LES SOUVENUES DE LA WARTBURG
Traditions germaniques.
L’origine de la Wartburg remonte au xi* siècle. Louis II , comte de Thuringe, surnommé le Sauteur, parce que, étant retenu prisonnier par l’empereur germanique dans le château de Giobichenslein, il s’évada de sa prison en se précipitant d’une hauteur de cent vingt pieds dans la Saal, et en gagnant à la nage la rive opposée, où l’attendaient son fidèle serviteur et son coursier, Louis II en jeta les premiers fondements.
Un jour (voici maintenant la chronique qui parle), chassant dans les environs d’Eisenach, il fui attiré par le gibier qu’il poursuivait jusqu'à la montagne dont le sommet porte le célèbre château 11 voulut attendre que sa proie ressortît de la forêt, et, tout en admirant tantôt le beau pays qui se déroulait devant ses yeux, tantôt la montagne escarpée, il conçut l’idée de construire un château sur cette dernière. « Attends, montagne, ditil à part lui, tu me deviendras un château. » Warte Berg, du salit mir eine Burg werden, jeu de mots entre Berg, montagne, et Burg, château-fort, qui ne peut pas se rendre en français. Mais comment faire? la montagne appartenait aux seigneurs de Frankenstein, qui avaient leur résidence au delà de la forêt, sur les bords de la Verra. Le comte, aidé de douze chevaliers, ses compagnons de plaisir, avisa l’expédient suivant : il fit apporter nuitamment, de son château de Schaumberg, de la terre dans des paniers et la répandit sur le point convoité. Cela fait, il y établit un retranchement derrière lequel il pût se défendre. Vainement les seigneurs de Frankenstein accoururent pour s’opposer à ses projets de construction ; ils furent repoussés. Dès lors ils adressèrent à l’empereur leur plainte de cette usurpation flagrante, et Louis
de Thuringe, interpellé par le tribunal impérial, répondit « qu'il avait fait sa construction sur son propre sol, et qu’il espérait bien que la loi et la justice l’y maintiendraient. »
Le tribunal reconnut que si le comte de Thuringe pouvait prouver par la déposition assermentée de douze hommes probes et loyaux que le terrain en question lui appartenait, il serait et demeurerait maintenu dans sa possession. C’est ce qu’il voulait. Ses douze témoins étaient tout prêts. Us s’avancèrent sur la montagne, et là, enfonçant leurs épées dans la terre qui y avait été apportée, ils jurèrent que leur seigneur, le comte Louis, se trouvait sur sa propriété, et que ce sol avait appartenu de temps immémorial au territoire et au domaine des comtes de Thuringe. La montagne fut adjugée au comte. Le château terminé, Louis traça et éleva les murailles qui forment l’enceinte de la nouvelle ville d’Eisenach, et rapprocha ainsi de la Wartburg cet endroit qui, auparavant, en était beaucoup plus éloigné. Il avait l’intention d’abord de donner à son château une couverture en cuivre doré, mais l’empereur s’y opposa, et force fut au superbe comte de se contenter d’un métal moins précieux.
Le fils du comte Louis le Sauteur fut Louis le Cuirassé. Ce prince portait constamment une cuirasse de fer, pour se mettre à l’abri des assassins dont le menaçaient ses nombreux ennemis. Il était renommé pour son excessive sévérité envers ses vassaux, dont il faisait atteler à la charrue et travailler les plus rebelles comme des bêtes de somme.
Après sa mort, son fils, Louis le Clément, aurait bien voulu savoir ce qu’était devenue l’âme de son père. Pour cela, un chevalier de sa cour s’adressa à un sien frère, savant écolier qui avait fait ses études à Paris et qui était nécromancien, en le priant de lui avoir les nouvelles désirées. L’écolier évoqua le diable et fit avec lui un voyage en enfer, où il put voir l’âme en peine dans une fosse ardente et souffrant cruellement. Il lui exposa le but de son voyage en lui demandant s’il était possible de la sauver de là. « 11 n’y a qu’un seul moyen, dit Louis le Cuirassé, c’est de restituer aux prieurés de Mayence, Fulda et Hersfeid, les terres et les biens que, de mon vivant, je leur ai enlevés publiquement ou clandestinement, sinon je devrai rester dans cet abîme jusqu’au dernier jugement. » Bien que l’écolier rapportât de son excursion infernale des preuves authentiques à l’appui de son rapport, les vassaux, qui tenaient en fief les biens injustement acquis, ne furent que médiocrement touchés de l’injonction du malheureux landgrave. Puisque vous avez hérité de ces biens par droit de succession, dirent-ils à leur seigneur suzerain, gardezles, et quant au salut de l’âme de votre père, donnez l’aumône, c’est tout comme.
La légende de sainte Elisabeth joue un grand rôle dans l’histoire de la Wartburg. Les traces de cette princesse sont empreintes partout, et tout premier venu, chasseur, bûcheron ou autre, vous fera le récit de ses
actes et de ses gestes, et désignera les monuments qui en font témoignage. Sainte Elisabeth fut la fille du roi André de Hongrie. En 1207 ou 1208, le fameux poêle et magicien Klinsor, de Hongrie, qui assistait à la guerre des poêles, célébrée à la Wartburg, avait lu dans les étoiles que le fils du landgrave Hermann deïhuringe aurait pour épouse la jeune fille du roi André. En effet ce mariage eut lieu avec pompe et magnificence. Sainte Elisabeth, dès sa première jeunesse, fut un miracle de dévotion. Elle fut élevée à la Wartburg même, avec son fiancé, et de bonne heure elle se livra tout entière aux œuvres pieuses. Un jour on annonçaaulandgrave,son époux, la visite de plusieurs voyageurs venant de la Hongrie. Elisabeth étant toujours vêtue trèssimplement, le landgrave craignit qu’on interprétât mal celle grande modestie, et il s’en montra chagriné. Mais à peine les visiteurs furent-ils introduits dans l’intérieur du château, que l’habillement d’Elisabeth devint éclatant de beauté et de richesse. Elle donnait tout aux pauvres, jusqu’à son joli manteau de soie bleu d’azur, parsemé de petites images d’or. Lorsqu’un jour elle vint à table sans manteau, contrairement à l’usage d’alors, le landgrave lui demanda : — Qu’avezvous fait de votre manteau, chère sœur? — Seigneur, répondit-elle toute tremblante, il est dans mon appartement. — On y envoie, et le manteau qu’elle venait de donner se retrouve à la place accoutumée, personne ne sachant expliquer comment il était venu là. Ce manteau paraît avoir été d’une beauté et d’une finesse peu communes, car on en fit une chasuble qui fut très-longtemps conservée dans le couvent des carmes déchaussés, au pied de la Wartburg.
Sainte Elisabeth avait l’habitude de^nourrir, de panser, d’habiller les pauvres malades et de les coucher, après le bain, dans son lit nuptial. Le landgrave en fut instruit par sa mère, qui, depuis longtemps, était indignée de la conduite humble et pieuse de sa bru. Cette fois elle espérait s’en venger. Quand le landgrave revint au château, elle le conduisit avec une joie rancuneuse au lit, en lui disant : « Vois donc, celui qui tient ta place est un lépreux, couché là par les soins charitables de ton épouse. » Le landgrave, offensé, arracha la couverture du lit, et y vit un Christ sur la croix. Une autre fois, au moment où le pays était désolé par la famine, sainte Elisabeth descendit du château, chargée *ie viande et de pain pour les pauvres qui l’attendaient au pied de la montagne. Chemin faisant , elle rencontra le landgrave, qui lui demanda : — Que portezvous sous votre mante? laissez voir. — Ce sont des roses, mon gracieux seigneur, répondit-elle, pleine de trouble et d’effroi. En effet, le landgrave ayant découvert le panier, le vit tout rempli de roses. En même temps il aperçut, ce qui lui avait échappé jusqu’alors, au-dessus du front de son épouse, un cruciûx brillant comme uue auréole. La mé-
moire de ces deux miracles fut perpétuée par la fondation d’un hôpital, et du couvent des carmes déchaussés, et par un tableau représentant sainte Elisabeth telle qu’elle apparut à son mari sur le chemin du château. Ce portrait existe encore aujourd’hui à la Wartburg, de même qu’une grotte sacrée dans la forêt voisine, qui servait d’habitation au vieux lépreux Elie, et qui porte son nom. Votre guide vous les indiquera, ainsi que la fontaine de Sainte-Elisabeth , où elle lavait, de ses propres mains, les vêtements des mendiants, et dans laquelle elle pêchait des poissons en quantité, bien que la source n’en ail jamais contenu, ni avant ni après elle (1).
TRADITIONS A PROPOS DE l’ÉTERNÜMENT.
« Dans mon Histoire du monde sous Phocas, j’ai remar qué, dit. Chevreau , qu’il y eut une peste si effroyable, que ceux qui assistaient aux processions que le pape Grégoire le Grand avait ordonnées pour la détourner, tombaient morts en éternuant. Polydore Virgile, Sigonius, etc., ont assuré que c’est de là qu’est venue la coutume de dire à ceux qui éternuent: Dieu vous soit enaide; et j’ai fait voir qu’ils se sont trompés, par l’histoire d’un certain galant que l’on trouvera dans Apulée; par celle de Gy ton, dont parle Pétrone, et par ce que Pline a remarqué sur Tibère dans cette rencontre. Les docteurs juifs, sur la parole de Rabbi Eliézer, que l’on pourra voir dans son Pirke, croient que Jacob est le premier qui soit mort de maladie ; qu’avant lui , les hommes expiraient en éternuant; et que les autres, ne mourant plus de celte manière, on n’a pas laissé de faire pour eux, en éternuant, quelque bon souhait, comme : salut, santé, bonne vie. Quelques-unsont condamnécette affectation , comme le savant Perkins, Anglais, et le Hollandais Gisbert Voët, dont l’autorité ne peut être tirée à conséquence, parce que cette coutume nous est venue des Juifs et des gentils; comme si les chrétiens devaient rejeter généralement toutes les honnêtetés et les coutumes qui nous sont venues des uns et des autres. Ils ajoutent qu’elles doivent passer pour criminelles, puisque les Pères de l'Eglise les ont condamnées. On peut répondre, sans se tromper, qu’ils n’ont condamné que la superstition et les augures que l’on tirait d’éternuer le soir, le malin ou à minuit, à certaines heures, à droite ou à gauche, une fois ou deux, sous le signe du bélier, du taureau, du sagittaire, du capricorne, etc. ; et il ne faut que le sens commun pour être assuré que cela ne présage ni bien ni mal. Mais si nous souhaitons charitablement quelque bonheur et de la santé à nos parents et à nos amis, quand ils s’embarquent pour un long voyage, ou qu’ils entreprennent une grande affaire, où est le mal de leur dire : j Dieu vous soit en aide, quand ils éternuent , puisque l’élernument est une espèce de convulsion et d’épilepsie de courte durée; qu’il
(lj M. Savoie.
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est nuisible quand il est violent et redoublé ; que nous savons des historiens et des médecins qu’il a été suivi de la mort en quelques rencontres, et qu’il en est même quelquefois un signe.
«11 est vrai, dit-on; mais pourquoi ne pas faire le même souhait quand un certain bruit accompagne cet éternument et qu’il se fait quelquefois sans lui?
«Michel Montaigne explique, avec sa liberté ordinaire, ce que j’ai voulu envelopper. « Me demandez-vous d’où vient cette coutume de bénir ceux qui éternuent? Nous produisons trois sortes de vents : celui qui sort par en ... est trop sale; celui qui sort par la bouche porte quelque reproche de gourmandise; le troisième est l’éternument; et parce qu’il vient de la tête et est sans blâme, nous lui faisons cet honnête recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité ; elle est, dit-on, d’Aristote. »
« La subtilité d’Aristote est ridicule, si elle est de lui, L’empereur Claude, selon Suétone étant informé qu’un homme était mort pour n’avoir pas osé prendre celte liberté, se résolut de faire un édit qui permettait même de la prendre à table. J'ai connu des gens qui, ne s’en faisant aucun scrupule, en trouvaient d’autres qui les saluaient avec un buon pro/et il est certain que si la mode en était venue, onia suivrait, quelque répugnance qu’on y eût d’abord.
C’est la coutume qui rend en effet honnête ou honteux ce qui est de soi-même indifférent, et pour donner cours à une chose, il suffit de dire qu’elle est à la mode. En ce cas-là, on pourrait détourner fort bien, à notre sujet, le mot de Sénèque : Venter prœcepta non audit. »
PRENDS GARDE Aü VIEUX ANDRÉ.
Légende de Souabe.
Il y a quelques centaines d’années on célébrait un mariage dans une petite ville de Souabe. Les plus anciens habitants de la ville et même des contrées avoisinantes ne se rappelaient pas avoir jamais vu une fête aussi brillante. Des milliers de curieux se tenaient sur le seuil des portes, et toutes les fenêtres étaient garnies de spectateurs. Des enfants de tout âge couraient çà et là, remplissant l’air de leurs cris et imitant le son des tambours et des trompettes. Des flots de peuple, semblables aux vagues de la mer, se heurtaient, se repoussaient et ouvraient de temps à autre quelque énorme gouffre, dans lequel se précipitait lourdement un vieux carrosse contenant toutes les notabilités de la ville, qui se rendaient de bonne heure au repas ou au bal de noces. Toutes les cloches étaient en mouvement, et leurs volées semblaient s’unir au bruit de la multitude pour honorer dignement une si belle fête. Le carillon lui-même lançait dans la voûte d’azur ses notes argeniines, jaloux d’unir ses chants légers aux voix suaves des jeunes filles qui fredonnaient une vieille
ballade populaire. Les noires corneilles, éternelles habitantes du vieux clocher de la cathédrale, dessinaient dans les airs mille cercles capricieux, et prenaient leurs ébats sur les sculpturesgothiques qui garnissaient le sommet de la vénérable église. Partout les arquebuses tonnaient. Partout retentissait la voix immense du plaisir, de la joie et de l’ivresse. Tout le monde était content; chaque figure était épanouie.
— Il faut avouer, dit un vieux fabricant de chaises, que cet Adolphe Steiner a du bonheur 1 épouser la plus belle fille de l’endroit.
— Ne voudrais-tu pas être à sa place, vieux féroce? répondit une marchande de fruits. Il te faudrait peut-être ce joli minois à ton bras, n’est-ce pas, face antédiluvienne!
Et la foule riait à se tenir les côtes. Fière de son succès, la marchande continua :
— Au reste , Adolphe Steiner le mérite.
C’est un joli garçon, brave, généreux et en tout point digne de sa jeune compagne, Clara Erfjen.
— Je le crois bien, fit un apothicaire.
Et, se reportant en souvenir vers deslemps plus heureux, il ajouta mentalement : Ah! si j’avais encore vingt ans ! — Puis il poussa un gros soupir, semblable à un grognement plaintif, et, par manière de consolation, s'enfonça gravement une demi-once de tabac dans le nez.
— Mauvais cerveau qui abesoin d’engrais!
s’écria une voix.
— 11 y a des gens chez qui une prise de tabac correspond à une demi-i lée, dit une autre.
Les épigrammes, les bons mots, les lazzi se croisaient, se confondaient, s’étouffaient mutuellement en chemin. C’était un bruit confus, un brouhaha général.
Peu à peu la nuit survint. La voix de la multitude cessa avec la clarlé. La foule se dissipa lentement. Aux cris et aux chants succéda le silence.
— Mon Dieu ! Adolphe, combien je me sens tranquille et inondée de bonheur... Maintenant lu m’appartiens à moi seule, et personne au monde ne te possédera que moi... n’est-ce pas?
— Quel soupçon 1 mais tu as raison peutêtre, et prends garde I car tu te rappelles ceque te disait le vieux André : Tu n’auras pas Adolphe !...
— Tais-toi 1 tais-toi donc... Je ne sais pas... quand je pense à ce vieillard à mine triste et lugubre, je sens une tristesse, une terreur... le frisson s’emparer de tout mon être. Au moins ne va pas me quitter ce soir... reste
toujours près de moi, je t’en prie car j’ai
toujours peur de...
— Folle que lu es! où veux-tu que j’aille?... et puis le vieux André ne viendra pas, je l’espère, me chercher jusque dans ce salon. Au reste n’ai-je pas deux bons bras vigoureux pour me défendre; et André mais
pourquoi nous occuper plus longtemps rie lui?... Entends-tu les joyeux accents de la musique?
Clara sembla se tranquilliser. Mais au fond, elle était agitée de sombres pressentiments. L’image sinistre d’André se présentait sans cesse à elle. Et quoique le sourire vînt souvent se jouer sur ses lèvres, elle n’en avait pas moins l ame remplie d’elTroi.
Assis près l’un de l’autre, les deux époux s’entretenaient à voix basse ; l’orchestreavait suspendu pour un instant la valse; danseurs et danseuses se promenaient autour de la salle; un domestique entra et s’adressant à Adolphe :
— Pardon, monsieur, dit-il : il y a là quelqu’un qui désire vous parler et...
— Eli! mon Dieu, c’est choisir bien mal son temps et le lieu pour venir m’entretenir d’affaires.
— N’y va pas ! fit Clara en pâlissant.
— Dites à cet étranger qu’il revienne demain...
Clara ne se sentait pas d’aise; car pour elle il était certain que son époux venait d'échapper à quelque grand péril. L’âme remplie de joie, elle souriait, lorsque tout à coup elle pâlit de nouveau. Le domestique venait de rentrer et se dirigeait de nouveau vers Adolphe :
— Cet étranger, dit-il, me prie avec tant d’instance, que je ne puis parvenir à le renvoyer.
— Voilà qui est incroyable... Allonsl puisqu’il le faut.
— Oh ! cher Adolphe, ne me quitte pas, je t’en prie...
— Mais enfin je ne puis pas refuser un moment d’entretien à cet inconnu.
Et s’adressant au domestique :
— A-t-ii dit son nom?
— Il ne veut le dire qu’à vous-méme.
— Eh bien, s’écria Clara, je veux aller avec toi.
— Non, non, reste, je l’en prie. II fait froid. Et puis tu ne penses pas, je l’espère, que ce soit le vieux André qui vienne me chercher.
11 partit en riant. Clara lui jeta un dernier regard plein de crainte. Quand elle ne le vit plus, elle tomba sur sa chaise en murmurant ces mots : Mon Dieu ! veillez sur lui.
Lorsqu’Adolphe s’arrêta au bas de l’escalier, et qu’il demanda où était l’étranger, le domestique lui montra, dans le coin du vestibule, un homme d'une haute stature, enveloppé dans les larges plis d’un manteau noir. Ses deux yeux brillaient comme deux escarboucles , et sa respiration faisait un bruit étrange. Il resta immobile, et abaissa sur sa figure les bords de son immense chapeau.
Adolphe eut un instant d’hésitation. Mais se reprochant bientôt le mouvement instinctif qui nous porte à nous arrêter et à reculer à l’approche de quelque danger, il s’avança vers l’inconnu et il allait lui adresser la parole lorsque l’étrangerfit signe aux domestiques de se retirer.
A peine ceux-ci furent- ils sortis que l’homme au manteau s’approcha du jeune marié en le saisissant par le bras; il le regarda en face :
— André! s’écria Adolphe.
— Lui-méme ! murmura l’étranger d’une voix qui avait quelque chose de sépulcral.
— Laissez-moi... vous me faites mal, dit Adolphe en se débattant.
Mais son bras, pressé comme dans un étau de fer, ne bougeait pas.
— Au secours ! au secours ! s’écria Adolphe.
Un épouvantable blasphème et un horrible ricanement répondirent à ses cris. Au même instant trois coups violents retentirent sur la porte du salon où l’on dansait.
— Sauvez Adolphe! courez vite! — Et Clara s’évanouit sur le plancher. Tout le monde se précipita vers l’escalier, mais Adolphe et l’inconnu n’étaient plus là.
Quelles sont ces deux ombres, semblables à deux fantômes, qui se suivent là bas dans les airs? Sont-ce deux démons sinistres? ou sont-ce deux sorcières cherchant un cimetière pour prendre leurs ébats ? Pourquoi vont-ils si vite ?
— Courez, spèctres effroyables ; courez, monstres abominables! allez où l’enfer vous attend 1 Voyez comme ce couple infernal traverse l’espace. Piien ne les arrête. Les barrières les plus insurmontables semblent tomber à l’approche de ces deux êtres surnaturels. Ils ne marchent pas, ils ne courent pas, ils volent 1
Comme le ciel est beau! Quelle pure et douce soirée ! Tout semble protéger l’enfer. Une longue traînée de feu se dessine sur leur passage. Le spectre couvert d’un manteau étend sa main droite en avant. Sa main gauche tient fortement une masse qui se débat et se tord dans d’inutiles convulsions. D’affreux blasphèmes, de diaboliques ricanements,des prières, des sanglots interrompent seuls le silence de la nuit. A la fin ils s’arrêtent sur un cimetière. En ce moment la lune se voile. Des squelettes sortent de leurs tombeaux. Les cris des chouettes et des chauvessouris se mêlent au bruit des ossements qui s’entrechoquent. Des cadavres livides dansent en ronde. Les linceuls s’agitent de toutes parts. Les dalles se lèvent. Un nuage immense s’abaisse, enveloppe André et Adolphe, s’élève ensuite et disparaît dans la voûte grise des cieux. Les étoiles s’obscurcissent, la foudre éclate, le tonnerre gronde.
— La vieille cloche fêlée d’un hameau voisin sonne.
Les voilà maintenant dans un immense salon. C’est l’antichambre de l’enfer. On y voit une multitude d’avocats, de philosophes, de rois, de soldats, de nobles et de médecins. Ces derniers surtout sont en grand nombre. Au bout de cette salle, se trouve une porte, et dans cette porte un immense guichet. A travers ce guichet, André montreà sa victime des milliards de démons. Du feu partout 1 La,
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un avocat est condamné à rôtir sur un bûcher de procédures. Ici, un homéopathe fait des globules pour tous les habitants de l’enfer. Plus loin, un broussailiste est couciié dans un bain rempli de sangsues. En un mot, chacun reçoit en ce lieu une juste punition de ses extravagances passées.
— Où sommes-nous donc ! murmura Adolphe d’une voix mourante.
— Dans la lune 1 répondit André, en rica nant.
A ces mots une voix a:gre et lamentable s’éleva dans l’antichambre.
— O mon Dieu ! mon Dieu ! disait cette voix, si j’avais su que la luneétait ainsi construite, je n’aurais pas passé ma vie à contempler « elle maudite planète à travers un télescope. Pauvre astronome que je suis...
Adolphe était encore occupé à regarder l’enfer quand tout à coup le même nuage qui l’avait transporté dans la lune l’enveloppa de nouveau et le descendit à terre, à la même place où il l’avait pris ; avec cette seule différence qu’André n’était plus là, et que le soleil inondait la terre de ses rayons ardents.
Adolphe ne put en croire sesyeux. Le petit sentier, sale, inégal et boueux qui conduisait jadis au cimetière, était devenu une rue large, spacieuse, propre et bien parée. Des maisons la bordaient de chaque côté. L’église, jadis sans tour, élevait maintenant jusqu’aux nues une aiguille longue et effilée, sur laquelle tournait au gré du vent un coq doré. Adolphe entra en ville. Mais tout en marchant et s’arrêtant , la nuit était venue.
— Par ma foi, se disait-il, que vont penser ma femme et mes parents de ma disparulion subite et de ma longue absence ?... Puis il se dirigea vers la maison, où il espérait trouver encore et sa femme et les gens de la noce. Mais cette maison n’existait plus ; et, à la place qu’elle occupait jadis, on voyait s’élever maintenant un riche et somptueux édifice. il sonna. Une tête couverte d’un énorme bonnet de coton se montra à une fenêtre du 3e étage :
— Hé 1 que voulez-vous ! Pourquoi venezvous interrompre le repos des gens! Allezvous-en, ivrogne que vous êtes.
— Que voulez-vous me dire? je viens à ma noce, et...
— Qui êtes-vous donc?
— C’est moi.
— Qui, moi ?
— Mais moi. Ne me reconnaissez-vous pas à ma voix? Je suis Adolphe Steiner, fils de l’cchcvin.
A ce seul nom d’Adolphe Steiner, l’homme au bonnet de coton répondit : « Que Dieu me protège 1 » Et la fenêtre se referma avec un fracas épouvantable.
— Cet homme est fou, murmura Adolphe.
Un hanleur de cabaret s’approcha en chancelant. Adolphe remarqua, non sans un grand étonnement , que ses habits avaient une
coupe tout à fait particulière. Arrivé près de lui, le vieil ivrogne envisagea Adolphe, fit tant bien que mal le signe de la croix, et s’enfuit aussi vite que le lui permirent ses jambes avinées.
— Est-ce que je rêve, ou suis-je éveillé, pensa le pauvre marié ? Que m’est-il donc arrivé? — Et tout en colère, il se mit à marcher vers la maison de ses parents. A la place, s’élevait un palais magnifique. Il sonna. Personne ne vint ouvrir. Il sonna de nouveau. Personne. Furieux, il arracha la sonnette.
— Que voulez-vous? hurla une voix criardeà travers un vasistasdu premierétage.
— N’est-ce pas ici que reste Christian Steiner, l'échevin de la ville?
— Oh! la belle question! Voilà quelques centaines d’annéesque ce Christian est mort. Mais que vouiez-vous en faire?
— Ce que je veux? C’est mon père.
— Allez aux cent mille diables! exclama la voix. Choisissez mieux votre temps et l’heure pour venir faire des questions saugrenues aux gens paisibles et tranquilles! — ■ El sur ce la voix se tut, et le vasistas se referma.
Adolphe erra pendant toute la nuit dans la ville. Au point du jour, il rencontra le bedeau qui s’en allait à l’église. Adolphe l’interpella en ces termes.
— Holà! mon cher Arnold I N’y a-t-il pas deux jeunes gens qui se sont mariés hier ici, dans la matinée?
— Quoi ? qu’est-ce? Marié...
— Oui , Clara Erfjen et Adolphe Steiner.
On me dit que...
— C’est le démon ! s’écria le bedeau. Et il voulut s’enfuir. Mais Adolphe l’arrêta et lui dit : Mon brave Arnold...
— Je ne me nomme pas Arnold. J’ai nom Frantz Brummelstein. Et pour vous obliger, que Dieu me le pardonne, je vous dirai que cet Adolphe Steiner et cette Clara Erfjen sont morts il y a juste aujourd’hui trois cents ans. Mon père me l’a raconté vingt fo s et celui-ci le tenait de son grand-père, et son grand-père le tenait de...
— Comment morts ! Je suis donc mort !
— Vous! Vous seriez donc...
— Adolphe Steiner!
— Ayez pitié de moi, mon Dieu.
Le bedeau s’enfuit à toutes jambes.
— Dieu tout-puissant ! que m’est-il donc arrivé, pensa Adolphe, alarmé et triste. Tout le monde est-il fou ici? ou est-ce moi qui
suis insensé. Ah! ma tête brûle Je
souffre. — Puis, il s’assit sur une pierre et posa sa tête fatiguée dans ses deux mains. Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par quelqu’un qui lui frappa amicalement sur l’épaule. Le pauvre marié leva la tête et vif devant lui le curé, et non loin de là le bedeau qui marmottait toujours des prières. Adolphe se releva péniblement. Le malheureux était accablé par la souffrance. 11 doutait de lui ; il doutait de tout.
— Tenez, dit-il, d’une voix faible, au curé, je sens que ma dernière heure approche. —
Il se laissa retomber sur la pierre. Le bon pasteur se hâta de le soutenir dans ses bras.
— Courage, mon fils, lui dit-il, Dieu est grand. Ne désespérez pas. Versez dans mon sein vos chagrins et vos peines, et votre fardeau sera moins lourd pour votre âme affligée.
A ces paroles, Adolphe sembla se ranimer, et il conta au curé tout ce qui lui était arrivé. Lorsqu’il eut fini, le pasteur répondit :
— C’est une histoire terrible 1 Venez, mon enfant, la vérité sera affreuse pour vous; mais, tôt ou lard, il faut que vous l’appreniez.
Alors ce dernier appela le bedeau, et tous deux, soutenant le pauvre marié, le conduisirent devant une pierre sépulcrale sur laquelle on lisait ces mots :
Ci-gît Clara Erfjen.
Elle mourut de douleur A la suite de la perte D'un époux adoré.
1442, 25 octobris.
A peine Adolphe eut-il lu ces mots, que sa télé se pencha sur sa poitrine et il rendit l’âme.
De retour chez lui, le bedeau se lava les mains avec de l’eau bénite, persuadé qu’il était d’avoir touché un revenant.
Trois jours après la triste fin d’Adolphe, une pierre sépulcrale fut mise à côté de celle de Clara Erfjen. On y lisait ces mots :
Hic jacet Adolph. Steiner.
1742, 26 octobris.
Or, lorsqu’en Souabe, on veut tourmenter les nouvelles mariées, on leur dit : Prends garde au vieux André (1) 1