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DIX-HUITIÈME SIECLE

Une Bibliothèque satirique, comprenant divers ouvrages imaginaires, circula à l'époque de la Régence, et Mathieu Marais l'a transcrite, a la date de 1722, dans son Journal qu'a publié la Revue rétrospective dirigée par M. Taschereau ; tout lecteur un

SUPPLÉMENT. 12

WIIl

ESSAI

peu au fait do l'Jiistoire anecdotique des temps comprendra ce qu'il y a de malignité dans les titres suivants :

« L'Art de mener les maris par le nez, par le marquis do Scolli, dédié à la reine d'Espagne.

« L'Art de diviser les houuuos à l'infini et le secret de profiler de leur division, par le duc d'Orléans.

« Nouveau traité des infinimenls petits, dédié aux grands de la cour de France, par un auteur anonyme.

« Traité des jubilés et dos indulgences pléniôres, par la présidente Fillon, dédié au cardinal Dubois. »

11 ne nous a pas été donné de rencontrer un livret indiqué au catalogue Leber, n* 3250 : Bibliothé des jésuites, ou catalogue des ouvrages nouvellement composés par ces pères.

La première période du règne de Louis XV a fourni matière à un Catalogue de livres nouveaux inséré dans les Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques, publié sous le nom de M. do Boisjourdain, Paris, 1807, 3 vol. in-8, et qui forment une compilation où l'on trouve quelques morceaux assez curieux.

Nous mentionnerons ces livres nouveaux, en y joignant les annotations qui les accompagnent :

« L'Histoire des trois soeurs, par le roi Louis XV. »

(La comtesse de Vintimille, madame de Mailly et madame de La Tournelle; toutes trois successivement maltresses du roi.)

« Les faits des grands hommes qui ont mérité le bâton de maréchal de Franco par des actions héroïques, dédiés au duc de Grammont par le duc d'Harcourt. »

(En mémoire de la journée de Dettingen que le duc de Grammont engagea mal à propos le 29 juin 1743.)

« Traité de l'utilité de savoir nager, par un soldat aux gardes. »

(Les soldats aux gardes se sauvèrent; une partie passa le Mein à la nage; plusieurs se noyèrent, mais on leur avait fait essuyer mal à propos trois décharges sans leur permettro de tirer. On leur donna dans l'armée le surnom de Canards du Mein, et ce sobriquet fut la cause de rixes et de duels multipliés.)

« La fable des rats tenant conseil contre le chat, dédiée au cardinal Tencin par les autres ministres. »

(Le cardinal Tencin visait au ministère après la mort du cardinal de Fleury, mais il n'y a pas réussi, à la grande satisfaction des autres ministres.)

« L'Histoire de la conquête de France par Henri V, roi d'Angleterre, dédiée à Sa Majesté Britannique, par le comte de Stairs. »

(Milord Slairs, cerveau brûlé, général anglais, en voulait à Calais, Dunkerque, et à toute la côte de la Manche.)

« Traité de la retraite ot des occupations du roi Jacques II à Saint-Germain-en-Laye, dédié à l'Empereur par le prince Charles. »

(L'Électeur de Bavièro, dépouillé de ses États, se trouvait réduit à rien ot prêt à faire le second tome du roi d'Angleterre Jacques U.) , , .

SL'R LBS BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES

i Les Amusements de la vie champêtre, par M. le maréchal de Broglio. »

(Le maréchal de Broglie, après avoir fait des prodiges de valeur à la défense do Prague, fut sacrifié, ayant déplu à l'Empereur pour avoir été vrai, et envoyé à sa terre de Chambroge.)

« Les Instructions politiques d'uno reine à ses enfants, on forme de dépêches, par la reine d'Espagne, dédiées à don Philippe. »

(C'est la reine d'Espagne qui dirige toutes les instructions pour parvenir à l'établissement de don Philippe. Elle est élève en politique du cardinal Alberoni, et, de plus, Italienne.)

« Traité des conquêtes, et Ballets héroïques représentés à Chambéry avec des décorations françaises ».

(Don Philippe, après la conquête de la Savoie, tenait sa cour à Chambéry, où il a reçu les hommages et le serment de fidélité, en attendant que nous puissions le faire pénétrer en Italie.)

Cette liste est accompagnée d'une plaisanterie du même genre ; elle signale des comédies représentées au mois d'août 1744 sur les théâtres des diverses cours do l'Europe :

« A Prague, les comédiens du roi de Prusse jouent, avec permission du roi do Pologne, le Retour imprévu et V Embarras des richesses.

(Allusion à l'invasion des États de l'Électeur de Saxe, roi de Pologne, par les Prussiens qui y levèrent des contributions énormes.)

« Les comédiens des États jouent, sur le théâtre de la Haye, le Tardif, comédie, suivie du Mariage mal assorti. Ils donneront bientôt Pcnsez-y-bien, comédie nouvellement dédiée aux États Généraux par un associé des Académies de Berlin et de Paris. »

. (Les longues délibérations des Hollandais leur ont fait attribuer la comédie imaginaire du Tardif; leur alliance avec l'Angleterre les a engagés dans uno guerre où ifs pouvaient très bien ne pas intervenir, et les événements de 1745 à 1748 oui justifie le conseil qu'on leur donnait de réfléchir mûrement à ce qu'ils faisaient.)

Un roman un peu satirique, attribué à l'abbé Poréo et fort oublié aujourd'hui, Doh Ranuccio d'Alétès (1729), indique, tome II, p. 22, diversos comédies imaginaires : « la Mort d'Arius, tragédie très édifiante, quoiqu'un peu polissone, Y A ne de Balaam ou le prédicateur ignorant, les Visionnaires ou les inquisiteurs gaulois, Y Hérétique malgré lui, les Stygmates de Marie d'Agréda. »

L'abbé Desfontaines, le fougueux adversaire de Voltairo, publia, en 1731, sous le nom d'un avocat de province, un Dictionnaire ncologiquc, justement oublié, auquel il joignit un Eloge historique de Pantaléon Phœbus; le catalogue des ouvrages de Phœbus trouvés après sa mort dans son cabinet est encore une série de traits satiriques dirigés contre des littérateurs assez peu lus aujourd'hui :

« Septième tragédie d'OEdipe, selon les règles nouvelles de l'oracle (1).

(1} Titre fabriqué pour se moquer de l'Œdij» de La Motte.

BSSAI

« Éloges funèbres de plusieurs hommes illustres, d'uo style enjoué et épigrammatiquo (1).

• Nouvelle traduction de Sallusie, avec des notes cosmographiques et énigmatiqnes qui composeront cinq volumes in-folio, format d'atlas. (Certains libraires imprimeront ce livre par souscription, supposé qu'il ne vaille rien.) (2).

f Système nouveau sur toutes choses, et la Défaite du Sens commun par le Paradoxe (3).

• L'Art d'écrire en françois, pour n'être entendu que des Allemands. « Le Secret de parler vers en prose et prose en vers.

« Dissertation sur la multitude des mauvais livres, pour en augmenter le nombre et prouver que c'est une chose fort utile au public, malgré le préjugé vulgaire.

t Lettres galantes du chevalier de H"*, à l'usage des beaux esprits de la province, pour servir de second tome à celles qui ont déjà paru.

« La Torpille du Parnasse, ou le Poëte ci-devant à la mode, oraison funèbre de trois grands auteurs morts de leur vivant (4), avec leur apothéose en prose rimée.

« Arlequin métaphysicien, comédie (5).

« Parallèle du théologien brillant et de l'historien précieux (6).

« Système incompréhensible d'un philosophe gascon sur l'ordre et le mouvement des parties du monde et sur la gravité du corps (7).

« Le Héros des traducteurs, ou l'Auteur espagnol tourné en françois et en ridicule.

« La Femme sage, c'est-à-dire la Femme universelle, suite de l'Homme universel de Gracien ou de YEl Discreto.

« Traité de la critique prudente et charitable, et des moyens d'en profiter. >

L'avocat Barbier, dans son curieux journal publié par la Société de l'histoire de France, indique, tome III, p. 109, sous le titre de Rapsodies, livres imprimés à Utrecht en 1735, des ouvrages dont les titres sont autant do satires contre des personnages de l'époque.

Un de ces livrets, comme le dix-huitième siècle en enfanta un grand nombre, les Lettres infernales (Aux Enfers, 1740), offre un Catalogue des livres nouveaux, de {imprimerie souterraine* mais les auteurs infernaux n'étaient pas fort spirituels, si Ton doit les juger par les titres de leurs écrits; nous nous en tiendrons à en mentionner un petit nombre :

« Abrégé de la démonographie ou le détail de l'intérieur de chaque ménage, dédié aux maris confrères du Mont des Martyrs.

« Traduction des Institutes de Justinien en langue vulgaire, pour le soulagement des magistrats qui n'entendent pas le latin.

(!) Ceci regarde Fontenelle.

'2) C'est peut-être le CUv de l'abbé de Vaugrau.

(5) Ce trait, ainsi que les deux suivants, est dirigé contre La Motte. (1) Ceci rappelle deux vers de Marie-Josepb Chénier :

Tenei. vous crojez vivre? On se trompe souvent : Vous êtes morte, très morts, et Voltaire est vivant. (h) Marivaux est ici sous-entendu.

(6) L'abbé Hauteville et le P. Catrou, jésuite.

(7) Le P. Castel, jésuite.

SUR LES BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES

c Manière de faire aux dames des corps de jupes à ressorts, qui fait aller l'amble à une gorge, le trot aux amants, et le galop à leur bourse; de l'invention d'un tailleur de l Opéra. Petit volume in-16, augmenté d'une petite explication sur l'art de faire des robes qu'on peut fripper et chiffonner sans qu'il y paraisse.

« Topographie du visage des dames, ou l'art d'y placer des mouches régulièrement (1), avec une dissertation sur les différentes manières de rire de bonne grâce. »

Nous rangeons aussi parmi les livres imaginaires celui que mentionne Chevrier dans son Colporteur : « un Dictionnaire piémontais traduit du saxon., qui apprend l'art de filer la carte, c'est-à-dire de convertir adroitement la perte en gain. »

Une compilation facétieuse, qui a joui d'une vogue attestée par des éditions assez nombreuses et qui est loin pourtant d'être bien amusante, Y Art de désopiler la rafe\ attribué au libraire Panckoucke, nous présente le Catalogue de la bibliothèque d une dévote à la mode. Cette production do la fin du dix-septième siècle est contemporaine des disputes sur le quiétisme. Nous transcrirons quelques-uns de ces titres où la malice se cache sous un voile bien facile à percer :

« Méthode simple et facile pour apprendre l'oraison sans y penser, par Malaval (2). A Cambray, chez Pierre Guyon, rue du Temps perdu, au docteur Molinos.

« Diverses Méditations composées de pensées creuses, d'affections sèches et de résolutions en l'air par Nicolas l'Abstrait. A Lunebourg, chez Christophe Rêveur, rue des Rats, à l'Arbalète.

« Réflexions consolantes et édifiantes sur les bonnes qualités et sur les défauts du prochain, par sœur Sainte-Justine. A Sienne, chez la veuve Philactie, rue du Paon aux Deux-Balances.

€ Élévation du cœur à Dieu et au cher Père directeur, par sœur Agnès. A Spire, chez Joseph Aimable, rue du Cœur- Volant, aux Séraphins.

« Les doux entretiens des directeurs et des pénitentes, par Jacqueline Musard. A Xaintes, chez Jean l'Attrayant, à la Pic.

« Les innocentes jalousies des dévotes sur leur bien-aimé directeur, par Hélène Galand. A Digne, chez Urbain Gentil, rue des Trois-Maries, aux Bons-Cœurs.

« La meilleure manière de faire dos confitures, sirops, ratafias, pour le directeur, par Catherine Sucrion. A Verdun, chez la veuve La Violette, rue des Amandiers, au Gros-Citron.

« Le» extases artificielles des dévotes, avec le secret do tromper ceux qui le

(1) Une collection de pièces de vers, publiée à l'époque de Louis XIV et connae sous le nom de tocutil it Strtjt (elle fut mise au jour parce libraire), indique un • Traité très excellent de la situation des mouches sur le visage des dames. ■

(2) Malaval, mort en 1719. à I âge de quatre-vingt-douze ans, avait adopté les principes d'une spiritualité trop raflloee, et un de ses ouvrages: Pratique facllt pour ileeer l'dmt a la contemplation (Paris, 1670). fut condamné a Rome. Le nom de Cambray est une allusion qui s'explique d'elle-même. Fenelon était, personne ne l'ignore, archevêque de wlte ville. Quint a M«« Guyon. elle est restée célèbre comme ayant provoqué la querelle du quiétisme. Ses opinions et son talent [car elle en avait] ont attire de nos jours l'attention de plusieurs écrivains. Consulter un article de M. Dessalles-Rcgis dans la Hevue de Paru {3 e série, t. XIV}, et un autre signé P. dans la Bibliothèque univertttlt de Oenive, février 185?, p. 1 19-17G. L'Angleterre a pris part a ce travail d'investigation; C. Upham a publié en 1853 un volume sur la vie et les doctrines de M">* Guyon; diverses revit*» ont rendu compte de ce travail, et le poète CoWper a traduit quelques-uns des écrits de l'amie de Fenelon.

XXU ESSAI

veulent bien, par Charlotte Dératée. A Ostende, chez Nicole Matois, nie du Renard, au Charlatan.

« Traité de l'obligation dans laquelle sont les dévotes de ménager leur santé aux dépens de leur conscience et pour la plus grande gloire de Dieu, par Jean Doucet. A Bénévont, chez Gaspard Minaudin, rue Vivienne, à la Rose.

« Secret infaillible pour cacher ses défauts et faire montre des vertus qu'on n'a pas et qu'on n'a pas envie d'acquérir, par Perrette de Fourbin. A Crespy, chez la veuve Platrice, rue des Blancs- Manteaux, au Masque.

« L'accord du luxe, du jeu, du plaisir et de la vie mondaine avec la plus sublime dévotion, par Etienne Mélange. A Tournay, chez Françoise Amphibie, rue des Deux- Sèvres, au Tournesol.

« La métamorphose des pèlerinages des dévotes en parties de plaisir, par sœur Thérèse Trottin. A la Bonno Table, chez la veuve Gaillard, rue Champ-Fleury, au Moulin de Javelle.

« L'Art de dire à confesse très peu de chose en beaucoup de paroles, par Denise l'Entortillée. A Tournus, chez Pancrace Loisir, rue Michel-Ie-Comte, au Grand - Cercle (1).

« La grâce spirituelle pour guinder du premier bond les âmes dévotes par delà le troisième ciel, par le père Elie de l'Ascension. A Lunéville, chez Mathurin Dépêche, ruo des Portos, à la Manivelle.

« Le Secret d'achalander un confessionnal et d'y attirer des poulettes grasses, par lo Père Journal do la Visitation. A Monaco, chez Daniel Blondin, rue des Déchargeurs, à la Pierre-d'Aimant.

« La Boussole des dévotes désorientées, ou Tours d'adresse pour se disculper aux dépens de la vérité, sans mentir, par Véronique Double. A Mantes, chez la veuve Radegande, rue des Douze-Portes, à l'Eponge.

« Cérémonial du grand ordre des dévotes, avec des instructions très utiles sur les gestes et les tons de voix, et une manière de tourner les yeux, par Antoinette de Beauregard. A Aire, chez Barbe Grimacière, rue des Singes, au Compas.

« Le Labyrinthe do la dévotion à la mode et le moyen de trouver Dieu où l'on sait qu'il n'est pas, par Scholastique Guignard. A Tours, chez René Court-en-vain, rue Pirouette, au Merlo-Blanc.

« La Musette mystique pour égayer les dévotes atrabilaires et hypocondriaques, par le Père des Sept Allégresses. A Rieux, chez la veuve Pantaléon Jodelet, rue de la Harpe, au Violon.

« Les Allumettes de la dévotion, par Laurent Gelé. A Ardres, choz Mathieu Dufour, ruo Jean Tison, à la Pierre à fusil.

« Le Moutardier spirituel (2) pour révoilier l'appétit aux dévotes dégoûtées, par Balthazar Verjus. A Salins, choz Roger Lo Poivre, rue Jean Pain-Mollot, à l'Orange.

(I) On trouvera, dans i'Uistoirr de$ livret popubirri, par M. Charles Nisard. Ieitrait d'un livret contenant la singulière confession d'une bavarde. Cette impitoyable parleuse, qui oublie de s'accuser elle- mène, tout en accusant ses voisins, se retrouve dans uu petit volume curieux: VAcctualion correcte dm woy pénifnt. par le P. Cliauvaud. 1070, in- 12.

12)11 existe en effet uu ouvrage ayant pour titrel le Moulardierl$piritwtk (sic) qui faUltMtemmr le»l<ù*r,

SUR LES BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES

« La Médecine spirituelle, ou l'Art de guérir en un instant toutes les maladies de l'Ame sans purgation et sans saignée, par le Père Benjamin. A Dole, chez Thomas Anodin, rue du Mouton.

«Secret spécifique pour rajeunir les vieilles dévotes, par Guillaume Farde!. A Alby, chez la veuve Jouvence, rue du Plâtre, aux Dents d'ivoire. »

N'oublions pas la Bibliothèque des Petits- Maîtres, au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanterie, à la Frivolité, 1743. On y rencontre le catalogue des ouvrages qui formaient la bibliothèque de l'abbé de Pimponvillo ; ils sont au nombre de 24, mais il suffira d'en signaler quelques-uns :

« Encyclopédie perruquière, en 7300 cahiers.

« Traité des perruques depuis Midas.

« Les Breloques ou les grelots de la Folie, contenant une énumération complète de toutes les breloques imaginables depuis le pucelage jusqu'au greluchon.

< L'Art de dématérialiser les petits-mattres allemands, hollandais, russes ot chinois.

« La Raison des femmes, livre blanc, par un célèbre rieniste des espaces imaginaires.

« Les statuts et règlements de l'ordre élégantissime du papillonage, persifflage, rossignolage, etc., par l'urbanissime superlicocantiosissime Zephiloret, 100 volumes in-folio, format d'alias.

« Examen de cette question : Si les femmes doivent encore faire des enfants, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève.

« Traité de l'attaque et de la défense des ruelles.

« Comédies:

« L'Ecole des petits-maîtres.

« La Duperie des petites-maîtresses.

« Les Orgies d'Amathonte.

. « L'Art de tromper décemment et d'être dupé avec honneur. »

Un littérateur mort en 1792, après avoir été successivement acteur, chirurgien, dentiste (il fut placé à ce titre auprès du roi de Pologne, Stanislas, le jour même où le prince perdit sa dernière dent) et directeur de théâtre, Lécluso, imitateur souvent heureux de Vadé, a composé dans le genre poissard un écrit intitulé: les Déjeuners de la Râpée (à la Grenouillère, sans date, in-12), plusieurs fois réimprimé; il y place un extrait de l'inventaire des meubles et effets trouvés dans le magasin d'uno des harangeres de la Halle; on y voit figurer :

« Un ballot de livres fort curieux, imprimés dans le royaume de la Lune, dont voici les titres :

•Urvlti constipées dans la dévotion, avec ta Seringue du même auteur ; Cologne, P. Marteau. L6 savant autour du Manuel dm Libraire parle de visu de cet opuscule fort rare qui. sous un titre fait à plaisir, renferme un opuscule très plat et très orduricr. Nous n'avons jamais vu ce Moutardier, mais il est porte au catalogue Lambert. o n 1885. Quant a la Tabatière spirituelle pour faire été muer le* émet dévotes vers le Sauveur, et a la Seringue spirituelle pour le$ dmet constipée* en dévotion, leur existence est trfs douteuse. M. Pcignot a rapporté un passage de la Seringue, mais il la trouve dans une facétie qui n'a rien de sérieux: te Sermon du B. P. Protoplaste de Zonbabel (attribue a Flcchier), facétie qui renferme d'autres productions du même genre: l'Knctnsoir fumant in parole* mystiques de la benottt éternité, par le Père Pancrace de Romtrantin; le Capucin botté, chaussé, esperonné, allant tout droit en paradis, par le Père Pantaléon de Carpoforcs.

ESSAI

« Traité des accommodement, par Gripis, procureur. « Traité de la compassion et de ï humanité, par P. Tigre, sergent. « Traité de la modestie, convenable aux filles et aux femmes, par une comédienne. « Traité du bon sens, par Malhurin l'Ecervelé, doyen des Petites-Maisons. « Un traite d'optique, enrichi de figures, par Nicolas Clairvoyant, bourgeois des Quinze- Yingts.

« Plusieurs autres grands traités sur différents sujets, en un petit volume, savoir :

« De la constance du François dans la manière de s'habiller.

« De la bonne foi des Italiens.

i De l'humilité des Espagnols et des Gascons.

« De la sobriété des Allemands et des Polonais.

« De la propreté des Hybernois.

« De la politesse des Suisses et des Flamands.

« Du désintéressement des Champenois.

« De la bravoure des Parisiens.

« De la modération des Bretons. »

Nous ne connaissons que de titre une pièce qui vit le jour à Bruxelles vers 1775 et qui était inspirée par de petites rivalités littéraires : Catalogue des livres de fonds de Messieurs Emmanuel et Kyrie, très célèbres libraires.

A la suite d'une pièce facétieuse de l'avocat Coqueley : Monsieur Cassandre, ou Us Effets de l'amour et du vert-de-gris, 4768, nous avons retrouvé un Catalogue des ouvrages du même auteur qui sont sous presse ; les plus remarquables sont : Susanne à l'hôpital, drame en trois actes; les Angoisses du sentiment, ou la Sensibilité à l'épreuve, roman en deux volumes ; Traité complet de la ponctuation, ou Moyen de tirer le plus grand parti des signes de suspension dans le discours, 2 vol. in-8.

Les Mémoires de l'Académie d'Asnières (à Neufchâtel, et à Paris, chez Belin, 1783, 3 vol. in-18), ont aussi leur petite nomenclature de livres imaginaires (t. Il, p. 101). Nous y trouvons indiqués, avec les éloges des docteurs Asinot Scudery, Niais Macaron, Diafoirus, Purgou, Clistorel, Fleurant, et du bachelier Faquinot, les écrits supposés de tous ces docteurs plus qu'apocryphes.

Le recueil de Bachaumont, si connu sous le titre de Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres, renferme, t. XIV, p. 372, une facétie intitulée : Annonces, affiches et avis divers, ou Journal général de France. C'est une satire beaucoup trop libre contre des actrices de l'époque et des femmes à la mode. Nous nous contenterons de citer les titres de quelques livres :

« L'Art de faire de l'esprit et d'y mêler celui des autres, par M 1U Arnoux (Sophie Arnould), rue des Deux-Portes, à la Ménagerie.

« L'Art de composer sa figure et de rétrécir sa bouche, aux dépens du reste.

« Traité d'ostéologie, ou le Squelette des Grâces, par M u « Guimard, ruo de la Planche, à l'Arbre-sec. »

11 faut ranger parmi les livres imaginaires ceux qu'un littérateur très médiocre, Mérard de Saint-Just, eut la fantaisie de placer dans le Catalogue des livres en très petit nombre, composant sa bibliothèque. Il y enregistre des éditions qui n'ont jamais

SUR LES BIBLIOTHEQUES IMAGINAIRES

existé, notamment le Voltaire de Kehl, 40 volumes grand in-4°, papier velin, reliés en maroquin violet doublé de satin blanc. Ce catalogue* imprimé en 1783, chex Didot l'ataé, et comprenant en tout 521 articles, est d'ailleurs curieux.

On libelliste impudent et méprisable, Thévoneau de Morande, enregistra- dans un de ses pamphlets (Mélanges confus sur des matières fort claires, imprimés sous le soleil), plusieurs ouvrages imaginaires dont les titres sont des attaques contre divers personnages de l'époque.

Un écrivain qui fit un peu de bruit dans les premières années de la Révolution, quoiqu'il n'eût qu'un talent bien secondaire, Gorsas, publia, en 1783, sous le titre de M ne promeneur, un écrit satirique qui voulait être bien méchant et qui est fort ennuyeux. 11 nous appartient toutefois, puisqu'on y rencontre le Catalogue des ouvrages qu'on trouve chez Démocrite, imprimeur-libraire de S. A. Sérénissime Falot MomuSy au Grelot de la Folie :

« Le Jeanotisme ou les C'en est (1).

« Les Œuvres do M. do Verte-Allure, édition de Kehl (2).

« Richard Cœur-de-Lion, ou Figaro II.

« Les Œuvres do Gribouille, ou les Vessies pour des lanternes. « Le Baiser magnétique, ou la Téte perdue et retrouvée.

C'est un amour, une folie !

Chacun voudrolt l'avoir & soi.

(Ce n'est pas la pièce.)

« Le Mesmero-digitisme, ou Traité de l'art d'attraper l'argent des niais, et de guérir les boiteux de la berlue.

t Les Lunes de mon cousin (3)... ce grand homme (on dit comme ça que c'est bien drôle).

« L'Icariologie, ou l'Art de faire des discours en l'air et de se casser le cou à terre. « Le Chat-botté, ou la Saboterie élastique.

« Le Juif-errant qui guérit les femmes de la coqueluche, et la donne aux maris gratis aussi.

« La Harpie, ou Moyen de changer les Tôtes, et de faire tourner les girouettes. « Les Etrilles des Petits-Maîtres, édition de Montmartre.

« Les Ç'en est, c'en était, ç'en a été et ç'en sera. Ouvrage périodique qui parait tous les mardis et vendredis.

Sous presse:

« Notes marginales sur Jean-Baptiste Rousseau, appelé par corruption le grand

(1) On sait quelle toruc obtinrent pendant quelques années sur les petits théâtres de Paris les pièces où figurait le personnage trivial de Janot. Dorvigny Tut l'inventeur de ce type; sa première pièce eut plus de deux cents représentations; elle Tut jouée a la coor et rapporta des sommes fabuleuses aux directeurs de théâtres, tandis que l'auteur ne toucha guère que deux cents francs. Cinq pièces, où Ugurent Janot, sont enumèrecs au Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Solcinne, n° 3239.

(2) Allusion à la grande édition des œuvres de Voltaire que Beaumarchais avait entreprise à Kebl, en face de Strasbourg, et qui n'aurait pu alors s'effectuer en France.

(3) Beffroy de Regny, connu sous le nom du Cmain Jacquet . il publia, de 1785 à 1790. un ouvrage périodique intitulé: le* Lune» du couein Jacquet, qui, arec sa continuation : U Courrier de* Plane lt$, [ehe périodique dédiée a la lune, remplit vingt-deux volumes. M. Monselet a consacre une uotice à- Beffroy dans le curieux ouvrage qo'il a intitulé: fei Oublié» $t le» Dédaigné», 1857, 2 vol. in-lJt

Rousseau. Ouvrage trouvé par hasard dans une partie do ce qu'on appelle un lût de livre» acheté dans un inventaire de fripperie par un juré connaisseur.

« Molière, revu et mis en bon françois. par le môme, etc

« Macaronica et luculentissima dissertatio Nicoleti de optinio et gallicissimo usu pirouelandi, aerostandi et degringolandi ad instar infelicissimi Michaelis Morini qui volens denichare pias :

c De brancha in brancham dégringolât, atque facit pouf. »

En 1789, on vit surgir la Bibliothèque de la cour et de la ville, brochure de 16 pages ; c'est une liste de noms de familles célèbres, ils sont suivis du titre d'un livre supposé, qui sert à qualifier chaque personnage.

Les orages de la Révolution éclatent, et quelques listes (f ouvrages imaginaires se montrent pour frapper les divers partis.

Le Petit Gautier, journal royaliste, annonce, dans son numéro du 11 janvier 1791, plusieurs publications nouvelles : Le Gentilhomme bourgeois, comédie-parade, par M. de Montmorency ; le Dernier éveillé, par M. de La Fayette ; Bon chien chasse de race, ou le fils vaudra le père, conte qui n'en est pas un, par le duc de Chartres. D'un autre côté, on entend les terribles cris du Père Duchesne ; il met au jour son Calendrier, ou le Prophète sac à diable, almanach pour la présente année 1791, contenant la liste d'une grande partie des citoyens jean f.... actifs, éligibles et volontaires bleus, et d'une certaine quantité de /".... coquines de la capitale. (Paris, de l'imprimerie du Père Duchesne (1), in-12.)

L'annonce suivante se rencontre dans ce fougueux libelle :

« On vendra, pendant l'année 1791, à l'Hôtel de Bullion, à la f.... manière, une fameuse bibliothèque dont les articles principaux seront :

« 1° Les Tours de Passe-Passe d'un général à deux visages, édition superbe couverte en maroquin, dorée sur tranche. Prix.... le bonheur du peuple.

« 2° Le Guide-Ane des Juges de paix.

« 3° Le Bilao du duc d'Orléans, ou la N.... de D.... de voie des banqueroutiers ouverte aux Princes.... Prix : les baux des marchands du Palais-Royal.

« 4° L'Art d'attraper 880,000 livros en trois années, brochure intéressante par M..., librairo-escroc des quais. Il on développera les préceptes.

« 5° L'Esprit de Louis XVI, un quart de fouille... Prix: gratis. Encore, n'est-on pas, f...., sûr du débit.

« 6" Les Remords de Marie-Antoinette, une demi-feuille.... Par la sacrée mille b....! je suis sûr que personne n'y croira.

« 7° Traité sur l'Envie et l'art de faire fortune, par Sylvain Bailly. Oh ! nom d'un f.....! excellent ouvrage! Le b.... s'y connaît.... Prix.... tout ce qu'on voudra.

« 8° La conversion de Miraboau l'alné. ouvrage rare. Prix : 1 livre 4 sols.

« 9° Manière adroite de faire bâtir des châteaux aux dépens du public, par D..,. Imprimé à Antony. Son auteur est banqueroutier de trois millions. »

(1) Tout ee qui concerne la bibliographie des nombreux écrits publiés sous le nom du Père Docbesne lesquels émanaient parfois de sources bien différentes, se trouve exposé avec clarté dans un livre mis au jour, en 1859 par M. Cbarlés Brunet, et fort digue de l'attention des amateur». . .

SUR LES BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES

La raillerie dont le Père Duchesne donnait l'exemple en faveur des Jacobins fut retournée contre eux. Il existe un opuscule devenu bien rare : Bibliothèque choisie des Jacobins, ou Catalogue des principaux ouvrages publiés par cette société (par Nomophile), et à la suite d'un petit volume qu'on ne trouve plus facilement, Aneries révolutionnaires, par Cap:...L (Capolle), Paris, an X, in-18, on a placé une liste d'écrits qui sont tous des coups de griffe portés au parti de la république exaltée.

« Essai sur la manière d'enchaîner un peuple libre, tout en chantant la carmagnole, par une société de gens de corde.

« De la nécessité de hurler avec les loups, par T.

« Dissertation sur les heureux effets de la saignée politique, par le même. « De l'inconvénient des nombres pour les vrais patriotes.

« Des prescriptions légales, ouvrage suivi d'un Essai sur le feu de /î/c, par lea anciens jurés du tribunal révolutionnaire.

« Conseils pour deviner de quel côté vient le vent, ou l'usage des girouettes perfectionné.

« De la construction des vaisseaux à soupape, ou Moyens économiques de déporter ceux à qui la nation a fait grâce de la vie, par Néron Carrier.

« Attrape qui peut, ou véritable rédaction de la loi agraire.

« De l'utilité des conspirations imaginaires pour cacher les véritables, par un politique.

« Calcul de la quantité de boue dont on peut être couvert sans que cela paraisse. « De la nécessité de faire un peu de bien pour acquérir le droit de faire impunément beaucoup de mal. »

DIX-NBUVIEMB SIECLE.

Un pauvre figurant du Vaudeville, qui, poussé sans doute par la misère, mit en 1806 fin à ses jours par un suicide et dont le nom est resté cher aux bibliophiles, grâce aux réimpressions qu'il a données de divers ouvrages facétieux, Caron, enfin, puisqu'il faut le nommer, mit au jour un opuscule intitulé : le Norac Oniana, contenant les douze mouchoirs, ou le Portefeuille de cabinet, ou tout ce que vous voudrez, par qui bon vous semblera. L'autour de cet ana y a inséré un catalogue des livres rares et curieux qu'il possède (1), inventaire médiocrement piquant, ainsi que le démontre l'extrait que nous plaçons ici :

c Cent volumes in-folio, format d'atlas. Traité du Mariage, dont le premier volume en contient les agréments, et les quatre-vingt-dix-neuf autres les chagrins et amertumes. Comme je veux m'en défaire, je le propose pour un morceau de pain.

« La Fille perdue dans les rues de Paris. A quelle heure ce pourrait-il être ?

(1) Il est vraisemblable que ce pauvre diable de Caron n'eut jamais à lai qu'un petit nombre de livres, et certainement d'une condition peu brillante. Le luxe des reliures devait lui être parfaitement inconnu. Il avait adopte une sentence qu'il écrivait au feuillet de garde de ses bouquins, et dans laquelle il jouait sur son nom :

M'a voir pour me lire; Car on s'instruit ainsi.

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