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maîtres, il y a dans sa philosophie des principes chrétiens qui forment une barrière entre sa doctrine et les leurs. Quand il parle de l'union dernière avec Dieu, il s'applique toujours, ce que néglige l'Aréopagite, à maintenir la permanence de la personne humaine au sein de l'âme divine qui la reçoit et l'embrasse. Quand il proclame l'éternité de la création, il prend le plus grand soin d'expliquer sa pensée, et, en faisant de la création un acte éternel de la Divinité, il montre toujours Dieu antérieur au monde, en sorte que si la création est éternelle, elle n'est cependant pas coéternelle au Créateur. Lorsque, voulant expliquer cet acte de la création, Jean Scot divise la nature, c'est-à-dire l'Être unique et universel, lorsque de cette division il fait sortir le monde, et que, dans son langage hardi, il parle de la procession des êtres hors de Dieu, il ne dit jamais que la création soit une émanation: il proclame le principe chrétien de la volonté divine ; il s'attache à ce principe, il le développe, et arrive à cette conclusion, récemment Tenouvelée, que la volonté est le fond même de Tessence ; que, pour Dieu, être et vouloir c'est la même chose. Enfin, quand il montre ce Dieu, ce courant de l'être et de la vie, enveloppant et animant tout, il rappelle sans cesse que jamais il n'y a de confusion entre le Créateur et la créature, et si le panthéisme résulte trop souvent de ses paroles, ses intentions le repoussent toujours.
Il y a un principe qui domine toute la doctrine de Scot Érigè.e, c'est celui-ci : Qu'il n'y a pas deux études, l'une de la philosophie, l'autre de la religion, mais une seule qu'on peut appeler indifféremment religion ou philosophie ; car la vraie religion est la vraie philosophie, et la vraie philosophie est la vraie religion. Cette phrase, écrite au premier chapitre du traité de la Prédestination, et dont le de Divisione naturœ est un commentaire éclatant, sera reprise et développée par tous les successeurs de Jean S ;ot : elle pourrait servir d'épigraphe à leur histoire. Plus loin, Scot Érigène complète ce principe, et il ajoute que la foi doit précéder la science. Ces deux idées, l'union parfaite, l'identité de la philosophie et de la religion, et la nécessité de la foi pour arriver à l'intelligence, forment le fondement de toute la philosophie du moyen âge. On sait avec quelle autorité elles sont proclamées dans le Proslogium de saint Anselme : consacrées par ce grand esprit, elles deviennent de droit commun dans toute la scolastique, et sont élevées à la hauteur d une loi reconnue par tous et fidèlement observée. Les rapports de la raison et de la foi, tels que Scot Erigène les a établis, sont donc ceux que le moyen âge a reconnus; c'est la foi cherchant à se compléter par la science, c'est la foi, la croyance s'élevant à l'intelligence ; c'est le fides quœrens intellectum de saint Anselme.
Une autre idée bien frappante chez tous les maîtres de la scolastique, c'est la confiance dans les forces de la pensée humaine. La raison, dit Scot Érigène, est une révélation aussi ; et quand l'autorité de l'Écriture semble contredire les affirmations de la raison, c'est la raison qu'il faut croire, elle est supérieure à l'autorité; car ce n'est pas de cette autorité qu'elle tient sa puissance ; et sur quoi s'appuierait l'autorité, si ce n'est sur la raison? si on ne trouve pas cette liberté d'opinion chez tous les scolastiques, tous ont eu la même foi dans les facultés de l'esprit humain.
Comment se fait-il cependant que Scot Érigène ne soit pas cité une seule fois par les scolastiques? Ne serait-ce pas que les écrivains de
l'Église étaient plus frappés que nous de tout ce qu'il y avait encore d'alexandrin dans ses doctrines? Ils profitaient, sans le savoir, de la direction qu'il avait imprimée à la pensée; mais les idées néo-platoniciennes que Jean Scot avait conservées le rendaient justement suspect. En outre, ses erreurs théologiques sur l'eucharistie et sur la grâce avaient redoublé cette défiance de l'Église, et rejeté dans l'ombre les véritables beautés de son système. Telle fut donc la destinée de Jean Scot, que, repoussé par l'Église à cause de ses hardiesses, il fut adopté pour cela même par toute une école de panthéistes qui, défigurant la partie irréprochable de sa philosophie, firent de lui le chef et le maître de leui doctrine grossière. Je ne parle pas de Bérenger, qui était, dans son indomptable obstination, un digne disciple du libre enseignement d'Érigène, et qui, au xie siècle, renouvela ses doctrines sur l'eucharistie; mais vers la fin du xne siècle et au commencement du xme, le nom de Jean Scot paraît tout à coup cité dans les ouvrages d'Amaury de Chartres et de David de Dinan, qui s'empressent de se rattacher à lui comme au fondateur de leur panthéisme. Ce mouvement d'idées ne se prolonge pas très-longtemps. Scot Érigène, condamné par une bulle d'Honorius III, rentre dans l'obscurité, et on conçoit que la suspicion dont il était déjà frappé devienne plus rigoureuse encore. C'est de nos jours seulement qu'on a songé à la révision de ce procès si mal instruit: car le jugement porté sur Jean Scot pendant la confusion du moyen âge, avait été accueilli même par la science moderne, par la critique du xvue et du xvmc siècle, par Mabillon, Ellies Dupin, Noël Alexandre et dom Rivet. Les écrivains de l'Allemagne ont les premiers contredit le jugement de la critique sur Scot Érigène ;. mais, par un excès contraire, ils ont salué dans ses œuvres tous les principes de la moderne métaphysique allemande. Sa place n'est ni si bas ni si haut. Sans le déprécier comme l'ont fait les historiens de l'Église, sans l'admirer outre mesure comme font aujourd'hui les Allemands, il faut reconnaître surtout que Scot Érigène, placé sur les limites de deux sociétés, a su profiter de cette position si grande. Il résume tout une époque qui finit, l'époque latine et alexandrine ; en même temps, il ouvre le moyen âge et prépare la philosophie scolastique.
Consultez Saint-René Taillandier, Scot Erigène et la Philosophie scolastique, Paris, 1843, in-8 ; — Monnier, de Gottescalki et J. Scotœ Erigenœ controversia, Paris, 1852, in-8. S. R. T.
ÉRISTIQUE (École) (de Ipiî, dispute). En général, on appelle éristique tout philosophe ou toute école qui abuse de la dialectique et ne cherche qu'à briller dans la dispute. En ce sens, Zenon d'Elée, les sophistes et même les représentants de la nouvelle Académie méritent et reçoivent quelquefois le nom d'éristiques.
En un sens plus restreint, il n'y a qu'une seule école éristique. C'est celle^ qui a porté ce surnom dans l'antiquité, l'école éristique par excellence, en un mot, l'école de Mégare. A force de chercher les côtés faibles de ses adversaires, cette école finit par perdre de vue sa propre doctrine et aboutit, avec Eubulide, à de déplorables subtilités. Elle se relève avec Stilpon et Diodore, et un nom honorable remplace le triste surnom de disputeurs. Diogène Laërce nous apprend, en effet (liv. II, ch. evi), que les disciples d'Euclide reçurent successivement trois noms différents : celui de mégariques, celui d'éristiques, celui de dialecticiens.
Voy. les articles Euclide, Eubulide, Mégabjquk