LA MAISON DU DIABLE, A FR0BELWÏTZ
C'est un fait, c’est une vérité des plus vraies ; de Cadix à Dronlheim, de Drogheda à Lemberg, il n’est pas une seule ville où ne s'élève dans un faubourg écarté quelque maison délabrée , ruinée , a l’air sombre et renfrogné, au signalement plus ou moins patibulaire, habitaiion où n’habite pas même un rat, et dont la voix publique accorde la 1 ropriélé à Lucifer. Personne ne veut loger
en pareil lien , môme ceux que l’état de leurs finances oblige à ne loger nulle part.
J’ai recueilli bon nombre de légendes relatives à ces demeures maudites; il suffira d’en rapporter une seule : ce sera probablement une de trop.
A un demi-mille de Francfort , sur la route de Limburg et sur le territoire de la commune «1e Frobelwitz, on remarque une maison de campagne , jadis splendide , aujourd’hui lamentablement dégradée. Les toits sont défoncés , les fenêtres pourries , les vitres brisées ; les oiseaux font leur nid dans les salons , de laids reptiles rampent sur les parquets , les débris de ferrure ne sont que rouille ; l’herbe vient à travers les fentes des perrons, elle tapisse des allées où nul pas humain ne s’est approché de temps immémorial. Les arbres croissent au hasard , comme ils veulent ; l’hiver, l’été, la pluie, le soleil, la neige, la lune, ont renversé des vases de marbre, détruit des plates-bandes, comblé des bassins d’où s’élancait l’eau en gerbes élevées, ravagé des charmilles, saccagé des terres. Un morne silence règne dans ces lieux déserts. L’entrée en est comme interdite par un gardien invisible. Les habitants du pays s’en écartent avec répugnance, et non sans quelque effroi.
Nous dirons, tels que nous les avons recueillis sur le terrain même, les motifs de l’abandon de cette maison réprouvée, qui n'est ni publique ni particulière, et qu’une main vengeresse démolit avec lenteur.
Il y a soixante-dix ans à peu près qu’un étranger arriva un jour à Francfort, en chaise de poste ; il se nommait Starinski , il venait de Varsovie ; son portefeuille était rempli d’excellentes lettres de change; les premiers banquiers de la Pologne lui avaient ouvert des crédits illimités sur leurs correspondants hébreux des bords du Mein.
Starinski et ses deux millions reçurent l’accueil cordial, dévoué, respectueux , toujours réservé à deux millions, aussitôt qu’ils se présentent.
11 acheta la maison de campagne dont nous venons de parler; il s’y installa, il la lit meubler avec la plus élégante somptuosité ; il commanda, en montrant de l’or, qu’on lui fît un jardin délicieux.
Starinski était quadragénaire, il était célibataire; il reçut chez lui le meilleur monde, il eut des domestiques empressés et nombreux, des amis sincères : on faisait chez lui une chère exquise; il ne se passait guère de jours qu’il ne réunît dans sa salle à manger des convives de fort bonne humeur et de meilleur appétit. Les vins étaient transcendants : on ne restait tout au plus que quatre heures à table , et l’on était servi dans de la vaisselle plate, ce qui ne gâte rien au mérite d’une entrée. Les savants dîners du Polonais devinrent célèbres : on en parla à Sans-Souci.
C’était le 27 juillet 1776, Starinski comptait parmi ses convives deux ambassadeurs et trois lords ; l'élite de l’aristocratie francforloisc était là, dégustant les crus de France,
d’Italie et de Grèce, sans oublier ceux du Rhin : le festin eut lait honneur à feu Lucullus.
La chaleur était très-forle, l’air étouffant. L’amphitryon proposa d’aller savourer le dessert dans un bosquet d’arbres touffus, situé à quelque distance de la maison. Une table splendide y était déjà toute dressée ; la motion passa à l’unanimité : on retrouva l’argent, les cristaux, la nacre, prodigués sous de nouvelles formes ; c’était un tableau gastronomique que je renonce à décrire.
Les convives de se remettre à manger, de recommencer à parler, de revenir à boire, sans prendre garde au chiffre de bouteilles qu’ils avaient déjà vidées. Le temps était magnifique ; il ne faisait pas assez de vent pour agiter l’extrémité de la plus petite feuille; le crépuscule survint, les dîneurs se mirent à chanter, sans interrompre leurs rasades.
Les sages d’entre eux se racontaient à euxmémes des histoires que leurs voisins n’étaient plus en état d’entendre. .!
Starinski avait tenu tête au tourbillon général , afin de maintenir sa dignité de maître de la maison ; mais il commençait à se laisser entraîner. Ma foi 1 s’écria-t-il, rien ne manque , je crois, à l’agrément de notre repas sur l’herbe ; ici , le vin a plus de fougue, l’air est plus frais que dans la salle dont nous sommes sortis ; je défie bien que l’on trouve au monde quelqu’un de plus heureux que moi. 11 faut chanter en chœur quelque chose de gai, de fou. Je vais faire apporter des lumières, et je vais ordonner que l’on mette aux lieu et placede toutes ces bouteilles vides d’autres que je condamne à ne pas rester pleines. Vous serez les exécuteurs de leur sentence.
Un immense éclat de rire accueillit la plaisanterie du millionnaire ; mais quoiqu’il s’efforçât de paraître radieux , les coins de sa bouche tremblaient , et parfois des teintes violâtres sillonnaient sa physionomie.
Un des domestiques s’en retournait avec un flambeau, après avoir allumé les bougies placées sur la table; il aperçut une femme qui s’avançait le long de l’avenue, dont la porte du jardin était le point de départ. Cette femme était d’une haute taille, son attitude imposante, sa figure pâle comme du marbre; elle était couverte de vêtements de deuil , une expression de courroux contractait ses sourcils, ses yeux roulaient continuellement de droite et de gauche , jetant une clarté livide du fond de l’orbite où ils étaient plongés. Elle portait dans ses bras quelque chose qui était peut-être un enfant endormi, peut-être un cadavre, et elle marchait d’un pas ferme, lent et résolu , vers le bosquet d’où partaient paroles avinées, chants et rires sans motif et sans fin , éclats de voix comme détonations de feu d’artifice.
Le valet eut un moment de surprise et d’effroi ; il avait pris de plus d’une façon une part active à la fêle, de sorte que, le premier mouvement passé, il se retrouva plein de courage ; et accostant l’inconnue, il lui demanda ce qu elle voulait.
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— Je cherche ton maître, Ladislas Starinski.
— Mon maître est occupé ; ce n’est pas le moment de l’interrompre. D’ailleurs vous ne paraissez rien avoir d’amusant à lui dire.
— Tais-toi, imbécile; il faut absolument que je le voie.
Et elle repoussa le domestique qui cherchait à la retenir. Sa main était froide et. dure comme la pierre d’un tombeau. Le valet jeta son flambeau par terre, et, se sauvant à toutes jambes, il alla tomber dans la cuisine, où son récit incohérent répandit l’alarme. De son côté, l’inconnue s’approcha du bosquet où l’on banquetait et devisait au mieux. Se glissant derrière le Polonais , au moment où il ouvrait la bouche pour arroser d’une profonde coupe de Johannisberg un refrain qu’il chantait faux , elle le toucha sur l’épaule. Starinski se retourne; sa figure se crispe d’une manière affreuse, ses cheveux se hérissent : un tremblement convulsif agite tous ses membres.
Les convives restèrent muets, pétrifiés, l’œil fixé sur leur hôte, sur l’étrange apparition si brusquement survenue. Je parle de ceux des convives qui avaient eu la force de demeurer assis ; car la plupart s’étaient laissé glisser sous la table, et ils ronflaient comme un juge à l’audience.
— Comment viens-tu ici? s’écria le Polonais, et sa voix était entrecoupée, haletante. — Qui l’a rendu la liberté? Fuis, vat’en , illusion de l’enfer. Tu es mortel Rentre sous la terre ; va-l’en , te dis-je
L’inconnue se pencha vers lui , elle lui jeta à voix basse quelques mots à l’oreille; il frémit plus que jamais. Elle se dirigea vers la maison , en lui faisant signe de la suivre, il obéit; il cédait à une force irrésistible. La femme , l’enfant, le malheureux , s’avançant ainsi à travers des espaces peu éclairés, ressemblaient à trois spectres qui rôdent à la brune dans un cimetière.
Après un moment d’hésitation, ceux des convives qui n’avaient pas tout à fait perdu la tête prirent le parti d’aller savoir ce qu’était devenu leur hôte et ce que signifiait pareille visite. Ils se rendirent à la maison, où tout était en grand émoi; la valetaille s était enfuie ou barricadée ; on parvint cependant à former une colonne d’attaque , armée de broches et de couteaux de cuisine ; un major prussien, qui avait fait la guerre de sept ans, en prit le commandement ; il monta l’escalier en brandissant son sabre ; on le suivit, on arriva à la porte d’un salon où s’était retiré le Polonais, il n’était pas seul; on entendit fort distinctement des sanglots, des cris, des exclamations décousues qu’interrompait une voix lugubre et ferme : « Souviens-toi de ce que je t’ai dit; songe à mon époux dont le sang souille tes mains: — Une autre nuit viendra, t’amenant une visite plus terrible que la mienne, ta perle éternelle est irrévocable. »
Le major voulut ouvrir lu porte; elle était fermée en dedans ; il se mit à l’œuvre pour
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l’enfoncer. Cela prit quelque temps et lorsqu’on en fut venu à bout, on trouva Starinski évanoui sur le parquet. De l’inconnue aucun vestige, rien qui indiquât par où elle s’était retirée. Le Polonais fut placé sur son lit, saigné, soigné. La faculté s’installa dans son logis ; il recouvra la santé ; mais sa vie fut un bien cruel supplice. On voulut l’interroger sur ce qui s’était passé ; mais il (U signe de ne jamais lui parler d’un sujet aussi pénible pour lui. L’appartement où la funeste entrevue avait eu lieu fut fermé ; depuis, il n’a plus été ouvert, on l’appelle la chambre du fantôme.
Plus de fêtes, plus de dîners ; Starinski ne sortit plus, ne reçut personne; il renvoya son cuisinier, il céda à qui les voulut, et pour le prix qu’on lui en offrit, ses équipages , ses chevaux ; il n’écrivit plus aucune lettre; celles qui arrivaient à son adresse restaient sans être ouvertes ; sa table devint l’opposé de ce qu’elle avait été ; il ne fit plus qu’un repas toutes les vingt-quatre heures ; encore peut-on appeler repas se laisser servir sans même regarder ce que l’on va porter à sa bouche, et prendre la dose strictement nécessaire pour ne pas expirer d'inanition. Ce régime fit évanouir comme des ombres tous les anciens commensaux de l’hôtel. Le malheureux exigea chez lui un silence absolu; un vieux valet de chambre fut la seule personne dont il accepta les services. Ses cheveux avaient blanchi en un moment ; sa figure contractée, labourée, ridée, portait l’empreinte du désespoir et du remords. 11 balbutiait sans cesse des mots entrecoupés , des phrases interrompues ; si l’on avait écouté, recueilli, coordonné ces aveux échappés à une conscience bourrelée, on aurait obtenu les détails d’un forfaitqu’il avait cru pour toujours dérobé à la connaissance des hommes. 11 se reprochait des richesses mal acquises, il avait spolié la veuve et l’orphelin; la soif de l’or l’avait rendu homicide. La justice ne se préoccupa nullement de ces confessions, du fond de la solitude où vivait Starinski, il n’en transpirait presque rien au dehors, cinq mois se passèrent de la sorte : le Polonais devint plus jaune, plus livide, plus maigre que jamais. 11 finit par se mettre au lit; il n’eut plus la force d’en sortir. H y restait des jours entiers plongé dans un engourdissement complet, ou en proie à d’effrayantes convulsions. Son fidèle domestique Wilhelm se hasarda de lui parler de voir un ministre de la religion ; le malade répondit avec effort que c’était inutile, qu’il était réprouvé, et il éprouva une crise nerveuse plus terrible qu’aucune de celles qu’il avait subies jusqu’alors. Ce fut encors pis lorsqu’il lui fut fait la proposition d’appeler un médecin.
L’hiver était venu, le 27 décembre au soir, Starinski avait à peu près perdu connaissance ; Wilhelm se reprocha de laisser trépasser son maître sans avoir recours à la faculté; il fil prévenir le docteur Schachtmoyer, le Roerhaave, l’Esculapede Francfort ; depuis vingt ans, tout homme un peu
comme il faut, sur les rives du Mein, était mort de la main du docleur. Schachtmeyer accourut avec empressement ; il se désolait depuis longtemps de ne pouvoir approcher du Polonais ; il espérait trouver là un cas rare, un objet d’étude intéressant; le docteur aimait la médecine comme un poêle aime la poésie, comme un peintre chérit la peinture, il serait mort d’orgueil et de bonheur s’il avait pu découvrir quelque maladie nouvelle ; il pensait de bonne foi qu’il n’y en avait pas assez et qu’une de plus ferait beaucoup pour sa gloire, sans taire grand mal à la race humaine.
Assis au chevet de Starinski, il resta longtemps à lui tâter le pouls, à considérer ces yeux éteints et enfoncés sous les os, où était la place des sourcils, à contempler ces Irai* s épouvantables à voir. 11 étudiait avec une ardeur passionnée, avec l’insatiable curiosité du savant, la lutte de la mort et du dernier et faible reste de l’existence ; il penchait sa tête et sa pensée sur la bouche déjà froide de l'agonisant.
Le vent mugissait avec force, poussant des tourbillons de neige contre les croisées du vaste appartement qu’éclairait à peine une lampe placée non loi n du lit où le Polonais était étendu ; c’était un de ces immenses lits d’autrefois, avec un ciel démesuré, garni de lourds rideaux à ramages brodés ; ils offraient un contraste bizarre, de gracieux épisodes empruntés aux riantes légendes de la mythologie grecque.
Minuit vint à sonner. Le douzième coup vibrait encore, lorsqu’un bruit étrange se fit entendre dans l’antichambre ; il attira l’ollention du docteur et du domestique. Ce bruit était celui des pas d’un homme qui marche avec rapidité et qui paraît livré à une vive impatience; c’était le retentissement d’un pied posé avec force sur le parquet, et ce pied paraissait de fer, tant le sou qu’il produisait était net , métallique , sonore. Quel que fut celui qui se promenait de la sorte, sa marche indiquait une colère violente ; il allait d’un bout à l’autre de l’antichambre sans s’arrêter un seul instant ; il manifestait une irritation de plus en plus croissante. Le médecin, le valet de chambre se regardèrent avec stupeur.
— Qui est-ce qui peut ainsi se promener? Ot Wilhelm tremblant de tous ses membres.
— Quelqu’un de la maison est-il levé ?
— Non, d’ailleurs personne n’oserait faire un pai eil tapage à la porte de l’appartement de monsieur.
Il finissait à peine; un coup violent fut frappé à cette même porte; un second suivit au bout d une minute; un troisième, après une minute encore; ces coups de plus en plus forts ressemblaient à ceux d’un marteau de bronze qui tombe sur une cloche d’airain.
— Allez voir qui est là? dit le docteur.
— Pour tous les trésors du monde, et me fît-on empereur, je n’irais point.
— Poltron l eh bien 1 j’y vais moi, répondit riiippocrale, en saisissant la lampe.
— Je vous suis, s’écria Wilhelm, je ne veux pas rester dans l’obscurité.
Ils ouvrirent la porte, non sans un violent battement de cœur ; ils regardèrent, et ils ne virent personne, le bruit avait cessé ; le docteur fit le tour de la chambre, rien. Troublés et agités, ils revinrent dans l’appartementde Starinski, ils se replacèrent près de son lit; il était toujours comme privé de connaissance, il paraissait nes’être nullement aperçu de ce qui s’était passé autour de lui.
Horreur 1 Ce fut dans l’appartement même que le bruit de cette affreuse promenade se fit tout d’un coup entendre, avec plusd’énergie que jamais. Un pied de plus en plus rapide, de plus en plus colérique, résonnait dans la chambre du malade ; il s’éloignait jusqu’à la croisée, il revenait, il s'éloignai: de nouveau ; l’emportement, l’irritation du marcheur paraissaient au comble. Schachtmeyer et Wilhelm regardaient avec effroi; i s n'apercevaient nulle créature humaine ou autre; mais ils voyaient bien distinctement les bondissements, les ondulations du parquet qui gémissait, qui semblait demander grâce sous ces coups répétés.
— 11 se passe là, à noire côté, quelque chose d’effroyable, dit à voix basse le médecin au domestique; allez chercher quelqu’un, réunissez ici toute la maison.
— Je n’ose pas bouger, — ma tête se fend, — je deviens fou, — le diable est là, — fuyons. — Au secours, au secours, mon Dieu 1
— Calmez-vous, imitez-moi, je me fais violence pour ne pas succomber moi aussi, à un effroi bien naturel. Ayons confiance en Dieu, il nous protégera. Juste ciel ! le bruit devient plus violent que jamais ; ces enjambées sont de plus en plus rapides , il y a là de la frénésie. Mon devoir est cependant de ne pas déserter le chevet d’un mourant. Allez donc, amenez avec vous quelques figures humaines. Le domestique se lève, retombe, se lève encore, se glisse à pas précipités contre le mur et s’élance dans l’antichambre; il avait trouvé du courage dans l’excès de sa frayeur.
Resté seul , le docteur se trouva glacé d’épouvante ; il y avait de quoi ; mettezvous à sa place. La promenade infernale ne discontinuait pas , il s’écrie d’une voix pareille au dernier cri d’un noyé : « Qui êtesvous, être effroyable? Pourquoi viens-tu ici auprès d’un mourant? Parle, si tu peux, montre-toi si tu l’oses. »
Ces mots arrachèrent Starinski de la stupeur où il était depuis longtemps. Il ouvrit les yeux, il se dresse sur son séant, il ne peut s’y soutenir; il veut parler, prononcer quelques prières ; sa langue se refuse à toute articulation, ses lèvres affreusement écartées laissent nues ses dents que contracte un grincement effroyable, il écarte les bras, comme s’il voulait repousser quelqu’un ; ses cheveux, blancs comme des Gis, étaient hérissés. L’invisible promeneur s’était rapproché du lit ; les rideaux s’étaient ouverts comme d’eux-mémes ; le Polonais
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