‹ Dictionnaire des sciences occultesChapitre 106 sur 222 · SAL 4GG · texte numérisé non relu

SAL 4GG

Quand la Sirnorgue fut hors de la présence de Salomon, elle s’envola vers l’Occidènt et s’abattit dans la ville même où la fille du roi venait de naître. 11 v avait dans celte ville un jardin, un lac et un arbre auquel était suspendu un berceau d'ivoire et d’ébène, tout orné de pierres précieuses ; l’enfant était dans ce berceau, entouré des nourrices et des servantes. Tout à coup la Sirnorgue, semblable à une montagne, fondit sur elles.

Quand elles la virent, elles tombèrent de terreur à son approche ; puis, en poussant des cris, elles abandonnèrent le berceau et s’enfuirent tremblantes dans la maison du jardin. La Sirnorgue, enlevant le berceau et l’enfant, les emporta dans les airs. Les clameurs des femmes avaient fait grand bruit dans la ville ; le roi, apprenant ce qui était arrivé , donna l’ordre à des archers armés de poursuivie la Sirnorgue. Ils montèrent sur leurs chevaux, poussant des cris, lançant des (lèches, faisant un grand bruit de cornets et de trompettes, et se mirent à suivre l’oiseau qu’on voyait dans les airs emportant le berceau dans son bec ; mais ce lut sans succès , la Sirnorgue disparut bientôt à tous les regards. Le roi de l’Occident rentra désolé, pleurant et se- lamentant, et toute la ville fut dans l’affliction. La Simorgue cependant, ayant pris son vol au-dessus de l’Océan , traversa les sept mers. Sur le rivage de la septième il y avait une montagne si haute qu’elle perçait les nuages, et que les plus grands oiseaux ne pouvaient s’élever jusqu’à son sommet ; autour de celte montagne croissait un épais et sombre hallier. La Sirnorgue plaça le berceau dans un arbre qui avait poussé sur la montagne ; elle appoita du lait pour nourrir l’enfant. Ce fut là qu’elle l’éleva ; nulle créature ne le vit. « Car, se disait-elle, j’élèverai celle fille jusqu’à quinze ans , sans qu’aucun être créé la connaisse, et dans quinze ans, quand l’époque fixée par Salomon sera venue, je la lui amènerai, afin qu’il puisse être convaincu qu’il n’existe rien de semblable à ce qu’on appelle destin, et que c’est une invention des hommes dans leurs heures de loisir. » Ainsi donc, revenant chaque malin, la Sirnorgue nourrit et soigna l’enfant jusqu’à ce qu’il eût quatre ans, lui apportant toutes sortes de friandises sèches ou liquides, ainsi que du beurre et du lait. La princesse, toujours dans la joie et le contentement, s’imagina qu’il n’y avait pas d’autre endroit que celui qu’elle habitait dans le monde ; et, persuadée que la Sirnorgue l’avait créée, elle vivait dans le bonheur et l’abondance. Le Tout-Puissant avait si bien disposé la Simorgue à la tendresse pour celle jeune princesse, qu’elle ne pouvait la perdre de vue un seul instant. A cinq ans, elle était gracieuse et jolie, et la Sirnorgue comptait avec impatience les jours et les heures, attendant l’époque fixée par Salomon pour se présenter devant lui. Alors Gabriel se rendit près de Salomon, et il lui apprit qu’aussitôt que le fils du roi de l’Orient avait eu cinq ans, le Tout-Puissant avait mis en son cœur un

si grand amour pour la chasse , qu’il voulait chasser lous lesjours;)e roi son père disait à ses ornras : — Faites ce que mon [ils désire, et ne le détournez pas de sa chasse.

Quand il eut six ans, i! avait tant d’esprit, il était si beau et il se montrait si bon cavalier, que tous ses serviteurs remarquaient ses perfections et s’en étonnaient. 11 faisait des parties dechassequiduraient deuxou trois jours. Lorsqu’il revenait , il appelait autour de lui les sages do la cour , il leur deman-( liait des histoires des anciens temps qu’il apprenait par cœur. Quand il eut sept ans, il eut le désir de chasser sur la mer, et il en demanda la permission à son père. Le roi, qui savait que toute opposition était vaine, fit préparer un navire avec des provisions pour un mois, et confiant son fils à un serviteur fidèle, non-seulement il lui donna des pages richement vêtus pour le servir, mais il fit mettre encore diverses espèces de grands et de petits faucons dans le navire. Le prince, ayant fait tous ses préparatifs , quitta la ville de son père, et tous les jours il chassait dans la traversée jusqu’à ce qu’on fût arrivé au rivage. Là il fit dresser les tentes, et pendant plusieurs jours il chassa sur les bords de la mer. Au dixième jour, après avoir donné l’ordre détenir prêts les navires et les bateaux, il s’embarqua avec dix jours de provision, ils naviguèrent entre les îles, chassant et fauconnant, et un jour ils débarquèrent le prince sur une île où se trouvaient des perdrix et des pigeons en abondance. Le prince aimait cette chasse avec tant de passion, qu’il ne sentait ni la faim ni la soif quand il y était engagé; en sorte qu’au bout de dix jours il ne restait pas un seul oiseau dans cette île : c’est pourquoi il ordonna aux matelots de le transporter dans une autre.

Lorsqu'ils eurent navigué un jour, il s’éleva tout à coup une tempête mêlee de vents, d’éclairs et de tonnerre ; les bâtiments se heurtèrent si fort qu’ils coulèrent bas, et le prince se trouva seul sur une planche qui le porta pendant trois jours et trois nuits, et le jeta sur un rivage, qu’il se mit à parcourir, mangeant ce qu’il pouvait trouver. Au 'bout de deux jours il aperçut un navire sur lequel étaient des marchands : il les salua; ils lui rendirent le salut et lui demandèrent qui il était et ce qu’il faisait en ce. lieu-là. Le prince répondit: — Je suis le fils d’un marchand, je me trouvais dans un navire avec beaucoup de marchandises quand le navire a péri avec tout ce que je possédais ; au moyen d’une planche, seul j’ai pu me sauver. Si quelqu’un d’entre vous, pour l’amour de Dieu, veut me prendre sous sa protection, je le servirai, et certainement il sera récompensé d ms ce monde ou dans l’autre. En parlant ainsi le prince pleurait ; les passagers , émus de son discours , pleurèrent avec lui. Par une providence divine il y avait sur le navire un sage de la cour de Saiomou ; appelant le prince, il le consola en lui disant : — Désormais n’aie plus d’inquiétude. Le prince le remercia ; puis, ayant ca-

ché dans le navire une ceinture d’or qu’il portait, il se revêtit d’un habit de serviteur et demeura auprès du sage, qui le raitu avec bonté, et qui, l’ayanl reconnu fidèle et prudent, remit entre ses mains ce qu’il possédait. Ils arrivèrent à une ville d’Egypte où ils restèrent deux ans. Un jour le sage dit au prince : — Tu m’as servi deux ans et je ne l’ai fait aucun bien ; j’ai honte de paraître devant loi ; c’est pourquoi demande-moi quelque récompense. — Mille fais mon âme soit le prix de la tienne, et dix mille fois sois-tu béni et heureux ! dit le prince, car je ne t’ai point servi dans l’espoir d’un salaire. Cette réponse charma le sage, et alors le prince se rendit à la place du marché ; ayant vendu sa ceinture d’or qu'il avait conservée, il en mit le prix dans sa bourse ; chaque lois qu’il allait au bazar, il achetait pour le sage quelque chose qu’il lui apportait ; une autre année se passa ainsi. De nouveau le sage eut honte devant son serviteur.

Un jour le prince dit: — Puisse la vie de mon seigneur être longue! Voici qu’un désir m’a pris de voir la source du Nil; accorde-moi la permission de te quitter. Sou maître répondit: — Mon fils, tu n’es qu’un enfant; si la source du Nil est à l’extrémité de l'Occident, comment donc pourras-tu pénétrer jusque-là ? Le prince reprit : — Telle est la volonté du Tout-Puissant. Le sage, voyant que ses avis étaient sans effet, alla à son trésor; il en rapporta quelque chose qui ressemblait à de la cire ; il en donna une parcelle au prince en disant : — Mange cette drogue, cela te sera utile. Le prince le remercia ; et après avoir mangé comme il lui était recommandé, il dit: — Fais-moi connaître, ô sage ! l’utilité de cette drogue. Le sage répondit : — Cette substance a été prise du trésor de Salomon : je te l’ai donnée parce que j’étais honteux que tu m’eusses servi si longtemps sans récompense. Eu quelque lieu que tu sois, tu entendras le langage des oiseaux et des quadrupèdes , et tu comprendras leurs paroles. Le prince, rempli de joie, prit son chemin vers le Nil, résolu d’en suivre les bords. II arriva à une ville dont l’aspect réjouissait le cœur; jamais il n’avait vu de lieu si agréable, et il se mit à manger des fruits. Il aperçut alors certains arbres dont le fruit semblait cousu dans de la fine toile ; il en sortait une si vive lumière, quo tout en était éclairé. Le prince se dit : « J’irai, et je verrai. » Mais il eut une autre pensée : « Je ne sais quel artifice est caché làdessous ; mon cœur est dans l’appréhension ; je resterai donc ici un an , afin d’apprendre ce mystère. » Tandis qu’il faisait ces réflexions, il entendit le son delà musique; il aperçut une foule de peuple qui arrivait. Le roi vint aussi, et il s’assit sous l’arbre avec ses vizirs et tous les chefs de sa cour. — Je me tiendrai à peu de distance, dit le prince, et j’entendrai ce qu’ils diront. Les sept vizirs qui accompagnaient le roi émirent différentes opinions sur ces arbres resplendissants ; aucun d’eux ne le satisfit ; et il leur dit : — Il y a longtemps déjà que je vous ai demandé

l'explication de cette merveille ; vous ne me l’avez pas donnée encore : il faut que l’inquiétude soit ôtée de mon cœur. Maintenant donc, je vous ferai trancher la tête à tous. Les vizirs, saisis de crainte , se regardèrent les uns les autres, ne sachant quelle réponse faire; enfin, l’un d’eux, baisant la terre en signe de soumission : — Longtemps, dit-il, nous avons été au service du roi ; longtemps aussi nos pères et nos aïeux ont été les conseillers du père du roi et de ses ancêtres, et toujours on a vu ees arbres resplendir ; mais personne n’a pu en expliquer la cause. Maintenant notre seigneur nous a exprimé son désir ; ses ordres sont justes ; qu’il nous congédie et nous accorde la permission d’aller faire des recherches à ce sujet, afin qu’ayant obtenu des informations , nous les présentions à notre seigneur.

Le roi se leva et dit : — Par la sainte foi de Salomon le prophète ! si avant un mois vous ne m’avez expliqué ce phénomène, je ne laisserai pas vivant un seul d’entre vous. Ayant dit ces mots , il monta à cheval et s’en alla. Les vizirs reconnurent qu’il ne leur restait qu’à voyager par le monde pour y chercher leur réponse. Au moment où ils allaient partir, ils aperçurent le prince d’Orient: ils lui demandèrent : — D’où es-tu ? et où vastu ? Il répondit : — Je viens de l’Orient et je vais à l’Occident. Les vizirs , étonnés de ces paroles, repiirent: — À un âge si tendre, pour quelle affaire voyages-tu? — J’ai été tourmenté, répondit le prince, du désir de voir la source du Nil. — Ce n’est pas là une pensée que tu devais avoir à tou âge. — Je n’y puis rien maintenant ; il n’est pas en notre pouvoir de déranger les décrets de la Providence. Les vizirs dirent : — Venez donc avec m us. Ils suivirent les bords du Nil ; biemôt ils virent un homme qui arrachait des herbes ; les unes étaient mûres , les autres ne l’étaient pas encore, et il les jetait toutes dans l’eau. Un peu plus loin , ils virent un homme qui liait de jeunes branches ; quandil lesavail liées , ilne pouvait les soulever pour les mettre sur sa tête ; cependant il continuait d’en lier davantage encore. Un peu plus loin ils virent un homme assis près d’un puits ; ayant mis de côté son propre seau, il remplissait les seaux des autres, et laissait le sien vide. Encore plus loin, ils virent un oiseau qui , à moitié sorti d’un trou, faisait tousses efforts pour y rentrer, mais ne pouvait y parvenir. Plus loin, ils virent un serpent qui , endormi et couché sur le chemin, mordait tous les passants, et personne n’y prenait garde , chacun s’avançant avec la même indifférence téméraire. Encore plus loin, ils entendirent une portée de petits chiens qui jappaient dans le ventre de leur mère. Passant outre, ils virent un jeune veau lelant une vache grasse ; néanmoins ce veau devenait maigre a ce régime. Après cela ils virent deux bouchers dont les boutiques étaient en face l’une de l’autre : i’un vendait de la viande belle et fraîche, l’autre de la viande maigre et corrompue : ou laissait la viande belle et fraîche, et ou achetait la

viande maigre et putréfiée. Plus loin ils virent un arbre couvert de morceaux de toile ; et chaque passant coupait un de ces morceaux et l’emportait. Plus loin ils virent un homme qui remplissait de nourriture la bouche des autres, et qui lui-même ne mangeait rien. Encore plus loin ils virent une antilope qui courait , et beaucoup de monde qui courait après elle ; quelques-uns posant les mains sur son cou , quelques autres la saisissant par les pieds, tous s’efforçant de l’attraper, mais ne pouvant y réussir. Quand ils eurent marché encore plus loin, ils virent un vieillard qui avait le corps courbé en deux et qui priait. Ils le saluèrent, il rendit leur salut ; et les faisant asseoir près de lui, il leur demanda quel était l’objet de leur recherche.— Nous avons vu sur notre chemin, dirent-ils, diverses merveilles ; nous ne sommes pas d’accord sur la solution des énigmes qu’elles renferment ; nous en souhaiterions la signification. — Je suis âgé do cent cinquante ans, dit le vieillard, et cependant je n’ai rien vu ni rien su de ces merveilles ; mais j’ai un frère plus âgé que moi ; allez vers lui, car il est sur votre route ; demandez-lui de vous expliquer ces choses.

Ils s’avancèrent plus loin , les sept vizirs et le jeune prince avec eux. Et ils trouvèrent un vieillard dont les cheveux étaient à moitié gris ; ils lui demandèrent le sens des mêmes merveilles. — Je suis âgé de cent soixante ans, dit-il , et je n’ai jamais entendu rien dire ni jamais rien su de ces choses. Mais quand vous serez plus loin, j’ai un frère plus âgé que moi, qui doit savoir la vérité de ces merveilles ; il \ous la dira. Ils allèrent donc plus loin. Ils virent un homme enlouré de sept jeunes garçons, au miiiea desquels il paraissait lui-méme comme u» jeune homme plein de vigueur ; il avait une chevelure noire. Ils le saluèrent et s’assirent devant lui. — Quelle affaire vous amène ici ? dit-il, et que demandez-vous? Ils lui dirent les choses étranges qu’ils avaient vues, et lui parlèrent aussi des arbres dont les fruits sont en fermés dans de la loi le et brillent comme du feu. — Ecoulez , dil-il , et soyez attentifs. L’homme qui coupait de l’herbe en maturité et de l’herbe non encore mûre, et qui jetait l’une et l’autre à l’eau, c’est l’œuvre de la mort qui atteint les jeunes aussi bien que les vieux, et ne montre de pitié pour personne. Secondement, l’homme qui avait mis du bois sur sa tête, qui en était accablé, et qui néanmoins en mettait davantage, c’est l'emblème des fils d’Adam, qui, après avair commis plus de péchés qu’ils ne peuvent en porter, continuent d’en commettre toujours.

Troisièmement, l’homme qui tirait de l’eau d’un puits et remplissait les seaux des autres tandis qu’il laissait les siens vides, est celui qui, ayant acquis avec fatigue les biens de ee monde, les donne à des étrangers, et laisse sa famille dans le dénument. Quatrièmement, l’oiseau sorti à demi de son trou et qui ne pouvait y rentrer, c’est la parole, qui, une fois échappée de la bouche, ne peut plus y retourner. Cinquièmement, le serpent

qui piquait tous les passants, et contre lequel personne ne se garantissait, est l’image île ce monde, où chacun trouve la destruction, et dont personne cependant ne serdéfie. Sixièmement, les petits chiens qui jappaient dans le ventre de leur mère sont les enfants de nos jours, où le fils a la présomption de donner des conseils à son père. Septièmement, le veau qui tétait te lait de sa mère et qui en devenait maigre représente les monarques de ce temps-ci , qui, bien qu’ils extorquent l’or et l’argent de leurs sujets, n’en sont pas moins toujours faibles. Huitièmement, ces deux bouchers, l'un vendant de la viande grasse et fraîche, l’autre de la viande maigre et corrompue , et le monde laissant la boutique du premier pour celle du dernier , sont une allusion aux hommes qui, laissant les compagnies vertueuses, courent après les sociétés sans honneur et sans honte. Neuvièmement, l’ornement de toile fine suspendu à un arbre et dont chacun arrachait un morceau, est l’allégorie de la vraie foi, dont chacun peut prendre sa part. Dixièmement , l'homme qui emplissait la bouche des autres et ne mangeait rien luimême est la figure des sages de nos jours, qui donnent aux autres de bons avis dont iis auraient besoin pour eux-mêmes. Onzièmement, l’antilope à laquelle on se tenait, celui-ci par les pieds , celui-là par la tète, d’autres les mains sur son cou, est l’emblème de la cupidité des richesses, dont la possession est l’objet des ardentes poursuites de l’homme, bien qu’elles fuient toujours •levant lui. Telle est l’explication des choses que vous avez vues sur votre chemin.

Quant à mon histoire et à ( elle de mes frères, la voici : Le vieillard âgé de cent cinquante ans que vous avez vu le premier, est le plus jeune d’entre nous; la cause de sa décrépitude, c’est qu’il a une femme méchante, éhontée, laide, malpropre et vicieuse. Ce qu’il apporte à la maison elle le dissipe. Le-frère, dont les cheveux ne sont qu’à moitié gris, est plus âgé que le premier ; mais sa femme prend soin à moilié de sa maison. Moi, au contraire, que vous voyez en apparence si jeune, si vigoureux, et dont la chevelure est restée noire, j’ai une femme sage, modeste, économe ; tout ce que je lui donne , elle le conserve avec soin , en sorte que je suis toujours content. Quant à l’arbre dont te fruit est cousu dans de la toile et qui brille comme le feu, sachez ceci que j’ai appris de mon père. SI y avait autrefois dans cette ville un roi juste, d’un caractère généreux , chérissant ses peuples.

Sous son règne tous étaient dans la joie , et personne n’avait à souffrir du besoin, ni à craindre l’infortune. Un de ses sujets, ayant acheté une pièce de lerre, y trouva un trésor; il alla chez l’ancien propriétaire du 1 champ, qui lui dit : — Le champ est maintenant à vous; je n’y ai plus aucun droit. L’acheteur ne voulant pas accepter cette offre, il s’éleva entre eux une discussion. On rapporta la chose au roi qui fit venir les parties. Celui qui avait fait lu découverte avait uu

fils, et celui qui avait fait la vente avait une fille; le roi engagea les deux pèresà marier ces jeunes gens, et il leur donna Je trésor pour dot. A cause de l’équité de ce roi, il advint encore que de ta graine semée par un certain fermier on vjt croître des arbres, et que ces arbres, au lieu île fruit, produisirent des pierres précieuses. La nouvelle en fut portée au roi ; il vint voir cet étrange spectacle. Ayant examiné l’arlme, il reconnut que chaque branche portait des grappes de pierres qui jetaient une grande lumière. Frappé d’étonnement, il regarda ses vizirs , qui lui dirent: — Si on laisse ces joyaux sur les arbres, ils se perdront; ordonnez qu’on les cueille et qu’on les porte au trésor. Mais le roi djt : — A Dieu ne plaise 1 car je n’ai pas droit sur cette terre, ni sur ces joyaux. On appela le maître du champ ; le roi lui dit : — La graine que vous avez semée a produit des diamants, prenez-les.

Mais ie laboureur répondit : — Que la vie du roi soit longue ! je n’ai pas semé de la graine de diamants ; c’est donc là une récolte qu’il m’est défendu de toucher; ces pierres précieuses ont germé à cause de la floraison rie l'équité sous le gouvernement du roi ; je n’ai rien à y prétendre. Quand le roi vit celte détermination, ne voulant peint prendre possession des pierres précieuses, il ordonna qu’elles seraient coques dans de la toile fine, et laissées en cet état, afin d’être pour tout le monde un témoignage de la justice du prince et de l’intégrité de ses sujets.

Depuis ce temps, bien des événements ont eu lieu; des milliers d’hommes qui étaient venus en ce monde ont passé dans l’autre, et cependant pas un n‘a eu la témérité d’étendre la main jusqu’à cet arbre pour connaître ce qu’il y avait dessus. Quand les vizirs eurent entendu, ils remercièrent le sage, et s’en retournèrent. Le prince d’Orient le quitta aussi et reprit son chemin le long des rives du Nil. Les vizirs, arrivés dans leur pays, racontèrent au roi leur histoire et lurent délivrés de leurs craintes.

Après cet épisode, qui tient peu à la Si morgue, te conteur donne d’autres scènes qui n’ont pour but que de faire connaître ie prince. Il revient enGn à l’oiseau géant.

Ayant suivi les bords du Nil deux ou (rois jours encore, le prince arriva devant la cellule d’un ermite. Il le salua ; le vieillard lui rendit son salut et lui demanda où il allait? Le prince dit: — Je suis venu de l’Orient et je vais à l’Occident. — A quelle fin et quel est ton dessein?

— Je désire savoir où est la sonree du Nil. — Quel profit y a-t-il là pour toi? qu’astu besoin de voiretde connaître cellesource? — Dieu, le maître tout-puissant de nos destinées, m’a rendu errant, et il m’envoie à travers le monde. — Quand tu seras arrivé à deux ou trois journées d’ici, dit le vieillard, la mer t’arrêtera; tu t’assiéras la tête sur les genoux, inquiet et pensif : alors un oiseau immense descendra tout à coup du haut des airs devant toi ; (elle s r i sa grandeur, que lu ne pourras poiut voir sa tête,

mais seulement ses pieds. Cours alors avec vitesse, et tiens-toi fortement au pied de l’oiseau. il s’élèvera dans l’air, volera pardessus toutes les mers, et te déposera dans une plaine unie; il a coutume de voler tous les jours, matin et soir, vers cette plaine. Quand il l’aura posé à terre, ne reste pas là, mais avance ; tu verras le sol comme s’il était d’or; plus loin une montagne d’or, un dôme d’or sur le sommet, avec des galeries d’or; le tout rehaussé de jacinthes et d’émeraudes. De ce dôme descend une rivière qui, par quatre ouvertures, coule en quatre divisions: l’une coule vers la terre, c’est le Nil; les trois autres sont le Dijleh, le .lihon et l’Euphrate. Arrivé là , ôte tes vêlements, baigne-toi, pur i fie-toi , dis tes prières. Quand tu auras fait cela, retourne à la plaine unie par le chemin que lu auras suivi pour venir. Là encore tu verras l’oiseau; saisis son pied avec force, et liens-h» jusqu’à ce qu’il t’ait transporté par les airs au-dessus des mers; quand tu reviendras ici, tu me trouveras mort dans l’ermitage ; lave mon corps et enterre-moi; puis toi-même va où il te plaira.

Le prince se leva, dit adieu au vieillard ; et, après avoir suivi le cours du Nil, il s’assit, comme l’ermiie le lui avait dit. Tout à coup il vit l’oiseau énorme ; il le saisit par le pied, l’oiseau s'éleva avec lui dans les airs et le posa dans la plaine unie. Le prince fit ce que l'ermite lui avait dit. Il quitta celle plaine, se dirigea vers la montagne d’or, et il s’apprêtait à monter sur le dôme, quand ii entendit une voix qui disait: — Fils d’Adam, lu ne peux demeurer ici ; ne te donne aucune peine pour pénétrer plus loin ; tu périrais dans ta tentative. Le prince répondit : Il me faut voir. La voix se fit entendre de nouveau, disant : — Au-dessus de ce dôme est la montagne du paradis ; sur ce dôme reposent les cieux. Tu ne peux aller là. Le prince étonné se dépouilla de ses vêtements, se purifia, pria deux fois prosterné, et, fixant les yeux sur la terre, il demanda ce dont ii avait besoin. Quand il releva la tête, il vit une grappe de raisin qui était descendue du dôme, et une voix dit : — Ceci est ta nourriture d’un jour; prends ce fruit du paradis; quand tu l’auras mangé, tu ne désireras plus aucune nourriture, ni les fruits, ni l’eau de la lerre.Le prince prit le raisin, se retourna pour s’en revenir, et cria : — Quelle est cette eau qui tombe du haut du dôme? La voix répondit : — C’est l’eau du Tout- Puissant, l’eau envoyée du ciel ; quatre divisions de cette eau coulent dans le paradis. L’une est le Nil, l’autre est l’Euphra'lte, la troisième le Dijleh, la quatrième le Jihon. Le prince pria pour l'ermite; il exécuta religieusement tout ce qu’il lui avait recommandé et descendit de nouveau dans la plaine unie. Là il vit encore l’oiseau et lui saisit le pied ; l’oiseau l’enleva, s’envola avec lui au-dessus des sept mers et le déposa sur le rivage. Alorsle prineealla dans l’ermitage, où il vil le vieillard étendu sans vie. 11 le lava, le purifia et l’enterra. Aussitôt après, il se remit en voyage, marchant toujours en

avant. Quand il eut fait un peu de chemin, Eblis lui-meme, venant à sa rencontre, lui apparut sous la figure du soG ; il le salua, et le prince rendit le salut. — Quelle a été, dit Eblis, la direction de ton voyage? As-tu trouvé, ou n’as-lu pas trouvé ce que tu cherchais?— Par la faveur du Tout-Puissant, répliqua Je prince, mon voyage a été prospéré, et j’ai atteint mon but. En voici une preuve: car j’ai rapporté cette branche de vigne. Eblis regarda et vit du raisin de quatre couleurs, vert, blanc, noir et rouge; il mit la main dans sa manche; il en tira une pomme superbe qu’il donna au prince en disant: — Un certain ermite m’a donné cela en me faisant cette recommandation : Donne cette pomme à manger à celui que tu rencontreras ; car c’est un fruit du paradis. Le prince mil la pomme dans sa bouche; il en mordilla moitié. Quand il l'eut avalée, Eblis s’empara du raisin, et, se mettant à rire, il dit; — Je suis celui qui a lenté l’homme et amené son expulsion ; je ne voulais pas que tu mangeasses du raisin du paradis ; maintenant va-l’en où tu voudras. S’envolant dans l’air comme un oiseau, ii disparut à la vue. Le prince fut amèrement affligé ; mais son accablement ni ses regrets n’étaient pas un remède ; aussi continua-t-il d’aller eu avant jusqu’à ce qu’il rencontrât la mer. Là il chercha un endroit habité; mais il n’en trouva aucun. Il avait faim, et il mangea du poisson sec, des crabes morts, des herbes, puis il se mit à parcourir la plage.

Une semaine s’étant écoulée ainsi, un navire parut. Le prince fit des signaux au navire, et il parvint à se faire voir. Âussilôt qu’on l’aperçut, on lui envoya l’esquif et on le prit à bord. 11 y avait dans ce navire des marchands qui demandèrent au prince ses aventures ; il les leur raconta, et ils lui dirent : — O enfant! il n’y a que le fils du roi de l’Orierïl qui soit jamais venu jusqu’ici. Nous allons à l’île d’Oman ; viens avec nous. — Je n’ai pas de marchandises pour trafiquer, répondit-il ; j’irai cependant avec vous. — Nous te ferons une part de fret, dirent les marchands, et chacun lui fit un présent; le vaisseau partit. Mais le Tout- Puissant disposa lellement les choses, qu’après deux ou trois jours de navigation le vent devint contraire: le navire, ballotté pendant trois jours et trois nuits, le quatrième se brisa contre un roc. Les passagers se noyèrent; le prince seul, avec trois chevaux arabes, put se s iuver et gagner le rivage. Une haute montagne était en vue. Les chevaux se dirigèrent vers cette montagne. Le prince sauta sur le plus beau , qui le transporta courageusement sur la grève.

Là il vit la montagne abondamment couverte d’herbes, de roses et de tulipes, au milieu desquelles il erra quelques jours, mangeant des herbes et du poisson sec. Un soir, il arriva que l’un des trois chevaux élant tombé, se cassa les jambes. — Avant qu’il meure de lui-même, dit le prince, je vais le tuer et je mangerai sa chair, jusqu’à ce qu’il plaise au Dieu tout-puissant de faire quelque

chose pour moi. Il tua le cheval, cl, l’ayant écorché, il étendit le cuir sur un bâton pour le faire sécher; puis il coupa et dépeça la chair, dont il prit un morceau qu’il posa sur des pierres chaudes, et il le mangea. Chaque jour il sortait, se promenait; et quand la nuit était venue, il s’enveloppait dans la peau du cheval pour dormir. Dix jours s’étaient passés de cette manière. Alors il se dit à lui-même: — Que puis-je faire pour me tirer d’ici? j'attends qu’il paraisse un navire: mais Dieu ne me montre point sa lumière. J’irai jusqu'au sommet de la montagne, où peut-être quelqu'un m’enseignera le chemin, il se leva, et, après mille difficultés, il atteignit le haut de la montagne ; il en vit une autre dont la tête était cachée dans les nuages : sur cette montagne était un arbre si grand, qu’o i n’en a jamais vu de pareil; son ombre s’étendait à droite et à gauche sur les lianes de la montagne. Le prince regarda longtemps; il ne put en apercevoir le faîte, et son imagination n’en comprit pas même l’étendue. S’étant assis à l’ombre de cet arbre, le sommeil s’empara de lui; tandis qu’il donnai',, la jeune fille (la princesse d’Orient), regardant en bas, vit le prince. C’étaient là des formes qu'elle n’avait jamais vues ; son ‘jugement se troubla. Elle se dit:

— Est-ce là un rêve? suis-je en proie à l’illusion ? elle n’avait pas vu encore un enfant d’Adam, et s’imaginait que le monde était borné au lieu qu’elle habitait ; qu’il n’y avait rien autre chose que la mer, la montagne et l’arbre, et que Dieu n’avait créé d’autre être que la Simorgue. Quand elle vit le prim e si beau, elle fut éprise d'une vive tendresse pour lui, et elle faillit s’élancer du haut en bas de l’arbre. Elle jeta sur la terre quelques-uns des fruits que la Simorgue lui avait apportés. Le prince leva les yeux, regarda et vit au milieu des branches une fille belle comme la lune à sa dix-neuvième nuit. 11 fut étonné et ravi. — Qui es-tu? lui dit-il ; qu’es-lu et que fais-tu sur cet arbre? La jeune fille répondit : — Je suis la fille de la Simorgue. — Comment la Simorgue peutelle avoir une fille ? dit le prince en souriant.

— Je sais que je suis la fille de la Simorgue. Et toi, qui es-tu ? — Je suis un homme. — Qu’est-ce qu’un homme? — C’est ce que lu es loi-même, un enfant d’êtres humains ; et la Simorgue est un oiseau ; ne sais-tu pas cela ? Tu ne ressembles nullement à la Simorgue; la Simorgue ne te ressemble nullement. — Quelles paroles m’as-tu fait entendre? Je sais que je suis la fille de la Simorgue; je ne sais pas ce que c’est qu’un être humain. — Si tu veux te convaincre que la Simorgue n’est pas ta mère; quand elle viendra, demande-lui un miroir. — Qu’est-ce qu’un miroir? — Tu verras ce qu’elle t’apportera. La jeune fille demanda encore : — Sais-tu quelque moyen pour venir sur cet arbre près de moi ? — Entre moi et toi, répondit le prince, la distance est de trois cents lieues. Pendant qu’ils discouraient ainsi, le temps du retour de la Simorgue était univé. La jeune princesse cria : — Va

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et cache-toi sur le rivage do la mer, de crainte que la Simorgue ne te trouve et ne te tue. Elle lui jeta la moitié de ses fruits. Le prince, descendant de la montagne, regagna sa retraite et se cacha dans la peau du cheval. Quand la Simorgue s’approcha, la jeune fille lui dit : — Je suis triste et malade, car j’ai besoin de compagnie ; apporte-moi un miroir. A l’instant même l’oiseau s’envola, et ayant rapporté un miroir, il le lui donna. Mais elle ne savait pas ce qu’elle en devait faire. Toute la nuit elle se lamenta et n’eut aucun repos. Le matin venu, la Simorgue reparlit pour rendre ses devoirs, selon son usage, au roi Salomon. Le prince vola comme le vent à la montagne. La princesse avait les yeux sur le chemin par lequel il devait venir. Dès qu’elle le vit, elleeutunegrandejoie. Elle lui demanda ce qu’elle devait faire du miroir. — Regardededans, répondit le prince. Elle regarda et vit des yeux, une bouche, des oreilles, des sourcils, dos dents. — Maintenant tu t’es vue loi-même, dit encore le prince; donc, regarde-moi, et remarque comme chaque chose a son semblable.

Quand elle se fut bien regardée, et qu’ayant ensuite examiné le prince , elle reconnut qu’elle était en tout point pareille à lui, elle dit dans son cœur : — Tout ce que ce jeune homme m’a dit est vrai et juste. — Maintenant, reprit-elle, par quel moyen pourras-lu venir dans cet arbre, afin que nous soyons ensemble? — Quand la Simorgue viendra, répliqua le prince, il faut pleurer, te plaindre devant elle et lui dire : Je désire descendre sous cet arbre, car je m’ennuie d’être dessus continuellement. Si donc tu me descendais seulement une heure, afin que je pusse me distraire le long du rivage, peutêtre mon cœur se sentirait-il récréé. Cela plut à la princesse, qui suivit le conseil du prince. Ils causèrent ensemble jusqu’au soir, et lorsque l’heure du retour de la Simorgue arriva, le prince s’éloigna sur le rivage. Quelques jours après, la jeune fille demanda à la Simorgue de lui apporter sur son arbre la peau du cheval. Le prince était caché dedans. Il proposa à la jeune fille de l’épouser, et son offre fut agréée. Un an après ce mariage, Salomon, qui par son esprit prophétique connaissait tout ce qui s’était passé, ordonne à la Simorgue de comparaître. U lui demanda : — Qu’as-lu fait au sujet de notre convention ? car voici l’époque arrivée à son terme. — J’ai si bien empêché l’exécution de ce que tu attendais, répondit la Simorgue, que tu confesseras toi-même qu’il n’y a point de prédestination. — Va, et apporte la princesse, répliqua Salomon, ainsi que la peau du cheval. La Simorgue les apporta. Or, le prince et son fils, âgé de trois mois, étaient tous deux dans la peau du cheval. Salomon donna ordre à tous les hommes, aux péris, aux dives, aux reptiles, aux bêtes sauvages et aux oiseaux, de se présenter à sa cour. S’asseyant sur sou trône, il fit asseoir la Simorgue devant lui. La princesse et la peau du cheval étant également placées devant Salomon, il demanda

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