PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE EN TERRE SAINTE
Poème anglo-normand du xii* siècle.
11 est bien établi aujourd’hui qu’au nombre des hérosdu moyen âge que les Allemands ont voulu nous ravir, on doit compter en première ligna Charlemagne. D’inlèressanles et curieuses publicaiions ont récemment donné à ce sujet des éclaircissements suffisants. Nous ne remarquons ce fait que pour justifier l’intérêt qui se rattache pour nous au poëme anglo-normand du xir siècle, sur les voyages de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, que M. Francisque Michel a édité à Londres, il y a peu d’années. Nous pensons donc intéresser le lecteur en examinant, d’après l’inlroduclion de ce livre assez rare, ce qui concerne ce poëme. Un des plus anciens auteurs qui aient parlé de la conquête de Jérusalem par Charlemagne est Muses Maïmonides (1) dans le passage suivant : « Le livre d’après lequel j’ai transcrit le Pentateuque est au nombre des plus célèbres de l’Egypte. Il était déjà à Jérusalem du temps des Tanaïtes; et lorsque Jérusalem
(1) Cet auteur, né à Cordoue vers 1131 ou 1139, mourut à Tibérias, on 1209.
(2) Le passage entier d’Hélinand est donné par Vincent de Beauvais dans le Spéculum historiale, édit, de Douai,
ROM iU
fut p ri s'c par le roi Charles, ce livre fut emporté en Egypte avec le butin. »
Albéric de Trois-Fontaines, dont la chronique finit en 1242, avait réuni, sous l’année 801 et 802, les témoignages de quatre écrivains , ses prédécesseurs, qui parlent du
voyage de Charlemagne à Jérusalem; à sa voir Hélinand (2), Gui de Bazoches, Pierre Mangeard et Turpin. Hélinand , dont la chronique finit en 1204 , vécut encore quelques années après celle époque. Gui de Bazoches, qui n’est connu que par les fragments que nous a conservés de lui Albéric , mourut en 1203, et Pierre Mangeard en 1178. Pour l’auteur qui, sous le nom supposé de l’archevêque deReims, Turpin, écrivit une chronique romanesque sur Charlemagne, il paraît qu’il vécut au xie siècle. Héfinand raconte d’une manière assez détaillée les voyages de Charlemagne qui, dit-il, eurent lieu en l’année 802, du lenips des empereurs Constantin et Léon; mais ensuile, s’apercevant que l’époque à laquelle régnèrent ces deux empereurs ne coïncide pas avec l’année 802, il suppose, pour éviter l’anachronisme, que peut-être il y eut d’autres empereurs qui s’appelèrent Constantin et Léon, ayant deux noms comme cela s’est vu.
Gui de Bazoches, plus heureux dans ses conjectures, ou plus instruit qu’Hélinand, place avec plus de probabilité les voyages de Charlemagne sous le rétine de l'empereur Nicéphore. A l’année 1096, en parlant de la croisade de Godefroi de Bouillon , que Ton regarde généralement comme la première, Albéric dit encore : Guido vero expediliunem istam Francorum in Turcos vocat secundam ; quia Carolus Magnus fecii primam. Pierre Mangeard fait allusion en termes exprès aux voyages de Charlemagne, et en rapporte des circonstances. Turpin est la quatrième autorité citée par Albéric; mais il ne rapporte que le titre du chapitre dans lequel le voyage est raconté, sans en donner le texte.
A t es quatre auteurs, dont le plus ancien mourut en 1178, nous devons ajouter la chronique latine, citée par les auteurs de la collection des historiens français, comme ayant été traduite dans les chroniques de Saint- Denis, d’où M. de Foncemagne (3) conjecture que Hélinand, Gui de Bazoches et les autres ont emprunté ce qu’ils rapportent des voyages de Charlemagne. Au moins l’expression d’Hélinand, legitur, semble indiquer qu’il parlait d’après un auteur plus ancien , et rien n’empêche de faire cet honneur à la chronique latine dont l’auteur ne cite aucune source où il ait puisé ses renseignements. Voilà l’ordre chronologique des écrivains qui nous ont transmis les détails des voyages de Charlemagne à Jérusalem, tradition qui existait également en Orient. Nous venons de voir que la chronique latine, qui a été insérée dans les chroniques de Saint-Denis et
(3) Le travail de cet auteur, dont nous rapportons les principaux faits, a été analysé dans l’Histoire de l'académie royale des inscriptions et belles-lettres, tome XXI, page 149-156.
qui ne peut guère remonter au delà du xie siècle, paraît être le premier monument écrit dans lequel il soit question de ces voyages. Il est très-probable que ce ne lut d’abord qu’une simple tradition fondée sur le récit des premiers pèlerins à Jérusalem. L’auteur de la chronique nous le fait clairement entendre, lorsqu’en faisant mention au chapitre 5 de l’oiseau merveilleux qui parla à Charlemagne et le remit dans le vrai chemin d’ou il s’était écarté, il ajoute : « Et encore, disent les pèlerins qui, par cette voie, vont en Jérusalem, qu’ils entendent quelquefois les oiseaux du pays parler en telle manière; et de plus que les paysans et les gens du pays témoignent que , puisque Charlemagne est venu au pays, c’est sans doute pourquoi cette sorte d’oiseaux chante ce chant par accoutumance. »
M. de Foncemagne fait encore mention de trois circonstances de l’histoire de Charlemagne, qui peuvent avoir donné naissance à celle tradition ou l’appuyer. 1° Eginhart rapporte que la libéralité de ce prince s’étendait bien au delà de son empire, même par delà les mers, jusqu’en Syrie, en Egypte, en Afrique et à Jérusalem, où sa charité fit parvenir des secours aux chrétiens opprimés. 2° Le même historien dit ailleurs que le roi de Perse (il veut dire le calife Harounal-Raschild j ayant reçu les messagers de Charlemagne, qui apportaient de la part de leur maître de riches présents, lui envoya les ciels du saint sépulcre , et lui céda tous ses droits sur ce lieu sacré. 3° Finalement, tous les annalistes nous apprennent que Charlemagne, se trouvant à Rome, reçut les clefs de la ville sainte, que le patriarche de Jérusalem lui envoyait par deux moines. La première idée que suggèrent ces faits, c’est que le souverain de la Perse et le patriarche de Jérusalem traitèrent Charlemagne comme s’il eût été souverain des saints lieux, et que ce prince y exerça réellement des actes de souveraineté en y fondant des établissements pieux.
Passons maintenant à l’examen du poëme dont il est question ici, et auquel les observations précédentes sont une espèce d'introduction. Le texte publié par M. Francisque Michel est copié d’un manuscrit sur vélin du musée britannique, écriture de differentes mains, qui porte le caractère du xme siècle. Le volume in-8° contient six autres ouvrages en français et en latin avant celui-ci intitulé : « Ci commence le livre comment Charles de France vint en Jérusalem, et pour paroles de sa femme , à Constantinople pour voir le roi Hugon. »
Le premier auteur qui fit connaître ce poëme au public fut l’abbé de la Rue , dans un article sur les poêles anglo-normands (1). 11 dit qu’il croit que ce poëme fut écrit par un trouvère normand du xr siècle ; que pi'ut-êlre il contient la célèbre chanson de Roland , dont personne jusqu’à présent n’a trouvé aucune trace. M. de Roquefort, dans
son Etat de la poésie française, répète celte opinion. Plus lard , un noble espagnol , don Àndrès Bello, dont on trouve le travail dans El repertorio americano , tome II , en publia vingt-quatre vers, avec une traduction espagnole en note. Au mois de février 1833 , M. Raynouard, dans le Journal des Savants, fit quelques observations sur ce poëme, dont il ne connaissait rien autre chose que la noie publiée par l’abbéde la Rue elles vers mis au jour par don Andrès Bello. A la fin de la même année, le ministre de l’instruction publique en France envoya M. Francisque Michel en Angleterre pour examiner les bibliothèques de ce pays et prendre note des manuscrits qui sembleraient présenter de l’intérêt pour l’ancienne histoire de la France et l’étude de la littérature du moyen âge.
M. Francisque Michel copia aussitôt le poëme français. Quelque temps après (août 1834), l’abbé de la Rue publia son ouvrage : Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands. Caen , chez Mancel , 1834 , 3 vol. in-8°. Il y parle longuement du poëme consacré à Charlemagne. A la page 24 il dit : « La langue romane, dérivant de cette basse latinité, dut aussi adopter la rime; mais il arriva que nos premiers poëtes français voulurent aussi, comme dans la bonne latinité, faire quelquefois des vers sans y admettre la rime; l’anonyme dont nous parlons travailla dans ce genre. » On peut trouver la réponse à cette assertion dans l’article de M. Raynouard , cité ci-dessus.
L’abbé de la Rue continue : « A en juger par le style , on croirait qu’il a écrit dans le xie siècle; les règles grammaticales qu’il observe,sonorthographe, son langageen un mot, sont absolument les mêmes que ceux du Psautier traduit sous le règne de Guillaume le Conquérant.» M. Francisque Michel n’est pas d’accord avec le savant abbé sur l’opinion exprimée dans la première partie de ce passage, et pense que, pour savoir s’il a tort ou raison dans la seconde , il serait nécessaire de savoir avec exactitude à quelle traduction du Psautier il fait allusion , car il cite cinq manuscrits d’une traduction française de ce Psautier, faite par ordre de Guillaume le Conquérant.
L’abbé ajoute : « Mais l’auteur cite le faux Turpin ; alors il a dû écrire dans les dix premières années du xir siècle. » Or, le faux Turpin n’est nullement cité dans le poëme qui nous occupe, et quand cela serait, on ne pourrait en tirer aucune conséquence. 11 contient 870 lignes ou vers, et non 992, comme l’énonce l’abbéde la Rue, ni 960, comme le dit M. Raynouard.
Au nombre des récits du voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, que le père Le Cointe réfute au long dans ses Annales ecclésiastiques, à l’année 800, il faut compter Gallien Restauré , dont voici la table des chapitres :
Comment il prit au roi Charlemagne dévo -
(t , Rapport sur les travaux de l’académie de CaeD, cité par M. de Roquefort.
ROM
lion d'aller visiter le saint sépulcre de Jérusalem. — Comment Charlemagne et les douze pairs de France, eux étant dans les douze chaires, adorèrent la couronne de Notre-Seigneur et la lance et autres saintes religues, lesquelles s'apparurent devant eux miraculeusement. — Comme le roi Charlemagne reçut les saintes reliques du patriarche de Jérusalem. — Comment le roi Charlemagne, après qu’il eut pris congé du patriarche , entra dans un bois où il trouva six mille Turcs qui le guettaient, et comment il fut sauvé par le moyen des reliques qu'il avait. — Comment le roi Charlemagne s’hébergea à un pavillon qui était la porcherie du roi Hugues. — Cornment le roi Charlemagne trouva le roi Hugues menant la charrue, et la grande richesse du palais de Constantinople. — Comment Olivier fut épris de la belle Jacqueline , fille du roi Hugues de Constantinople , et comment il en perdit le boire et le manger (1). — Comment le roi Charlemagne commença le premier à gabber (railler), et chacun des douze pairs après. — Comment leroi Hugues fit armer trente mille hommes de la cité de Constantinople , et comment ils vinrent assaillir le roi Charlemagne et ses douze pairs. — Comment le roi Hugues revint à Cha lemagne et aux douze pairs pour leur faire accomplir leurs gabts. — Comment le roi Hugues couronne Charlemagne empereur de Constantinople, et lui assit la couronne sur son chef et lui fit hommage.
Au musée britannique, il existe encore nn autre roman en vers français, sur l’expédition supposée de Charlemagne à Jérusalem, dont M. Francisque Michel donne une analyse Irès-déla i liée dans la préface de l’éditiou du poëme anglo-normand , préface dont nous avons extrait et traduit les renseignements qu’on vient de lire. Voici maintenant l’analyse du rare poëme édité par ce savant, qui donne encore, eu regard du litre, un fac-similé du manuscrit.
Un jour que Charlemagne avait sa couronne sur le chef et son épée , dont la poignée était d’or pur, ceinte au côté, il conduisit sa femme dans ses jardins , sous un olivier, et lui dit: — Madame, avez-vous jamais vu sous le ciel un homme qui fût plus digne de porter la couronne et l’épée. Néanmoins je ne suis pas encore satisfait, et je veux conquérir de nouveaux royaumes.
L’impératrice, d’une gaîté folâtre, répondit sans trop de réflexion : — Noble empereur, vous vous louez un peu trop. J’en connais un qui porte encore plus noblement les armes , et auquel elles siéent encore mieux qu’à vous. Ce discours fâcha grandement Charlemagne. — Madame, où se trouve cet homme, dit-il, afin que nous lui portions une couronne? Mais si vous m’avez trompé, vous le payerez cher, car je vous trancherai la tête de mon épée d’acier. — Empereur, répondit la dame , ne vous emportez point. Il est yrai qu’il est plus riche eu or et eu biens ;
(1) De son mariage avec Jacqueline naquit Galien Rbé- U>ré, ainsi nommé par la fée Gaiienue. Ses aventures sort