CHAPITRE VI
« Comme Vetturius emprunta le cornet et les dez de Bridoye, dont il ne put trouver chance, et comme il sembloit niaiser, et pourtant n'estoit grain niais. »
N'oublions pas Furelière, écrivain remarquable, connu par ses démêlés avec l'Académie française au sujet d'un Dictionnaire qu'il se permit d'opposer à celui de l'immortelle compagnie, et dont les Factums, regardes par Nodier comme de petits chefsd'œuvre, ont eu l'honneur d'une édition récente.
Le Catalogue des livres de Mythophilacte est une plaisanterie qui fait partie du Roman bourgeois, où les habitudes, les mœurs des hommes de loi, des marchands de l'époque sont retracées avec fidélité. Transcrivons cet inventaire.
« L'Amadisiade ou la Gauleïde, poëme héroï-comique, contenant les dits, faits et prouesses d'Amadis de Gaule et autres nobles chevaliers, divisé en vingt-quatre volumes, et chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque chant en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en vingt-quatre dixains, œuvre do 1,724,800 vers, sans les arguments (1).
« Apologie de Saluste du Bartas et d'autres poètes anciens qui ont essayé de mettre en vogue les mots composez: où il est montré que les François, en cetto occasion, n'ont été que des pagnottes en comparaison des Grecs et des Romains, par l'exemple d'Aristophane, de Piaule et d'autres autheurs.
« La Vis sans fin, ou le projet et dessein d'un roman universel, divisé en autant de volumes que le libraire en voudra payer.
« La Souricière des envieux, ou la confection des critiques et censeurs de livres, ouvrage fait pour la consolation des princes poétiques détrônez, où il est montré que ceux-là sont maudits de Dieu qui découvrent la turpitude do leurs parents et de leurs frères.
« La Lardoire des courtisans, ou satyre contre plusieurs ridicules de la cour qui y sont si admirablement piquez que chacun y a son lardon.
« La Clef des sciences, ou la Croix de par Dieu du prince, c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à escrire, dédié à monseigneur le Dauphin, avec le passe-partout de dévotion, en un manuel d'oraison pour l'exercice journalier du chrestien.
« Imitation des Thresnes (2) do Jérémie, ou lamentation poétique de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant, de quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes et autres pièces.
« Placet rimé pour avoir privilège du roy de faire des vers de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et de Pont-Neuf, avec deflense à toutes personnes de travailler sur de pareils sujets, recommandé à monsieur do B..., grand privilôgiographe do Franco (3).
« Forfantiados libri quatuor de vita et robus gestis Fatharelli.
(1; Il «trait uns doute assez difficile de trouver un poéme offrant, comme YAmadaiade, près d'un million boit cent mille vers, et rc ne serait pas trop de neuf cent mille hommes pour le lire ; mais on sait qu'il a été imprimé en Italie au seizième siècle, lors de la vogue des épopées chevaleresques, quelques poèmes qui ont soixante chants et au delà. Devenus très rares, ils sont, lorsqu'ils se présentent dans quelque vente, payés fort citer par des bibliophiles qui les couvrent de maroquin, mais qui se gardent bien de les «avrir.
(2) Du grec, Btojffw; pleurs.
(3) Ceci est un trait lancé contre Benscrade.
ESSAI
« Le grand sottisier de France, ou le dénombrement des sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre alphabétique.
« Traité de chiroinance pour les mains des singes, œuvre non encore veuë ny imaginée.
« Imprécation contre Thersandre qui apprit à l'auteur à faire des vers, ou Paraphrase sur ce texte : Hinc mihi prima mali labes.
« Rubricologie, ou de l'invention des titres et rubriques : où il est montré qu'un beau titre est le vray proxénète des livres, et ce qui en fait faire le plus prompt débit. Exemple à ce propos tiré des Prétieuaes.
« Plaidoyers ei harangues prononcées dans l'assemblée générale des libraires, consultans sur l'impression de plusieurs livres qu'on leur avait présentez. Avec le jugement intervenu sur iceux, Midas président, par lequel le Cuisinier, le Pâtissier et le Jardinier François~ont esté receus, et plusieurs bons autheurs anciens et moderne» rebutez.
* Description merveilleuse d'un grand seigneur prophétisé par Daniel, qui avoit des yeux et no voyoit point, qui avoit des oreilles et n'entendoit point, qui avoit des mains et no prenoit point, mais qui, en récompense, avoit des gens qui voyoient, entendoient et prenoient pour luy.
« De l'usage du thelescopophore, ou de certaines lunettes dont se servent les grands qui s'appliquent aux yeux d'autruy, exemptes de l'incommodité de les porter, mais sujettes à tous les accidents cotiez au traité De [allants visus.
« Advis et mémoire à Monsieur le procureur du roy pour ériger en corps de maistrise jurée les poètes ot les auteurs et les faire incorporer avec les autres arts et mestiers de la ville : où il est traité des eslranges abuz qui se sont glissez dans cette profession et que l'ordre de la police demande qu'on y mette dos jurez et maistres gardes, comme dans tous les autres corps moins importants.
« Somme dédicatoire, ou examen général de toutes les questions qui se peuvent faire touchant la dédicace des livres, divisée en quatre volumes.
« Illustrations et commentaires sur le livre d'Ogier le Danois : où il est monstre, par l'explication du sens moral, allégorique, unagogique, mythologique et œnigroa tique, que toutes choses y sont contenues qui ont esté, qui sont, ou qui seront; mesme que les secrets de la pierre philosophalo y sont plus clairement que dans VArgenis, le Songe de Polyphile, le Cosmopolite ot autres. Dédié à messieurs les administrateurs des petites-maisons. »
Peu de personnes se souviennent d'un pamphlétaire nommé Le Noble, qui tenta d'opposer aux adversaires de Louis XIV l'arme de la raillerie et de l'injure, si fréquemment employée contre le grand monarque, par les réfugiés ot par leurs imprimeurs en Hollande. Le Noble inséra, dans un de ses écrits (la Pierre de touche politique, 1690), un catalogue de la Bibliothèque du roi Guillemot (Guillaume III, prince d'Orange). Nous transcrirons quelques-uns de ces titres, où l'esprit n'a été mis qu'à dose très restreinte :
« La Capilotade ou la Religion au jus d'orange, par Burnet, avec un traité do l'inutilité de la patenôtre.
SUR LES BIBLIOTHEQUES IMAGINAIRES
« Le Suc d'Orange, composé par im officier do sommellerie du roi Guillemot. (Co livre raconte l'histoire de diverses morts arrivées inopinément) (1).
« Obsèques, convois, enterrement et oraison funèbre de l'Episcopat, par mylord Haimlton.
« Inventaire de la toilette et bagage de la nouvelle reino d'Espagne, le tout proprement plié, ajusté et servi dans un chausson oour la commodité du voyage, ol recommandé en toute assurance au roi Guillemot.
« Explication de deux quatrains des Centuries de Nostradamus, par le prophète Jurieu (2).
« Intrigue amoureuse de la dernière conspiration d'Angleterre. »
L'ordre chronologique nous conduit maintenant à un libelle antifrançais : Confession réciproque, ou Dialogues du temps entre Louis XIV et le Père de Ija Chaize, son confesseur. Cologne, P. Marteau (Hollande), 1694, petit in-12.
Le Manuel du Libraire indique un exemplaire faisant partie de la vente de la bibliothèque de M. Bignon, et dans lequel se trouvait un papier séparé contenant un Avis du Libraire; cet avis annonçait la prochaine mise en vente des ouvrages imprimés du sieur Pierre Le Noble, et cette liste comprend, parmi des ouvrages connus, tels que les Amours d'Anne d'Autriche (3), et la Cassette ouverte de Madame de Maintenons d'autres qui n'existent pas, ou qui, comme le Cochon mitre, en deux volumes in-4", n'ont jamais existé de ce format.
Puisque nous parlons des livres sortis des presses hollandaises, disons qu'un ouvrage licencieux, plusieurs fois réimprimé, et dont la première édition porte la rubrique de Cologne, 1682, Vénus dans le cloître, par l'abbé Duprat (Barin), renferme un catalogue d'ouvrages fort peu édifiants et qui sont très probablement supposés, en grande partie du moins. Voici Ijo iitroj de cette bibliothèque infernale: nous n'avons rencontré sur aucun catalogue les ouvrages qu'elle signale ; il est vrai que ce sont là des livres dont on n'avoue guère la possession.
(1) Il est difficile de dire plus nettement que Guillaume III était un empoisonneur. Pareille accusation était d'ailleurs commune a celte époque, et la princesse palatine, merc du Regent, la prodigue dans sa curieuse correspondance. M»« de Fontanges. Louvois et bien d'autres sont, a ses yeux et incontestablement, les victimes du poison.
(2) On connaît toute la véhémence et l'aigreur de discussion que ce fougueux disputeur portait dans sa polémique, sait qu'il s'agît de théologie, soit qu'il Tût question de politique ; on lui a attribue, mais sans preuve, un des écrits les plus remarquables qui, en ce genre, aient vu le jour dans le dix-septieme siècle : in Soupiré dt la Franc* uelavt qui aspire aprtt la liberté, livre ou Charles Nodier signale < un zele passionné pour les libertés et les intérêts du pays, une connaissance très approfondie de ses titres, de ses lois et de son histoire. >
(3) Qu'il nous soit permis de placer ici une observation. On connaît sis ou sept e litions du libelle intitule: Ut Amourt d'Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII, avec Monsieur le C. de H., véritable père de Loua XIV. Dans une de ces éditions [Cologne, 10O6), on a remplace les initiales par les mots M. le cardinal de Richelieu, chose absurde, car le cardinal ne ligure nullement dans cette relation. Le savant auteur du Manuel du Libraire Observe t qu'il n'est pas plus exact peut-être de dire que les initiales désignent le comte de Rivière. » Nous pouvons mentionner uu autre personnage auquel l.i lettre R s'applique aussi et que l i chronique scandaleuse signala comme ayant ete écoute d'Ancie d'Autriche. Transcrivons e* qu oi» lit j cet i^ai l dans un ouvrage peu connu en France : te» Portraits historiques des Hommes illunlrts de Di netnui c i. par Tyclto Hoiliiiuni), 1716 il. II, p. 35] : « (Jn capucin, nomme Joseph, lit savoir au cardinal de itichelieu que la Heine lui a voit confesse, entre autres pèches, d'avoir conçu tant de tendresse pour un oflicier étranger, nomme Raulzau, qu'elle ne pouvoil s'empecher de penser fort souvent a lui. Le cardinal, capable de tout, trouva moyen par sa nièce, alors dame d'honneur, de faire pirler Rantzau seul a la Reine. Cet entretien eut un tel effet que, a ce qu'on prétend, il contribua plus a la naissance de Louis XIV qu'un mariage de vingt-trois ans avec le Roi. »
ESSAI
« La Chasteté féconde, nouvelle curieuse.
« Le Bouc en chaleur.
« Le Passe-partout des Jésuites, nouvelle galante. « La Prison éclairée, ou l'Ouverture du petit guichet. « Le Journalier des Feuillantines.
« Les Prouesses des chevaliers de Saint-Laurent. « Règles et statuts de Tabbayo do Congne-au-fonds.
« Recueil des remèdes contre l'embonpoint dangereux, composé pour la commodité des dames religieuses de Saint-George.
« L'Orviétan apostolique, composé par les quatre mendiants, ex prœcepto Sanctis- $imi.
« Le Passe-temps des Abbez.
« La Religion de Scaramouche.
« Le Vatican languissant.
« L'Entretien du pape et du diable, en vers burlesques. « Le Monologue du purgatoire.
« Le Diable déûguré, avec figures
« Le Coupe-cu des moines. » Ce dernier titre rappelle qu'une édition du Moyen de parvenir, attribué à Béroalde de Verville, a paru sous le titre de : le Coupe-cul de la mélancolie, Parme (Hollande), 1698.
Nous laissons aux amateurs de la littérature pornographique le soin de décider s'il s'agit là de volumes réels ou d'écrits supposés.
Vers la fin du septième siècle, le théâtre eut recours à l'annonce d'ouvrages imaginaires.
Un écrivain dramatique, homme d'esprit, mais d'humour gasconne, Palaprat, s'attribua l'invention des Bibliothèques supposées, dont il y avait déjà tant d'exemples. Dans son Discours sur la grandeur, à propos des petites pièces qu'il faisait impromptu pour les petites fêtes du château d'Anet, il s'exprime ainsi : « Pour soulager la mémoire des acteurs, j'imaginai pour leur rôle tout ce qui pouvait être lu avec grâce et en action, comme lettres, têtes de livres, enseignes de boutiques, etc., et par là j'ose me vanter d'avoir donné l'idée de ce qu'on a appelé depuis lors dans le monde Logements et Bibliothèques, qu'on a tant promenés sur les théâtres et ailleurs. »
Les recherches érudites de M. Fournier nous permettent de signaler : Les Intrigues d'Arlequin aux Champs-Elysées, comédie en trois actes, insérée dans le Théâtre italien de Gherardi (t. II), comme attribuant à d'illustres personnages de l'antiquité des écrits qui jusqu'à présent n'ont pas été retrouvés.
« La Manière de bien faire un fichu, par Arislote.
« L'Art do bien curer les puits, par Déinocrite.
« De l'invention de ramoner les cheminées, par Agrippa.
« Secrets contre l'assoupissement et contre le sommeil trop profond, par un homme qui dort beaucoup. »
L'Opéra de campagne, par Dufresny, présente un catalogue du méme'genre, mais où il y a un peu plus d'esprit :
SUa LES BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES.
« La Femrao solitaire au milieu de Paria» en l'absence des officiera. « Vernis de la Chine pour le teint des femmes ; ce vernis est à l'épreuve de l'haleine des hommes.
« Dictionnaire in-folio qui contient les principales pièces qui composent la ooôffure d'une femme.
« Traité astrologique qui prouve la conjonction de Vénus et de la Lune dans la tête de certaines femmes. »
Les Souffleurs, autre comédie dont Gherardi a également enrichi son recueil, noua offre le passage suivant :
« Je suis bien sûr que voua n'avez pas vu les Remontrances de Guillot le Savetier au grand Mogol ; le Dialogue du crapaud et de la grenouille, touchant les hautes sciences ; le Serin des Canaries ; le Dogue d'Angleterre ; le Char d'Espagne ; les subtils Entretiens de l'Ane avec le Bœuf ; les sérieuses Réflexions de la Truie sur la grande projection.
« Douze tomes in-folio qui ont pour titre : l'GEuf qui fit la poule, ou la Poule qui fit l'œuf ; le Testament olographe de l'Empereur dans la Lune ; les Discours véridiquea de messire Harang Sor le Hollandois, et do damo Olive de Provence, sa femme ; les trois cents volumes en langue arabesque de Ben-Gésid Almansor Abder-Karab. »
N'oublions pas que dans Arlequin, Doue d'Angleterre (môme théâtre, t. III) on trouve signalé comme existant un livre qui pourrait sans doute ôtre encore de nos jours consulté avec profit ; car « il enseigne les droite de l'ignoromancie, fourbonomancie et gloutonomancie, lesquelles sont fort usitées en ce temps. »
Notons aussi que dans le Convitato di Pietra, représenté par les comédiens italiens en 1657, et l'un des premiers essais de ce Convié de Pierre, qui eut tant de succès au théâtre, Arlequin disait se rappeler ce qu'il avait lu dans le traité qu'avait écrit Homèro aur les moyens à employer pour empêcher les grenouilles do s'enrhumer.
Une liste des livres imaginaires qui furent affichez mardi dernier se trouve dans Arlequin misanthrope, 1696, act. 1, se. 4 (également dans le Théâtre italien de Gherardi, t. VI, p. 510). Un Dictionnaire du monde, nécessaire à tous les gens aimables qui veulent ruiner les femmes, composé par un gentilhomme florentin, revu par deux chevaliers gascons, est indiqué dans la Comédie des tuteurs. Dans celle du Bel esprit (t. V. p. 134), il est fait mention du Traité de pharmacie et des Œuvres posthumes de M. Canule.
Nous n'avons pas besoin de rappeler lo fameux Chapitre des chapeaux, si plaisamment attribué à Aristote dans lo Médecin malgré lui, ot dans le Festin de Pierre, la Cabale de cet illustre philosophe, si bien au fait do co qui concerne lo tabac. Tout lo monde ne sait-il pas son Molière par cœur ?