DUP
PUP
plaindre de la durcie de la plupart de ses membres, et non des hommes durs eux-mêmes, qui, croyons-le bien, ont trop d'égoïsme, employons le vrai mot, trop de dureté dans le cœur, pour souffrir le moins du monde des soucis, des chagrins, du malheur de leurs semblables.
Et cela devait être; car les gens durs le sont par caractère, par nature; on a dit même qu'on pouvait le devenir par habitude de voir souffrir ; d'où l'on a inféré , sans chercher à vérifier le fait, que les médecins et les chirurgiens sont peu compatissants.
Sans m'inscrire formellement en faux contre cette proposition , je nie que la vue des ravages du mal ou l'aspect du sang endurcisse l'âme des hommes qui exercent la médecine. Chacun , quand il faut en verser ou mutiler son semblable, sent son courage l'abandonner ou ses forces faillir; mais l'idée de conserver à la société un de ses enfants, à la famille un de ses soutiens, à l'Etal un de ses défenseurs, aux sciences et aux arts un de ses ornements; celte idée, dis-je, ranime son courage et lui donne la force d'en imposer à la foule et au patient lui-même, par son impassibilité et cette sorte d'insensibilité dont on l'accuse. Us savent tous que le malade épie les regards, les gestes de l'opérateur, pour y lire son arrêl ou ses espérances ; et c'est par ce qu'ils ne l'ignorent point, que s'exerçunt de très-bonne heure à dissimuler leurs sensations , ils finissent par devenir impénétrables à tous les yeux. Et on appelle cela de l'insensibilité 1
Pendant le cours de mes éludes médicales et les premières années de mon doctorat, j'ai vécu dans l'intimité avec trois professeurs de la Faculté de Montpellier, tous les trois nus maîtres. L'un était le modeste l.afabric; le second, le savant Victor Broussonncl, et le troisième, le célèbre Delpech. Un Irait de la vie de chacun de ces hommes suffira pour prouver leur bonté, leur bienveillance, leur charité.
Lafabrie avait un coup d'ceil médical si sûr. qu'il était devenu le médecin des médecins : sa réputation comme praticien égalait sa modestie. Néanmoins il ne faisait pas île clientèle en ville ni ailleurs : il n'en voulait pas. Eh Itifii 1 cri homme qui refusait de voir des malades, s'est levé forl souvent la nuit pour courir chez le pauvre qui réclamai! iea soins. Voici du reste un colloque qui a été bien des fois répété : « Monsieur, on vous demande pour un malade. — Esl-il riche? — Oui. — Eli bien, qu'il fasse demander M. tel nu M. loi, qui ne demandera pas mieux. » Mais si on répondait : « Le malade est sans fortune, » il s'empressait d'accourir, en allendaiil que le médecin de la charité eût clé prévenu el fût venu consulter avec lui.
J'ai ouï raconter, de la bouche même du professeur liroiissonnel, le fait suivant :•< Une bon ne femme de la campagne est venue hier me consulter. Après l'avoir examinée avec soin et lui avoir donné mon avis, clic me dit : • Comme j'ai peu de mémoire , je voudrais
une consultation écrite. — C'est bien . passez sur les six heures, je vous la remettrai. » La malade fut exacte, le professeur l'avait été aussi. Elle le remercia beaucoup et déposa sur son bureau une pièce de tientc sous!... « Vous l'acceptâtes, dit un des auditeurs au docteur Broussonnet. — Pourquoi pas? Puisque Fénelon acceptait d'un pauvre paysan la modique somme de vingt sous pour lui dire une messe, je pouvais bien accepter à mon tour trente sous pour ma consultation. D'ailleurs, j'aurais mortifié cette femme par un refus, et je ne voulus pas l'humilier. »
Quant à Delpech, les personnes qui ont habité le Midi savent qu'il avait la réputation de se faire bien payer; c'est vrai : mais voici qui prouve qu'il n'était ni dur ni insensible; je dis plus, qu'il était bon et charitable. Entre antres faits que je liens du professeur René, qui fut son élève et son ami, et que je crois être encore le mien, je choisirai les suivants :
Une cantatrice célèbre, ayant perdu sa voix , se rendit à Montpellier , descendit dans un des meilleurs hôtels, et fil appeler Delpech. Celui-ci , après quelques mois de soins, fut assez heureux pour obtenir une guérisou parfaite ; mais il ne s'en tint pas là : un jour sa cliente lui paraissant forl triste, il lui na demanda le motif, el reçut pour toute réponse qu'elle était sans ressource, les fonds qu'elle attendait de Paris n'étant pas arrivés. « Ce n'est que cela ! dit le docteur ; venez demain soir chez moi, et apportez quelques-uns de vos plus jolis morceaux. » Mad n'y manqua pas. Delpech avait convié lous ses anus et ses nombreuses connaissances à une reunion musicale. Avant la lin d'e la soirée, il fit lui-mémo, en secret, une quête qui produisit , on n'a pu me dire la somme, mais
ce qu'on a su, c'est que la cantatrice recevait le lendemain des mains de son docleur un rouleau de vingl-cinq louis.
A quelques jours de là, celle dame, qu'une si jolie recette avait alléchée, dil à Delpech que les vingt-cinq louis ayant été insuffisants pour payer toutes ses dépenses, elle délirait donner un second concert, dont le revenu lui permettrait, disait-elle, d'acquitter ses délies et de retourner chez elle. Le médecin, qui ne voulut pas frapper une nouvelle contribution sur ses habitués, répondit à celle dame : ■ Malgré tout votre talent, je doute fort quo notre seconde soiriesoilaussi productive que la première; m'est avis que vous devez y renoncer; mais ne vous inquiétez pas de cela, je réfléchirai ce soir au parti que nous avons a prendre, il demain je vous dirai ce que j'ai arrêté dans vos intérêts. »
Le lendemain, en effet, Delpech se rendit
chez Mad , el lui remettant un nouveau
rouleau de vingt cinq louis, il lui dil : « Vml.i la somme que vous m'avez déclaré vous être indispensable. Payez vos dépenses el retournez a Paris. Si vous conservez voire voi\ el si vous avez des succès, vous vous rappel* lerez que je vous m prêté cinq cenls francs;