PREMIER POINT
Le quinzième siècle ramenait en Italie les beaux jours de Périclès; mais cette heureuse révolution, qui sur les rives du Tibre voyait renaître les arts, ne faisait qu'en préparer le retour en Espagne.
Il est vrai que les Maures, ce peuple magnifique, avaient laissé dans ces lieux de superbes monumens d'architecture arabe et gothique ; mais leurs somptueux édifices semblaient demander aux peintres et aux sculpteurs des chefs-d'œuvre pour les orner.
Parmi les sculpteurs, l'Espagne comptait déjà de grands artistes dans leur genre; ils adoptaient le fini et l'extrême détail qui distinguaient la peinture d'Albert Durer, Ils drapaient avec exactitude , dessinaient avec correction; mais ils manquaient de grâce , et surtout d'expression.
Parmi les peintres , Gallegos fut le seul qui acquit assez de renommée pour balancer peut-être celle de Durer : malheureusement , il n'existe , intact de lui, que le magnifique tableau de la chapelle de Saint-Clément à Salamanque.
On peut citer encore Velasco , qui suivit Gallegos; et juger la vérité de cette assertion, puisqu'on possède à Paris l'un de ses ouvrages , qui sans doute est une des merveilles de l'art.
Celui de Gallegos, à Salamanque ; représente la
Vierge tenant l'Enfant Jésus , et ayant à ses côtés Saint André et Saint Christophe. Celui de Velasco, dans Paris, représente le triomphe de la religion chrétienne sur le judaïsme.
Le seizième siècle s'ouvre sous les plus heureux auspices j l'Espagne, dominant les mers, triomphait en Italie. Elle découvre les Amériques, et parvient à un degré de splendeur qui la met au-dessus des autres nations.
Les Romains, après avoir vaincu la Grèce, y puisèrent le goût des lettres, des beaux-arts, et firent voir à Rome l'étonnant spectacle d'un peuple de vainqueurs éclairés par les vaincus : ainsi les Castillans, souverains en Italie, admirèrent à loisir les chefs-d'œuvre de Michel- Ange , de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Bramante, du Titien, du Corrége et de beaucoup d'autres grands maîtres. Ainsi, portes d'eux-mêmes à la grandeur, les Espagnols, s'alliant avec le goût, portèrent sur les rives du Bétis le luxe , la politesse , les lettres et les arts du Latium. Ce fut alors que Berruguete, Valdelvira, Becerra, Vergara, et quelques autres, enrichis des connaissances qu'ils avaient acquises dans ces heureux climats , revinrent dans leur patrie pour l'orner de leurs chefs-d'œuvre.
Mais les partisans de l'ancien goût en voulaient perpétuer les maximes.
En sculpture, le maître autel de la cathédrale de Séville ,
En peinture , les ouvrages de Sturme et d'Arfian ,
Sont une preuve de leur opiniâtreté : car ces œuvres sont du milieu du seizième siècle ; et cependant cet âge est l'époque du bon goût en Espagne.
L'architecture gothique, immortalisée par de magnifiques bâtimens , ne pouvait céder la place à la moderne, qui, par sa simplicité, avait une apparence trop mesquine ; c'est ce qui produisit un grand mal , et voici comment :
Les architectes voulaient plaire : pour obtenir cet avantage, il fallait se conformer au goût du jour; mais, sans trop vouloir se départir de leur manière , ils voulurent se rapprocher du style gothique , et ils s'égarèrent. Ils étaient tous peintres, sculpteurs et architectes à la fois. De leur indécision naquit une architecture mixte. Dans les arceaux , les colonnades, les dimensions , et dans tous les principes fondamentaux, cette architecture était celle de Vitruve; mais elle était couverte de grotesques, surchargée d'une sculpture divisée en petits corps, tantôt délicate, tantôt confuse, parfois mesquine, parfois riche et légère. C'était, enfin, une architecture extraordinaire qui, malgré l'assertion de Pons et de Cean, n'était pas celle de Michel- Ange, dont les ouvrages sont dans le goût de la véritable architecture gréco-romaine. Ce genre mixte eut cependant plus d'influence qu'on ne devait le croire. La sculpture, il est vrai , prit de là son essor, et parvint, dans ce seizième siècle, à son plus haut degré de splendeur, comme le prouvent les ouvrages de
Vigarni , de Berruguete, Valdelvira , Siloé , Beeerra, Monegro, Vergara, Etienne Jordan, Raphaël de Léon , si connu par le superbe chœur de Val de Iglesias, et beaucoup d'autres.
Quoi qu'on dise de la correction dans le dessin , et des nobles maximes que suivaient alors les peintres espagnols, cette époque ne fut cependant pas la meilleure pour la peinture. Les maximes de Michel- Ange et de Raphaël, fondées sur l'étude de l'antique , étaient préférables à celles de ces derniers temps ; mais l'Espagne sortait , pour ainsi dire , des ténèbres. La nature ne lui avait pas encore accordé ces génies fougueux et créateurs qui distinguèrent les grands maîtres du 17e. siècle. Il faut dire aussi que les poëtes espagnols du seizième âge, supérieurs en goût, et sans doute en mérite, à ceux du siècle suivant , n'avaient cependant ni le feu, ni la grâce, ni l'abondance d'un Lope de Vega, d'un Quévedo, et d'autres littérateurs de leur temps.
Ce 16e. siècle produisit cependant, en peinture, quelques grands maîtres.
Vincent Joanes, l'auteur de la Cène, qu'on a vue chez M. Bonne-Maison , et de plusieurs beaux tableaux qu'on retrouve à Madrid, mérite , quoique sec, d'être compté parmi les premiers talens de toutes les écoles.
Le correct, le noble Louis de Vargas, auteur d'une Descente de Croix, dans l'hôpital de las Bubas,
à Seville, est peut-être le plus grand dessinateur qui jamais ait existé.
Le divin Morales, Sanchez Coëllo, Cotan, Carbajal , Barroso, Louis Velasco , et beaucoup d'autres, avaient chacun un mérite assez transcendant pour souffrir l'analyse la plus sévère, et gagner dans les comparaisons avec de grands émules des autres écoles.
Fernandez Navarrete, surnommé avec raison le Titien de l'Espagne, fut un prodige. Très-jeune, il était devenu sourd et muet; cependant il fut le meilleur de cette belle époque. Il avait de la hardiesse , et l'emportait sur tous ses rivaux par la couleur.
Le passage du 16e. siècle au 17e. fut des plus brillans. L'Escurial avait fixé le goût des arts en Espagne.
L'architecture gothique et mixte avait disparu.
Dans Monegro et Léoni la sculpture conservait deux soutiens de sa splendeur.
Les peintres abandonnaient leur timidité, et la remplaçaient par un pinceau vigoureux et correct.
A Seville, le riche Roëlas, le fougueux Herrera, préparaient une nouvelle école.
A Madrid , Vincent Carducho , Eugène Caxes , et d'autres , se faisaient distinguer par l'exactitude du dessin et le charme de la couleur.
A Valence, les Ribalta, lesOrrente , ramenaient
les écoles romaine et vénitienne , et développaient des talens supérieurs.
A Tolède , Louis Tristan , le père Mayno , maître de Philippe IV;
A Cordoue , le savant poëte et peintre Cespedes,
Se faisaient tous remarquer.
Le règne de Philippe III, qui dura de i5q8 à 1621 , fut encore celui du bon goût dans l'architecture, fomenté par les élèves d'Herrera, surtout par le fameux Mora.
La peinture, il est vrai, comptait peu de partisans. Le dessin n'était plus celui de l'antique. L'école de ce temps se faisait remarquer seulement par un coloris plus onctueux ; mais tout annonçait une décadence prochaine.
C'est alors que , par. un prodige assez difficile à expliquer , le règne de Philippe* IV, qui lit déchoir la sculpture, et plongea l'architecture dans un degré inouï de corruption, fut celui qui, dans l'art de peindre, vit éclore ces talens supérieurs, qui assignent à l'Espagne un rang éminemment distingué dans le temple des arts. Ce prince, passionné pour les plaisirs, eut une cour brillante. Tous les courtisans pétillaient d'esprit, faisaient des impromptus, et substituaient les pointes et les rébus à la manière du règne précédent , dont le caractère portait l'empreinte sévère des anciens; on courait au bal et au théâtre, tandis qu'on perdait le Roussillon et le Portugal.
Dans les premières années de ce règne désastreux ,
on vit cependant paraître l'un des plus grands et le meilleur des maîtres espagnols peut-être. L'illustre Velasquez de Silva vient à Madrid , peint le roi sous les auspices du duc d'Olivares, obtient le faveur du monarque , et bientôt embellit la cour par ses productions magnifiques.
Alphonse Cano , élevé à Séville, y passe sa jeunesse dans une constante étude , et devient un talent supérieur, comme peintre, architecte et sculpteur. Après avoir parcouru l'Espagne, il se présente à Madrid, y cause une grande sensation. On veut le retenir; mais il préfère un canonicat pour Grenade, que bientôt il sait orner d'œuvres dignes de tout éloge.
François Zurbaran s'immortalisait à Séville par son tableau de Saint Thomas, qui lui valut tous les suffrages : on a pu juger à Paris s'ils étaient mérités.
Espinosa , dans Valence, obtenait la palme de la peinture.
Moya, l'un des plus parfaits élèves de Vandyck, imitait son maître au point de surprendre et de laisser dans le doute les observateurs.
Un jeune homme, né pour les arts, sans appui, sans secours, se procure une pièce de toile, en fait des tapis de fleurs; et avec le produit, qui tout au plus le pouvait conduire à Madrid, part de Séville pour Rome. Il arrive dans la capitale des Espagnes , voit Velasquez. Ce grand artiste ouvre au voyageur les trésors des palais, et particulièrement de FEscurîal. Le candidat, pendant trois ans , copie Rubens,
Vandyck, Titien, l'espagnol Ribera qui enchantait alors l'Italie, et cherche surtout à imiter Velasquez. Il retourne dans sa patrie; c'est là que, donnant l'essor à des inspirations qu'il ne tenait que de luimême , Murillo balance la réputation de son maître , commande à l'estime et à l'admiration générale par son inimitable coloris, le flou de son pinceau, le vrai de ses chairs et la suavité de son style.
La sculpture en décadence se soutenait cependant encore. Gaspard Delgado et le Montagnes; à Séville, faisaient des statues agréables, gracieuses, bien dessinées, et surtout bien drapées.
Alphonse Cano imitait la simplicité de l'antique avec la grâce que l'on retrouve en ses peintures.
Hernandez, en Castille, abondonnait la manière de Buonarota, qui y régnait , puisque les bons sculpteurs du 16e. siècle apprirent en Italie; mais il étudiait d'après nature, et parvint à un mérite si transcendant, que , s'il était facile de transporter ses ouvrages , il jouirait dans l'étranger d'une renommée égale à celle de Velasquez et de Murillo en peinture.
Pereira terminait cette statue de saint Bruno, qui forçait tous les amateurs de tous les pays à s'arrêter rue d'Alcala, devant le couvent de las Baronesas, dont elle ornait le portail.
Les colonnes torses, le goût, que les Espagnols appellent talla (qui sont des fleurs de bois dorées), entraînaient l'architecture vers sa ruine. Jean Gomez de Mora , élève d'Herrera , dont j'ai parlé ,
la soutenait encore par ses ouvrages; mais à sa mort, qui eut lieu en 1648, il ne resta aucun architecte pour suivre les règles de Vitruve et de Vignole.
Le 17e. siècle touchait à sa fin. Philippe IV n'était plus : Velasquez, mort avant le roi, avait laissé son gendre Martinez del Maso le plus grand paysagiste espagnol.
Murillo soutenait à Séville une académie d'artisles, laissait des élèves assez faibles, si ce ne sont Villavicencio, son ami, Tobar , qui le copiait à s'y méprendre , et un très-petit nombre d'autres.
Pereda , Carreno , Cerezo , étaient alors les meilleurs peintres; mais, en ce moment; il parut un génie pour la peinture.
Claude Coello, né sous Philippe II , eût été l'un des plus grands artistes de ce temps , comme il le fut du sien. Le tableau de l'Eucharistie, dans la sacristie de l'Escurial, est sans doute l'un des tableaux les plus extraordinaires que jamais ait créés aucun artiste d'aucune école.
Pierre Roldan, sculpteur, de Séville, et Pierre de Mena, élève de Cano , de Grenade, faisaient des statues qui , sans avoir rien de l'antique, rendaient exactement la belle simplicité de la nature. Celles du premier surtout sont pleines d'expression et bien drapées.
La peinture meurt avec le siècle et les arts ; les lettres l'avaient précédée au tombeau. Tandis que la France, sous Louis XIV, acquérait la supériorité,
par les armes, sur le monde, et le surpassait en lumières , l'Espagne perdait sensiblement toute sa splendeur.
Ne pourrait-on pas définir ainsi les causes de cette décadence?
La philosophie n'avait pas suivi la route des arts ni des belles-lettres.
L'Italie s'enorgueillissait du Tasse, de l'Arioste, de Guichardin, et n'avait pas un philosophe.
En Espagne, tandis que Granada et Cervantes; Léon etHerrera, Jauregui et Valbuena, fixant les bornes du langage, inspiraient un goût mâle, le scolasticisme dominait dans les universités, les couvrait des ténèbres les plus épaisses , et se préparait à ensevelir l'illustration qu'avait acquise cet heureux pays.
Le fanatisme sombre que Philippe II légua sans nul doute à l'Espagne, sans léguer ses talens pour régner, augmentait le mal en retardant les progrès de la philosophie *.
Taxée d'impiété, jamais elle ne put éclairer ces climats. Ce goût de la métaphysique des écoles parvint à corrompre les auteurs. Plus ils étaient obscurs, plus ils se croyaient profonds. Il fallait
* La philosophie dont je parle, n'est sans doute pas cette frénésie dont nous sommes victimes depuis vingt-cinq ans. Je parle de celle qui, laissant aux lumières le soin de se propager , n'arrête que. les excès. Je parle de cette saine philosophie qui , sœur de la tolérance, vient de s'asseoir sur le trône avec Louis-le-De'sirc , dont elle semble en effet diriger toutes les intentions particulières.
que ce mauvais goût se re'pandît sur les arts. En effet , lorsque le beau naturel et la simplicité se comptaient pour rien, les artistes pouvaient-ils ne pas les abandonner ?
Mais , ne devra-t-on pas trouver aussi les causes de cet abaissement dans la décadence politique de l'Espagne? Qui ne sait que le sort des lettres suit toujours celui des armes; que les Athéniens virent naître leurs grands artistes dans leurs siècles de victoire ; que les Romains , sous César et Auguste, dominant l'univers, rivalisaient les Grecs; et qu'enfin l'Espagne, triomphante sous Charles- Quint et Philippe II , devait cultiver ces arts avec plus de succès , que lorsqu'abattue sous Philippe IV , avilie sous Charles II , déchirée par des guerres intestines dans les premières années de Philippe Y, elle n'avait, parmi les nations, d'autre place que celle que lui laissait l'éclat de son ancien nom ?
Cependant elle conserva , malgré sa décadence , quelques soutiens dans la peinture et la sculpture. Ces deux arts la consolaient de la dépravation de l'architecture. Palomino, parcourant l'Espagne, recueillait les Nouvelles Vies de ses peintres, peignait d'assez belles fresques à Valence, et des tableaux très-médiocres, éparsdans tout le royaume. Tobar copiait très-bien Murillo; et, la seule fois qu'il osa être original , laissa un très - beau tableau , que l'on voit dans une chapelle de la cathédrale de Séville, cour des Orangers.
Viladomat, presque sans l'avoir appris, se distinguait dans la peinture à Barcelone. A peine y eut-il d'autres peintres dignes d'attention . Louise Roldan, fille du fameux Roldan, sculpteur, était elle-même une habile statuaire.
La guerre sanglante qui disputait la couronne d'Espagne, empêchai Philippe V de développer les belles idées qu'il avait puisées à la cour de son aïeul Louis-le-Grand. A peine se voit-il affermi sur le trône, qu'il appelle de l'Italie les meilleurs peintres du temps, et achète les antiquités de la reine de Suède : des sculpteurs français accourent pour orner Saint-Ildefonse. Juvarra, donnant l'essor à son imagination gigantesque, trace le modèle d'un palais qui , en richesse , en magnificence et en grandeur , aurait effacé les plus superbes monumens qui existent en Europe.
On projette une académie des arts.
On envoie des jeunes gens à Rome, avec des pensions, pour y étudier.
Le théâtre du Retiro retentit des chefs-d'œuvre de Métastase , mis en musique par les maîtres les plus fameux, et exécutéspar desacteurs non moinshabiles.
Nul chef-d'œuvre, il est vrai, ne distingua ce règne ; mais on y vit renaître le goût, et le souverain sut le léguer à ses successeurs.
Ferdinand VI fit ses efforts aussi pour hâter les progrès des arts. Madrid eut une académie des arts, destinée à prévenir désormais l'irruption du mauvais goût.
Charles III laisse le trône de Napîes , après s'y être signalé comme protecteur de toutes les grandes conceptions. Les découvertes d'Herçulanum, le riche Musée d'antiquités, les jardins , les fabriques de Caserte , de nombreux ouvrages , construits par ses ordres dans cette capitale , sont les gages authentiques de son goût éclairé. Ce monarque arrive en Espagne : à l'instant des routes somptueuses rendent les communications faciles; les rivières sont resserrées dans leur lit; des ponts magnifiques les traversent ; des colonies nouvelles s'élèvent sur le sommet et les collines de la Sierra-Morena. Madrid est décoré de promenades superbes, d'un cabinet d'histoire naturelle, d'un jardin botanique, de douanes, etc. Il est pavé, purgé des immondices qui l'infectaient ; des établissemens sans nombre , des règlemens sages éternisent la mémoire de ce grand roi.
Raphaël Mengs, le peintre de la philosophie, établi en Castille , mille artistes se distinguant dans leurs professions , concouraient tous au développement des idées de ce souverain, qui, en Espagne, et particulièrement à Madrid, a laissé des preuves répétées de sa magnificence et de la protection distinguée qu'il accordait aux beaux-arts. Les lettres ont suivi la même route..
Charles IV , prince des Asturies, protégeait aussi les arts avec passion. Le charmant asile qu'il avait offert à leurs productions au pied de l'Escurial , en est un témoignage irrécusable.
Il est couronné roi d'Espagne. Je dois m'arrêter.