SECOND POINT
Charles-Quint et Philippe II, après avoir donné le plus brillant essor aux arts en Espagne, avaient laissé des richesses trop nombreuses au sacerdoce, pour que les prêtres, dépositaires en partie de la fortune publique , n'influassent pas sur ces mêmes arts.
Il est constant que tout l'or des Amériques venait se fondre dans les couvens , qui , d'après le calcul le plus impartial , possédaient les deux tiers du sol cultivé.
La religion influençait la politique du cabinet de Madrid.
Les religieux influençaient, maîtrisaient les esprits des particuliers, et surtout des jeunes gens qui tous leur étaient confiés.
Les artistes, presque toujours nécessiteux, s'adressaient au pouvoir qui, dans ces contrées, résidait essentiellement chez les moines.
De là cette prodigieuse série de Vierges, de Saints Joseph , de Jésus , etc. , en sculpture.
De là cette immense quantité en peinture de Vierges, de Conceptions, d'Ànnonciations, de Madeleines, de Nolime langere, de Suzannes, d'Educations de la Vierge, de Visitations,etc. Ces sujets gracieux souriaient à l'imagination des jeunes peintres ; tandis que les Flagellations, les Calvaires, les Christs au tombeau, les Tortures, les Martyres
étaient les épisodes que saisissaient les peintres qui , devenant timorés, considéraient ces tableaux comme autant d'ofï'randes expiatoires propres à leur mériter des indulgences.
Voilà donc l'origine de cette multitude de sujets pieux qu'on reproche à l'école espagnole.
Observez, à la suite de cet énoncé, que les peintres, soit Castillans, soit étrangers, appelés à peindre les voûtes , les escaliers , les corridors des cloîtres, etc., devaient suivre rigoureusement le sujet qu'on leur imposait. Pour qu'ils ne s'en écartassent pas , très-souvent on les soumettait à des théologiens versés dans l'histoire sacrée, qui ne quittaient pas les artistes pendant l'exécution.
Ces religieux suivaient bien scrupuleusement le texte indiqué; mais, attachés à tel ou tel couvent, ils avaient toujours grand soin de faire admettre dans la composition un ou deux personnages vêtus de l'habit de leur ordre.
De là cette foule d'anachronismes que l'on retrouve dans ces sortes de productions.
Cependant, me dira-t-on, pourquoi ces Espagnols, nés sous un heureux climat, n'ont- il pas, comme les Italiens, varié leurs compositions? Pourquoi ne voit-on pas, à la suite de tant de sujets mystiques , quelques-uns de ces rians épisodes de la mythologie desGrecs?La théologie, dirai-je encore, s'emparait des pinceaux de l'artiste, dont les talens étaient subordonnés au culte. Sans doute il eût été fort imprudent de retracer des fictions où l'Amour
et son brillant cortège jouassent les principaux rôles. Car il est très-vrai que Charles III , le souverain vraiment le plus philosophe que l'Espagne ait eu > donna, sur la fin de ses jours, l'ordre exprès qu'on brûlât les compositions délicieuses où le Titien s'était surpassé, pour donner à Vénus tout le prestige de la beauté. Mais il est de même très-vrai que son ministre eut l'air d'obéir, en annonçant au roi le sacrifice de tant de chefs-d'oeuvre qu'il avait eu le soin de faire céler dans un endroit appelé et Revêque.
A la suite de tant de contraintes, les sculpteurs, pour se délasser , composaient des vases , créaient mille sujets chimériques, tandis que lespeintrespeignaient des fleurs, des natures-mortes, des trompe-l'œil, genre dans lequel ils ont particulièrement excellé.
Que répondre à ce goût du siècle ?
Partout la nécessité fait loi. Supposons un instant que, dans quelques révolutions des temps, un amateur voulût réunir des tableaux appartenans aux dernières vingt-cinq années qui viennent de s'écouler. Il ne rencontrerait que des revues, des batailles, des chevaux. Il trouverait surtout des généraux souriant à des bombes en éclat*. Aux observations que cet amateur pourrait faire sur la monotonie de cette collection , on lui dirait : Ce temps a vu toutes les fortunes chez les militaires ; le gouvernement était essentiellement guerrier; les arts rapportaient tout au soldat , qui seul pouvait les soutenir. De là cette effroyable quantité de tableaux de combats, qui ne doivent leur création
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qu'au malheureux système qui si long-temps a dominé.
Mais revenons à l'école espagnole. Malgré toutes les entraves qui l'ont tourmentée, que de beautés h'a-t-elle pas produites ! Qui pourrait croire que M. le chevalier de Jaucourt, savant aussi vraiment instruit qu'aimable, n'en ait pas dit un mot dans son article Peinture de l'Encyclopédie ! Qui pourrait croire que dans ce réservoir des sciences , vous ne trouverez rien qui rappelle ces nombreux émules de toutes les écoles et de tous les genres ? Rien ne pourrait, en effet, vous éclairer sur les trois écoles qui composent l'académie espagnole ; et cependant des chefs- d'oeuvre sans nombre en consacrent l'existence.
L'école de Valence voit à sa tête l'illustre Vincent Joanes.
L'école de Madrid , pour coryphée , présente le magnifique Velasquez de Silva.
L'école de Séville a pour prince le célèbre Barthélemi-Estevan Murillo.
Vincent Joanes, né en i5s5? nourri des beautés de Rome, où il avait séjourné, ramena dans sa patrie le style des Perugin, des Michel- Ange, des Raphaël , qu'il avait particulièrement étudiés. Voilà pourquoi l'école de Valence , qui forma les Ribalta, les Orrente , peut être regardée comme l'école espagno-italienne , puisqu'on retrouve dans ces derniers maîtres le faire, la composition et toutes les
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réminiscences des écoles romaine , lombarde , vénitienne, etc.
Jacques Velasquez de Silva, né en 1699 à Séviile, apprend sousHerrera, qui, plein de talent, était du caractère le plus emporté; lui préfère la douceur de Pacheco, et vient, en 1622 , à Madrid , où il jeta les fondemens de son école, en 162 3» C'est à ces maîtres qu'il dut sa première manière , qui le conduisit à être naturaliste , principe fondamental qu'il n'a jamais abandonné.
Rubens paraît à Madrid , en 1628. Les deux artistes ne se quittèrent plus. Pendant neuf mois le célèbre Flamand, par ses descriptions instructives sur les tableaux de l'Escurial , enflamma l'imagination de Velasquez , qui partit pour Rome en 1629 5 alors notre Espagnol , sans jamais oublier la nature , ayant su dérober quelque couleur à Rubens et à Vandyck , mit savamment à profit ses nobles incursions à Venise, Rome, Ferrare, Naples, etc., et revint, en i63i , avec un talent tellement universel , que dans son faire on i^etrouve tous les genres. Mais, par une singularité bien frappante, il existe dans sa composition et dans sa couleur des rapports tellement inhérens à la manière de Lebrun, que l'on pourrait présumer que ces deux maîtres se sont communiqués.
Il n'est en effet aucune bataille de ce grandartiste français qui ne puisse admettre en regard la remise d'une ville au marquis de Pescara par Velasquez. Ces rapports incontestables qui se trouvent dans
maintes productions, me feront donner avec confiance à 1 école de Madrid le titre de gallo-espagnole.
Barthélemi Estevan Murillo paraît à Séville en 1 6 1 8 , apprend les élémens sous Jean del Castillo , bon dessinateur; mais Murillo, tourmenté du besoin de savoir, employait tous ses momens à peindre des tableaux de pacotille pour les Amériques. Voilà sa première manière, dont j'ai recueilli avec respect trois tableaux à l'Alcazar de Séville.
Pierre Moya se présente à son retour de Londres, d'où il rapportait la brillante couleur de Vandyck.
Murillo s'enflamme, part pour Rome en 164% reste à Madrid près de Velasquez, l'étudié et revient à Séville en i645. Il étonne de suite par ses productions du couvent de Saint-François, qui sont des réminiscences exactes du faire de Velasquez. Ce genre forme sa seconde époque.
Mais, poursuivi par le feu du génie, il broie sur sa palette les couleurs du Titien, de Rubens, de Ribera, de Vandick, de Velasquez, et proclame l'école de Murillo. C'est alors qu'ayant toujours pour guide la nature, il parvint au titre du plus grand des coloristes, personne n'ayant su, comme lui , faire couler le sang sous l'épidémie de manière à donner la vie à ses productions.
Cette troisième et dernière manière de Murillo , forme le genre de l'école de Séville. Sa composition , sa couleur, sa nature , la font, avec raison , consi-
dérer comme tenant essentiellement au genre flamand, et me la font surnommer flamenco-espagnole.
Il est donc notoire que, dans cette brillante et nombreuse série de maîtres, vous retrouverez les trois grandes écoles qui ont tant illustré l'art de peindre. Comme je n'entre pas dans des détails particuliers sur l'allemande, la hollandaise, etc., j'observerai que je ne parle pas non plus séparément des maîtres de Grenade, d'Aragon, de Murcie, d'Estramadure, etc., qui sont autant de ramifications que je rapporte aux trois branches principales, Valence, Madrid, Sé ville.
Qui pourrait croire que les émules de ces académies sont restés par-delà les Pyrénées, lorsqu'ils sont aussi dignes de les franchir pour s'identifier avec tous les hommes supérieurs des autres climats, auxquels il ne le cèdent en rien!
Et pourquoi les Italiens, possesseurs de tant de beautés indigènes, n'ont-ils pas parlé des Castillans qui concoururent avec Michel- Ange aux travaux du Vatican ? pourquoi leur ravir leur juste portion de gloire ? pourquoi les historiens , sévères scrutateurs, n'ont-ils pas signalé ces hommes de génie qui, de toutes les parties de l'Espagne, venaient apporter leur tribut à l'Ausonie ? tels que les
Ferdinand et Antoine del Rincon;
Pierre et Alphonse Berruguete ;
Vincent Joanes ;
Gaspard Becerra;
Philippe de Vigarny, et d'autres qu'il est juste de tirer de l'oubli comme je le ferai.
Comment ont-ils pu échapper à l'examen, ces justes parallèles à établir entre les Espagnols et les peintres de tous les temps et de tous les lieux?
Comment ne pas livrer à l'admiration ces rapprochemens inouïs que l'on trouve dans tels et tels artistes qui, sans s'être jamais vus, sans s'être rien communiqué, vivant à de grandes distances, produisaient en même temps des chefs-d'œuvre qui paraissent sortir du même pinceau ou de la même école? tels que les
Gallegos ,
qui paraissent ou les* ' maîtres , ou les | ves , ou les imitateurs des
a les") élè-l îita- T
Louis de Vargas , Becerra ,
Le Muet Fernandez Navarrete , *
Le Divin Morales ,
Vincent Joanes ,
Bladel Prado,
Michel Barroso ,
Pantoja de la Cruz,
Labrador,
Paul de Cespedes,
Orrentc ,
Alphonse Cano (comme sculpt.),
Alphonse Cano ( comme peintre ) ,
VeJasquez ,
Zurbaran ,
Zurbaran ,
Herrera Barnucvo ,
INifio Guevara,
Alb. Durer;
Jules-Romain ; Daniel de Volterre ; Le Caravage • Beîlin; Le Primatice; Le'onard de Vinci , Le Corre'ge; Luc Kranatch ; Deheein -?
Raphaël • Le Bassan • Michel- Ange; L'Albane; Le Brun ; Le Sueur ; Gaspard Crayerj Le Guide; Iiubens ;
et tant d'autres, qu'il est inutile de rapporter ici.
Enfin , comment ne pas faire connaître une école qui prend sa place parmi les académies les plus distinguées , sans rien emprunter, et qui, sans avoir
besoin d'aucun éclat étranger, présente, pour sa gloire éternelle , trois chefs suivis d émules honorables, tels qu'on voit, dans les écoles de