‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 193 sur 439 · REND · texte numérisé non relu

REND

5Îié à des questions de physique, traitées comme pouvait le faire l'imagination indienne qui ne s'est jamais enquise des faits et n'a, pour ainsi dire point connu l'observation exacte et attentive des phénomènes. Le sânkhya, au contraire, a embrassé et résolu à sa manière toutes les questions principales que la science philosophique peut agiter, et il les a posées et discutées avec une liberté entière.

Outre les diverses publications citées dans cet article, il faut lire, pour comprendre la haute valeur du génie de Kapila, l'analyse qu'a consacrée au sânkhya; d'après Colebrooke, M. Cousin, dans son Histoire générale de la philosophie, Paris, 1863, in-8; le mémoire cité plus haut de l'auteur de cet article et la traduction des Soutràs commentés de Kapila par M. Ballantyne, Bibliotheca indica, Calcutta, 1862. Voy. aussi les articles Indiens (Philosophie des) et Sànkhya. B. S.-H.

KARIKA. Ce mot désigne, dans la philosophie indienne, des vers mémoratifs qui renferment, sous une forme très-concise, les théories principales des divers systèmes. D'ordinaire, la Karikâ s'entend du système sànkhya, parce que les vers mémoratifs de ce système ont été publiés et traduits déjà plusieurs fois. Mais les autres écoles ont leurs Karikâs tout aussi bien que le sànkhya; et le Sanskara Sara qu'a publié et traduit M. Windischmann n'est pas autre chose qu'une Karikâ du védânta. On en peut dire autant d'un autre résumé du védânta qu'a traduit en anglais AI. Taylor, et qui est intitulé Atmabodha. ou la Connaissance de l'esprit; AL Pauthier l'a mis en français. On pourrait citer encore plusieurs autres Karikâs. Cette forme assez singulière qu'a prise la science n'est pas spéciale au génie indien; notre moyen âge a mis plusieurs fois en vers la Logique d'Aristote, et ce même procédé a été appliqué souvent à d'autres théories ; seulement, ces abrégés rhythmiques n'ont pas acquis dans l'Occident la haute autorité que les Karikâs ont obtenue dans la philosophie indienne. Évidemment ce mode d'exposition suppose de longues études antérieures et des analyses poussées très-loin. Après les commentaires prolixes qui ont développé les systèmes et les ont bien fait comprendre, on a senti le besoin de résumer, et c'est à ce besoin que les Karikâs ont répondu; voilà pourquoi elles sont en général assez récentes. Voy. les articles Indiens (Philosophie des) et Sa.nk.hya. B. S. -H.

KAYSERLINGK (Hermann de), critique et philosophe allemand, a publié de 1817 à 1839 un assez grand nombre d'ouvrages : comparaison entre le système de Fichte et celui d'Herbart, Kœnigsberg, 1817 . La Métaphysique, Heidelberg, 1818; — Projet d'une théorie complète de l'intuilion, Heidelberg, 1822; — Point de vue pour l'établissement scientifique de la connaissance humaine, ou Anthropologie, Berlin, 1827. Il a laissé l'histoire de sa vie : Mémoires d'un philosophe, Altona, 1839. Il avait commencé par être le disciple de Herbart; mais plus tard il abandonna les idées de son maître et se rapprocha de la philosophie de Schelling. Tous ces ouvrages sont écrits en allemand. Un écrivain qui porte à peu près le même nom, Kayserling, a publié à Leipzig en 1863 : Moses Mendelssohn, sa vie et ses œuvres.

KAYSSLER (Antoine-Auguste-Adalbert), professeur de philosophie à Halle, ensuite à Breslau, où il mourut en 1822, a laissé les ouvrages suivants, tous écrits en allemand et sous l'inspiration de la doctrine de AI. de Schelling : De la nature et de la destinée de l'esprit humain, in-8, Berlin, 1804; — Mémoires pour servir à

l'histoire critique de la philosophie moderne, ou Idée de la philosophie de Schelling. in-8, Halle, 1804; — Introduction à l'étude de la philosophie, in-8. Breslau, 1812; — Principes de la philosophie théorique et pratique, à l'usage des cours publics, in-8, Breslau et Halle, 1812. X.

KECKERMANN (Barthélémy), érudit et philosophe allemand, né à Dantzick en 1571. Il étudia à Wittemberg, à Leipzig et à Heidelberg, où il fut nommé professeur de langue hébraïque. Il avait une ardeur incroyable pour l'étude et ne négligea aucune des sciences qu'un philosophe de ce temps ne pouvait ignorer. Sa renommée décida le sénat de Dantzick à lui offrir une chaire au gymnase de cette ville. Après l'avoir refusée, il l'accepta en 1601, et y enseigna la philosophie. Ses travaux excessifs hâtèrent sa fin, il mourut en 1609, à l'âge de 38 ans. 11 avait pourtant composé un très-grand nombre d'ouvrages, s'il faut en croire Alelchior Adam qui n'en compte pas moins de trente-quatre, sans parler de ceux qui étaient restés manuscrits. La plupart portent le nom de système, système politique, de mathématique, de morale, d'anatomie, de théologie, de logique, et enfin système des systèmes. Ces ouvrages, dit Bayle, sont pleins de pillages, et ont été fflen pillés. Le principal mérite qu'on y peut découvrir c'est une connaissance assez approfondie de la logique, et même de son histoire. Il y en a deux qui méritent une mention particulière. Dans les Prœcognita logicis, Heidelberg, 1599. il essaye en manière de préambule une esquisse de l'histoire de la logique depuis le commencement du monde. Dans le Systema Logicœ, Dantzick, 1600, il présente un résumé clair et méthodique des principales questions de la science, et prend pour modèles, dit-il, Aristote, Cicéron, Agricola, « et magnum illud artium lumen, Philippum Melanchthonem. » C'était le temps où le ramisme se répandait en Allemagne, et où les universités étaient troublées par des débats violents entre les adversaires et les partisans de cette doctrine Keckermann est loin d'être un partisan de Ramus; il se plaint même avec amertume dans ses Prœcognita des progrès de cette réforme, et estime que les bons protestants doivent rester fidèles au péripatétisme, interprété par Alélanchthon. Alais pourtant il admet quelques-unes des idées nouvelles, et son orthodoxie est suspecte. Cette logique éclectique, sorte de compromis entre le iramisme et le philippisme (système de Philippe Alélanchthon, et qu'on appela philipporamea), ne satisfit aucun des deux partis. Voy. Brucker, Histoire de la philosophie, t. IV; — Bayle, Dictionnaire historique, article Keckermann; — Alelchior Adamus, Vitœ Gcrmanorum philosophorum, Heidelberg, 1615, p. 499.

KENDI ou ALKENDI (Abou-Yousouf Yakoub ben-Ishàk), surnommé par les Arabes le philosophe par excellence, était issu de l'illustre famille de Kcnda, et comptait parmi ses ancêtres des princes de plusieurs contrées de l'Arabie; aucun des auteurs arabes que nous sommes à même de consulter n'indique l'année de sa naissance ni celle de sa mort ; nous savons seulement qu'il florissait au ixe siècle; son père, Ishâk ben-al- Sabbâh, fut gouverneur de Coufa sous les khalifes al-AIahdi, al-Hadi et Haroun al-Raschîd. Kendi, qui avait fait ses études à Bassora et à Bagdad, se rendit célèbre sous les khalifes al- Mamoun et al-Motasein (813 à 842) par un nombre prodigieux d'ouvrages sur la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la politique, la musique, etc. Il possédait, dit-on, les sciences des Grecs,' des Perses et des Indiens, et il fut un de ceux qu'al-AIamoun chargea de la

KEIL

KÉPL

traduction des œuvres d'Aristote et d'autres auteurs grecs, ce qui fait supposer qu'il était versé dans le grec ou dans le syriaque. Cardan {de Subtililale, lib. XVI) le place parmi les douze génies de premier ordre qui, selon lui, avaient paru dans le monde jusqu'au xvie siècle. Des jaloux et des fanatiques suscitèrent des persécutions à Kendi : on raconte que le khalife al-Motawackel fit confisquer sa bibliothèque, mais qu'elle lui fut rendue peu de temps avant la mort du khalife, ce qui prouve que Kendi vivait encore en 861. Al-Kifti et Ibn-Abi-Océibia lui attribuent environ deux cents ouvrages ; on peut en voir la nomenclature dans la Bibliolheca arabico-hispana de Casiri, t. I, p. 353 et suivantes.

Il ne nous reste maintenant de Kendi que quelques traités de médecine et d'astrologie; ses traités philosophiques, ainsi que ses commentaires sur Aristote, probablement les premiers qui aient été faits chez les Arabes, sont très-rarement cités par les philosophes arabes dont nous connaissons les ouvrages. On peut conclure de là que Kendi ne s'était point fait remarquer par des doctrines qui lui fussent particulières. Ibn-Djoldjol, médecin arabe espagnol qui vivait au Xe siècle et qui est postérieur à Farabi, dit, dans un passage cité par Ibn-Abi-Océibia, qu'aucun philosophe musulman n'avait suivi les traces d'Aristote aussi exactement que Kendi. Dans la longue liste des ouvrages de notre philosophe, il y en a un qui nous paraît mériter ici une mention particulière, c'est celui où il tâchait de prouver « que l'on ne peut comprendre la philosophie sans la connaissance des mathématiques. » Dans un autre écrit traitant de l'unité de Dieu, il professait sans doute des opinions qui s'accordaient peu avec l'orthodoxie musulmane, car Abdallatif, médecin arabe du xue siècle, qui se montre fort attaché aux croyances de l'islamisme, dit avoir écrit un traite sur l'essence de Dieu et sur ses attributs essentiels, et il ajoute que son but, en traitant ce sujet, était de réfuterr les doctrines de Kendi (voy. la Relation de l'Egyple, par Abdallatif, traduite par M. Sylvestre de S-icy, p. 463). Outre ses commentaires sur diverses parties de VOrganon d'Aristote, Kendi composa un grand nombre d'ouvrages philosophiques qui devaient répandre parmi les Arabes la connaissance de la philosophie péripatéticienne, mais que les travaux plus importants de Farabi firent tomber dans l'oubli. Nous y remarquons des traités sur le but que se proposait Aristote dans ses catégories, sur l'ordre des livres d'Aristote, sur la nature de l'infini, sur la nature de l'intellect, sur l'âme, substance simple et impérissable, etc. Il serait inutile de nous étendre davantage sur des écrits dont nous ne connaissons que les titres qu'il n'est pas même possible de rendre toujours avec l'exactitude désirable.

On peut consulter : Lackemachcr, de Alkendi arabum phitosophorum celeberrimo, in-4, Helmst ni!. 1719 : — Brucker, Ilisl. cril. philos., etc., t. 111. p. 63-6'J. Voy. Akabls (Philosophie des).

KEPLER (Jean). C'est par un double motif LStronome mérite une place dans Phistoire de la philosophie : il a introduit l'esprit philosophique dans la sciance qu'il consii comme une partie de la pjmlosopnie même, l'astronomie; et il s'est livré fréquemment, sur la nature el la fin des choses, à des méditations (pu révèlent en lui un disciple de Pythagore et de

La vie de Kepler, comme son siècle, est une suite de vicissitudes extraordinaires et de lui les

douloureuses : il a été, non-seulement un philo-

sophe pratique, mais un sage, l'un des apôt;es et des martyrs de la science moderne.

Né en 1571 à Weil, dans le duché de Wurtemberg, contrée alors féconde en grands hommes, fils d'un capitaine pauvre, mais d'une noblesse très-ancienne, qui avait servi sous le duc d'Albe, et péri dans une bataille contre les Turcs, Kepler fut élevé d'abord dans le vieux cloître de Maulbrunn, puis dans l'université de Tubingue. 11 ne devait étudier que la théologie, encore la science par excellence; mais le hasard, comme lui-même s'exprime, fatum quodpiam, le conduisit au cours de mathématiques de ce Mœstlin qui, dans un voyage en Italie, avait gagné Galilée aux idées de Copernic. Mœstlin lui enseigna à la fois les mathématiques et la nouvelle astronomie. Il est probable que Kepler puisa même dans ces leçons les germes de pythagorisme répandus en Souabe par Reuchlin, et dès l'origine accueillis favorablement par les coperniciens.

En 1594, il fut appelé à succéder au géomètre Stadius à Graetz, où il composa son premier ouvrage, intitulé Prodrome, ou Mystère cosmographique. Dans cet écrit, il se proposa de prouver que le Créateur, en arrangeant l'univers, avait pensé aux cinq corps réguliers inscriptibles dans la sphère, aux cinq planètes. La protection du duc de Wurtemberg, auquel le Prodrome était dédié, fut seule en état de préserver l'auteur des foudres d'excommunication par lesquelles les théologiens de Tubingue crurent devoir lui répondre. Ses anciens maîtres furent réduits à déclarer que sa doctrine était incompatible avec l'Écriture sainte, et le chancelier Hafenreffer, quoique bienveillant envers Kepler, la condamna en soutenant que « le bon Dieu n'avait pas suspendu le soleil au centre du monde, comme on met une lanterne au milieu d'une salle. » Tracassé et inquiété à Graetz, Kepler accepta, en 1600, l'invitation que Tycho- Brahé lui adressa au nom de Rodolphe II, et se rendit à Prague pour travailler au milieu de la cour impériale à la confection des Tables Rodolphines. Mais une longue chaîne de nouvelles calamités l'attendait en Bohême. Tycho-Brahé le tourmenta pour lui faire abandonner « les vaines rêveries » de Copernic; les confesseurs de Rodolphe II le tourmentèrent, pour lui faire abjurer la foi luthérienne; Rodolphe II lui-même, pour lui faire échanger l'étude de l'astronomie contre celle de l'astrologie. Les malheurs de la guerre qui le priva de ses honoraires, rendirent sa femme folle et le forcèrent à chercher un asile au collège de Linz. Là, il fut persécuté par ses propres coreligionnaires, parce que sa tolérance se refusait à damner les calvinistes. Bientôt après il fut obligé d'aller défendre sa mère accusée de sorcellerie et condamnée à la torture. Wallenstein le cacha pendant plusieurs années dans sa retraite armée. Enfin, il se rendit piein d'espérance à la diète de Ratisbonne, pour y réclamer les arrérages de son traitement, lorsqu'à peine arrivé, il mourut le 15 novembre 1630, laissant sa famille dans le même dénûment d'où il avait uoblemi nt tiré celle de Tycho-Brahé.

Telle fut l'existence de l'un des législateurs de l'astronomie, de l'un dis réformateurs de la science. Kepler avait, en effet, une activité aussi prodigieuse que son intelligen e était vaste. 11 a composé plus de quarante ouvrages} la plupart dans une belle latinité; il a porte son attention sur toutes les parties de l'univers et tous lesta ils de l'esprit humain. La connaissance de l'homme est une à ses yeux; toutes nos facultés y concourent, l'observation et l'inspiration, la réflexion el l'enthousiasme, le calcul et la pri l'analyse et la synthèse. Le résultat de ces divers

KEPL

KÉPL

moyens de connaître, c'est la vue totale de la nature la vue des œuvres de Dieu, de ses desseins et de ses raisons, la contemplation de la volonté et de l'activité divines. Et ici se dessine le caractère fondamental de ce qu'on peut, avec Kép er même, appeler sa philosophie : elle est, ains que sa vie, profondément religieuse.

Te ut sujet d'étude, selon Kepler, fait partie de la philosophie; chaque partie de la philosophie aboutit à l'intuition de la cause première, toujours présente à toutes les causes secondes, et seule « le pourquoi du pourquoi ». La dernière raison des pensées et des faits, c'est la volonté suprême et éternelle. Invoquer et étudier cette volonté, surtout s'y soumettre et l'appliquer en tout sens, enfin, prier, aimer, adorer Dieu, en lui-même et dans ses actes si variés, voilà la véritable manière de se préparer aux sévères travaux de la science. Toute opération de géométrie ou d'arithmétique doit commencer et finir par un intime et ardent élan vers la Divinité. Ainsi seulement l'âme s'illuminera de lueurs impérissables, et s'élèvera aux lois qui régissent toutes choses.

La religion, suivant Kepler, ne diffère donc pas de la philosophie, ni la philosophie de la religion; et il faut se pénétrer de la profondeur que Kepler avait donnée à cette conviction, si l'on veut bien comprendre ses ouvrages. C'est la foi dans l'unité de la religion et de la philosophie qu'on doit regarder comme le mobile des recherches qui ont immortalisé son nom. Il se croyait, en effet, obligé par conscience et reconnaissance à montrer dans tous les domaines de la nature les perfections de Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance infinies. Il était tellement persuadé de ces perfections divines qu'il était sûr que Dieu ne lui refuserait pas de l'initier aux secrets de l'univers, que Dieu n'avait rien fait sans un but excellent, qu'il n'avait pas arrangé l'univers avec tant d'art pour en cacher les ressorts à l'être qu'il avait créé à son image. et que pouvant ce qu'il y a de plus difficile, il voulait aussi pour l'homme ce qu'il y a de meilleur, le progrès dans la connaissance et dans la félicité.

Ce caractère essentiellement religieux explique pourquoi Kepler tire de chaque découverte une conclusion pratique, et ne cesse de rattacher les phénomènes et l'autorité de la conscience aux phénomènes et à l'ordre du monde physique. Ainsi, la découverte des quatre lunes de Jupiter le conduit à croire que la terre, n'ayant qu'une lune, n'est pas le corps céleste le plus considérable ; que l'univers n'a pas été créé posr la terre ; que l'homme, roi de la terre, n'est donc pas nécessairement l'être le plus noble ; qu'enfin le rang inférieur de notre globe doit nous avertir de notre propre infériorité, et nous disposer à la modestie et à la modération, à la circonspection et à l'humilité.

Ce même caractère fait comprendre pourquoi Kepler ne voit dans la marche du monde qu'un concert divin- dans la philosophie, description de cette marche, partition de ce concert, qu'une symphonie ou un hymne chanté à la gloire de Dieu, un ouvrage sans cesse occupé à louer et à bénir l'ouvrier. La philosophie n'est pas seulement, pour Kepler, l'étude de l'homme et de la nature humaine, c'est celle de la nature tout entière, celle même de l'auteur et du principe de la nature, de Dieu. La cosmographie, la cosmothéorie, la cosmologie, termes alors équivalents au mot de philosophie, deviennent ainsi une sorte de théologie.

Lorsque, malgré cette grande et sérieuse piété, Kepler lut accusé d'hétérodoxie, d'hérésie et

d'athéisme, il se borna à répondre qu'il philosophait très-purement, emendalissime.

Ce qui caractérise le génie de Kepler, c'est un enthousiasme inépuisable pour les divers objets de ses recherches et pour la vérité en général, la hardiesse de ses suppositions et de ses explications, sa patience et sa persévérance dans l'observation et le calcul, sa bonne foi à reconnaître et à quitter ses moindres erreurs. Ses contemporains étaient frappés de sa constance à reprendre à diverses époques le même problème, a retourner ses hypothèses de mille manières, à essayer sans cesse toutes ses découvertes, à toujours revenir sur les résultats qui ne le satisfaisaient pas, à interroger obstinément et la nature extérieure et la raison. Ils ne furent pas assez frappés de l'inquiétude salutaire qui tourmentait Kepler tant qu'il n'avait pas trouvé les causes et les lois des faits, ni du besoin qui le poussait à assigner des règles à tous les mouvements, des causes à tous les effets, et des causes provisoires partout où les causes définitives et réelles ne s'étaient pas encore révélées. Il ne lui suffisait pas, comme à Copernic et à Tycho-Brahé, de déterminer le lieu et le mouvement des corps célestes, d'en tracer la carrière et d'en mesurer les pas ; le quoi et le comment ne le contentaient pas; il lui fallait connaître le pourquoi, c'est-à-dire la loi et la condition dernière des phénomènes, l'ordre invariable et la raison transcendante des mouvements. Pressé du besoin de ramener tous les cas particuliers,toutes les manifestations isolées et visibles à une formule universelle, à une expression identique, à une donnée suprême et invisible; convaincu que la variété et la multiplicité reposent nécessairement sur la simplicité et l'unité, Kepler s'applique à saisir, à deviner partout les rapports secrets et permanents, les relations naturelles des individus avec l'espèce ou le genre, la liaison des parties avec le tout, enfin l'ensemble des choses et l'âme de leurs ressorts. Cette tendance irrésistible à l'examen et à la libre investigation, à l'organisation de la science et à l'unité systématique, cette soif de l'harmonie dans nos connaissances est le propre de l'esprit philosophique, et c'est en même temps ce qu'on rencontre au fond de chaque tentative de Kepler.

Le désir de s'élever à une vue complète et une de l'univers, à un tableau où chaque corps; infiniment petit ou infiniment grand, se présente comme un simple membre d'un immense organisme, a dicté à Kepler un livre intitulé l'Harmonique du monde. Cet ouvrage, qui ne parut qu'en 1619, est du même genre que le Prodrome et de la même famille que les productions de plusieurs mystiques de ce temps-là, tels que Fludd, qui écrivaient aussi sur la musique du monde, appliquant à :a physique terrestre et céleste les idées pythagoriciennes sur les nombres et les intervalles musicaux. Voici les propositions fondamentales de cette Harmonique du monde.

Toute la création constitue une symphonie merveilleuse, dans l'ordre des idéeset de l'esprit, comme dans celui des êtres matériels. Tout se tient et s'enchaîne par des rapports mutuels et indissolubles; tout forme un ensemble harmonieux. En Dieu, même harmonie, une harmonie suprême : car Dieu nous a crées à son image, et nous a donné l'idée et le sentiment de l'harmonie. Tout ce qui existe est vivant et animé, parce que tout est suivi et lié; point d'astre qui ne soit un animal, qui n'ait une âme. L'âme des astres est cause de leurs mouvements, et de la sympathie qui unit les astres entre eux;

KÉPL

Page 1