IDÉE DANOISE D’UN FANTOME
Traduit de l'anglais per Letourneur.
« Je montais lentement la colline. Le bruit des vents interrompait d’intervalle en intervalle le silence de la nuit. Le globe échancré de la lune ne jetait qu’une lueur obscure et rougeâtre, prêt à s’abîmer sous l’horizon. Je crois entendre la voix grêle -et légère des fantômes. Je tire mon épée dans l’horreur de la nuit.
« Ombres de mes pères, m’écriai-je, venez me dévoiler l’avenir. Venez m’apprendre quels sont vos entretiens dans vos demeures profondes.
« Trenmor vint à la voix de son fils. Un nuage l’enuronne et le soutient dans l’air. Son épée n’est qu’une vapeur enflammée.
Son visage n’est qu’une forme ténébreuse et sans physionomie. Il s’approche de moi ; il me dit plusieurs paroles : mais mon oreille n’entendit que des sons imparfaits et des mots informes, tels que durent être ceux des premiers hommes avant que le chant eût crée l'art de la parole. Bientôt il s’évanouit insensiblement, comme un brouillard qui se fond aux rayons du soleil. »
LA PRINCESSE ENCHANTEE.
Légende polonaise.
I. Varsovie, capitale de la Pologne, est située sur une élévation aux bords de la Vis- Iule. Au milieu de la ville, hérissée d’un grand nombre de coupoles, sur une montagne non loin du pont de Praga, on aperçoit une vaste plaine déserte, dans laquelle se voient les ruines d’un vieux château. Les débris des colonnes en marbre, les restes des lambris dorés, la largeur des escaliers, la profondeur des souterrains, annoncent que jadis cette splendide demeure était celle d’un noble opulent. Les alentours offrent un magnifique tableau : d’un côté, la capitale, avec ses cent églises ; de l’autre, les longues plaines de Praga, avec des forêts sauvages, coupées par les flots de la Vistulc, qui s’étendent a l’infini et qui se confondent avec les nuages. Malgré la beauté du site, tout le monde fuit ces contrées : le bourgeois n’ose pas y bâtir de maisons, te commerçant se garde bien d’y déposer des marchandises, le paysan des campagnes aime mieux
allonger sa route que d’approcher de ces mines. Pendant la nuit, on y entend les sifflements du vent, qui ébranle les fondements de ce sombre édifice. Les hiboux joignent leurs cris lugubres aux gémissements qui sortent des souterrains, et les hommes âgés racontent des choses horribles qu’ils ont vues de leurs propres yeux. Les spectres y arrivent à minuit, rient et dansent autour d’une femme habillée en blanc, dont les cheveux tombent en désordre et dont les mains sont chargées de fer. C’est la princesse de Nassau, qui, depuis plusieurs siècles, expie sa cruauté et ses crimes. Les poêles populaires ont conservé sa mémoire par des chants fantastiques ; et il n’y a pas à Varsovie un père de famille qui ne raconte à ses enfants les curieux détails de la vie de cette femme, célèbre par sa tyrannie plus encore que par la terrible expiation de sa vie coupable.
La princesse de Nassau était aussi riche que belle; mais si la nature lui prodigua la beauté du corps, elle n’agit pas de même à l’égard de ses qualités morales : son cœur était froid , inhumain , cruel même. Aussi arrogante que riche, elle passait sa vie au milieu du luxe et des plaisirs. Son château effaçait les palais des princes; ses banquets, ses fêtes étonnaient par leur somptuosité et leur magnificence. Elle ne regrettait pas de dissiper ses imme’nses trésors quand il s’agissait de satisfaire sa plus bizarre fantaisie; mais si un pauvre vieillard lui demandait un secours, si un paysan malade sollicitait un jour de repos, si une veuve priait pour ses petits enfants, la princesse, dure, impitoyable, les chassait avec mépris et redoublait de rigueurs contre les malheureux vassaux qui faisaient appel à sa générosité.
Un jour il y avait fête au château de Nassau. L’élite de la noblesse s’y était donné rendez-vous pour faire sa cour à la princesse. Repas, danses, musique, rien ne manquait pour égayer les nobles hôtes. La joie et le festin se prolongèrent jusqu’à minuit. Les uns jouaient aux cartes, d’autres ne quittaient pas la table; les plus jeunes se livraient au plaisir des danses nationales. Tout à coup le silence succède au brouhaha du festin. Tous les yeux se portent sur une vieille femme habillée en noir qui s'approche de la princesse pour lui demander l’aumône.
L’héritière de la maison de Nassau n’aimait pas à voir les pauvres quand elle était seule et sans témoins. On peut se faire une idée de sa colère et de son indignation quand elle aperçut une mendiânle, le jour d’uno fête et au milieu de la plus brillante réunion. En vain la pauvre femme lui raconte sa misère, la fatigue qui l'épuise, la faim qui la dévore, le désespoir qui la guide : la princesse donne l’ordre de la chasser de sa présence. Mais à un signe do la vieille femme, les domestiques restent immobiles; la terreur se répand sur toutes les figure» quand cette prétendue mendiante prononce ces paroles : Princesse de Nassau, je suis Star ko, la fille des montagnes.
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Les soigneurs avaient entendu parler de Starka, terrible fée, qui prenait les pauvres sous sa puissante protection. Si un maître impitoyable sévissait sur ses paysans, elle cn\oyàil l’incendie, qui détruisait sa fortune. C’est elle qui, pendant la nuit, troublait le sommeil des riches inhumains ; c’est elle encore qui amenait la peste avec ses horribles ravages. Aussi le seul aspect de Starka a rendu muets les nob'es hôtes de la princesse, scs paroles les ont saisis d’un frisson mortel. Quant à la châtelaine, elle était convaincue que son dernrer moment venait d’arriver. Si elle eût pu prévoir le sort que la Fille des montagnes lui réservait, elle eût préféré mille morts en échange de sa destinée.
« Noble dame, lui dit Starka., tu fais chasser ceux qui implorent la faveur, tu écrases ceux qui travaillent pour toi , tu danses quand tes vassaux meurent de faim et de misère : femme sans cœur, sois maudite!... Désormais tu n’auras plus ni palais, ni richesses; transformée en un vilain canard, tu vivras dans l’eau croupie, tu n’auras pour compagnie que les crapauds et pour nourriture que les insectes. »
A peine a-t-elle prononcé ces paroles, que la terre tremble, le château s’écroule, el.au sein des ruines, au milieu des souterrains, il se forme un étang qui sert de séjour à la princesse enchantée.
La châtelaine seule expie sa dureté inhumaine : pas un des nobles invités n’est tombé victime. Quant à Starka, satisfaite de la punition qu’elle a infligée à la princesse, elle contemple avec dédain les seigneurs et leur montre les ruines, comme si elle voulait dire : Vous voyez ma puissance, tremblez 1 Longtemps personne n’ose interrompre le silence; cependant quelques seigneurs, plus courageux, s’adressent à la terrible Fille des montagnes et implorent le pardon pour l’héritière de Nassau.
Starka ne répond rien, elle réfléchit; on voit qu’elle médite un projet. Enfin elle sourit avec malice, et dit : « S’il se trouve quelqu’un qui soit assez dévoué pour tenter la délivrance de la princesse enchantée, qu’il ail le courage de venir ici à minuit, le jour de l’équinoxe : il apprendra à quelles conditions la noble châtelaine reprendra ses charmes et ses richesses; et son libérateur obtiendra sa main, sa fortune, serait-il le premier des nobles ou le dernier des manants. x»
Les seigneurs voulaient bien intervenir pour solliciter la grâce de la châtelaine ; mais de la prière au dévouement il y a bien loin. Heureux d’avoir échappé à une mort presque certaine, ils s’éloignent de l'èndroit maudit, bien résolus de ne plus mettre le pied dans ces lieux dangereux. Quant aux domestiques, aux paysans, aux vassaux, ils avaient trop souffert de la cruauté de leur mailr-'sse pour désirer son retour : ils imitaient les seigneurs et quittaient les ruines. Il ne resta près des débris du château qu’un jeune homme vêtu d’une blouse, une cas-
quette sur la tête, un filet à la mainr.. : lait Jacques le pêcheur.
II. Au bas des beaux domaines de Nassau, tout au bord de la Vislule, dans une pauvre cab ine , demeurait une femme d’un âge avancé, mère de deux garçons, dont l’un, de vingt-quatre ans, travaillait dans le jardin, et l’autre, âgé de dix-huit ans, continuait l’étal de son père, qui était pêcheur : c’était Jacques, que nous avons laissé sur les ruines du château. Il existait une grande différence entre les deux frères. L’aîné, patient, d’un caractère égal, semait au printemps et attendait avec calme l’arrivée des fruits de l’automne; c’élail lui qui soutenait sa mère. Quant à Jacques, ii maudissait son état ; vif, il aurait voulu que le succès couronnât tout de suite ses efforts; souvent, quand il restait uno demi-journée à attendre en vain la pêche fructueuse, il brisait ses filets et regrettait le jour de sa naissance. O qui le rendait encore plus sombre, c’est que la fille du jardinier se moquait de lui et lui avait déclaré que jamais elle ne donnerait sa main à un pauvre pécheur sans fortune. Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il se trouvait lorsqu’il se rendit au château pour porter les poissons qu’il venait de pécher. C’est sous ses yeux que le château s’écroula ; c’est en sa presence que Starka promit la main et la fortune de la châtelaine à celui qui remplirait les conditions de sa délivrance.
— Qu’ai-je à perdre? se dit-il : mourir aujourd’hui, ou mourir demain, cela m’est bien égal; et si je devenais riche, héritier de vastes domaines, mari d’une princesse!... Je me mets sur les rangs I — Il résolut de vjenir au château le jour de l’équinoxe.
Starka l’attendait. C’est toi, Jacqocs? ü i t— elle. Tu es donc bien ambitieux, pour que tu quittes ton travail, ta cabane et la mère? Eloigne-toi de ces lieux, il en est temps encore; lu n’as pas assez de forces pour remplir les conditions de la délivrance : va-t'en... Ce n’est pas à loi d’exposer ta vie pour sauver une femme qui n’est pas digne de ta compassion.
Vaines paroles... Jacques est décidé à tenter la fortune... Il sera riche ou il mourra... Il repousse les conseils, il n’ccoute pas les avertissements, et demande avec instance de commencer l’épreuve.
— As-tu un ami? demanda S'arka.
— Quand j’allais à l’école, répliqua Jacques, j’avais un camarade qui partageait ma joie et mes peines; nous avons prêté serment de nous aimer toujours.
— Aimes-tu la mère?
— Elle m’a élevé, et chaque jour je prie Diou pour elle.
— As-tu une patrie?
- — Je suis né en Pologne, et je suis fier de faire partie de ma nation.
— Je te conjure, dit Starka, par amitié pour ton camarade, par amour pour ta mère et pour ton pays, renon-ce à ton projet.
— Non, réplique Jacques, ma résolution est prise; dites vos conditions, je suis prêt à les accepter.
Starka soupira : elle n’aimait pas à faire du mal aux hommes qui vivaient de leur travail; elle prévoyait la chute de Jacques, et ce fut à contre-cœur qu elle tira une bourse de sa poche...
— Tu veux te risquer, dit avec tristesse la Fille des montagnes : que la volonté soit faite. Prends cette bourse, qui contient cent pièces d’or; lu viendras ici chaque nuit, et chaque nuit tu recevras une somme pareille dont tu disposeras selon la volonté, aux cartes, au vin, en banque's. Ne le refuse aucune jouissance, satisfais tous tes caprices : seulement, garde-toi d’en faire un noble usage. Sourd à la prière, tu n’accorderas rien aux pauvres ni aux malheureux; et si, pendant une année, tu restes fidèle à cet ordre; si, en marchant de plaisirs en plaisirs, ton cœur ne se laisse toucher par aucun mouvement généreux, la princesse sera délivrée et deviendra ta femme. Mais malheur à toi si lu te sers de cet or pour en faire une bonne action!
■ — Est-ce tout? demande Jacques étonné.
— Oui, réplique Starka en contemplant le jeune homme avec compassion.
Jacques prend la bourse et rit de joie, il est sûr de remplir des conditions qui lui semblent si faciles. Satisfait, heureux, il s’éloigne en courant et en chantant; son esprit vit dans l’avenir, il se voit déjà le mari d’une princesse , il ne se possède pas de joie... Starka le suivait de ses regards en balançant tristement sa tête : « Cours à ta perte, pauvre fou, se disait-elle. Tu penses qu’il est permis à un homme de changer son cœur sensible en un cœur de marbre ; lu penses que les larmes d’un malheureux, les gémissements de ceux qui souffrent ne déchirent pas l’âme. Ebloui par la vue de l’or, tu te sauves avec joie : bientôt tu maudiras le métal qui te procurera les moyens d’obéir aux caprices de tes sens, et qui te refusera de satisfaire les besoins de ton cœur. »
III. Quelques mois sont déjà passés, et le prétendu bonheur de Jacques dure encore. Quel changement s’est opéré en lui 1 Ce n’est plus un pauvre pêcheur courbé au bord du fleuve, contemplant son filet, mais bien un beau monsieur habillé à la dernière mode, entouré d’amis, suivi de domestiques, passant ses jours à mener joyeuse vie, voltigeant de plaisirs en plaisirs, parcourant les bals, les spectacles, jetant son or avec profusion, effaçant par son luxe les riches seigneurs de la capitale. Destiné à devenir le maii de la princesse de Nassau, il jouit d’avance des délices de la vie de prince. Souvent il se moque de Starka : « La sorcière voulait m’effrayer, pensait-il : rien n’est plus facile que de dépenser son or; et si parfois je rencontre un mendiant, je lui tourne le dos et voilà tout. »
Il rêvait un brillant avenir, lorsqu’au coin d une rue, non loin de l’église de la Vierge- Marie, il aperçoit un jeune homme en blouse appuyé contre le mur d’une maison. Ses traits le Irappent, sa figure ne lui est pas inconnue... Plus il le contemple, plus son
.cœur se réjouit; car il reconnaît Georges, son camarade d’école, son meilleur ami.
Entraîné par lés plaisirs, étourdi par le tourbillon continuel des fêles et des banquets, Jacques a oublié et sa famille et sa maison. L’aspect de son ami loi rappelle sa mère chérie , ainsi que l’histoire de son passé. 11 ne peut retenir des larmes de joie, et il se jette dans les bras de Georges. Dans la pâle figure de Georges se peint la tristesse; ses vêtements modestes annoncent la misère; sa tête baissée, une douleur qui approche de rabattement. Aussi quelle fut sa joie, son bonheur, quand dans ce jeune homme richement habillé il a reconnu Jacques, Jacques qu’il aimait plus qu’un frère.
— Je suis riche, bien riche, s’écrie Jacques ; viens avec moi, je veux te régaler du meilleur vin de France, l’offrir un repas magnifique, et ensuite nous irons passer notre soirée au théâtre.
Georges ne répond pas, hésite un moment, puis se décide à rompre le silence.
— C’est Dieu qui l’envoie auprès de moi pour m’arracher à mon désespoir, pour mettre fin à mes souffrances. Avant d’accepter le repas que tu m’offres, je te dirai ce qui m’accable : mon père et ma mère sont morts; il ne me rosie qu’une petite sœur; dont je suis le seul soutien. Jusqu’à ce moment, grâce à mon travail, nous avons eu un morceau de pain ; mais depuis huit jours le travail manque; ma pauvre sœur n’a pas encore mangé aujourd’hui, et l’impitoyable propriétaire veut no.us expulser de sa maison, parce que nous lui devons dix florins. Je m’adresse à loi comme à mon seul ami : au lieu d’un dîner qui te coûterait beaucoup, aide-moi à sauver ma sœur, qui est privée de nourriture cl qui cette nuit n’aura pas un toit pour abriter sa tête.
Déjà Jacques a tiré sa bourse, mais il se rappelle les conditions fatales ; son cœur veut secourir son unique ami, mais il ne le peut pas, car la fatale destinée de son or l'empêche de faire une bonne action : c’est la première fois qu’il maudit sa richesse, impuissante à sécher les'larmes de son camarade. Plus il contemple Georges, plus il souffre : il lit dans ses regards et la souffrance et les reproches, son désespoir et sa condamnation. Enfin il s’excuse, s’emporte, pleure; Georges sourit avec mépris et s’éloigne de lui le cœur brisé de douleur. Jacques regarde son ami; il lient encore l’or, qui lui brûle la main comme un fer rouge; son âme est déchirée, car il aimait Georges, et pour épargner ses jours il aurait exposé les siens; pour lui il se serait jeté au fond de la Vistule, au milieu des flammes, dans un précipice, et il lui refuse une pièce d’or; il lient à l’estime de son ami, et celui-ci le méprise, le prend pour un misérable égoïste. Jacques ne s’attendait pas à de semblables tortures. Mais lorsque, pour remplir sa journée, il lui fallut encore jeter son or au bal, au café, il se rappela Georges et son désespoir, Starka et sa compassion : aussi ce fut la premièro
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journée sans bonheur et la première nuit passée sans sommeil.
Dès ce moment , tout semble conspirer pour empoisonner l’existence de Jacques. Ce n’est plus cet étourdi qui passe de plaisirs en plaisirs, sans regarder autour de lui, indifférent pour la misère des autres. Presque à chaque instant, un nouvel incident lui rappelle le mépris de Georges et la dure condition de son engagement. Les amis que sa fortune et sa dissipation lui procuraient se laissaient aller de temps en temps aux mouvements généreux de leur cœur : tantôt ils jetaient l’aumône à un mendiant, tantôt ils secouraient un vieux militaire; quelquefois aussi, touchés par la douce voix d’une orpheline, ils faisaient une quête pour soulager sa misère. La main de Jacques ne s’ouvrait pas. En vain le pauvre le sollicitait, ses camarades l’excitaient à soulager l’infortune : il restait sourd à leurs prières. Prodigue au jeu, dissipateur, il passait, aux yeux de ceux qui le fréquentaient, pour un débauché sans cœur.
Un jour, Jacques était assis à une table de jeu; la fortune lui souriait : plus il risquait, plus son gain augmentait. Au même moment, des fanfares et une musique militaire se font entendre. La foule entoure un vénérable moine qui sollicite de modiques offrandes pour une cause nationale, pour les frais d’une guerre où il s’agit de la patrie et de la religion. Hommes, femmes, vieillards, enfants, riches et pauvres, tous déposent leur tribut. Le moine pénètre dans le salon de jeu; chacun des joueurs s’associe à une œuvre charitable et patriotique : le seul Jacques, qui a gagné le plus, n’offre rien.
En vain le prêtre invoque le nom de Dieu et de la nation ; en vainni expose ledénûmentde l’armée, le besoin des combattants-: Jacques est insensible. La masse l’insulte, l’accable de malédictions et de mépris. Il se sauve avecson or, cacher sa honte, en maudissant le jour où il a pénétré dans les ruines dè Nassau. Au commencement de son épreuve, le jeune pêcheur acceptait sa tâche comme un plaisir, mais à présent il la regarde comme un supplice; il ne comptait pas le temps : maintenant il jette souvent les yeux sur le calendrier, pour savoir quand le jour de sa délivrance arrivera.
Si la prospérité étourdit, éblouit, ferme le cœur, le malheur el l’isolement réveillent les p us nobles sentiments, les plus touchantes affections. Jacques, méprisé par son ami, délaissé par les compagnons de ses plaisirs, se rappelle sa pauvre mère, qu’il a abandonnée. Une force irrésistible le pousse à visiter sa demeure, à aller voir la cabane où il a i passé son enfance. L’aspect de la chaumière qu’il méprisait jadis lui est bien cher aujourd’hui; il se souvient de scs travaux ingrats, mais aussi de sa tranquillité et de son repos. Maintenant il reconnaît que son ambition lui a fait contracter un pacte avec l’enfer, et un triste pressentiment lui dit qu’il succombera avant d'arriver au but. 11 s’arrête devant la porte ; il n’osc se présenter à sa
mère, qtfil a quittée; enfin il sc résigne, il entre. Un douloureux spectacle s’offre à ses regards : sa mère, malade, est au lit; et son frère, les larmes aux yeux, veille auprès d’elle. Une vieille femme, une croix en main, fait des prières, comme s’il ne restait plus aucun espoir de conserver ses jours. L’arrivée de Jacques fait ouvrir les yeux à la mourante; la juie qu’elle éprouve à la vue de son fils ranime ses forces presque éteintes, et la vieille cesse ses prières, en assurant qu’avec des médicaments dont elle connaît la vertu on pourra rendre la santé à la malade. Jacques, à genoux devant le lit de sa mère , supplie la garde-malade d’aller chercher les remèdes qui doivent rendre la santé à sa pauvre mère. Pour se procurer les médicaments il fallait de l’argent, et la misère est au comble dans la cabane. La maladie de sa mère a épuisé toutes les ressources, et le travail de son frère ne suffit plus à satisfaire leurs besoins. Jacques s’en aperçoit. Il a de l’or..., de l’or fatal; il en a mille fois plus qu’il n’en faut pour sauver sa mère. Doit-il hésiter entre sa vie el la sienne?... Non... Il jette un regard sur la pauvre femme, qui semble implorer sa pitié...; il ne peut plus résister au mouvement généreux de son cœur : il donne sa bourse... Au même instant, Starka apparaît et s’empare de sa victime.Vingl autres prétendants, au jour de l’équinoxe, viennent s’inscrire pour délivrer la princesse et obtenir sa main. Toujours les mêmes conditions leur sont imposées, et le même dénoûment suit leurs inutiles entreprises.
Telle est la tradition populaire dont nous avons fait le récit sans rien ajouter à son originalité piquante. « Ce qui nous frappe dans cette croyance superstitieuse (dit le journal auquel nous empruntons la légende), n’est pas le châtiment do l’impitoyable châtelaine, mais celte vérité qui nous fait voir qu’il est impossible à un être humain de fermer son cœur à la compassion. L’homme a besoin d’aimer, de soulager les malheureux, de faire le bien : aussi est-ce le plus grand supplice, pour un être sensible, que d’être condamné à une froide cruauté. »
Maintenant on comprend la malice de la Fille des montagnes. Pas un homme ne Ionie plus de lutte contre les besoins de son cœur. Personne n’ose pénétrer dans les ruines maudites, excepté quelques jeunes gens qui y vont à minuit pour entendre les cris des spectres et les gémissements de la princesse, qui expie toujours son arrogance et sa cruauté.
Un récit de MM. Alfred de Musset et Stahl dans le Voyage où il vous plaira contient la description d’une horloge qui présentait une petite circonstance merveilleuse. Est-ce un conte? est-ce une tra iilion? Nous ne saurions prononcer. Voici le passage :
« il faut que je vous parle de celte horloge renommée pour sa grande beauté, et qu’on venait visiter dé cent lieues et plus à .a ronde.
« Elle se composait, comme toutes les hor-
loges, de rouages extrêmement compliqués, et marquait l’heure au temps vrai et au temps moyen avec une ponctualité qui eût fait honneur au soleil lui-même; mais ce chef-d’œuvre, enfermé dans sou clocher, aurait pu traverser des siècles, si l’habile ouvrier, son auteur, n’y avait joint ce qui pouvait charmer les yeux de la multitude. Je ne parlerai ni des douze apôtres ni de l’histoire tout entière de la Passion qui s’y voyaient représentés; mais je dirai seulement que, sous le cadran de l’horloge et en face du soleil levant, se trouvait une niche taillée dans la pierre, et que deux volets richement dorés et ciselés fermaient hermétiquement. Dans cette ni: he habitait Une gentille petite femme, haute de tro s ou quatre coudées à peu près, et qui vivait là depuis que l’horloge avait été scellée dans le mur. Blandine était son nom. 0n lui avait donné ce nom parce qu’elle était blanche, parce qu’elle était douce, et surtout parce qu’elle était gracieuse. Une demi-minute avant l’heure, Blandine ouvra. t elle-même les deux battants de la porte de sa petite demeure; elle s’avançait hardiment jusque sur la plate-forme, saluait les quatre parties du monde, puis, tenant d’une main un tympanon, et de l’autre un petit marteau d’un acierûn et brillant, elle regardait le ciel comme pour comprendre les ordres du soleil, et commençait de frapper à intervalles mesurés les coups qui marquaient l’heure. Après quoi, menant le tympanon et le marteau dans sa poche, elle prenait une viole qu’elle portait suspendue à son cou par un beau cordon Clé d’or et de soie, et en lirait des sons si célestes cl si doux, pendant deux minutes au moins, qu’on eût dit sainte Cécile ressuscitée.
« On assurait qu’il ne s’élait pcut-êtrè jamais commis de crime dans la ville de dont pre-que tous les habitants passaient pour être bons et humains: et on l’attribuait a celte douce petite musique, qui se faisait régulièrement entendre d’heure en heure, et qui ne leur suggérait que d’honnêtes pensées.
« Lorsque Blandine avait donné sa sérénade, elle laissa t retomber sa viole, saluait de nouveau et de la meilleure façon du monde, cl rentrait dans sa cellule, dont elle fermait soigneusement les volets. Il y eu avait alors pour une heure d’absence, et c’était bien long, car on ne se serait jamais lassé de la voir et de l’entendre, tant elle était avenante et habile musicienne. C ux qui aimaient le merveilleux, — pourquoi faut-il qu’on ail tort d’aimer le merveilleux! — Ceux-là disaient qu’elle n’était pas ce qu’elle paraissait être, une simple figure de bois, et racontaient quelle avait été l’amie, la meilleure amie du mécanicien , pendant qu’il fabriquait son horloge, et qu’un jour, voyant son désespoir de ne pouvoir donner de la vie et du mouvement à cette petite figure sculptée a\ec tant d’art, et qui devait sonner les heures, elle avait vendu sa part de paradis au diable pour qu’il lui fût permis d’an mer de son âme l'œuvre de son ami, et que son nom arrivât ainsi â la postérité tout couvert de gloire, pour
avoir fait un travail si miraculeux. Mais on dit bien des choses, et il ne faut pas tout i croire. Pourtant , ce qui donnait quelque créance à celte histoire, c’est qu’on savait que la maîtresse de l’horloger s’élail appelée Blandine comme la slalue, et puis sur. eut parce que, à certains jours, la petite Blandine de bois paraissait être pour île bon une créature animée. Alors sa figure était plus riante, son soutire plus doux encore, et l.*s sons de sa viole plus suaves et plus mélodieux. Aussi ces jours-là étaient des jours de fête dans le pays, et les bourgeois de la ville, en se promenant le matin sur la place de la cathédrale, disaient-ils : « Nous aurons une bonne journée, Blandine est de bonne humeur aujourd’hui, ses yeux sont pljis bleus qu’à l’ordinaire, et elle a encore mieux joué que d’habitude. » Les plus âgés avaient remarqué que l’approche du beau temps exerçait une grande influence sur le caractère assez fantasque de Blandine, et que ses caprices, comme ceux de presque toutes les jolies personnes, avaient souvent une cause puérile,
— je dis puérile, mais puérile en apparence seulement, car tout est sérieux, au fond, dans ce monde léger. »
Voici maintenant un beau récit de M. Th. Muret (le Château d’Yberg). Nous le ferons suivre d’une légende piquante et spirituelle publiée dans la Quotidienne , il y a cinq ou six ans, sans nom d’auteur (la Maison du diable,).
LE CHATEAU ü’yBERG.
Histoire populaire des bords du Rhin.
À trois lieues de Baden , sur le sommet d’une montagne, s’élève une tour solitaire, unique débris d’un château dont il serait difficile aujourd’hui de reconnaître exaclemeet l’étendue primitive. Ce qu’il y a de positif, c’est que ce manoir était situé on ne peut mieux pour commander la contrée environnante et ne pas se laisser surprendre, double avantage que ses fondateurs appréc aient probablement beaucoup mieux que les magnificences du paysage. El pourtant, autour d’eux se développait un admirable panorama : les vastes plaines où le Rhin se déroule avec ses îles nombreuses, pareilles à des émeraudes enchâssées dans l’argent ; çà et là , des villes, des villages, s’épanouissant au milieu des vignobles , des abondantes moissons; et puis, à l’horizon, la Fôrêt-Noire, sombre rideau qui fait mieux ressortir les charmes riants de cette belle nature.
Ce qui reste du château d’Yberg prouve que l’on avait travaillé, en é evani ses mura lies, bien plus eu vue de l.i solidité que de l’agrément et des aisances de la vie. l’our entamer et vaincre des constructions ba ies sur un pareil modèle, il faut que la main des hommes ou que des événements extraordinaires aient aidé les siècles. 11 semble quel la tour sourcilleuse soit demeurée là loulo/ seule pour transmettre à l’avenir quelque lugubre enseignementconKrnudans l’histoire de ce castel, et qui se rattache à sa destruction. En efi'ct, un mauvais renom environne
TRA
cette masure, que nul ne songe à disputer aux hiboux, ses habitants ordinaires. On pourrait vous parler de bruits singuliers entendus pendant la nuit; de lueurs étranges qui ont brillé à travers les étroites et longues meurtrières. Quoique l’or, et même l’argent ait, dans toutes les contrées civilisées, un assez puissant attrait, vous auriez beau promettre à un paysan badois une douzaine de florins bien sonnants, pour qu’il allât, vers minuit, fumer sa pipe au pied de la tour d’Yberg.
Les propriétaires de ce manoir étaient, au moyen âge, de valeureux et robustes champions. pourfendant un homme du cimier jusqu’à la selle, perforant, d’un coup de lance, écu et cuirasse comme un simple carton. Ces agréables talents de société ont besoin, pour que les gens paisibles n’en prennent pas alarme, de recevoir toujours un légitime emploi. Or, à l’époque où nous transporte la légende, la race des sires d'Yberg n’était plus représentée que par un héritier médiocrement expert ès-morale et justice. On lui connaissait beaucoup de vices et très-peu de vertus. 11 avait fort mauvaise tête : en revanche, on pouvait, avec quelque apparence de fondement, l’accuser d’avoir non moins mauvais ca ur.Ce châtelain maudit semblait prendre à tâche d’amener, par tous les moyens, la ruine de sa fortune et la perdition de son âme. Heureux encore s’il se fût borné au premier de ces deux résultats , qui n’entraîne pas nécessairement le second; car enGn, on peut pousser très-loin la folie des meutes , des faucons, des équipages de chasse, des splendides ajustements, et ne pas avoir l’âme perverse et dégradée. Mais dans le château d’Yberg, c’était nuit et jour des orgies et des débauches dont le bruit aurait pu passer pour un écho de l’enfer en goguette. Tout ce qu’il y avait aux environs de mécréants et d’individus mal famés formait la société habituelle du baron : il est vrai qu’il aurait eu beaucoup de peine à faire accepter ses invitations par des gens de bonnes vie et mœurs. Dans ces réunions scandaleuses, on n’entendait retentir que d’immondes propos, que des blasphèmes impies. Et notez que le sire d’Yberg était marié, marié à un ange de grâce et de vertu, que l’on se fût bien gardé d’associer à sa destinée , si les inclinations vicieuses du baron s’étaient révélées avant celle union, formée par son père sous de meilleurs auspices.
Ne demandez pas si la châtelaine souffrait cruellement des désordres de son mari. Mais c’était moins encore à cause d’elle-même que pour le salut de cette âme qui se précipitait à si grands pas dans la voie de la damnation ; puis aussi pour son fils Leutbold, blond et charmant enfant de six ans, qu’elle n’aurait voulu voir entouré que de bonnes leçons, de salutaires exemples. Tandis que le baron et ses dignes amis se livraient à leurs débauches, elle, la pauvre femme, prosternée dans son oratoire, pressant son lits entre ses bras, s'efforçant de repousser loin de lui les voix impures qui, par moment, Dictionn. des sciences occultes. II.
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arrivaient jusqu’à cette sainte retraite, elle priait et pleurait.
Hélas ! au lieu de céder à la douce intervention de la vertu, le sire d’Yberg ne fit que s’en irriter. Après les paroles dures vinrent les menaces, et enfin les mauvais traitements. Le père de la châtelaine, respectable seigneur des environs, qui avait épuisé vainement près de son gendre les avis et les remonirances, dut alors rappeler sa fille auprès de lui. La dame d’Yberg emmena le petit Leuthold avec elle. Mais bientôt le baron réclama impérieusement son fils, au nom de ses droits de père. II fallut bien lui rendre cet enfant, le seul être envers lequel il parût capable de quelques sentiments affectueux. Parfois il le faisait sauter sur ses genoux, il passait sa rude main sur ce jeune froni si pur, dans cette douce chevelure blonde; il trouvait quelques mots où perçait un fugitif éclair de tendresse. Plusieurs fois, il mit dans la petite main du pauvre enfant une coupe pleine de vin, l’excitant à suivre l’exemple qu’il lui donnait. C’était sa manière de traduire cette lueur d’amour paternel non encore éteinte dans son âme. Mais, comme si un ange, ou sa mère, l’eût conseillé tout bas, Leuthold refusait toujours.
Pour n’être pas séparée de son Gis, pour veiller sur lui , la dame d’Yberg se fût résignée de nouveau à vivre auprès de son indigne époux. Ce fut le châtelain qui ne se soucia pas de la recevoir, se trouvant de la sorte encore plus libre dans ses goûts ignominieux.
Comme si Dieu avait voulu préserver de la contagion l’aimable et candide enfant eu le rappelant à lui, Leuthold, enlevé à sa mère, ne tarda pas à languir et à s’incliner vers la tombe. Un soir, il ferma comme à l’ordinaire ses grands yeux bleus; mais ce fut dans le ciel qu’il se réveilla. Le châtelain donna à son fils quelques heures de regrets. C’était tout ce que l’on pouvait attendre de cette âme flétrie : puis, il se replongea plus avant que jamais dans sa coupable vie. Au lieu de puiser dans ce chagrin qui effleura son cœur quelques méditations salutaires, il sembla que le baron voulût s’étourdir en s’abrutissant tout à fait. Un vieux et bon prêtre , chapelain des seigneurs d’Yberg depuis deux ou trois générations, n’avait pu se résoudreà quitter le château, quoique sa messe n’eût plus guère d’assistants. Importuné par un timide reproche, le sire d’Yberg le renvoya comme un valet. Avec le pauvre prêtre, la religion elle-même quitta entièrement cette maison maudite.
Pour subvenir à ses désordres, le baron avait engagé et grevé toutes ses terres. Chaînes d’or, bijoux, vaisselle d’argent, tout cela était tombé aux mains des lombards et des juifs. Les dettes assiégeaient les portes du château : les dettes importunes , criardes , impitoyables. Le sire d’Yberg ne trouvait plus de crédit. Vous pensez bien que sa réputation n’aurait paru à aucun prêteur caution suffisante. Ne voulant pas renoncer à ses coûteuses habitudes , le sire d’Yberg, eu
cette extrémité, s’avisa d’un aulre moyen. Lui, baron et chevalier, il se fit voleur de prand chemin. La vaillante épée de ses pères, qui n’avait jamais servi que dans des combats loyaux, il n’eut pas honte de la prostituer à un vil brigandage. Accompagné de quelques-uns de ses camarades habituels, il se mit à battre les environs, pillant, dévalisant les voyageurs, et rapportant dans son rnanoir le fruil de ses rapines , que l’orgie ne tardait pas à dissiper. La spéculation , d’abord, n’alla pas trop mal. Toutefois , cet honnête métier a ses épines comme ses roses. Un jour, le sire d’Yberg fut averti qu’un riche Israélite devait passer à deux milles de là, menant avec lui plusieurs mules chargées d’épiceries précieuses , de brocards d'or et autres marchandises appétissantes. Les dignes associés n’étaient pas gens à manquer une telle aubaine. Us allèrent s’embusquer au coin d’un bois fait exprès pour ce genre de coups. Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que le fils de Jacob s’était fait prudemment accompagner, moyennant finance, d’une escorte bien armée qui reçut nos malandrins d’une chaude façon. Le baron eut l’œil droit crevé d’une estocade, et fut trop heureux de regagner son manoir en très-mauvais équipage, laissant sur le carreau plusieurs de ses fidèles amis. Les survivants , après cette aventure, furent un peu dégoûtés de ce genre d’exploits, d’autant mieux que les seigneurs d’alentour, indignés de voir ainsi profaner le noble litre de chevalier, avaient résolu de donner la chasse à ces bandits comme à des loups, et de ne pas ménager même le chef de la bande. Dès lors la solitude et la tristesse s’emparèrent du manoir d’Yberg. Plus d’argent , par conséquent plus d’amis. Au lieu de se livrer aux joies des festins bruyants, il fallait que le châtelain félon restât seul avec sa misère, ses mornes ennuis et la rage de l’orgueil blessé. Quant au salutaire repentir, il n’entra pas dans son cœur.
Un soir que, triste et rêveur, le sire d’Yberg était assis à la porte de son château , un pèlerin l’aborda. C’était un homme maigre et sec, aux lèvres minces, qui semblaient avoir l’habitude d’un souriresardonique, au regard brillant d’un feu étrange. Le baron ne vit pas sans étonnement un voyageur s’approcher de sa demeure, attendu l’étrange renom dont elle était entourée. Il est vrai que l’équipage du pèlerin n’élait pas de nature à exciter grandes convoitises.
— Sire chevalier, dit ce personnage au baron sans plus de préambule , vous êtes pauvre et vous voudriez être riche.
— D’où le sais-îu ? répondit le sire d’Yberg,peu flatté qu’un étranger connût si bien l'état de ses affaires et de son esprit, et intervînt avec un tel sans-façon dans ce qui ne le regardait pas.
— Votre réponse, reprit l’étranger, montre que j’ai deviné juste. Je suis étonné que vous languissiez ainsi dans la misère, quand vous avez sous la main , dans votre maison môme , tant de trésors.
— Comment? s’écria le baron, dont les
yeux s’allumèrent à cette révélation imprévue.
— N’avez-vous pas entendu dire que votre bisaïeul , au moment de soutenir un assaut décisif, enterra tout son or, toutes ses richesses, dans un lieu connu de lui seul, et dont il emporia le secret en tombant mort sur la brèche ?
— Si tu n’as à me donner d’autres renseignements que cette tradition fort suspecte....
— Elle est parfaitement fondée ; et j’en sais quelque chose, moi qui étais là, moi qui fus le confident de votre bisaïeul.
— Pèlerin, te railles-tu de moi ? Il y a près d’un siècle que mon bisaïeul est couché dans sa sépulture.
— Je vous répète que j’ai vécu de son temps.
Ii y avait tant d’assurance dans les paroles du pèlerin, une expression si singulière animait ses traits, que le baron, d’ailleurs disposé à croire aux choses surnaturelles, comme tout le monde y croyait alors , ne put s’empêcher de tressaillir : avec un tremblement convulsif, pareil au frisson de la fièvre , il attachait son regard effaré sur l’inconnu.
— Ecoutez, reprit celui-ci d’un ton d’intérêt et de familiarisé; j’ai de l’amitié pour vous, une véritable amitié. C’est elle qui m’inspire en ce moment. Mais aurez-vous le courage de mettre à profit le secret que je vais vous confier?
— Personne de ma race n’a jamais manqué de courage, dit le chevalier en se redressant, avec une expression où reparut un éclair de cette noblesse et de cette dignité perdues dans les désordres de sa vie. Allons, pèlerin, dis ton secret.... Et quand tu viendrais de la part du diable....
— Vous ne reculeriez pas?
— Non, car ma pauvreté pèse trop lourdement sur moi. Achève 1 où est enseveli le trésor dont tu parles?
— Dans les tombeaux de vos pères. Il faut les ouvrir, prendre un à un leurs ossements, les étaler en cercle devant la porte de votre château, à minuit, quand la pleine lune répandra sa clarté sur le gazon. Justement c’est aujourd’hui que la lune est dans son plein. Voyez comme elle surgit belle et pure à l’horizon !
— Mais c’est un horrible sacrilège que tu me proposes 1 Ou plutôt... je suis trop bon de prêter quelque attention aux paroles d’un vagabond comme toi.
— A la bonne heure , seigneur châtelain.
Bonsoir... Restez pauvre et misérable, quand il ne s’agit, pour rouler sur l’or, que de déplacer quelques pierres, de remuer quelques ossements insensibles. Certes , vos aïeux n’ont rien de mieux à faire que de vous restituer des richesses bien inutiles à leur, froid sommeil... des richesses qui vous appartiennent par droit d’héritage. Où voyez-vous là un sacrilège? Dites plutôt que le cœur vous manque.
— Pèlerin, ne répète pas cette parole!
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— • Prouvez-moi donc que je me trompe?
— Au moins m’acc@mpagneras-tu jusque dans la chapelle où sont ces tombeaux, pour m’aider à les ouvrir?
— Ces tombeaux ne sont pas ceux de mes ancêtres, à moi. Il ne m’est pas permis d’y toucher. D’ailleurs, l’air de celle chapelle ne me serait pas bon. Je crains la fraîcheur de ces endroits-là. Elle ne ferait qu’augmenter mon rhume.
Le pèlerin, en disantces mots, toussa d’une manière si étrange, que le châtelain en frémit. Mais pressé tout à la fois par la soif de l’or et par la crainte d’avoir l’air de reculer, il alla se munir des outils nécessaires, et il se dirigea vers la chapelle, tandis que le pèlerin restait à l’attendre devant la porte du manoir
Quand le sire d’Yberg entra dans le lieu saint, la nuit était close, mais les rayons de la lune , pénétrant par les grandes fenêtres gothiques, l’éclairaient assez pour l’œuvre sacrilège qui allait s’accomplir. Les statues couchées sur la pierre des tombeaux se dessinaient toutes blanches, semblables à des fantômes endormis. Le châtelain hésita un moment : ses cheveux se dressaient sur sa tête. Enfin, obéissant à une impulsion forcenée , il s avança rapidement , comme pour s’étourdir, la hache à la main. Les tombeaux retentirent en gémissant sous ses coups redoublés. Le sire d'Yberg prit l’un après l’autre tous les squelettes , dans l’asile lugubre où l’on croyait les avoir couchés pour toujours. Une fois lancé dans cet affreux travail, il ne s’arrêta pas qu’il n’eût porté tous les ossements de ses pères sur la pelouse où l’attendait le pèlerin.
— N’y a-t-il plus de tombes à ouvrir? demanda ce dernier.
— Une encore; mais.... celle-là , je puis sans doute la respecter, car ce n’est pas celle d’un de mes aïeux.
— Ouvre-la aussi, il le fautl
— Oh 1 non I non 1
— 11 le faut, te dis-je 1
La voix et le regard du pèlerin tenaient le baron écrasé et fasciné. 11 retourna donc à la chapelle; il ouvrit la dernière tombe, qui était plus petit e que les autres, et la plus récente. C'était celle de son fils. Le corps de l’enfant (ô merveille I) apparut encore intact, comme si la vie l’eût quitté tout à l’heure seulement. La corruption de la tombe l’avait respecté. Le châtelain le prit dans ses bras et le porta sur la pelouœ, où déjà les ossements étaient rangés en rond. Arrivé là, au lieu de joindre le cadavre enfantin à celte exposition sacrilège, il se mil à le regarder, sous les pâles clartés de la lune, passa comme autrefois sa main dans les blonds cheveux de son fils, et serra contre son cœur le seul être qui eût jamais fait couler une larme sur son dur visage.
— Allons doncl en finiras-tu? dit le pèlerin.
Le châtelain , toujours sous le coup du même ascendant, allait obéir et placer le corps de l’enfant dans la ronde funèbre ,
quand il le sentit remuer comme par un retour à la vie. Le sire d’Yberg s’arrêta stupéfait, doutant du témoignage de ses sens.
— Mets donc ton bambin par terre , dit le pèlerind’une voix encore plus étrange. Viens,
1 instant est arrivé, il n’y a pas une minute à perdre.
Et saisissant la main du sire d’Yberg, que son contact brûlait comme un fer ardent, il cherchait à l’entraîner au milieu du cercle. Cette fois, on vit l’enfant allonger son bras, et sa voix se fit entendre bien distinctement.
— Mon père, dit-il, ne le suivez pas ! Et toi, démon, va-t’en: ce reste d’affection sainte qui a survécu dans son cœur doit le soustraire à ton fatal empire 1... Va-t’en, au nom du Dieu de miséricorde et de justice 1
Subissant à son tour une puissance irrésistible, le pèlerin sembla se débattre un moment contre cet ordre souverain ; puis sa forme s’effaça comme une fumée, et il disparut dans les airs en jetant un cri qui ne ressemblait à rien d’humain, et où le râlement de l'agonie se mêlait à un rire infernal. En même temps, quoique le ciel fût serein, un coupde tonnerre épouvantable ébranla le sol : la foudre lumineuse traversa les airs, et vint frapper le château qui s’écroula en débris, excepté le donjon, resté seul, comme un monument de celte miraculeuse aventure.
Le sire d’Yberg était demeuré terrifié , tremblant, toujours à la même place. Lorsqu’il eut repris ses sens, il recueillit les ossements étendus sur l’herbe, les baisa pieusement, et les replaça dans leurs tombes qui, ouvertes et béantes au milieu des ruines , semblaient redemander les mornes dépouilles qu’on leur avait ravies. Dans celte nuit terrible, les chevoux du baron devinrent blancs. Quant à l’enfant, son corps, devançant le dernier jugement, avait sans doute i ejoint son âme dans le ciel.
Le matin, au point du jour, le sire d’Yberg, le front nu, couvert d’un dur cilice, et remplaçant par un simple bâton son épée de chevalier, quitta pour jamais les débris de son château. 11 gagna les montagnes de la Forêt-Noire, il se fit ermite, et pendant la longue vie qui lui fut laissée, il usa ses genoux sur la pierre, dans les rigueurs de la plus austère pénitence. 11 y a lieu d'espérer qu’un repentir si profond désarma le souverain juge. Ce n’était pas pour rien, d’ailleurs, que Dieu avait permis la merveilleuse intervention de cet enfant, doux ange, venant se placer ainsi entre son coupable père et le démon.