SCÈNE II
ANTIOCHUS, SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE €t CHARITÉ.
antiochus. Quel est voire nom, femme étrangère?
sapience. Je suis Sapience.
antiochus. L'empereur Hadrien vous ordonne de comparaître devant lui dans sou palais.
sapience. Je n'ai aucune crainte d'entrer dans le palais, pourvu que je ne sois pas séparée de n.es entants dignes de leurs aieux; et je ne redoute nullement devoir de prés le visage menaçant de l'empereur.
antiochus. Celle odieuse race des Clirétiens est toujours prête à résister aux princes.
sapience. Le prince de l'univers, l'invincible, ne laisse p is les siens faibles devaul l'ennemi.
antiochus. Trêve à ce flux de paroles et venez sur-le-champ au palais.
sapience. Allez devant, montrez-nous la roule; nous vous suivrons aussi vile que possible.
SCjiNE III.
Les mêmes, hadrien, gardes.
antiochus (à Sapience). Voici l'empereur en personne, devant vos yeux, assis sur son trône : pesez bien vos paroles.
sapience. La sagesse du Christ nous défend de
^ (420) « N'y a-t-il pas là un souvenir lointain de I ancienne formule caveani eonsules. > (M. Magnin.)
(421) i Ce commandement est tiré de saint Mare, ch. su, 1 1 , et de saint Luc, ch. xn , Il 12. , (1d.)
(422) i Cette circonslance semble prouver que la légende de Sapience ou de Sophie et de ses filles est d origine hellénique, i (Id.)
(423) < llrosvilli'a retombe ici dans une de ces digressions pé lanicsqnes où elle aime lani à se jeter
tels soins; lui-même nous a promis la grâce d'une invincible raison (421).
hadrien. Approchez, Antiochus.
antiochus. Me voici à vos ordres, Seigneur.
hadrien. Soin-ce là ces femmes que vous m'avez signalées comme chrétiennes?
antiochus. Oui, ce sont-elles.
hadrien. Je suis frappé de leur beauté, et je ne puis surtout assez admirer la sage dignité de leur maintien.
antiochus. Cessez, ô mon seigneur, de les admirer, et forcez-les d'adorer les dieux.
hadrien. Si je débutais dans reile affaire par la douceur, peut-être céderaient-elles plus volontiers?
antiochus. C'eslle meilleur moyen. Car la fragilité de leur sexe ne cède jamais plus facilement qu'à l'impression des douces paroles.
HADniEN. Illustre matrone, je vous invile tout doucement el sans colère à rendre hommage aux dieux, alin que vous puissiez mériter noire amitié.
sapience. Je ne veux ni rendre hommage aux dieux, ni satisfaire à vos désirs, ni conlracler avec vous aucune amitié.
iivDRiEN. Ma colère est tout entière contenue, et nulle indignation ne s'élève encore contre vous dans mon âme; au contraire, toutes les sollicitudes de mon cœur paternel combattent pour vous el vos enf mis.
sapience (bas à ses filles). Prenez garde, ô nies filles, n'ouvrez pas vos cœurs aux perfidies de ce serpent salauique; (ailes en (i, à mon exemple.
foi (bas à sa mère). Il n'y a dans notre esprit que dédain et mépris pour ces propos frivoles.
hadrien. Qu'avez-vous dit tout bas?
sapience. Quelques mots à mes filles.
hadrien. Vous senihlez issu d'un sang considérable, c'est pourquoi je souhaite apprendre de vous-* nièiue voire patrie, voire famille el votre nom.
sapience. Quoique la naissance compte peu parmi nous, je ne nierai pas néanmoins maj descendanco d'une souche illustre.
hadrien. Je le crois volontiers,
sapience. Les plus grands princes de la Grèce comptent parmi nies ancêtres et je me nomme Sapience (422).
iudrien. L'éclat de votre naissance est empreint sur tome votre personne, et la sagesse dont vous portez le nom (sapienlia) biille sur vos traits.
sapience (à part). Flatteries perdues, nous ne céderons pas à quelques vaines paroles.
hadrien. Dites-moi le motif de votre voyage el quelles affaires vous oui appelées parmi nous.
sapience. Nous n'avons d'affaire que la recherche de la vérité, la connaissance plus entière de la religion dont vous èies l'ennemi, el la consécration de mes filles au Christ.
hadrien. Apprenez- moi le nom de chacuno d'elles.
sapience. La première s'appelle Foi, .a seconde Espérance, et la troisième Charité.
hadrien. Combien ont-elles accompli d'années?
sapience. Ne vous plail-il pas.o mes filles, que je déroute cet esprit grossier par quelques problèmes d'arithmétique (425)?
nu. Vraiment oui, ma mère, el nous vous prêterons l'oreille avec beaucoup de plaisir.
en écolière émerveillée de son savoir de fraîche dale. Ce ne sonl pas celle '
lois
u.>ic. v.^ m; ainii (Lis ecuc iui» des lambeaux de philosophie scolastique, connue daiisG'a/iimoftte, ni une exposition technique de la science musicale, comme dans \Puphmice. Nous allons assister bon gré mal gré à une leçon sur la théorie des nombres. Il semble que llrotsvilba ait eu à cœur de prouver sa compétence dans presque toutes le» brandies du trivium ou du quadrivium. > (Id.)
SAP
SAP
SAPIENCE. Empereur, puisque vous désirez savoir Page de ces jeunes filles, Charité a accompli un nombre d'années diminué pairetnent pair. Espérance,
un nombre aussi diminue, mais pnirement impair: Foi, au contraire, un nombre suucitlu cl impairemenl ptiir.
hadrie.n. Une senilhaoïe réponse ne me fait nullement connaître L'objet de ma demande.
sapience. El il n'y a rien là d'étonnant, car sous l'apparence de ces définitions, il n'y a pas rien qu'un nombre; il en ïambe plusieurs.
hadrien. Expliquez vous avec plus de clarté , sinon (ouïe mou attention est vaine. :
SAPiENCE.Charité a vu la révolution île deux olympiades, Espérance de deux lustres cl Foi de trois olympiades.
hadrien. Et pourquoi appelez-vous diminué le nombre huit (pii l'orme deux olympiades, ainsi que le nombre dis qui compose deux lustres? Eiiliu. pourquoi le nombre douze, qui contient trois olympiades, est-il, selon vous, un nombre superflu?
sapience. C'est qu'on appelle diminué tout nombre dont les parties additionnées forment un total inférieur au nombre qu'elles composent, comme 8, par exemple; car la moitié de 8 est 4, le quart 2 et le huitième 1 ; or 4, 2 et 1 réunis ne font que 7. De même la moitié de 10 esta, le cinquième 2, le dixième I, qui, additionnés, ne donnent que 8. Au contraire, on appelle superflu un nombre dont les parties additionnées forment un total supérieur à ce nombre même, comme 12. En effet, la moitié de 12 est G, le tiers ï, le quart 3, le sixième 2, le douzième I, lesquels additionnés donnent 10. Et pour ne point passer sous silence le nombre principal, qui lient le milieu entre les deux inégalités contraires, on appelle parlait le nombre que ses parties additionnées reproduisent exactement, sans différence en plus ni en moins, comme 0, dont les parties, c'esla-ihre 3, 2 et I, forment le même nombre. Ainsi, 28, 400 et 8128 sont aussi des nombres parfaits (4241.
hadrien. El les autres nombres?
sapience. Tous les autres nombres sont ou superflus ou diminués
uadrien. Qu'est-ce qu'un nombre pnirement pair?
sapience. Celui qu'on peut diviser en deux parties égales, qui, elles-mêmes, peavenl se diviser en deux autres parties, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on atteigne l'unité indivisible, comme S, 10, et les nombres qu'on obtient en doublant ceux-là.
hadrien. El qu'esl-ce qu'un nombre pnirement impair}
sapience. Celui qu'on divise en parties égales, qui sont elles-mêmes aussitôt indivisibles, comme 10 et tous les nombres qu'on obtient en doublant un nombre impair; car ce nombre est d'une nature contraire à celui dont nous venons de parler, en ce sens que dans le pairement pair le terme mineur est divisible, et que dans le pnirement impair, le terme majeur peut seul être divisé. De plus, dans celui-là, toutes les parties sont pairement paires, quant à la dénomination cl à la quantité des parties; el dans celui-ci, lorsque la dénomination est paire, la quantité des parties est impaire, et si la quantité des parties est paire, la dénomination est impaire.
uadrien. Je ne sais ce que signifie le mol terme que vous venez d'employer, ni ceux de dénomination ou de quantité des parties.
Sapience. Lorsque des nombres aussi grands qu'on voudra sont ranges dans un ordre croissant, le pre-
(421) < Tonte cette théorie des nombres se retrouve dans Uoëce... jusqu'à ces quatre nombres parfaits cités pour exemples... ^ (SI. Slagnin.)
(42a) < Il est nécessaire d'interpréter ici la définition de la dénomination. Quand on dit qu'un nombre est la inouïe, le tiers, etc., d'un autre nombre, cela signifie (pie le premier entre exactement deux fois,
Dictions. des Mystères.
uiier est appelé terme mineur.'cl le second terme ma- /'eur;él lorsque, faisant une division, nous disons que Ici
nombre forme lelle partie d'un autre nombre, nous faisons une dénomination i 125 1 ; el quand nous énumérons combien il i y d'unités dans chaque partie, noua exposons ce qu'un appelle la quantité des parties.
HADRIEN. El quel esl ce nombre impairemenl paii ?
sapience. Celui qui esl non-seulement divisible une fois, comme le pairement pair, mais deux fois, trois fois et plus, mais qui néanmoins ne peut descendre jusqu'à l'unité indivisible.
uadrien. Obi quelle difficile et inextricable question s'est élevée à propos de l'âge de ces petites filles !
SAPIENCE. C'csl en cela qu'il faut admirer la suprême sagesse du Créateur et la science merveilleuse de l'Artisan de l'univers, qui non-seulement, ai] commencement des choses, a crée le monde du néant, et en a disposé tomes les parties avec nombre, mesure et équilibre, mais qui encore, dans la suite des temps et des générations humaines, nous a permis d'arriver à la connaissance des arts.
■ADRIEN. Longtemps j'ai supporté vos dissertations, dans l'espoir de vous amener à iifobéir.
sapience. En quoi ?
hadrien. Relativement au culte des dieux.
sapience. Certes non; je n'y consens point.
uadrien. Si vous résistez, vous serez m isc à II torture.
sapience. Vous pouvez briser mon corps par les supplices, mais mou àme ne cédera pas a la force; ne l'espérez pas.
antiocuus. Le jour baisse, la nuit tombe; ce n'est plus le moment de discuter, car l'heure du souper approche.
hadrien. Qu'on enferme ces femmes dans la prison attenante au palais: trois jours leur sont accordés pour réfléchir.
ANTiocncs. Soldats, veillez soigneusement amour d'elles, el ne leur laissez aucune occasion de s'échapper.