A BORDEAUX
Chez Charles LAWALLE, Libraire, allées de Tourna, 20.
PRÉFACE
Dupuis a dit (1) : « Si nous avions un dictionnaire qui nous donnât la sigmfi « cation de chaque caractère simple qui entre dans la composition de ces êtres « monstrueux (divinités égyptiennes), il ne nous serait pas plus difficile d’en ex- « pliquer le sens composé et de les traduire en quelque sorte, que de traduire une « tirade de vers d’un poète ancien ou une période d’un orateur à l’aide du dic- « tionnaire qui contient le sens de chaque mot qui entre dans les vers et dans la « période. Mais il n’y a guère lieu d’espérer que nous puissions jamais recom- « poser ce dictionnaire, si ce n’est peut-être en étudiant bien la Nature et les « propriétés des choses qui en forment les éléments premiers ». Cet auteur avait déjà dit (2) : « C’est l’observation suivie du caractère et des qualités des differents « animaux, des propriétés ou des formes des plantes, des pierres, et des métaux, « qui a fourni aux savants égyptiens l’immense dictionnaire qui leur a servi à écrire « l’histoire de la Nature et à la graver dans leurs temples, sur leurs obélisques, « et sur cette foule de monuments qui ont échappé aux temps et aux barbares sans « aucun fruit pour nous qui n’avons pas assez étudié la Nature pour recomposer « leur dictionnaire sacré ».
L’idée que Dupuis s’était faite des hiéroglyphes est exacte , car elle s accorde avec l’opinion des anciens, touchant l’écriture mystérieuse de l’Egypte.
J’ose entreprendre la recomposition du dictionnaire sacré ; puissent les vrais
(1) Religion universelle, liv. iv, chap. 5.
(2) Chap. 4.
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vj
amis de la science m’aider à lire dans le livre de la Nature que la plupart des savants négligent aujourd’hui !
Un auteur que j’ai accusé déjà de n’avoir rien compris aux hiéroglyphes et de ne pas même avoir eu la connaissance exacte et complète d’un symbole (1), M. Chamfollion le jeune, passe généralement dans l’esprit des érudits pour avoir trouvé la clef du trésor hiéroglyphique. Si l’on doit juger de l’homme par ses écrits, personne plus que M. Champollion n’a eu foi dans son système ; pour moi qui ai médite cet auteur, j ai acquis la triste conviction que non-seulement il n’entendait rien aux hiéroglyphes , mais encore que cet archéologue dogmatique savait fort bien qu’il ne les comprenait pas, et que par conséquent son dernier ouvrage,
sa Grammaire égyptienne , sa Carte a la postérité, n’est qu’une mystification jetée au monde savant.
Les dupes littéraires de M. Champollion me pardonneront-elles ma franchise ? j en doute ; il est des fanatiques en archéologie comme en religion : aussi ai-je pris mon parti, et le suffrage d’un homme de bon sens suffira pour me consoler de la critique amère d’une coterie scientifique.
Je ne veux point passer en revue tous mes prédécesseurs dans la carrière ténébreuse des hiéroglyphes : paix à Kircher, paix aux hommes de bonne foi! mais pour M. Champollion qui trouve des bucoliques dans l’hypogée des rois de Thèbes, qui voit dans une baignoire de la moyenne pyramide de Memphis un cercueil contenant le nom et les qualités d’un certain Imaï qui aurait cumulé les emplois d’orateur royal , de royal pontife , et d’intendant général des bâtiments d’un prétendu Pharaon Schoufô (2), certes il ne mérite pas de grâce; et dussent tous les dieux
(1) Traité du Zodiaque de Dendérah, ire partie.
(2) Pour ne pas invoquer ici les témoignages d’Hérodote , de Diodore de Sicile , etc. . nous citerons Roll.n que tout le monde connaît. Dans son Histoire des Egyptiens, chap. v, page 99, cet auteur qui avait compulse les auteurs anciens dit : La loi ( en Egypte ) assignait à chacun son emploi qui le perpétua,t de pcre en fils. On ne pomx.it en avoir deux ni changer de profession. Et je le demande d'ailleurs , les prétendus titres du prétendu Imaï sont-ils compatibles ? quel est le cumulard qui , en France , osera, à
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rij
égyptiens qu’il a créés se dresser de toute leur hauteur pour le défendre , je ne reculerai pas , car j’ai pour moi la raison et l’histoire.
Le système de M. Champollion ne soutient pas l’examen; je vais le démontrer :
« La langue égyptienne, dit cet auteur (1), ne diffère en rien d’essentiel de la « langue vulgairement appelée copte ou copktke : les mots égyptiens écrits en ca- « ractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes et en « caractères grecs dans les livres coptes ont une valeur identique et ne diffèrent o en général que par l’absence de certaines voyelles médiales omises, selon la
« méthode orientale, dans l’orthographe primitive ».
Voilà ce qu’affirme M. Champollion, mais voilà ce qu’il ne prouve pas, et cepen-
dant c’est la base de son système.
M. Seguier de Saint-Brisson avait avant moi adressé ce reproche à Fauteur de la Grammaire égyptienne. Je renvoie mes lecteurs à la lettre de ce savant helléniste (2) , dans laquelle on trouvera réunies les différentes opinions des érudits du seizième et du dix-septième siècle qui ne s’avisèrent point de métamorphoser le copte, baragouin, ou pour le moins langue hybride, en langue sacrée des Pharaons (3).
cumuler les fonctions d’archevêque de Paris, d’intendant la cour de cassation?
de la liste civile , et de procureur général à
(1) Grammaire égyptienne. Introduction, page xviii.
(2) Insérée dans le journal l Institut. Janviei 1856.
(3) Celle marne de donner nne haute impor.anee aux langues bâtardes vient du progrès de l'instruction publique. Autrefois on était instruit lorsqu'on savait lire et écrire , compter et chiBrer ; on était savant lorsqu'on connaissait le la.in, et lomqu’on savait le grec on pouvait se déclarer un nec plus ultra littéraire , certain d’entendre tous les savants s écrier .
Quoi! Monsieur sait du grec; ah! permettez, de grâce,
Que pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.
Aujourd’hui que malheureusement tout le monde a la prétention de savoir le latin et le grec , on ne peut pas décemment se poser comme érudit à moins qu’on ne sache le copte ou l’hébreu , le sanscrit ou le chinois; mais comme le copte serait bientôt tombé en discrédit, puisqu’on ne retrouve cette langue que dans des traductions d’ouvrages religieux dont nous possédons les originaux , on s’avisa , pour relever son importance , d’en faire la langue des Pharaons. C’est ainsi que , par excès d’amour pour son pays ,
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vnj rnjCir At jl.
Et comment cette langue qu’on parlait encore dans les premiers temps de l’ère chrétienne aurait-elle pu se conserver intacte ? tant de siècles et tant d’invasions auraient-ils pu lui laisser jusqu’au pioment de sa mort la fraîcheur et la pureté quelle avait au temps d’ Abraham et de Sésostris? Il faut, pour admettre un pareil fait , supposer un miracle , car l’expérience et l’étude nous démontrent que les langues naissent, grandissent, vieillissent, et meurent comme les hommes : l’Académie française a proclamé cette vérité : « L’altération du langage, dit-elle (1), « s’est rencontrée même sans les causes qui hâtent la barbarie et le déclin social. « Les idiomes cessent de vibrer pour l’imagination et le goût, lorsqu’ils servent « encore à la civilisation et à la vie , ils meurent enfin comme les hommes , ils
« meurent avant l’extinction même des races qui les ont parlés L’érudition
« moderne nous atteste que dans une contrée de l’immobile Orient où nulle in- « vention n’a pénétré , où nulle barbarie n’a prévalu , une langue parvenue à sa « perfection s’est déconstruite et altérée d’elle-même par la seule loi de changées ment natutelle à l’esprit humain ».
Ainsi donc les amateurs du système de M. Champollion doivent commencer par déclarer que les érudits du seizième et du dix-septième siècle, qui connaissaient le copte tout aussi bien que les savants d’aujourd’hui, n’étaient pas assez avancés pour apprécier cette langue sublime que nous ont conservée les liturgies ; qu’Horace (2) et l’Académie française n’entendaient rien en ce qui concerne le langage , et que l’étude et l’expérience doivent se taire devant l’assertion positive de M. Champollion qui affirme que les hiéroglyphes qu’il traduit au moyen du copte lui ont démontré que le copte était la langue transmise par les hiéroglyphes.
le brave La Tour d’Auvergne prouva que le bas-breton était la langue des druides et même la langue primitive et universelle.
(1) Préface du Dictionnaire de l’Académie française. 1855.
(2) Horace a dit dans son art poétique :
Ut silvœ foins pronos mutantur in annos, Prima cadunt : ita verborum vêtus interit œtas.
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Admettons cependant que le copte soit la langue des Pharaons : je dis que le système de M. Champollion ne peut pas nous conduire à la lecture des hiéroglyphes.
Cet auteur divise l’écriture sacrée en trois classes de caractères bien tranchés (1) :
1° Caractères mimiques ou figuratifs;
2° Caractères tropiques ou symboliques ;
3° Caractères phonétiques ou signes de son.
Les caractères figuratifs sont ceux (2) « qui expriment précisément l’objet dont « ils présentent à l’œil l’image plus ou moins fidèle et plus ou moins détaillée ; « ainsi
« signifient soleil, lune, étoile, homme, cheval.
Les caractères tropiques ou symboliques (3) sont un nouvel ordre de signes auquel on fut obligé de recourir dans l’impossibilité où l’on était d’exprimer les idées abstraites par des caractères figuratifs. « (4) On procéda à la création des signes « tropiques , 1° par synecdoche en peignant la partie pour le tout ; mais la plupart « des signes formés d’après cette méthode ne sont, au fond, que de pures abré- « viations de caractèrès figuratifs : ainsi une tête de bœuf
« signifiait boeuf ; une tête d’oie
(1) Grammaire égyptienne , page 22.
(2) Logo cit. Tout ce qui se trouve entre guillemets est extrait de la Grammaire égyptienne. (5) Voyez Grammaire égyptienne, page 25.
(4) Grammaire égyptienne , pages 25 et suivantes.
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« signifiait oie (1) ; 2° en procédant par métonymie, on peignait la cause pour
« l’effet, l’effet pour la cause, ou l’instrument pour l’ouvrage produit. Ainsi on « exprima le mois par le croissant de la lune,
« les cornes en bas et tel qu’il se montre vers la fin du mois ; l’action de voir
« par l’image de deux yeux humains;
« le jour par le caractère figuratif du soleil
« qui en est l’auteur et la cause ; 3° en usant de métaphores , on peignait un
« objet qui avait quelque similitude réelle ou généralement supposée avec l’objet « de l’idée à exprimer. Ainsi on notait la sublimité par un épervier.
« à cause du vol élevé de cet oiseau (2) ; un hiérogrammate ou scribe sacré
« par un chacal,
« parce que ce fonctionnaire sacerdotal devait veiller avec sollicitude sur les
« choses sacrées, comme un chien fidèle (3) ; 4° on procédait enfin par éniy-
« mes en employant, pour exprimer une idée, l’image d’un objet physique n’ayant « que des rapports très-cachés, excessivement éloignés, souvent même de pure « convention, avec l’objet même de l’idée à noter. D’après cette méthode, fort
(1) Pourvu toutefois que ces abréviations ne représentassent pas, la première, une tête de vache, et la seconde une tête de canard ou de cygne.
(2) M. Champollion, ou pour mieux dire Horus-Apollon , est ici dans le vrai.
(ô) M. Champollion, ou pour mieux dire Horus-Apollon, est ici dans le faux, et la raison qu’il donne est absurde. Voyez chacal.
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« vague de sa nature , une plume d autruche
XJ
« signifiait justice , parce que , disait-on , toutes les plumes de cet oiseau sont « égales (1) Le serpent uræus,
« quelquefois paré de différentes coiffures symboliques, devint le signe de l’idée « de déesse en général, d’une déesse mère et nourrice (2),
TT
« d’une déesse ou reine de la région supérieure ,
« ou enfin d’une déesse ou reine de la région inférieure ,
« suivant le sens particulier de l’insigne qui surmonte la tête du reptile
« Les caractères de la troisième classe, la plus importante puisque les signes « qui la composent sont d’un usage bien plus fréquent que les deux premiers « dans les textes hiéroglyphiques de tous les âges, ont reçu la qualification de « phonétiques parce qu’ils représentent en réalité, non des idées, mais des sons « ou des prononciations.
« La méthode phonétique procédait par la notation des voix et des articulations « exprimées isolément au moyen de caractères particuliers et non par la notation
(1) Ceci est pris dans Horus-Apollon , liv. 1. Cette prétendue plume d’autruche est une grande plume d’ibis. Voyez ibis.
(2) Ici M. Champollion laisse agir son imaginative et appuie la valeur énigmatique du premier uræus coiffé par la traduction d’un prétendu titre de Domitien à Dendérah , dont le lecteur ne peut pas apprécier la fidélité. Cet auteur n’échafaude son système qu’avec des pétitions de principe.
xij PRÉFACE.
« des syllabes. La série des signes phonétiques constitue un véritable alphabet « et non un syllabaire.
« Le principe fondamental de la méthode phonétique consista à représenter une « voix ou une articulation par l’imitation d’un objet physique dont le nom en « langue égyptienne parlée avait pour initiale la voix ou l’articulation qu’il s’agis- « sait de noter ». Ainsi un aigle,
en copte <5.£(JU JU. ( ahôm ), sera la lettre hiéroglyphique A; Un champ ainsi figuré selon M. Champollion,
et qui se nomme en copte KOI ( koi ), peindra l’articulation K;
Une bouche,
appelée pu) ( rô ) en prétendu égyptien, sera l’R de l’écriture sacrée ; ainsi des autres.
« Du principe phonétique ainsi posé il résulta la faculté de représenter une « même voix ou une même articulation par plusieurs caractères différents de « forme comme de proportion. Ainsi, par exemple, un scribe égyptien, usant de « cette latitude inhérente à la méthode phonétique, pouvait à son choix représente ter indifféremment :
« L’articulation P (R) par une bouche,
« püJ (rô), par une fleur de grenade, « pOJULAfl (roman), ou par une larme,
PREFACE
Xll]
« pülG (rime) ».
Le nombre de ces différents caractères qui servaient à noter une même voix ou une même articulation, et que M. Champollion appelle homophônes , avait été, dit cet auteur, fixé d’avance et consacré par l’usage; il ne pouvait nullement dépendre du caprice d’un scribe d’en introduire de nouveaux dans le texte, et il est évident, selon lui, que la plupart de ces homophônes furent adoptés « (1) pour « faciliter la disposition et l’arrangement régulier des caractères en colonnes verci. ticales ou en lignes horizontales, selon la forme de l’espace destiné à recevoir « un texte écrit ou sculpté ».
Tel est le précis du système Champollion , extrait de la Grammaire égyptienne.
Examinons d’abord le principe phonétique des Egyptiens selon M. Champollion.
Si cet auteur avait dit :
= Comme les caractères figuratifs et les caractères tropiques étaient insuffisants lorsqu’il s’agissait de rendre en écriture sacrée les noms de rois, de pays, de villes, etc., les Egyptiens furent obligés d’employer une méthode phonétique, qui consistait à représenter les différentes syllabes qui entrent dans un nom propre par des objets physiques dont les noms en langue égyptienne commençaient par ces mêmes syllabes, et en les plaçant côté à côté ou au-dessous les uns des autres selon leur ordre, ils parvenaient ainsi à rendre phonétiquement un nom ou une idée qui n’aurait pu l’être par la méthode ordinaire (2), ayant soin de renfermer dans un cartouche ces nouveaux hiéroglyphes, afin qu’on ne les confondît pas avec les autres =.
(1) Grammaire égyptienne, page 29.
(2) Pour bien comprendre ce système supposons qu’il s’agisse d’écrire en hiéroglyphes phonétiques français le nom de Caton , nous pourrions peindre un canon qui , d’après ce principe , noterait la syllabe Ca, et en mettant à côté ou au-dessous un tonneau qui serait l’expression de la syllabe ton, nous parviendrions ainsi à écrire hiéroglyphiquement le nom propre Caton. Ce même nom pourrait s’écrire en peignant une cage à côté de laquelle serait une tonnelle. On comprendra facilement que les homophones n’auraient pas besoin ici d’être fixés d’avance ni consacrés par l’usage, ils seraient limités par la quantité d’objets physiques qui , en français, ont un nom commençant par les syllabes ca et ton.
xiv PRÉFACE.
Alors, concevant l’alliance naturelle (1) des caractères phonétiques et des caractères idéographiques, je m’expliquerais leur présence dans un même texte de l’écriture sacrée. D’ailleurs, la simplicité de ces deux modes d’écriture (2) serait pour moi un cachet d’antiquité qui pourrait me faire souscrire à un système hiéroglyphique ainsi présenté (3).
Mais, selon M. Champollion, ce n’est point par la notation des syllabes , c’est par la notation des voix et des articulations , que procède la méthode égyptienne.
Les Egyptiens connaissaient donc la méthode alphabétique? car l’idée de retirer une première lettre des mots qui n’ont pas été formés par une agrégation de lettres est impraticable , comme le dit fort bien M. Seguier de Saint-Rrisson (4). Pourquoi les Egyptiens auraient-ils donc préféré se servir de leurs hiéroglyphes plutôt que de leur alphabet? cela s’explique, il est vrai, en admettant que les hiéroglyphes sont une écriture mystérieuse, inventée par les prêtres, afin de cacher leur doctrine qui ne devait être révélée qu’aux initiés, en supposant que ces mêmes prêtres
(1) Ce système justifie effectivement l’emploi des caractères figuratifs et des caractères tropiques; car ( en nous servant encore d’hiéroglyphes français ) on pourrait rendre phonétiquement l’idée de moulin par la peinture d’un mouton avec celle d’un lingot d’or ou d’argent. Mais la peinture d’un mouton pouvant se confondre avec celle d’un agneau, comme la peinture d’un lingot peut se confondre avec celle d’une barre, il s’ensuit que la peinture d’un moulin, caractère figuratif de moulin, sera préférable, et que les caractères phonétiques ne seront employés que lorsqu’il y aura impossibilité de faire autrement, c’est-à-dire lorsqu’il s’agira d’un nom propre comme celui de Caton.
(2) Le système d’écriture phonétique que nous avons présenté est aussi simple que celui de l’écriture idéographique. Un homme qui ne saurait pas lire l’écriture alphabétique , dès l’instant qu’il sera prévenu de la convention syllabaire, lira notre écriture phonétique , si les figures sont exactement dessinées, tout aussi bien que le premier érudit du monde.
(3) Je dois prévenir mes lecteurs que cette méthode phonétique n’est point celle des Egyptiens : c’est la méthode des Chinois. Je ne l’ai présentée que pour faire entrevoir cette vérité : En archéologie un système peut être ingénieux et simple, et cependant être faux. C’est l’application qui en est la véritable pierre de touche.
(4) Dans sa lettre à propos de la Grammaire égyptienne , insérée dans .le journal l’Institut , et dont j’ai déjà parlé.
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agissent absolument comme nos diplomates qui, dans leur correspondance, se servent de chiffres au lieu d’employer les caractères alphabétiques, pour ne pas hasarder le secret de l’Etat dans les dépêches qu’ils sont obligés de confier à des mains étrangères.
Mais M. Champollion partage l’opinion du savant Zoëga et pense comme lui (1) « que cette écriture est celle des monuments publics, connue et pratiquée par la « partie éclairée de la nation égyptienne ; qu’elle fut employée à la rédaction ha- « bituelle des textes relatifs à toutes les matières, objets spéciaux des sciences « sacrées et profanes », et en outre que cette même écriture est antérieure à l’écriture alphabétique.
M. Champollion n’est pas conséquent avec lui-même.
Autrefois, pour faciliter la connaissance des lettres et surtout pour en faire retenir le nom ( a, bé, cé, dé, é, ef, etc. ), on peignait au-dessous un âne, un bélier , uu célébrant ( prêtre disant la messe ), le démon ( être fantastique ), une étable , un effrayé ( enfant épouvanté ) , etc. Le magister qui enseignait les lettres expliquait les figures, et comme le nom de chacune d’elles commençait précisément par la syllabe qui sert à dénommer la lettre placée au-dessus, un enfant, en voyant l’image d’un bélier , par exemple, se rappelait à l’instant même que le nom de la lettre qui surmontait cette figure était bé, première syllabe du mot bé-lier. Bientôt on perdit de vue le véritable motif qui avait engagé les pauvres magisters de nos pères à placer des figures sous les lettres pour aider la mémoire des enfants , on trouva ridicules ces alphabets gothiques dont les figures n’avaient aucun rapport les unes avec les autres, et qui d’ailleurs paraissaient fautifs, on s’imagina de les perfectionner en créant des alphabets où il n’y entrerait que des figures d’animaux ou d’armes, ou toute autre série symétrique, et en conséquence au-dessous des lettres a, b, c, etc., on plaça un âne, un bœuf \ un cheval, ou bien un arc, un
(1) Introduction , page xn.
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bouclier, un casque ; une figure étant toujours acceptée pourvu que son nom commençât par la lettre sous laquelle elle était placée, et qu’elle entrât dans la série qu’on avait choisie. Ces alphabets, si en vogue aujourd’hui, ne sont d’aucune utilité pour les enfants, car ils ne peuvent servir à leur rappeler le nom des lettres. Et cependant les novateurs abécédaires pensent ( sans chercher à se l’expliquer ) que les alphabets d’animaux ou de guerre doivent aider prodigieusement la mémoire des enfants et leur faire retenir d’une manière facile et agréable le nom des lettres dénommées selon l’ancienne ou la nouvelle méthode (1); ces braves gens ne doutent nullement que la peinture d’un arc ou d’un cheval ne rappelle d’une manière ingénieuse l’idée de la voyelle A et de la consonne C.
Ces messieurs sont de petits Champollions.
Mais supposons que le principe phonétique de M. Champollion soit vrai, je maintiens que la Grammaire égyptienne ne nous fera pas lire les hiéroglyphes.
En effet :
« Comme les caractères phonétiques, considérés dans leur forme matérielle, ne « sont absolument, ainsi que les caractères figuratifs et les caractères tropiques, « que des images d’objets physiques plus ou moins développés (2), et d’ailleurs une « certaine série de caractères sacrés étant susceptibles, en leur qualité d’images « d’un objet réel, d’être pris dans leur acception figurative, et en d’autres cas, dans « une acception phonétique; quelques-uns même pouvant être employés tantôt « comme figuratifs et tantôt comme phonétiques ou symboliques (3) » , le lecteur candide est en droit de s’attendre qu’une méthode certaine lui sera donnée pour reconnaître à priori ces différentes classes de caractères dans tous les textes
C’est à quoi M. Champollion n’a pas songé (4).
(1) Expressions de la préface d’un Alphabet que j’ai sous la main.
(2) Grammaire égyptienne, page 27.
(5) Grammaire égyptienne , page 58.
(4) M. Champollion , il est vrai , a donné un tableau renfermant tous les hiéroglyphes phonétiques dont
PRÉFACE
XVlj
Et cependant si Ton jette les yeux sur la dernière ligne de l’inscription de Ro-
sette (1), dans laquelle cet archéologue distingue par la couleur rouge, bleue, et jaune, les caractères figuratifs, tropiques, et phonétiques , on concevra que leur position respective n’est pas ce qui a pu les lui faire distinguer, car dans cette
la valeur exprimée en letires coptes est incontestablement reconnue ( a ) : mais ce tableau contient-il seulement les hiéroglyphes ordinairement employés comme phonétiques , ou contient-il aussi des hiéroglyphes figuratifs et tropiques qui, lorsqu’on les emploie comme phonétiques , ont cette prétendue valeur alphabétique incontestablement reconnue? Dans le premier cas je dirai que M. Champollion , qui prétend ( Introduction , page xvm) que les caractères phonétiques forment en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique , se trouve en contradiction avec la plupart des textes qui ne contiennent pas un sixième de caractères hiéroglyphiques appartenants aux deux cent soixante du tableau. Dans le second cas, le reproche que j’adresse à la Grammaire égyptienne reste mérité; et alors à quoi servent ces notes (page 58) affectées aux caractères phonétiques et tropiques lorsqu’ils deviennent figuratifs, et aux caractères figuratifs lorsqu’ils deviennent tropiques ou phonétiques? Avant tout, M. Champollion aurait dû nous donner un tableau général des hiéroglyphes divisés en caractères ordinairement figuratifs, tropiques, et phonétiques ; et en outre la valeur alphabétique des caractères figuratifs et tropiques lorsque extraordinairement ils deviennent phonétiques. Ce vice capital de la Grammaire égyptienne n’a point échappé à la sagacité de M. Seguier de Saint-Brisson : Que signifient, m’écrivait ce savant académicien, ces trois quarts de caractères qui sont phonétiques et ce quart qui ne l’est pas? à quoi les reconnaitr a-t-on? Sont-ce les mêmes qui sont tantôt phonétiques et tantôt idéologiques , ou bien existe-t-il entre eux une ligne tracée de séparation? voilà ce que la Grammaire égyptienne devrait nous dire et ce qu’elle ne nous dit pas.
(1) Grammaire égyptienne, page kl.
(a) Ce tableau des caractères hiéroglyphiques, dont la valeur en lettres coptes est incontestablement reconnue au dire de M. Champollion, pourrait donner matière à bien des discussions. Je ne veux point demander pourquoi le signe figuratif du chacal, qui énigmatiquement ( page 24 ) représente un hiérogrammate , peut devenir phonétiquement (page 36) la notation de la voix i ou de la diphthongue ei , et ensuite (page 43) celle de l’articulation s; je ne veux pas chicaner sur les différentes valeurs d’un même signe phonétique comme articulation, car les défenseurs de M. Champollion pourraient à toute force le justifier en alléguant les dialectes coptes qui sont confondus dans l’écriture sacrée à peu prés comme ,les dialectes grecs le sont dans l’Iliade. Je me contenterai ipi de faire observer à mes lecteurs que toutes les fois qu’on parle du copte comme langue antique de l’Egypte, il s’agit d’une langue qui se divise en trois dialectes, savoir : le bahuuque ou memphitique , le thébaïque ou saïdiqüe, et le bascbmoürique ; lesquels dialectes, sans s’altérer ni se confondre, se sont conservés depuis Jacob jusqu’à S. Pacôme. J’adresserai aussi cette petite question aux partisans du système que je combats : Comment 3H. Champollion est-il parvenu à reconnaître d’une manière incontestable les différentes valeurs comme articulations de ces caractères hiéroglyphiques
lorsque lui-même est contenu (page 5) que ce sont des formes géométriques ou plutôt des caractères, images d’objets peu reconnaissables pour nous qui sommes si étrangers à tant de détails égyptiens, et auxquels il n’ose donner aucun nom en français?
xviij PRÉFACE.
même ligne horizontale on trouve le phonétique sur le tropique, le tropique sur le figuratif, et vice versâ.
M. Champollion ne craint pourtant pas de dire « (1) qu’un texte hiéroglyphique « pouvait être lu tout aussi couramment qu’un traité d’algèbre qui offre, comme « un texte égyptien, un mélange continu de caractères phonétiques et idéogra- « phiques ».
Comparons :
Dans un traité d’algèbre les mots qui composent la phrase sont séparés ; dans un texte hiéroglyphique les caractères se suivent et se superposent sans qu’aucun espace ne différencie les divers groupes phonétiques qui forment les mots. Dans un traité d’algèbre les signes dé abréviation et les chiffres ne peuvent jamais être des lettres; les caractères employés déjà comme figuratifs et comme tropiques dans un texte sacré peuvent devenir phonétiques dans ce même texte. Les lettres , signes de convention en algèbre pour représenter des quantités connues ou inconnues, convention qu’on a soin de bien expliquer préalablement, sont toujours séparées des lettres qui composent les mots de la phrase, et en outre on pousse l’attention jusqu’à les distinguer en employant un caractère différent, tel que le majuscule ou l 'italique; dans les hiéroglyphes rien ne distingue les caractères figuratifs et les caractères tropiques des caractères phonétiques avec lesquels ils sont mêlés. Or n’est-il pas naturel de penser que là où rien n’est distingué, tout est égal, et qu’en conséquence un texte hiéroglyphique doit être ou tout phonétique ou tout idéographique?
Il est évident, selon M. Champollion, ’que la plupart des homophones furent in-‘ ventés pour faciliter l’arrangement régulier des caractères en colonnes verticales ou en lignes horizontales.
Je ne vois rien d’évident dans tout cela que la nécessité d’expliquer comment il
(1) Grammaire égyptienne, page 49.
PRÉFACE. xix
peut se faire que dans un texte hiéroglyphique où l’on ne trouve pas quelquefois deux caractères qui se ressemblent, il s’en trouve néanmoins les trois quarts de phonétiques, lesquels doivent correspondre aux trente et un caractères alphabétiques des Coptes. Si ces homophones avaient été inventés pour cet arrangement prétendu , il y aurait deux espèces de caractères bien tranchés : caractères affectés aux inscriptions verticales et caractères affectés aux inscriptions horizontales; c’est bien ce que M. Champollion cherche à insinuer (1), mais malheureusement la simple inspection des textes sacrés suffit pour le démentir. Cette création dé homophones ne peut donc devoir naissance qu’à l’envie démesurée qu’auraient eue les Egyptiens de remplir exactement d’hiéroglyphes l’espace destiné à recevoir une inscription; mais alors était-il besoin d’embrouiller un système graphique? Quoi! les Sages de l’Egypte n’auraient pas eu l’avisement du dernier peintre-vitrier qui, pour faire tomber juste une inscription, a soin de proportionner la force des lettres à l’espace donné? et d’ailleurs les textes hiéroglyphiques viendraient encore démentir cette hypothèse, car dans les inscriptions verticales on trouve souvent la dernière ligne qui ne descend pas jusqu’à la fin de l’espace tracé par l’encadrement (2), et dans les inscriptions horizontales on trouve parfois une ou plusieurs lignes qui ne sont pas remplies (3).
Ce même amour de la symétrie faisait, toujours selon M. Champollion, qu’aucun ordre constant n’était gardé dans l’arrangement des caractères phonétiques composant un nom ou les mots d’une phrase. Ainsi, au lieu de placer les caractères hiéroglyphiques qui composent en copte le nom de Tibère César, les uns à la suite des autres dans une inscription horizontale, ou les uns sous les autres dans une inscription verticale, on pouvait, dans l’un et l’autre cas, l’écrire avec les hiéroglyphes, à peu près comme si nous l’écrivions ainsi avec nos caractères :
(1) Grammaire égyptienne, page 50.
(2) Voir les Tables hiéroglyphiques du Zodiaque circulaire de Dendérah. (5) Voir Caylus, Antiquité égyptienne, tome y, planche vu, fîg. v.
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