THE
ci saisit d‘une main convulsive le plan magique que lui présentait le diable, et le frappant au Iront du reliquaire bénit :
— Retire-toi, Satan, s’écria-t-il, retire-toi!.. L’esprit des ténèbres resta un moment immobile.
— Un prêtre t’a conseillé, dit-il furieux, c’est ruse d’Eglise ; mais ta cathédrale que tu me voles ne s’achèvera pas, et ion nom restera inconnu parmi les hommes. El Lucifer s’abîma, au milieu d’une fumée qui se traîna compacte sur le fleuve.
L’artiste courut en toute bâte à la chapelle de Sainte-Ursule, où tout le chapitre en prières l’attendait.
— Voici la cathédrale, s’écria-t-il tout haletant. Mais quelle fut sa douleur, lorsque déroulant le dessin, il y vil empreinte la griffe du diable qui en avait déchiré un fragment. Une tour manquait; ce fut en vain que le pauvre architecte consuma ses veilles à la i econslruire ; aucunes lignes, aucunes combinaisons ne pouvaient s’harmoniser avec l’œuvre diabolique. C’était un échiquier dont une pièce était égarée. Le pauvre homme mourut à la peine.
11 était apparemment réservé au roi de Prusse, actuellement régnant, de conjurer le charme satanique , il a solennellement promis de faire achever la cathédrale de Cologne (1). Y oyez superstitions, etc.
TRAIRE par charmes. — Voyez Blokula.
TRAJAN , empereur romain qui , selon Dion Cassius, se trouvant à Antioche lors de ce terrible tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, fut sauvé par un démon, lequel se présenta subitement devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre et l’emporta hors de la ville.
TRANSMIGRATION DES AMES. Plusieurs anciens philosophes , comme Empédocle , lylhagore et Platon, avaient imaginé que les âmes après la mort passaient du corps qu’elles venaient de quitter dans un autre corps, afin d’y être purifiées avant de parvenir à l’étal de béatitude. Les uns pensaient que ce passage se faisait seulement d’un corps humain dans un autre de même espèce. D’autres soutenaient que certaines âmes entraient dans les corps des animaux et même dans ceux des plantes. Celte transmigration était nommée par les Grecs métempsycose et mélensomatose. C’est encore aujourd’hui un des principaux articles de la croyance des Indiens. Ce dogme absurde, enfanté par le panthéisme, leur fait considérer les maux de cette vie, non comme une épreuve utile à la vertu, mais comme la punilion des crimes commis dans un autre corps. N’ayant aucun souvenir de ces crimes, leur croyance ne peut servir à leur en faire éviter aucun. Elle leur inspire de l’horreur pour la caste des parias, parce qu’ils supposent que ce sont des hommes qui ont commis des forfaits affreux dans une vie précédente. Elle leur donne plus de charité pour les animaux même nuisibles que pour les
(1) M. Eugène Briffanlt, les Léc/enles du Rlùn.
hommes, et une aversion invincible pour les Européens, parce qu’ils tuent les animaux. Enfin, la multitude des transmigrations leur fait envisager les récompenses de la vertu dans un si grand éloignement, qu’ils n’ont plus le courage de les mériter (2).
TRASULLE. Tibère, étant à Rhodes, voulut satisfaire sa curiosité relativement à l’astrologiejudiciaire.il fitvenir l’un après l’autre tous ceux qui se mêlaientdeprédirel’avenir; il les attendait sur une terrasse élevée de sa maison au bord delamer.Un desesaffranchis, d’une taille haute et d’une force extraordinaire, les lui amenait là à travers les précipices; et si Tibère reconnaissait que l’astrologue n’était qu’un fourbe, l'affranchi ne manquait pas, à un signal convenu, de le précipiter dans la mer.
Il y avait alors à Rhodes un certain Trasulle, homme habile dans l’astrologie, disaiton, mais incontestablement d'un esprit trèsadroit. 11 fut conduit comme les autres à ce lieu écarté, assura Tibère qu’il serait empereur et lui prédit beaucoup de choses futures. Tibère lui demanda ensuite s’il connaissait ses propres destinées et s’il avait tiré son propre horoscope. Trasulle, qui avait eu quelques soupçons; car il n’avait vu revenir aucun de ses confrères, et qui sentit redoubler ses craintes en considérant le visage de Tibère , l’horçme qui l’avait amené et qui ne le quittait point, le lieu élevé où il se trouvait, le précipice qui était à ses pieds, regarda le ciel comme pour lire dans les astres; bientôt il s’étonna, pâlit et s’écria épouvanté qu’il était menacé d’une mort instante. Tibère, ravi d’admiration, attribua à l’astrologie ce qui n’était que de la présence d’esprit et de l'adresse, rassura Trasulle en l’embrassant, et le regarda depuis comme un oracle.
TRÈFLE A QUATRE FEUILLES. Herbe qui croît sous les gibets, arrosée du sang des pendus. Un joueur qui la cueille après minuit, le premier jour de la lune, et la porte sur soi avec révérence, est sûr de gagner à tous les jeux.
TRÉG1T0UR1E. Les nécromanciens du moyen âge devaient surtout leur renom d’habileté en magie à la faculté qu’ils possédaient de produire des illusions d’optique, faculté connue alors sous le nom de Trégitourie. Godwin, dans son Histoire des nécromanciens, donne de curieux exemples des effets merveilleux produits à l’aide de la trégitourie par Agrippa, le docteur Faust et d’autres hommes célèbres. La lanterne magique, devenue si triviale, était leur grand instrument; et elle a conservé le nom qui la faisait regarder autrefois comme quelque chose de surhumain.
TREIZE. Nos anciens regardaient le nom>bre treize comme un nombre fatal, ayant remarqué que de treize personnes réunies à la même table, il en meurt une dans l’année ; ce qui n’arrive jamais quand on est quatorze.
(2) Bergier, Diclionu. de théologie.
Un premier président du parlement de Rouen ne pouvant se résoudre à se mettre à table, parce qu’il se trouvait le treizième, il fallut adhérer à sa superstition, et faire venir une autre personne, afin qu’on fût quatorze. Alors il soupa tranquillement; mais à peine sorti de table, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie dont il mourut sur-le-champ.
TREMBLEMENTS DE TERRE. Les Indiens des montagnes des Andes croient, quand la terre tremble, que Dieu quille le ciel pour passer tous les mortels en revue. Dans celte persuasion, à peine sentent-ils la secousse la plus légère, qu’ils sortent tous de leurs bulles, courent, sautent et frappent du pied en s’écriant : Nous voici ! nous voici (1).
Certains docteurs musulmans prétendent que la (erre est portée sur les cornes d’un grand bœuf; quand il baisse la tête, disentils, il cause les tremblements de terre (2).
Les lamas de Tartarie croient que Dieu, après avoir formé la terre, l’a posée sur le dos d’une immense grenouille jaune, et que toutes les fois que cet animal prodigieux secoue la tête ou allonge les pattes, il fait trembler la partie de la terre qui est dessus (3).
TREMBLEURS. Tout le monde sait quelque chose des Amis (quakers) ; mais nous connaissons un peu moins les shakers (trernbleurs). Allons donc chez le Trembleur; là, nous verrons la rigidité de principes des Quakers poussée à l’extrême. Le Quaker se plaint et parfois il s’enhardit jusqu’à faire infraction à sa loi, en cultivant en silence la sculpture, la peinture et la musique(4).Mais chez l’autre, tout est austère, grave comme la mort. Le Trembleur doit, sur celte terre, toute son existence à Dieu et à l’infortune; et comme, à ses yeux, l’agriculture, l’horticulture, un peu de commerce et la prière suffisent pour arriver à ce but, il frappe d’anathème tout ce qui est hors de ce cercle. Chez lui, point de sciences, point de poésie, point de peinture; tous ces nobles travaux qui agrandissent le domaine de la pensée et qui donnent du ressort à l’intelligence, sont sévèrement défendus. 11 lient aux formes des temps antiques, à la simplicité des premiers âge> ; le yea , le nay de l’ancien langage sont religieusement conservés, car il craint que la plus légère infraction aux règles sévères de son code n’amène la ruine de son culte.
Le Trembleur vit en communauté, mais avec une séparation rigoureuse entre les deux sexes; le Quaker, au contraire, a son chez-soi, son sweet home, comme il l’appelle. Le T rembleur n,’a rien de cette sérénité de l’âme, de ce contentement de soi que l’on remarque sur le visage du Quaker. Triste, monotone et morose, sa figure est grave; jamais un sourire ne vient jouer sur ses lèvres; cependant tous deux se trouvent dans les mêmes conditions sous le rapport du
(t) Voyages au Pérou faits en 1791, 1794, par les PP. Manuel Sobre Viela et lîareelo.
(2) Vovage à Constantinople, 1800.
(3) Voyage de J. Bell d'Anlennoni, etc.
(i) Mdlard d’Edimbourg, l’un des meilleurs graveurs
bonheur matériel. Allez chez l’un, vous allez chez l’autre. Un sentier bien tracé, bien sablé, où ne croît pas une seule mauvaise herbe, où l’on ne voit ni fumier, ni marécage, conduit à l’élablissement du Trembleur. L’inlérieur comme l’extérieur a je ne sais quelle apparence agréable qui fait du bien à la vue et rafraîchit le cœur : les vitres des fenêtres brillent comme des miroirs; les châssis avec leurs espagnolettes et leurs baguettes en cuivre poli reluisent, et les planchers bien lessivés ont la blancheur de la neige. Partout régnent l’abondance et l’ordre. Le costume du Trembleur est propre, mais grossier, original : il consiste, pour les hommes, en un chapeau à larges bords, une veste et un pantalon dont l’étoffe a été fabriquée dans l'établissement, et dont la coupe antifashiooable se perd dans la nuit des temps; pour les femmes, une coiffe assez semblable aux bonnets de nuit de nos ménagères de campagne, et une robe étroite comme le fourreau d’une épée, faite avec la même étoffe que celle qui sert aux habits des hommes complètent leur ajustement.
Qu’importe la coupe de l’habit; est-ce dans un frac plus ou moins élégant que consiste la civilisation? est-ce dans une paire de bottes plus ou moins fines que l’on peut trouver le bonheur et le bien-être?
Mais, étrange bizarrerie de l'homme 1 voici des êtres, recueillis, sile?icieux, graves, et qui tout à coup se livrent avec ardeur à l’exercice ie plus incompatible avec leurs mœurs. La danse, qui est odieuse au Quaker, est regardée par le Shaker comme l’une des cérémonies les plus importantes de son culte. Lorsque je fus témoin d’une de ces scènes, j’en éprouvai une impression si forte, que le souvenir m’en est resté dans le cœur, aussi vif que si j’en avais le tableau devant mes yeux. J’étais en Amérique depuis quelques semaines; j’avais visité un des établissements les plus considérables des Trembleurs, situé à deux milles du Nouveau-Liban, dans la province de Massachussets; et ce que j’y avais vu m’ayant engagé à poursuivre le cours de mesobservations sur celte singulière contrée, j’allai à Hanwock, autre établissement peu éloigné du Nouveau-Liban (5).
C’était un beau dimanche du mois de juin; la rosée avait humecté la terre, et tout respirait autour de moi un air de grandeur qui charmait les yeux. L’église à laq-uelle on arrive par une avenue plantée d’arbres magnifiques est située sur le versant d’un joli coteau, au milieu de champs bien cultivés, de belles prairies et de bouquets d’arbres aux rameaux chargés de fruits et de feuilles. Déjà régnaient le mouvement et la vie à l’entour de l’église; le moment du service approchait ; les Trembleurs arrivaient par groupes silencieux, les uns en voilure, les autres à pied. Quand j’entrai, un des gardiens
du royaume britannique, appartient à la société des Amis;
(5j L'étahlissenientdu Nouveau-Lftian compie 700 membres; il a 5001) acres d’étendue, qui sont cultivées en perfection.
TRE
me fit asseoir auprès de la porte, sur un banc destiné aux élrangers; les hommes que je vis défiler bientôt devant moi avaient en général assez bonne figure, mais au lieu de ceite douce quiétude qui règne sur le visage des Quakers, je n’y trouvai que de la lourdeur et de l’hébèlement. Les femmes foutes frêles, maigres, n’étaient point jolies; une pâleur mate, qui indiquait une souffrance secrète couvrait leurs lèvres et leurs joues. Les petit garçons et les petites fdles n’avaient pas non plus la grâce de leur âge, la contrainte régnait sur leur figure, ou si quelquefois il s'échappait de leurs yeux quelques rayons de ce leu sacré que Dieu a départi à leur jeune nature, ces rayons s’évanouissaient presque aussitôt sous le regard sévère d’une matrone. On s’assied: les femmes d’un côté, les hommes en face; et aussitôt le service commence par une hymne que chanle en chœur toute la communauté. Ces chants étaient si aigres, si détestables, que, malgré ma curiosité, j’allais sortir, lorsque trois hommes que je vis se poser à l’extrémité de la ligne et battre des mains comme des claqueurs,me forcèrent malgré moi à conserver ma place. C’étaient les musiciens ; les chants recommencèrent de nouveau. Les Trembleurs se lèvent, accrochent leurs habits; on recule les bancs p ur donner plus d’espace aux danseurs ; puis les hommes et les femmes, s’étant rangés sur plusieurs lignes de profondeur, le bal commença par six pas en avani, six pas sur la gauche, six pas en arrière et six pas sur la droite. Alors se formant en carré, les Trembleurs exécutèrent une gigue, accompagnée de contorsions et des gestes les plus furieux. La sueur ruisselait sur tous ces visages; les mouvements étaient brusques , saccadés , comme dans le plus beau galop; rudes, sauvages comme les chants des trois malheureux musiciens qui accompagnaient la bacchanale. Mais, chose étrange 1 ces hommes si mouvants, ces femmes palpitantes conservaient leur impassibilité; dans leurs yeux, sur leurs joues, ne paraissait aucune émotion de plaisir, et, sans la rougeur qui couvrait leurs visages, on les eût pris pour des marionnettes ou des automates. Ce jour-là, je devais marcher de surprise en surprise ; qu’on s’imagine en effet quel dut être mon étonnement lorsqu’à la suite de cette danse qui dura plus d’une demi-heure, je vis un de ces hommes se lever pour prêcher un sermon sur la liberté civile et religieuse, et développer dans sa thèse les vues les plus larges et les plus généreuses 1 Qu’on s’imagine cet homme que j ai dit illettré et méprisant les sciences, s’élevant tout à coup à la hauteur des philosophes célèbres : je ne sais ce qui se passa dans mon esprit, toujours est-il qu’au lieu de le regarder comme un fou digne de Bedlam, ainsi que je l’avais fait l’instant d’avant, je sentis, par une réyolu-
(î) Mahomet IV l’accueillit avec distiuctou et lui offrit une escorte pour la conduire à Constantinople, ce qu’elle refusa.
(2) La Pensylvanie.
tion soudaine, renaître pour lui mon estime et mes sympathies.
L’histoire de celle secte a plus d’un rapport avec celle des Amis. C’e-t à celle-ci qu’elle doit son origine. Ce fut Georges Fox qui posa les premières bases des doctrines de la société des Amis. Dès son berceau, le nouveau culte eut à lulter contre la persécution. Cromwell et Charles II le poursuivirent avec vigueur. Cependant, malgré ces violences, les doctrines nouvelles s’étendaient et s’enracinaient chaque jour. AinM Mary Fisher, faible femme, quille l’Angleterre, parce qu’elle se croit une mission pour Mahomet IV, et se rend à travers mille dangers au camp du sultan devant Andrinopie, pour lui délivrer son message (1). Les prosélytes n’étaient pas non plus des hommes ordinaires; Robert Barclay elGeorges Keith, qui plus tard déserta la religion nouvelle, venaient de se convertir. William Penn, l’ami des hommes rouges et pour la mémoire duquel ceux-ci ont encore une grande vénération, s’élait senti touché par l’éloquence de Thomas Loe, qui jouissait alors d’une grande réputation parmi les Quakers; dès ce jour il avait résolu de faire partie de la communion nouvelle. A ce sujet, il eut de grandes difficultés à surmonter de la part de l’amiral Penn, son père, qui le destinait à la carrière dans laquelle lui-même avait rendu de grands services à son pays. Forcé par une opiniâtre résistance, l’amiral consentit à pardonner à son 01s, à la seule condition qu’il se découvrirait devant le roi et le duc d’York; mais cetle action étant contraire aux doctrines du quakerisme, Penn refusa. Il consacra bientôt tous ses talents à soutenir la cause qu’il avaitembrassée ; il écrivit plusieurs ouvrages, défendit devant le roi les intérêts de ses coreligionnaires ; et après avoir été jeté à diverses reprises dans la prison de Newgaie, il partit avec Fox et Barclay pour la Hollande, et de là pour l’Amérique où il fonda la province qui lui doit aujourd’hui son nom (2). Les naturels qui habitaient cette pailie de l’Amérique, en butte aux mauvais traitements des colons, exerçaient de terribles représailles : Penn par* sa justice les rendit doux et sociables ; il paya leurs terres, et fit avec eux un traité de paix dont le terme, pour parler le langage naïf des simples habitants de ces contrées, devait durer aussi longtemps que la lune et le soleil (3).
Ce fut vers le milieu du siècle suivant que les Trembleurs commencèrent à paraître.
La nouvelle secte, qui a plusieurs points de ressemblance avec celle des Quakers, prit naissance dans le Lancashire. Anne Lee, native de Manchester, appartenant à une famille obscure, en fut la fondatrice. Ses prétentions étaient assez étranges : elle disait avoir reçu une mission semblable à celle de Jésus-Christ; aussi lui donna-t-on le sobri-
(3) Aujoird’liui encore les Indiens conservent pour la mémoire d'Onas (Penn) une profonde vénération, et manifestent pour ses enfants (les quakers) la plus vive amitié.
quet de seconde mère , nom qu’elle a conservé depuis parmi ses sectaleurs. Poursuivie comme atteinte de folie, elle fut jetée en prison ; puis, plus tard , chassée du pays , elle partit de Liverpool pour New-York, d’oùelle alla se fixer près de la rivière Hudson, à huit milles d’Albany. De là, les nouveaux religionnairesserépandirent dans l’Etal de New- York et celui de Massachussets, dans leConnecticut , le Nouveau-Hampshire et la province du Maine.
Mais celte secie ne peut pas espérer de grands développements; l’observation du célibat dont elle s’est fait une règle des plus rigoureuses nuira toujours à ses progrès. Le célibat est pour les Trembleurs la base fondamentale de l’édifice , et tous les discours de leurs prédicateurs tendent à rendre celte base inébranlable. « En cela, disent-ils, nous imitons le Christ; » ou bien ils citent divers passages des Apôtres , tels que ceux-ci :
« Mon règne n’est pas de ce monde; les enfants de ce monde (et sous celle dénomination ils désignent tout ce qui n’appartient pas à leur secte) se marient, mais ceux-là seuls seront dignes du royaume des cieux et de la résurrection des morts qui ne se marieront point, »
La Société-Unie , c’est le nom que les Trembleurs donnent à leur communion, est donc obligée de recourir au prosélytisme pour se soutenir. Ceci ne leur coûte pas de grands efforts, car les nouveaux venus sont en général de pauvres veuves chargées d’enlants, des infortunés de tous les pays, qui n’ont ni feu, ni lieu; et qui, attirés par la perspective d’un avenir certain sans beaucoup de travail, viennent en assez grand nombre s’enrôler sous la bannière d’Anne Lee, certains d’y être bien reçus. Mais bientôt le joug se fait sentir , celle tyrannie sur les sens devient trop lourde pour les femmes et pour les hommes ; et alors ces sectaleurs mal aguerris quittent de gré ou par ruse leurs nouveaux frères. Cependant il est une chose remarquable, c’est que tous les enfants qui entrent dans la société par suite de l’admission de leurs parents y restent jusqu’à leur mort, ou du moins quand ils s ét happent on les voit fréquemment revenir au beicail (comme s’ils étaient ensorcelés).
A i’époque où je visitai l’établissement de Lebanon, je fus témoin d’un pèlerinage de celte nature. Le fugitif ou plutôt la fugitive était une jeune fille d’environ seize ans. Mary était son nom. Ennuyée de la vie monotone de ses frères, Mary feignit un beau dimanche d’être malade pour ne point aller à l'office ; de la fenêtre de sa chambrelte elle avait remarque un joli poney qui paissait dans une belle prairie. Je ne sais quel désir vague s’empara du cœur de la fillette ; il taisait si beau, le ciel était si doux! Toujours est-il que Mary, sans perdre de temps, sauta légèrement par la fenêtre, enfourcha l’animal et galopa a toute bride vers la ville. Alors Mary lut heureuse, et son cœur battit à l’aise : pour comble de bonheur, une personne distinguée, humaine et chaiitable, la
prit à son service. Tout souriait donc à Mary ; elle n’avait que de très-petits travaux de ménage à exécuter ; elle quitta sa vDaino coiffe pour un bonnet élégant, sa robe grossière pour une robe fraîche qui lui serrait la taille. Cependant après un mois on la vit triste et rêveuse, ses yeux étaient humides, des paroles de regrets et de profonds soupirs s’échappaient de ses lèvres. Enfin, après deux mois d’absence , la jeune Mary quitta ses robes de soie et son bonnet de dentelle pour reprendreson ancien costume ; et après avoir dit adieu à sa maîtresse, elle vint retrouver ses anciens compagnons.
Mais qu’on ne s’étonne point de ce singulier attachement à des règles aussi peu en harmonie avec le goût et le naturel des enfants I Les jeunes gens qui font partie de la société y sont l’objet d’une surveillance rigide. On excite chez eux des idées d’enthousiasme et d’exaltation, et on parvient ainsi à les rendre souples et patients. Ainsi on leur apprend que tous les êtres qui les entourent, qu’eux-mêmes, depuis qu’ils ont le bonheur d’appartenir à la société, sont des êtres privilégiés auxquels le Créateur doit une protection spéciale, tandis qu’en dehors de ce cercle il n’y a que des êtres dégradés, avilis, qui ne méritent que leur pitié; que tout ce qui est fait par la société est beau et bien, tandis que tout le reste est faux, impie ; puis, pour que ces principes poussent des racines profondes , on empêche que les jeunes gens aient le moindre contact avec des étrangers.
La religion des Amis est plus réservée. Dans leurs temples , point d’élections ni de levées de mains ; point de séminaires pour celui qui veut apprendre la morale aux autres ; hommes et femmes, quiconque se sent appelé à prêcher et à prier se L ve, prêche et pi ie : voilà tout ce qui est nécessaire pour être ministre quaker. CepemJant celui ou celle qui se lève ainsi ne doit prêcher qu’autant qu’il sent en lui l’inlluence immédiate de l’Esprit divin; il ne doit avoir aucun discours apprêté; le souffle de Dieu doit seul lui fournir les paroles qui sortiront de son cœur. C’est la loi fondamentale du culte; à celte condition, il est reconnu ministre par la communauté, et alors il peut quitter son siège, traverser l’assemblée et prendre place dans une galerie élevée qui fait face aux assistants. Mais s’il est reconnu que cettecoudilion n’est pas remplie, s’il est bien constaté que l’influence immédiate de l’Esprit- Saint n’agit pas sur lui , alors son ministère finit au bout de quelques sermons; on lui dit d’abord en particulier, puis publiquement, s’il persiste, de cesser ses prédications. Reste à savoir comment on sait qu’un prédicateur reçoit ou non l’inspiration de l’Esprit divin. Cette question délicate est tranchée d’une manière souveraine par deux personnes influentes de la communauté, désignées sous le nom de elders; ces deux personnes, auxquelles est en outre commis le droit de surveillance sur les fidèles, pour prononcer dans celle cause, doivent elles-
TRE
TRE
mêmes être inspirées par l’Esprit divin. Elles attendent donc que leur guide leur dicte co qu’il faut faire , mais telle est la discrétion qu’elles apportent dans ces sortes d’affaires, )ou plutôt leur guide les dirige d’une manière si Adèle, qu’à paît Te prédicateur, qui dans celle circonstance ressemble à un auteur tombé, tout le monde se montre satisfait de la décision.
Le grand Manitou des peaux rouges et le Brahma des Hindous ne jouent pas un plus beau rôle dans leur sphère, que l’Esprit divin dans la liturgie des Quakers. Vous l’avez vu tout à l’heure créer un ministre eh bienl ce ministre, inspiré de nouveau par lui, va peut-être demander à voyager dans certains districts du royaume, à aller dans les pays d’outre-mer pour y tenir des réunions particulières ou publiques, ou bien pour y rendre des visites à la famille; ceci, dans la phraséologie des Amis, s’appelle exposer l’état des affaires de la famille. On s’assemble; la question est posée devant les Quakers réunis. Si l’Esprit ne trouve rien à dire à ce voyage, et que le voyage dont il s’agit soit dans les limites du meeting mensuel, la sanction de ce meeting suffit; si le district que l’inspiré se propose de visiter est plus éloigné, la sanction du meeting trimestriel devient alors nécessaire; si, enGn, lepèlerinage alieu en dehors du royaume, le ministre ne peut avoir sa feuille de route (clear way ), qu’autant que le meeting annuel a donné son assentiment au voyage.
Ces meetings ont chacun une attribution particulière. Le meeting mensuel, qui est composé de diverses congrégations vivant dans des limites rapprochées, a pour objet de pourvoir à la subsistance des pauvres et à l’éducation de leurs enfants ; d’apprécier la sincérité des personnes qui paraissent pénétrées des principes religieux de la société et qui désirent en faire partie ; de réprimander les membres qui se sont rendus coupables de quelques fautes , après avoir préalablement été chez les délinquants, et les avoir engagés à s’amender. Celle réprimande faite, on proclame que la personne coupable a donné satisfaction de sa fauie, ou si elle s’y est refusée, on déclare qu’elle ne fait plus partie de la société. On y règle les différends par l’arbitrage , méthode prompte qui met les Quakers à l’abri des procédures et de tous les frais qui s’y rattachent; on y enregistre les naissances et les décès survenus pendant le mois; enfin, à celte assemblée appartient le droit de refuser ou d’accorder les permissions de mariage. Ceux qui ont l’intention de se marier se présentent devant le meeting et lui font part de leur intention; alors celui-ci nomme une commission pour faire un rapport sur la conduite précédente des deux fiancés, et si le rapport est favorable, la permission est accordée. Dans le meeting trimestriel, on produit Jes réponses écrites à certaines demandes qui ont été laites aux meetings mensue s, réponses qui sont relativesàla conduite des membres. Ces réponses sont ensuite résuméesen
Dictions, des sciences occultes. IL
une seule, qui est destinée à être reproduite au meeting annuel. Celui-ci jouit de privilèges plus étendus : il exerce un contrôle général sur la société tout entière, il rédige les règlements qu’ilcroit nécessaires, nomme des commissaires pour visiter telles ou telles assemblées qui lui paraissent avoir un plus grand besoin de conseils, et décide , en cour souveraine, des appels qui lui sont faits des meetings mensuels et trimestriels.
Revenons à notre ministre voyageur. Le voici avec son congé ; il pari, mais sans argent, à l’imitation des anciens apôtres , car ainsi le veulent les doctrines du culte. Toutefois, comme l’ouvrier doit recevoir le prix de sa peine, lorsque ce ministre arrive dans quelque ville, il va loger chez celui de ses coreligionnaires qui lui convient , ou plutôt chez celui qui convient à ses guides, car, d’une ville à l’autre, le ministre voyageur marche toujours accompagné d’un ou plusieurs guides qui sont chargés de payer ses dépenses. Parvenu au but de son voyage, il convoque une assemblée publique. À cet effet, les Quakers les plus influents proclament par toute la ville la réunion qui doit avoir lieu, en colportant de porte en porte un programme, où sont indiqués l’objet , l’iieure et le lieu de la réunion. Cependant on se garde bien de dire dans ce programme qu’il sera prononcé un discours, car les Amis n’étant pas censés savoir qu’ils prononceront un discours, devant attendre que l’Esprit les agite pour savoir ce qu’ils auront à dire, il pourrait se faire qu’après avoir convoqué plusieurs milliers de personnes, l’Esprit saint leur faisant défaut, ils n’eussent rien à dire. Dans celte circonstance, rien de plus original qu’une pareille réunion. Vous vous rendez au lieu indiqué; vous y trouvez les Quakers assemblés , les hommes assis d’un côté, le chapeau sur la tête, et les femmes assises du côté opposé. Mêlé avec les étrangers que l’espoir d’entendre le prédicateur a conduits comme vous-même en ce lieu, vous attendez pendant plus d’une heure avec la plus vive impatience. Personne ! Est-il venu? est-il parti? va— t— il arriver? La foule ébahie se regarde en silence et se demande des yeux si l’on va bientôt commencer, lorsque tout à coup les Quakers se lèvent , échangent des peignées de mains, et parlent ea laissant la place libre. « Queer people! Singulières gens, » me disait un Irlandais que j’avais pour voisin, un jour que j 'assistais à une pareille scène; « ils ne chantent ni ne prient.» La séance est en effet levée, l’Espril-Samt, so t qu’il vous ait jugé indigne d’entendre les paroles du prédicateur, soit, au contraire, qu'il ai! pensé que vous étiez dans un état assez confortable pour ne pas en avoir besoin, n’a pas exercé son intluence sur celui que vous étiez venu entendre.
Mais ieionnement des spectateurs n’est pas moins grand lorsqu’après avoir attendu en silence pendant plusieurs heures l’influence de l’Esprit-Saint, ils voient tout à coup se lever une femme, ou bien un simple artisan qui sort de son atelier, un campa-
gnard qui vient de dételer ses bœufs, ou bien encore un gentleman qui descend d’un boghey élégant ; lorsqu’ils les voient, dis-je, tout a coup se lever et prononcer une longue harangue, qui, par la forme et le fond , n’a rien de commun avec nos sermons d’église. Cette fois l’Esprit-Saint vient d’agir, mais cette action se communique d’une manière si bizarre, si excentrique; point de texte, point d’ordre, c’est une confusion à s’y perdre; des phrases tordues, ampoulées, pleines d’images baroques, des lieux communs tant et plus, et le tout prononcé d’une voix psalmodiante qui, de la clef naturelle, s’élève jusqu’au diapason le plus élevé, et qui s’abaisse sans transition à Yut pour remonter une seconde fois jusqu’au si. La veille vous n’aviez pas eu de sermon, aujourd’hui vous en avez trois, quatre, quelquefois six; chacun se lève à tour de rôle et débile sur le même ton le discours que lui inspire le souffle divin. Ce discours dure vingt minutes , une demi-heure, quelquefois davantage , suivant que l’influence de l’Esprit est plus ou moins intense.
Rien n’est plus curieux encore que la manière dont le ministre voyageur rend ses visites aux membres de la famille. Supposons que la ville qu’il se propose de visiter soit Londres ; eh bien 1 grands et petits , pauvres et riches, tous les membres de la société des Amis qui habitent la métropole le verront alternativement dans leur demeure; là , il s’assiéra avec eux , cherchera par ses conseils à les distraire des affaires de ce monde pour ramener leurs pensées sur un monde meilleur ; il pénétrera dans le fond de leurs âmes afin de sentir avec eux, d’apprécier leurs craintes et leurs espérances, et de gémir sur leur douleur. C’est là une entreprise difficile, ardue; cependant elle est accomplie avec autant de zèle que de bonheur. Pour cet objet, le ministre, après avoir élu son domicile chez un des membres de la communauté, fait annoncer par un messager à la famille qu’il se propose de visiter qu’à telle heure il se rendra chez elle. A l’heure dite, il arrive ; la famille le reçoit dans un salon dont l’entrée est interdite aux domestiques pendant tout le temps que durera la visite ; après avoir échangé les salutations d’usage, et s’être mutuellement serré la main, on s’assied auprès du feu. Alors les bouches se tiennent fermées, pas une parole ne tombe des lèvres des assistants. Le silence est si profond, si solennel, qu’on entendraitla chute d’une épingle. La famille est censée se trouver en présence de l’Etre suprême, qui, agissant sur l’esprit de son ministre, va bientôt lui découvrir ses secrets les plus cachés. Après un quart d’heure de silence, le ministre prend la parole, et, d’une voie émue, il s’adresse à tous les membres de la famille, en commençant par le père et la mère et en continuant ainsi jusqu’à l’enfant qui dort dans son berceau. Ses paroles ne sont souvent rien moins qu’agréables par leur fran-
(11 On désigne sous ce nom les quakers de l'Amérique,
SCIENCES OCCULTES. 7i8
chise ; par exemple : à un malade qu’il verra se débattre contre la mort, il lui dira sans aucune périphrase :« Ami, ton heure est venue, prépare-toi à mourir. » La visite étant finie, chaque membre peut prendre part à la conversation, mais cette conversation est toujours grave et sérieuse. Quelquefois le ministre s’arrête encore pour dîner avec la famille chez laquelle il se trouve ; dans cette circonstance, il n’est pas rare de voir la conversation tout à coup rompue par un silence. Ce silence est général , personne ne dit mot, à moins pourtant que parmi les assistants il se trouve un etranger. Alors la scène est vraiment comique; celui-ci , pris à l’improviste, continue souvent la conversation sans s’occuper du silence qui règne autour de lui; lorsqu’il s’arrête, point de réponse; il recommence, adresse des questions directes, même silence ; enfin , confondu , doutant s’il dort ou s’il est éveillé, il regarde et voit des figures graves et silencieuses, qui l’obligent à renfermer dans son sein son étonnement et sa curiosité.
Mais les yeux du ministre sont-ils choqués par un gilet tant soit peu fashionable, par un ruban du chapeau de la jeune fillo dont la couleur est un peu trop voyante, en sortant, il jettera sur la table, avec une sorte d’indifférence, un petit papier écrit ou imprimé. Ses vastes poches sont toujours fournies de projectiles de cette nature qu’il lance chez l’un, chez l’autre, et toujours à propos. C’est souvent une lettre d’un membre de la famille de l’ouest (1), et dans laquelle celui-ci lui fait part de plusieurs observations qu’il a recueillies de la bouche de personnes étrangères au culte , relativement au bonheur qui rejaillit sur elles de la stricte observance de ses lois; ou bien ce sont des extraits de livres, des manuscrits, le compliment que fit l’empereur Alexandre, lorsqu’il vint à leur meeting , et qu’il alla visiter un des membres de la société. A lire tous ces témoignages, tous ces rapports sur l’extension que prend de jour en jour le culte des Amis, on croirait que toutes les nations, émerveillées, se rangent en foule sous la bannière des Quakers ; et cependant les années s’écoulent, et la société reste au même point, sous le rapport moral comme sous celui du nombre.
Telle est l’histoire des Amis; tels sont les traits les plus saillants de leurs habitudes religieuses et domestiques. Comme on le voit, parmi ces usages, il y en a beaucoup qui sont incompatibles avec la civilisation dans laquelle nous vivons ; mais, à tout prendre, le bien l’emporte tellement sur le mal, qu’on serait tenté de désirer que tous les hommes vécussent sous de pareilles lois (2).
TRESORS. On croit dans l’Ecosse qu’il y a sous les montagnes des trésors souterrains gardés par des géants et des fées; en Rretagne on croit qu’ils sont gardés par un vieillard, par une vieille, par un serpent, par un chien noir ou par de petits démons, hauts
(2) Tail’s Magasine, traduit dans la Revue brini/mique».
d’un pied. Pour se saisir de ces (résors, il faut, après quelques prières, faire un grand trou sans dire un mot. Le tonnerre gronde, l’éclair brille, des charrettes de feu s’élèvent dans les airs, un bruit de chaînes se fait entendre; bientôt on trouve une tonne d’or. Parvient-on à l’élever au bord du trou, un mot qui vous échappe la précipite dans l’abîme à mille pieds de profondeur. — Les Bretons ajoulent qu’au moment où l’on chante l’évangile des Rameaux, les démons sont forcés d’étaler leurs trésors, en les déguisant sous des formes de pierres, de charbons, de feuillages. Celui qui peut jeter sur eux des objets consacrés, les rend à leur première forme et s’en empare (1). Voy. Argent.
TRIBUNAL SECRET. C’est un de nos princes qui a fondé ce tribunal célèbre des francsjuges (des frey graves), qui retentit si puissamment dans tout le mo^en âge, qui plane, si imposant et si mystérieux, sur la Germanie et le nord de la vieille Gaule, et dont l’institution, le but, les actes ont été appréciés jusqu’à présent d’une manière si incomplète et souvent si fausse.
Il est possible qu’on s’étonne du point de vue sous lequel nous considérons la cour vehmique; mais c’est après de mûres recherches que nous croyons avoir rencontré la vérité; et nous pensons que notre façon de voir jettera sur l’histoire un jour nouveau, sur celte histoire des siècles écoulés qui est tout entière à refaire, non plus avec les vaines théories de ces hommes qui parlent et ne savent pas faire autre chose , tristes eunuques du sérail dont nous sommes assaillis, mais avec l’étude profonde des faits à reproduire, si animés, si vivants, si variés, si dramatiques.
Le nom de tribunal secret se comprend; celui de cour vehmique est plus obscur ; il vient du mot saxon vehmen, qui veut dire condamnaleur, et non de vœ mihi, comme l’ont dit ceux qu’on appelle les doctes. Jamais une cour do justice ne s’est donné un nom injurieux ou absurde.
L’histoire, cette muse si pauvre et tant abusée, ne nous a conservé, sur le tribunal secret de Westphalie,que des notions peu satisfaisantes, parce que les francs-juges qui le composaient s’engageaient par un serment terrible au silence le plus absolu ; qu’on osait à peine prononcer le nom de ce tribunal redouté; et que les écrivains se contentaient, comme aujourd’hui, de saisir les superficies.
On lit dans le tome III, page 624, du recueil des historiens de Brunswick publié par Leibnitz, que Charlemagne, vainqueur pour la dixième fois, en 779, des Saxons, peuples indomptables, qui n’avaient leur plaisir que dans le sang, leur richesse que dans le pillage, et qui honoraient leurs dieux avec des victimes humaines, envoya un ambassadeur au pape Léon 111 (qui ne régnait pas alors) pour lui demauder ce qu’il devait faire de ces
rebelles qu’il ne pouvait soumettre, et que pourtant il ne voulait pas exterminer. Le saint-père, ayant entendu le sujet de l’ambassade, se leva, sans répondre un mot et alla dans son jardin, où ayant ramassé des ronces et des mauvaises herbes, il les suspendit à un gibet qu’il venait de former avec des bâtons. L’ambassadeur à son retour raconta à Charlemagne ce qu’il avait vu ; et le roi, car il n’était pas encore empereur, institua le tribunal secret, pour contraindre les païens du Nord à embrasser le christianisme.
Tous les historiens ont répété ce récit altéré. Bienlôt, poursuivent-ils , toute la Germanie se remplit de délateurs, d’espions et d’exécuteurs. Le tribunal secret connut de tous les crimes, et même des moindres fautes, de la transgression du décalogue et des lois de l’Eglise, des irrévérences religieuses, de la violation du carême, des blasphèmes. Son autorité s’étendait sur tous les ordres de l’Etat ; les électeurs, les princes, les évêques même y furent soumis, et ne pouvaient être relevés de cette juridiction, dans certains cas, que par le pape ou par l’empereur.
. Néanmoins dès le xme siècle, les ecclésiastiques et les femmes n’étaient plus recherchés par la cour vehmique.
Les francs-juges, c’est le nom qu’on donnait généralement aux membres du tribunal secret, étaient- ordinairement inconnus, lis avaient des usages particuliers et des formalités cachées pour juger les malfaiteurs, et jamais, dit Æneas Sylvius, il ne s’est trouvé personne parmi eux à qui la crainte ou l’argent aient fait révéler le secret. Ils parcouraient les provinces pour connaître les criminels, dont ils prenaient les noms ; ils les accusaient ensuite devant le tribunal invisible; on les citait ; on les condamnait; on les inscrivait sur un livre de mort; et les plus jeunes étaient chargés d’exécuter la sentence.
Tous les membres faisaient cause commune ; lors même qu’ils ne s’étaient jamais vus, ils avaient pour se reconnaître un moyen qui est encore pour nous un mystère. C’étaient des mots d’ordre en saxon : stock , stein , grass, grein , et quelques autres qui peuvent bien n’être que des conjectures. l)u reste le secret se gardait si étroitement, que l’empereur lui-même ne savait pas, dit Mceser, pour quels motifs le tribunal vehmique faisait mourir un coupable.
Pour l’ordinaire, quand la cour vehmique avait proscrit un accusé, tous les francs-juges avaient ordre de le poursuivre ; et celui qui le rencontrait devait le tuer. S’il était trop faible pour ce métier de bourreau, se9 confrères, en vertu de leurs serments, étaient tenus de lui prêter secours.
Nous suivons toujours la masse des historiens, qui dans ces détails au moins sont exacts. Souvent, foulant aux pieds toutes les formes judiciaires, le tribunal secret condamnait un accusé sans le citer, sans l’en-
(1) Cambry, Voyage au Finistère, t. II, p. 13.
tendre, sans le convaincre. Mais quelquefois on le sommait de comparaître, par quatre citations. Ceux qui étaient chargés de citer l’accusé épiaient, dans les ténèbres, le moment favorable pour afficher à sa porte la sommation. Celle pièce portait d’abord le nom du coupable, écrit en grosses lettres ; puis le genre de ses crimes vrais ou prétendus, ensuite ces mots : « Nous, les secrets vengeurs de l’Eternel, les juges implacables des crimes, et les protecteurs de 1 innocence, nous te citons d’ici à trois jours devant le tribunal de Dieu. Comparais ; comparais ! »
La personne citée se rendait à un carrefour où aboutissaient quatre chemins. Un franc-juge, masqué et couvert d’un manteau noir, s’approchait lentement en prononçant le nom du coupable qu’il cherchait, il l’emmenait en silence et lui jetait sur le visage un voile épais, pour l’empêcher de reconnaître le chemin qu’il parcourait.
Les sentences se rendaient toujours à l’heure de minuit. 11 n’était point de lieu qui ne pût servir aux séances du tribunal secret, pourvu qu’il fût caché et à l’abri de toute surprise : c’était souvent une caverne. L’accusé y descendait et on lui découvrait le visage ; il voyait alors ces justiciers qui étaient partout et nulle part, et dont les bras s’étendaient partout, comme la présence de l’Eternel. Mais tous ces juges étaient masqués, ils ne s’exprimaient que par signes, à la lueur des torches. Quand l’accusé avait parlé pour sa défense, et que l’heure du jugement était venue, on sonnait une cloche; de vives lumières éclairaient l’assemblée, le prévenu se voyait au milieu d’un cercle nombreux de juges noirs. La cour qui condamna ainsi Conrad de Langen était composée de trois cents francs-juges, et un jour que l’empereur Sigismond, de la maison de Luxembourg, présidait le tribunal secret, mille juges siégeaient autour de lui.
Pour les crimes avérés, pour les longs brigandages, on ne citait point, parce que le coupable dès qu’il savait que la cour vehmique avait les yeux sur lui, se hâtait de fuir devant les poignards de cette justice inévitable ; il abandonnait pour jamais la terre rouge; c’est le nom que les invisibles donnaient à la Westphalie, siège de leurs séances, centre de leurs pouvoirs.
Quand les juges chargés d’exécuter les sentences du tribunal secret avaient trouvé et saisi le condamné, ils le pendaient avec une corde faite de branches d’osier tordues et tressées, au premier arbre qui se rencontrait sur le grand chemin. S’ils le poignardaient, selon la teneur du jugement, ils attachaient le cadavre à un tronc d’arbre et laissaient dans la plaie le poignard, au manche duquel était attachée la sentence, afin que l’on sût que ce n’était pas là un meurtre, ni un assassinat, mais une justice des francsjuges.
On ne pouvait rien objecter aux sentences do ce tribunal ; il fallait sur-le-champ les exécuter avec la plus parfaite obéissance. Chaque juge s’était obligé par d’épouvan-
tables serments, à révéler tous les crimes qui viendraient à sa connaissance, dût-il dénoncer son père ou sa mère, son frère ou sa sœur, son ami ou ses parents sans exception. 11 avait juré aussi de donner la mort à ce qu’il avait de plus cher, dès qu’il en recevrait l’ordre.
On cite ce mot du duc Guillaume de Brunswick, qui était initié au tribunal secret ; il faudra bien, dit-il un jour tristement, que je fasse pendre le duc Adolphe de Sleswich, s’il vient me voir, puisqu’autrementmes confrères me feront pendre moimême.
Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut élu empereur un instant, ayant été condamné par les invisibles, ne marchait plus qu’entouréd’une garde nombreuse. Mais un jour qu’une nécessité le força à s’éloigner de quelques pas de sa suite, le chef de ses gardes, le voyant tarder à reparaître, l’alla joindre à l’entrée du petit bois où il s’était arrêté, le trouva assassiné avec la sentence pendue au poignard; il vit le meurtrier qui se retirait gravement et n’osa pas le poursuivre.
C’était en l’année 1400. Il y avait alors cent mille francs-juges en Allemagne, et le tribunal Yehmique était devenu si puissant, que tous les princes étaient contraints à s’y afiilier. Sigismond, comme nous l’avons dit, le présida quelquefois. L’empereur Charles IV, pareillement de la maison éte Luxembourg, trouva dans l’assistance deslrancs-juges une partie de sa force. Sans eux, l’odieux Venceslas n’eût pu être déposé ; et de graves chroniques leur attribuent la mort de Charles le Téméraire.
Nous avons rapporté sommairement tout ce qui peut donner une idée de la vieille cour vehmique en nous conformant aux récits de tous les historiens. Il paraît certain que cette institution est due à Charlemagne, mais non pas pour opprimer par la terreur, pour protéger au contraire le faible contre le fort. Lorsqu’il fonda ce tribunal tout-puissant, il établit à côté un refuge : la sentence était signifiée ; et tout criminel condamné par les frey graves , si c’était pour un délit religieux ou politique, pouvait, en vertu d’une loi formelle, éviter la mort en s’exilant. Le pays ainsi était délivré du coupable.
Dans la suite, toujours fidèles à leur mis sion de protéger la faiblesse et l’innocence , les francs-juges ne furent l’effroi que des hommes puissants. Un seigneur féodal qui tuait ou pillait ses sujets, tombait bientôt sous le poignard des francs-juges. Un brigand s’arrêtait devant le sentier du crime, parce qu’il savait qu’en le parcourant, il trouverait le tribunal des secrets vengeurs de l'Eternel. Les souverains, qui n’étaient pas exempts de la même crainte, repoussaient en tremblant les tentations de la tyrannie. Et, remarquez-le, dans les pays où le tribunal secret s’est étendu, les iniquités féodales sont bien plus rares. Vous ne trouverez ni en Allemagne, ni dans le nord des Gaules ,
les sanglantes horreurs qui rendent l’histoire d’Angleterre si épouvantable au moyen âge. L’affreux despotisme seigneurial^ qui pesait sur la France du milieu, fut généralement léger, au nord. Les communes se formèrent, le commerce s’établit parce qu’il y avait une puissance occulte qui protégeait le peuple et qui atteignait les nobles voleurs de grand chemin.
Pour frapper vivement les grossières imaginations des temps barbares, il fallait bien que celte puissance fût mystérieuse et terrible.Un baron guerroyeur n’eût pas craintune petite armée; il pâlissait au seul nom des francs-juges. Il savait qu’on n’évitait pas aisément leur sentence.
Quelquefois il arriva qu’un franc-juge, rencontrant un de ses amis condamné par ie tribunal secret, l’avertitdu danger qu’il courait, en lui disant: On mange ailleurs aussi bon pain qu'ici,mais dès lors les francsjuges, ses confrères, étaient tenus, par leurs serments, de pendre le traître sept pieds plus haut que tout autre criminel condamné au même supplice. C’est qu’il fallait, nous le répétons, que celte justice fût inévitable. Les foudres de Home étaient le seul frein des hommes qui pensaient ; le tribunal secret, la seule terreur des hommes matériels.
A la fin du xve siècle, les francs-juges devinrent moins nécessaires. La renaissance des lumières ramenait quelque civi isation et quelque justice; les lois se remettaient en vigueur. Le tribunal, dont la vaste étendue occupée par cent mille juges faisait ombrage aux souverains, car il pouvait être dangereux, attira leur attention. Ils cherchèrent à le supprimer. Celui qui seul y parvint fut l’époux de Marie de Bourgogne. Maximilien, élevé à l’empire, abolit à jamais en 1512, le tribunal vehmique. Charles-Quint , son petit-fils et son successeur, maintint celle abolition dont il ne resta que quelques vestiges impuissants.
Nous avons voulu, dans les notes qu’on vient de lire, mettre les savants sur une voie nouvelle, relativement à la cour vehmique. Peut-être un investigateur plus habile montrera-t-il dans l’histoire les services immenses qu’elle a rendus.
TR1THÈME (Jean), savant abbé de l’ordre de Saint-Benoît, qui chercha à perfectionner la stéganographie ou l’art d’écrire en chiffres. ün prit ses livres pour des ouvrages magiques; et Frédéric ü, électeur palatin, fil brûler publiquement les manuscrils originaux qui se trouvaient dans sa bibliothèque. Mort en 1516.
M. Audin,à qui l’histoire vraie doit de si beaux, de si consciencieux et de si savants travaux, a publié, dans ses études sur les couvents, une étude très-remarquable de Trilhème. Nous citerons cet heureux travail.
La réforme s’est montrée impitoyable envers les couvents. Après les avoir détruits au moyen âge, elle les a calomniés. Le cœur se serre en parcourant les rives de la Moselle, à la vue de toutes ces abbayes abat-
tues par les paysans, pour obéir à quelque illuminé du nom de Carlsladt ou de Münzer.
La réforme a brisé jusqu’à la croix de pierre qui s’élevait sur le chemin. En vain nous cherchions sous la mousse quelques restes du célèbre couvent de Westenbrül: plus rien. En 1570, des jésuites, partis de Trêves, cherchaient comme nous et n’étaient pas plus heureux : ils ne trouvaient qu’uu desolatum monasterium. Quelque temps auparavant, un pauvre enfant, venu pour assister à l’office qu’on célébrait à 1 abbaye, admirait le misœlaux lettres d’or ouvert sur l’autel, et disait à Dieu dans sa prière: Mon Dieu ! faites qu’un jour je puisse lire dans ce beau livre.
Cet enfant, c’était Johann Tritheim, si connu sous le nom de Trithemius. C’est en vain qu’il priait. Les moines se détournaient quand il les arrêtait pour leur demander de lui apprendre à lire dans le beau missel du monastère. Trithemius ne se décourageait pas. Or, par une belle nuit d’été, se réveillant tout à coup, il aperçut sa petite chambre resplendissante de lumière, et à travers ces lueurs fantastiques, un jeune homme aux blanches ailes qui tenait en main deux tablettes: l’une pleine d’images de toutes couleurs, l’autre de caractères graphiques.
— Que me voulez-vous, dit l’enfant au messager céleste ?
— Choisis, mon petit, dit l’ange.
El Trithemius étendant la main, prit l’alphabet. L’ange sourit et s’envola, dit la légende.
C’était un véritable grimoire pour Trithemius, que ces pages tombées du ciel et bariolées de figures semblables à celles qu’il avait vues dans le missel de Westenbrül.
Trithemius avait un ami qui faisait les commissions d’un monastère voisin, où il avait appris à décliner et à conjuguer. II prit l’alphabet mystérieux et se mit à lire couramment. Huit jours après, Johann savait l’A, B, C, l'oraison dominicale, la salutation angélique, le symbole des apôtres , etc. Cependant il n’était pas content ; il aurait voulu que son livre fût aussi gros que le missel de l’abbaye.
— Console-toi , dit Jacobus à Johann , nous irons ensemble au couvent où de bons frères m’ont appris à lire; ton ange nous conduira. — Et ils se mirent en chemin. Les voilà qui frappent à la porte du monastère. Or , dans cette sainte maison habitait un Père, Pierre de Heidenburg, qui savait lire, non-seulement dans les parchemins latins, mais aussi dans les codices grecs, et même, dit-on, un peu dans les manuscrits hébreux.' 11 fut émerveillé de l’accent de l’enfant, et il lui dit : « Sois béni, mon fils, c’est Dieu qui l’envoie; prie et aime le bon Dieu, il t’aidera »
— A quelque temps de là, nous trouvons Johann sur le chemin de Trêves, un livre d’heures sous le bras, le bâton de pèlerin à la main, la gourde de voyage pendue à la ceinture, s’arrêtant par intervalles devaut
une maison de belle apparence , et chantant un vieux cantique rimé pour obtenir le pain du bon Dieu : Panem propter Deum.
Plus tard, un autre enfant du même âge à peu près, mendiait aussi son pain en chantant dans les rues de Magdebourg, et le seigneur appelait une femme pour distribuer deux ou trois grains de millet à l’oiseau voyageur: c’était Martin Luther.....
Ainsi nourri parla charité, Trithemius arriva à Trêves, cette ville romaine remplie de collèges, de monastères, d’abbayes. Il alla droit au couvent le plus renommé. Le frère portier vint ouvrir.
^ — Que voulez-vous ?
. — Apprendre les letlres humaines.
— Entrez, dit le religieux.
Là, pendant plusieurs années, Trithemius étudia la grammaire, la dialectique et la rhétorique , le trivium ou vestibule de la théologie, alors la maîtresse des sciences. Ses progrès tenaient du prodige. Quand les Pères lui eurent livré tous leurs trésors intellectuels, Johann s’en alla pour voyager de nouveau. Le voilà fréquentant les universités allemandes. A Louvain, dans la Germanie inférieure, il se prend aux maîtres de l’école, à saint Thomas surtout, son maître bien-aimé. Heidelberg lui enseigne les ruses du syllogisme aristotélicien, Mayence l’initie à la philosophie de Platon. Quand l’abeille a composé son miel de toutes les fleurs qu’el e trouve dans cet Eden de la science, elle s’envole de nouveau. Cette vie nomade convenait à l’imagination de Johann. Elle développa en lui les germes d’un mysticisme doul il devait faire plus tard une véritable poétique. Le soir venu, il aimait à poser sa tente au pied d’un arbre ; sa tente, c’tsl-àdire les livres qu’il emportait avec lui. Là il ne tardait pas à s’endormir ; et dans ce sommeil des sens, où son corps reposait seul, son âme rêvait un monde invisible , dont il était alors l’architecte, et que bientôt il devait chanter en poète. Ces étoiles qui scintillaient comme autant de diamants au-dessus de sa tête avaient chacune un ange dont il écrivait le nom sur ses tablettes ; le torrent qui bruissait à ses côtés obéissait à un génie familier qu’il voyait dans le bleu ; la feuille qui tombait de l’arbre dans le ruisseau était détachée par un gnome dont il savait la forme; les éclairs qui brillaient à l’horizon étaient allumés par Satan. C’était la voix du démon qu’il entendait dans le cri de l’orfraie, dans le vol strident de la chauvesouris, dans les hurlements des tempêtes. Alors il se demandait si quelques paroles magiques ne pourraient pas évoquer ces séraphins déchus, et il formulait des exorcismes qui, murmurés par une voix pieuse, peuplaient l’air de toutes sortes d’esprits dont il traçait, dans sa stéganoyraphie, l'emploi, les attributs et le ministère. 11 avait acquis des connaissances aussi variées qu’étendues. 11 savait les langues orientales, la philosophie païenne et chrétienne, l’astronomie et l’alchimie. Il était théologien, poêle, orateur et uécromaucien. Un jour
l’image de son pays natal lui apparut dans sa cellule et il quitta ses livres pour revoir avant de mourir la cabane de son père. 11 se mil en route, avec un clerc qu’il avait initié aux mystères de sa science cabalistique. Ils traversèrent Kreuznach , les hauteurs du Hunsruck, et vinrent demander à dîner au couvent de Spanheim. Au moyen âge le couvent était une véritable hôtellerie où le voyageur était sûr de trouver du pain, un lit et des aumônes. Le repas fini, ils prirent congé du supérieur, qui avait été aussi enchanté qu’édifié de la conversation des deux pèlerins.
— Que Dieu vous conduise, dit le Père, en leur donnant sa bénédiction, et qu’il vous ramène bientôt à Spanheim ! — Amen, dit le compagnon de Johann.
Ils n’avaient pas fait un mille que la neige tombait à flots; un vent impétueux balayait les flocons sur la figure de nos voyageurs: la route éiait méconnaissable.
— Retournons au couvent, dit le clerc, c’est l’ange des tempêtes que Dieu envoie pour nous barrer le chemin.
Johann s’arrêta , en levant les yeux au ciel. Le frère continua. — Ce blanc suaire qu’il vient d’étendre sur les champs, c’est l’habit que tu dois revêtir. Johann regardait son compagnon.
— Ce soleil qui luit par intervalle à traversée rideau de neige, c’est la lumière que tu feras briller dans le couvent.
— Que Dieu l’écoute, dit Trithemius. — • Et ils sonnaient, et le supérieur ouvrait, eu répétant:
— Je vous l’avais bien dit que Dieu vous ramènerait.
Or, ceci arrivait le 25 janvier 1482, le jour de la conversion de saint Paul. Le 1er février suivant, Johann quittait l’habit séculier ; le 21 mars, il revêtait la robe de novice, et le 21 novembre il prononçait ses vœux. L’abbé qui avait deviné l’avenir de Trithemius se nommait Jean de Colhausen. Quand il partit de Spanheim pour Seligenstadt, où il avait été appelé par ordre des supérieurs, le chapitre se rassembla et élut Trithemius, qui fut sacré, au Jacobsberg, près de Mayence, le dimanche avant la Saint-Martin, en 148IÎ.
Tout change à partir de cette époque. Le couvent devient un véritable atelier de peinture, de dessin, de calligraphie; une école de théologie, un séminaire, une académie. Tout le monde prie ou travaille. 11 y a des frères qui passent les jours à transcrire d’anciens manuscrits du Vieux Testament, en grec et en latin ; d’autres qui nettoient et blanchissent le parchemin; d’autres qui taillent les plumes ou alignent les règles; d’autres, venus d Italie, qui enluminent les majuscules et colorient les miniatures ; d’autres qui préparent l’ocre, le minium, le cinabre, l’or et l’argent; d’autres qui rassemblent les feuillets, encartent les gravures, relient les volumes et attachent les fermoirs. L’œuvre achevée, un moine reviseur confère les textes, ligne par ligne, lettre par lettre, et note les fautes échappées aux copistes. Durant ce
double travail de la main et du cerveau, en voici qui vont à la découverte d’un orphelin délaissé, d’un moribond qui attend le bon Dieu, d’une âme malade de doutes, portant avec eux du pain, des vêtements, des remèdes et des prières. En voici d’autres qui rôdent au loin, chassant aux manuscrits qu’ils déj/istent admirablement, et qui rentrent au monastère au son des cloches, aux vivat de l’abbé; car c’est chose précieuse qu’un manuscrit. Sur les gardes de quelques-uns on
lit : Acheté par le couvent de au prix de
tant d ’obit, de tant de Pater et d 'Ave Maria. Trilbemius est là qui assemble tous ces merveilleux feuillets, qui les classe et les catalogue. A son entrée au monastère, l’abbaye n’avait pas quarante-huit volumes ; en 1502 elle en comptait près de deux mille, parmi lesquels il en était qu’on citait comme des chefs-d’œuvre de calligraphie. Beaux trésors graphiques, qu’ètes-vous devenus ? demandions-nous en passant à Spanheim.
Et la pierre nous répondait en nous montrant des colonnes, des chapiteaux, des statues tombées sous les coups de la réforme, et dont le lierre rongeait les derniers restes : le feu avait dévoré les livres
Tant de travaux lui ont brûlé le sang. Il était en voyage : il se met au lit, apprête lui-même les remèdes qu’il faut employer pour sa guérison, et fait venir de son couvent le seul médecin auquel il ait contiance : un lexique grec imprimé par les Aides.
Le monde ne pouvait comprendre tant de savoir: pour l’expliquer, il publia que Trithemius avait un commerce avec les puissances invisibles. Alors, les routes qui conduisent à l’abbaye se couvrent de curieux qui viennent demander ses secrets au supérieur. Le margrave Christophe de Bade üt, dans cette intention, deux fois le voyage de Spanheim, et Philippe du Palalinat s’y rendit avec une partie de sa cour.
Voici ce qu’on raconte encore dans le Bhingau :
L’empereur Maximilien ne pouvait se consoler de la perte de sa femme, Marie de Bourgogne. L’abbé eut pitié de la douleur du prince, auquel il offrit d’évoquer l’ombre de l'impératrice. La proposition est acceptée. Trithemius s’agenouille , prie , prononce quelques paroles, et Marie paraît avec ses vêtements de fiancée. L’empereur doute; sa main cherche sur le cou du fantôme une verrue que la jeune fille avait en naissant et que son doigt a découverte : et il s’éloigne épouvanté
C’est dans la solitude de Spanheim, enfermé dans une ceinture de montagnes bleuâtres, au bruit des torrents, au balancement des pins, qu’il rassembla les matériaux d’un livre qui fit beaucoup de bruit
(1) Un bénédictin allemand a publié une apologie de Trithème contre ceux qui l’accusaient de magie. Cet ouvrage ne nous est connu que de nom ; cependant nous croyons qu’à cette aurore des sciences modernes, le mystère des lois physiques avait souvent dévoyé des esprits droits du reste, "mais égarés par des traités juifs et arabes, 3 ù les ténèbres de la sorcellerie et d’un grave charlatanisme étaient venus s’ajouter aux obscurités de la
quand il parut, et dont on a oublié jusqu’au titre. Nous voulons parler de sa Sléganographie, ou l’aride s’entretenir avec les absents à l’aide d’une écriture occulte (1), livre curieux dont on a parlé sans le connaître.
«Tout ce qui se passe dan9 mon cerveau, dit l’auteur, je puis le communiquer à qui habite à cent milles de moi. Je n’ai besoin pour cela ni de paroles ni de signes, grâce seulement à une langue inintelligible que jamais je n’appris ni n’entendis. »
Voici en quoi consiste l’opération : Après avoir fait le signe de la croix, vous écrivez une lettre indifférente à un ami, en appelant un des esprits de l’air, en ces termes : Pamersiel, Oshurmy, Delmuson, Thafloyn, Peano, Charustea, Melany, Cyamintho, Colchan, Pavoys, Madyn, Moelay. L’esprit apparaît. Vous expédiez la lettre par un messager : dans cette missive est un signe auquel le correspondant reconnaît le génie que vous avez évoqué. Il se tourne alors vers l’orient et prononcela formule suivante: Lamaston , Anoyrbulon, Madriel, Tracson, Ebrhasothea. El l’esprit est là, et les deux âmes sont en communicalion de pensées et de volontés.
Trithemius , dans ce singulier ouvrage, donne les noms des autres anges déchus, leur habitation, leurs formes diverses, leur signalement. Dans sa Chronologia mystica, il assigne les rangs des dominations planétaires : Orifiel est l’esprit de Saturne; Anael l’esprit deVénus ; l’ange de la lune doit gouverner le monde jusqu’en 1879. Pauvre âme ! devenue folle à force de science, mais qui dans ses rêveries extatiques resta toujours soumise à l’Eglise catholique, dont elle fut une des gloires. Il disait en tête de sa Sléganographie : « Tout ce qui est écrit dans ce petit volume repose sur les vrais principes du catholicisme et delà physique; toutes mes incantations se font au nom de Dieu , sans tromperies, sans supersiition, sans atteinte à la foi ou à l’autorité de l’Eglise (2). »
Le 16 août 1506, Trithemius quittait l’abbaye de Spanheim pour aller se charger de la direction du couvent des Ecossais, à Saint- Jacques de Wurzbourg, où il avait été appelé par l’évêque Laurent de Bibra. Il avait oublié ses monades aériennes. Tout entier aux soins de l’abbaye, il répéta bientôt ces miracles de zèle évangélique, de charité et de science que Spanheim avait admirés.
C’est au couvent de Saint-Jacques qu’il acheva ses grandes œuvres historiques. Il employa six années à composer ses Annalia Hirsauyiensia , et son Chronicon monasterii Spanheimensis sanclo Martino consecrali , deux ouvrages qu’il faut lire si l’on veut connaître les annales ecclésiastiques et profanes des rives rhénanes. Son Breviariiim
science.
(2) Ces pauvretés mysiico-empiriques où les protestations d’orthodoxie donnent lieu de croire que l’auteur se mystifiait lui-même, rappellent certaines recettes médicales de ces temps-la, que les incurables nousonl conservées, et qui donnent la mesure de ce qu’étaient certains docteurs eu médecine, à uue époque où leur inllueuce était grande.
primi voluminis chronicorum , de origine gentis et regum Francorum, per annos 1189, a Marcomiro ad Pepinum regem, — et son De origine gentis Francorum ex duodecim ultimis Jlunibaldi libris de Francis , ne doivent êlre consultés qu’avec prudence : légende plutôt qu’histoire, où le démon paraît à chaque page; mais légende pleine de fraîcheur, naïve peinture des mœurs des premiers âges de notre monarchie, miroir où l’âme de notre moine se révèle avec ses superstitions, mais aussi avec son amour pour ses frères, son culte pour la chaire de saint Pierre, et son enthousiasme pour les lettres. 11 faut lire dans sa correspondance avec Jacques, son frère, avec Nicolas Rémi de Spanheim, avec Roger le Sicambre, avec J. Cappelarius le mathématicien, avec l’électeur Hermann de Cologne, avec le pape Jules II, des détails curieux de vie cénobitique, charmants d’effusion poétique. 11 y a là des hymnes à l’Ecriture sainte qui révèlent à la fois le Père de l’Eglise et le rhéteur. Il dit quelque part : Ignorantia Scripturarum , ignorantia Christi est. Luther 1 que faisiezvous donc à voire auberge de Wittemberg, quand, en face d’un pot de bière de Thorgau, vous affirmiez qu’avant vous l’Ecriture était un livre scellé à tout ce qui portail capuchon.
Nous n’avons pas raconté tous les titres de Trilhemius à la reconnaissance des catholiques. Dans son Chronicon monasterii Sancli Jacobi majoris in suburbio Herbipotitano, il a narré longuement l’histoire du couvent des Ecossais à Würzbourg; dans sa Yita sanctæ Irminœ virginis, il a glorifié Trêves, sa patrie d’adoption; ses Polygraphiæ , en six livres, imprimées à Oppenhtim, en 1506, contiennent d’utiles notions sur l’art d’écrire en chiffres. William Roscoé a dit, dans la Vie de Léon X, que Bembo essaya le premier, à la renaissance, de faire revivre la sténographie antique : c’est une erreur, tous les éléments de cet art sont dans les p dygraphies de Trilhemius. Le jésuite Busœus a réuni, en 1605, à Mayence, le recueil des Opéra spiritualia de l’abbé..., ces œuvres renferment des sermons, des exégèses sur divers textes scripturaires, des cci ils ascétiques. Il travaillait encore quand la mort vint le surprendre. Trilhemius mourut, comme il avait vécu, en bon chrétien. Quelques jours avant sa dernière heure, il avait formulé une recette à l’usage de ceux qui veulent conserver, disait-il, « un
bon estomac, un cerveau libre, une mémoire docile, la vue et l’ouïe heureuses. » Ce fut pendant plus de deux siècles l’élixir de tous les lettrés (1).
Le jour de la Sainte-Lucie, 13 décembre 1516, le monde vit s’éteindre celte grande lumière du moyen âge.
Nous avons cherché vainement la tombe de Trilhemius et l’inscription que Georges Flaek, son quatrième successeur à la dignité abbatiale, y avait fait graver. La petite cabane où il naquit existe encore. Nous nous sommes assis sur un banc de bois où l’enfant aimait à réver. Les gnomes qu’il apercevait de là à travers les arbres se sont enfuis ; mais le souvenir de sa science, de ses bienfaits, de sa piété, subsiste toujours, comme l'odeur du parfum quand le vase est brisé.
TROIS. Les anciens crachaient trois fois dans leur sein pour détourner les enchantements. En Bretagne, un bruit qui se fait entendre trois fois annonce un malheur. On sait aussi que trois flambeaux allumés dans la même chambre sont un mauvais présage.
TROIS-ÉCHELLES, sorcier de Charles IX, qui le fit brûler à la fin pour avoir joint aux sortilèges les empoisonnements et les meurtres. 11 avoua dans son interrogatoire que le nombre de ceux de son temps qui s’occupaient de magie passait dix-huit mille. Bodin raconte le tour suivant de ce sorcier : — En présence du duc d’Anjou, depuis Henri III, il attira les chaînons d’une chaîne d’or d’assez loin, et les fit venir dans sa main ; après quoi la chaîne se trouva entière. Naudé parle de Trois-Echelles dans le chapitre 3 de son Apologie des grands personnages soupçonnés de magie. Il reconnaît que c’était un charlatan, un escamoteur et un fripon.
TROÎS-RIEUX. Voy. Macrodor.
TKOLDMAN, magicien chez les Scandinaves. Voy. Harold.
TROLLEN, esprits follets qui, selon Leloyer, se louent comme domestiques dans le Nord, en habits de femme ou d’homme, et s’emploient aux services les plus honnêtes de la maison. Ce sont 1 s mêmes que les drolles.
TRONC D’ARBRE. Le diable prend quelquefois cette forme au sabbat.
TROPHON1US. Voy. Songes.
TROU DU CHATEAU DE CARNOET. J’ai visité, dit Cambry dans son Voyage du Finistère, les. ruines massives de l’antique château de Carnoël, sur la rive droite du Laïta (c est le nom que l’isole cl l’Ellé prennent
(I) Celle recelte parait s’ôlre t erdue, nous la donnons ici.
Puteis medicindis value célébrants Trilheinii. Calami aromatici.
Genlianæ.
Cimini.
Silrris raonlaui.
Anisi.
Carvi.
Ameos.
Sem. petrosclini Spicie nardi.
î'in'-An lul>: ! I 156 gr. 250 mi
Dmormm sive pcilarum non per- } ae °|iacullea
toralorum. ]
15 grain. 623 milligr. de chacune.
milligt
Zingiberis albi. i
Amari dulcis. (
Foliorum senæ. ) 19 gr- 531 milligr. de chacune.
Tartari adusii. 1
! 7 er. 813 milligr. de chacune.
Cubeborum. t s °
Cariophyllorum, 27 gr. 344 milligr.
Fiai pulvis.
Dosis ejus 5 gr. 859 milligr. ,quæ mane sumatur el sero inbrodio \el viuo, permensem primum; secundo mense mane lantum, leriio mense ter in heptomadn, el sic deinceps contiuuelur ad vilain : stomachum confortât, c> rebrum purgat, oculos el visum serenat, memorimn acuit, ib cpilepsia et apople.via conservai.