‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 17 sur 439 · AMI · texte numérisé non relu

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général toutes les créatures viva'ntes, ne sont pas les seuls objets de notre amour ; notre âme; suffisamment développée, se sent aussi entraînée par un charme irrésistible vers un monde tout idea), vers certains types absolus, constamment présents à notre intelligence, et dont nous ne trouvons dans les choses qui nous entourent que d'infidèles copies : telles sont les idées universelles et nécessaires du beau, du bien et du vrai. N'est-ce pas l'amour de la Vérité en elle-même qui a donné naissance à toutes les sciences spéculatives et surfout à la philosophie, qui a, comme la religion, ses martyrs et ses héros? N'y a-t-il pas en nous un sentiment du bien, un sentiment du juste, devant lequel nous nous croyons obligés d'imposer silence à tous nos intérêts et à toutes nos affections? Ce sentiment, sans doute, ne saurait exister sans l'idée du bien ; mais l'idée, à son tour, ne serait qu'une forme stérile de notre intelligence, sans l'amour, qui nous porte i la réaliser. Nous ferons la même remarque sur le beau, que nous aimons d'un amour plus ardent, plus enthousiaste, mais moins persévérant peut-être que le bien et le vrai; nous l'aimons pour lui-même et non pour les nobles jouissances que sa présence nous apporte; nous l'aimons enfin d'autant plus que nous approchons davantage de son essence absolue et purement intelligible. C'est cet amour que Platon décrit avec tant d'éloquence dans ses immortels dialogues, et auquel il a donné son nom.

Le beau, le bien et le vrai, quand on les considère chacun à part, ne sont sans doute que des idées, que de pures conceptions de notre intelligence. Mais puisque nous les concevons comme universels et nécessaires, nous sommes bien forcés de leur attribuer, en dehors de notre esprit, et en dehors des choses finies de ce monde, une existence réelle, c'est-à-dire que nous devons leur donner pour substance Dieu lui-même, car il n'y a que Dieu au-dessus de nous et de l'univers. Dieu est donc le vrai, le bien et le beau dans leur essence la plus pure; ils forment en lui la plus parfaite unité. Or, si chacune de ces trois formes de l'absolu est pour nous l'objet d'un amour si puissant, que ne devons-nous pas éprouver pour l'être absolu, considéré dans la plénitude de son existence, dans l'ensemble de ses perfections infinies? L'amour de Dieu ne saurait se décrire; car il n'y a que Dieu lui-même qui puisse l'éprouver dans toute son étendue; il n'y a qu'un être infini qui soit capable d'un amour infini. Pour nous, assujettis aux misères de cette vie, nous y mêlerons toujours ou nos affections, ou nos préoccupations terrestres, ou tout au moins le sentiment de notre existence, le soin de notre liberté, sans laquelle nous ne sommes plus rien dans le inonde moral. Ceux qui, oubliant les conditions de notre nature finie, n'ont pas voulu reconnaître d'autre règle dans le vrai et dans le bien que l'amour de Dieu dans sa pureté absolue, les mystiques, en un mot, n'ont abouti qu'au fatalisme, à l'anéantissement de la liberté, de la réflexion, des devoirs les plus positifs de la vie. Aussi quelques-uns n'ont-ils pas voulu s'arrêter en si beau chemin : du fatalisme ils ont été conduits à l'anéantissement de l'homme tout entier, c'est-à-dire au panthéisme (voy. les articles Mysticisme et PANTHÉISME).

Nous ne connaissons sur l'amour, considéré «l'un point de vue philosophique, que ces deux its : le Banquet de Platon, et l'ouvrage de Léon l'Hébreu intitulé: Dialoghi diamoretcom- /•ostida Leone medicOfdi nazione Ebreo,e dipoi 0 rrisliuno, in-'i, Rome, 1535, et Venise, I 541. Il existe dans notre langue trois traductions de cet ouvrage.

AMPÈRE (Andhé-M uuk), physicien, mathéma-

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ticien, philosophe, naquit à Lyon, le 22 juin 17 7."), de commerçants peu aisés, qui, peu après sa naissance, se retirèrent au village de Poleymieux, près de Lyon. Ce n'est pas sans raison que cet illustre savant fut toujours tourmenté do la pensée qu'il aurait pu faire beaucoup plus qu'il n'avait fait. Car, sans parler de fonctions officielles auxquelles il se condamnait pour suffire aux dépenses d'un ménage mal administré, par exemple des tournées d'inspection générale de l'Université, qui n'allaient pas bien avec ses habitudes d'esprit et avec ses distractions perpétuelles, il faut aire qu'une grande et précieuse partie de son temps fut employée à des projets et à des travaux qu'il abandonnait ensuite. 11 faut en chercher la cause en partie dans la vivacité trop peu réglée de son imagination et dans son esprit naturellement aventureux, en partie dans le défaut de direction de son éducation première, qui laissa se développer au hasard ses prodigieuses facultés. Dans son village, le jeune Ampère s'instruisit comme il put, sans autres maîtres que son père et les livres de la bibliothèque paternelle : œuvres d'éloquence sacrée et profane, d'histoire, de poésie, de fiction romanesque, tout lui plaisait. Mais surtout, avec une mémoire aussi prompte que tenace, l'enfant étudia les vingt volumes infolio de l' Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, qu'il concilia comme il put avec les sentiments de piété profonde dans lesquels il était élevé. Quand la bibliothèque paternelle ne lui suffit plus, son père le mena de temps en temps à Lyon, où il put étudier dans la bibliothèque publique. Dès sa plus tendre enfance, il avait montré un goût et une aptitude extraordinaires pour les mathématiques. Quelques leçons de latin et de calcul différentiel, données généreusement par le savant bibliothécaire de Lyon, l'abbé Daburon, mirent cet enfant de douze ans en état de comprendre les œuvres mathématiques d'Euler et de Bernouilli. Plus tard, il apprit le grec. A treize ans, il présentait à l'Académie de Lyon deux mémoires sur deux problèmes insolubles, sur la quadrature du cercle et sur la rectification des arcs de cercle. A dix-huit ans, suivant son propre témoignage, il savait autant de mathématiques qu'il en sut jamais. Pourtant combien d'autres choses il avait apprises avant cette fatale époque de 1793! Il savait à fond toutes les matières traitées dans YEnojclopédie. L'article Langue l'avait spécialement frappé : ayant éprouvé les inconvénients de la diversité des langues, il avait créé de toutes pièces une langue destinée à tenir lieu de la langue primitive et unique du genre humain et à devenir universelle. Il en avait écrit la grammaire et le dictionnaire, restés inédits, et il composait, en cette langue, qui était bien la sienne, des poésies intelligibles pour lui seul.

En 1793, son père, devenu juge de paix à Lyon, fut guillotiné, comme aristocrate, après le siège de cette ville. Cet affreux malheur abattit le jeune homme au point d'altérer sa raison; pendant plus d'un an il vécut à Poleymieux dans un état voisin de l'idiotisme. Puis les Lettres de Jean-Jacques Rousseau sur la botanique, l'étude de cette science, au milieu des champs, et la lecture des poètes latins, lui rendirent son activité intellectuelle et une sensibilité vive, qui se portèrent surtout vers la poésie française, et qui produisirent plusieurs essais de tragédies et de grands poèmes. En 1796, une rencontre fortuite fit naître soudainement en lui une passion aussi vive que pure, dont il a écrit par fragments^ la touchante histoire, et qui, après trois années d'attente, aboutit à un mariage. Mais auparavant, n'ayant pas de fortune, il avait dû se laisser imposer une carrière, dans laquelle il avait débuté en donnant

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à Lyon des leçons particulières de mathématiques. Le soir, il se délassait en lisant avec d'autres jeunes gens la Chimie de Lavoisier. Marié le 2 août 1799, et devenu, le 12 août 1800, père d'un fils destiné à l'Académie française, il devenait en 1801 professeur de physique à l'école centrale du département de l'Ain. Ainsi exilé à Bourg, loin de sa femme déjà malade et de son enfant, il écrivait et lisait à une Société d'émulation des poésies gracieuses et tendres. En même temps, ses lettres prouvent qu'il rêvait pour son jeune ménage un prix de soixante mille francs, proposé par Bonaparte pour quelque grande découverte sur l'électricité : il avait commencé sur ce sujet l'impression d'un ouvrage de physique, qui ne fut pas achevé. Il préparait un ouvrage mathématique, qu'il n'acheva pas davantage, sur les séries et les autres formules indéfinies. Faisant un cours de chimie expérimentale, il écrivait un ouvrage sur l'avenir de la chimie ; mais plus tard, effraye de la témérité de ses prédictions, il le détruisit dans un moment de ferveur religieuse, et ensuite il en regretta amèrement la perte. Ce fut aussi pendant son séjour à Bourg, en 1802, qu'il publia à Lyon des Considérations mathématiques sur la théorie du jeu, ouvrage de haute analyse, qui, apprécié par Lalande et surtout par Delambre, lui valut une chaire, de mathématiques au nouveau lycée de Lyon, dont ces deux savants étaient venus préparer l'organisation. Un mémoire sur l'application du calcul des variations à la mécanique, mémoire présenté dès 1802 à Delambre, et vers 1803 à l'Institut, acheva de le faire connaître des savants. Devenu veuf le 13 juillet 1803, il fut nommé, vers la fin de 1803, répétiteur d'analyse à l'École polytechnique, et bientôt il se remaria à Paris. Il fut nommé, en mars 1806. secrétaire du bureau consultatif des Arts et métiers ; mais il donna bientôt sa démission en faveur de Thénard. En 1807, il faisait à l'Athénée un cours moitié mathématique, moitié métaphysique, dans lequel la classification des sciences et les études psy hologiques avaient leur place. Il devint, en 1808, inspecteur général de l'Université, et de plus, en 1809, professeur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique. En 1814, il entra à l'Institut comme successeur du mathématicien Bossut. Chargé d'un cours de philosophie à la Sorbonne en 1819 et 1820, il fut nommé en 1820 professeur de physique générale au Collège de France. De 1820 à 1827, il fit les découvertes électro-dynamiques qui ont immortalisé son nom, et presque toutes les sociétés savantes de l'Europe voulurent le compter au nombre de leurs membres. Il mourut à Marseille, le 10 juillet 1836, pendant une tournée d'inspection générale de l'Université.

De sa vie de 61 ans, le commencement jusqu'à l'âge de 26 ans fut employé par lui à s'instruire et à s'essayer dans les études les plus diverses. Son activité productrice a duré 35 ans, et se partage en deux périodes à peu près égales, dont la seconde a été la plus fructueuse. De 1802 à l'automne de 1820, il s'est adonné surtout aux mathématiques et à la psychologie. De l'automne de 1820 jusqu'à sa mort, il s'est occupé surtout de physique et de chimie, de zoologie, de cosmogonie et de philosophie appliquée à l'ensemble des sciences. De 1802 à 1820, il a marqué sa place dans l'histoire de la philosophie proprement dite

Ïiar un mémoire psychologique inachevé, par les ragments de sa correspondance philosophique avec Maine de Biran, par quelques unes de ses leçons de 1807 à l'Athénée, et par le cours de philosophie qu'il fit en 1819 et 1820 à la Sorbonne. En même temps, de 1802 à 1815, il a composé, sur les mathématiques pures et appliquées, une

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série de mémoires importants. Dans la seconde période, on ne trouve plus de lui aucun écrit sur la philosophie pure, mais seulement des leçons orales ; l'on n'y trouve, en fait de mathématiques pures qu'un traité de calcul différentiel et de calcul intégral, dont les dernières pages ne purent pas être obtenues de lui par l'éditeur, et qui parut sans nom d'auteur, sans titre et sans table des^ matières^ et en fait de mathématiques appliquées, un mémoire sur la théorie des ondulations lumineuses. Pendant la première période, il avait préludé à plusieurs des travaux de la seconde. Ainsi H publiait, de 1814 à 1815, trois mémoires de théorie chimique, et en mars 1832, dans la Bibliothèque universelle de Genève, sur la structure atomique des corps, une remarquable théorie, dont il s'était occupe dans son cours au Collège de France, et qui lui avait été inspirée par les découvertes de Gay-Lussac sur les rapports des volumes des gaz dans leurs combinaisons chimiques. Dès 1803, il avait eu, sur la philosophie zoologique, des vues analogues à celles qui furent développées plus tard par Etienne-Geoffroy Saint- Hilaire. Par un article anonyme, inséré en 1824. dans les Annales des sciences naturelles, sur l'existence et les transformations de la vertèbre chez les insectes, et par les leçons qu'en 1832, dans son cours au Collège de France, il opposait, avec une vivacité tempérée par le respect, aux leçons de son illustre collègue Georges Cuvier contre le système de l'unité de composition, il se fit le second de Geoffroy Saint-Hilaire dans la défense de leur système commun contre le système de la diversité des types organiques. Dès avant 1815, la question des époques géologiques et des créations successives avait vivement préoccupé Ampère, et une lettre à ses amis de Lyon témoigne une grande ardeur pour l'hypothèse d'une catastrophe future à la suite de laquelle des créatures plus parfaites remplaceraient l'homme sur la terre. Depuis 1830, dans quelques leçons de son cours du Collège de France et dans des conversations complémentaires, il a développé une hypothèse cosmogonique, dont le résume a paru dans une note à la suite de la cinquième édition des Lettres sur les révolutions du globe, œuvre du docteur Alexandre Bertrand, dont Ampère avait partagé la foi ardente aux phénomènes les plus incroyables du somnambulisme artificiel. Modifiant l'hypothèse cosmogonique des astronomes Herschell et Laplacepar celle du chimiste sir Humphry Davy, Ampère prend, tomme les deux premiers, la condensation progressive des nébuleuses pour ^ause principale de la formation du système solaire, de la terre et des étoiles; mais il admet que les substances successivement amenées par le refroidissement de l'état gazeux à l'état liquide et à l'état solide ont été échauffées de nouveau par leurs combinaisons chimiques avec d'autres substances condensées et déposées postérieurement, et qu'ainsi le maximum de température a toujours dû être, non au centre, ni à la surface, mais à une certaine profondeur, au contact de deux couches réagissant chimiquement l'une sur l'autre. Ampère ébranlait ainsi l'hypothèse de l'énorme chaleur centrale du globe terrestre. Depuis 1829 jusqu'à sa mort, la classification philosophique des sciences fut l'objet constant et presque unique de ses travaux : nous avons vu que dès 1807 il s'en étaii occupé, et ses études philosophiques depuis 1802 en furent la préparation.

Quant à la découverte scientifique qui a placé Ampère au rang des plus grands physiciens, il ne suffit pas de la mentionner ici en deux mots; car elle intéresse indirectement la philosophie par la méthode dont elle est une application. En

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1802, Ampère avait publié un programme dans lequel il exprimait la prétention de démontrer l'indépendance réciproque des phénomènes magnétiques et électriques. Toujours prêt à abandonner ses opinions pour la vérité mieux connue, le 11 septembre 1820, il accueillait avec enthousiasme la preuve expérimentale, présentée à l'Académie des sciences, d'une découverte faite depuis un an par le Danois Œrsted, qui avait établi la dépendance réciproque de ces phénomènes, en constatant l'action des courants électriques sur l'aiguille aimantée. Par l'invention de ïaiguille astatique, Ampère complétant la découverte de Y électro-magnétisme, prouvait que tout courant électrique, quelque faible qu'il soit, quand son action n'est pas contrariée par celle de la terre, fait prendre à l'aiguille une position perpendiculaire à la direction du courant. Mais surtout, dès le 18 septembre 1820, il montrait à l'Académie un nouvel ordre de phénomènes, dits électro-dynamiques, c'est-à-dire les attractions et les répulsions mutuelles de deux courants électriques, suivant qu'ils vont dans le même sens ou en sens contraires. Puis, continuant ses re:herches, non-seulement il suivait ces actions attractives et répulsives dans tous leurs détails accessibles à l'expérimentation à l'aide d'appareils merveilleusement combinés; mais, de plus, appliquant aux données ainsi obtenues l'analyse mathématique, il démontrait, ave.; une certitude fondée sur l'expérimentation et sur le calcul, ce que l'expérimentation seule n'aurait pas pu atteindre directement : il arrivait ainsi aux lois premières de Y électro-dynamisme, dans lesquelles Y électro-magnétisme rentrait comme cas particulier ; car Ampère prouvait qu'un fil parcouru par un courant électrique continu se dirige comme l'aiguille aimantée, et par l'invention des solénoïdes, il montrait que tous les effets produits par un barreau aimanté le sont également par un système de courants électriques circulaires, parallèles entre eux, perpendiculaires à :eur axe commun et très -rapprochés les uns des autres. Dès lors la force directrice du globe terrestre sur la boussole pouvait évidemment s'expliquer par l'existence de courants électriques circulaires, dirigés à la surface de ce globe dans le sens du mouvement de rotation. Toutes ces belles découvertes furent exposées par Ampère dans une série de mémoires publiés par lui de 1820 à 1827. Il laissait aux physiciens explorateurs la tâche de déterminer, par les observations magnéiiques aidées du calcul, les directions et les intensités de ces courants électriques dans toutes les contrées de la terre. Suivant une vue émise par lui à la fin de son hypothèse cosmogonique, la direction de ces courants de l'est à l'ouest est déterminée par l'action de la chaleur solaire sur la couche superficielle, dont elle diminue temporairement la conductibilité. Quoi qu'il en soit de cette dernière explication, la découverte des lois électro-dynamiques est une des plus admirables applications de la méthode physico-mathématique dont Galilée a été le principal auteur et dont il avaitbien compris les principes philosophiques (voy. art. G.u.ilke).

Il nous reste à parler de la psychologie d'Amde 99 classification philosophique des connaissances humaines. Avant d'examiner les j travaux sur chacun de ces deux ' nécessaire de Eure l'histoire des ■ tudi qui les ont produits. Commençons par la psychologie. En 1803, après la mort de miere femme, il avait cherché avec ardeur les consolations religieuses; mais bientôt il lui fallut, comme après la mort de son père, l'attrait d'une étude nouvelle : il s'adonna ayee passion à la

philosophie, et se mit à la cultiver avec ses amis de Lyon. Nous avons les fragments d'un Mémoire inachevé qu'il préparait en 1803 sur une question de psychologie mise au concours pour lso'i par l'Institut. 11 commençait en 1805 sa cônes pondance philosophiqu» avec Maine de Biran, ex-membre du Conseil des Cinq-Cents, retiré à la campagne près de Bergerac depuis 1798, et don1 le Mémoire sur l'habitude avait été couronné en 1802 et imprimé en 1803. Arrivé à Paris à la fin de 1805, Ampère se lia avec Cabanis, Destutt de Tracy et Gérando, anciens amis de Maine de Biran. Il rédigeait les projets de divers ouvrages philosophiques, qui ne furent pas achevés. Mais, par la correspondance qu'il entretint avec Maine de Biran de 1803 à 1812 et en 1815, il prenait une part active à la naissance d'une philosophie qui se détachait peu à peu du sensualisme de Con dillacet du système de la sensation transformée. en constatant l'activité volontaire du moi, mé connue par l'école sensualiste et trop négligé'mêm« par Descartes ; de plus, à côté de la sensibilité et de la volonté, Ampère rétablissait la raison dans une partie de ses droits. La passion d'Ampère pour la philosophie devint telle, qu'eu 1813, l'année même où il publiait deux importants mémoires d'analyse mathématique et o.'i il se présentait en concurrence avec Poinsot pour la place laissée vacante à l'Académie des scienjes par la mort de l'analyste Lagrange, il prenait. peut-être après l'échec de cette candidature, un profond dégoût pour les scien:es mathématiques et physiques. Il négligeait de répondre à une lettre de Davy, pour n'avoir pas, disait-il, à s'occuper de ces ennuyeuses choses, et il écrivait à ses amis de Lyon qu'il était presque décidé à renoncer aux études de ce genre, pour se donner tout entier à une science bien supérieure, à la psychologie, dont il se croyait destiné, disait-il. a poser les fondements pour tous les siècles. Cette passion exclusive pour la philosophie ne dura pas, et ce fut heureux; car c'était à la physique qu'il devait bientôt rendre les plus grands services, tandis que cette philosophie à laquelle il avait été tenté de tout sacrifier, pouvait accomplir sans lui ses progrès, et en attendant elle ne lui donnait ni la tranquillité d'àme ni le bonheur, mais seulement des illusions présomptueuses, qui risquaient de le détourner de sa voie véritable. Deux ans plus tard, en 1813, lorsqu'avec le patriotisme généreux dont il fut animé toute sa vie depuis 1789, il souffrait des malheurs de la France et se plaignait amèrement à ses amis de Lyon de la joie de quelques-uns de ses amis de Paris, il ne trouvait pas plus que Jouffroy à la même époque une consolation et un appui dans cette philosophie exclusivement vouée à l'analyse psychologique : tourmenté par le doute, il jetait à ses amis de Lyon un cri d'angoisse et de regret, du fond du gouffre où il s'était précipité, disait-il, en gardant de ses anciennes idées trop peu pour le faire croire, mais assez pour le frapper de terreur. Cependant, à partir de 1816, la petite société philosophique à laquelle il appartenait, et qui se réunissait maintenant chez Maine de Biran fixé à Paris depuis 1812, prenait une couleur plus décidément spiritualiste, et comptait parmi ses membres Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson et. turlout M. Cousin, qui, après ses cours de 1816 et 1 SI 7 sur les principes nécessaires, ouvrait le i décembre 1817 son cours sur le vrai, le beau et le bien. C'était aussi l'époque où Maine de Biran. sans voir assez nettement le rôle de la raison dans l'àine humaine et son rapport avec Dieu, sentait de plus en plus le besoin du sentiment religieux et arrivait peu à peu à la foi chrétienne. Les idées

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religieuses d'Ampère, ravivées par une correspondance suivie avec le P. Barret, l'un de ses anciens amis lyonnais, devenu prêtre et jésuite, avaient ramené le calme dans son âme. De 1819 à 1820, il faisait à la Sorbonne un cours de philosophie sur la classification des faits intellectuels, et il songeait à publier une exposition complète de son système psychologique. Mais l'électro-magnétisme et l'électro-dynamisme lui firent oublier pour un temps la philosophie ; et quand il y revint, ce fut pour l'appliquer à l'ensemble des sciences. Voyons ce qu'était cette philosophie qu'Ampère n'a pas trouvé le temps d'exposer d'une manière suivie et complète.

Le système psychologique d'Ampère, formé peu à peu et bien des fois modifié, appartient à une philosophie de transition, dans laquelle Ampère n'a paru jouer qu'un rôle secondaire à côté de son ami Maine de Biran. Dans ce passage lent du sensualisme au spiritualisme, la part de Maine de Biran paraît plus prédominante qu'elle ne l'a été en réalité, parce qu'il a laissé des œuvres plus étendues, plus suivies et rédigées en un style moins obscur. La part d'Ampère a été plus grande qu'elle ne parait, parce qu'il n'a iaissé, en philosophie pure, que des lambeaux d'écrits très-décousus et dont le langage est difficile à comprendre. Les œuvres purement philosophiques d'André-Marie Ampère forment la seconde moitié d'un volume publié en 1866, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, sous le titre : Philosophie des deux Ampère; elles se composent des Fragments du Mémoire de Van XII (1803 à 1804), des lettres à Maine de Biran, et de quelques fragments réunis par M. Jean-Jacques Ampère et insérés soit dans son Introduction à la philosophie de mon père, soit surtout dans un Appendice à cette introduction qui forme la première moitié du volume cité.

Quand Ampère écrivait les fragments du Mémoire psychologique de l'an XII, il ne connaissait encore Maine de Biran que par la lecture de son Mémoire, purement sensualiste. sur Vhabitude. Il empruntait à ce Mémoire la distinction de Vidée et du sentiment, mais il distinguait plus nettement que l'auteur les sentiments et les sensations, phénomènes réunis sous un même nom dans le Mémoire sur l'habitude, et il devançait Maine de Biran en constatant l'activité volontaire comme parfaitement distincte de la sensation, du sentiment et de l'idée. Du reste, sur l'analyse des phénomènes intellectuels, il se contentait encore des amendements apportés par M. de Gérando au système de Condillac. Mais il hasardait quelques vues métaphysiques hardies jusqu'à la témérité. Par exemple, il posait en principe que tout être fini occupe nécessairement une place daRS un être infini de même nature. Il admettait, avec Newton, que le temps infini et l'espace infini sont des êtres réels; mais déplus, il voulait que l'étendue de chaque corps fît partie de l'espace infini, et que la durée de chaque être fît partie du temps infini. Ce n'est pas tout : conséquent jusqu'au bout avec son faux principe, il voulait que chaque être pensant occupât une place dans une pensée infinie, et que chaque changement dans les pensées de cet être fini fût un changement dans la pensée infinie qui embrasse toutes les pensées, comme chaque mouvement d'un corps est un changement de lieu dans l'espace infini qui embrasse tous les corps. En un mot, en 1804, pour être panthéiste, il ne manquait à Ampère que de s'apercevoir qu'il l'était. Heureusement cette conception fausse ne se retrouve pas dans ses écrits les plus récents.

Sa rupture de plus en plus complète avec le sensualisme s'est faite de 1805 à 1812, en com-

mun avec Maine de Biran. Ampère avait porté le premier son attention sur l'activité volontaire. Maine de Biran en a approfondi la notion sur un point, en concentrant ses études sur l'analyse de la conscience que nous avons de l'effort musculaire. Mais, tandis que, pour s'élever au-dessus du sensualisme, Maine de Biran prenait pour point d'appui Reid, Ampère opposait avec succès à Reid Kant mieux compris qu'il ne l'était alors par les autres philosophes français. Ampère avait d'abord été tenté d'admettre le scepticisme subjectif de Kant; mais ensuite il l'avait rejeté, après mûr examen, en attribuant une valeur absolue et objective aux jugements synthétiques à prion de Kant et à ce que lui-même appela plus tard les conceptions objectives. Il faisait ainsi à la raison une part que Maine de Biran n'a jamais su lui faire. En même temps, il conservait à la perception externe toute sa valeur, sans laquelle les sciences cosmologiques ne seraient qu'un vain jeu de notre esprit avec des fantômes. Pour rendre justice à cette philosophie d'Ampère antérieure à 1815, il faut constater encore les points suivants : 1° Ampère a aidé Maine de Biran a établir une distinction entre deux choses que ce dernier avait d'abord confondues, savoir : la conscience de l'effort et la sensation du mouvement musculaire. Ampère a bien vu que cette sensation est rapportée au muscle mis en jeu, et qu'il n'en est pas de même de l'effort volontaire; mais il a eu tort de croire que tout homme a naturellement et primitivement conscience delà localisation de l'effort dans le cerveau, tandis que c'est là une notion acquise, notion qui, justifiée par l'observation et l'induction, et vulgarisée aujourd'hui par l'éducation et par les habitudes du langage, était restée étrangère aux croyances populaires des anciens Grecs et Romains, comme leur langage l'atteste, et qui a été rejetée par la plupart de leurs philosophes. — 2" En restreignant la part trop large que Reid avait faite et que Maine de Biran conservait à la perception immédiate dans l'acquisition de nos connaissances sur les objets extérieurs, Ampère a fait une part légitime à l'induction spontanée et à la raison dans l'acquisition de ces connaissances. — 3° Maine de Biran avait bien distingué la perception des phénomènes sensibles, la perception des rapports entre ces phénomènes, la conception des causes extérieures et de leur relation avec les phénomènes sensibles. Mais c'est Ampère qui a appelé l'attention de son ami sur la conception des relations mutuelles qui existent entre les causes extérieures, indépendamment de nous et de nos sensations, conception rationnelle, sans laquelle les sciences mathématiques et physiques ne pourraient pas exister. — 4° Il a réagi contre l'abus de l'analyse psychologique par ses remarques sur le rôle simultané de la sensibilité, de l'intelligence et de l'activité volontaire dans les phénomènes psvchologiques. Mais ces mérites sont difficiles à découvrir dans la correspondance d'Ampère, à cause des tâtonnements de la pensée et du néologisme étrange du langage. Par exemple, il faut savoir que la conscience psychologique se nomme tour à tour émésthèse ou autopsie (pour héautopsie) ; que la nouménali té est le caractère objectif des notions, et que la phénoménalitè est le caractère subjectif des perceptions sensibles. Mais, de plus, il faut se familiariser avec la synlhétopsie, la contuition, le jugement docimastique, le jugement étéodictique, etc. Quant aux mots connus, il faut s'habituer à leur laisser prendre les sens les plus inattendus. Par exemple, que signifient ces mots : « Mouvoir à volonté une intuition dans un ensemble d'intuitions /i.rca? » Ils signifient

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.. uni voir volontairement un corps que Von voit au milieu d'un ensemble de corps immobiles qi on voit aussi. » Quand Ampère dit qu'un obateur parcourt l'intervalle de deux points d'une surface avec V intuition mobile de la main, cela veut dire qu'il parcourt cet intervalle avec sa main quil voit se mouvoir. Que valait la langue universelle inventée par Ampère avant de dix-huit ans? je ne sais ; mais certes sa langue philosophique tirée du grec et du latin n'ajamais eu et n'aura jamais aucune chance de devenir universelle.

La justice envers la psychologie d'Ampère ne serait pas complète, si l'on ne cherchait cette psychologie que dans les fragments écrits par lui avant 1815. Depuis cette époque, dans ses leçons philosophiques à la Sorbonneet au Collège de France, il a développé de vive voix des observations psychologiques remarquables par leur justesse et par leur nouveauté. Il ne les a pas mises par écrit, mais on en trouve un intéressant extrait, l'ait par M. Roulin, dans un article reproduit à la fin de la préface de la première partie de l'essai d'Ampère sur la philosophie des sciences. Ce qui caractérise surtout ces observations psychologiques, c'est leur caractère synthétique, qui consiste à présenter les phénomènes dans leur réalité vivante, dans leurs rapports naturels et dans leur ordre réel de succession, sans négliger pourtant l'analyse psychologique, qui signale la part de chaque faculté dans chaque phénomène complexe, tandis que la réalité échappe aux psychologues qui, par l'emploi trop exclusif de l'analyse, isolent fictivement les facultés, toujours plus ou moins associées dans leur exercice commun. Quelques points méritent spécialement d'être signalés. Par exemple, il faut citer les vues d'Ampère sur ce qu'il appelle concrétion, c'est-à-dire le phénomène complexe résultant de la réunion d'une sensation présente avec les images fournies par la réminiscence involontaire de sensations antérieures. Il faut noter aussi ce qui concerne le rôle de l'activité dans la sensation, c'est-à-dire ce qu'Ampère appelle la réaction, distincte de l'attention volontaire. Enfin il faut mentionner une théorie qui a exercé une influence prédominante sur sa classification des sciences : c'est la théorie des quatre ordres de conception, réunis deux à deux en deux classes, dont la première est dite indépendante du langage, tandis que, suivant Ampère, la seconde le suppose nécessairement. La première classe comprend : 1° les conceptions primitives et subjectives de l'étendue et de la durée, conceptions qui prêtent à la perception sensible sa forme nécessaire ; 2° les conceptions objectives de substance et de cause. La seconde c lasse comprend : 3° les conceptions onomast iques, c'est-à-dire d'une part, pour les phénomènes sensitifs, les conceptions comparatives ou idées <j<:nérales; d'autre part, pour les phénomènes de l'activité intellectuelle, les idées réflexives. Cette seconde classe comprend aussi : 4" les conceptions explicatives, par lesquelles nous remontons des phénomènes aux causes. Ainsi le grand physicien Ampère est aussi rebelle que le grand physicien Galilée (voy. art. Galilée) à l'interdiction prononcée de nos jours par le positivisme contre la recherche des causes.

Arrivons à la dernière grande œuvre d'Amre de philosophie appliquée aux autres sciences. Di ons d'abord comment il fat conduit à ce grand travail. Nous avons dit que dès 180* il avait abordé dans son cours de l'Athénée la question de la classification des connaissances . Des observations courtes et peu claires de- Maine de Biran, conservées parmi les lettres

d'Ampère à ce philosophe, nous permettent d trevoir quelque chose des premières vues d'Ampère sur cette classification. Maine de Biran aurait voulu une première division des sciences en plus de deux règnes. Au contraire, il paraît que dès lors Ampère avait divisé toutes les connaissances humaines en deux règnes seulement, dont l'un comprenait à la fois la métaphysique, la théologie, la jurisprudence, l'histoire, l'archéologie, etc.; mais qu'il avait fondé alors cette division sur une considération qu'il abandonna depuis, savoir, sur la distinction de deux modi • d'application du principe de > ausalité. Après 1807, la philosophie pure, les mathématiques et les sciences physiques occupèrent, comme nous l'avons vu, la pensée d'Ampère jusqu'en 1828. A cette dernière époque, après la publication de son Mémoire mathématique sur les ondulations lumineuses, ses amis l'exhortaient à continuer dans la même voie et à compléter l'œuvre de Fresnel mort en 1827. Mais, en 1829, obligé par sa mauvaise santé d'aller chercher le climat du midi, il revint à ses études de philosophie, pour les appliquer à l'ensemble des sciences, et toute son attention, pendant les sept dernières années de sa vie, fut absorbée par cette unique pensée, avec quelques épisodes, qu'il y rattachait et dont nous avons parlé, sur la structure atomique des corps, sur la zoologie et sur la cosmogonie. Une partie de son cours au Collège de France fut remplie par ces épisodes, tandis que l'autre partie avait pour objet la mathésiologie, c'est-àdire la classification des connaissances humaines. Avec l'aide de M. Gonod, professeur à Clermont, il rédigeait son Essai sur la philosophie des sciences ou Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines. Pendant une tournée d'inspection général e; il composait en chaise de poste lô8 vers latins techniques, remarquables par leur concision élégante, et dans lesquels cette classification se trouve habilement résumée. La première partie de l'essai sur la philosophie des sciences fut imprimée avant sa mort, mais n'a été publiée qu'en 1838; l'autre partie a paru en 1843, par les soins de son fils, M. Jean-Jacques Ampère, avec une notice biographique de MM. Sainte- Beuve etLittré.

Dans son ensemble, et surtout dans ses divisions les plus générales, cette classification est très-supérieure à toutes celles qui l'avaient précédée. Mais dans beaucoup de détails, et surtout dans les dernières subdivisions, elle est défectueuse. Botaniste distingué, Ampère prit pour modèle delà classification des connaissances humaines la classification botanique de Bernard de Jussieu. Dès lors, il est clair qu'il ne devait pas se placer au point de vue subjectif, en classant, comme Bacon et Dalembert, les sciences d'après les facultés qu'elles mettent principalement en jeu, mémoire, imagination, raison, ou bien en les classant, comme le P. Ventura, d'après les proi edés qu'elles emploient, autorité, raisonnement, observation; mais qu'il devait, avec raison, se placer au point de vue objectif, en classant ces connaissances d'après la nature de leurs objets. Les connaissances humaines portent sur deux grandes classes d'objets, ceux qui ap- I iai i en nent à la matière, et ceux qui appartiennent a la pensée. C'est pourquoi Ampère Les divisa en deux règnes, celui des sciotees cosmologiques et celui des sciences noologiquee. 11 divisa le premier en deux sous-règnes, celui des sciences cosmologiques proprement dites ou sciences do la matière inorganique, et celui des sciences physiologiques ou sciences de la matière organisée et vivante. 11 dmsa *\r même le second

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règne en deux sous-règnes, celui des sciences noologiques proprement dites, et celui des sciences sociales. Puis il divisa chacun des quatre sous-règnes en deux embranchements, chaque embranchement en deux sous-embranchements, subdivisés chacun en deux sciences du premier ordre, dans chacune desquelles il trouva deux sciences du second ordre, divisées chacune en deux sciences du troisième ordre. Il eut ainsi 128 sciences du troisième ordre, embrassant dans leur ensemble toutes les connaissances humaines. Ampère compare ces sciences du troisième ordre aux familles naturelles, que Jussieu a déterminées d'abord sans aucune idée préconçue et d'après l'ensemble des caractères observés dans les espèces végétales ; il a réuni ensuite ces familles en groupes plus ou moins élevés, et il les a subdivises en descendant jusqu'aux espèces végétales. Ampère s'est arrêté aux sciences du troisième ordre, sans pousser la division plus loin 5 mais, pour tout le reste, il croit avoir procédé comme Jussieu. Cependant, de l'inspection du tableau final d'Ampère et de ses explications mêmes, il résulte que c'est là une illusion. Il est vrai que sa méthode d'exposition consiste à partir des sciences du troisième ordre, en remontant de degré en degré jusqu'aux deux règnes. Mais il est évident et l'auteur lui-même nous apprend que telle n'a pas été sa méthode d'invention, et qu'une vue philosophique a priori l'a forcé de modifier après coup ses divisions et ses subdivisions, pour remplir les cadres uniformes et entièrement semblables entre eux des deux règnes dans cette division invariablement dichotomique. Les familles botaniques de Jussieu existaient dans la nature, et ce savant n'a fait que es y trouver. Au contraire, parmi les sciences du troisième ordre d'Ampère, il y en a beaucoup qui n'ont jamais existé et n'existeront jamais comme sciences distinctes. Parmi les sciences de ses deux premiers ordres, il y en a moins qui aient ce défaut capital, mais il y en a encore. Par exemple, dans le sous-embranchement des sciences philosophiques, la thélésiologie, science du premier ordre, n'existera jamais comme science distincte, et des quatre sciences du troisième ordre qu'elle contient, la première, la télcsiographie, description de la volonté, fait partie de la psxjchologie, la seconde et la'troisième font partie de Y éthique. Or la psychologie et l'éthique sont deux des quatre sciences du premier ordre de ce même sous-embranchement. Prenons maintenant l'ontologie, autre science philosophique du premier ordre. Parmi ses quatre subdivisions, Vhyparctologie et la théodicée n'existeront jamais comme distinctes des deux autres qui sont ïontolhélique et la théologie naturelle. Le règne des sciences cosmologiques donnerait lieu à des critiques du même genre. Par exemple, des quatre sciences du troisième ordre comprises dans lazootechnie, deux rentrent en partie dans les deux autres et n'en diffèrent qu'à titre de points de vue d'une même science, tandis que les quatre sciences du troisième ordre comprises dans la physique médicale ont chacune un objet différent de celui des trois autres. 11 y a donc, dans ces divisions de chaque science du premier ordre en quatre du troisième, une symétrie apparente et non réelle, factice et non naturelle. Les cadres étaient faits : il fallait les remplir.

Mais comment le génie classificateur d'Ampère s'est-il asservi à ces cadres arbitraires? Sa théorie philosophique des quatre ordres de conceptions lui a imposé sa théorie des quatre points de vue, et celle-ci s'est imposée à sa classification des sciences. Dans sa préface et dans son intro-

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duction, il insiste sur cette pensée, que les conceptions des deux premiers ordres, les unes subjectives, les autres objectives, doivent exister chez les enfants avant l'intelligence du langage, qui seule permet de comparer les faits et de les expliquer. De même, suivant lui, dans chaque science il y a une première partie qui, sans scruter la corrélation des faits, les considère en eux-mêmes, et cette partie se subdivise en deux autres, dont l'une prend dans les faits ce qui s'offre immédiatement à l'observation, et dont l'autre cherche ce qui est d'abord caché : ensuite, dans chaque science, il y a une seconde partie, qui considère les faits corrélativement, de manière à les comparer et à les expliquer, en examinant les changements successifs qu'un même objet éprouve, ou bien les changements analogues qui se produisent dans des objets différents, et cette seconde partie se subdivise en deux autres, dont l'une arrive par cette comparaison aux lois les plus générales, et l'autre se propose de découvrir les causes des faits données par les deux premiers points de vue et les causes des lois données par le troisième point de vue, et de prévoir les effets par la connaissance des causes Tout cela est vrai ; mais l'erreur consiste à croire que des points de vue d'une même science sont des sciences distinctes. Par exemple, suivant Ampère, dans la physique générale élémentaire, première partie de ia physique générale, il y a la physique expérimentale, qui s'arrête aux faits observés, et la chimie, qui scrute les faits cachés ; et dans la physique mathématique, seconde partie de la physique générale, il y a la stéréonomie, qui applique à tous les corps les procédés nécessaires pour arriver à l'exactitude mathématique dans les observations physiques et chimiques et dans les formules qui en résument tous les résultats, et Valomologie, qui s'élève à la recherche des causes des phénomènes et des lois de physique et de chimie. Cet exemple choisi par l'auteur est malheureux ; car il est évident que la physique et la chimie sont deux sciences distinctes, séparées avec raison dans la première subdivision et confondues à tort dans la seconde. Les quatre points de vue auraient dû, suivant les principes posés expressément par Ampère, servir seulement de contre-épreuve à la class.fication des sciences divisées et subdivisées d'après leurs objets : au contraire, ce sont bien évidemment les quatre points de vue qui d'une part l'ont forcé à diviser en deux une science naturellement une, comme la physique, à laquelle appartient la partie physique de la stéréonomic et de l'atomologie, ou comme la chimie, à laquelle appartient la partie chimique de ces deux mêmes sciences; d'autre part ce sont aussi les quatre points de vue qui l'ont forcé à réunir en une seule science deux sciences naturellement distinctes, comme la partie physique et la partie chimique de la stéréonomie et de l'atomologie. Cette même théorie des quatre points de vue a produit chez Ampère une autre illusion, combattue avec raison par M. Arago dans sa Notice. Ces quatre points de vue, qui déterminent toutes les divisions et les subdivisions des connaissances humaines, étant analogues aux quatre ordres de conceptions rangés suivant l'ordre de leur apparition successive dans la première enfance, Ampère se croit en droit de conclure que, sauf la nécessité d'une instruction primaire préparatoire, ses 128 sciences se trouvent rangées dans son tableau dans l'ordre le meilleur à suivre soit pour les étudier toutes, soit pour en étudier à fond quelques-unes en omettant ou en se contentant d'effleurer les autres. Ainsi il admet qu'il vaut mieux avoir acquis toute l'instruction

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qu'on peut et qu'on veut acquérir dans les 64 sciences cosmologiques, avant de commencer l'étude des sciences noologiques. De plus, il croit qu'il faut apprendre dans chaque règne les sciences du premier ordre une à une, chacune depuis ses premiers éléments jusqu'à ses parties les plus élevées dans les quatre sciences du troisième ordre, avant de passer aux sciences suivantes du premier ordre ; qu'ainsi il faut apprendre les mathématiques supérieures, sans excepter l'astronomie, avant la physique élémentaire et par conséquent avant aucune notion d'optique. Il n'est pas hesoin d'allerplus loin pour voir que les sciences cosmologiques, classées, comme elles doivent l'être, d'après leurs objets, ne sont pas rangées dans l'ordre suivant lequel elles doivent être apprises, et qu'il faut avoir appris les éléments de plusieurs sciences du premier ordre, avant de pouvoir atteindre les parties les plus élevées de l'une quelconque d'entre elles, à l'exception des mathématiques pures. Il en est de même pour les sciences noologiques. Par exemple, à qui Ampère fera-t-il croire qu'un futur philosophe doit commencer par acquérir une instruction aussi complète qu'il pourra dans les sciences cosmologiques, avant d'aborder l'étude de la psychologie élémentaire, et que celui qui veut devenir linguiste doit avoir achevé ses études dans les sciences cosmologiques, dans les sciences philosophiques, et de plus dans les beauxarts, avant de commencer l'étude des langues? Cette illusion d'Ampère peut s'expliquer par la puissance exceptionnelle de ses facultés, par le défaut de direction dans les études de son enfance et de sa jeunesse, et par l'ordre étrange qu'il avait suivi lui-même, comme nous l'avons vu, dans l'acquisition de ses vastes connaissances.

Sur Ampère, outre les notices déjà mentionnées de MM. Sainte-Beuve et Littré, voyez la notice, plus récente, de M. François Arago, qui a puisé des renseignements intéressants dans ses souvenirs personnels et dans la correspondance intime d'Ampère avec ses amis de Lyon, mais qui a commis quelques erreurs de faits et de dates; l'article de M. Etienne Arago. résumé de la notice précédente, dans la nouvelle édition de la Biographie universelle; Y Introduction déjà citée de M. J. J. Ampère à la philosophie démon père; Y Avant-propos de M. Barthélémy Saint- Hilaire, et quelques passages du volume de M. E. Naville sur Maine deBiran, sa vie et ses 'es. Th. H. -M.

AMPHIBOLIE, à[j.5i6o).ia. Tel est le nom consacré par Kant, dans sa Critique de la raison pure, à une sorte d'amphibologie naturelle, fondée, selon lui, sur les lois mêmes de la pensée et qui consiste à confondre les notions de l'entendement pur avec les objets de l'expérience, à attribuer à ceux-ci des caractères et des qualités qui appartiennent exclusivement à celles-là. On tombe dans cette erreur quand, par exemple, on fait de l'identité, qui est une notion a priori, une qualité réelle des phénomènes ou des objets ! expérience nous fait connaître (Anaiyt. des appendice du cb. m).

AMPHIBOLOGIE, de &|Lfi6oXta, même signification. On appelle ainsi une proposition qui présente, non pas un sens obscur, mais un sens douteux, un double sens. Aristote, clans son Traité réfutations sophistiques (ch. iv), a compté l'amphibologie parmi les sophismes. Il la distingue de Vci/uivoque (ô(xwvu[j.îa), par laquelle il désigne l'ambiguïté des termes, pris isolément.

ANACHARSIS. Voy. LES SF.PT SAGES.

ANALOGIE. On confond aujourd'hui le plus souvent l'analogie avec la ressemblance; les anciens logiciens y mettaient plus de scrupule, et

conservaient au premier de ces termes le sens

3ue lui avaient donné les mathématiciens, celui une égalité de rapports comme celle qui constitue une proportion. Le langage n'a pas cessé d'exprimer cette différence. Deux ailes d'oiseau sont semblables : la nageoire d'un poisson est analogue à une aile, parce qu'elle a la même connexion avec d'autres organes, et qu'elle sert au même usage. Ce qui autorise l'assimilation, c comme dans une proportion, la similitude des rapports. Quoi de plus différent encore qu'une colonie et un enfant, et qui s'aviserait de rechercher entre ces deux termes des ressemblances intrinsèques? Mais la relation qui existe entre l'enfant et sa mère se retrouve en quelque mesure dans celle qui rattache une colonie à la patrie qui l'a fondée, et que, par analogie, on appelle sa métropole. Ainsi, à parler rigoureusement, il n'y a de ressemblance qu'entre des faits de même espèce, ou tout au moins de même genre, et une propriété dite semblable est inhérente aux objets où on la constate; l'analogie, au contraire, résulte entre des termes différents, d'une relation du même genre, et son domaine est, pour ainsi dire, sans limite. Nous découvrons sans cesse des rapprochements imprévus entre les objets les plus divers, et la parole les exprime en vives images. Cette distinction semble pourtant s'évanouir quand on parle en logique du raisonnement par analogie, qui se trouve confondu avec le raisonnement par ressemblance. Il y a là dans les mots et dans les choses une grande incertitude qu'il importe de dissiper.

Les ressemblances se constatent par l'observation et la comparaison, et l'induction, qui, sans doute, a d'autres conditions, suppose toujours qu'elles sont reconnues. Raisonner par ressemblance, c'est donc, à proprement parler, raisonner par induction. S'il y a un procédé différent qu'on appelle analogie, il ne consistera donc pas simplement à s'appuyer sur des ressemblances, ou bien il y aura deux noms pour désigner la même opération. Le seul moyen de s'éclairer, c'est d'emprunter aux logiciens quelques exemples qu'ils proposent comme des modèles du raisonnement par analogie, et de les interpréter. Soutenir que les colonies ont envers la mère patrie les mêmes devoirs que les enfants envers leurs parents ; concevoir que la foudre a la même cause que les phénomènes électriques artificiellement produits dans un laboratoire; un animal d'une espèce inconnue qu'un cœur, une circulation double et complète, etc., parce qu'on l'a vu allaiter ses petits; que la planète Mars a des habitants, parce qu'elle ressemble à la Terre, voilà des types qui représentent assez bien toutes les formes du raisonnement par analogie, tels que le décrivent le> auteurs les plus considérés. Or il ne parait pas possible d'en dégager une formule qui convienne a tous, et il y a là des procédés intellectuels de nature très-différente. Le premier raisonnement est une véritable déduction : on conclut de l'identité des rapports, qui est supposée reconnue ou accordée, à l'identité des devoirs ; la conclusion est forcée, si l'on admet qu'il y a entre les colonies et la patrie commune un vrai lien de filiation; elle est très-douteuse si cettt assimilation est précaire. L'analogie est établie, avant le raisonnement auquel elle sert de principe, par une comparaison dont on peut contester ou soutenir l'exactitude. On renverra donc ce premier mode d'inférence à la déduction. En second lieu, quand Franklin soupçonne que les phénomènes produits par les appareils électriques sont de même espèce que ceux des nuages qui portent le tonnerre, il ne raisonne pas. il constate des ressemblances, qui ont pu échapper à d'autres, mais qui le Fra] p

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parce qu'il se sert d'une observation plus attentive et d'une comparaison à laquelle on n'avait pas songé. Le raisonnement commence au moment où il conçoit une expérience capable de mettre cette ressemblance en pleine lumière, de vérifier son idée ou de la contredire. Si le nuage est comme un appareil électrique, il produira des effets qu'on peut déterminer d'avance, et, par exemple, on pourra en tirer des étincelles, comtne du conducteur d'une macbine. C'est un exemple de ce qu'un savant appelle le raisonnement expérimental, c'est-à-dire une déduction fondée sur une hypothèse, et aboutissant en dernière analyse à une induction : car l'expérience faite, il n'y a pas analogie, mais ressemblance avérée entre les deux ordres de phénomènes, soumis dès lors aux mêmes conditions, expliquées par les mêmes causes prochaines. C'est un travail ordinaire dans l'investigation des lois de la nature : observation, conception d'une similitude, déduction d'une expérien:e, induction d'une loi, ou si l'on veut extension d'une loi déjà reconnue. Considérons maintenant le troisième exemple. « Il n'est pas un naturaliste, dit M. Cournat, qui, à l'aspect d'un animal d'une espèce jusqu'à présent ùiconnue, occupé à allaiter ses petits, ne soit parfaitement sûr d'avance que la dissection y fera trouver un cerveau, une moelle épinière, un foie, un cœur, des poumons, etc. » Il y a évidemment ici un raisonnement fondé sur une observation : cet animal est un mammifère, voilà tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on voit : il a un cerveau, un cœur, etc., voilà ce qu'on affirme, ou pour parler à la rigueur, ce que l'on conçoit. Quelle est la raison qui fait passer le naturaliste d'une idée à l'autre? C'est une liaison précédemment établie entre les caractères de l'organisation, '•'est-à-dire une loi obtenue par une induction légitime. Cette loi, vérifiée pour toutes les espèces connues, peut-elle souffrir des exceptions? Ce n'est pas absolument impossible, mais c'est tout à fait improbable. Du reste, le doute ne sera pas de longue durée, et sans recourir à la dissection, il sera facile de la vérifier pour ce cas nouveau. Entre l'induction préalablement accomplie, et son extension à un cas nouveau, devant un cas semblable, il y a un moment où l'esprit anticipe l'observation, ou même s'en dispense. C'est un droit qu'il s'attribue chaque fois qu'il induit, et s'il se maintenait ici dans les limites de la même espèce, on ne pourrait le lui refuser sans nier l'induction elle-même; ni faire une obligation au savant de ne rien affirmer de l'organisation d'un chien ou d'un cheval, avant de l'avoir ouvert. Ce qui distingue donc cette inférence de l'induction simple c'est que l'espèce de l'animal est jusqu'à présent inconnue: différence insignifiante, puisque le caractère qu'on y découvre du premier coup est précisément celui par lequel tant d'espèces sont rangées dans la classe des mammifères. On pourra donc remarquer que l'induction est un procédé dont les formes sont variables, dont la certitude est très-inégale, qui consiste à la fois à trouver la loi d'une espèce, et à ramener des espèces du même genre à une même loi ; qu'il faut induire pour établir des rapports, et induire encore pour étendre encore ces rapports à de nouveaux cas, mais on ne trouvera dans l'exemple proposé rien qui puisse le distinguer d'un cas d'induction. L'extension de la loi, quand il s'agit des rapports d'un organe avec un autre, est tout d'abord affirmée pour tous les cas où cet organe existe : et la subordination des caractères n'est pas entendue comme un accident. Jusqu'à présent, on cherche vainement un mode de raisonnement original auquel convienne le titre de raisonnement par analogie. Il ne reste plus que

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l'exemple si souvent répété depuis Reid, à savoir, le jugement problématique par lequel nous supposons que les planètes sont habitées, parce que ressemblant à la terre à d'autres égards, elles doivent, comme elle, servir de séjour à des êtres vivants. Il est facile de donner la formule de ce procédé : des ressemblances sont constatées entre deux ou plusieurs objets; l'un d'eux a en outre certaine propriété qu'on 'ne peut observer chez les autres; on supplée à une expérience impossible, et on la leur attribue par supposition. C'est ce qu'on appelle généraliser les ressemblances. Qu'il y ait dans l'esprit un penchant, ou plutôt une habitude qui le porte à réunir les faits en groupes, et à regarder comme inséparables ceux qu'il trouve souvent associés, c'est un fait bien connu; mais ce n'est pas un principe qui puisse donner une valeur logique à cette téméraire présomption. Alléguer, comme on l'a fait, pour la justifier, la croyance innée en l'unité du plan de la nature, c'est gratifier l'esprit humain d'une croyance dont il ne se doute pas, qui, à la supposer fondée, ne peut être que le résultat d'une science consommée, et qui d'ailleurs n'expliquerait rien. En réalité, il n'y a rien de plus dans cette inférence qu'une induction commencée et qui ne peut s'achever, un projet d'induction. S'il était certain que l'existence d'une atmosphère, pour nous borner à un seul fait, fût la condition nécessaire et suffisante de l'apparition de la vie sous ses diverses formes, il deviendrait constant que telle planète, Mars par exemple, où l'on observe des phénomènes météorologiques bien connus, est peuplé de végétaux et d'animaux. Or, nous savons bien que sans un milieu respirable la vie ne peut se manifester; nous le savons parce que nous pouvons, à volonté, isoler un animal de ce milieu, ou l'y replonger, et que la vie s'éteint ou se rallume suivant que nous le lui enlevons ou le lui rendons. Mais nous ignorons absolument si l'air, la chaleur et les autres conditions sans lesquelles la vie ne peut se produire ici-bas, sont suffisantes pour la faire naître. Nous pouvons donc inférer d'une part qu'en l'absence d'un fluide respirable il n'y aura, même dans les régions que nous ne pouvons explorer, aucune créature animée, et il ne nous en faut pas davantage pour nous représenter, non sans une sorte d'effroi, les espaces silencieux et déserts du globe lunaire ; mais d'autre part nous ne pouvons conjecturer avec probabilité que partout où il y aura une atmosphère et les autres conditions vitales qui se rencontrent ici-bas, elles produiront des êtres animés : quand elles seraient toutes réunies, il resterait toujours à savoir s'il ne faut pas, pour faire éclore la vie, une autre puissance, une condition suprême, que nous n'avons pu jusqu'à présent déterminer par expérience. Ce qui est en question dans le raisonnement si hasardeux qui sert de fondement à la croyance en la pluralité des créatures animées, c'est la détermination du phénomène de la vie; si toutes ses conditions étaient connues, comme le sont par exemple celles de l'ébullition de l'eau, l'induction serait complète, et vaudrait pour tous les temps et tous les lieux. Bref, on peut toujours d'un fait inférer ses conditions, et réciproquement; mais il faut pour cela que toutes les conditions soient connues j quand une ou plusieurs d'entre elles restent ignorées, il n'y a pas, à proprement parler, d'induction ni de loi, et par suite on ne peut conclure sans acception du temps et de l'espace, puisqu'il n'y a pas de certitude, même pour un lieu ou un instant particuliers. Un fait ne peut se produire dans toutes ses conditions, et il suffit de le constater pour être certain que ces conditions, encore qu'elles échappent à l'observa-

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tion, sont réalisées; de même toutes les conditions étnnt connues et observées^ il n'est pas douteux que le fait se produise : suivre l'une ou l'autre de ces voies c'est toujours se fier à l'induction. Mas il est impossible de s'autoriser de la présence de quelques-unes des conditions, toutes nécessaires qu'elles soient, pour en conclure l'existence d'un fait que l'on ne perçoit pas : ce fait est alors indéterminé. Si la science parvient un jour à trouver un ensemble de faits physiques qui déterminent la vie, partout où ces faits seront vérifiés on devra, a moins qu'il n'y en ait d'autres qui excluent la vie, conclure qu'elle existe, encore que l'on ne puisse s'en assurer par la perception. Jusque-là, il faut s'en tenir à la simple conjecture. L'analogie n'est donc en rien distincte de l'induction. Constater des ressemblances ce n'est pas raisonner, et c'est le préliminaire indispensable de l'induction, aussi bien que de l'ana^ logie; conclure l'identité des faits de l'identité de leurs conditions, c'est encore l'acte propre de l'induction ; présumer que certains faits sont la condition des autres, c'est une conception qui précède et motive la recherche, ce n'est pas la conclusion d'un raisonnement; c'est un des moments du travail inductif ; c'est celui que les logiciens ont désigné sous ce terme, d'ailleurs si mal défini, d'Analogie. Il n'y a, malgré ces deux noms, aucune différence de nature entre les deux procédés. Affirmer que le fer et les autres métaux fondent et se volatilisent dans le soleil à la même température qu'à la surface de la terre, c'est généraliser un rapport constaté ; conjecturer que Mars est habité, c'est généraliser un rapport supposé ; le doute ne provient pas de l'extension de la loi, mais de son caractère : si dans le premier cas on raisonne par induction, et dans le second par analogie, la différence ne provient pas; pour parler comme les logiciens, de la forme, mais de la matière : les deux procédés sont identiques; mais le travail préliminaire, celui de l'expérience, est achevé d'un côté, plus ou moins ébauché de l'autre, et le plus souvent interminable.

Ainsi s'expliquent l'obscurité et l'incertitude des théories d'ailleurs très-sommaires de l'analogie, et les efforts malheureux qu'on a faits pour la distinguer de l'induction. Kant et ses imitateurs Esser et Krug ont beaucoup contribué à donner du crédit à cette superfétation de la logique. Suivant eux, l'induction étend à toutes les choses d'un même genre les propriétés qui conviennent à plusieurs; l'analogie conclut de la ressemblance particulière de deux choses à leur ressemblance totale : l'une va de la pluralité à l'unité, et l'autre de l'un au multiple; « par l'une, dit Kant, on étend les données empiriques du particulier au général par rapport à plusieurs objets; par l'autre on étend les qualités données d'une chose à un plus grand nombre de qualités de la même chose. » Mais Kant n'a pas une idée très-exa.te de l'induction, et de plus on ne voit pas quelle différence il y a entre attribuer une propriété à une chose de même espèce que celle où on l'a reconnue, et conclure qu'une qualité appartenant à la seconde appartient aussi à la première. Les espèces sont fondées sur des ressemblances; dire que deux choses de même espèce sont semblables, ou réciproquement que deux choses semblables sont de même espèce, c'est énoncer le même principe, qui n'est du reste pas celui de l'induction.

Consulter sur l'analogie : Aristote, Topiques, liv. I, ch. \\i\-} Derniers analytiques, liv. II, ch. xiv. Kant, Logique, i h. m, sect. III. Reid, Essais sur les facultés intellectuelles. essai I,cli. m. Esser Logik, ^§ 140, 152 K ug Logik, § 156. Hamilton,

Lectures on logic, t. II, p. 166. Cournat, kssat sur les fondements de nos connaissances . t. I, ch. iv. Stuart Miii, Système de Logique, liv. IV, ch. \x. Condilla-, Art de raisonner, ch. m.

ANALYSE ET SYNTHÈSE. L'analyse et la synthèse sont les deux procédés fondamentaux de toute méthode; elles résultent de la nature de l'esprit humain, et sont une loi de son développement. L'intelligence humaine aperçoit d'abord confusément les objets; pour s'en faire une notion précise, elle est obligée de concentrer su cessivement son attention sur chacun d'eux en parti ulier, ensuite de les décomposer dans leurs parties et leurs propriétés. Ce travail de décomposition s'appelle analyse. L'opération inverse, qui consiste à saisir le rapport des parties entre elles et à recomposer l'objet total, porte le nom de synthèse. Décomposition, recomposition, analyse, synthèse, tels sont les deux procédés qui se rencontrent dans tout travail complet de l'intelligence, dans tout développement régulier de la pensée, dans la formation de toute science.

Mais s'il est facile de les définir dans leur généralité, il l'est beaucoup moins de les suivre dans leurs applications, de les distinguer et de les reconnaître dans les opérations plus ou moins compliquées de l'intelligence humaine et les procèdes de la science. Il est peu de questions qui aient été plus embrouillées et sur lesquelles les philosophes se soient moins entendus. Ce que les uns appellent analyse, les autres le nomment synthèse, et réciproquement. Le mal vient d'abord de ce que l'on n'a pas établi une distinction entre nos diverses espèces de connaissances, et ensuite de ce que les deux procédés analytique et synthétique se trouvent réellement réunis dans tout travail de l'intelligence un peu compliqué et de quelque étendue. Pour nous préserver d'une pareille confusion, nous établirons d'abord en principe que toute opération intellectuelle qui, considérée dans son ensemble, offre comme procédé principal la décomposition d'une idée ou d'un objet dans ses éléments, doit prendre le nom d'analyse, et que celui de synthèse doit s'appliquer a toute opération de l'esprit dont le but essentiel est de combiner des éléments, de saisir des rapports, de former un tout ou un ensemble. Ce principe admis, nous distinguerons plusieurs espèces de connaissances, celles dont nous sommes redevables à l'observation et celles que nous obtenons par le raisonnement; deux méthodes correspondantes, et par conséquent aussi deux sortes d'analyse et de synthèse, l'analyse et la synthèse expérimentales et l'analyse et la synthèse logiques.

Examinons d'abord en quoi consistent et l'analyse et la synthèse dans la première de ces deux méthodes et dans les sciences d'observation Lorsque nous voulons connaître un objet réel appartenant soit à la nature physique, soit au monde moral, nous sommes obligés de le considérer successivement dans toutes ses parties, et d'étudier celles-ci séparément; ce travail terminé, nous cherchons à réunir tous ces éléments, à saisir leurs rapports, afin de reconstituer l'objet total. De ces deux opérations la première est l'analyse, et la seconde la synthèse. Il est évident qu'elles sont l'une et l'autre également nécessaires, et qu'elles se tiennent étroitement; mais elles n'en constituent pas moins deux procédés essentiellement distincts, et dont l'un est inverse de l'autre. Condillac a cependant prétendu que la méthode était tout entière dans l'analyse, qui, selon lui. comprend la synthèse. Il est, dit-il, impossible d'observer les parties d'un tout sans remarquer leurs rapports; d'ailleurs, si vous n'observez pas les rappor's en même temps que

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les parties, il vous sera impossible de les retrouver ensuite et de recomposer l'ensemble. On doit répondre que, sans doute, on ne peut ne pas apercevoir quelques rapports en étudiant les parties d'un tout ; mais ces rapports ne doivent pas préoccuper celui qui étudie chaque partie séparément, car alors il ne verra clairement ni les parties ni les rapports. L'esprit humain est borné et faible : une seule tâche lui suffit; la concentration de toutes ses forces sur un point déterminé est la condition de la vue distincte; il doit donc oublier momentanément l'ensemble, pour fixer son attention surcha:un des éléments pris en particulier; puis, quand il les a suffisamment examinés en eux-mêmes, les comparer et tâcher de découvrir leurs rapports. Ce sont là deux opérations distinctes, et qui ne peuvent être simultanées sous peine d'être mal exécutées. L'analyse est un procédé artificiel, et d'autant plus artificiel, que l'objet offre plus d'unité. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'un être organisé, dont toutes les parties sont dans une dépendance réciproque, elle détruit la vie qui résulte de cette unité. Mais le moyen de faire autrement, si vous voulez étudier l'organisation d'une plante, d'un animal, de l'homme, le plus complexe de tous les êtres ? Il faut, dit-on, s'attacher à l'élément principal, au fait simple, le suivre dans ses développements, ses combinaisons et ses formes. Mais ce n'est pas là faire de la synthèse avec l'analyse, c'est faire de la synthèse pure. Ce fait simple, en effet, comment l'a-t-on obtenu? A moins de le supposer et de partir d'une hypothèse; c'est l'analyse qui doit le découvrir. Aussi Condillac, qui prêche sans cesse l'analyse, emploie continuellement la synthèse. Prendre pour principe la sensation, la suivre dans toutes ses transformations, expliquer ainsi tous les phénomènes de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté, c'est procéder synthétiquement et non par analyse. Le Traité des Sensations est, comme on l'a fait remarquer, un modèle de synthèse ; mais aussi, où conduit une semblable méthode ? A un système dont la base est hypothétique, et dont la véritable analyse, appliquée aux faits de la nature humaine, démontre facilement la fausseté. Mieux eût valu observer d'abord ces faits en eux-mêmes, sauf à ne pas bien apercevoir leurs rapports et laisser à d'autres le soin d'en former la synthèse.

L'analyse et la synthèse sont deux opérations de l'esprit si bien différentes, qu'elles supposent dans les hommes qui les représentent des qualités diverses et qui s'excluent ordinairement. En outre, de même qu'elles constituent deux moments distincts dans la pensée de l'individu, elles se succèdent aussi dans le développement général de la science et de l'esprit humain. Elles alternent et dominent chacune à leur tour dans l'histoire. Il y a des époques analytiques et des époques synthétiques : dans les premières, les savants sont préoccupés du besoin d'observer les faits particuliers, d'étudier leurs propriétés et leurs lois spéciales sans les rattacher à des principes généraux ; dans les secondes, au contraire, on sent la nécessité de coordonner tous ces détails et de réunir tous ces matériaux pour reconstruire l'unité de la science. C'est ainsi, par exemple, que l'on a appelé le xvme siècle le siècle de l'analyse, parce qu'il a en effet proclamé et généralisé cette méthode, et lui a fait produire les plus beaux résultats dans lessciences naturelles. Ce qui ne veut pas dire que la synthèse ne se rencontre pas dans les recherches des savants et des philosophes de cette époque. Ceux même qui l'ont dépréciée, Condillac, par exemple, l'ont employée à leur insu. D'ailleurs, le xvin" siè-

cle s'est servi de l'induction, qui est une généralisation, et par là une synthèse, et il n'a pas manqué non plus de tirer les conséquences de ses principes, ce qui est encore un procédé synthétique ; mais il est vrai que ce qui domine au xvine siècle, c'est l'observation des faits de la nature, et presque toutes les découvertes qui l'ont illustré sont dues à l'analyse.

Mais si ces deux méthodes sont distinctes, elles ne s'excluent pas ; loin de là, elles sont également nécessaires l'une à l'autre ; elles doivent se réunir pour constituer la méthode complète, dont elles ne sont, à vrai dire, que les deux opérations intégrantes. Qu'est-ce qu'une synthèse qui n'a pas été précédée de l'analyse? Une oeuvre d'imagination ou une combinaison artificielle du raisonnement, un système plus ou moins ingénieux, mais qui ne peut reproduire la réalité ; car la réalité ne se devine pas : pour la connaître, il faut l'observer, c'est-à-dire l'étudier dans toutes ses parties et sous toutes ses fa:es. Une pareille synthèse, en un mot, s'appuie sur l'hypothèse. D'un autre côté, supposez que la science s'arrête à l'analyse; vous aurez les matériaux d'une science plutôt qu'une science véritable. Il y a deux choses à considérer dans la nature : les êtres avec leurs propriétés, et les rapports qui les unissent. Si vous vous bornez à l'étude des faits isolés, et que vous négligiez leurs rapports, vous vous condamnez à ignorer la moitié des choses, et la plus importante, celle que la science surtout aspire à connaître, les lois qui régissent les êtres, leur action réciproque, l'ordre, l'accord admirable qui règne entre toutes les parties de cet univers. Vous ne connaîtrez même qu'imparfaitement chaque objet particulier, car son rôle et sa fonction sont déterminés par ses rapports avec l'ensemble. La synthèse doit donc s'ajouter à l'analyse, et ces deux méthodes sont également importantes. Les règles qui leur conviennent sont faciles à déterminer. L'analyse doit toujours précéder la synthèse; en outre, elle doit être complète, s'étendre à toutes les parties de son objet; autrement, la synthèse, n'ayant pas à sa disposition tous les éléments, ne pourra découvrir leurs rapports. Elle sera obligée de les supposer et de combler les lacunes de l'analyse par des hypothèses. Enfin l'analyse doit chercher à pénétrer jusqu'aux éléments simples et irréductibles, ne s'arrêter que quand elle est arrivée à ce terme ou quand elle a touché les bornes de l'esprit humain. Réunir tous les matériaux préparés par l'analyse, n'en rejeter et méconnaître aucun, reproduire les rapports des objets tels qu'ils existent dans la nature, ne pas les intervertir ou en imaginer d'autres, telle est la tâche et le devoir de la synthèse. Au reste, si ces règles sont évidentes, il est plus facile de les exposer que de les appliquer. Aussi, dans l'histoire, elles sont loin d'être exactement observées ; on doit tenir compte ici des lois du développement de l'esprit humain. La science débute par une analyse superficielle, qui sert de base aune synthèse hypothétique. La faiblesse des théories dues à ce premier emploi de la méthode rend bientôt nécessaire une analyse plus sérieuse et plus approfondie, à laquelle succède une synthèse supérieure à la première. Cependant il est rare que l'analyse ait été complète; le résultat ne peut donc être définitif. La nécessite de nouvelles recherches et d'une application plus rigoureuse de l'analyse se fait de nouveau sentir. Tel est le rôle alternatif des deux méthodes dans le développement progressif de la science et dans son histoire ; mais la règle posée plus haut n'en conserve pas moins sa valeur absolue. La vraie synthèse est celle qui s'appuie

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sur une analyse complète: c'est là un idéal que 1rs savants et les philosophes ne doivent jamais I dre 'I'' vue.

Parcourons rapidement les autres opérations de l'esprit et les procédés de la science, qui présentent le caractère d'une décomposition ou d'une composition, et qui, pour ce motif, ont reçu le nom d'analyse ou de synthèse.

D'ahord, pour étudierun objet, l'esprit humain est obligé de le décomposer, non-seulement dans ses éléments et ses parties intégrantes, mais aussi dans ses qualités ou propriétés ; de l'observer sous ses divers points âe vue. Or cette décomposition qui s'opère, non plus sur des parties réelles, mais sur des propriétés auxquelles nous prêtons une existence indépendante, est Vabs traction. L'abstraction est donc une analyse, puisqu'elle est une décomposition; mais ce qui la distingue de l'analyse proprement dite, c'est qu'elle s'exerce sur des qualités qui, prises en elles-mêmes, n'ont pas d'existence réelle. Après l'abstraction vient la classification. Classer, c'est réunir ; par conséquent, toute classification est une synthèse; mais pour former une classification, on peut suivre deux procédés. Si dans la considération des objets, on fait d'abord abstraction des différences pour s'arrêter à une propriété générale, on pourra ainsi réunir tous ces objets dans un même genre; ensuite, à côté de ce caractère commun à tous, si on remarque une qualité particulière à quelques individus, on établira dans le genre des espèces, et on descendra jusqu'aux individus eux-mêmes. Or il est clair qu'en procédant ainsi, on va non-seulement du général au particulier, mais du simple au composé; puisqu'à mesure que l'on avance, de nouvelles qualités s'ajoutent aux premières. Ainsi, quoique l'analyse intervienne pour distinguer les qualités, le procédé général qui sert a former la classification, est synthétique. Si, au contraire, on commence

fiar observer les individus dans l'ensemble de eurs propriétés, et que l'on rapproche ceux qui offrent le plus grand nombre de qualités semblables, on créera d'abord des espèces ; puis, faisant abstraction de ces qualités qui distinguent les espèces, pour ne considérer que leurs propriétés communes, on établira des genres ; des genres, on s'élèvera à des classes plus générales encore. Il est évident que dans cette méthode, qui est l'inverse de la précédente, si la synthèse intervient pour réunir et coordonner les individus, les espèces et les genres, on procède nonseulement du particulier au général, mais du composé au simple, et du concret à l'abstrait. L'opération fondamentale est dans l'analyse. La méthode analytique sert à former les classifications naturelles^ et la méthode synthétique les classifi ations artificielles (voy. Classification). Les mots analyse et synthèse s'emploient aussi quelquefois pour désigner l'induction et la déduction. D'abord toute induction légitime repose sur l'observation et l'analyse, en particulier sur l'expérimentation. Or, l'expérimentation qui. en répétant et variant les expériences, écarte d'un l'ait les circonstances accessoires et accidentelles, pour saisir son caractère constant et dégager sa loi, est une véritable analyse. Enfin, si l'induction elle-même, étendant ce caractère a tous les individus, les groupe et les réunit dans un seul principe, ce principe est abstrait et représente une idée à la l'ois générale et simple. Le procédé qui sert à le former est donc une analyse. D'un autre côtéj la déduction qui revient du général au particulier, du genre aux espèces et aux individus, est une opération synthétique. Il en est ii i des idées nécessaires' et des vérités de la raison, comme des principes qui sont dus à l'expé-

rience. Le principe qui dégage l'abstrait du concret, l'idée générale des notions particulières, est toujours l'abstraction et l'analyse; ainsi l'induction de Socrate et la dialectique de Pla ont été appelées à juste titre une méthode d'analyse. La manière de procéder d'Aristote et de Kant, par rapport aux idées de la raison, offre l'emploi successif des deux méthodes. An et Kant séparent les notions pures de l'entendement et de la raison de tout élément empirique et sensible ; ils les distinguent, les énumèrent et en dressent la liste : c'est un travail d'analyse; puis ils les rangent dans l'ordre déterminé par les rapports qui les unissent : ils en forment la synthèse. Si l'on admet avec des philosophes plus récents que toutes ces idées rentrent dans un principe unique, et ne sont que les formes de son développement progressif, cette méthode sera synthétique; mais elle suppose une analyse antérieure, sans quoi le système repose sur une base hypothétique.

Dans la démonstration qui se compose d'une suite de raisonnements, on retrouve les deux procédés fondamentaux de l'esprit humain. Aussi les logiciens distinguent deux sortes de démonstration : l'une analytique, l'autre synthétique. Si l'on veut traiter une question par le raisonnement, on peut suivre, en effet, deux marches différentes. La première consiste à partir de l'énoncé du problème, analyser les idées renfermées dans les termes de la proposition qui la formule, et à remonter ainsi jusqu'à une vérité générale qui démontre a vérité ou la fausseté de l'hypothèse. Dans ce cas, on décompose une idée complexe qui constitue la question même, et on la met en rapport avec une vérité simple, évidente d'elle-même ou antérieurement démontrée ; on procède alors du composé au simple et on suit une marche analytique. Cette méthode est en particulier celle qu'on emploie en algèbre. Mais on peut suivre un procédé tout opposé; prendre pour point de départ une vérité générale, déduire les conséquences qu'elle renferme et arriver ainsi à une conséquence finale qui est la solution du problème. Ici, on va du général au particulier, du simple au composé; la méthode est synthétique. Cette méthode est celle dont se servent habituellement les géomètres ; elle constitue la démonstration géométrique. Il est évident que dans les deux cas, le raisonnement consiste toujours à mettre en rapport deux propositions, l'une générale, l'autre particulière, au moyen de propositions intermédiaires ; mais le point de départ est différent : dans le premier cas, on part de la question pour remonter au principe ; dans le second, du principe pour aboutir à la question. Condillac a donc eu tort de dire (Logique, Ve partie, ch. vi) que puisque ces deux méthodes sont contraires, l'une doit être bonne et l'autre mauvaise: et M. de Gérando fait judicieusement observer que la comparaison qu'il emploie à ce sujet est inexacte. « On ne peut aller, dit Condillac, que du connu à l'inconnu ; or, si l'inconnu est sur la montagne, ce ne sera pas en descendant qu'on y arrivera; s'il est dans la vallée, ce ne sera pas en montant : il ne peut donc y avoir deux chemins contraires pour y arriver. — Mais Condillac n'observe pas qu'il y a ou qu'il peut y avoir pour nous dans une question deux espèces de connues.... Il y a une connue au sommet de la montagne, c'est l'énoncé du problème, et il y a aussi une connue au fond de la vallée, c'est un principe antérieur au problème et déjà reconnu par notre esprit. Ce qu'il y a d'inconnu, c'est la situation respective de ces deux points que sépare une plus ou moins grande distance. L'art

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du raisonnement consiste à découvrir un passage de l'un à l'autre, et, quelque route que l'on ait prise, si l'on est arrivé du point de départ au ternie de son voyage, le passage aura été découvert et l'on aura bien raisonné. » [Des Signes et de l'Art de penser dans leurs rapports, t. IV, ch. vi. p. 189.) On ne doit pas oublier, ainsi que le fait remarquer le même auteur, que dans chacune des deux méthodes, il entre à la fois de l'analyse et de la synthèse, pour peu surtout que le raisonnement soit compliqué et d'une certaine étendue ; mais on doit considérer l'ensemble des opérations qui constituent le raisonnement total, et donnent à la démonstration son caractère général.

Quels sont les avantages respectifs de ces deux méthodes, quel emploi faut-il en faire, et dans quel cas est-il bon d'appliquer l'une de préférence à l'autre? La réponse ne peut être absolue, cela dépend de la nature des questions que l'on traite et de la position dans laquelle se trouve l'esprit par rapport à elles. La méthode analytique qui se renferme dans l'énoncé du problème, a l'avantage de ne pouvoir s'en écarter, et de ne pas se perdre en raisonnements inutiles : comme procédé de découverte, elle est plus directe. La synthèse, sous ce rapport, est plus exposée à s'éloigner de la question, à tâtonner, à suivre des routes sans issue ou qui la conduisent à d'autres résultats que ceux qu'elle cherche. Sa marche est plus incertaine et plus aventureuse ; mais lorsqu'elle n'a pas d'autre but positif que celui de déduire d'un principe fécond les conséquences qu'il renferme, elle arrive à découvrir des aperçus nouveaux et des solutions à une foule de questions imprévues qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand elle poursuit une solution particulière, et qu'elle n'arrive pas à son but, elle rencontre souvent sur son chemin des réponses et des solutions à d'autres questions. Ces deux méthodes sont toutes deux naturelles; néanmoins l'une, la synthèse, semble plus conforme à la marche même des choses, puisqu'elle va des principes aux conséquences, des causes aux effets : c'est la méthode démonstrative par excellence. Quand la vérité est trouvée, et qu'il ne s'agit que de la démontrer ou de la transmettre, le rapport entre le point de départ et le but étant connu, sa marche est sûre et directe, et cette voie est plus courte que celle de l'analyse; aussi est-ce la méthode que l'on emploie surtout dans l'enseignement, ce qui ne veut pas dire que l'analyse n*y ait pas une place importante. D'ailleurs les deux méthodes, loin de s'exclure, se prêtent un mutuel appui ; elles se servent l'une à l'autre de vérification et de preuve.

Il n'existe point et il ne peut guère exister de traités spéciaux sur l'analyse ni sur la synthèse ; l'étude de ces deux méthodes est une partie essentielle de la logique ; nous renvoyons, par conséquent, à tous les ouvrages qui traitent de cette science, principalement aux ouvrages modernes. Nous citerons particulièrement la Logique de Port-Royal, 4e partie; YOptique de Newton, liv. III, quest. 21; le Discours de J. J. W. Her'schell sur l'étude de la philosophie; VEssaiàe M. Cournot sur les fondements de nos connaissances, Paris, 1851, 2 vol. in-8. Ch. B.

ANALYTIQUE, VOy. ANALYSE, JUGEMENT, MÉ- THODE.

ANALYTIQUES (Ta 'Ava).UTixâ). Tel est le

titre qu'on a donné au temps de Galien, c'est-àdire dans le ne siècle de l'ère chrétienne, et qui, depuis, a été généralement consacré à une partie de VOrganum ou de la logique d'Aristote. Cette partie de l'Organum est formée de deux traités

parfaitement distincts, dont l'un, portant le nom de Premiers Analytiques, enseigne l'art de réduire le syllogisme dans ses diverses figures et dans ses éléments les plus simples; l'autre, appelé les Derniers Analytiques, donne les règles et les conditions de la démonstration en général. A l'imitation de ce titre, Kant a donné le nom d' 'Analytique transcendent aie à cette partie de la Critique de la raison pure qui décompose la faculté de connaître dans ses éléments les plus irréductibles.

ANAXAGORE. Il naquit à Clazomène, dans la lxxc olympiade, quelquesannées avant Empédocle, qui cependant le devança par sa réputation et ses travaux (Aristote, Métaphysique, liv. I, ch. m). Doué de tous les avantages de la naissance et de la fortune, il abandonna, par amour pour l'étude, et son patrimoine et son pays natal, dont les affaires ne lui inspiraient pas plus d'intérêt que les siennes. Il avait vingt-cinq ans quand il se rendit à Athènes, alors le centre de la civilisation et, l'on pourrait dire, de la nationalité grecque. Admis dans l'intimité de Périclès, il exerça sur ce grand homme une très-haute et très-noble influence, et cette position, au sein d'une démocratie jalouse, fut probablement la vraie cause des persécutions qu'il endura sous le prétexte de ses opinions religieuses. Cette conjecture ne paraîtra pas dénuée de fondement, si l'on songe qu'à l'accusation d'impiété dirigée contre Anaxagore, se joignait celle d'un crime politique, le plus grand qu'on pût imaginer alors : on le soupçonnait de médisme, c'est-à-dire de favoriser contre sa patrie les intérêts du roi de Perse. Sauvé de la mort par Périclès, mais exilé d'Athènes qu'il habitait depuis trente ans, il alla passer le reste de ses jours à Lampsaque, où il mourut à l'âge de soixante-douze ans, entouré de respect et d'honneurs.

Anaxagore n'est pas seulement Ionien par le lieu de sa naissance, il l'est aussi par ses maîtres. Cicéron, Strabon, biogène Laërce, Simplicius, s'accordent à dire qu'il entendit les leçons d'Anaximène; et, quoi qu'en dise Ritter, nous sommes obligés d'accepter ce témoignage qu'aucune voix dans l'antiquité n'a démenti. Mais c'est principalement par la direction de ses études et le caractère général de sa doctrine, qu 'Anaxagore appartient à l'école ionienne; car, même lorsqu'il s'élève jusqu'à l'idée d'un principe spirituel, il a toujours pour but l'explication et l'intelligence du monde sensible. Aussi l'a-t-on appelé le physicien par excellence (6 BUffixeivra-ro;), et ce n'est véritablement que par dérision qu'il a été surnommé Vesprit (à voù;), à peu près comme Descartes l'a été par Gassendi. Cette prédilection d' Anaxagore jpour le monde extérieur nous explique la déception que Platon éprouva à la lecture de ses ouvrages, et les reproches fort injustes qu'il lui adresse par la bouche de Socrate. Cependant il ne faut pas croire que le philosophe de Clazomène soit demeuré étranger à des études d'un autre ordre : nous savons, par le témoignage de Favorinus, que le premier il tenta d'expliquer les poèmes d'Homère dans un sens allégorique, au profit de la saine morale. Il savait revêtir sa pensée d'une forme aussi noble qu'agréable, et ne devait pas être étranger aux questions politiques; car Plutarque nous assure qu'il enseigna à Périclès l'art de gouverner la multitude avec fermeté. Enfin, selon Platon, il s'est aussi beaucoup occupé de la nature et des lois de l'intelligence; mais aujourd'hui il ne nous reste d Anaxagore que des fragments relatifs à la théorie de la nature.

Il admettait avec toute l'antiquité ce principe : que rien n'est produit, que rien ne peut s'anéan-

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lir d'une manière absolue; par conséquent il

s dait la matière comme une substance éteret nécessaire, quoique essentiellement variable par sa forme et la combinaison de ses

lents. Mais les seules propriétés de la matière lui semblaient insuffisantes pour expliquer le mouvement et l'harmonie générale du monde: le hasard, pour lui, c'était le nom sous lequel nous déguisons notre ignorance des causes; et quant à cette nécessité aveugle dont les autres philosophes se contentaient si facilement, il en niait l'existence. De là un dualisme entièrement inconnu jusqu'alors et qu'Anaxagore lui-même, en tête de l'un de ses ouvrages, a formulé ainsi : « Toutes choses étaient confondues, puis vint l'intelligence qui fit régner l'ordre. » Ces paroles, que nous retrouvons également dans les plus anciens monuments de l'histoire de la philosophie, ne sauraient nous laisser aucun doute sur leur authenticité, et nous tracent tout naturellement la marche que nous avons à suivre. Nous examinerons d'abord quels sont, dans l'opinion de notre philosophe, la nature et le rôle de l'esprit; nous chercherons ensuite à déterminer les divers caractères et les divers éléments de la substance matérielle ; enfin nous terminerons par quelques réflexions sur l'origine de la philosophie d'Anaxagore et ses rapports avec les systèmes qui l'ont précédée.

Ce que nous avons dit suffit déjà pour nous convaincre qu'il ne s'agit pas ici du dieu de la raison et de la conscience : le dieu d'Anaxagore n'est qu"un humble ouvrier, condamné à travailler sur une matière toute prête, obligé de tirer le meilleur parti possible d'un principe éternel comme lui, et dont le propriétés imposent à sa puissance une limite infranchissable. Telle sera toujours l'idée qu'on se formera de la cause suprême, si l'on n'y arrive pas par un autre chemin que l'observation exclusive de la nature extérieure; car il est facile de comprendre que le physicien ne recourra à l'intervention divine, que lorsque les faits ne peuvent s'expliquer par la nature même des corps. Or, tel est précisément le jugement qu'Aristote a porté sur le philosophe de Clazomène : « Anaxagore, ditil, se sert de l'intelligence comme d'une machine pour faire le monde, et quand il désespère de trouver la cause réelle d'un phénomène, il produit l'intelligence sur la scène; mais dans tout autre cas, il aime mieux donner aux faits une autre cause {de la Métaphysique d'Aristote, par M. Cousin, in-8, Paris, 1835, p. 140). » Platon dit la même chose d'une manière encore plus explicite {Phèd.,^ p. 393, édit. Mars. Ficin).

Ainsi renfermé dans une sphère nécessairement très-restreinte, l'esprit a deux fonctions à remplir, parce qu'il y a deux choses que les propriétés physiques ne sauraient jamais expliquer : 1° l'action qui déplace les éléments matériels, qui les réunit ou les sépare, qui leur donne constamment ou leur a donné une première fois le mouvement ; 2° la disposition des choses selon cet ordre admirable qui éclate à la fois dans l'ensemble et dans chaque partie de l'univers. Considéré comme moteur universel, comme la cause première «les révolutions générales du monde et oangements. des phénomènes particuliers

' il est le théâtre, l'esprit ne peut pas faire partie du monde, il ne peut être mêlé à aucun

es éléments, il. est à l'abri de toute al téraiiçu comme une substance entièrement simple, qui existe par elle-même, qui sa propre puissance? tant qu'elle Si on lui donne éga-

' l!l |r titre d'infii ne ce mot n'avait

I ;'\- '• d Anaxagore, et en général

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h. / les premiers philosophes, la signification métaphysique qu'on y attache aujourd'hui, l sidéré comme ordonnateur, comi ' ■ de

l'harmonie générale du monde et de l'organisation des êtres, le principe spiritu • nécessairement la faculté de penser, d'où lui vient probablement le nom d'inti [voO;) sous lequel on le désigne toujours. I c ne peut agir qu'en pensant; et s'il est vrai qu'elle est l'auteur du mouvement, il faut que ce mouvement ait une raison (Arist., Phye., lib. III. c. iv; Metaph., lib. XII, c. a). Mais si la pensée et l'action sont inséparahles, il faut que l'une s'étende aussi loin que l'autre; il faut que la pensée s'étende plus loin encore, car le plan doit exister avant l'œuvre, et le projet avant l'exécution. Aussi Anaxagore disait-il expressément que l'intelligence ou le principe spirituel du monde embrasse en même temps dans sa connaissance, le présent, le passé et l'avenir, ce qui est encore à l'état de chaos, ce qui en est déjà sorti et ce qui est sur le point d'y rentrer. Anaxagore attribuait-il aussi à son Dieu la connaissance du bien et du juste? Cette opinion pourrait au besoin s'appuyer sur deux passages obscurs d'Aristote {Metaph., lib. XII, c. x); mais elle ne s'accorderait guère avec le caractère général du système que nous exposons.

Puisque Anaxagore, comme tous les autres philosophes de l'antiquité, ne reconnaît pas la création absolue, et qu'en dehors de son principe spirituel il n'y a pour lui que la matière, il ne pouvait pas admettre la pluralité des âmes; il ne pouvait pas supposer que chaque être vivant soit animé par une substance particulière, par un principe moteur distinct de l'esprit universel. Par conséquent, il ne devait pas considérer l'intelligence suprême comme une existence séparée et distincte de celle des choses. En effet, Platon nous assure, dans son Cratyle, qu'Anaxagore faisait agir l'esprit sur le monde en le pénétrant dans toutes ses parties. Aristote lui attribue la même pensée {de Anima, lib. I, c. n) : « Anaxagore, dit-il, prétend que l'intelligence est la même chose que l'âme, parce qu'il croit que l'intelligence existe dans tous les animaux, dans les grands comme dans les petits, dans les plus nobles comme dans les plus vils. » Ainsi, encore une fois, c'est le même principe, le même esprit, une seule âme qui anime tout ce qui existe. Conséquent avec lui-même, Anaxagore ne s'arrête pas là: il veut que l'intelligence réside aussi dans les plantes, puisque les plantes sont des êtres vivants. Elles ont, comme les animaux, leurs désirs, leurs jouissances et leurs peines ; elles ne sont pas même dépourvues de connaissance. Mais comment se fait-il que ce prinipe unique, toujours le même dans la substance et dans les propriétés générales, nous apparaisse dans les divers êtres sous des formes si différentes? Pourquoi ne le voyons-nous pas agir en tout temps et en tout lieu , d'après les mêmes lois, avec la même sagesse, avec la même puissance? Pourquoi la plante n'a-t-elle pas les mêmes passions, les mêmes instincts que l'animal? Pourquoi l'animal est-il si inférieur à l'homme ? Ici reparaissent les limites infran hissables que rencontre toujours le principe spirituel, quand il veut agir sur la matière. L'intelligence ne peut se développer que dans la mesure où l'organisme le permet ; et l'organisme à son tour dépend de la matière et des éléments dont elle se compose. Ainsi l'homme, disait Anaxagore, au témoignage d'Aristote, l'homme n'est le plus raisonnable des animaux, que parce qu'il a des mains ; et en général, là où le principe spirituel ne trouve pas les instru-

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ments nécessaires pour agir conformément à sa nature, il est obligé de rester inactif sans rien perdre pour cela de ses attributs essentiels. Il peut être comparé à une liqueur qui, sans changer de nature, ne peut cependant ni recevoir une autre forme, ni occuper une autre place que celle que lui donne le vase où elle est contenue. C'est en vertu de ce principe, que le sommeil est regardé comme l'engourdissement de l'âme par les fatigues du corps. Toute âme particulière n'étant que le degré d'activité dont l'intelligence est susceptible dans un corps déterminé, on comprend qu'elle meure aussitôt que ce corps se dissout. Telle est à peu près ce qu'on pourrait appeler la métaphysique d'Anaxagore.

La matière; dans le système d'Anaxagore, n'est pas représentée par un principe unique ou par un seul élément qui sans cesse change de nature et de forme, comme l'eau dans la doctrine de Thaïes, l'air dans celle d'Anaximène, et le feu dans celle d'Heraclite; il y voyait, au contraire, un nombre infini, non-seulement de parties très-distinctes les unes des autres, mais de principes véritablement différents, tous inaltérables, indestructibles, ayant toujours existé en même temps. Ces principes qui, par la variété infinie de leurs combinaisons, engendrent tous les corps, portent le nom d'homéomëries (ôfj.oioyipeiai) ; ce qui ne veut pas dire qu'ils soient tous semblables ou de la même espèce; mais il faut la réunion d'un certain nombre de principes semblables, pour que nous puissions démêler dans les choses une propriété, une qualité, un caractère quelconque. La prépondérance des principes d'une même espèce est la condition qui détermine la nature particulière de chaque être. En effet, les homéoméries étant d'une petitesse infinie, leurs propriétés ne sont pas appréciables pour nous, quand on les considère isolées les unes des autres et en petite quantilé; dans cet état, elles échappent entièrement à nos sens et n'existent qu'aux yeux de la raison (Arist., de Ccelo, lib. III, c. m).

Parmi ces principes si variés, les uns devaient concourir à la formation de la couleur ; les autres, de ce qu'on appelle, dans le langage des physiciens, la substance des corps. De la résulte que pour chaque couleur, comme pour chaque substance matérielle, par exemple pour l'or, pour l'argent, pour la chair ou le sang, il fallait admettre des parties constituantes d'une nature particulière. Mais tous les principes ayant été primitivement confondus, aucun d'eux ne peut exister entièrement pur, aucune couleur, aucune substance ne peut être sans mélange (Arist., Phys., lib. I, c. v).

Puisque c'est le besoin de remonter à une cause première de l'ordre et du mouvement qui a conduit Anaxagore à l'idée d'un principe spirituel, il fallait bien qu'il supposât un temps où les éléments -physiques de l'univers étaient plongés dans un état complet de confusion et d'inertie : par conséquent, le monde a eu un commencement. Si cette opinion nous paraît en contradiction avec l'idée que nous nous formons, d'après Anaxagore, de la cause intelligente, rien n'est plus conforme au rôle que ce philosophe a été forcé de laisser, et qu'il laisse en effet à la matière. Une simple conjecture de Simplicius ne peut donc pas nous donner le droit de penser, avec Ritter, que le monde, aux yeux d'Anaxagore, est sans commencement. Nous ne voyons aucune raison de repousser le témoignage d'Aristote, qui affirme expressément le contraire et qui le répète à plusieurs reprises avec la plus entière certitude.

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Si l'on veut se rendre compte de cet état primitif des choses, on n'a qu'à se rappeler que les homéoméries échappent à nos sens et qu'il en faut réunir un certain nombre de la même espèce pour qu'il en résulte une qualité distincte, ou un objet parfaitement déterminé et réel. Par conséquent, tant qu'une puissance libre et intelligente n'a pas établi l'ordre, n'a pas séparé les éléments pour les classer ensuite selon leurs diverses natures, il n'y a encore ni formes, ni qualités, ni substances ; ou si toutes ces choses existent pour la raison comme les homéoméries elles-mêmes, elles n'existent pas pour l'expérience, elles n'appartiennent pas encore au monde réel. C'est ce commencement des choses qu'Anaxagore voulait définir par le principe que tout est dans tout.

La confusion des éléments emporte avec elle l'idée d'inertie; car, si les êtres en général, une fois organisés , une fois en jouissance de leurs propriétés, peuvent exercer les uns sur les autres une influence réciproque, et dispensent le physicien d'expliquer chaque phénomène par l'action du premier moteur, il n'en est pas ainsi quand toutes ces propriétés sont paralysées, insensibles, ou, comme dit Aristote, quand elles existent dans le domaine du possible, non dans celui de la réalité. Mais ce n'est pas tout : aux yeux d'Anaxagore il n'y a pas même de place pour le mouvement, car le mélange de toutes choses, c'est l'infini. Or, dans le sein même de l'infini, il n'y a pas de vide, puisqu'il n'y a pas encore de séparation ; et dans tous les cas, le vide semblait à Anaxagore une hypothèse contraire à l'expérience ; il s'appuyait sur ce fait dont il se faisait une arme contre la doctrine des atomes, que dans les outres vides et dans les clepsydres, on rencontre encore la résistance de l'air (Arist.. Phys., lib. III, c. vi). Ainsi tout se touche, tous les éléments sont contigus.

Le mouvement n'est pas impossible en dehors de l'infini, où rien n'existe ni ne peut exister, pas même l'espace ; car, disait Anaxagore, l'infini est en soi ; il ne peut être contenu dans rien ; il faut donc qu'il reste où il se trouve. Nous connaissons l'ouvrier et les matériaux ; voyons maintenant comment s'est accomplie l'œuvre elle-même ; jetons un rapide coup d'œil sur la genèse d'Anaxagore.

Quand l'activité de l'intelligence commença à s'exercer sur la masse inerte et confuse, elle ne fit pas naître sur-le-champ tous les êtres et tous les phénomènes dont se compose l'univers ; mais la génération des choses eut lieu successivement et par degrés, ou, comme Anaxagore s'exprimait lui-même, le mouvement se manifesta d'abord dans une faible portion du tout, ensuite il en gagna une plus grande, et c'est ainsi qu'il s'étendit de plus en plus. Ce furent des mas^js encore très-confuses qui sortirent les premières de la confusion universelle. Le lourd, l'humide, le froid et l'obscur, mêlés ensemble, s'amassèrent dans cette partie de l'espace maintenant occupée par la terre • au contraire, le léger, le sec et le chaud se dirigèrent vers les régions supérieures, vers la place de l'éther. Après cette première séparation, se formèrent les corps généralement appelés les quatre éléments, mais qui, dans la pensée d'Anaxagore, ne sont que des mélanges ou se rencontrent les principes les plus divers. De la partie inférieure, de la masse humide, pesante et froide, qu'il se représentait sous la forme des nuages ou d'une épaisse vapeur, Anaxagore fait d'abord sortir l'eau, de l'eau la terre, et de la terre se séparent les pierres, formées d'éléments comentrés par le froid. Au-dessus de tous ces corps, dans

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les régions les plus pures de l'espace, est l'éther, lequel, si nous en croyons Aristote {de Cœlo, lib. 1. c. in; Meteor., lib. II, c. vu), n'est pas autre chose que le feu. C'est l'éther qui, en pénétrant dans les cavités ou les pores de la terre, devient la cause des commotions qui l'ébranlent, 'lorsque, se dirigeant par sa tendance naturelle vers les régions supérieures, il trouve toutes les issues fermées. A la formation des éléments, nous voyons succéder celle des corps célestes, du soleil, de la lune et des étoiles. L'éther, par la force du mouvement circulaire qui lui est propre, enlève de la terre des masses pierreuses qui s'enflamment dans son sein et deviennent des astres. Cette hypothèse, conservée dans le recueil du faux Plutarque et littéralement reproduite par Stobée, s'accorde à merveille avec l'opinion attribuée à Anaxagore, que le soleil est une pierre enflammée plus grande que le Péloponèse, et que le ciel tout entier, c'est-à-dire les corps célestes, sont composés de pierres (Diogène Laërce, liv. II, ch. vin et ix). D'après un bruit populaire, il aurait prédit la chute d'une pierre que l'on montrait sur les bords de l'Egée, et que l'on disait détachée du soleil. Ne pourrait-on pas, sur cette tradition que Pline (liv. II, ch. lxviii) nous a conservée, fonder la conjecture très-probable qu'Anaxagore s'est occupé des aérolithes, et que ces corps étranges lui ont suggéré sa théorie sur la nature du soleil et des autres corps célestes? Les paroles suivantes de Diogène Laërce (liv. II, ch. xn et xin) sembleraient confirmer cette supposition : « Silène rapporte, dans la première partie de son Histoire, que, sous le gouvernement de Dimyle, une pierre tomba du ciel, et à cette occasion, ajoute le même auteur, Anaxagore enseigna que tout le ciel est composé de pierres qui, maintenues ensemble par la rapidité du mouvement circulaire, se détachent aussitôt que ce mouvement se ralentit. » Ayant découvert que la lune est éclairée par le soleil, Anaxagore ne devait pas croire qu'elle fût embrasée comme les autres étoiles ; mais elle lui parut être une masse de terre, entièrement semblable à celle que nous occupons. Aussi disait-il qu'il y a dans la lune, comme ici-bas, des collines, des vallées et des habitants (Diogène Laërce, ubi supra). Il a été le premier, si nous en croyons Platon, qui ait trouvé la véritable cause des éclipses, et, substituant partout les phénomènes naturels aux fables mythologiques, il enseignait que la voie lactée est la lumière de certaines étoiles, devenue sensible pour nous quand la terre intercepte la lumière du soleil (Arist., Meieor., lib. I, c. vin). Toute cette partie de la doctrine d"Anaxagore, concernant les rapports qui existent entre le soleil et les autres corps célestes, a quelques droits à notre admiration ; mais il était loin de comprendre encore la rotation de la terre, qu'il se représentait comme immobile au centre du

[de Cœlo, lib. I. c. xxxv). Les comètes Lui semblaient une apparition simultanée de plusieurs planètes qui dans leur marche, se sont tellement rapprochées, qu'elles paraissent se toucher [Metcur., lib. I, c. vi). Les corps cé-

une fois formés, nous voyons naître les plantes qui ne pouvaient exister auparavant, puisque le soleil en est appelé le père, comme - it la mère et la nourrice (Arist., de Plant., lib. I, c. n). Enfin, après les plantes. "" en même temps qu'elle.-!, viennent les animaux, i pour la première lois du lil.aufTée par le soleil, et doués le de la faculté de se reproduire liv.II,ch. ix et x). Les animaux €tanl ve - derniers, les élémentsdont ils se

composent sont aussi les plus su c'est

en eux que la séparation des éléments pi ques ou des homéoméries se trouve la avancée. Anaxagore, voulant démontrer i théorie par l'expérience, invoquait en sa faveur le fait de la nutrition : quand nous considérons, disait-il^ les aliments qui servent à notre nourriture, ils nous font l'effet d'être des substances simples, et cependant c'est d'eux que nous tirons notre sang, notre chair, nos os et les autres parties de notre corps (Plut., de Placit. jj/tilos., lib. I, c. ni).

Quand les animaux et les plantes sont sortis de l'épuration de tous les éléments, le principe intelligent vint, pour ainsi dire, mettre la dernière main à son œuvre. Jusqu'alors l'axe du ciel passait par le milieu de la terre; maintenant la terre est inclinée vers le sud, et les étoiles prenant, par rapport à nous, une autre place, il en résulta cette variété de température et de climats sans laquelle plusieurs espèces de plantes et d'animaux étaient vouées à une destru inévitable. Un tel changement, ajoutait notre philosophe, est au-dessus de toutes les forces physiques et ne peut s'expliquer que par une sage intervention de la cause intelligente. Mais, arrivé ainsi à son dernier période, ce monde, dans la génération duquel l'éther ou le feu joue le principal rôle, doit aussi périr par le feu. Cependant il n'est pas certain qu'Anaxagore ait adopte cette opinion. Aristote (Phys., lib. I, c. v) lui attribue positivement l'opinion contraire : le monde une fois formé, ses éléments ne doivent plus rentrer dans le chaos; car la cause intelligente ne peut pas permettre le désordre, et une fois l'impulsion donnée à la matière, les principes confondus dans son sein doivent de plus en plus se dégager les uns des autres.

Il nous reste, pour avoir achevé l'exposition de la doctrine a'Anaxagore, à déterminer le principe logique sur lequel elle s'appuie. Quoi que l'on fasse, on est obligé, sitôt qu'on émet un système, d'avoir une opinion arrêtée sur les sources de la vérité et la légitimité de nos facultés. Anaxagore n'a probablement rien écrit sur ce sujet; mais il nous est impossible de douter qu'il ait reconnu la raison comme moyen d'arriver aux principes des choses ou à la vérité suprême. C'est uniquement sur la foi de la raison qu'il a pu admettre, à côté des éléments physiques, un principe immatériel et intelligent. Mai? ce qui est plus remarquable encore, c'est que même les éléments matériels, dans leur pureté et leur simplicité, sont insaisissables pour nos sens; notre raison seule peut les concevoir. Il ne pouvait donc pas admettre, avec Démocrite; que la vérité est seulement dans l'apparence ; il disait, au contraire, que nos sens nous trompent et qu'il ne faut pas les consulter toujours. Là est le véritable, le plus grand progrès dont on puisse lui faire nonneur. Quant à cette maxime que les choses sont pour nous ce que nous les croyons, il faut remarquer d'abord que la tradition seule l'a mise dans la bouche d' Anaxagore : ensuite ne pourrait-elle pas s'appliquer au sentiment, et ne voudrait-elle pas dire que le bonheur des hommes et une grande partie de leurs misères dépendent beaucoup de leurs opinions? Comprises dans un autre sens, ces paroles sont en contradiction manifeste avec toutes les opinions que nous venons d'exposer.

Pour trouver l'origine du système d'Anaxagore. nous ne remonterons pas, comme l'abbé Le Battcux {Mêm. de VAcaa. des inscript.), jusqu'à la cosmogonie de Moïse ; nous ne la chercherons pas non plus, avec un savant de l'Allemagne, dans 1 antique civilisation des mages. Nous ne croyons

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pas avoir besoin de sortir de la Grèce ni de l'école ionienne; cette école se résume tout entière dans la doctrine que nous venons d'exposer. Mais Anaxagore ne s'est pas contenté de la résumer, il Ta conduite aux dernières limites qu'elle pût atteindre ; car elle avait commencé par la physique, elle ne cherchait autre chose que la nature, et il l'a agrandie, il l'a conduite aux portes de la métaphysique dont il entr'ouvrit même le sanctuaire. En effet, si nous ne savons pas ce qu'il a emprunté à son compatriote Hermotyme, au moins l'existence de celui-ci ne saurait être révoquée en doute, et quelques mots d'Aristote, les traditions fabuleuses répandues sursoncompte, nous attestent suffisamment qu'il croyait à un principe spirituel (Arist., Metaph., lib. I, c. m). Mais ce fait isolé a moins d'importance que les traditions plus sûres que nous avons conservées des philosophes ioniens. Ainsi que Ritter l'a démontre jusqu'à l'évidence, ils se divisent en deux classes : les uns, comme Thaïes, Anaximène et Heraclite, admettent un élément qui, en vertu d'une force interne et vivante, se développe sous les formes les plus variées et produit l'univers; en un mot, ils expliquent la nature par un principe dijna inique. Anaximandre, qui forme a lui seul toute une école, admet, au contraire, que la matière est inaltérable de sa nature et qu'elle ne change de forme que par la position de ses éléments : de là une physique toute mécanique. Tous les éléments sont d'abord confondus dans une masse infinie ; puis en vertu du mouvement qui leur est propre, en vertu de certaines antipathies naturelles, ils se séparent peu à peu et se combinent de mille manières. Ces deux principes, réunis et nettement distingués l'un de l'autre, donnent pour résultat la philosophie d' Anaxagore. Comme Anaximandre, il reconnaît une masse confuse de tous les éléments et un nombre infini de prin.ipes inaltérables. Comme Anaximène, il admet une force vitale et interne, une puissance qui se développe j)ar elle-même et en vertu de sa propre activité. Seulement cette puissance, nettement distinguée du principe matériel, devient une substance simple, intelligente, active, en un mot, spirituelle.

Anaxagore est le premier de tous les philosophes grecs qui ait écrit ses pensées. Mais ses ouvrages ne sont pas arrivés jusqu'à nous. Il n'en reste que des lambeaux dans les œuvres d'Aristote, de Platon, de Cicéron, de Diogène Laërce; dans les Commentaires de Simplicius sur la Physique d'Aristote; dans le recueil de Stobée et le livre pseudonyme intitulé : de Placitis philosophorum. Ces fragments, que nous avons cités en grande partie, ont été recueillis et soumis à la critique par les auteurs suivants : Le Batteux, (Conjectures sac le système des homéoméries, dans le tome XXV des Mémoires deVAcad. des inscript.

— Heinius, Dissertations sur Anaxagore, dans les tomes VIII et IX de l'Histoire de V Académie royale des sciences et lettres de Prusse. — De Rarnsay, Anaxagoras, ou Système qui prouve l'immortalité de l'âme, etc., in-8, la Haye, 1778.

— Ploucquet, Dissert, de dogmatibus Thalelis Milesii et Anaxagorœ Clazomenii, in-8. Tubing., 1763. — Carus. sur Anaxagore de Clazomène, dans le Recueil de Fùlleborn, 10e cahier; le même, Dissertatio de cosmo-theologice Anaxagorœ fontibus , in-4, Leipzig, 1798. — J. T. Hemsen, Anaxagoras Clazomenius, etc., in-8, Goëttingue, 1821. — H. Ritter, dans son Histoire de la philosophie ancienne, et son Histoire de la philosophie ionienne. — E. Bersot, de Conlroversis quibusdam Anaxagorœ doctrinis, Parisiis, 1843, in-8. — Zévort, sur la Vie et la doctrine d'Anaxagore. Paris, 1844, in-8. — E. Schaubacb,

Anaxagorœ Clazomenii fragmenta, in-8, Leipzig, 1827. — Mullachius, Fragmenta philosophorum grœcorum, gr. in-8, Paris. 1860. Ces deux derniers ouvrages sont les plus utiles à consulter, parce qu'ils renferment tous les fragments relatifs à Anaxagore.

ANAXARÛUE d'Abdère. Disciple de son compatriote Démocrite, suivant les uns; deMétrodore de Cbios ou de Diomène de Smyriie, suivant les autres. Il fut le maître de Pyrrhon et l'ami d'Alexandre le Grand, qu'il accompagnait dans ses expéditions. Il vécut, par conséquent, durant le ive siècle avant J. C. Zélé partisan de la philosophie de Démocrite, il en pratiquait la morale dans sa vie privée plus encore qu'il n'en goûtait la théorie; c'est ce qui lui fit donner le surnom d'eudémoniste, c'est-à-dire partisan de la philosophie du bonheur (Diogène Laërce, liv. IX, en. i.x).

ANAXILAS OU ANAXILAÙS DE Larysse [Anaxilaus Laryssœus]. Pythagoricien du siècle d'Auguste, moins fameux pour ses opinions philosophiques que pour son habileté dans les arts de la magie; il a traité lui-même ce sujet dans un écrit (IlaiYvia, seu Ludicra), dont nous trouvons quelques échantillons chez Pline [Hist. nat., liv. XIX, eh. i ; liv. XXVIII, ch. n ; liv. XXXV, ch. xv). Cette prétendue science attira sur lui une accusation qui l'obligea à fuir l'Italie, comme le rapporte Eusèbe dans sa Chronique.

ANAXIMANDRE. Ce philosophe naquit à Milet. L'époque de sa naissance paraît pouvoir être rapportée à la seconde année de la xuie olympiade ; car Apollodore dit qu'il avait soixantequatre ans la seconde année de la Lvme olympiade. Le même historien ajoute qu'il mourut peu de temps après.

Anaximandre, qui avait été le disciple et l'ami de Thaïes, ©aX^To? xoivôtyiç, se livra comme lui aux études astronomiques. Le témoignage d'Eusèbe en fait foi, et ce témoignage se trouve confirmé par celui de Favorinus dans Diogène Laërce. Voici quelles étaient en cette matière les opinions d'Anaximandre : La terre est de figure sphérique, et elle occupe le centre de l'univers. La lune n'est pas lumineuse par elle-même, mais c'est du soleil qu'elle emprunte sa lumière. Le soleil égale la terre en grosseur, et il est composé d'un feu très-pur. Diogène, sur l'autorité de Favorinus, ajoute qu'Anaximandre avait inventé le cadran solaire; que, de plus, il avait fait des instruments pour marquer les solstices et les équinoxes ; que, le premier, il avait décrit la circonférence de la terre et de la mer, et construit la sphère. Il est probable que la plupart de ces travaux astronomiques et géographiques ne furent que de simples essais; car on les retrouve, plus tard, attribués également à Anaximène. Les découvertes d'Anaximandre ne furent, selon toute vraisemblance, que des tâtonnements scientifiques, des tentatives incomplètes, qui; de la main de ses successeurs dans l'école ionienne, durent recevoir et reçurent en effet des perfectionnements.

Les travaux astronomiques et géographiques d'Anaximandre n'étaient, au reste, qu'un appendice à sa cosmogonie, et rentraient ainsi dans un système général de philosophie qui avait pour objet l'explication de l'origine et de la formation des choses. Thaïes avait le premier tenté cette explication, et l'eau lui avait paru être l'élément primordial et générateur : « Car il avait remarqué (Arist., Metaph., lib. I, c. ni) que l'humide est le principe de tous les êtres, et que les germes de toutes choses sont naturellement humides. » Anaximandre vint modifier considérablement la solution apportée par son devan.ier et son maître au problème cosmogonique. Non-seu-

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lement il refusa à l'eau le titre d'élément générateur, mais il ne reconnut comme tel aucun des éléments qui, de son temps ou après lui, lurent admis à ce rang par d'autres Ioniens. Pour Anaximandre, le principe des choses n'est ni i'eau, ni la terre, ni l'air, ni le feu, soit pris isolément, comme le veulent Thaïes. Pherécyde, Anaximène, Heraclite, soit pris collectivement, comme l'entendit le Sicilien Empédocle. Ce principe, pour Anaximandre, c'est l'infini, àp/r,v xal uto"/-:îov ta a-ïir.ov. Maintenant, qu'entendait Anaximandre par l'infini? Voulait-il parler de l'eau, de l'air ou de quelque autre chose? C'est un point que, d'après Diogene, il laissa sans détermination précise. Toutefois, Aristote (Metaph., lib. XII, c. il) essaye de rendre compte de l'infini d'Anaximandre, en disant que c'est une sorte de chaos primitif; et c'est en ce même sens aussi que saint Augustin, dans un passage de sa Cité de Dieu (iiv. VIII, ch. u), interprète la donnée fondamentale du système d'Anaximandre.

Thaïes avait ouvert en Grèce la série des philosophes dont le système cosmogonique devait reposer sur un principe unique, admis comme élément primordial, et donnant naissance, par ses développements ultérieurs, à l'univers. Dans cette voie marchèrent Pherécyde, Anaximène, Diogène d'Apollonie, Heraclite. Anaximandre, au contraire, vint poser la base de ce système cosmogonique que devait un jour, sauf quelques modifications, reproduire et développer Anaxagore, et qui consiste à expliquer la formation des choses par l'existence complexe et simultanée de principes contemporains les uns des autres, et confondus primitivement dans le chaos.

Tel est le point de départ de la cosmogonie d'Anaximandre. Mais comment cette confusion primitive fit-elle place à l'harmonie? Comment Anaximandre explique-t-il le passage du chaos à l'ordre actuel de l'univers?

Il tire cette explication du double caractère qu'il prête à l'infini, immuable quant au fond, mais variable quant à ses parties. Or, en vertu de cette dernière propriété, une série de modifications ont lieu, non dans la constitution intime des principes, qui, pris chacun en soi, furent dans l'origine ce qu'ils devaient être toujours, mais dans leur juxtaposition, dans leur combinaison, dans leurs rapports. Un dégagement s'opéra, grâce au mouvement éternel, attribut essentiel du chaos primitif, et ce dégagement amena, comme résultats graduellement obtenus, la séparation des contraires et l'agrégation des éléments de nature similaire. C'est ainsi que toutes choses jurent formées. Toutefois, cette formation ne s'opéra pas instantanément : elle fut successive, et ce ne fut que par une série de transformations que les animaux, et notamment l'homme, arrivèrent à revêtir leur forme actuelle.

La cosmogonie d'Anaximandre constitue une sorte de panthéisme matérialiste. Eusèbe et Plutarquelui reprochent d'avoir omis la cause effi.icnte. C'était à Anaxagore qu'il était réservé de concevoir philosophiquement un être distinct de la matière et supérieur à elle, une intelligence motrice et ordonnatrice.

Les documents relatifs à la philosophie d'André se rencontrent en assez grand noinbn nc Laërce (liv. II, ch. i) ; dans

Aristote [Phys., liv. I, ch. iv, elliv. III, ch. iv et vu); dans Simplicius (Comment, in Phys. AristoL. î° 6, et de Coelo, f 161). Il existe en outre des écrits particuliers sur cette philosophie : 1° Recherches sur Anaximandre, par l'abbé de Ca- -. de Mémoires de F Acad. des talion sur la philosophie d'Anaximandre, par S hleiermacher, dans les Mé-

moires de l'Acad. royale des sciences de Berlin ", 3° Histoire de la Philosophie ionicntie (Introd., et notamment le chapitre sur Anaximandre), par C. Mallet, in-8, Pans, 18V2. On peut consulter encore les histoires générale! de la philosophie de Tcnnemmn, 1 edemann. Brueker, et notamment Ritter {Ilist. de la Pnil. ionienne), ainsi que Bouterwe k (dePrimisphiloiophorvm grœcorum deerclis), dans les Mémoires de la Société de Goëttingue, t. II, 1811. X.

ANAXIMÈNE. La ville de Milet, qui déjà avait vu naître Thaïes et Anaximandre, fut la patrie de ce philosophe. D'après les calculs les plus probables, Anaximène a dû vivre entre la Lvr3 et la lxx" olympiade (environ de 550 à 500 ans avant J. C). Diogène Laërce lui donne pour maîtres Anaximandre et Parménide.

Les prédé esseursde ce philosophe dans IV ionienne, Thaïes, Pherécyde, Anaximandre, avaient été physiciens et astronomes. Anaximène continua leurs travaux. On lui attribue d'avoir enseigné la solidité des cieux, et leur mouvement autour de la terre supportée par l'air. Dans l'origine delà science astronomique, il dut en effet paraître assez naturel de penser que le ciel était une voûte sphérique et solide à laquelle étaient fixés les astres, qu'un mouvement diurne entraînait d'orient en occident. Anaximène parait aussi avoir perfectionné l'usage des cadrans solaires, inventés par Anaximandre.

Le système cosmogonique d'Anaximène s'écarta de celui d'Anaximandre pour se rapprocher de celui de Thaïes. Ce n'est pas, toutefois, qu'il soit complètement semblable à ce dernier : il y a entre eux cette différence, que l'un admet l'eau pour premier principe, et l'autre l'air. Mais il est à remarquer qu'Ana-ximène abandonna l'hypothèse de l'infini, adoptée par Anaximandre, pour se ranger avec Thaïes à la doctrine d'un élément unique, considéré comme élément générateur. Cet élément, c'est l'air, auquel Anaximène assigna pour attributs fondamentaux l'immensité, l'infinité et le mouvement éternel : Anaximenes aéra Deum statuit, esseque immensum et infinit um, et semper in molu (Cic, de Nat. Deor.} lib. I, c. x). En vertu de son infinité, l'air est tout ce qui existe et peut exister; il remplit l'immensité de l'espace; il exclut tout être étranger à lui. En vertu de son mouvement éternel et nécessaire, l'air subit une série de dilatations et de condensations, qui produisent, d'un côté, le feu, de l'autre, la terre et l'eau, lesquelles, à leur tour, donnent naissance à tout le reste : Anaximenes infinilum aéra dixit, a quo omnia gignerentur.... Gigni aulem lerram, aquam, ignem, tum ex hia omnia (Cic, Quœst. acad., lib. II, c. ni). Toutefois, il faut se garder d'envis.iger la production du ieu, de l'eau et de la terre, comme une transformation de la substance primitive en substances hétérogènes. Dans le système d'Anaximène, la substance primordiale ne s'altère pas à ce point, et lorsque, par l'effet de la dilatation ou de la condensation, elle donne naissance au feu, à l'eau, à la terre, on ne doit voir là autre chose qu'un changement de formes, la substance demeurant une et identique; et cette substance, c'est l'air, principe d'où tout émane, et où tout retourne.

Le progrès de la philosophie devait un jour conduire le plus célèbre des Ioniens, Anaxagore, à reconnaître deux principes éternels : la cause matérielle, •'j'/n, et la cause intelligente, voù;. Anaximène, ainsi que son prédécesseur Anaximandre, n'admet ostensiblement que le premier de ces deux principes. Est-ce à dire qu'il rejeta formellement le - 1 ' Non, assurément. Ce

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qu'on peut avancer avec le plus de certitude, c'est que ce second principe ne joue aucun rôle dans son système. Ainsi, dans la cosmogonie d'Anaximène, les modifications successives que subit la substance primordiale, en vertu de la condensation et de la dilatation, s'effectuent fatalement, et en l'absence de toute cause providentielle, attendu que cette dilatation et cette condensation, d'où résultent toutes ces modifications, sont ellesmêmes la conséquence nécessaire d'un mouvement inhérent de toute éternité à l'élément générateur.

Indépendamment des histoires générales de la philosophie, on peut consulter Tiedemann, Premiers philosophes delà Grèce, in-8, Leipzig, 1780 (ail.). — BouterweJc, de Primis philosophiez grœcœ deerctis physieis, dans les Mémoires de la Société de Goëttingue, 1811. — S;hmidt, Disseriatio de Anaximensis Psychologia, Iéna, 1689. — C. M dlet, Histoire de la Philos, ion., art. Anaximène, in-8, Paris, 1842. — Voy. encore : Diogène Laërce, liv. II, ch. n. — Aristote, Metaphys., lib. I, c. m. — Simplicius, in Physic. Aristot., 1'°* 6 et 9. — Cic, Acad. quœst., lib. II, c. xxxvn. — Plutarch., de Placit. philos., lib. I, c. ni. — Stob., Eclog., lib. I. — Sextus Empiricus, Hypolh. Pyrrh., lib. III, c. xxx; Adv.Mathem., lib. VII et IX. ' X.

ANCILLON (Jean-Pierre-Frédéric), né en 1766, à Berlin, appartient à une famille de protestants français établis en Prusse depuis la revocation de l'édit de Nantes. Son père, ministre, prédicateur et théologien distingué, a laissé quelques écrits philosophiques. Frédéric Ancillon fut d'abord ministre protestant, puis professeur à l'Académie militaire, membre de l'Académie des sciences de Berlin, conseiller d'État, secrétaire d'ambassade, et enfin ministre des affaires étrangères du roi de Prusse. Sans parler de plusieurs traités théologiques, il a composé des ouvrages sur la politique et sur l'histoire, dont le plus remarquable est son Tableau des révolutions du système politique de V Europe depuis lequinzième siècle. Quant à ses publications philosophiques, sans annoncer un penseur original et profond, elles assurent à l'auteur une place distinguée dans la réaction spiritualiste qui a marque le commencement du xixe siècle. Elles ont contribué à faire valoir et à propager des idées saines, élevées, et à ramener les esprits à des opinions sages et modérées en philosophie, en littérature et en politique. L'idée dominante qui fait le fond de tous ses écrits, est celle d'un milieu à garder entre les extrêmes. Ce principe, excellent comme maxime de sens commun à cause de l'esprit de sage modération et de conciliation qu'il recommande, a le défaut d'être vague et indéterminé comme formule philosophique, et de ne pouvoir s'énoncer d'une manière plus précise sans devenir lui-même exclusif, absolu, étroit. Il est d'ailleurs emprunté à un ordre d'idées qui ne peut s'appliquer aux choses morales et à la philosophie : dès qu'on le prend à la lettre, il se résout dans un principe mathématique. Cette idée d'un milieu entre les contraires est fort ancienne. Aristote, comme on sait, faisait consister aussi la vertu dans un milieu entre deux extrêmes, et, avant lui, Pythagore, appliquant au monde moral les lois mathématiques, définissait la vertu un nombre carré, et la justice une proportion géométrique. M. Ancillon n'a sans doute pas voulu donner à son principe la rigueur d'une formule mathématique; mais alors que signifie ce principe? On conçoit que Ton prenne le milieu d'une ligne, que l'on détermine le centre d'un cercle, que l'on établisse une proportion entre deux quantités; mais quel

est le juste milieu entre deux opinions contradictoires, entre le oui et le non, entre deux systèmes dont l'un nie ce que l'autre affirme, par exemple, entre le matérialisme et le spiritualisme, l'athéisme et le théisme, le fatalisme, et le libre arbitre? C'est, direz-vous, d'admettre à la fois l'esprit et la matière, le monde et Dieu, la liberté et la nécessité. Sans doute, le sens commun peut se contenter de cette réponse : il n'est pas obligé de mettre d'accord les systèmes et de résoudre les difficultés qui naissent de l'adoption des contraires; mais elle ne saurait satisfaire la philosophie, dont le but est précisément de chercher ie rapport entre des termes opposés : on n'est philosophe qu'à cette condition. Le panthéisme, le matérialisme et le scepticisme ne sont arrivés à des conséquences extrêmes, que parce qu'ils ont voulu expliquer l'existence simultanée de l'infini et du fini, de la matière et de l'esprit, de la vérité et de l'erreur. Ne pouvant parvenir à concilier les deux termes, ils ont sacrifié l'un à l'autre. Il est donc évident qu'il ne suffit pas de prendre un milieu entre la matière et l'esprit, ce qui n'est rien du tout, ou ressemblerait tout au plus à la fiction du médiateur plastique; il faut montrer comment, l'esprit étant, la matière peut exister, et comment ils agissent l'un sur l'autre en conservant leurs attributs respectifs. Il en est de même du fini et de l'infini, de la liberté dans son rapport avec Dieu et la prescience divine. Le seul moyen de se placer entre les systèmes qui ont cherché à résoudre ces grandes questions, c'est de proposer une solution nouvelle et supérieure. Le rôle de médiateur n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire d'après M. Ancillon ; il impose des conditions que les plus grands génies, Leibniz entre autres, n'ont pu remplir. Quoi qu'il en soit, la doctrine d'un milieu entre les systèmes opposés n'offre aucun sens véritablement philosophique ; ellfl n'explique rien, ne résout rien; elle laisse toutes les questions au point de vue où elle les trouve. Elle n'est vraie qu'autant qu'elle se borne à recommander la modération, l'impartialité, qu'elle invite à se mettre en garde contre l'exagération. Elle suppose d'ailleurs une condition essentielle, la connaissance approfondie des opinions et des doctrines que l'on cherche à concilier. Or, M. Ancillon n'a pas étudié à fond les systèmes de l'antiquité; on peut s'en convaincre par la manière dont il juge Platon, et les autres philosophes grecs. Il est plus familiarisé avec les travaux de la philosophie moderne. Cependant l'exposition qu'il fait des grands systèmes qui marquent son développement, est faible et superficielle. Sa critique est étroite et ses conclusions sans portée. Il ne sait pas se placer à la hauteur des théories qu'il a la prétention de juger. Tout ce qu'il a écrit en particulier sur la philosophie allemande, sur Kant, Fichte, Schelling, atteste cette insuffisance. Parmi les philosophes allemands, sa place est marquée dans l'école de Jacobi. Il adopte, comme lui, le principe du sentiment, et il fait de la foi la base de la certitude; mais il appartient plutôt à l'école française éclectique et psychologique : son principe du milieu est une base un peu étroite de l'éclectisme; il donne pour point de départ à-la philosophie l'analyse du moi, et ramène tout aux faits primitifs de la pensée, comme constituant les véritables principes. Il possède à un degré assez émineiit le sens psychologique, et c'est là ce qui lait le principal mérite de ses écrits. Il a développé dans un style clair, précis, qui ne manque ni de force ni d'éloquence, des points intéressants de psychologie, de morale, d'esthétique et de politique. — Ses principaux ouvrages philosophiques sont les sui-

AMUl

vanta : Mélangea de littérature cl de philosophie, 2 vol. in-8, Paris, %' édit., 1800; — Essais philosophiques, ou Nouveaux mélanges de littérature ci de philosophie, 2 vol. in-8, Genè Paris. 1817; — Nouveaux essais de politique et de philosophie, 2 vol. in-8, Paris, 182'»; — du Médiateur cuire le* extr 'mes : lrc partie, Histoire cl Politique, in-8, Berlin, 1828; 2" partie, Philosophie et Poésie, in-8, Berlin, 1831. Ch. B.

ANDALA (Ruard), né dans la Frise en 1665, et mon. en 1727. Comme penseur, il est sins originalité, et n'a aucune valeur dans l'histoire de la science; mtis il fut un des plus zélés défenseurs et des interprèles les plus éclairés de la philosophie cartésienne, qu'il essaya d'appliquer à la théologie. Voici les titres de ses principaux écrits : Exercilaliones academicce in philos, primam cl naturalem, in quibus philos. Cartesii e confirmât ûr el vindicatur, in-4, Franeker, 1709. — Synlagma theologico-physico-melhapl cum, in-4, ibid., 1710. — Cartesius verus Spinozismi eversor el physicœ experimentalis architectes, in-4, ibid., 1719. C'est la réfutation de l'ouvrage de Regius qui a pour titre : Cartesius verus Spinozismî archilecius. — And lia est également l'auteur d'une Appréciation de la nu de Geulinx (Examen Ethicae Geulinxii, in-4, 1716).

ANERÉ (Yves-Marie) naquit à Châteaulin, en Basse Bretagne, le 22 mai 1675. Il fit ses études, y compris sa philosophie, à Quimper, avec un grand succès. Sa pieté naturelle, encore développée par les exemples de sa famille et un penchant décidé pour la retraite et les travaux de l'esprit, lui inspirèrent à dix-huit ans le désir de se vouer à la vie monastique. Il entra donc en 1693 chez les Jésuites, malgré les sages avertissements de quelques amis qui, connaissant son caractère et l'esprit de la célèbre compagnie, semblaient prévoir l'avenir. En effet, à peine eutil pris l'habit religieux que commen.e la série des malheurs et des persécutions dont fut remplie la première partie de sa longue vie. Selon l'expression de M. Cousin, André s'était égaré chez les Jésuites. Son esprit était trop indépendant, son caractère trop ferme pour se plier à toutes les exigences de la Société. Enfin il est ordonné prêtre au commencement de 1706. C'est durant son séjour à Paris qu'il rencontra Milebranche, qui lui révéla la philosophie de Descartes comme le Traité de l'homme la lui avait révélée à lui-même. Dès lors André devint le plus sincère adepte de cette philosophie et le plus chaud ami de Milebranche. Les Jésuites, qui proclamaient le cartésianisme une doctrine aussi absurde qu'impie, aussi contraire à la foi qu'à la raison, éloignèrent au plus vite le jeune prêtre de Paris et de son illustre ami, et l'envoyèrent pour y terminer sa théologie à la Flèche, malgré ses plaintes et ses réclamations portées hautement jusqu'à Rome auprès du Père général. Do h Flè lie, transporté à Rouen pour y achever son noviciat, puis au collège d'Hesdin, où il est chargé d'une basse classe, averti, amendé ou supposé tel, on lui confie enfin en 1709 la chaire de philosophie du collège d'Amiens, où l'on reconnut dans son enseignement l'influence do trine de M débranche, m, us assez voilée pour qu'on se contentât d'exiger du professeur un écrit où il s'engageait à se prononcer à l'avenir pour les doctrines de la Compagnie. On lui fil cependant quitter encore la ch dre de philosophie d Amiens pour 'celle de Rouen, dans laquelle son enseignemenl puni d'abord si satistnt qu'on l'admit, en récompense, à la dernière prof lion, qui le faisait dé idément Jésuite. Mais le cartésienne tarda pas à se montrer

AN Dit

de nouveau , condamné à se rétracter publ ment, il se soumit, mais la douleur duis I | On lit du professeur incorrigible an père épirituel, que l'on envoya à AJençon en 1713. un

nouveau sujet d'épreuves l'y attendait. Il condamnait bien avec sa compagnie les cinq propositions di par la bulle (jnigenitus, mus m ne pouvait ni approuver ni "répéter les invectives el les calomnies dont les Jésuites accablaient les Jansénistes. Sa modération parut de la froideur et sa charité une hostilité déguisée. Envoyé d'Alençon à Axras, d'Arras à Amiens, il est accusé dans cette ville d'être l'auteur d'une violente brochure contre les Jésuites. On fouille ses papiers et ses livres; alors se révèle aux yeux de la compagnie indile grand crime dont le révérend Père était bien réellement coupable. Une vie de Malebran he, où le cartésianisme était donné comme la seule philosophie raisonnable et chrétienne, où les doctrines du corps, sa morale pratique'. son personnel enfin étaient sévèrement jugés, se trouve, presque achevée, au nombre des ouvrages à la composition desquels le P. André consterait ses loisirs. On ne peut plus s'y méprendre, c'est un faux frère ; c'est un serpent que la So iété porte dans son sein et qu'il est temps d'écraser. On le livre donc, sous un prétexte quelconque, à la justice du siècle, et il est, comme un criminel, enfermé à la Bastille. Là, a ce qu'il paraît, le cœur lui manqua. Effrayé de l'avenir dont il se voyait menacé, songeant sans doute à cet abbé Blache que des causes analogues avaient amené quelques années auparavant entre ces mêmes murs où il venait de mourir, il confesse ses torts et en demande parcîon à ses supérieurs et à toute la compagnie dans une lettre qui attendrit probablement ses juges, car on le retrouve bientôt à Amiens, où il reprend ses fonctions un moment interrompues. D'Amiens enfin on l'envoie à Caen, en 1726, où il est chargé de la mathématique, comme on disait alors.

Là se fixe sa vie errante, et s'arrêtent les persécutions dont il avait été l'objet. Dans celte ville de calme et de silence, le P. André passe les trente-huit années qui lui restent, estimé de tous les personnages influents dont la haute société se compose. Son évêque, M. de Luynes, s'engige à le défendre envers et contre tous; et le souvenir de la Bastille contient dans les limites qu'il s'est lui-même posées, et son cartésianisme et l'audace de ses jugements. Admis à l'Académie des sciences, arts et belles-lettres, il en devient un des membres les plus laborieux. Quelques-uns des écrits qu'il rédige pour ses séances répandent au loin sa réputation. Aussi tous les hommes de quelque valeur qui traversent la ville viennent lui rendre visite. On lui écrit de toutes parts pour prendre son avis sur différentes questions de théologie, de littérature ou de science; et si parmi les correspondants dont sa jeunesse dut être aussi heureuse que fière nous trouvons Malebranche, au nombre de ceux dont sa vieillesse s'honore nous comptons Fontenelle. Ce ne fut qu'en 1759, à quatre-vingt-quatre ans, que le courageux vieillard auquel ses supérieurs avaient souvent offert sa retraite, consentit enfin à quitter son enseignement et à prendre le repos que réclamait son grand âge. Lorsqu'en 1762 la compagnie de Jésus commença à se dissoudre^ le collège qu'elle dirigeait à Caen ayant été fermé, le P. André se retira, sur sa demande, chez les chanoines de l'Hôtel-Dieu, qui l'accueillirent avec respect, et le parlement de Rouen subvint généreusement à tous ses besoins. Il y mourut dans sa quatre-vingt-neuvième année, le 26 février 1764.

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