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LES ÉCOLIERS ET LA SORCIÈRE

Nous devons cette petite historiette ans Leçons à mon fils . publiées sous le pseudonyme de madame J. Muirancourt.

Jules el Achille étaient inséparables. Achille avait douze ans, Jules n’en avait que dix; mais leurs goûts étaient les mêmes, et ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre. Ils allaient à |a même pension; l’un prenait l’autre en partant, el ils s’en revenaient toujours ensemble, mais ils ne rentraient pas tous les jours immédiatement après la fin de leur classe. De leur intimité naquit le même attrait pour le plaisir. Le jeu de billard était une passion pour Achille ; il y en avait un chez ses parents, il s’y était souvent exercé, et il en fit un éloge si pompeux à son ami Jules, que celui-ci ne se fit pas beaucoup presser pour en essayer. Les parents d’Achilie n’auraient sûrement pas permis que «es enfants si jeunes passassent leur temps à jouer, lorsqu’ils avaient des thèmes ou des versions, et des leçons à apprendre. Achille persuada donc à Jules d’entrer dans un lieu public, où plusieurs billards étaient ouverts aux amateurs. Ils eurent la précaution de se placer dans une salle située sur le derrière de la maison, et qui se trouvait presque toujours déserte; là les deux écoliers venaient fréquemment perdre quelques heures au jeu; mauvais passe-temps, car il fallait payer. On réunissait alors les deux bourses; on économisait; les petits cadeaux qu’on recevait des parents, pour encouragement dans les progrès, s’en allaient ainsi dans le comptoir du propriétaire de l’estaminet.

Mais , comme dit un vieux proverbe :

« Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse ; » nos deux écoliers eurent bientôt épuisé leur bourse, el il fallut renoncér aux parties de billard. Quel chagrin ils éprouvaient en passant devant l’attrayant local qui renfermait ce jeu auquel ils avaient eu tant de plaisir! Us se concertèrent; ils vendirent quelques livres ; mais bientôt leurs parents s’en étant aperçus , ils furent vivement réprimandés et cessèrent de recourir à cette faible ressource.

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Cependant leur famille ignorait l’emploi blâmable qu’ils faisaient de leur argent ; ils pensaient qu’ils en achetaient des friandises; ils leur adressaient ries reproches là-dessus, car jamais il ne serait venu à leur pensée que do si jeunes enfants eussent déjà la passion du jeu ; et les coupables ne cherchaient pas à les détromper. Les jeunes gens en étaient donc réduits à la disette du jeu ; le manque de fonds leur en avait en quelque sorte fait perdre l’habitude, lorsqu'une circonstance fortuite vint faire croire à Achille qu’il trouverait moyen de se procurer de l’argent. Quel bonheur s’il pouvait en avoir assez pour jouer autant qu’il voudrait!

Comme presque tous les enfants de son âge, il croyait aux apparitions et aux sorciers, Un jour, il entendit un domestique de son père dire à un autre, qu’il connaissait une femme qui avait à ses ordres un esprit de qui elle tirait tout ce qu’elle désirait ; il lui indiquait les trésors cachés , lui révélait l’ordre des numéros qui devaient être heureux aux loteries, car les loleries existaient alors; il lui procurait beaucoup d’autres avantages. On citait bien de petits inconvénients qu’il fallait braver pour parvenir à tout cela ; mais avec de l’adresse on pouvait s’en tirer, et quand on avait amassé assez de fortune, avec un peu de subtilité , on cédait l’esprit familier à un autre; on parvenait à se soustraire ainsi à l’engagement pris avec lui.

Achille ne perdit pas un mot de cette précieuse conversation ; et vite il va la communiquer à Jules, avec les réflexions qu’elle lui a suggérées.

— Si nous pouvions nous procurer un talisman ou un esprit qui, toujours à nos ordres, nous donnerait tout ce que nous voudrions I quel bonheur I Oh 1 que nous aurions de plaisir 1 nous aurions un billard à nous, et nous jouerions tant qu’il nous plairait.

— Sans doute, dit Jules ; mais j’ai lu quelque part qu’on offensait Dieu en agissant ainsi; on dit qu’il faut faire un marché avec le diable, et, pensez-y bien . nous serions perdus à jamais.

— Oh 1 que non ; quand nous serons assez riches, nous nous en retirerons bien , va ; n’aie pas peur.

Jules fut indécis deux ou trois jours. Enfin il ne jouait plus, et en passant devant le lieu où il avait si bonne envie d aller encore jouer, il se décida.

— Mais comment faire? dit-il à Achille.

— Ah ! dame.... allons voir la mère Marceline, on dit qu’elle est sorcière ; elle nous apprendra ce que nous avons à faire, et quand nous aurons de l’argent, nous lui en donnerons pour sa peine.

Marceline, la soi-disant sorcière, était une femme d’une cinquantaine d’années, qui , pour vivre, était obligée d’aller tous les jours travailler chez ceux qu voulaient bien l’employer à couler la lessive, à laver le linge ; son mari, à peu près du même âge, passait la journée dans une auberge, où son occupation était de soigner les chevaux. Certes,

si Marceline eût élé sorcière , elle eût commencé par se procurer assez d’argent pour se tirer de l’état servile où elle se trouvait placée , ainsi que son mari ; mais ses discours sur les loups-garoux, les spectres et mille histoires surnaturelles, avaient tellement établi sa réputation de sorcière, que toutes les vieilles femmes et les enfants y croyaient; d’autres étaient assez crédules pour ne pas être indifférents à ce qu’elle pouvait penser en bien ou en mal sur leur compte.

Enfin les deux étourdis vont trouver la sorcière, et la prier de leur enseigner la manière de faire un marché avec les esprits assez puissants pour leur procurer de l’argent ; ils ne croyaient pas avoir rien à payer à l’avance pour ce service. Mais après.... oh 1 il faudra voir 1 leur générosité n’aura pas de bornes !

I! en était de la sorcière comme des donneurs d’emplois, qui s’affichent à Paris : de l’argent d’abord, et nous vous indiquerons la place I Et quand l'argent est reçu, ils vous remettent à un autre jour, pour le chapitre des renseignements; ce jour venu, l’emploi est déjà donné. La vieille donc leur dit bien qu’il n’y avait rien de plus facile que ce qu’ils demandaient ; mais il lui fallait au préalable cinq francs , dépense inévitable pour parvenir à se procurer un esprit qui mettrait à leur disposition des trésors immenses. Us voulurent faire des observations; des promesses; mais une gaule d’une certaine dimension, dirigée avec force par la vieille sur les épaules de ses deux disciples, les décida à la retraiie. Toutefois, Marceline les assura que lorsqu’ils seraient munis de l’écu de cinq francs, ils seraient bien reçus; mais aulrement qu’ils la trouveraient toujours disposée à leur administrer des coups de gaule.

A force d’économie, et aidés par la ven;e de deux ou trois volumes qui n’étaient plus à leur usage, ils parvinrent à parfaire celle chère pièce de cinq francs, qui leur eût fait passer bien des heures agréables à la salle de billard, mais qui devait les mettre à même de satisfaire tous leurs désirs. Munis de cette clef d’or, ils retournèrent chez la sibylle. Us sont accueillis avec le plus grand empressement; la vieille leur passe même la main sous le menton, les embrasse, et tout en empochant leur argent, elle leur promet de mettre à leurs ordres le génie qu’ils désirent.

— Vous êtes bien décidés? leur dit-elle.

— Oui , madame.

— Eh bien, il viendra sans faute.

— Quand, s’il vous plaît ?

— Ce soir même, à minuit.

— Ici ?

— Non ; à un quart de lieue de la ville, sur le carrefour de la Ramée, où quatre chemins se croisent. Rendez-vous-y ; mais surtout n’oubliez pas d’y porter une poule noire.

— Comment, une poule noire?

— Oui , une poule noire, et surtout qu’elle soit bien grasse, parce que si elle n’était pas bien conditionnée, l’esprit vous servirait en

conséquence; et lorsque vous lui demanderiez de bons sacs de pièces d’or, il ne vous apporterait que des sacs de sous.

— Oh 1 bien , soyez tranquille, elle sera grasse ; mais qu’en ferons-fious ?

— Vous la remettrez à la personne qui vous la demandera , et tout ira bien.

— Mais quelle sera cette personne?

— Ah I vous demandez trop ; si vous n’avez pas découragé, tant pis pour vous, vous n’aurez rien i ne faut-il pas que celui qui vous procurera un esprit pour exécuter vos ordres prenne ses précautions? Eh bien , la poule est une espèce de pot-de-vin indispensable; du reste, aussitôt que vous l’aurez donnée , on vous fournira tout ce qui vous sera utile pour passer le marché, encre, plumes et papier , soyez sans inquiétude pour le reste ; vous trouverez tout prêt.

Avec quelle impatience les deux enfants attendirent la nuit I Comme les heures leur parurent longues I Enfin, bien avant le moment fixé, ils s’échappent de la maison , et les voilà sur le carrefour de la Ramée , où quatre chemins se croisent ! 11s avaient une grosse poule noire, la plus grasse qu’Achille avait pu trouver parmi celles qui faisaient

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