Partie du grand roman de Merlin
Du temps que le roi Ban régnait sur le pays de Benoît, qui faisait partie de la petite Bretagne, ce monarque était sous la protection d’une grande et habile magicienne, que l’on appelait la fée Diane. C’était la meilleure fée du monde; elle n’employait les secrets de son art, qu’à rendre heureux les honnêtes gens, et n’était redoutable que pour les mauvaises (1). Les preux chevaliers trouvaient en elle une amie toujours disposée à favoriser leurs justes entreprises. Elle leur indiquait les personnages auxquels ils pouvaient rendre service, et quand ils avaient éié assez heureux pour y réussir, elle s’employait encore pour leur faire obtenir récompense.
Elle se plut à faire du bien au jeune Dionas, un des hauts barons du royaume de Benoît, et seigneur de la forêt de Brocéliande. Elle le conduisit à la gloire et à la fortune par des chemins semés de lauriers. Elle lui fit mériter et obtenir le grade de chevalier, remporter une infinité de prix dans les tournois, gagner des batailles, tuer des géants, dompler des monstres , et enfin s’emparer des trésors de plusieurs tyrans, qui le rendirent si riche, qu’il fut en état de faire bâtir un superbe château sur le bord d’un beau lac. Par les conseils et avec les secours de la fée, il rendit ce séjour le plus délicieux qu’il y eût à cent lieues à la ronde. Enfin, toujours aidé de la même protection, il épousa la nièce du duc de Bretagne, et vécut longtemps en bonne intelligence avec elle dans son magnifique château. Cependant ces deux époux n’eurent pour tout fruit de leur union qu’une fille. La bonne Diane assista à sa naissance, prit les plus grands soins de l’accouchée, et elle était prête à douer l’enfant nouveau-né de tous les avantages qui pouvaient contribuer à sou bonheur et à la joie de ses parents, mais la nature avait déjà prévenu les dons de la fce; on s’aperçut bientôt que la jeune Viviane (c’est le nom qu’on lui avait donné) serait charmante et très-spirituelle. Diane fut quelque temps embarrassée à propos de ce qu’elle pouvait ajouter à de si heureuses dispositions. Après avoir consultéses livres, elle promit de revenir lorsque l’enfant aurait atteint l’âge de sept ans, et alors de ne rien laisser à désirer sur les perfections qu’elle pourrait avoir, et sur les moyens de lui assurer la vie la plus heureuse.
Dionas et sou illustre épouse s’en rapportèrent à cette bonne et sage protectrice qui revint au temps convenu. Alors embrassant la petite Viviane, en présence de ses parents :
— Mon enfant, lui dit-elle, je ne puis rien ajouter aux charmes et aux grâces naturelles dont vous êtes déjà abondamment pourvue; mon art et le pouvoir de ma baguette 11e sauraient vous rendre plus belle. Vous aurez de l’esprit comme les génies; vous serez adroite comme toutes mes soeurs ensemble; vos parents vous donneront des maîtres habiles en tout genre ; vous apprendrez toul ce que vous voudrez, et vous acquerrez tous les talents possibles. Vous serez recherchée; et c’est ici que je puis vous servir; vous gagnerez le cœur du plus sage des hommes; devenue sa compagne, vous serez bientôt plus puissante et plus savante que lui. Enfin vous serez une fée plus considérable que moi. Le seigneur et la dame de Brocéliande se confondirent en remercîmenls pour un si beau don, ou plutôt pour de si flatteuses espérances. La petite Viviane, en enfant bien élevée, se contenta de dire : — Ma marraine, je vous suis bien obligée , je vous aime de tout mon cœur, et si fort, que je ne pourrai jamais aimer autant que vous ce sage dont vous me parlez.
Viviane n’avait que douze ans, lorsqu’elle perdit sa mère; et elle n’avait pas atteint sa quinzième année, quand la mort du brave Dionas la rendit dame de la forêt de Broréliande et du magnifique château du lac. Elle fut vivement affligée de ces pertes ; et la bonne fée, qui partageait sincèrement ses regrets, accourut auprès d’elle pour la consoler et la guider dans les embarras qui sont nécessairement suites d’uue grande succession.
Elle passa auprès d’elie un an, pendant lequel elle mit ses affaires dans Se meilleur ordre, et acheva de lui former l’esprit et le cœur, et de perfectionner ses talents et ses principes. Au bout de ce temps, elle se disposa à la quitter.
— Ma fille, lui dit-elle, le ciel ordonne qu’à présent je vous laisse profiter toute seule des leçons et des dons que je vous ai accordés. Je Gnirai doucement et heureusement ma carrière, si j’apprends dans ma retraite que vous êtes parvenue au bonheur et à la gloire que je vous ai ménagés. En disant c< s mots, Diane monta sur un char traîné par dos dragons volants, et disparut.
Peu de jours après, Merlin, le plus fameux de tous les enchanteurs, revenant de la cour du grand roi Artus, pour qui il avait l’affection la plus tendre, et àqui ilavait rendu des services immenses, traversa la forêt de Brocéliande. Il fut enchanté de la beauté et de la fraîcheur du bois; en arrivant au bord du lac, il fut émerveillé de la magnificence du château et de la limpidité des eaux. î! s’arrêta, et s’étant couché sur le gazon, il s’y endormit quelques moments; mais il fut bientôt réveillé par le bruit que fit en passant auprès de lui Viviane, qui se promenait avec une suite nombreuse de demoiselles et de domestiques.
fl) Nous empruntons ce travail au marquis de Paulmy
En ouvrant lesyeux, il fut frappéde la beauté de la jeune dame du lac ; c’est ainsi que l’on appelait communément Viviane ; celle-ci le fut également de la bonne grâce du voyageur. L’enchanteur, à qui il était aisé de prendre toutes sortes de formes, agréables ou terribles, n’avait pas jugé à propos dans ce voyage d’altérer sa figure naturelle; elle était plus faite pour intéresser que pour imposer. Il était jeune, et par un effet de son art il le paraissait encore davantage; les traits de son visage étaient nobles et beaux, sa physionomie riante et spirituelle, sa taille élégante, ses manières aisées, avec décence et honnêteté. Après avoir salué respectueusement la demoiselle, il lui fit des excuses de s’être arrêté sur ses terres, sans lui en avoir demandé la permission, alléguant que la fatigue d’une longue route l’avait forcé au sommeil.
— Gentil varlet (répondit Viviane), Dieu vous donne grâce de bien faire, et que de nul ne soyez grevé. Mon manoir est l’asile de tout voyageur loyal et bien né ; il vous est loisible de m’y suivre, et je ferai pourvoir à votre repos et délassement. Merlin ne se fit pas prier pour accepter celte offre obligeante ; il s’inclina profondément et suivit la dame. Elle chargea son sénéchal d’avoir soin de l’étranger; il le logea dans un pavillon du château, assez loin de l’appartement de sa maîtresse; et le soir, il fut invité à souper avec elle, ses demoiselles et le vieux sénéchal. Pendant ce repas, qui fut splendide, Merlin souvent regardait Viviane, et plus la regardait, plus en était épris. Mais il pensait en son cœur qu’il ne fallait pas qu’il perdît son sens pour la beauté d’une dame.
Après le souper, les demoiselles de Viviane formèrent un concert de voix et d’instruments. On proposa au voyageur de s’unir à elles, il ne se défendit pas de posséder le talent de la musique, qu’il avait, disait-il, cultivé à la cour du grand roi Artus ; mais il avoua que pour ce soir il avait besoin de repos, ajoutant que si on voulait lui permettre de s’arrêter quelques jours à la cour de Viviane, il s’empresserait de contribuer à son amusement. On lui répondit que les chevaliers d’Artus étaient en particulière considération à la cour de Brocéîiande, Dionas ayant été un des chevaliers de la Table-Ronde, aussi bien que le roi Ban, son seigneur. 11 demeura donc; et trois jours ne se passèrent pas, qu’il n’apprît à la dame du lac qui il était. La belle dame fut d’abord effrayée de roir en son château un si redoutable enchanteur. Mais bientôt se rappelant la prédiction de la bonne fée Diane, elle se rassura et se douta qu’elle avait trouvé le sage de qui devait dépendre son bonheur. Elle commença donc par déclarer à Merlin, qui lui avouait sa flamme, qu’elle ne pourrait jamais se résoudre à épouser un homme plus puissant qu’elle.
— J’ai entendu ma marraine parler du pouvoir des enchanteurs, d t-elle ; je sais que rien n’est si dangereux que ces hommes habiles. — Belle et noble dame, s’écria Merlin, lie croyez pas qu’astuce cl fallace puissent
loger en mon cœur, jamais n’ai employé prestiges et artifices que pour mieux servir les bons et punir les méchants, juste droit soutenir, et grands torts réparer. Dorénavant donc je veux employer mon art uniquement à votre service, je vous serai plus sujet que ne me sont soumis les démons et les génies, auxquels je commande à la baguette.
Viviane paraissant toujours également craintive et réservée, le magicien se retrancha à obtenir la permission d’opérer, pendant le cours d’une année, toutes sortes de merveilles agréables, propres à la convaincre de l’étendue de son pouvoir et de sa tendresse constante. Bientôt le lac sur lequel était situé le château de Brocéîiande fut encore embelli, les bords s’en trouvèrent garnis de toutes sortes de fleurs; et de distance en distance naquirent des bosquets délicieux do myrte, de jasmin et de chèvrefeuille. Ou voyait se jouer dans ses ondes des poissons dorés ou marquetés des couleurs les plus éclatantes; des cygnes d’une parfaite blancheur se promenaient majestueusement sur l’çau claireellimpide. Leurs cous étaientornés de colliers, dont le fond était d’azur, et sur lesquels on voyait ces mots tracés avec de petits diamants et de petites émeraudes ; J’appartiens à Viviane.
L’extérieur et l’intérieur du château furent décorés de la manière la plus élégante. Des colonnes et des pilastres d’ordre corinthien soutenaient une plinthe chargée d’ornements, d’une sculpture légère et agréable ; l’or et l’azur brillaient partout au dedans, et le fond de la plupart des ameublements était couleur de rose, chargé de différents genres de broderies. Les parterres du jardin étaient dessinés dans des goûts différents, conformément à la mode de divers pays éloignés. On arrivait par une longue suite de berceaux et d’allées couvertes, à un kiosque ou pavillon plus superbe et plus délicieux encore que tout le reste, sur ia principale porte duquel on lisait : Repaire de liesse. C’est là que Merlin donnait tous les jours des fêtes à sa dame, toutes magnifiques, mais toujours diversifiées. Tantôt c’étaient des tournois, où Merlin lui-même combattait et remportait des prix qu’il recevait des mains de Viviane; tantôt des spectacles tragiques, comiques, lyriques; des concerts charmants, sur des théâtres élevés à l’instant d’un coup de baguette. Pendant plus de six mois, Merlin vint à bout de varier les amuseme nts de Viviane, au point qu’elle ne s’ennuya pas un seul instant. Elle, de son côté, témoignait avec noblesse et modestie qu’elle était sensibleà ces soins; maiselleprotestaiten même temps qu’elle n’accorderait jamais sa main à un mortel plus habile qu’elle-même. Quelquefois cependant, pour ne pas le rebuter, elle paraissait aussi satisfaite qu’étonnée de tout ce qu’il inventait pour la divertir; elle lui demandait comment il pouvait procurer de si douces illusions. Merlin lui communiquait alors quelques-unes de ses recettes, la laissait lire dans son livre magique, lui en expliquait même les caractères, prononçait
*00 ROM
devant elle des paroles puissantes. L’adroite Viviane les retenait et les répétait souvent quand elle était seule.
Au bout de six mois, Merlin fut averti par ses génies que le roi Arlus avait un pressant besoin de ses secours et de ses conseils : il résolut de voler à la cour de Logres. Il en prévint Viviane; celle-ci commençait à s’attacher à lui. Ce projet d’absence lui donna de l’humeur. Elle ne put s’empêcher de la laisser paraître au sage, qui au fond du cœur en fut flatté ; mais il partit, après avoir donné des ordres à ses gens pour qu’ils s’occupassent du soin de distraire Viviane. La dame, qui savait déjà un peu de magie, s’en servit pour empêcher leur zèle d’éclater, et elle passa dans la solitude tout le temps que Merlin fut auprès d’Artus, ou du moins occupé des intérêts de ce prince. L’absence fut assez longue, quelque désir qu’eût le sage de l’abréger. Pendant ce temps, la fée Diane rendit une visite à sa filleule , et la confirma dans la disposition où elle était d’employer toute son adresse pour soumettre l’enchanteur.
Merlin revint plus épris que jamais, donna de nouvelles fêtes, encore plus brillantes et plus variées que les premières, et acheva ainsi l’année d’épreuve qui lui avait été prescrite. Mais la dame du lac avait assez profité de sa complaisance, pour tirer de lui tous ses secrets, et ellesetrouvaiten force pour lutteraveclui. Entre autrestours qu’elle lui avait surpris, elle possédait celui d’endormir un homme à point nommé, et de le laisser dans pet état autant qu’elle le jugeait à propos. Lorsque Merlin, ayant fini son temps d’épreuve, demanda sa main comme recompense, Viviane se servit contre lui de ses propres armes : elle l’endormait toujours si à propos, qu’il était forcé d’attendre. Cependant, ne soupçonnant pas qu’il entrât dans ces accidents aucunes opérations magiques, dans lesquelles il était si grand maître, il prenait patience, et achevait de se livrer luimême au pouvoir de son élève dans la science des enchantements.
Enfin la dame ne lui cacha plus qu’elle voulait absolument cire instruite comment un homme (si habile fût-il) pouvait être retenu dans un lieu circonscrit, par un charme si fort, qu’il n’en pût sortir. Une pareille question embarrassa beaucoup le plus savant des magiciens; il en sentit même d’abord la conséquence; mais perdant sa prévoyance et sa sagesse : — Hélas 1 Damoiselle, dit-il, je vois bien que vous me voulez ôter ma liberté; mais je suis si surpris que, le veuillé-je ou non, il me convient de faire votre volonté. 11 apprit donc à sa belle le dernier secret de son grimoire. Celle-ci se garda bien de lui dire qu’elle le melîrait promptement en pratique; c’est ce qu’elle fil cependant. Elle l’endormit , et pendant son sommeil elle suivit de point en point les instructions qu’elle avait lues dans son livre magique, elle enchanta si bien les environs de son château, qu’aucun mortel ni animal vivant tie pouvait traverser, sans sa permission, la
ROM 410
belle haie d’aubépine qui entourait son parc et son jardin. On ne pouv ait pas même passer par -dessus, à quelque hauteur qu’on s’élevât dans les airs, ni pénétrer par-dessous, quoiqu'on s’enfonçât jusque dans les entrailles de la terre. Elle en fut certaine lorsqu’elle vit les oiseaux qui planaient sur le parc, obligés de revenir, lorsqu’ils voulaient voler sur les campagnes voisines, et les poissons qui avaient passé des rivières dans son lac, ne pouvoir plus en sortir.
Ayant achevé cette opération, elle se garda bien d’en faire part à Merlin ; mais le lendemain, elle lui déclara qu’étant parfaitement satisfaite des preuves d’attachement et de dociliié qu’elle avait eues de lui, elle était prête à lui donner sa main; elle lui jura une fidélité éternelle ; des esprits follets furent dépêchés pour avertir Diane, et l’inviter à se rendre dans le château du lac. La fée arriva et fut reçue avec toute la distinction que méritait une généreuse protectrice, qui devait représenter seule toute la famille de la future épouse. Elle fut témoin des serments sacrés et inviolables que se firent Merlin et Viviane. On juge bien que jamais noces n’ont été plus brillantes et plus magnifiques. Merlin déploya toutes les ressources de son art, et fit usage de tout ce qu’il avait d’esprit, de talent et de goût. Viviane, imaginant à son tour de nouvelles fêtes, auxquelles il ne s’attendait pas, lui prouva qu’elle avait déjà proGté de ses leçons plus qu’il ne croyait. 11 sentit alors qu’il l avait rendue maîtresse de son sort, et qu’il n’avait plus aucun avantage sur elle Ce ne fut toutefois que quelque temps après le départ de la bonne fée Diane qu’il s’aperçut do l’impossibilité où il était de se soustraire, même pour quelques moments, au pouvoir de la dame du lac.
Le roi Artus se trouvait dans les circonstances les plus embarrassantes. Aux Romains, anciens ennemis de sa couronne, s’était joint, pour le combattre, le roi Claudas; il avait déjà vaincu une fois ce dernier, à l’aide des conseils de Merlin et de la bravoure de ses chevaliers. Mais ce roi venait de rentrer en campagne avec le secours de certains peuples du septentrion, que l’on nommait les Sesnes. Ainsi le grand Artus était obligé d’avoir deux armées sur pied pour défendre ses Etats; bien plus, il avait lieu de soupçonner que quelqu’un de ses sujets tramait une trahison contre lui. La sagesse et la science de Merlin lui étaient nécessaires pour découvrir quel était le traître. Il ignorait où l’on pouvait trouver l’enchanteur; mais il était sûr que les esprits familiers qui lui étaient attachés, et dont la cour de la Grande-Bretagne était remplie, ne manqueraient pas de lui rendre compte du besoin qu’il avait de son secours, s’il en parlait publiquement; c’est ce qu’il fit. Effectivement Merlin en fut bientôt averti; il y avait longtemps qu’il négligeait les intérêts du plus cher de ses amis. 11 prépara Viviane à permettre ce nouveau voyage à la cour de Logres. La dame du lac parut d’abord opposer une assez faible résistance; tuais elle
finit par dire a son époux qu’il pouvait suivre son désir. Quand Merlin voulut user de cette permission, i.l en reconnut l’impossibilité. En vain il prétendit s’élever en l’air et passer par-dessus la haie d’aubépine, quelque forme qu’il prît, il ne put en venir à bout. Tout à fait convaincu qu’il s’était absolument mis au pouvoir de sa dame, il versa quelques larmes, puis se jetant aux pieds de Viviane:
— Douce amie, lui dit-il, peint ne me plaindrai, ni de vous, ni de la prison où me détenez, si vous demeurez avec moi, car si vous me délaissez, je ne puis plus vous aller chercher. — Ah I répondit la dame, je y serai toujours avec vous. Depuis , Merlin ne sortit plus du lieu où Viviane l’avait fixé; il ne pouvait franchir l’aubépine sur laquelle elle avait jeté ses sorts. Le roi Artus, ne voyant pas arriver Merlin, était dans la plus vive inquiétude. 11 résolut de l’envoyer quérir par ceux de ses chevaliers en qui il avait plus de confiance; c’étaient le brave Yvain et le sage Gauvain. Ils prirent chacun une roule différente, et se rendirent aux lieux le plus ordinairement fréquentés par l’enchanteur. Le premier prit le chemin de la forêt des Ardennes, qui séparait les Gaules de la Germanie, et l’autre se rendit dans celle de Hrocéliande. 11 en avait déjà parcouru la plus grande partie, lorsqu’il arriva à la haie d’aubépine qui entourait le parc, le lac et le château de Viviane. Il essaya inutilement, à plusieurs reprises, d’y pénétrer, il trouva partout la haie également épaisse. Enfin, fatigué de ses longues et pénibles recherches, il mit pied à lerre et se coucha sur l’herbe, à l’ombre même de l’aubépine. Mais à peine commençait-il à s’endormir, qu’à son grand étonnement il s’entendit nommer par une voix qui ne lui était pas inconnue.
— Gauvain, Gauvain, lui dit-on, celui que tu cherches est près de toi, mais si tu veux parvenir jusqu’à lui, tes efforts seraient inutiles. — Qu’entends-je? (dit Gauvain en se relevant) n’est-ce pas la voix de Merlin? Ah ! cher et sage ami, n’es-tu donc plus qu’une ombre? ou quel déguisement as-tu pris aujourd’hui, pour parler à moi? Que ne te montres-tu sous ta figure naturelle au plus féal chevalier du grand Artus? Ce noble roi te demande; il a besoin de ton secours, viens promptement te joindre à notre chevalerie, pour défendre sa couronne; viens t’asseoir avec lui et nous à cette Table-Ronde, dont les sages règlements sont dus à les conseils.
— Hélas 1 répondit la voix de Merlin, je ne suis point transformé, mais retenu par un pouvoir supérieur au mien, je ne peux ni te voir ni te suivre, et tu ne peux venir jusqu’à moi. — Quoi donc, s’écria Gauvain, quel magicien peut être plus puissant que toi? Mais après tout, nous autres chevaliers sommes accoutumés à vaincre les obstacles que la magie nous oppose. Dès ce moment, je vais remonter sur mon brave Gringalet; la lance en arrêt et l’épée au poing, j’enfoncerai cette barrière ; s’il en sort des monstres ou des géants, je les combattrai, et j’en viendrai à bout. — Non, mon ami, répliqua Merlin, en-
core une fois n’espère ni me délivrer ni m’emmener avec loi ; tout ce que je peux te promettre, c’est de supplier la puissante fée qui me tient en esclavage de me permettre de voler au secours d’Artus, ou du moins de raisonner avec toi sur lesaffaires dece prince, qui m’estsi ’.her. O ! mon cher Gauvain, rendstoi, je te prie, dans ce lieu demain à pareille heure.
Le chevalier d’Artus le promit et fut exact. Il passa la nuit dans un hameau, dont les habitants lui apprirent que cette haie d’aubépine enfermait les domaines et le magnifique ofeâteau de la dame du lac, mais que depuis quelques mois, l’abord en était défendu à tout être vivant. On peut bien penser que Merlin fit part à la belle Viviane de la rencontre qu’il avait faite de son cher et ancien ami Gauvain, et qu’il la pressa vivement de lui laisser la liberté d’aller au secours de l’empire breton; mais la dame du lac savait trop bien qu’elle courait risque de perdre pour toujours son époux, si elle le laissait une fois s’éloigner d’elle. Ainsi tout ce qu’il put en obtenir fut l’arrangement dont nous allons rendre compte. Lorsque Gauvain se présenta au même lieu où il s’était trouvé la veille, la haie parut tout à coup s’ouvrir devant lui, et au bout d’une large, mais assez courte avenue, il aperçut une grotte brillante, composée de riches métaux et de prismes des pierres les plus précieuses. Il vit Merlin à l’entrée de la grotte, revêtu d’une robe à fond d’azur, semée d’étoiles d’or, de perles et de diamants ; à l’entrée même de l’avenue était Viviane , magnifiquement parée. Aussitôt qu’elle vit Gauvain armé de pied en cap, monté sur Gringalet, la lance en arrêt, et l’épée au poing ;
— Sire, lui dit-elle, déposez cet appareil militaire; il vous est inutile dans un lieu où l’on ne veut vous faire aucune violence, et où ce serait vainement que vous tenteriez d’en faire vous-même. Chevalier de la cour du roi Artus, mon père était votre compagnon d’armes; Merlin est l’ami de votre roi : à ces titres, Artus et vous-même m’êtes chers, entrez dans cette grotte, raisonnez avec un sage, qui vous aime, des intérêts d’une cour qu’il affectionne; recevez ses instructions et profitez de ses conseils , mais n’espérez pas m’enlever mon époux. Gauvain se rendit à cette invitation, prononcée d’un air aussi noble que sincère. Il entra dans la grotte de Merlin, et passa la journée entière à le consulter. Viviane n’interrompit leur conversation que pour faire servir un excellent repas. Pendant ce temps, Gringalet broutait le foin le plus délicieux que, demémoire de cheval,pareil animal eûtjamaismangé, etBranor le Brun, fidèle écuyer de Gauvain, était promené par les esprits follets sur le haut de la haie d’aubépine, d’où il pouvait contempler les différentes beautés du parc, et juger de l’architecture du château et des principaux pavillons. De distance en distance, on le régalait de quelques bouteilles d’un vin que l’on eût appelé vin des dieux, s’il n’eût été fourni par des démons, mais peu malicieux
ROM
et chargés du soin de l’amuser. A la fin de la journée, Gauvain étant obligé de quitter Merlin, celui-ci lui adressa cet adieu, que nous devons rendre dans les termes mêmes du romancier.
— Adieu vous dis, messire Gauvain, mon cher et doux ami, qui jadis m’avez vu le plus sage des hommes, et de maintenant me trouvez le plus fou. Recommandez-moi au roi Artus, à Genièvre la belle reine, à tous 1rs compagnons de la Table-Ronde, à tous les hauts barons, et aux nobles et vertueuses dames et damoiselles de la Grande-Bretagne, car plus ne me verront, ni ne m’entendront parler. Adieu vous-même, mon seigneur Gauvain, comme le meilleur, le plus courtois et le plus noblecbevalierdu royaume de Logres.
En reconduisant Gauvain, Viviane lui déclara qu’il pourrait de temps en temps revenir dans le même lieu, et renouveler ses consultations; que pour cet effet, la magnifique grotte nouvellement élevée continuerait de subsister, et qu’à certains jours marqués elle serait ouverte à tous ceux qui voudraient interroger le sage enchanteur. Elle fil répandre dans les environs, et même dans des pays beaucoup plus éloignés, qu’elle ne voulait point priver l’univers des lumières et de la protection du sage Merlin; mais que quant à sa personne, elle ne pouvait se résoudre à s’en séparer. On s’accoutuma donc à venir consulter l’oracle dans la forêt de Brocéliande; et Merlin et Viviane y passèrent de longs jours, toujours d’accord l’un avec l’autre.
Voici un morceau d’un autre genre. 11 est dû à M. Octave Delepière.