‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 16 sur 439 · AM')C · texte numérisé non relu

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et il est des âmes privilégiées qui, se regardant comme exilées sur cette terre, s'élèvent de toutes leurs forces vers un monde idéal, dirigent toutes leurs aspirations vers l'être infini lui-même, centre et foyer de toute existence. C'est à ce sentiment général, à ce fait primitif de la nature humaine, mais qui subit par diverses causes des modifications sans nombre, que s'applique dans sa plus grande extension le nom d'Amour.

C'est par un étrange abus de langage que ce nom se donne aussi à un état de l'âme entièrement opposé à celui dont nous venons de parler, et qu'on appelle amour de soi la somme des instincts, des désirs, des appétits, qui, dirigeant toute notre activité, toute notre attention sur nous-mêmes, nous empêchent de nous livrer à l'amour véritable. Que l'auteur de la nature en nous donnant latvie nous y ait attachés par des liens puissants ; qu'il nous excite par le besoin et nous encourage par le plaisir à tous les actes dont dépend notre conservation ; qu'au contraire il nous détourne par la douleur de ceux qui nous sont nuisibles, c'est une marque de sa bonté et de sa sagesse, ou, si l'on veut, de son amour envers les créatures ; mais ce n'est pas dans nos cœurs que cet amour a son siège ; ce n'est pas à nous qu'il appartient, car nous n'en sommes que les instruments souvent aveugles. La même remarque doit s'étendre aux préférences que nous montrons pour certaines choses destinées à notre usage ou à nos plaisirs; à moins qu'il ne s'agisse de ces plaisirs de l'âme qu'excite en nous la vue du beau.

Cependant, au-dessus des impressions des sens et des calculs de l'égoïsme, n'y a-t-il pas pour nous-mêmes, au fond de nos cœurs, un sentiment de respect et de véritable tendresse "? Et qu'est-ce donc que l'amour de la liberté, de l'indépendance^ de la gloire, ce qu'on appelle l'honneur, et jusqu'à cette contrefaçon de l'honneur qui a pour nom la vanité? La liberté, n'est-ce pas la jouissance, et l'honneur le respect de soi? La gloire n'est-elle pas le moyen d'étendre en quelque sorte et de

fu'olonger notre existence au delà des bornes de a nature physique? Oui, sans doute, l'homme peut éprouver pour lui-même un amour légitime, un amour qui n'est pas le moins fécond en actions généreuses. Mais à quelle condition? à la condition d'aimer en lui ce qui fait la dignité et la grandeur de l'homme en général, c'est-à-dire l'être moral, le sujet de la loi du devoir, la plus belle œuvre de la bonté et de la sagesse divines. Le cette manière, l'amour de soi se confond entièrement avec l'amour des autres, avec celui de l'humanité entière. Quant à la vanité et au désir de la gloire, s'ils ne sont pas encore le sentiment que nous venons de définir, du moins ils le supposent chez les autres; car si nous n'admettions fas, même instinctivement, chez nos semblables amour du beau et du grand, comment pourrionsnous espérer de briller à leurs yeux ou de vivre dans leur mémoire?

Ainsi la première condition, l'un des caractères essentiels de l'amour, même quand il se réfléchit sur nous, au lieu de se répandre, selon sa direction naturelle, sur les autres êtres, c'est d'être un sentiment tout à fait désintéressé. Mais cela ne suffit pas : il existe aussi des instincts où l'intérêt, où l'attrait du plaisir n'ont aucune part, comme celui qui attache la brute à ses petits, le chien à son maître, et quelques hommes grossiers à leurs enfants, dont ils se souviennent a peine quand l'âge les a enlevés à leurs premiers soins. Assurément, ce n'esl pas là ce qu on appelle aimer ; rien de commun entre ce brutal penchant, ce mouvement aveugle de la nature animale et le noble entratnemenl qu'excite dans une àme intelligente

et libre tout ce qui est beau, tout ce qui est bon. tout ce qui intéresse par la souffrance ou par La grâce. Lamour ne peut donc .se passer des lumières de la conscience ni d'un certain degré de liberté; car il n'y a que l'instinct et le besoin qui soient des forces entièrement aveugles et irrésistibles. C'est l'amour physique que l'antiquité païenne a représenté les yeux couverts d'un bandeau ; mais le véritable amour, l'amour dans sa plénitude et dans toute sa force, a les yeux ouverts qu'il lève vers les cieux.

Maintenant que nous connaissons les caractères généraux et les conditions essentielles de l'amour, il faut que nous le suivions à travers tous ses développements, que nous nous fassions une idée de ses diverses formes particulières. Nous distinguons dans l'amour, comme le résultat général de la faculté d'aimer, quatre degrés principaux, ou si l'on veut, quatre formes parfaitement distinctes les unes des autres : 1" i'amour de tous les êtres vivants, pourvu qu'ils ne menacent pas notre propre existence ou que, par leur forme extérieure, ils ne blessent pas trop vivement notre imagination; 2' l'amour que nous avons pour nos semblables et pour nous-mêmes, lorsque nous considérons en nous l'être moral ou l'image de la nature divine ; 3° l'amour de l'idéal et des réalités intelligibles, c'est-à-dire du beau, du bien et du vrai considérés dans leur essence la plus pure; 4° l'amour de Dieu, qui réalise en lui et qui contient dans leur plénitude et dans la plus parfaite unité les trois principes dont nous venons de parler.

Qu'un penchant naturel et plein de douceur, un mouvement dont nous avons parfaitement conscience, et que la réflexion augmente encore, nous attire vers tout ce qui sent, vers tout ce qui respire, ou qui nous offre seulement l'image de la vie, c'est un fait qui à peine a besoin d'être démontré. Rien n'a plus de charme pour nous qu'une nature animée, pleine de mouvement ; rien, au contraire, ne nous inspire plus de tristesse et d'effroi qu'une solitude absolue, dépeuplée de toute créature vivante ; à défaut d'autres affections, les fleurs et les animaux deviennent pour nous des amis : on s'attache à un chien, à un cheval, à un oiseau ; les souffrances de ces créatures nous émeuvent, nous inquiètent, les signes de leur joie nous égayent, et leurs caresses nous sont chères. Dans le temps même où notre cœur n'éprouve aucun vide de la part de nos semblables, il nous est souvent impossible de renoncer à ces affections plus humbles, tant elles sont dans notre nature et dans celle des choses.

Mais aucun autre sentiment n'a plus de force, n'est plus varié dans ses effets et dans ses formes, que l'amour de nos semblables. Ces effets, nous n'avons pas l'intention de les décrire à la manière des moralistes et des poètes; nous voudrions seulement les classer avec une certaine rigueur, et les ramener à leurs principes selon la méthode psychologique. Nous distinguerons donc au premier degré le sentiment qui porte à si juste titre le nom d'humanité, cette commune sympathie que nous éprouvons pour tout être humain, qui nous fait compatir à ses maux sans le connaître, et, dans un danger imminent, nous fait voler à son secours au péril même de notre tête. L'humanité est un mouvement tout à fait spontané qui ne doit pas être confondu avec la charité ou la philanthropie, inspirées l'une et l'autre par certains principes, par certaines doctrines acceptées ou produites par l'intelligence. Au-dessus de l'humanité, nous rencontrons l'amitié et les sentiments qui en approchent plus ou moins; toutes tions individuelles qui reposant OU sur l'appréciation et la convenance des caractères, ou

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sur un échange de services, ou sur la similitude des principes, l'identité des positions et des destinées, par conséquent des vœux et des espérances. Plus ces points de contact seront nombreux entre deux âmes, plus le lien qui les unit sera durable et fort, jusqu'à ce que ces deux existences soient, pour ainsi dire, mises en commun. On aurait pu se dispenser de prouver que l'amitié n'est possible qu'entre gens de bien ; car les méchants sont précisément ceux qui. n'aiment pas, ceux qui se livrent à un égoïsme sans limite et sans frein. Enfin au-dessus, et à certains égards au-dessous de l'amitié, est l'amour proprement dit, cette passion tantôt aveugle et tantôt sublime, cette poétique exaltation de l'âme et des sens qui nous enlève en quelque sorte à nous-mêmes, qui nous ravit hors de la sphère de notre propre existence, pour nous absorber dans un autre être devenu l'objet de tous nos désirs, de toutes nos pensées, de toute notre admiration, et comme le principe de notre vie.

L'amour, qui a tant exercé les romanciers et les poètes, a été, pour cette raison même peutêtre, un peu trop négligé par les philosophes. Cependant il tient une assez grande place dans notre existence; il exerce une influence assez visible sur les mœurs, sur les arts, sur les individus et les sociétés, pour mériter d'être étudié au point de vue général et sévère de la science psychologique. Il faut distinguer dans l'amour plusieurs éléments qui n'appartiennent pas tous à la même faculté de l'âme, qui ne demeurent pas toujours unis, et qui sont loin d'être égaux en force, en noblesse et en durée. L'un de ces éléments est purement sensuel : je veux parler de l'instinct qui rapproche les sexes, et les désirs qu'il amène à sa suite ; désirs ordinairement exaltés par notre imagination bien au delà du vœu de la nature, et voilés à nos yeux par cette ivresse générale où l'amour nous plonge. Le second élément appartient davantage à l'âme, sans être dégagé complètement de l'influence des sens : c'est l'attrait irrésistible de la beauté dans un être de notre espèce, vers lequel nous entraînent déjà un instinct naturel et l'amour général de nos semblables. Sans doute la beauté de la forme ne peut arriver jusqu'à nous sans le ministère des yeux ; mais il n'y a que notre âme qui en soit charmée : la volupté des sens n'a rien à gagner à cette divine splendeur que la main de Dieu a répandue sur la plus parfaite de ses créatures. Mais cette beauté extérieure qui se flétrit et qui passe n'est que le symbole, l'image souvent trompeuse d'une autre sorte de beauté, d'une beauté tout intérieure, source d'un sentiment plus profond et plus pur, conséquemment plus durable, que l'ascendant exercé sur nous par la perfection du corps. En effet, les deux sexes, quoique parfaitement égaux devant la loi morale, ne se ressemblent pas plus par les qualités de l'âme que par leurs formes et leurs qualités extérieures : à l'homme la dignité et la force, le courage actif, les vertus austères, les conceptions d'ensemble et la puissance de la méditation; à la femme la douceur et la grâce, la résignation mêlée d'espérance, les sentiments tendres, qui font le charme de la vie intérieure, la finesse, le tact, et une sorte de divination. De là résulte que chacun des deux est pour l'autre un type de perfection, une apparition céleste venant répandre sur sa vie un jour tout nouveau, la plus belle moitié de lui-même, ou plutôt le véritable foyer de son existence. Par une illusion facile à comprendre dans cet âge où l'imagination domine toutes les autres facultés, les diverses qualités qui sont l'apanage d'un sexe, en général, ne manquent pas d'être attribuées, dans toute leur perfection, à un seul homme ou

à une seule femme, ou de se présenter à l'esprit fasciné comme les dons extraordinaires d'un être exceptionnel. Alors l'admiration et la tendresse ne connaissent plus de bornes et se changent en un véritable culte. Ainsi, l'amour proprement dit établit son siège dans toutes les parties de notre être, dans les sens, dans l'imagination et dans le fond, le plus reculé de notre âme; mais des trois éléments que nous avons énumérés, le dernier, celui que nous appellerons l'élément moral, est le seul qui survive à la jeunesse et à la beauté. C'est par lui que s'opère cette fusion des existences sans laquelle le sexe le plus faible n'est que l'esclave du plus fort. Sur lui se fondent la dignité et le bonheur de la famille et la sainteté du mariage.

Près de l'amour proprement dit, nous trouvons les affections de famille, l'amour des parents pour les enfants, des enfants pour les parents, et des enfants entre eux. Ce dernier sentiment approche beaucoup de l'amitié ; le second n'est peut-être que le plus haut degré du respect et de la reconnaissance ; enfin le premier, comme nous l'avons déjà remarqué, deviendrait facilement un instinct sans l'appui de l'intelligence et du sentiment moral. Mais dans aucun cas on ne saurait admettre l'hypothèse de quelques philosophes du xvnr-' siècle, qui ont voulu résoudre toutes les affections du cœur humain en un vil calcul de l'égoïsme.

L'homme n'est pas seulement attaché à sa famille, il aime aussi sa patrie, qui n'est guère pour lui qu'une famille plus vaste. Nos concitoyens, élevés comme nous, sous l'empire des mêmes lois, des mêmes mœurs, sous le charme des mêmes souvenirs, avec qui nous partageons les mêmes craintes, les mêmes espérances et les mêmes joies, sont véritablement pour nous des frères; et ne sommes-nous pas obligés de reconnaître nos pères dans les générations qui nous ont précédés, qui ont fondé ou conservé, quelquefois au prix de leur sang, la prospérité et les institutions dont nous recueillons les fruits? Il n'y a pas jusqu'au sol de la patrie, cette terre qui nous a nourris, qui porte tout ce que nous aimons, dont le sein renferme les cendres de nos aïeux, qui ne soit pour nous, abstraction faite de tout le reste, l'objet d'un pieux respect et d'une tendresse toute filiale.

Mais la plus noble et la plus grande de toutes les affections du cœur humain, c'est sans contredit l'amour de l'humanité, du genre humain, considéré dans l'ensemble de ses destinées, et conçu par notre pensée comme un seul être. Cependant il ne faut pas se faire illusion sur la nature de ce sentiment; il n'a rien de la spontanéité des autres, de ceux du moins qui nous ont occupés jusqu'ici ; il ne dépend pas moins de l'intelligence que de la sensibilité; car il n'existe qu'à la condition que certaines idées, que certains principes de morale et de métaphysique seront reconnus vrais, soit au nom de la foi, soit au nom de la raison. Ainsi, comment aimer le genre humain, si nous ne' croyons pas à son unité, à l'identité des facultés humaines, et à la continuité de leur développement? Comment aimer le genre humain, si nous n'admettons pas pour tous les hommes les mêmes droits, les mêmes devoirs, la même liberté pour faire le bien et pour éviter le mal; si nous refusons de croire enfin, qu'ils soient tous égaux devant Dieu et devant la loi morale? Les anciens, qui ne connaissaient point ces principes, étaient également étrangers au sentiment qui en dépend; leurs affections n'allaient point au delà du cercle de la patrie et de la famille.

Les êtres réels, comme nos semblables et en

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