louis , l'une n'administra pas mal el sans cilal, et montra
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toujours du ressentiment contre le duc d'Or- non, il n'est pas possible d'admettre dans léans, depuis Louis XII, qui n'avait pas ré- celte galerie une hérédité mentale. Le plus pondu à quelques sentiments tendres qu'elle éminenl, le doux Lamoignon, l'ami de Ra
avait éprouvés; et l'autre, venu incarnée, a été béatifiée par Benoît XIV.
Quelle a été l'hérédité intellectuelle ascendante et descendante de Henri IV et de Louis XIV? La lignée de Charlcmagne avaitelle été digne d'un pareil chef?
Donnez un coup d'œil sur l'histoire des savants.
La famille de Vossius semble devoir nous donner des générations semblables , d'autant que les circonstances extérieures étaient les mêmes. Gérard-Jean Vossius laissa cinq fils qui cultivèrent les lettres. Les quatre premiers eurent peu de succès. Isaac, le dernier, étudia beaucoup et se fit une réputation. Fui-il l'héritier intellectuel de son père ? Point du tout. Les journalistes de Trévoux ont fait dans le temps une comparaison de ces deux personnages, et ils ont vu que leurs talents respeclifs étaient leurs antipodes. Tous deux étaient laborieux, tous deux avaient de la capacité; mais l'un , amoureux delà vérité, indifférent pour les opinions, judicieux, positif, a laissé des travaux solides , dont il n'est pas permis de se passer quand on s'occupe des sujets qu'ila traités...; taudis que l'autre, dédaigneux de la vérité, avide de paradoxes, curieux de nouveautés, H composé des écrits utiles à son amourpropre, mais presque nuls pour la science.
Les deux Scaliger, père et fils, ont quelques ressemblances mentales: tou9 les deux laborieux, tous les deux vains, tous les deux méprisants. Ces qualités n'ont pas besoin, pour leur transmission, d'une hérédité physiologique : l'exemple suffit. Mais éludiez ces deux hommes de près : le premier, Jules- César, montra beaucoup d'esprit et un savoir médiocre; le second, Joseph-Jules , beaucoup de savoir et peu d'esprit.
Je vous ai priés de ne pas prendre pour une hérédité physiologique les professions qui peuvent se trouver dans certaines maisons, et qui donnent une sorte d'uniformité aux individus successifs qui s'y engagent. Celle ressemblance n'est qu'extérieure; pour travaillera notre problème, il faut caver plus profondément dans l'examen des membres, et étudier leurs capacités, leurs aptitudes mentales et leurs tendances.
L'illustre procureur général de la Cour do cassation, M. Dupin, dans un discours de ren-
i , a voulu faire connaître les vertus et le
caractère public de feaM.de Malesherhes, et, à cette occasion, il a retracé le signalement de la famille à laquelle il appartenait. Dans une vue loul a fait différente, j'ai cherché à pénétrer dans l'intérieur de cette honorable i ace.
La lignée des Lamoignon esl fameuse en hommes distingues. Les liauds magistratures étaient chez eus une profesi le famille. L'uniformité d'éducation, des préceptes ei «les exemples, semblait devoir donner une sorte de monotonie dans 1rs portraits dei membres successifs de la maison. M. us
cineetde Despréaux, nous offre un modèle accompli d'un ministre dans un Etat monarchique. Son fils fut remarquable comme intendant, mais il fut dur et hautain. Son petit-fils, Courson, eut tant de goût pour l'autorité arbitraire, qu'il ne put rester dans son intendance de Guyenne. Quant au vertueux et infortuné Malesherbes, il fut de bonne heure disgracié : pourquoi?... pour un libéralisme prématuré.
Le fameux auteur des Lettres à un provincial, etc., Bayle, aussi célèbre par son scepticisme que par sa grande capacité, élait fils de parents protestants, si fermes dans leur croyance qu'ils en étaient fanatiques. Son scepticisme, ses hésitations en matière religieuse, furent un malheur affreux pour sa maison. Un jour que toute sa famille cherchait à se consoler chez uu parent, le père aperçut une thèse de philosophie que le fils avait soutenue dans l'université et qu'il avait envoyée à ce cousin. Cette thèse en placard était ornée de gravures , comme c'était alors l'usage. En s'approebant, le père aperçoit la figure de la vierge Marie, et par-dessous la dédicace : Virgini Marine Deipar*;. A cet aspect, l'indignation est portée au comble; les larmes ruissellent; les sanglots, les imprécations témoignent le dernier degré du désespoir.
C'est alors qu'il fut arrêté que le jeune ho aime n'entrerait plus dans la maison paternelle. Jugez, d'après cela, quelle élait la foi des auteurs du philosophe, d'un homme qui s'est servi do toutes les ressources de l'entendement le plus vaste et delà dialectique la plus déliée, pour mettre tout en problème. Mais ce défaut de rapport entre son esprit et relui de ses aïeux n'empêcha pas qu'il héritât d'eux les vices de sa constitution vitale. Il scnlitdebonncheurequ'il mourrait, avant le temps, de la maladie de poitrine dont étaient mortes sa mère et sa grand 'mère, ci le pro* noslic se vérifia quand liaylc avait cinquante" ncul ans.
Montesquieu eut un fils qui ne manqua point d'aptitude; mais ce que. ce Bis aima lu moins, ou plutôt dont il s'éloigna le plus, ce furent les objets qui ont le plus illustré son père et la France, la littérature et le dioit. Il cultiva la physique et l'histoire naturelle ; mais il ne put jamais consentir à se laiss.r décorer d'une charge de magistrature qui était clans sa famille, qui étail par elle-même très— honorable , el a laquelle l'auteur dt
\' Etprit des lois avait ajoute un éclat immortel.
Dernier fait, car il fuit abréger par diacre* lion. Andie-Daoi an-1'liilidor, aussi Célébra; Comme COmpOSÎteur que1 comme joueur cl é
'■lices, appartenait à une ramille honorable, dont la profession (je ne dis pas le talent) éiail de musicien aiéculant. Un des Dame in prédécesseurs, qui lai sait partie de la mu ique du roi, i cçut <lc L mis s 111 le sui uni du
Tw
INTROflL'i.TlON
Philidor, mol aussi euphonique que bienveillant. Tous les successeurs onl préféré, comme de droit, ce surnom royal à leur nom patronymique.
Dans cette longue série d'exécutants, André a été le seul, je crois, qui n'a pas eu la patience de cultiver un instrument. Il fut aussi le seul qui sentit en lui le vrai 'talent de la musique considérée sous le double rapport de la poésie et de la science, Un trèsgrand nombre d'opéras montrèrent son originalité et sa puissance sous les deux points de vue. Un événement peu important en luimême contribua néanmoins beaucoup à l'appréciation de cet homme. La partiiion d'Orphée de Gluck était parvenue à Paris en 17G-5; chef-d'œuvre fut vivement critiqué par les artistes. Mais Philidor s'en déclara chaleureusement le défenseur, et il fit voir ainsi combien il était supérieur à ses compatriotes dans l'esthétique musicale, dans la vraie :ounaissance de l'harmonie, où se trouvent lien des règles implicites et des permissions tacites dont les savants vulgaires ne se doutent pas.... et dans cette conscience délicate qui prescrit d'admirer même ce qu'où n'ose pas espérer d'imiter.
Ce talent, qui n'était pas le résultat des éducations antérieures, ne sortit pas de cette tête, et ses enfants, d'ailleurs estimables, n'eurent pas la moindre étincelle des deux aptitudes qui l'avaient illustré. En les voyant in soir jouer aux échecs, il leur dit qu'ils laient en contravention avec une ordonnance de la police, qui avait sévèrement défendu les jeux de hasard. Un de ses fils que j'ai longtemps soigné d'une maladie chronique, ne connaissait pas la gamme, quoique son profil ressemblât beaucoup à celui de son père. Ses frères et sœurs étaient à peu près étrangers à la musique. Il est bon de remarquer en passant que madame Philidor, sœur de M. llicher, célèbre maître de chant de celle époque, était, elle aussi, musicienne; qu'elle avait chanté à la cour cl au concert spirituel les parties principales supérieures du Carmen sœculare, et qu'elle avait assez aimé l'ail pour étudier avec soin le sens des parolts latines, leur prononciation exacte, leur prosodie, et pour tâcher, comme elle le dit elle-même, de prendre une teinture suffisante de l'esprit de celte langue transposiiive.
Voilà les faits : ajoutons, et tout le monde en convient, que quelle que soit l'origine d'un homme, quels qu'aient élé les mérites de ses ancêtres, quoi qu'aient pu faire la
sociéle et l'opinion pour les illustrer son
éducation particulière ne peut pas être moins laborieuse que celle de ses aïeux. Souvenezvous du mol d'Euclidc au roi Plolomée, fils de Lagus. Ce prince voulut être son disciple ; mais, rebuté par les premières difficultés , il demanda s'il n'y aurait point de voie plus aisée pour apprendre la géométrie. « Mon, répondit Euclide, il n'y en a point de particulière pour les rois. »
Oui, dans l'espèce humaine, l'auteur, en tant qu'intelligent, ne transmet aux descen-
dants que la substance sur laquelle résident les attributs essentiels du sens intime. Il leur donne sa spécialité, son humanité, et les met dans la continuité dé la chaîne des enfants d'Adam. Mais, pour les qualités morales qui peuvent ou décorer ou enlaidir ce sens intime, elles ne sont pas imprimées dans cette force corporelle qui perfectionne les races bestiales.
Les génies sont des enfants trouvés et des célibataires. Leur naissance vient de la vocation, et la succession se maintient par une adoption tacite. Si, dans ces races perpétuelles, il se trouve des esprits supérieurs, incomparables...., posez-les, isolez-les, seuls, indépendants de l'idée de toute génération ascendante ou descendante. Qui sont en effet les parents et les progénitures même adoptives des génies d'Homère el du Tasse, de Sophocle et de Kacine, de Térence et de Molière,de Phidias el de Michel-Ange, d'Apelles et de Raphaël, de César et de Napoléon.
N'avais-je pas raison de vous engager à étudier comparativement l'hérédité physiologique chez l'homme et chez les animaux 1 N'arrivez-vous pas à ce résultat que, chez l'homme, les produits de l'éducation ne sont que pour celui qui l'a reçue, ne profilent point à son fils qui sera soumis aux épreuves de son père....; tandis que, chez la bêle, ces produits sont un héritage au prolit de sa postérité? Ne serez-vous pas persuadés, d'après cela, que le réceptacle de l'éducation de l'homme n'est pas le même que celui de la brute?
Quelque motivées qu'aient été ces conclusions du savant physiologiste dont j'ai exposé les idées, je ferais preuve d'ignorance si je disais qu'elles n'ont pas trouvé de contradicteur. 11 en est sorti un, du sein même de la faculté de Montpellier, qui, s'il eût employé un langage plus parlementaire qu'il ne l'a fait, aurait probablement vu M. Lordat descendre dans l'arène et soutenir noblement le combat singulier auquel il était appelé à prendre part; mais qu'a fait M. le docteur Broët ? sous le spécieux prélexte d'exprimer quelques doutes touchant tes lois de l'hérédité physiologique chez l'homme, et avec toutes les apparences d'une humilité parfaite, il cache le désir de lutter d'esprit et de talent avec son maître. Et ce qui le prouve, c'est le ton tranchant et décisif qu'il prend petit à petit dans la discussion. Aussi, tout en formulant les quelques réflexions qui lui ont élé suggérées par les deux leçons du savant physiologiste, il cherche à piquer son amour-propre, il l'excite, il l'aiguillonne, eu avouant que ces questions qu'il a abordées sont un problème très-difficile à résoudre, insoluble peutêtre, et en témoignant de son désir que les considérations auxquelles il s'est livré soient de nature à donner encore au professeur A penser (ce sont ses expressions). — J'en Serais glorieux, dit-il, et déposant mon rôle fictif d'adversaire, j'attendrais avec pleine confiance qu'il voulût bien porter quelque lumière sur ces points demeurés obscurs.