MELCHTAL
Qu'as-tu fait ?
LEUTHOLD
Mon devoir : de toute ma famille, Le ciel ne me laissa qu'un enfant, qu'une fille;
Du gouverneur, un indigne soutien, Un soldat l'enlevait, elle, mon dernier bien. Hedwige, je suis père, et j'ai su la défendre, Ma hache sur son front ne s'est pas fait attendre; Voyez-vous ce sang, c'est le sien.
Toute cette scène est bien terminée par l'exclamation de Guillaume :
Ah ! ne crains rien, Hedwige, Les périls sont bien grands, mais le pilote est là!
Le finale du premier acte, dans lequel les soldats oppresseurs forment un contraste vigoureux avec la population suisse suppliante et terrifiée, est une conception magnifique
dont la première partie surtout est d'une incomparable beauté.
Le deuxième acte nous transporte dans les solitudes alpestres. La cloche du soir sert d'accompagnement à un chœur dans lequel l'emploi des quintes consécutives, qui faisaient tant rire Berton, produit l'effet le plus doux, le plus original et le plus heureux.
Mais du sein de la nuit, à la clarté de la lune, s'élève une voix pure, celle de Mathilde ; c'est dans ce récitatif et dans la romance aussi distinguée qu'harmonieuse de Sombres forêts, que toutes les nuances les plus exquises d'un premier amour chaste et pur, qui ose à peine s'avouer, sont rendues avec une délicatesse racinienne. C'estla grâce émue jusque dans les détails de l'orchestration.
A partir de ce moment, on remarque dans les morceaux qui suivent un crescendo d'effet qui laisse à peine au spectateur le temps de respirer. C'est le duo d'amour de Mathilde et d'Arnold :
Oui, vous l'arrachez à mon âme Ce secret qu'ont trahi mes yeux,
accompagné en triolets et suivi d'un andante :
Doux aveu, ce tendre langage, dans lequel toute la grâce du chant italien avec ses broderies légères, n'atténue en rien la force de l'expression.. L'amour, dans la partition de Guillaume Tell, n'a rien de morbide ni de voluptueux ; c'est une passion généreuse et qui ne cesse de s'estimer. Aussi l'accent héroïque se fait entendre avec éclat dans l'allégro du duo. Aussitôt après les dernières mesures de cette strette brillante, le trio commence ; ce célèbre trio, qui à lui seul vaut un opéra :
GUILLAUME
Quand l'Helvétie est un champ de supplices
Où l'on moissonne ses enfants, Que de Gessler tes armes soient complices!
Combats et meurs pour nos tyrans !
WALTER
Pour nous, Gessler, préludant aux bataille», D'un vieillard a tranché les jours ; Cette victime attend des funérailles, Elle a des droits à tes secours.
ARNOLD
Ah! quel affreux mystère!
Un vieillard, dites-vous?
WALTER
Que la Suisse révère,
ARNOLD
Son nom?
WALTER
Je dois le taire.
GUILLAUME
Parler, c'est le frapper au cœur.
ARNOLD
Mon pire 1
GUIL
GUIL
WALTER
Oui, ton père ! Mechtal, l'honneur de nos hameaux. Ton père assassiné par la main des bourreaux!
ARNOLD
Qu'entends-je ! 6 crime ! hélas, j'expire ! Ces jours, qu'ils ont osé proscrire.
Je ne les ai pas défendus !...
Mon père, tu m'as dû maudire, De remords mon cœur se déchire, O ciel, je ne te -verrai plus !
C'est une des situations les plus fortes et aussi une des plus belles qu'un compositeur ait eu à traiter. Rossini y a montré son génie, et lorsque cette scène était dite par Duprez, Baroilhet et Levasseur, c'est-à-dire par des interprètes d'un talent supérieur, nous avons vu des spectateurs verser des larmes, d'autres se lever de leurs fauteuils d'orchestre pour acclamer l'œuvre et les artistes, des dames agiter leurs mouchoirs dans les loges, enfin un enthousiasme indescriptible. Je ne sais si je reverrai de pareils succès, mais, pour les hommes de ma génération, c'était alors l'âge d'or de l'opéra français.
Toute la sonorité de l'orchestre a fait place à un profond silence, bientôt discrètement troublé par l'arrivée des Suisses conjurés; ils débouchent des forêts, ou bien ils abordent sur la rive.
WALTER
Du seul canton d'Uri nous regrettons l'absence,
GUILLAUME
Pour dérober la trace de leurs pas, Pour mieux cacher nos saintes trames.
Nos frères sur les eaux s'ouvrent avec leurs rames, Un chemin qui ne trahit pas.
LE CHŒUR
Amis de la patrie !
Une fuguette pleine d'énergie atteste les dispositions de ces montagnards vigoureux ; des mélodies plaintives témoignent, au contraire, du découragement d'autres bandes; Guillaume s'efforce d'échauffer leur courage :
Amis, contre ce joug infâme, En vain l'humanité réclame.
Nos oppresseurs sont triomphants.
Un esclave n'a point de femme, Un esclave n'a point d'enfants!
Puis on entend ce finale merveilleux : Jurons par nos dangers , formé d'un échafaudage de quatre chœurs, qui se réunissent dans une formidable unisson sur ce vers : Si parmi nous il est des traîtres, pour s'épanouir de nouveau et se disperser sur le cri : Aux armes!
Aucun ouvrage n'a joui assurément d'une réputation plus universelle et plus méritée; aucun, non plus, n'a été mutilé plus outrageusement. On a supprimé à la représentation un grand nombre de morceaux et, pendant de longups années, un acte tout entier. N insistons pas sur ces honteuses concessions faites
à la frivolité d'un certain public , et poursuivons cette analyse.
Gessler entre en scène, accompagné par des fanfares chorales, et chante quelques phrases courtes et bien caractérisées. C'est dans la fête qu'il ordonne que l'on entend ces délicieux airs de ballets dont on ne se lasse pas d'admirer les mélodies gracieuses, la variété des rhythmes et la finesse de l'instrumentation. Il est inutile de rappeler la tyrolienne chantée et dansée : Toi que l'oiseau ne suivrait pas. L'air de ballet suivant se distingue par l'emploi ingénieux des deux flûtes, puis vient le pas de soldats mouvementé et rapide. La scène du chapeau est suivie d'un quatuor admirable, où la voix pathétique du père s'unit aux plus touchants accents de Jemmy. La tendresse de Guillaume pour son enfant éclaire la vengeance de Gessler :