‹ Dictionnaire des proverbes françaisChapitre 54 sur 335 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

Partant, Jeanne, épousez Lucas.

Elle allait proposer de nouveaux anicroches, D'autres si, d'autres mais. Sortons, dit le curé.

Ecoutez bien ce que disent mes cloches, Elles débrouilleront le fait à votre gré;

L'oracle est sûr. On sonne, Jeanne écoute. Eh bien ! entendez-vous ? dit le pasteur madré. Ah ! monsieur, je suis hors de doute; Yo» cloches disent clair et net :

CLO i6i

Prends ton valet, prends ton valet.

Huit jours après, Lucas devint l'époux de Jeanne. Epoux complaisant? Non : mais ivrog;iie, brutal. Tous les coups qu'il donnait ne tombaient sur son âne, Jeanne en avait sa part : il la traita fort mal. On fit cent et cent fois un éloge sincère Du pauvre Nicolas et de son caractère.

Jeanne pleura, gémit; enfin, dans sa douleur,

Elle alla trouver son pasteur.

Elle s'en prit à lui , prétendit que ses cloches

Etaient cause de son malheur.

Vous m'étonnez , dit-il , par de pareils reproches:

Je soupçonne ici de l'erreur.

Jeanne , certainement vous vous serez méprise.

Mais finissons tout altercas.

On va sonner encor. Quelle fut sa surprise ! Le son était le même, et n'était pour Lucas; Et les cloches disaient d'une f;içon précise ;

Ne le prends pas , ne le prends pas.

Dreux du Radier, qui aurait pu se faire honneur de ce conte, dit, dans ses Récréations historiques (tome i", page i3>o), l'avoir traduit du latin de Raulin, prédicateur, mort en i5i4.

Rabelais a aussi fait parler les cloches sur le mariage. « Ecoute, dit frère Jean à Panurge, marie toy; marie, marie. Si tu te marie , marie , marie , marie , très bien t'en trouveras, veras. Marie, marie. » Panurge est décidé à prendre femme; mais des inquiétudes surviennent sur la fidélité de sa future. «Ma foi , dit-il , mon meilleur sera point me marier. Ecoute que me disent les cloches à cette heure que nous sommes plus près : Marie point, marie point, point, point, point, point. Si tu te marie tu t'en repentiras, liras, tiras.... » [Pantagruel, Liv. III, chap. 27 et 28. )

CLOU. (River le)

River le clou à quelqu'un , c'est le mettre à la raison une fois pour toutes.

i6i COC

Métaphore empruntée de la riviire que l'on fait au clou qui ferme le collier des galériens.

Le Romaîi de la Rose fournit plusieurs exemples de l'emploi de ce proverbe.

COCAGNE. {Pajs de)

Pays où la Providence donne des viandes toutes cuites, et où, comme l'on dit, les alouettes tombent toutes rôties; du latin coquere.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne.

Voici une autre étymologie : l'indigo d'Amérique n'a commencé à être importé en Europe que vers la fin du seizième siècle. Avant cette époque , le pastel était l'objet d'un commerce immense; on le cultivait sur plusieurs points de la France, spécialement dans une partie du Haut-Languedoc, le Lauraguais, qui eut le surnom de pajs de Cocagne, à cause de la grande quantité de coques de pastel qu'on y préparait, et du profit que ses habitans en retiraient. Ce qu'il y a do sûr , c'est que la plupart des fortunes du Haut-Languedoc proviennent de la culture ou du commerce du pastel ; les plus beaux édifices de la ville de Toulouse ont été construits par des marchands de pastel : un d'eux , Pierre de Bernui , cautionna pour la rançon de François i*^'.

Dans le théâtre de Le Grand, on trouve une comédie intitulée le Roi de Cocagne. Un bon paysan , nommé Guillot, écoute avec ravissement la description de l'île qui appartient à ce roi, dont les m'm\sivcs?,oi\\. Bombance L'X Ripaille. l\ est surtout émerveille lorsqu'on lui dit:

Tous les palais ici sont faits de confiture ;

et il s'écrie :

Morguenne, que j'allons manger d'architecture ?

COE i63

COEUR. {^Faire quelque chose de grand)

Les personnes qui emploient celte expression n'en soupçonnent pas Torigine. Avant d'écrire grand, on a écrit grant, et plus anciennement gréant. On trouve dans les vieux auteurs, de gréant cœur^ pour dire, de cœur qui agrée.

On a beau prêcher qui n'a cœur de bien faire.

Ce proverbe a été altéré. Anciennement on disait :

A beau pailler qui n'a cure de bien/aire.

Cure , de cura , soin , attention.

Prendre son cœur a deux mains.

C'est-à-dire , faire un grand effort sur soi-même.

Avoir le cœur gros.

Etre vivement affecté.

A l'appui de ce proverbe vient la remarque qui fut faite lors de l'ouverture du corps de Marie de Médicis; son cœur pesait plus de deux livres; on attribua ce poids énorme aux chagrins que la princesse avait éprouvés.

Mettre le cœur au ventre.

Le ventre est le siège de l'énergie de beaucoup de gens: irrésolus avant le dîner, ils sont crânes après la soupe.

Jeter son cœur a la gribouillette.

Aimer à l'aventure , donner son cœur au premier venu.

La gribouillette est un jeu d'enfant ; on jette quelque chose de peu de conséquence , et on l'abandonne à qui pourra l'attraper.

Ce proverbe est méridional.

COEUR. ( Loin des feux , loin du )

Montaigne a pris à tache de combattre ce proverbe. «L'amitié, Mit-il, a les bras assez longs pour se tenir

i64 COF

et se joindre d'un coin du monde à l'autre La jouissance et la possession appartiennent principalement à l'imagination ; elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va quérir , que ce que nous touchons. Comptez vos amusemens journaliers, vous trouverez que vous êtes lors plus absent de votre ami , quand il vous est présent ; son assistance relâche votre attention. »

L'absence ne refroidit que les passions brûlantes , comme l'amour et la haine.

Les sages ont la bouche dans le cœur , et les fous le cœur dans la bouche.

Proverbe emprunté aux Italiens. Cœur est ici synonyme de courage.

Chez les Orientaux, c'est au rebours, quant à la rédaction :

Le fou lient son cœur sur sa langue, le sage tient sa langue dans son cœur.

( Proverbe turc *. )

Mauvaise tête et bon cœur.

(Proverbe breton.)

Sans doute , les habitans de l'ancienne province de Bretagne ont de la franchise et de la loyauté ; mais il ne faudrait pas qu'ils se fissent gloire de leur rudesse et de leur opiniâtreté.

COFFRE. {Drôle comme un )

Proverbe du temps où les coffres tenaient Heu de commodes. On les garnissait de cuir doré que l'on tirait de l'Espagne; les dessins représentaient des arabesques.

COFFRE. {Mourir sur le)

C'est-à-dire être en charge jusqu'à la fin de ses jours.

Autrefois les laquais s'asseyaient dans l'antichambre , sur un coffre.

COI i65

Une lettre de madame de Sévigné à sa fille nous fournit un exemple de ce proverbe : « Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de Retz, lui dit : Monsieur, je ne suis point un diseur, mais je vous prie de croire sérieusement que , sans ces affaires-ci , oii peut-être on a besoin de moi , je me retirerais comme vous, et je vous donne ma parole que si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre. »

Le même proverbe se trouve dans cette épitaphe de Tristan V H ermite :

Ébloui par l'éclat de la splendeur mondaine,

Je me flattois toujours d'une espérance vaine;

Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur-

Je me vis toujoms pauvre et tâchai de paroître ;

Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,

Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

COGNÉE, (^ Jeter le manche après la)

Rendre plus grande, par dépit, la perte qu'on vienl d'éprouver. L'exemple est pris d'un bûcheron qui , n'ayant plus que le manche d'une cognée , le jetterait nu lieu de le réserver pour l'adapter à un autre fer.

C'est une bien malheureuse disposition de l'esprit humain , que celle qui nous prive dans la bonne, et surtout dans la mauvaise fortune, du sang-froid dontnous avons besoin pour juger sainement de notre position. L'orage a-t-il passé sur nos domaines, nous ne voyons que le ravage qu'il a fait, les arbres qu'il a brisés, les moissons qu'il a détruites. Le regret des biens qu'on nous ôte ne nous rend pas seulement insensibles à la jouissance de ce qu'on nous laisse; il nous en dérobe la vue, et souvent même nous y fait trouver un excès d'infortune,

COL (Se tenir)

Rester tranquille.

i66 COI

Autrefois on écrivait quoj , du latin quietus;

Et l'on disait aussi :

Tout quoy, comme dans le sonnet où Jean Avril parle du baiser donné à Alain Chartier :

Son parler fut si doux , qu'une fille de roy,

Le trouvant endorray, s'en approcha tout quoy,

Et en public baisa cette bouche admirable.

COIFP'E. ( Triste comme un bonnet de nuit sans ) Ce proverbe exprime l'espèce d'abattement dans lequel on tombe sans motif particulier. Rassasié de tout, détrompé de tout, l'homme forme encore des désirs vagues , et devient mélancolique.

Sans coiffe , c'est-à-dire , sans enveloppe de toile blanche , un ancien bonnet de nuit d'homme , un bonnet de laine , était véritablement l'emblème de la tristesse ; tandis que l'enveloppe lui donnait une sorte d'élégance. Cette enveloppe était une espèce de sac de toile fine, bordé d'une bande de mousseline. Quand on avait recouvert le bonnet, on fronçait le sac , et la bande de mousseline formait une espèce de houppe.

.COIFFÉ. {Il est né)

C'est-à-dire, il est né heureux. Ce proverbe vient de l'augure favorable que les anciens tiraient de l'espèce de coiffe dont la tête de quelques enfans est revêtue quand ils viennent au monde, la considérant comme im diadème de roi ou une mitre de grand-prêtre. Un ancien poète a fait un rondeau sur cette prospérité innée :

Coiffé d'un froc bien raffiné, Et revêtu d'un doyenné Qui lui rapporte de quoi frire , Frère René devient niessire , Et vit comme un déterminé.

COI iG^

Un prélat riche et fortuné , Sous un bonnet enluminé, En est, si je l'ose ainsi dire, Coifie.

Ce n'est pas que frère René D'aucun mérite soit orné.

Qu'il soit docte, ou qu'il sache écrire. Ni qu'il ait tant le mot pour rire ; Mais c'est seulement qu'il est né Coiffé.

Les Anglais disent d'un homme issu de parens riches, quV/ est né avec une cuillier d'argent a la bouche.

COIFFÉE. {Chèvre)

On dit d'un homme qui n'est pas difficile en amour, <\\.\il aimerait une chèvre coiffée.

Coiffer.

On dit des vieilles filles que l'on désespère de voir mariées, qu'elles resteront pour coiffer sainte Catherine, (i)

Dans beaucoup d'églises , l'usage s'est maintenu de coiffer la mère du Sauveur ; il en était sans doute de même jadis pour sainte Catherine , patrone des vierges.

La condition de vieille fille est frappée dans les idées du monde d'une sorte de disgrâce , tandis qu'on devrait s'intéresser à des êtres qui souvent ont fait de touchans sacrifices, et que recommandent, pour l'ordinaire, des perfections morales.

En 1788, parut , à Paris , chez Le Tellier , un volume in-i2 de 172 et ii[\ pages, intitulé : j^jj^i satirique et amusant sur les vieilles Jilles ; traduit de l'anglais par M. Sibille. La première partie traite des défauts ordinaires aux vieilles filles; la seconde de leurs bonnes

(i) Le nom de Catherine veut dire, en grec, pure, honnête.

i68 COL

qualités. « J'exiiorte, dit l'auteur, la vieille fille solitaire, que je regarde comme l'habitante d'un désert où les fleurs de l'amour sont entièrement desséchées et celles de l'amitié répandues de loin en loin , et en très petit nombre, à faire de la charité sa compagne favorite et inséparable. Celle qui suivra ce conseil est sûre de trouver dans les délices qui naîtront de ce commerce , l'équivalent de tous les plaisirs précaires dont les caprices du sort l'ont peut-être privée. »

COIN. (^Frappé au bon)

Se dit d'un ouvrage d'esprit que l'on trouve bon. Cette métaphore est empruntée de l'art du monnayeur.

M. Chaussard a eu la hardiesse de dire , en parlant de Voltaire :

Soit qu'au coin de Momus et des jeux compîalsans En légère monnaie il frappe le bon sens.

( Epitre sur quelques genres dont Boileau n 'a point fait mention. )

Colère.

C'est la colère du père Duchêne.

Se dit d'un courroux impuissant.

Cette expression proverbiale vient des imprécations en termes grossiers ^ qui se trouvaient en 1792 et 1793, contre les autorités du temps, dans le journal d'Hébert, dit le père Duchêne.

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