‹ Dictionnaire des locutions vicieuses du Canada avec leur correction [microforme]Chapitre 1 sur 110 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Abondance de biens ne nuit pas. Nous avons eu l’in-32 carré de Mr Dunn, l’in-18 encadré de Mr Gingras, l’in-12 soigné de Mr Tardivel, et l’in-8 condensé de M. l'abbé Caron, Mr Bibaud a dit son mot (128 p. in-12)et nous voici, nors-même, l’arme à la main, bondissant dans l’arène. Ça devient sérieux, le nombre augmente, et le nombre est une puissance |!

Voyez : tous pénétrés des mêmes convictions, et poussés par la même ardeur, nous ne faisons qu’un seul homme et qu’une seule voix pour jeter ce cri d'alarme : Compatriotes ! à la rescousse ! |

— Canadiens, hâtez-vous tous de répondre en chœur :

Oui, gare ! et querre ! aux locutions vicieuses ! car quelqu'un l’a dit : « L’union fait la force.»

Contrairement à nos vaillants devanciers, nous ne frappons pas d’estoc et de taille, de & à z. Nous nous sommes borné à la première lettre de l’alphabet ; cependant, nous vous ferons remarquer que cette première lettre contient déjà 500 mots, dont 50 anglicismes ! Et le reste est en proportion ! C’est vous dire que l’ouvrage est relativement complet, et qu’il contient environ 10,000 locutions vicieuses ! Voilà un mérite ; mais c’est le seul que nous nous reconnaïssons sur nos prédécesseurs ; à eux la qualité, à nous la quantité : nous nous complètons.

— Mais enfin, quand paraîtra le reste du dictionnaire ?

— Quand plaira à Dieu ! Réponse vague et peu satisfaisante, n’est-ce pas ? Il ne faudrait pas toutefois trop insister sur cette question, attendu que,

Premièrement : Nous n'avons pas que ce dictionnaire à faire, De plus, nous savons, comme pasun, que les faiseurs de livres, chez nous, restent toujours pauvres, et mangent le plus souvent leur pain sans le vin.

Secondement : Il faut compter un peu avec la critique. YŸ pensez-vous ! publier de À à Z sur ce ton-là ; mais nos savants aristarques en auraient une indigestion de pain frais !

Comme nous avons affaire avec la charogne ( pas nos critiques, nos locutions vicieuses), il faut jeter ça au bout de la fourche et par lambeau, afin de donner aux uns et aux autres le temps de se reconnaître, et à nous d’avoir la satisfaction de nous regarder martyriser : il est si doux de mourir, quand on est sûr d’en revenir,

Donc, nous allons servir notre livre par livraison, plus ou moins volumineuse, selon le zèle du moment.

Notre médication commence par petites doses : une pilule à la fois. Cela suffit, car après un sérieux examen du pouls et de la langue de notre grand malade, nous constatons avec frayeur qu’il est d’une

faiblesse alarmante, et qu'il a dans le sang, de l’anglicisme compliqué de solicisme et d’un autre isme non moins dangereux.

En effet, quand on prête une oreille attentive au langage du peuple (notre patient), on est tout étonné d'entendre, à tout instant, des expressions qui, tout à la fois, font rire et pleurer.

Il y a, en particulier, cet insolent anglicisme que M. Tardivel a démasqué en disant du bout de sa plume : Voilà l'ennemi ! Oui, oui, voilà l'ennemi, et cet ennemi est multiforme, Aussi nous n'avons pas hésité à classer sous ce nom, tous les mots purement anglais, dont l’usage est si fréquent parmi nous : a right, Directory, editorial, fun, loose, mean, rough, set, smart, steam-boat, studd, et une foule d’autres dont la seule transcription sur cette feuiile agace notre plume aussi bien que nos nerfs,

De toutes nos locutions vicieuses, ce sont certainement les plus dangereuses, parce qu’elles défi. gurent davantage la belle physionomie de notre langue ; et les plus humiliantes parce qu’elles impriment au front des cicatrices profondes qui semblent vouloir nous narguer et nous rappeler 1759 !

Le dictionnaire donne la définition technique de l’anglicisme ; voici, selon nous, celle du cœur : C’est une tache de sang qui nous montre par où ont passé les griffes du lion britannique, et ces griffes (qui l’ignore?), torturent et écorchent notre langue en attendant qu’elles la tuent !

Quand un mot anglais se présente, nous savons pourtant bieu qu’il n’est pas notre cher ami ; mais on tolère, peu à peu on se familiarise, et enfin on s’embrasse ! Mettons-nous en garde contre ces baisers de Judas, et n'oublions pas que le mal est serpent de sa nature, et s’insinue petit à petit, tout comme la bienfaisante goutte d’eau de pluie. C’est toujours la vieille histoire : l’orage commence par un sourd grondement de tonnerre, pour finir par uu épouvantable éclat de foudre,

Quant aux autres locutions vicieuses, en voici, selon nous, le véritable contre-poison : « Lisez et relisez attentivement de bons livres et de bons journaux FRANCAIS ! et contrôlez votre lecture avec un bon dictionnaire,»

Nos locutions vicieuses peuvent s’envisager sous deux aspects différents :

I. Entendues par une oreille française, elle sont bien de nature à nous attirer le surnom d’Zroquois, mais nous pouvons répondre en disant qu'eux aussi, les Français, ont leurs Dictionnaires de locutions vicieuses. Cela nous défend et nous excuse quelque peu. Nous avons ici même, sur notre table, cing de ces ouvrages (in-18 et in-12) ayant depuis 63 jusqu’à 432 pages ! et tous cinq farcies de barbarismes comme les nôtres !...... En France !...... où l’anglicisme, cette sangsue aux mille ventouses, ne se montre que timidement, pendant qu'ici il trône en maître !

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. IT. Mais, d’un autre côté, changeant de ton, nous dirons, entre haut et bas, à ceux qui pensent, disent et écrivent que nous parlons aussi bien qu’en France (hélas !/ ): Parcourez donc attentivement cette première lettre de notre dictionnaire qui, pour chacun de nous, est un Recueil d'examen de conscience, notez bien toutes vos fautes, et osez après cela vous targuer de parler correctement la belle langue de Bossuet.

Nous n’affirmons pas que foutes les loc. vic. de notre affreux dictionnaire se disent partout ; certes non ; bon nombre d’entre elles s’épanouissent sur des terrains particuliers et sont inconnues dix lieues plus loin, mais {outes, veuillez bien nous croire, toutes se disent quelque part : les unes à Québec, les autres à Montréal, les unes à Trois-Rivières, les autres ailleurs,et quelques-unes partout. Que chacun prenne le sien, et le reste pourra s'exprimer par un zéro sans chiffre.

Nous avons à dessein touché à quelques difficultés grammaticales que vous nous permettrez d'appeler :

“difficultés d'oreille, et qui nous font faire de bien

lourdes chutes. Nous regrettons de n’en avoir pas mis davantage.

Nous avons aussi intentionnellement figuré, taché de peindre en quelque sorte,la prononciation du peuple, afin que nous trouvions dans l’aspert bizarre de cette orthographe fantaisiste un motif de plus de nous corriger.

L'édition que nous présentons aujourd’hui au public canadien n’est pas précisément écrite dans un style {aconique ; c’est plutôt le contraire qui est vrai. On s’est même dit à l’oreille qu’elle était un peu babillarde ! Cependant, nous croyons avoir eu d'excellentes raisons d’adopter cette manière.

Disons, toutéfois, que ce verbiage et ce babillage de la première livraison n’est qu’un costume d’un jour ; nous avons préparé avec un soin tout pater-

nel, une édition chère à notre cœur, et qui peut s’intituler : Ædition abrégée, compacte ou didactique.

Maintenant, franchissons le mot : Si notre dictionnaire (ou tout autre) ne devient pas CLASSIQUE, il ne faut point espérer d'amélioration dans le langage du peuple canadien, car, entre une connaissance vague de nos fautes et leur amendement, il y a un océan de ténèbres qui ne peut être franchi qu’en ayant à la main, comme guide, un Dictionnaire complet et bien fait de toutes nos locutions vicieuses. Nous ne disons pas que ce dictionnaire est le nôtre, mais nous espérons qu’il en sera le précurseur |

Une question grave maintenant :

— Qui va encourager et protéger notre livre ?

Ici, nous sommes loin de nous faire illusion, et notre plume en le disant a comme des soupirs dans la voix : Tel qu’il est, notre livre est un boiteux sans béquilles, un oiseau sans ailes, un vaisseau sans pilote, Comme l’enfant naissant il lui faut des protecteurs, sans quoi il périra certainement comme

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