SCÈNE XII
L'EMPEREUR, SAINT IGNACE, CHEVALIERS ROMAINS, SERGiiNTS, PEUPLE.
l'empereur. Eh quoi, seigneurs. Ce sorcier seral-d toujours vivant? J'en ressens un grand chagiin et beaucoup d'envie. Allez le chercher, vous deux ; je veux recommencer sou supplice: il m'en prend fuim.
premier sergent. Noiisferonsenlièremcnl votre volonté et votre commandement. — Gainache, compagnon, allons-nous-en chercher Ignace.
deuxième sergent Allons, Ignace! sortez vite de là-dedans.
icnace. Que voulez-vous, seigneurs sergents? me voici dehors.
premier sergent. Vous n'avez pas la figure mauvaise; qu'avez-vous donc mangé? Venez avec nous, sans larder.
ignvce. Sitôt que je vous verrai vous meure en chemin, je marcherai moi-même, et je serai toujours avec vous, certainement.
deuxième sergent. Vraiment , vous viendriez de bon gré ou non , n'en puions plus. Allons-nous-en tous trois de front. — Prends de la, prends
l'empereur. Ignace, quand je le reprends de ton ignorance orgueilleuse, de la folle et mauvaise croyance, pourquoi ne l'en corriges-lu pas? Tu serais noblement vêtu el puissant, en véri é, si lu voulais croire à nos dieux. Méchant, pourquoi ne réfléchis-tu pas? N'est-il pas clair qu'il n'y a r en de véritable dans votre loi, el que, vous autres Chrétiens, vous ne connaissez que les œuvres el les artifices du diable.
DICTION (AIRE DES M\STEl»ES.
icnace. Empereur, \oili une bien fausse opinion ; je vous le déclare, les Chrétiens n'ont poini le tort d'user de maléfices. Nous ne sommes pas davantage soumis au pouvoir des démons, et bien au contraire, nous en sommes libres cl exempts, et nous ne souffrons pas que celui qui en fait usage vive parmi nous. Vous seuls , gens sans loi , vivant comme des hèles, vous clés de vrais maléfices ; il n'y a pas à eu douter.
premier chevalier. Ta langue est bien hardie. N'aSrlu pas de honte de parler ainsi devant l'empereur noire sire? Qui l'y pousse?
Ignace. Ehl dans quelle erreur n'ètes-vous pas, vous qui méconnaissez pour vrai Dieu celui qui lait croître les biens sur terre en abondance, qui seul gouverne tout le monde, qui fait multiplier les blés, Fructifier les vignes, et qui produit tous les fruits.
deuxième chevalier. Tu es bien digne du feu, et mérites d'être réduit en cendres. Comment veux-tu nous faire entendre que nous ne savons ce que c'est que Dieu? Coquart, nous le savons mieux que toi.
ignace. Il n'y parait guère à vos actions, car vous adorez les démons en honorant les idoles, en vous iuclinanl devant elles comme devant Dieu : c'est pourquoi vous éles destinés à une mort perpétuelle, si cruelle et si douloureuse que bouche ne pourrait en faire la description. La vous souffrirez éternellement un rude martyre.
l'empereur. Tu es trop entêté pour ion Dieu'; sais-tu ce qui l'en adviendra? On le déchirera le dos avec des ongles d'acier bien tranchants; et quand lu seras dans ce misérable état, les plaies seront lavées avec du vinaigre et saupoudrées de sel : tel est mon bon plaisir. — Allons , failes vite ma volonté en lotit point !
premier sergent. Cher sire, quoi qu'il m'en coiïie, je suis prêt à accomplir votre vouloir; je lui ferai ila mal assez lot à l'os de l'échiné.
deuxième sergent. Ignace, sans que vous ayez de servante, il faut ici vous déshabiller, et nous vous grallerons le dos comme il faut: voici de q;:oi.
le premier SERCENT. 11 se tait, Gamachc, et reste coi. Cela ne lui plail pas, à ce qu'il me semble. Eu avant, ami! travaillons ensemble, puisqu'il est nu.
deuxième sehge.nt. Puisqu'il est venu entre nos mains, il est arrivé à mauvais poil. Regarde : je lai enlève toute la peau hors du dos.
premier sergent El de mou côte on petit lui voir les os.
l'empereur. Malheureux! ravise-loi. Ne te laisse pas supplicier ainsi, renonce à la folle croyance : lu feras bien.
ignace. Non, non, empereur; j'ai encore bien des forces; je ne crains rien, et je méprise vos tourmeiils ; je suis plutôt prêt à m'y présenter que vous à me les faire souffrir, pour l'amour du doux Jésus- Christ. Savez-vous pourquoi? Il est écrit que toutes les tribulations el tous les supplices cruels que l'on peut subir pendant celle vie ne peuvent être mis en comparaison, c'est Chose véritable, avec la gloire infinie qui m'en écheoira, quand je verrai Dieu face à face, ainsi qu'il est.
l'empereur. Ah! ah! il n'y a donc ni douces paroles, ni coups, ni menaces, ni supplices, ni tourments capables de courber ta volonté jusqu'à l'abandon de la mauvaise loi. Ah! lu n'adoreras point nies dieux! Par Mahomet! je crois que lu le feras avanl que ce soit fini entre nous.
le premier chevalier. Il aime sincèrement son Dieu ; mais il a tort.
le deuxième chevalier. Je suis tout ébahi qu'il puisse tant chérir son Dieu.
l'empereur. Silence! J'ordonne que l'on tienne cet homme dans une prison obscure, qu'on le lie de fortes chaînes el qu'on le nielle dans un cep; que nul homme, quelle que soit son amitié pour vous, n'aille ni ne vienne vers lui, et qu'ainsi ou le tic nie
trois jours sans boire ni manger. Je veux venger nos dieux de lui, et cependant j'aviserai aux moyens de le faire mourir Ires-ignominieusement.
LE PREMIER chevalier. Bel ami, change d'idée : renie la foi chrétienne el vis suivant la loi îles païens; sauve la vie.
ignace. C'est ce dont je n'ai pas d'envie, seigneur ; e\cusez-moi.
le deuxième chevalier. N'expose plus ton corps au martyre; eiois un bon conseil, et lu fer.is sagemeni : il pourra l'eu venir grand honneur, cela ne lient qu'à loi.
ignace. Mon bon Dieu a souffert la mort pour moi, je veux aussi mourir pour lui. Mon àme est déjà si embellie de gloire et tant illuminée qu'elle est comme fondue tout entière dans l'amour de mon Dieu.
le premier sergent. Nous nous arrêtons Irop longtemps ici, et vous vous déballez en vain. — Maine, je mets la main sur vous ; passez ici.
ignace. Jésus, mon Dieu ! je vous rends grâces de tout ce qu'on me fait pour vous; et si je vous ai offensé en rien, pardonnez-moi, je vous en prie.
le deuxième sergent. C'est bien ; entrez ici sans relard. — Allons! Mal-Assis, bel ami, il faut qu'il suit mis eu ce cep, el puis nous le laisserons tranquille : ainsi nous exécuterons la volonté de l'empereur.
le premier sergent. Je sais assez bien comment m'y prendre; tu l'y verras bientôt mis. C'est l'ait. Regarde, bel ami : hein! suis-je [tassé maître ?
le deuxième sergent. Oui, vraiment. Laissons-le ici, car il ne peut s'échapper ; allons-nous-en, sans délai, vers la cour.
le premier sergent. Allons, Gainache, sans plus de paroles : c'esi ce que nous avons de mieux à faire.