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même; enfin c’était une véritable fête de bons bourgeois. On se leva de table. Je voulus faire comme les autres, mais je sentis tout à coup un étrange vertige : une violente commotion frappa toute ma personne, mes membres saisis d’une torpeur subite se roidirenl; je tombai par terre asphyxié par l’apoplexie. Mon corps paraissait entièrement privé de vie et j’étais devenu froid comme glace. Je vivais cependant, mais mes esprits étaient complètement engourdis; après quelques heures les pensées me revinrent. Alors j’entendis tout ce qu’on faisait autour de moi, les pleurs et les sanglots de mes parents, l’avis du médecin qu’on avait appelé sur les lieux, je ne perdis pas un seul mot. On m’ensevelit, je fus couché sur la paille, un homme vint me mesurer la taille pour confectionner mon cercueil. Je ne saurais vous exprimer tout ce que j'éprouvai depuis l’instant que je perdis connaissance jusqu a celui de ma résurrection. Ma tête, si froide à 1 extérieur, était ardente au dedans comme un fer rouge, lesidées les plus épouvantables s’y entrechoquaient, je me sentais vivre, et lorsqu’il me semblait pouvoir soulever un de mes membres, j’étais comme emboîté dans un moule de plomb; lorsque je croyais parler, j’entendais dans l’intérieur de ma tête un bourdonnement sourd, pareil à celuid une cloche éloignée ou d’une lointaine décharge d’artillerie. Cette lulte entre l’âme et la matière était terrible; les efforts inouïs que je pensais avoir faits pour donner des signes démon existence, eurent bientôt fatigué à un tel degré mes facultés intelligentes, qu’à ce combat intérieur succéda insensiblement un calme étrange, une douce et suave somnolence qui effaça presqu’entièrement le souvenir de ce qui m’était arrivé. Je sentis bien au bout de quelque temps un mouvement tantôt uniforme, tantôt saccadé, mais ce mouvement me paraissait avoir tant de charme, que je croyais être poussé dans les airs par un vent léger qui me relevait et me rabaissait tour à tour; ce mouvement, c’était celui que j’avais éprouvé lorsqu’on me renferma dans la bière, lorsque le tombereau des morts me transporta au cimetière, lorsqu’on me descendit dans la fosse et qu’on rejeta audessus de moi les pelletées de terre fraîche.
« Je ne discernai rien de ce qui s’était fait; il m'était impossible de rassembler mes idées, de les coudre ensemble, quelque effort que je tentasse pour ressaisir le fil dea événements.
« Lorsque tout mouvement eut cessé et que tout autour de moi fut redevenu silencieux, on aurait dit que j’étais resté suspeudu dans une atmosphère épaisse et Sourde, que je n’avais pour me soutenir que le vague de l’immensité; j’éprouvais une nonchalance qui caressait tout mon être, comme il arrive quelquefois qu’on en éprouve dans les rêves. )’a*ais perdu le sentiment de lieu, de temps, le besoin matériel, de souffrance, de froid. Cet état négatif a dû avoir une bien longue durée, puisque ce n’est que quarante-neuf fleures après mon inhumation que je revins
à la vie réelle. Au bout de ce temps je ressentis tout à coup un malaise inexprimable, qui devint de plus en plus violent; mes sens engourdis depuis (rois jours se reveillèrent comme en sursaut, ma première sensation fut celle que me faisait éprouver la faim; avant même que mes membres commençassent à remuer, ce mal me dévorait d’une manière affreuse. Bientôt j’essayai de soulever la tête, la puissance du mouvement m’était rendue ; alors j étendis les bras et les pieds, et je rencontrai partout un obstacle et un froid glacial qui roidissait tous mes membres. Je me mis à tâtonner des mains, je tentai de me retourner, mais l’étroite capacité du cercueil m’empêcha bientôt d’exécuter ma pensée. Je réfléchis un instant, un sentiment indéfinissable s’empara de moi ; tout à coup une idée rapide comme un éclair m’apparut, celle de mon existence ; puis tous mes souvenirs accoururent se grouper autour do moi pour me rappeler mon horrible sort; ma léthargie venait de finir, je renaissais à la vie au fond d’un cercueil! Un désespoir frénétique m’atteignit ; ne plus revoir le soleil, mourir, et mourir de faim, cette pensée me brisait et tordait impitoyablement mon cœur. Je déchirai le linceul qui me recouvrait, je le mâchai, pour que le suc que j’en retirais me servît de nourriture; de rage je frappai de ma tête l’horrible cage qui me servait de tombeau. Puis l’idée de pouvoir me sauver encore me revint à l’esprit; je me mis à distendre mes pieds et mes mains pour faire entrebâiller le cercueil ; mais mes efforts restaient sans succès, je pleurais des larmes de sang.
« Reprenant courage j’essayai enfin une dernière fois. Obi bonheur, je sentis les planches céder ; la joie m’aurait rendu fou si je ne m’étais pas rappelé qu’une épaisse couche de terre me recouvrait encore. Je redoublai d’efforts, je me plaçai sur le ventre et je tentai de soulever ainsi le couvercle du cercueil; je réussis ; la planche s’enir’ou vrit ; puis je lâchai de me mettre sur les genoux, et de celte manière je repoussai avec assez de facilité la terre qui pesait sur moi , je revis le soleil, j’avais échappé au bras de la mort, et je bénis le ciel de m’avoir fait assez pauvre pour que le fossoyeur ne m’eût creuse qu’une fosse de trois pieds de profondeur, qui m’avait permis de me soustraire aux plus effroyables angoisses , aux tortures les plus atroces, dont j’avais déjà appris à connaître une partie 1
« Je me rendis chez le gardien du cimetière qui, quoiqu’épouvanlé de ma présence eide mon étrange costume (j’étais nu), s’empressa de me donner quelque nourriture, il me prêta des vêtements; je revins chez moi, et Jean-Pierre-Paul O. .quoique enterré pendant 49 heures, est devant vous aujourd’hui, âgé de 73 ans. »
Mais revenons aux faroucolaques ou vampires grecs.
Tournefort raconte, dans le tome Ier de son Voyage au Levant, la manière dont i! vit ex-
humer un broucolaque de l’île de Mycone, où il se Irouvait en 1701 ;
« C’était un paysan d’un naturel chagrin et querelleur, circonstance qu’il faut’ remarquer dans de pareils sujets ; il fut tué à la campagne, on ne sait ni par qui, ni comment. Deux jours après qu’on l’eut inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu’on le voyait la nuit se promener à grands pas, et qu’il venait dans les maisons, renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière et faire mille tours d’espiègle. On ne fit qu’en rire d’abord. Mais l’affaire devint sérieuse lorsque les plus honnêtes gens commencèrent à se plaindre. Les papas (prêtres grecs) convenaient eux-mêmes du fait, et sans doute ils avaient leurs raisons. Cependant le spectre continuait la même vie. On décida enfin, dans une assemblée des principaux de là ville, des prêtres et des religieux, qu’on attendrait, selon je ne sais quel ancien cérémonial, les neuf jours après l’enterrement. Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon que l’on croyait s’y être renfermé. La messe dite, on déterra le corps et on se mit en devoir de lui ôter le cœur; ce qui excita les applaudissements de toute l’assemblée. Le corps sentait si mauvais, que l’on fut obligé de brûler de l’encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l’augmenter, et commença d’échauffer la cervelle deces pauvres gens : leur imagination se remplit de visions. On s’avisa de dire qu’il sortait une épaisse fumée de ce corps. Nous n’osions pas assurer, dit Tournefort, que c’était celle de l’encens. On ne criait que Vroucolacas dans la chapelle et dans la place. Le bruit se répandait dans les rues comme par mugissements, et ce nom semblait fait pour tout ébranler. Plusieurs assistants assuraient que le sang était encore tout vermeil; d’autres juraient qu’il était encore tout chaud ; d’où l’on concluait que le mort avait grand tort de n’être pas mort, ou, pour mieux dire, de s’être laissé ranimer par le diable. C’est là précisément l’idée qu’on a d’un broucolaque ou vroucolaque.
Les gens qui l’avaient mis eu terre prétendirent qu’ils s’étaient bien aperçus qu’il n’était pas roide, lorsqu’on le transportait de la campagne à l’église pour l’enterrer, et que, par conséquent, c’était un vrai broucolaque. C’était le refrain. Enfin, on fut d’avis de brûler le cœur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu’auparavant. On l’accusa encore de battre les gens la nuit, d’enfoncer les portes, de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles.
C était un mort bien altéré. Je crois, ajoute Tournefort, qu’il n’épargna que la maison du consul chez qui nous logions. Mais tout 1®, roonde avait l’imagination renversée ; c’était une vraie maladie de cerveau, aussi dangereuse que la manieetla rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, portant leurs grabats à la place pour y passer la nuit. Les plus sensés se re- (l) I bilosophicæ etclirisiiause cogitationes de vanopiri:s, a
tiraient à la campagne. Les citoyens un peu zélés pour le bien public assuraient qu’on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie. Il ne fallait, disaient-ils, célébrer la messe qu’après avoir ôté le cœur du défunt. Ils prétendaient qu’avec celte précaution on n’aurait pas manqué de surprendre le diable, et sans doute il n’aurait eu garde d’y revenir; au lieu qu’ayant commencé par la messe, il avait eu le temps de rentrer, après s’être d’abord enfui. On fit cependant des processions dans toute la ville pendant trois jours et trois nuits ; on obligea les papas de jeûner ; on se détermina à faire le guet pendant la nuit, et on arrêta quelques vagabonds qui assurément avaient part à tout ce désordre. Mais on les relâcha trop tôt, et deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu’ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les cruches de vin do ceux qui avaient quitté leur maison la nuit. On fut donc obligé de recourir de nouveau aux prières.
« Un matin que l’on récitait certaines oraisons, après avoir planté quantité d'épées nues sur la fosse du cadavre, que l’on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu, un Albanais qui se trouvait à Mycone s’avisa dœ dire, d’un ton de docteur, qu’il était ridicule de se servir, en pareils cas, des épées des chrétiens. Ne voyez-vous pas, pauvres gens, ajouta-t-il, que la garde de ces épées, faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps ? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des T tires ? L’avis ne servit de rien ; le broucolaque ne fut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsqu’on résolut tout d’une voix unanime de brûler le corps tout entier : après cela ils défiaient bien le diable de s’y nicher. On prépara donc un bûcher avec du goudron, à l’extrémité de l’île de Saint-George, et les débris du corps furent consumés le 1er janvier 1701. Dès lors on n’entendit plus parier du broucolaque. On se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l’on fit des chansons pour le tourner en ridicule. »
« Dans tout l’Archipel, dit encore Tournefort, on est bien persuadé qu’il n’y a que les Grecs du rit grec dont le diable ranime les cadavres. Les habitants de l’ile de Santorine appréhendent fort ces sortes de spectres. Ceux de Mycone, après que leurs visions furent dissipées, craignaient également les poursuites des Turcs et celles de l’évèque de Tine. Aucun prêtre ne voulut se trouver à Saint-George quand on brûla le corps, de peur que l’évêque n’exigeât une somme d’argent pour avoir fait déterrer et brûler le mort sans sa permission. Pour les Turcs, il est certain qu’à la première visite ils ne manquèrent pas de faire payer à la communauté de Mycone le sang de ce pauvre reve nant, qui fut, en toute manière, l’abomination et l’horreur de son pays. »
On a publié, en 1773, "un petit ouvrage intitulé (1) : Pensées philosophiques et chri- Joanne Christophoro Ilerenbergio.
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tiennes sur les vampires, par Jean-Christophe Herenberg. L’auteur parle, en passant, d’un spectre qui lui apparut à lui-même en plein midi : il soutient en même temps que les vampires ne font pas mourir les vivants, et que tout ce qu’on en débite ne doit être attribué qu’au trouble de l’imagination des malades. 11 prouve par diverses expériences que l’imagination est capable de causer de trèsgrands dérangements dans le corps et dans les humeurs. 11 rappelle qu’en Esclavonie on empalait les meurtriers, et qu’on y perçait le cœur du coupable par un pieu qu’on lui enfonçait dans la poitrine. Si l’on a employé le même châtiment contre les vampires, c’est parce qu’on les suppose auteurs de la mort de ceux dont on dit qu’ils sucent le sang. 1
Christophe Herenberg donne quelques exemples de ce supplice exercé contre les vampires, l’un dès l’an 1337, un autre en l’année 1347, etc. ; il parle de l’opinion de ceux qui croient que les morts mâchent dans leurs tombeaux , opinion dont il tâche de prouver l’antiquité par des citations de Tertullien, au commencement de son livre de la Résurrection, et de saint Augustin, livre vin de la Cité de Dieu.
Quant à ces cadavres qu’on a trouvés, diton, pleins d’un sang fluide, et dont la barbe, les cheveux et les ongles se 9ont renouvelés, — avec beaucoup de bienveillance on peut rabattre les trois quarts de ces prodiges; et encore faut-il être complaisant pour en admettre une partie. Tous ceux qui raisonnent connaissent assez combien le crédule vulgaire et même certains historiens sont portés à grossir les choses qui paraissent extraordinaires. Cependant il n'est pas impossible d’en expliquer physiquement la cause. On sait qu’il y a certains terrains qui sont propres à conserver les corps dans toute leur fraîcheur : les raisons en ont été si souvent expliquées qu’il n’est pas nécessaire de s’y arrêter.
On montre encore à Toulouse, dans une église, un caveau où les corps restent si parfaitement dans leur entier, qu’il s’en trouvait, en 1789, qui étaient là depuis près de deux siècles, et qui paraissaient vivants. On les avait rangés debout contre la muraille, et ils portaient les vêtements avec lesquels on les avait enterrés.
Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que les corps qu’on met de l’autre côté de ce même caveau deviennent, deux ou trois jours après, la pâture des vers. Quant à l’accroissement des ongles, des cheveux et de la barbe, on l’aperçoit très-souvent dans plusieurs cadavres. Tandis qu’il resle encore beaucoup d’humidité dans les corps, il n’y a rien de surprenant que pendant un certain temps on voie quelque augmentation dans des parties qui n’exigent pas l'influence des esprits vitaux. Pour le cri que les vampires font entendre lorsqu’on leur enfonce le pieu dans le cœur, rien n’est plus naturel. L’air qui se trouve renfermé dans le cadavre, etque l’on en fait sortir avec violence , produit nécessairement ce bruit en passant par la gorge :