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sophe n'est autre chose que la reproduction libre de la dialectique divine qui produit tout.
Dans l'idée tout est un, et en dehors de l'idée tout n'est que sa manifestation. Les existences diverses, dans le système universel, ne sont qu'autant de moments de ce développement qui, à la différence de la végétation, ne produit pas le germe d'un individu nouveau, mais n'a d'autre but que de donner à l'idée la conscience d'ellemême.
Admirons d'abord la hardiesse de cette entreprise, de poser tout ce qui existe dans le ciel et sur la terre comme le développement d'une idée, dont le mouvement constitue le monde phénoménal et le monde intelligible; puis de supposer que cette idée, qui est le monde en soi ou virtuellement, est présente dans l'homme, et que par la réflexion, par une sorte d'intuition intellectuelle méthodique, par une dialectique créatrice, l'esprit humain peut repenser, recréer par la pensée le mouvement qui constitue l'univers : le monde visible et le monde moral, la nature et l'histoire, les sciences et les arts; religions, lois, mœurs et institutions tout sera expliqué par le mouvement de la pensée, image fidèle du mouvement éternel et immanent de l'idée absolue. Yico a dit : « Nous démontrons les vérités géométriques, parce que nous les faisons. » C'est ainsi que Hegel, après M. de Schelling. prétend démontrer toutes choses en les construisant. Mais, pour qu'une pareille philosophie soit possible, il faut admettre que l'entendement humain est conforme à cet entendement archétype que Kant oppose à l'intelligence de l'homme. 11 ne s'agit pas seulement de revendiquer pour la raison une certaine autorité, ou même une autorité entière quant aux questions dont elle peut connaître, prétention légitime et nécessaire, ou d'admettre a priori et avec une juste confiance l'harmonie des lois de la conscience raisonnable et des lois de la nature : il faut égaler la raison en puissance et en étendue à l'intelligence divine, et supposer ainsi que l'action créatrice peut être reproduite par la pensée.
Selon Aristote, Dieu étant la cause et le principe de tout, lui seul possède la science suprême des causes, la science de l'essence des choses ; mais il est digne de l'homme d'aspirer à cette science divine : l'idéalisme absolu n'y aspire pas, il la possède.
Rien n'est que par la pensée, avait dit Mendelssohn, d'après Leibniz ; la réalité suppose la possibilité, la pensée qui la conçoit. Nul être fini ne peut épuiser par la pensée toute la réalité de ce qui existe, et moins encore comprendre la possibilité et la réalité des choses. Il faut donc qu'il y ait une intelligence infinie qui conçoive parfaitement toute possibilité comme possible, et toute réalité comme réelle, et cette intelligence infinie c'est Dieu. M. de Schelling et Hegel attribuent à l'homme lui-même cette intelligence.
La méthode de Hegel est identique avec le système qu'elle produit; elle est donnée en même temps que le principe fondamental de l'idéalisme absolu : elle se maintient ou tombe avec lui. Le principe de l'identité admis, il y a nécessairement unité du développement logique et du développement ontologique. Ce sera une synthèse progressive et continue, qui représente l'évolution éternelle do l'idée concrète absolue. Cette méthode est le mouvement même par lequel tout se produit; le double sens du mot latin explicalio en peut indiquer la nature : les choses sont expliquées et comprises par 1 . » manière dont elles se développent du fond de l'idée par le mouvement de la pensée.
Expliquer, dans le langage de Hegel, c'est
montrer quelle place une chose occupe dans le développement général. Comprendre, c'est connaître l'origine ou la forme antérieure d'une chose; prouver, c'est réduire les données empiriques à leur expression générale, et c'est ainsi, dit Hegel, que Kepler a démontré les' lois du mouvement absolu. L'origine ou la source d'une chose, ce n'est pas le principe d'où elle émane, c'est la forme immédiate sous laquelle elle apparaît d'abord. Les éléments divers et les existences diverses ne sont que des moments du mouvement universel de l'idée une, des formes transitoires, qui n'ont rien do fixe, rien de permanent. Tout est fluide, si l'on peut dire ainsi, dans les idées et les choses; les deux séries sont absolument continues : une continuité absolue en est la loi suprême.
Dans ce mouvement continu, mais articulé, ce qui précède est la raison, la substance, le genre de ce qui suit, et ce qui suit est la vérité, la réalité, l'espèce de ce qui précède. C'est une spécification continuelle qui, dans son dernier résultat, retourne à l'état général, à l'identité absolue d'où elle est partie.
Cela admis, le mode de procéder en résulte nécessairement. Tout étant dans l'idée absolue concrète, elle ne peut sortir de cet état que par une contradiction intime, qui devient la cause d'une division, d'une dircmplion. De là le besoin de la conciliation et du retour à l'unité; puis diremption nouvelle et nouvelle conciliation, et ainsi indéfiniment, jusqu'au dernier terme de l'évolution. La dialectique spéculative ou immanente procède par un mouvement qui s'accomplit en trois temps. Il y a d'abord la thèse ou la position, l'idée en soi, en puissance, à l'état d'involution ; puis Vantithèse, la négation, l'idée pour soi, l'idée réalisée, à l'état d'évolution; enfin la synthèse, la négation de la négation avec un résultat positif, l'idée en soi et pour soi, revenue à elle.
Tel est le rhythme constant de cette nouvelle dialectique : de là cette tripartition qui domine dans le système en général et dans tous ses détails, et dont le type est dans le dogme de la Trinité.
A ces trois moments de la dialectique correspondent ce qu'on appelle en logique la notion, le jugement, la conclusion, pris spéculativement. Hegel abuse de l'étymologie des mots qui désignent en allemand ces diverses opérations de l'entendement. La notion, concept, compréhension (Begriff, de begreifen, comprendre), est la virtualité, la nature primitive, la substance de la chose. Le jugement, en allemand Urtheil, départ, partage, division, est, selon lui, la diremption, l'action par laquelle la notion s'ouvre et se manifeste. La conclusion enfin est l'opération par laquelle se fait la conciliation, le retour : conclure, c'est fermer, c'est réunir. Ensemble, les trois mouvements constituent le syllogisme réel, le raisonnement spéculatif.
Il importe encore de remarquer que Hegel donne de même un autre sens aux mots concret et abstrait. L'idée à l'état concret, c'est pour lui l'idée en soi, comme virtualité infinie, à l'état d'involution, et les choses sont abstraites lorsqu'ellessont considérées à part de l'idée. Vabstrarlion, ce n'est pas une qualité considérée séparément du sujet, mais une chose considérée séparément de sa substance, de sa notion.
Le mouvement de la pensée, pris en lui-même, produit Vidée absolue, l'idée concrète, la notion ou la substance universelle. Son évolution par l.i pensée constitue la nature ou l'univers matériel, et son retour à elle-même, avec une pleine conscience de soi, constitue Ycsprit. De là la
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division du système en trois grandes parties, la logique, la philosophie de la nature, la philosophie de l'esprit.
Par un premier travail, la pensée constitue l'idée absolue comme telle, en s'élevant de la dernière abstraction jusqu'à l'idée concrète, qui, comme l'œuf de Brahma, renferme en puissance toutes les existences : ce travail est l'objet de la logique, la science de l'idée pure, de l'idée en soi.
Par un second travail, continué du premier, l'idée concrète, semblable à l'œuf qui se brise, fait évolution, et, en sortant, pour ainsi dire, d'elle-même, devient nature, univers : de là la philosophie de la nature ou la science de l'idée se manifestant, se réalisant dans le monde, et devenant comme un autre pour elle. Les platoniciens appelaient la matière Vautre, mais dans un sens différent; car, selon Hegel, cet autre, c'est encore l'idée, mais sous une autre forme.
Enfin, par un troisième et dernier travail, l'idée revient à elle avec une pleine conscience de ce qu'elle est en soi, et se reconnaît comme esprit : ce retour est l'objet de la philosophie de l'esprit, la science de l'idée revenue à ellemême.
Le tout est la genèse de Dieu dans l'esprit de l'homme, et a pour fin dernière de donner à l'esprit humain la conscience qu'il est lui-même l'absolu. L'idée divine est la substance de l'univers physique et moral; le mouvement de la pensée en est le principe générateur, et l'esprit en est le résultat.
C'est sous ces trois chefs que, dans l'Encyclopédie; sont classées, avec la prétention d'une parfaite continuité de développement, toutes les sciences philosophiques.
Dans l'introduction, Hegel traite de la définition de la philosophie et de ses rapports avec son histoire.
La vraie définition de la philosophie est le résultat même de la science, et ne peut se justifier que par la fin. On peut cependant, tout d'abord et d'une manière générale, la définir : la contemplation réfléchie des choses. La philosophie repense les produits de la pensée naturelle et spontanée : c'est la conscience de la conscience, la pensée de la pensée. Le contenu vrai de la conscience ne se montre complètement, et sous son véritable jour, qu'autant qu'il est converti en pensées, en notions ; mais, pour être ainsi transformé, ce contenu ne s'en accorde pas moins avec l'expérience, et n'en est pas moins l'expression de la réalité, pourvu que l'on distingue la vraie réalité de ce qui n'a qu'une existence phénoménale et contingente. La réalité est la raison objective, la raison réalisée.
La raison subjective d'ailleurs éprouve le besoin de donner au savoir la forme de la nécessité, nécessité qui ne se rencontre pas dans la science dite expérimentale. La pensée réfléchie, en tant qu'elle cherche à satisfaire à ce besoin de la raison, est pensée spéculative, philosophique.
La pensée philosophique se développe et s'élève par degrés, et VHistoire de la philosophie présente ce développement sous la forme d'une succession accidentelle et d'une diversité de principes et de systèmes ; mais le même esprit y domine, il n'y a là qu'une seule et même philosophie. Ce développement que nous offre l'histoire se retrouve dans la philosophie même, mais délivré de toute contingence historique. __ La science de l'idée est essentiellement système, puisque le vrai, en tant que concret, ne peut se développer qu'en soi et avec unité, c'està-dire comme totalité. Un contenu philosophique
n'a de valeur que comme partie ou moment ds l'ensemble.
Le point de départ de la philosophie est la pensée elle-même. Elle commence par la logique ou la science de l'idée dans le pur élément de la pensée.
Les observations qui servent d'introduction à la logique sont importantes : là se trouve le vrai principe de l'idéalisme de Hegel, et là aussi est l'erreur fondamentale de son système. La pensée, dit-il, dans l'acception ordinaire, est, quant au sujet pensant, considérée comme une faculté de l'esprit coordonnée à d'autres facultés : son produit est le général, l'abstrait. Considérée comme active quant aux objets, comme réflexion, le général qu'elle produit renferme l'essence, la vérité des choses. Ainsi, même selon la manière de voir ordinaire, les idées sont les essences des objets. Et comme la réflexion modifie les données sensibles, il s'ensuit que ce n'est que par une modification que la vraie nature des choses arrive à la conscience. Or, la pensée étant mon action à moi. il s'ensuit de plus que cette vraie nature est la libre production de mon esprit comme sujet pensant.
Nous ne relèverons pas tout ce qu'il y a dans ces propositions d'arbitraire et de forcé. De ce que ce n'est que par la pensée que nous pouvons connaître les objets, il ne s'ensuit pas que leur réalité dépende de la pensée et que les idées en soient l'essence. S'il est vrai que les données soient modifiées par la réflexion, de quel droit inférer de là que cette modification nous fasse connaître la vraie nature des choses ? Enfin de ce que la vraie nature des objets, en supposant qu'il en soit ainsi, ne nous est connue que par la pensée, peut-on en conclure que cette vraie nature soit une production de notre esprit?
Tout l'idéalisme de Hegel repose sur cette base ruineuse. Les pensées, poursuit-il, peuvent donc être appelées objectives, de même aussi que les formes de la logique ordinaire. La logique se confond ainsi avec la métaphysique, la science des choses réduites en pensées, et ces pensées objectives, qui sont la vérité des choses, sont l'objet de la philosophie.
Une analyse de la Logique est impossible ici ; nous nous bornerons à en indiquer la marche et à faire quelques observations.
La logique est, selon Hegel, le système de la raison pure, de la vérité en soi, la science de Dieu considéré dans son éternelle essence et indépendamment de sa réalisation physique et morale.
Elle est divisée en trois parties : la science de l'être, la science de l'essence et la science de Vidée. La pensée, par son seul mouvement, s'élève de l'être pur jusqu'à l'idée absolue concrète. Cette synthèse créatrice, partie du néant, arrive d'abord, au moyen du concept de devenir, à l'être déterminé, à l'existence. Dans la seconde partie, l'auteur traite de l'essence comme base de l'existence, puis du phénomène et de la réalité. Dans la troisième partie enfin, le mouvement logique aboutit à l'idée absolue par trois degrés marqués chacun par trois moments. La notion subjective d'abord, et devenue successivement notion, jugement et conclusion, devient ensuite objet,' mécanisme, chimie, théologie; enfin l'idée concrète est achevée par la Yie et la connaissance.
Ainsi, selon Hegel, la pensée n'est pas un simple instrument s'exerçant sur un objet donné; la pensée pure est créatrice comme la pensée divine. Les notions ne sont pas les images logiques des choses, formes fixes et distinctes ; mais l'essence des choses, des formes transitoires n'ex-
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primant que des moments dans le développement logique de Dieu.
Toute cette doctrine est fondée sur une étrange illusion. Pour arriver à l'être pur, au néant logique, il a fallu faire abstraction de toute réalite et de toutes ses déterminations; et ensuite, pour expliquer la réalité et les catégories, il a fallu restituer progressivement la réalité à l'idée de l'être et rétablir les catégories préexistantes. Ainsi, dès le début, pour s'élever au-dessus de l'être pur et du néant, Hegel les concilie et les unit par le devenir, d'où résulte l'existence.
Partant de la supposition que les idées sont l'essence des choses, il en conclut que la notion la plus générale est l'essence de tout; ainsi Yétre pur. si pauvre et si vide qu'il soit, le néant recèle dans son sein toute la plénitude de l'être concret, qui en résulte par le seul mouvement de la pensée : c'est, là une création véritablement ex nihilo. L'idée absolue concrète, l'univers, l'esprit, Dieu même, naissent de la seule action de la pensée pure sur l'être pur, c'est-àdire du vide sur le vide, du néant sur le néant. Mais en y regardant de près, le miracle disparaît. La pensée introduit dans le néant ses catégories, et, par une restitution mal déguisée, rend à l'être ce que l'abstraction en a ôté. L'idée de l'être grossit en s'avançant, crescit eundo, non par le seul mouvement de la pensée, mais par les éléments nouveaux qui y sont continuellement ajoutés.
Cependant Vidée absolue ne peut pas rester à cet état concret d'involution. Elle éprouve le besoin de se réaliser, de se manifester ; elle produit l'univers, qui est Vidée logique apparaissant au dehors. La nature est l'idée sous la forme de l'extériorité : c'est un reflet de l'idée plutôt que son expression exacte. En effet, dans l'idée, la nature est divine ; mais, telle qu'elle est, elle ne répond pas absolument à l'idée; elle est, dit Hegel, contradiction i?iconciliée. Elle doit être considérée comme un système de degrés dont l'un procède nécessairement de l'autre, de telle sorte que chaque nouvelle forme est la vérité prochaine de celle d'où elle résulte ; c'est un organisme vivant, graduellement progressif, dont la consommation sera l'esprit. Cette gradation ne doit pas être considérée comme inhérente à la nature. Les métamorphoses n'ont lieu que dans l'idée qui est l'essence de la nature. Dans la nature même les existences paraissent distinctes, individuelles, indifférentes les unes aux autres. La continuité n'est que dans l'idée.
Le monde est une fleur qui procède éternellement d'un genre unique, l'idée absolue concrète. C'est un tout organique et vivant; mais dans ses productions règne néanmoins, selon Hegel, une sorte de désordre et de hasard. C'est là une contradiction évidente, amenée par les besoins du système. Hegel divinise la nature en tant que dans ses formes générales elle semble se conformer aux déterminations logiques de l'idée; il la méprise en tant que dans ses détails et sa variété elle se refuse à se laisser emprisonner dans ses catégories. Au lieu de reconnaître l'insuffisance de la philosophie à cet égard, il ac -use en propres termes la nature elle-même d'impuissance, de l'impuissance de demeurer fidèle aux déterminations logiques et d'y conformer exactement ses produits.
La Philosophie de la nature est divisée en trois parties : la Mécanique, la Physique, l'Organique. Chaque partie est subdivisée en trois sections.
Sous le premier titre, le philosophe traite du temps et de l'espace, de la matière et du mouvement, de la mécanique absolue; sous le se-
cond, de la physique de V individualité générale (des corps physiques libres, des éléments, du jeu des éléments); de la physique de Vindividualitè particulière (la pesanteur spécifique, la cohésion, le son, la chaleur); de la physique de V individualité totale (la forme, le corps individuel, le travail chimique). Enfin, sous le titre de l'Organique, il traite de la géologie, de la nature végétale, de l'organisme animal (la figure, l'assimilation, la génération).
11 est bien entendu cjue cette philosophie de la nature, qui est en général semblable à celle de M. de Schelling, a pour base la science physique actuelle. Mais Hegel n'en admet que ce qui s'accorde avec son système logique. 11 a la prétention de traduire en idées les généralités empiriques, et de montrer comment celles-ci procèdent avec nécessité de la virtualité de l'idée.
L'espace nous manque pour relever ici tout ce qu'il y a dans cette partie de la philosophie de Hegel d'ingénieux et de profond, mais aussi d'arbitraire et de singulier, et pour dire combien les faits sont les uns dénaturés, les autres omis ou ignorés. Mais nous devons citer comme un exemple du dédain superbe avec lequel Hegel traite les phénomènes quand ils sont rebelles à sa dialectique, et des aberrations où l'esprit de système peut entraîner le génie, la manière dont il s'exprime sur le ciel étoile, que Kant admirait à l'égal de la loi morale qui est en nous. « Le monde étoile, dit Hegel (dans l'addition au § 268 de V Encyclopédie), n'a pas pour la raison le même intérêt que pour le sentiment : c'est un infini négatif, le théâtre d'une diremption abstraite, où le hasard exerce sur les rapports une influence essentielle. Le système solaire seul est rationnel. L'action par laquelle se remplit l'espace éclate en une multitude infinie de corps. C'est une sorte d'exanthème de lumière, qui n'est pas plus admirable pour le philosophe qu'une éruption de peau ou un vil essaim de mouches. »
Si, d'un côté, Hegel ne voit dans la nature qu'un reflet, une manifestation inadéquate de l'idée; d'un autre côté, il fait résulter l'esprit du développement de la vie naturelle. De cette manière l'idéalisme logique, pour lequel la nature n'est que l'idée manifestée, tombe dans l'extrême opposé, c'est-à-dire dans le réalisme absolu, ou le naturalisme, selon lequel la nature est le principe de l'esprit. L'esprit apparaît comme le dernier résultat, comme la vérité de la nature.
La Philosophie de l'esprit est encore divisée en trois parties. La première, intitulée l'Esprit subjectif, est subdivisée en Anthropologie, Phénoménologie et Psychologie. La seconde, qui a pour titre VEsprit objectif, est divisée en trois sections : le Droit, la Moralité, les Mœurs. La troisième partie enfin, VEsprit absolu, achève l'œuvre en faisant arriver l'esprit à la fin de son développement par l'Art, la Religion manifeste ou révélée, et la Philosophie.
Dans ce cadre, nous retrouvons les plus hautes questions dont s'est toujours occupée la spéculation; mais ces questions ne sont pas ici l'objet d'autant de sciences distinctes, quoique fondées sur des principes communs. Ainsi que la vie tout entière n'a d'autre fin que de donner à l'esprit la conscience absolue de lui-même, les diverses sciences philosophiques ne sont ici qu'autant de degrés pour arriver à la science définitive de l'esprit absolu.
L'esprit subjectif et fini est le dernier produit de la vie physique, qui arrive à son plus haut
de développement dans l'homme. Il d ord dmc ou esprit naturel, et comme tel,
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il se forme son corps plutôt qu'il n'en résulte : ce premier travail est décrit dans YAnthropologie. Puis il se donne la conscience de son être, et tend à s'élever au-dessus de la nature : tel est l'objet de la Phénoménologie dans un sens restreint. Enfin il se détermine lui-même, devient sujet pour lui, et, ainsi considéré en luimême, il est l'objet de la Psychologie. La raison, qui est l'unité de la conscience immédiate et de la conscience réfléchie, constitue l'esprit proprement dit, et produit la certitude que les déterminations de la conscience de soi sont aussi celles de l'essence des choses. Là commence la psychologie, qui considère d'abord l'esprit comme intelligence, puis comme volonté, enfin comme esprit libre. La liberté est l'unité de l'esprit théorique et de l'esprit pratique, libre intelligence.
Par là l'esprit devient objectif, et son action comme tel tend à réaliser sa liberté en se créant un monde moral. Ici se placent la Philosophie du droit, la. Morale, la Politique, la Philosophie de l'histoire. On pressent ce que sera tout cela dans un système où il n'y a rien de fixe, rien de substantiellement différent. Une philosophie qui ne voit dans les choses humaines, comme dans la nature, qu'un développement nécessaire, et qui n'admet pas une véritable individualité; qui, par conséquent, ne connaît ni la vraie liberté ni la vraie personnalité, ne peut fonder ni le droit ni la morale. « Les bonnes institutions sociales, a dit Rousseau, sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter sou existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité commune, en sorte que chaque particulier ne soit plus sensible que dans le tout. » Cette pensée a encore été exagérée par Hegel. Selon lui l'État est la substance générale, dont les individus ne sont que des accidents, des modes. L'individu se doit tout entier à la société, puisqu'il n'est rien sans elle. Ainsi Hegel fait de l'État le but de la société, et non un simple moyen. Toutefois sa politique est très-libérale dans les applications qu'il en fait.
Dans la Philosophie de l'histoire de Hegel éclate le même amour de la liberté avec le même mépris des individus et des générations particulières. La philosophie, dit-il, accepte les faits historiques, et n'y apporte que la pensée que la raison règne partout en souveraine. L'histoire est le développement de l'esprit universel dans le temps, la raison divine se manifestant dans le gouvernement général du monde, la marche nécessaire et rationnelle de l'esprit réalisant sa puissance; et, comme l'essence de l'esprit est la liberté, l'histoire est le récit des vicissitudes à travers lesquelles il se donne la conscience actuelle de la liberté, qui est son essence. La loi du développement humain est la perfectibilité, le progrès. Mais ce progrès ne peut s'accomplir que par un travail plein de combats, parce que, à chaque époque, la conscience et la volonté ne s'intéressant qu'à leur existence présente, qu'elles prennent pour définitive, résistent au progrès : il y a ainsi lutte de l'esprit avec lui-même. Trois degrés marquent ce travail historique. Le premier est l'état primitif, où l'esprit est plongé dans une sorte de sommeil et d'ignorance de son être, la vie orientale, le règne de la foi, de l'obéissance, du despotisme. Dans la seconde période, l'esprit, s'arrachant à cet état d'engourdissement, entre dans la région de la liberté : la vie hellénique et romaine, avec son aristocratie, sa démocratie et son esclavage. Dans la troisième période seulement, l'esprit a pleine conscience de soi et s'élève jusqu'à la liberté
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générale : c'est la vie des nations de race germanique, qui durent au christianisme le sentiment que l'homme est libre comme tel, âge de la réconciliation, de la vérité, de la liberté. Mais pour faire prévaloir ce principe dans la société civile, il a fallu de longs et pénibles efforts dont la succession constitue toute l'histoire moderne. La renaissance fut l'aurore d'un jouinouveau, dont la réformation fut le soleil levant et la révolution française le brûlant midi : ses principesse répandirent partout avec les armes de Napoléon. Pour en assurer le triomphe, il ne reste plus qu'à concilier partout la religion avec le droit, par la conviction qu'il n'y a pas de conscience religieuse qui puisse légitimement s'opposer à la conscience civile.
L'esprit réfléchi de l'histoire universelle, en dépouillant toutes les formes de nationalité et son caractère historique, prend le caractère d'universalité concrète, et arrive ainsi à se savoir comme vérité éternelle, comme la réalité absolue, pour laquelle la nature et l'histoire ne sont que des formes des manifestations. Ce savoir s'élève et s'achève par trois degrés, l'art, la religion et la philosophie, qui. ensemble, forment la région religieuse en gênerai.
L'art est l'effort par lequel l'esprit cherche à réaliser l'idée dans une forme extérieure, l'idéal qui est l'unité de la forme et de l'idée. Parmi les formes naturelles, le corps humain est l.t plus parfaite, parce qu'elle est l'expression immédiate de l'esprit. Du reste, le beau de l'ait est aussi supérieur aux beautés de la nature, que l'esprit lui-même est supérieur au monde physique. L'art s'élève par trois degrés, la forme symbolique, ou l'art oriental, la forme classique. ou l'art grec, et la forme romantique ou l'art moderne chrétien.
Dans la première, l'idée est plutôt indiquée qu'exprimée véritablement. Dans la seconde, l'idée est réalisée d'une manière plus adéquate; mais cette forme est encore imparfaite en ce qu'elle ne manifeste l'esprit que matériellement, comme esprit naturel. Dans la forme romantique, enfin, l'idée trouve sa véritable expression : elle spiritualise la nature, et ainsi est consommée la production de l'idéal. L'architecture est l'expression propre de la forme symbolique ; la sculpture, celle de la forme classique; et les arts romantiques par excellence sont la peinture, la musique, la poésie. Du reste, le progrès d'un type à l'autre se retrouve dans l'histoire de chaque art en particulier, et dans le système des arts romantiques ; il y a de plus progrès de l'un à l'autre et d'un genre à l'autre genre. Dans les leçons sur l'esthétique, toute l'histoire de l'art est distribuée d'après ce système, qu'on ne peut admettre sans dénaturer ou négliger souvent les faits, et sans méconnaître tout à la fois la vraie nature de l'esprit et le génie de la nature. Par ce procédé d'ailleurs oi« arrive à la négation de l'art même. En effet, le progrès à travers les trois types fondamentaux n'a pas pour but de faire parvenir l'art à la perfection; mais d'en préparer le passage à la religion. L'art romantique aboutit à l'indifférence de la forme, puisque l'esprit n'a sa vérité que dans la pensée pure, dans la conscience philosophique. L'intermédiaire entre l'art et la philosophie définitive est la religion manifeste, qui est en même temps la perfection et la négation de l'art.
Dans ses Leçons sur la philosophie religieuse, Hegel parle de la religion en termes magnifiques. « C'est la région où toutes les énigmes de la vie et toutes les contradictions de la pensée trouvent leur solution, où s'apaisent toutes
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douleurs du sentiment; la région de l'éternelle vérité, de la paix éternelle. Là coule le fleuve de Léthé où l'Ame boit l'oubli de tous les maux; là toutes les obscurités du temps s'évanouissent devant les clartés de l'infini. Dans la conscience de Dieu, l'esprit est délivré de toute forme finie; elle est conscience absolument libre, conscience de la vérité absolue. Dans la philosophie religieuse, on considère l'idée logique dans ses manifestations comme esprit. Dieu, qui est le résultat de la logique et de la philosophie de la nature, est ici immédiatement et comme tel l'objet de la pensée. »
La philosophie religieuse est divisée en trois parties. La première a pour objet l'idée de la religion, dont le développement constitue les religions diverses, les religions déterminées, qui sont l'objet de la seconde. La troisième partie considère l'idée religieuse revenue à elle, la religion absolue et véritable. Dans les religions déterminées, il s'établit un rapport du sujet à l'esprit comme Dieu. Puis, par le progrès ce rapport s'efface : l'homme sait que Dieu est en lui. qu'il est uni à lui, un avec lui.
Hegel considère toutes les formes de la religion, depuis le fétichisme jusqu'au christianisme, comme autant de moments nécessaires du développement de la conscience religieuse. Elle se détermine : 1° comme religion de la nature; 2° comme religion de Vinaividualitê spirituelle. La religion de la nature parcourt trois phases : elle est d'abord religion de magie (fétichisme, chamanisme, religion des Mongols, des Chinois, lamaïsme, bouddhisme) ; puis religion de Yimagination (religion des Indous, brahmaïsnie) ; enfin religion de la lumière (parsisme), et religion du symbole (religion des Égyptiens). La religion spirituelle devient successivement religion du sublime (judaïsme), religion de la beauté (religion des Grecs), et religion de l'entendement (celle des Romains). Celle-ci forme le passage à la religion absolue.
Dans cette nouvelle région, l'esprit est pour lui ce qu'il est en soi ; il n'est plus l'objet de lui-même sous une forme déterminée. Ce savoir que l'esprit a de soi est la religion parfaite, la religion manifeste. En religion, comme en tout, l'esprit a parcouru les diverses phases de son développement jusqu'à devenir la négation de la forme antérieure, de toutes les formes finies : il est maintenant idéalité pure. La conscience religieuse se perd ainsi dans la conscience philosophique, qui en est à la fois la négation et le couronnement.
L'objet de la philosophie est le même que celui de la religion : c'est la vérité éternelle, Dieu, rien que Dieu et Y complication de Dieu; mais pour la première, ce contenu est présent sous la forme de la pensée spéculative. La philosophie, dans ce sens absolu, est l'unité de l'art et de la religion. Ce résultat vient à la suite du même mouvement par lequel la religion déterminée devient religion absolue. Par là l'esprit est devenu pour lui ce qu'il est virtuellement ; il s'est reconnu lui-même pour l'absolu et s'est ainsi identifié avec Dieu. L'absolu est l'esprit : telle est la plus haute définition de Dieu. Trouver et comprendre cette définition, telle est la fin dernière de tout développement et de toute philosophie.
La conscience philosophique, qui est le dernier résultat du mouvement de l'idée, est l'idée avant conscience d'elle-même, la vérité consciente. L'idée sait maintenant ce qu'elle est en soi; elle est revenue à elle avec la certitude qu'elle est bien réellement l'universalité concrète. L'esprit, qui avait paru être un résultat,
est maintenant reconnu pour l'ab.solumcr.t p ramier, qui se produit continuellement de luimême et par lui-même. 11 est bien constant, à présent, que c'est bien en effet l'idée qui se meut et se manifeste dans la nature <:t dans l'histoire; que ce mouvement se fait par I sée qui est son essence; que par la pensée elle se montre esprit absolu, se produit et se possède éternellement comme tel.
C'est à cette fin que tend l'esprit à t' toute l'histoire de la philosophie, et c'est dans ce sens que Hegel a traité cette histoire dans les leçons si remarquables qu'il lui a consacrées. La philosophie n'est pas, non plus que les choses ne sont; elle devient comme cmles-ci deviennent. Les mouvements philosophiques dans l'histoire correspondent aux mouvements nécessaires de la dialectique spéculative. C'est pour cela que Hegel, dans l'histoire de la philosophie, s'applique à montrer les moments du développement de la conscience philosophique, ainsi que dans le système il montre partout la coïncidence des déterminations logiques de l'idée avec les mouvements historiques. Ici encore on peut reprocher avec justice à Hegel de n'avoir réussi à classer ainsi les faits qu'en faisant violence aux uns et en négligeant les autres.
En exposant le plan de ce vaste système, nous avons indiqué les pétitions de principe et les défauts que nous avons cru y remarquer. Nous terminons par quelques observations générales.
L'œuvre philosophique de Hegel offre un grand intérêt et beaucoup d'instruction. Elle laissera une trace profonde dans l'histoire. Venu après Kant, Fichte et Schelling, Hegel a saisi avec une jouissance incontestable le problème philosophique dans toute son étendue et toute sa profondeur, et s'il n'a pas réussi à le résoudre, c'est parce que, conçu ainsi, il est au-dessus de l'intelligence humaine. C'est un effort gigantesque de s'élever jusqu'à la source de toute vérité, d'interpréter la pensée créatrice et de l'imiter par la dialectique. Si la chute était inévitable, cette chute est encore glorieuse. Ensuite, dans les détails, que d'aperçus vrais, que d'heureuses rencontres, que de précieux débris sauvés d'un insigne naufrage ! Toutes les sciences philosophiques retireront àjamais de cette œuvre d'utiles enseignements. Dans la philosophie de l'histoire surtout, dans la philosophie des religions et des arts, dans l'histoire de la philosophie, Hegel a répandu sur les faits et les doctrines, sur la marche générale de l'esprit humain, une lumière toute nouvelle.
Quant à la forme, on peut lui reprocher d'avoir trop souvent détourné les mots de leur véritable acception et abusé de leur étymologie; de s'être livré à des excentricités qui, plus d'une fois, aboutissent au trivial et au bizarre ; mais, à cet 'égard encore, les ouvrages de Hegel offrent de grandes beautés. Il dispose librement de tous les trésors de sa langue. Il est souvent original et humoriste comme Shakespeare et Jean-Paul, moins la sensibilité, dont il paraît presque aussi dénué que Hobbes. Il ne recule devant aucune des conséquences désolantes de sa doctrine. Tandis que le lecteur le suit avec anxiété à travers tant d'illusions détruites vers la fin de tout développement, lui, Hegel, demeure insensible comme le destin, et s'avance avec une fermeté qui n'a rien d'humain, qu'on admire, mais qu'on ne saurait aimer. La philosophie de Hegel semble être la plus haute glorification de l'homme : elle l'égale à Dieu, le fait la conscience de Dieu; elle l'appelle le fils premier-né de Dieu ; mais, au fond, elle a peu de sympathie pour l'humanité, et se soucie peu de ses intérêts ies plus
HEGE
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chers. Elle lui ôte l'espérance d'une véritable immortalité, et la liberté qu'elle semble lui promettre ici-bas. comme le prix de toutes les souffrances des générations passées, elle la sacrifie à l'État. L'histoire universelle n'a d'autre fin que le développement progressif de la conscience de Dieu aux dépens de l'humanité. Dans cette manifestation de l'absolu, tout est nécessaire, le mal comme le bien. Le salut des hommes, selon Hegel, consiste à ce qu'ils arrivent à la conscience de leur unité avec Dieu, et que Dieu cesse d'être pour eux un objet distinct. Pour participer à ce salut, il faut dépouiller le vieil Adam, renoncer à notre individualité par la conscience de notre identité avec l'absolu. A ce compte, les philosophes panthéistes sont seuls sauvés, et Dieu luimême n'existe qu'en eux et que par eux.
Hegel appelle superstition toute croyance en un Dieu objectif et en un monde opposé au monde actuel : il n'y a, selon lui, d'autre règne des esprits que celui que forment entre eux les penseurs dans lesquels l'esprit universel s'est manifesté. Cependant, le monde réel lui-même s'évanouit, et tout se réduit à un monde purement logique.
La philosophie de Hegel n'est pas un panthéisme réel; mais un panthéisme logique: tout ce qui est n'est que la manifestation de Dieu par le mouvement de la pensée. Dans ce système, Dieu est tout et rien: rien, en ce qu'il n'a conscience do lui-même que dans l'esprit humain; tout, en ce qu'il est la substance générale de toutes les consciences et de toutes les existences. Il n'y a de substance que l'idée, de réalité que le développement, de réalité absolue que l'esprit, qui en est la fin.
En considérant de près ce prétendu idéalisme objectif, on ne tarde pas à se convaincre que ce n'est encore que l'ancien idéalisme sous une autre forme, impuissant à expliquer la vraie réalité. Il ne reconnaît pour réel que ce qui est éternel, le mouvement logique de l'idée, qui incessament produit et reproduit le monde: c'est un éternel devenir. L'existence y est le plus pauvre des attributs. Exister, selon Hegel, c'est apparaître un instant, puis périr, retourner à son principe, à sa substance. Les esprits individuels et finis ne sont que des formes pas de l'esprit universel, qui, à son tour, n'est qu'une généralité, la somme logique des esprits finis, et qui lui-même, comme Dieu, n'est pas réellement, mais devient sans cesse. Ainsi, tien ne subsiste, si ce n'est le mouvement éternel de la pensée, qui produit tout et tout dévore, qui passe éternellement du néant à l'être, et de l'être au néant. Il est vrai que c'est cela même qui constitue perpétuellement le monde. Les existences ne périssent que pour renaître ; les différences ne s'effacent que pour reparaître aussitôt. Chaque moment du développement existe quelque part et dans un même instant ; le monde est une plante qui sort éternellement du même germe, et qui porte à la fois des boutons, des fleurs et des fruits. Mais, à quelle fin toute cette végétation ? L'idée, en se développant, produit la nature; et la nature, en produisant l'àme humaine, produit l'esprit; et l'esprit devient Dieu. On ne sort ainsi de l'idéalisme que pour tomber dans le naturalisme. Encore, si ce naturalisme savait rendre compte de l'univers sans faire violence aux faits, sans mutiler les uns et sans négliger les autres!
L'abondance de la vie physique et morale ne se laisse pas ainsi emprisonner dans un système fixe et préconçu de catégories. Il y a sans doute partout développement, travail progressif dans la nature ainsi que dans la vie morale , il y a I
partout des germes divins qui se développent d'après des lois déterminées ; et c'est la tâche de la pensée réfléchie de suivre ce développement, de saisir par la pensée les lois de cette dialectique vivante et divine; mais ce -travail de réflexion, de reconstruction, tout en se faisant d'après les lois de notre entendement, ne peut réussir qu'à l'aide de l'expérience. Il' n'est pas donné à l'intelligence humaine de refaire par elle-même la création; mais elle peut chercher à en comprendre la marche et la sagesse, en accordant toute confiance aux lois de la raison, qui aussi est émanée de Dieu. Les faits naturels, ceux de l'âme comme ceux de la nature extérieure, sont le produit d'un développement déterminé par la virtualité du germe d'où il procède ; mais au-dessus des faits est la région des principes éternels et souverains qui ont leur source dans la raison, et qui sont l'objet de la philosophie générale; et comme, à cause de ia commune origine de la raison et de la nature, c'est d'après ces principes que s'opère le développement universel, c'est aussi d'après ces principes qu'il doit être conçu et jugé.
Le tort de Schelling et de Hegel est d'avoir exagéré ce principe de l'harmonie des lois de la raison et de celles de la nature ; ils ont un tort plus grand : c'est de n'avoir pas admis, à côté des faits qui résultent d'un développement nécessaire, d'autres faits qui ont leur source dans la liberté; ou de n'avoir vu dans cette liberté qu'un produit de la nécessité, au lieu d'y voir une causalité tout aussi primitive que la causalité nécessaire, bien que, dans l'homme, elle ne puisse s'exercer que dans de certaines limiteset à de certaines conditions.
Hegel, non-seulement fonda une puissante et nombreuse école, il exerça de plus une grande influence sur l'esprit de sa nation. Ses disciples forment trois groupes bien distincts, et que l'on a désignés par les noms de coté droit, de côté gauche, et de centre. Le parti du centre s'en tient aux paroles du maître, appliquant sa méthode aux diverses parties de la science, et se préoccupant peu des conséquences pratiques du système; le côté droit, se faisant illusion sur ces conséquences, cherche à concilier la doctrine avec le christianisme ; le parti du côté gauche, où l'on remarque de plus une gauche extrême, accepte franchement ces conséquences, et rejette hautement la personnalité de Dieu et l'immortalité individuelle de l'àme, tandis qu'en politique il professe les doctrines socialistes et communistes. Dans les derniers temps de son existence, l'école tendait à s'amoindrir et à se diviser de plus en plus. La réapparition de M. de Schelling, dans,' le monde philosophique, à Berlin même, a été pour elle une nouvelle cause de dissolution. L'idéalisme absolu, porté au plus haut degré par Hegel, a eu pour dernier résultat sa propre négation.
Les œuvres complètes de Hegel ont été publiées à Berlin, 1832-1845, 17 vol. in-8. Plusieurs de ses écrits ont été traduits en français : Cours d'esthétique, d'abord analYsé par C. Bernard, Paris, 1840, 3 vol. in-8 ; puis traduit en entier par le même, 1851, 5 vol. in-8; — la Logique, par Véra, Paris, 1859, 2 vol. in-8; — la Philosophie de la nature, 3 vol. in-8, Paris, 1863- 1865; — la Philosophie de Vcsprit, 1 vol. in-8, Paris, 1867; — la Logique subjective, trad. librement par Slomen et Wallon, Paris, 1854, in-8.
La vie de Hegel a été écrite par un de ses disciples les plus distingués, M. Rosencranz (Hegel's Lcben, Berlin, 1844, in-8).
On peut consulter sur Hegel : Ch. de Rémusat.