LA CATHÉDHALE DE COLOGNE
Le meilleur ou plutôt le plus abominable tour qu’ait joué l’esprit malin est celui qui nous prive encore de l’achèvement du plus bel édifice de l’art gothique, la cathédrale de Cologne.
Voici comment les choses se passèrent :
L’archevêque Conrad voulait faire bâtir une métropole qui surpassât en grandeur et en magnificence toutes les églises de France et d’Allemagne. De toutes les parties de l’Europe, des plans de cathédrale avaient été envoyés au chapitre de Cologne, mais pas un ne réalisait la sainte ambition du prélat, il les rejeta tous. Cette décision mortifia tellement un jeune architecte de la ville qui avait dépensé assez de temps à tracer desogives et des rosaces, pour avoir cru faire un chef-d’œuvre, qu’il résolut de mettre fin à sa vie; sur l’heure, il se rendit sur le bord du Rhin. Là, près du fleuve qui allait terminer ses rêves d artiste, il voulut encore une fois essayer ses crayons. Assis sur une pierre, il traçait, rayait, puis recommençait tours gothiques et clochetons, mais désespérant d’arriver à réaliser sa pensée, il froissait son papier, le dé-
chirait, lorsqu’un éclat de rire lui fit tourner la tête. Il vit derrière lui la figure sardonique d’un vieillard.
— Enfant, lui dit l’inconnu, tu te désespères pour une chose bien légère, car ton œuvre est facile.
— Vraiment, reprit le jeune homme, je voudrais vous y voir.
— J’accepte le défi, répondit le vieillard. Tiens, regarde, incrédule... Et, de son bâton, il traça sur le sable une flèche d’une merveilleuse légèreté.
— ■ Qui êtes vous donc, s’écria l’architecte tout tremblant, vous qui faites plus que les hommes n’auraient osé concevoir ?
— Rien, qu’un pauvre vieillard qui oublie vite les dédains de la jeunesse, car si tu veux mettre ton nom au bas de ce parchemin, je te donnerai ma cathédrale.
— Retire-toi , Satan , murmura l’artiste d’une voix étouffée par la peur, car, à cette proposition, il avait deviné le diable. Mais Satan, car c’était bien lui, vieil expert de la faiblesse humaine, ne s’en alla pas.
— Fou que lu es, lui dit-il, tu as peur de manquer ton salut, quand il s’agit d’une immortalité glorieuse. Cette merveilleuse cathédrale que je te bâtirais vaudrait les âmes de tout le chapitre de Cologne, et je ne demande que la tienne, à loi, pauvre hère!...
Au mêmeinslant s’élevaient, dans un cercle magique, des tours lumineuses avec leurs rosaces ciselées, leurs trèfles découpés, leurs statuettes pendantes, et leurs rampes à jour. Notre architecte ébloui par ce spectacle perdait la raison et était près de succomber, quand l’idée lui vint de jouer au plus fin avec l’esprit de malice.
— Satan, lui dit-il, tu me promets la gloire; mais, pour y arriver, il faut que mon plan soit adopté par l’archevêque ; remetsmoi le dessin, et demain, à cette place, je reviendrai. Si la construction de la cathédrale m’est confiée, je l’appartiendrai.
— Enfant, reprit le diable, n’espère pas me tromper, la signature d’abord, la cathédrale ensuite ; à demain, je te laisse, la nuit porte conseil. Et Satan disparut.
L’architecte alla incontinent raconter à l’archevêque l’apparition du diable et la merveilleuse église qu’il lui avait fait voir en vision; sur quoi l’archevêque, grandement surpris, assembla le chapitre, afin qu’il fût avisé aux moyens d’arracher la cathédrale aux griffes de l’enfer. 11 fut décidé que l’architecte irait au rendez-vous promis, mais protégé par un reliquaire de Sainte-Ursule, qu’il présenterait au malin esprit après en avoir reçu le plan si pieusement convoité. Le lendemain, l'artiste se rendit à la place où, la veille, l’esprit des ténèbres lui était apparu. Cette fois, le vieillard n’y était plus, mais l’ange déchu, aux ailes fauves, au sombre regard.
— Signe, dit-il àl’artiste, qui n’en pouvait de frayeur, et voici la cathédrale. A cet instant, s’armant de tout son courage, celui-
(t) J. W. Wolf, Souvenirs d’uu médecin.
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