PAPHNUCE, LES DISCIPLES
les disciples. Pourquoi ce sombre visage. Père ? pourquoi ne montrez-vous pas votre air tranquille et habituel, 'ê Paphnuce?
paphnuce. Quand le cœur est triste, le visage est sombre...
les disciples. El pourquoi ètes-vous triste?
pai'hnuce. Les outrages au Créateur..
les disciples. Quels outrages.
paphnuce. Ceux qu'il subit de sa propre créature, formée à son image...
les disciples. Vos paroles nous glacent de terreur.
papunucf.. Sans doute l'impassible majesté ne peut être atteinte par des outrages; mais, à transporter métaphoriquement en Dieu ce qui n'appartient qu'à la faiblesse humaine, quelle injure plus grave est possible, que celle, au milieu de la soumission el de l'obéissance du monde majeur aux ordres divins.de la révolte du monde mineur seul contre l'empire de Die i?
les disci pi. es. Qu'est-ce que le inonde mineur. ("2 14)
papunucf.. L'homme.
les disciples. L'homme?
paphnuce. Sans douic.
les disciples. Quel homme?
paphnuce. L'homme en général.
les disciples. Comment cela se peut-il faire?
paphnuce. Comme il a plu au Créateur.
les disciples. Nous ne comprenons pas.
tapiinuce. Ceci n'est pas accessible à un grand nombre d'esprits.
les mscipi.es. Expliquez-le.
paphnuce. Faites attention.
les disciples. Oui, de toute notre volonté.
paphnuce. De même que le momie majeur est formé de quatre éléments différents, mais concordant selon le vœu du Créateur dans une sage harmonie, de même l'homme est composé non-seulement d'éléments identiques, mais aussi d'autres parties plus profondément contraires.
les disciples. El qu'y a-t-il de plus opposé que les éléments?
paphnuce. Le corps el l'âme. Car, bien qu'adverses, les éléments sont tous néanmoins matériels ; mais I âme n'est pas mortelle comme le corps, et le corps n'esi un esprit, comme l'âme.
LES DISCIPLES. Oui.
Pj'phnuce. Cependant, à suivre les dialecticiens, nous ne confessons même pas l'opposition si nette de l'âme et du corps.
les disciples. Comment donc le nier?
paphnuce. Quand on sait disputer en dialecticien, rien n'est contraire à la substance (oùo-ta), et la
(214) Les discussions dont celle scène est remplie, nous montrent beaucoup moins un paisible ermitage du iv siècle, où un simple religieux enseigne d'humbles disciples, qu'une bruyante école du x« siècle, devant laquelle un subtil enntroversiste élale les arguties les plus abruptes de la scolasliquc naissante. En effet, Hrotsvitha , comme les auteurs dramatiques de tous les temps, n'a guère peint que son propre siècle, en croyant faire revivre les siècles passés. Mais, à noire point de vue, de pareils tableaux, vrais en eux-mêmes, ci dont la date seule esl fautive, n'en sont pas d'un moindre intérêt, (lo.)
"i PAP DICTIONNAIRE DES MYSTERES
substance n'est que le réceptacle de toules les opposition0
les disciples. 0'"" comporte ce terme: dans mie sage harmonie (215)
PAP
paphnucê. i.e voici : Comme les sons aigus et les sons g'-aves (2!.G', har iionii|uenient unis, produisent un résultat musical, de même les éléments dissonants, convenablement mis d'accord, rornient un seul momie. les disciples. C'est merveille que les choses dissonantes puissent concorder, et qu'on dise concordantes <"s ehoses dissonantes.
daihnuce. Uii'ii n'est composé de semblables, ni de ces éléments qui n'onl entre eux aucun rapport ile proportion et qui diffèrent entièrement de substance et rie. nature.
LÈS disciples. Quest-re donc que la musique?
paphnoce. Une des sciences du qnadrivium delà philosophie.
les disciples. Qu'appelez-vous qnadrivium.
paphnoce. L'arithmétique , la géométie , la musique ci l'astronomie.
les disciples. "Pourquoi ce nom de Qnadrivium.
paimnucè. Parce que, de même que les chemins d'un carrefour, partent de l'unique principe de la philosophie les lignes droites de ces quatre sciences.
les disciples. Nous n'osons pas vous questionner sur les trois autres sciences; car à peine la faillie portée de notre esprit peut-elle atteindre à la hauteur de la discussion engagée.
papiim'ce. Les choses sont difficiles à saisir.
les di ciple-. Donnez-nous quelques notions superficiel les de la science dont nous nous occupons en ce monde.
paphnoce. Je ne puis vous en dire que bien peu de chose, car elle esi à peu près[incounue des solitaires.
les disciples. De quoi s'occupe-l-elle?
paphnucê. La musique?
les disciple-.. Oui.
paphnoce. Elle traite des sons.
les disciples. Y en a-t-il une ou plusieurs?
paphnoce. Il y eu aurait trois, dit-on; mais chacune d'elles est tellement liée à l'autre par des rapports de proportion que lont ce qui est dans l'une ne fait pas défaut daiis l'autre.
les disciples. Et comment les distingue-t-on toutes les trois?
paphnucê. La première se nomme musique du momie ou musique céieste ; la seconde, musique hu-
(2! 5) Ilrolsvilh) prend prétexte du mot harmonie jelé dans sa pédanlesque digression sur le monde majeur et le monde mineur, pour faire montre de totil ce qu'elle avait pu apprendre sur la musique, telle qu on l'enseignait dans les écoles monastiques
(M. MagNIN.)
(216) Tous ces détails techniques ont élé tirés par Hrolsvitha des écrivains alors les plus autorisés. On pèui voir l'explication des mots soin excellentes dans le chapitre 9 île Martianus Capell i, et dans Reinigius Altisiodercnsis (ap. Gerbert., script. Demusien, t. 1, p. 65) On trouvera la définition des mots p ressi sont dans le chapitre 6 du traité De musical disciplina u'Aiiféliainis Reoinensis, écrivain du i\« siècle, recueilli par Gerbert (loc. cit. p. 55). Notre aut ni- emploie presque toujours textuellement les expressions de Boéce, qui traite de la musique non seulement dans ses trois livres De militai , mais dans plusieurs endroits de son arithmétique: (1d.)
(217) Cette bizarre division de la musique céleste, humaine et instrumentale n'est point, coin e on pourrait en ire, une poétique fantaisie de Hrolsvitha; on la trouve dans tous les écrivains dogmatiques alors acre ites. Voyez, entre autres; Uo?c'e(De m«- «f», Ih. i, c.2) ei Awelianus Remue.. sis (op. Gerbert ., lor. cit., p. 32,) (Id.)
(218) Ici doctrine et nomenclature sont tirées de Martianus Capella : Sonum, id est lonum, productio-
niaine ; et la troisième, instrumentale (217 )
les disciples. En quoi consiste la céleste?
paphnoce, Dans les sept planètes et la sphère céleste.
les disciples. Comment?
paphnoce. Parce qu'il en est de la musique célesle comme île l'instrumentale : ainsi on trouve dans les planètes et dans la sphère le même nombre d'inlervall s, les* mêmes degrés et les mêmes consonnances que dai s l 'S cordes.
les disciples. Qu'est-ce que les intervalles?
paphnucê. Les espaces appréciables que l'on peut compter entre lès planètes ou les cordes.
les disciples. El les degrés?
paphnoce. La même chose que les tons (218.)
LES disciples. Les Ions nous sont inconnus.
paphnucê. Le ton résulte de deux sons, ei s'appuie sur le ra|p ut du nombre epogdons ou sesquiociave, c'est-à-dire de 9 à 8.
les disciples. Nos recherches rapides, les questions que nous lâchons de vider, s'accroissent sans cesse de propositions de plus en plus difficiles que von, nous opposez.
paphnucê. C'est l'ordinaire dans ces discussions.
les disciples. Dites-nous quelques mots des consonnances en général, pour qu'au moins nous sachions le sens de ce terme.
papiinuce. La consonnaoce est une certaine combinaison harmoniqu • (il9.)
les disciples. Pourquoi?
paphnucê. Parc qu'elle se compose tantôt de quatre, lantot de cinq, tantôt de hllii tons.
les disciples. A présent que nous savons qu'il y a irois consonnances, nous \oudi ions savoir les noms de chacune d'elles.
paphnucê. La première se nomme diulessaron , connue foi niée de quatre sons; elle est en proportion èoitrite ou sesquiiierce (dans le rapport de A à 5). La seconde se immine dwpeine, ou résultante de cinq sons: elle csl en proportion némiole ou sesquiohére (dans le rapport de 5 à 2). La troisième se Domine diapason ; elle est en raison double (c'est-àdire formée par l'union de la quarte et de la quinte) (220) ci se compose de huit sous.
les disciples. La sphère et les planètes rendentelles des sons, pour qu'on puisse les comparer aux cordes?
nem vncavi. (Lib. ix, § 955.) (Id )
(219) Censnriniis donne de la consonnance (symphania) une définition beaucoup plus, claire que Hrotsvitha : i La symphonie, dil-il, est l'accord doux de deux voix à I unisson (De die tin ali, c. 10, § 5. i Suivant Cassiodore : « La symphonie est la combinaison (les sons graves avec les sons aigus ou de ceux ci avec les premiers, de manière à former harmonie. > [De miisica, p. {30. éd. 1559.) C'est év;deminent de cette déliiiilion abrégée que HrotgVilha a formé la sienne, qui a le double défaut c être obscure et incomplète. — Le moimvdalatio qu'pïfe ?.... ploie, a ici une signification tout à fait différente de celle qu'a reçue chez nous le mot modulation. Cette expression (dire dans Hiolsvitha le même sens que dans Martianus Capella, quand il dit : i La modulation est l'expression d'un son multiple. > (Id.)
(220) Après avoir fait observer que celle théorie m fc thématique des accords et des intervalles esl tirée de Censurions, Maerohe, Bôèce, sainl Isidore de Sévilte, etc., etc., M. Magntn rapproche de ce passage un fragment d'une scène du .Mystère de l'Incarnation et de la Nativité, joué à Rouen en 1474 et imprimé, déjà cité par M. O. Leroy, dans ses Eludes sur les mystères, ei dont on pourrait croire le dessein el les détails imilés de Hrolsvitha, s'ils n'étaient tout simplement puisés aux mêmes sources.
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papunuce. Oui, et des sons lrès-1'oi ls. les disciples. Pourquoi ne les entendons-nous pas?
niiiMc On en donne plusieurs raisons. Les uns pensetil qu'on ne peut les eniemlre à cause de leur couii unité ; les autres, à cause de la densité de l'air. Qui 1 pus uns prétendent qu'un aussi énorme volume de son ne p m pénétrer dans noue étroit conduit auditif (221). On a dit même que la sphère produit un son si enchanteur el si doux, que, pour ('entendre, tous les bommes se réuniraient en foule; et, s'oublianl eux-mêmes, négligeant toutes l-ii's affaires, suivraient le son conducteur d'orient en occident:
les discipi.es. Il vaut mieux ne pas l'entendre. papiinuce. La prescience dû Créateur en a jugé ainsi.
LES disciples. C'est assez de la musique céleste; passons à la musique humaine.
impuni ce. Que voulez-vous en savoir?
lks discutes. En quoi elle consiste.
papiinuce. N in-srnlCiiieol elle consiste, comme je vous l'ai ilit, dan I associai ion du corps et de lame, ainsi que dans I' mission de la voix tanlét claire et tantôt aiguë, mais elle existe dans la pulsation des artères él dans la mesure de certains nombres, tels nue h'S articulations des doigts, qui, dans leur longueur, nous offrenl les mêmes proportions que nous avons signalées dans les ennsonuauces ; car la musique est non-seulement I* convenance des voix, mais e. c >rc Celle de toutes les autres choses dissemblables.
les disciples. Si nous avions prévu que le nœud de cette q lestion dût être si difficile à dénouer pour des ignorants, nous eussions mieux aimé ne lien lavoir du monde mineur, que de soulever de telles difficultés.
papiinuce. Qu'importe la peine, puisque vous savez îles choses auparavant ignorées?
les disciples. Il est vrai ; mais no.is n'avons aucun gtlût pour les discussions philosophiques, d'autant que notre intelligence ne peut atteindre à la Subtilité de vo re arfumeiilalion.
paphnuce. Pourquoi vous moquez-vous? Je ne suis qu'un ignorant, et non pas un philosophe.
les disciples. El d'où avez-vnus tiré ces connaissances, dont l'exposition seule nous a fatigués?
papiinuce. C'est une faible goutte de la science, tombée des coupes pleines des sages, que, sans m'être assis pour la recueillir, j'ai trouvée par hasard et sucée en passant, et dont j'ai voulu vous l'aire pari.
les disciples. Nous sommes heureux de votre bienveillance, mais épouvantés de ce mot de l'Apôtre : c Dieu choisit 1rs insensés suivant le monde, pour confondre les prétendus sages (2-22). >
paphnuce. Simple ou savant, quiconque fera le mal, Ii'aur.i que confusion devant Dieu.
LES DISCIPLES. S ans doute.
paphnuce. Ce n'est point l'acquisition des connaissances mises à Hôtre portée qui offense Dieu, mais l'injuste orgueil de celui qui sait.
lis disciples. C'est bien vrai.
paphnuce El en l'honneur de qui serait plus convenablement, plus justement employée la connaissance des arts, que de celui qui a créé tout ce qu'on peut savoir el nous a donné ainsi la science. les diiCiples. De personne autre.
(221) Paphnnce, ou plutôt llrolsvilha , expose ici l'opinion des pythagoriciens sui l'harmonie des sphères célestes. Celle poétique hypothèse, adoptée par Platon, a pénétré dans quelqu s écrivains ecclésiastiques (S. Basile, S. Anselme, S Anihroise. elc). Je ne saurais dire si c'est par cette dernière voie qu'elle CSl parvenue à llrols.ilha. (M. Magnin.)
(222) Allusion à ces paroles de saint Paul : Qwte
paphnuce. Car mieux l'homme sait par quelle loi admirable Dieu a rég'é le nombre, la proportion de l'équilibre de toutes choses, plus il brûle d'amour
pour lui (22">.) »
les disciples. El c'esl avec justice.
paphnuce. Mais pourquoi m'appesahtîf sur ce sujet, qui vous apporte peu d ■ plaisir ?
les disciples. Réveiez-rinùs le motif de vos ennuis, afin que nous ne soyons pas accablés plus longtemps sons le fardeau de la curiosité-
paphnuce. Quand vous m'aurez entendu, vous ne serez pas gais.
lis disciples. Trop souvent on ne trouve qu'un chagrin au fond de la curiosiié satisfaite (22i). Toutefois nous ne pouvons surmonter la nôtre, car c'esl un défaut inhérent à la faiblesse humain.'.
papiinuce. Une femme impudique habile dans ce pays.
lis disciples. C'est un danger pour ies habita lits.
papunuce. Elle est d'une beauté éelatanle et merveilleuse, el se souille des impuretés les plus horribles.
les disciples. Quel malheur ! comment se nomme- i-i-lle?
papiinuce. Thaïs.
les disciples. Thaïs, la courtisane?
papiinuce. Eh bien, oui !
les disciples Mais le scandale de sa vie n'est inconnu à personne.
papiinuce. Ce n'est pas surprenant, car il ne lui snilil pas de courir à sa perte avec un petit nombre (rainants, elle est toujours prèle à séduire qui que ce soit des attraits de son visage cl à entraîner tous les hommes à leur mort.
les disciples. C'est désolation.
papiinuce. Non-seulement les étourdis dissipent à sa gloire le peu qai leur reste de biens, mais même des gens considérables dévorent mille objets précieux el enrichissent celte femme a leurs dépens. les di-ciples. C'esl un récit affreux.
i'Uiinuce. Des troupeaux d'amants affluent chez elle.
les disciples. Ils se perdent eux-mêmes. PAPnNucE. Les insensés se disputent, d'une âme abrutie, l'entrée de la maison, entassant les injures...
les disciples. Un vice en engendre un autre. papunuce. Puis ils en viennent aux, mains; tantôt ils se cassent la tète et le nez à coups de poings, tantôt ils se repoussent les uns les autres par les armes, et inondent de ruisseaux de sang le seuil do cette demeure impure.
les disciples. Excès détestable !
paphnuce. Voilà l'outrage au Créateur que je déplorais; voilà la cause de ma douleur.
lis disciples. En effet, vous pouvez être triste à ce sujet, et certainement ou n'est pas moins aurislé que vous dans la cité des cieux.
papunuce. Si j'allais la trouver sous le déguisement d'un amant, peut être pourrais-je lui faire renier ses coutumes débauchées.
les disciples. Que celui qui mit dans votre âme ce dessein, vous donne le succès!
papiinuce. Prêtez-moi cependant le secours de vos
prières assidues, alin que i même je ne sois pas
vaincu par les ruses du serpent maudit.
slulla sunt tmindi elrgil Deus , Ut confundal sapientes. (/ Cor. i, 27.) (1d.)
(225) C'esl là, il faut l'avouer, une assez belle apologie de la science el bien imprévue dans un Siècle si généralement accusé de barbarie. (M.)
(224) Celle réflexion, aussi line qu'heureusement exprimée, semble échappée à la plume d'un moraliste moderne. (1b.)
PAP
PAP
les disciples. Le Dieu qui a lerrassé le roi des lé-, nèbres vous donne la victoire sur l'ennemi!