‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 231 sur 439 · MATT · texte numérisé non relu

MATT

MAUP

ouvrages que l'on aurait à consulter sur le sujet de cet article. Nous indiquerons seulement les plus importants; pour l'antiquité : Platon, le Timée ; — Aristote, la Métaphysique; les Philosojihes atomisles. Pour les temps modernes : Descaries, 6° Méditation; Traité des principes; — Malebranche, Recherches de la vérité; Entretiens métaphysiques; — Leibniz, la Monadologie; — Berkeley, Dialogues entre Hylas et Philonoiïs; — Th. Reid, Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme; — Kant, Critique de la raison pure. Parmi les ouvrages contemporains : H. Martin. Philosophie spiritualiste de la nature, Paris, 1849, 2 vol. in-8;— A. Laugel, les Problèmes de la nature. Paris, 1864, in-12. Enfin nous renvoyons le lecteur aux articles : Substance, Sens, Dynamisme, Mécanisme, Atomisme. etc. Em. S.

MATTER (Jacques), philosophe français, né à Alt-Eckendorf (Bas-Rhin) en 1791, mort en 1864, était le fils d'un cultivateur protestant qui, après lui avoir fait apprendre le français, l'envoya achever ses études au gymnase de Strasbourg. Malter voulut ensuite profiter de l'enseignement des universités allemandes, et suivit les cours de celle de Gœttingue où il eut pour maître le sceptique S:hulze et le mystique Bouterweck, qui eut alors une grande influence sur un esprit tout plein du sentiment religieux. Revenu à Paris après les Cent jours, il présenta au concours de l'Académie des inscriptions; en 1817, un mémoire sur l'École d'Alexandrie, qui fut couronné et qui appela l'attention sur cette philosophie depuis lors si profondément étudiée. En 1820. après avoir pris le grade de docteur es lettres, il fut nommé professeur d'histoire ecclésiastique à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, et directeur du gymnase où il avait commencé ses études. Dès lors ses ouvrages se multiplient, et ses succès se continuent dans de nombreux concours; il devient inspecteur général de l'université, membre du conseil supérieur, inspecteur des bibliothèques; mais il ne cesse pas de publier des livres de doctrine et d'histoire dont voici la liste : Commentalio de principiis rationum philosophicarum Pythagorœ, Plalonis et Philonis, Strasbourg, 1817 ; c'est celle de ses deux thèses qui traite un sujet philosophique ; la conclusion en est un peu hasardée ; suivant l'auteur, ces trois grands hommes ont aperçu la même vérité, et de la même manière. Histoire critique de l'École d'Alexandrie, Paris, 1828, 2 vol.; réimprimée en 3 vol., Paris, 1840. Histoire critique du gnosticisme, Paris, 1828, 2e édition en 184b. Cet ouvrage, couronné comme le précédent, est peut-être l'œuvre principale de Matter. Les sectes gnostiques, aujourd'hui à peine connues, même après les travaux de Baur, y sont pour la première fois étudiées dans leur origine, distinguées dans leurs variétés; on en trouve la substance à l'article Gnosticisme de ce dictionnaire. De l'influence des mœurs sur les lois et des lois sur les mœurs, Paris. 1832 et 1843 ; cette œuvre a été honorée par l Académie française d'un prix extraordinaire de dix mille francs. Histoire des idées morales et politiques des trois derniers siècles, Paris, 1836. De l'affaiblissement des idées morales, Paris, 1841. Scltelling, la philosophie de la nature et la philoso/ihie de la révélation, Paris, 1842. Une excursion gnostique en Italie, Paris, 1851. Histoire de la )>hilosophie moderne dans ses rapports avec la religion, Paris, 1854. Philosophie de la rcli</i>>n, Paris, 1857. La morale, philosophie îles mœurs, Paris, 1860. Saint*Martin} le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maître Martincz, cl leurs groupes, Paris, 1862. Emmanuel de

Swedenborg, sa vie, ses écrits et sa doctrine, Paris, 1863. Cet infatigable écrivain a en outre publié quelques ouvrages d'histoire, des traductions, des articles dans les revues et dans les dictionnaires. Cette activité n'a pas été perdue, et si ses livres ne sont pas d" ceux qu'on lit volontiers, ils sont de ceux que l'on consulte et dont on profite beaucoup; ils se recommandent par un fond d'érudition que le lecteur doit >\ ger de la diffusion du style et des incohérences de la méthode. Il manque évidemment une qualité à cet historien d'ailleurs si remarquable; ses analyses semblent souvent faire évaporer la substance même des pensées qu'elles devraient dégager; ses critiques sont difficiles à saisir et se perdent en complications ; quant à ses doctrines, il est à peine possible de les caractériser, ni même d'assurer qu'il en ait eu de bien arrêtées; il les remplace volontiers par des convictions. Par son éducation il pouvait réunir en lui ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit français et dans l'esprit allemand : avec un peu de sévérité, on jugerait qu'il en a combiné les défauts et qu'il a su être superficiel avec lourdeur, et souvent peu instructif avec une grande érudition. Mais il se relève par le sentiment moral ; alors même qu'on s'impatiente de l'indécision de sa pensée et de l'imprévu de ses digressions, on admire toujours la noble gravité d'un caractère profondément moral et religieux jusqu'à la mysticité.

MATTHLa: (Auguste), né à Gœttingue en 1769, mort en 1835 à Altenbourg, directeur du gymnase de cette ville, s'est fait connaître par un excellent manuel de philosophie, rédigé dans l'esprit de la philosophie de Kant, et par quelques autres ouvrages philosophiques dont voici les titres : Commentalio de ralionibus acmomentis quibus virlus, nullo religionis prœsidio munita, sese commendare ac lueri possit, in-4, Gœttingue, 1789 ; — De la philosophie de l'histoire, traduction allemande de l'italien de l'abbé Bertola, in-8, Neuwied, 1789 et 1793; — Essai sur les causes de la diversité des caractères nationaux, ouvrage couronné, d'abord écrit en latin, puis traduit en allemand par l'auteur, in-8, Leipzig, 1802; — Œuvres mêlées, en latin et en allemand, in-8, Altenbourg, 1833; — Manuel jiour servir à l'enseignement élémentaire de la pliilosophie, in-8, ib., 1823, 1827 et 1833 (ail.), traduit en français par M. Poret, sous le titre de Manuel de philosophie. in-8. Paris 1837. X.

MAUCHART (Emmanuel-David), né à Tubingue en 1764, mort à Neuffen, dans le royaume de Wurtemberg, pendant les premières années de ce siècle, a laissé les écrits suivants, tous rédigés en allemand et consacrés à la psychologie expérimentale : Phénomènes de l'âme humaine, collection de matériaux pour servir à une théorie de l'âme, fondée sur l'expérience, in-8, Stuttgart, 1789; — Aphorismes sur la faculté de la réminiscence, Tubingue, 1791 (anonyme); — Répertoire général pour servir à la ]>s\jcholo'gie empyrique et aux sciences qui en dépendent, 6 vol. in-8, Nuremberg, 1792-1801, continué jusqu'en 1802, avec la collaboration de Tzschirner; — Supplément au Magasin de la science expérimentale de l'âme, in-8, Stuttgart, 1789. X.

maupertuis. Le nom de Maupertuis est un exemple des faveurs et des retours capricieux de I i renommée. Elevé à la présidence de l'Académie de Berlin et admis dans l'intimité de Frédéric le Grand, Maupertuis passa, vers 17ô0, pour le savant le plus heureux et le plus puissant. Peu d'années après, môme avant sa mort, il n'était plus qu'un géomètre du second ordre, qu'un philosophe insignifiant, qu'un écrivain s.ms force et

MAUP

MAUP

sans grâce. Un historien des sciences, biographe enthousiaste de Voltaire, Condorcet, ne fut que l'organe de ses contemporains en le présentant comme un mathématicien médiocre et un médiocre penseur. Cependant Maupertuis ne méritait ni un tel honneur, ni un tel mépris. Bien que ses travaux et son incontestable influence regardent les mathématiques et l'astronomie plutôt que les sciences morales, il est digne d'occuper décidément une place distinguée dans l'histoire de la philosophie.

Pierre-Louis Moreau de Maupertuis naquit à Saint-Malo le 17 juillet 1698. Très-jeune mousquetaire, puis cap'itaine de dragons, il quitta de bonne heure le service pour se livrer uniquement à l'étude des sciences et des lettres. Le penchant qui l'avait poussé dans cette carrière lui fit faire des progrès si rapides en géométrie, qu'à l'âge de vingt-cinq ans il fut reçu à l'Académie des sciences (1723). Dans cette compagnie, il se fit bientôt remarquer par son habileté à combattre la physique de Descartes, que Fontenelle y protégeait, et à la remplacer par celle de Newton. Pour prix d'un attachement si vif et si heureux, il fut reçu, en 1727, membre de la Société royale de Londres. C'est à l'instigation de Maupertuis, son maître, que Voltaire publia, en 1728, ses Lettres sur les Anglais, qui, transportant cette lutte devant le grand public, aidèrent si puissamment le physicien anglais à détrôner le métaphysicien français. Mais les cartésiens étaient encore en majorité; ils s'émurent beaucoup, crièrent au scandale, et firent si bien que les Lettres furent déférées au Parlement. Le Pacifique cardinal Fleury, pour calmer leur irritation, annonça sagement qu'il allait faire vérifier une des hypothèses les plus hardies du novateur britannique, celle de l'aplatissement du globe terrestre aux pôles. Deux commissions furent désignées pour aller mesurer deux degrés de longitude : l'une en Laponie, au cercle polaire; l'autre au Pérou, sur la ligne équinoxiale. Maupertuis, nommé chef de l'expédition du Nord, partit de Paris pour la Suède, au printemps de 1736, accompagné de Clairaut, Camus, Lemonnier et de l'abbé Outhier. Après une longue suite d'aventures et de fatigues, après seize mois d'absence, les académiciens étaient de retour à Paris le 20 août 1737. Un cri d'admiration retentit à travers l'Europe, lorsqu'on apprit que ces opérations avaient pleinement confirmé la conjecture de Newton. Mais le véritable héros de cette universelle ovation, ce fut Maupertuis. Homme d'un esprit vil, original, agréable, sensible jusqu'à l'excès à la plaisanterie, répandu dans le monde et accueilli chez les ministres, il fut, après son séjour en Laponie, l'objet de l'engouement public, l'idole d'une popularité enviée même par Voltaire.

Cependant, peu d'années plus tard, dégoûté de Paris, où la mesure du méridien passa vite de mode, et où il trouva beaucoup d'égaux et quelques supérieurs, Maupertuis accepta avec empressement l'offre que Frédéric II, récemment monté sur le trône, lui fit de concourir à la réorganisalion de l'Académie fondée par Leibniz. Au bout de quelques voyages en France et en Allemagne, après avoir accompagné même le monarque dans les campagnes de la Silésie et avoir été fait prisonnier à la bataille de Mollwitz, il fixa son séjour à Berlin en 1745. Pour l'y attacher davantage, Frédéric le maria à une femme de l'une des premières familles de la Poméranie, parente du ministre de Bourcke; il lui accorda des pensions considérables et lui remit, avec le titre de président perpétuel, la haute et absolue direction de l'Académie renouvelée.

11 est juste de rappeler à la gloire du prési-

dent comme du protecteur, que le règlement de l'Académie de Prusse fut le plus libéral et le plus philosophique que l'on connût alors. Il fonda une classe de philosophie unique en Europe pendant cinquante ans, et seule devancière de la classe des Sciences morales et politiques créée en 1793 dans l'Institut national^de France. Cette classe avait pour objet l'avancenient de la métaphysique et de la morale; et par métaphysique, on entendait la psychologie, la logique et la métaphysique proprement dite. La morale comprenait la philosophie morale et le droit naturel. La dernière partie des travaux que la classe de philosophie devait se proposer n'est pas la moins importante: c'est l'histoire et la critique des systèmes philosophiques. Quand on se rappelle combien de services cette classe rendit en Allemagne, où elle régnait dans l'intervalle qui s'étend de Leibniz à Kant, et en Europe, à laquelle elle s'adressait dans la langue de la France; quand on se souvient que, d'accord avec l'école écossaise, elle balança l'empire excessif de Locke et de Hume ; quand on songe qu'elle dut celte impulsion salutaire en grande partie à Maupertuis, on est forcé de payer a celui-ci un légitime tribut de reconnaissance.

Au reste, la conduite de Maupertuis, au sein de l'Académie comme à la cour de Prusse, nu fut pas toujours exempte de reproche ni de ridicule. Il se prévalait de sa position, de son crédit sur Frédéric, de ses nombreuses relations en France et en Angleterre, pour lever sur ses confrères le tribut de perpétuelles et fades louanges ; et lui-même en donnait l'exemple, tantôt en s'encensant lui-même, tantôt en prodiguant les éloges, non-seulement au génie de Frédéric, mais à Louis XV, ce qu'explique mais ne peut excuser la pension de 4000 livres que ce roi lui conserva jusqu'à sa mort. Dans les harangues olficielles des académiciens, c'était chose reçue d'appeler Maupertuis un autre Leibniz. Entre le premier Leibniz et le second il n'y aurait eu d'autre différence que celle-ci : le premier était né en Allemagne, le second avait été enlevé à la France par l'Allemagne. Les académiciens de France, quelquefois, pour être agrégés à l'Institut de Prusse, surpassèrent les collègues de Maupertuis en protestations de déférence et d'admiration. Parmi les membres étrangers de l'Académie de Berlin, il s'en trouva un cependant qui osa faire exception à ce concert unanime : ce fut Kcenig.

Venu à Berlin vers 1750, Kœnig présenta à Maupertuis quelques objections sur son Essai de cosmologie et sur un mémoire iu à l'Académie, où se trouvait expliqué le principe de la moindre action, dont Maupertuis se faisait honneur comme d'une immense découverte dans les sciences. Ces critiques furent si mal accueillies, que Kcenig prit le parti de les publier dans les Actes de Leipzig. 11 adressa à Maupertuis deux reproches : il soutint que le principe de la moindre action n'est fonde ni dans l'expérience, ni dans la raison, et que, s'il a quelque portée, quelque valeur, c'est à Leibniz qu'en revient l'honneur. Il cita un fragment de lettre de Leibniz, d'où l'on pouvait conclure que ce principe lui appartenait.

La dissertation de Kœnig produisit parmi es savants une vive sensation et souleva contre lui un orage à la suite duquel, accusé d'avoir supposé la lettre de Leibniz, dont il ne pouvait produire l'original, il fut exclu de l'Académie prussienne. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les divers incidents de cette lutte ardente, où intervinrent avec une égale passion les plus grands esprits de l'époque ; pour Maupertuis, Mcrian,

MAUP

— 10CÔ

MAUP

Eulcr, l'Académie de Berlin tout entière et le grand Frédéric lui-même, jouant tour à tour le personnage d'écrivain et de roi ; pour Kœnig, Voltaire répondant aux savants mémoires d'Euler par une mordante satire, la Diatribe du docteur Akakia, médecin du pape. Disons seulement que Maupertuis fut tellement blessé de ce pamphlet, quoique Frédéric l'eût fait brûler par la main du bourreau sur toutes les places publiques de Berlin, que, dès ce moment, sa santé fut profondément ébranlée. Ce fut en vain qu'il demanda sa guérison à l'air natal. Après avoir erré pendant trois ans, triste et fatigué du fardeau de la vie, en Bretagne et dans le midi de li France, puis en Suisse, il vint mourir à Bâle, le 27 juillet 1759, chez MM. Bernouilli, avec lesquels il avait conservé d'intimes liaisons. Il demanda, à ses derniers moments, les consolations de la religion ; ce qui suggéra à Voltaire cette odieuse plaisanterie : « Il mourut entre deux capucins. » Maupertuis s'était toujours montré respectueux envers la religion, sans jamais tomber dans les petitesses de la dévotion vulgaire; il avait toujours dédaigné les froides et stériles railleries des esprits forts, sans craindre la liberté de conscience.

Ce qu'on appelle les Œuvres de Maupertuis forme 4 vol. in-8, publiés à Lyon en 1756 ; mais cette collection est loin d'embrasser tout ce que Maupertuis a écrit, soit à Paris; soit à Berlin. Les recueils des mémoires des différentes académies dont il était membre contiennent plus d'une dissertation, plus d'un discours qu'il faudrait en tirer, si l'on voulait donner une édition complète de ses ouvrages. Nous n'avons ici à caractériser que les écrits où Maupertuis a déposé ses vues philosophiques; nous n'avons à relever que celles de ses idées qui ont autrefois éveillé l'attention du monde savant, ou qui auraient mérité de la fixer.

Ses deux principaux ouvrages de philosophie sont VEssai de cosmologie et l'Essai de philosophie morale.

VEssai de cosmologie se divise en trois livres. Dans le premier, l'auteur examine les preuves de l'existence de Dieu, tirées des merveilles de la nature. Dans le second, il cherche à expliquer, à justifier l'argument qu'il voudrait mettre à la place des preuves critiquées au livre précédent: cette justification, il la fonde sur la possibilité de déduire les lois du mouvement, les principes de la mécanique céleste et terrestre, des attributs de la suprême intelligence. Le troisième livre, enfin, est destiné à présenter le spectacle do l'univers, à tracer un tableau parfois éloquent du monde, et particulièrement de notre globe.

Dès le début de VEssai de cosmologie, Maupertuis déclare qu'il n'a pas la prétention d'expliquer le système du monde. « Si un Descartes, dit-il, y a si peu réussi, si un Newton y a laissé tant de choses à désirer, quel sera l'homme qui osera l'entreprendre? Ces voies si simples qu'a suivies dans ses productions le Créateur, deviennent pour nous des labyrinthes dès que nous y voulons porter nos pas. » Il se propose un but moins élevé, moins périlleux. « Je ne me suis attaché qu'aux premières lois de la nature, à ces lois que nous voyons constamment observées dans tous les phénomènes, et que nous ne pouvons pas douter qui ne soient celles que l'Être suprême s'est proposées dans la formation de l'univers. Ce sont ces lois que je m'applique à découvrir et à [miser dans ta source infinie de sagesse d'où elles sont émanées. » Maupertuis ne veut pas suivre l'ordre de toutes les parties de l'univers, ai développer les preuves que

fournit la spéculation purement abstraite. I. n'examinera que les preuves de l'existence de Dieu puisées dans la contemplation du monde.

Au sujet de ces preuves, dites physiques, Maupertuis fait le premier, peut-être, une remarque excellente. 11 les trouve en si grand nombre, ayant des marques d'évidence si différentes, qu'on devrait les classer selon leur véritable degré de force, et non suivant une valeur imaginaire. « Le système entier de la nature, dit-il, suffit pour nous convaincre qu'un être infiniment puissant et infiniment sage en est l'auteur et y préside. Mais si l'on s'attache seulement à quelques parties, on sera forcé d'avouer que ces arguments n'ont pas toute la portée que les philosophes pensent. Il y a assez de bon et assez de beau dans l'univers pour qu'on ne puisse y méconnaître la main de Dieu ; mais chaque chose, prise à part, n'est pas toujours assez bonne ni assez belle pour nous la faire reconnaître. Ce n'est point par ces petits détails de la construction d'une plante ou d'un insecte, par des parties détachées dont nous ne voyonspas assez le rapport avec le tout, qu'il faut prouver la puissance et la sagesse du Créateur : c'est par des phénomènes dont la simplicité et l'universalité ne souffrent aucune exception et ne laissent aucune équivoque. »

Parmi les preuves physiques que Maupertuis examine dans la première partie de son Essai, il s'attache particulièrement à celles de son maître (voyez VOptica, III, quaest. 31). Il ne traite pas avec la même indulgence les imitateurs de Newton, tels que Derham, Lesser, Fabricius, dont il discute rapidement, et parfois en plaisantant, les théories et les conclusions. 11 leur reproche ou de donner à certains faits particuliers plus de force qu'ils n'en ont, ou de multiplier les preuves établies sur des phénomènes isolés et controversables. Ces reproches étaient fondés à une époque où l'on prétendait sérieusement que Dieu avait donné des plis à la peau du rhinocéros pour que cette peau si dure ne l'empêchât pas de remuer ; qu'il avait créé le liège pour que les hommes eussent des bouchons à mettre sur les bouteilles ; qu'il avait donné au nez la conformation qui le distingue pour que les myopes pussent porter des lunettes.

Mais si Maupertuis est peu touché de la plupart des arguments physico-théologiques ou tèléologiques, il est l'adversaire ardent des auteurs qui voudraient bannir de la nature toutes les causes finales. Il combat plus énergiquement ceux qui ne voient la suprême intelligence nulle part, que ceux qui la voient partout ; ceux qui croient qu'une mécanique aveugle a pu former les corps organisés, que ceux qui s'extasient devant chaque détail de la création. Il craint qu'en exagérant les idées d'ordre et de convenance, on n'excite et on n'encourage l'incrédulité. Il blâme, en ce sens, l'optimisme de Leibniz et même celui de Pope.

Où faut-il donc chercher les véritables preuves de l'existence de Dieu? ce n'est ni dans les petits détails, ni dans les parties de l'univers, parce que nous connaissons trop peu leurs rapports avec l'ensemble ; mais dans les phénomènes où l'universalité ne souffre aucune exception, dans les lois dont la simplicité s'expose entièrement à notre vue. La simplicité absolue et l'universalité, voilà les deux caractères de l'évidence, et une évidence si complète ne se rencontre qu'en géométrie. C'esl donc la géométrie, c'est l'astronomie qui doit fournir les meilleures preuves de l'existence de Dieu, de l'existence du géomètre suprême et du constructeur des mondes.

Le point de déliait de cette sorte d'argument,

MAUP

MAUP

c'est le fait du mouvement. Maupertuis ne s'arrête pas à démontrer le mouvement ; il se contente de faire observer que nier le mouvement, ce serait supprimer ou rendre douteuse l'existence de tous les objets extérieurs, ce serait réduire l'univers à notre propre être, et tous les phénomènes à nos perceptions.

Le second point, c'est que le mouvement de la matière suppose un moteur; car le mouvement n'est pas une propriété essentielle de la matière, c'est un état dans lequel elle peut se trouver, ou ne pas se trouver, et que nous ne voyons pas qu'elle puisse se procurer d'ellemême. Les parties de la matière qui se meuvent ont donc reçu leur mouvement d'une cause étrangère.

Beaucoup d'autres philosophes depuis Aristote avaient cherché en Dieu la cause du mouvement; mais Maupertuis prétend se séparer d'eux, en ce qu'il fonde la nécessité de cette opinion, non pas sur la pensée que la matière n'a aucune puissance pour produire, distribuer et détruire le mouvement, mais sur ce qu'il appelle le principe du mieux, principe qui, dit-il, le mène à supposer « un être tout-puissant et tout sage, soit que cet être agisse immédiatement, soit qu'il ait donné aux corps le pouvoir d'agir les uns sur les autres, soit qu'il ait employé quelque autre moyen qui nous soit encore inconnu ou moins connu. »

Ce principe du mieux, il lui donne le titre de loi de la moindre quantité d'action, qu'jl énonce ainsi : « La quantité d'action nécessaire pour produire un changement dans le mouvement des corps est toujours un minimum. » Par quantité d'action, Maupertuis entend le produit d'une masse par sa vitesse et par l'espace qu'elle parcourt. Ce principe seul répond, suivant l'auteur, à l'idée que nous avons de l'Être suprême, en tant que cet être doit toujours agir de la manière la plus sage, et qu'il doit toujours tout tenir sous sa dépendance. Ce principe réunit les avantages qu'on peut reconnaître aux principes de Descartes et de Leibniz, et il n'est pas, comme ceux-ci, exposé à heurter, soit l'expérience, soit la raison. Le principe de Des:artes semblait soustraire le monde à l'empire de la Divinité : il établissait que quelques changements qui arrivassent dans la nature, la même quantité de mouvement s'y conserverait toujours. Le principe de la conservation de la force vive, imaginé par Leibniz, semblerait encore mettre le monde dans une espèce d'indépendance. Le principe de la moindre quantité d'action laisse le monde dans le besoin continuel de la puissance du Créateur, et est une suite nécessaire de l'emploi le plus sage de cette puissance. Il s'applique à tous les phénomènes du monde, au mouvement des animaux, à la végétation des plantes, à la révolution des astres.

Comme cette loi établit qu'entre le but et les moyens, pour tous les changements qui arrivent dans le monde, il existe toujours une convenance telle, qu'on n'y voit jamais employée une plus grande quantité d'action que le changement n'en requiert, cette loi a été appelée depuis loi de l'économie. Elle peut, en effet, servir à justifier, à éclairer la croyance à l'existence de Dieu. L'expérience la confirme maintes fois; mais ni Maupertuis, ni aucun de ses partisans, n'ont montre qu'elle est une loi nécessaire de la nature et de l'univers. L'induction ne nous autorise pas même à soutenir, dans tous les cas, qu'on n'aurait pu concevoir une plus petite quantité d'action que celle qu'on a réellement rencontrée dms la nature. 11 faut ajouter que cette prétendue découverte n'est, au fond, qu'une

variante des preuves physiques et téléologiques, si vivement attaquées par Maupertuis.

A la partie de l'Essai de cosmologie où cette loi du minimum se trouve exposée, il faut rattacher un mémoire de l'Académie de Berlin (année 1756), intitulé : Examen de la preuve de l'existence de Dieu, employée dans l'Essai de cosmologie. Ce mémoire, qui se divise en deux parties, l'une consacrée à l'évidence et à la certitude mathématiques, l'autre à l'examen des lois de la nature, a une véritable importance dans l'histoire des opinions philosophiques. Il a été l'occasion, pour l'Académie de Berlin, quelques années après, de mettre au concours la question suivante : « Les vérités métaphysiques sont-elles susceptibles de la même évidence que les vérités mathématiques, et quelle est la nature de leur certitude? » Le résultat de ce brillant concours est très-connu. Moïse Mendelssohn fut jugé digne du prix, et Kant de l'accessit. L'influence du mémoire de Maupertuis sur les deux ouvrages couronnés est parfaitement visible ; et lorsque l'on compare ces ouvrages à ceux que Mendelssohn et Kant composèrent plus tard, et où ils ne les démentirent pas, on est forcé d'avouer que Maupertuis a été un des maîtres des deux philosophes allemands.

Pourquoi Maupertuis fut-il obligé d'examiner l'évidence mathématique, à la suite du principe de la moindre quantité d'action ? C'est qu'il avait donné pour base à ce principe les lois mathématiques du mouvement, les fondements de la mécanique et de l'astronomie ; c'est qu'on lui avait reproché, d'un autre côté, que la démonstration de son principe n'était pas géométrique, et n'entraînait pas la conviction que produisent les vérités géométriques ; c'est qu'enfin on lui avait objecté que les lois du mouvement n'avaient pas ce caractère de nécessité qu'exige une démonstration rigoureuse ; et que, si elles présentaient ce caractère, on en conclurait plutôt la fatalité physique que l'action de la sagesse et de la puissance divine.

A cette dernière objection, Maupertuis répondit ingénieusement que, si les choses se trouvaient dans le monde tellement combinées que la nécessité y exécutât ce que l'intelligence prescrit, la souveraine sagesse et la souveraine puissance n'en seraient que plus fortement établies. Afin d'expliquer ensuite pourquoi les lois du mouvement doivent se présenter à notre esprit avec un caractère de nécessité, Maupertuis remonte jusqu'aux premiers principes de nos connaissances, s'efforçant de marquer ce qui les distingue entre elles par rapport à leur certitude, et d'établir pourquoi les unes sont plus susceptibles d'évidence que les autres. A la tête des sciences absolument évidentes, ou plutôt comme seules absolument évidentes, il considère les sciences mathématiques. Ces sciences, dit-il, ont un caractère distinctif auquel est due l'évidence qu'elles portent partout avec elles : ce caractère, il le rend par un mot barbare, la réplicabilité. Par idées réplicables, il entend celles qui se présentent à nous à la fois comme sensations et comme notions simples, celles qui sont au fond des impressions les plus confuses, au fond des expériences les plus compliquées, et qui en même temps sont les plus abstraites, les plus claires^, les moins liées aux sens; celles enfin qui sont introduites et éveillées dans notre entendement par plus d'un sens. Les idées réplicables se distinguent néanmoins des notions simples, en prenant celles-ci dans l'acception de l'école de Locke. Si chaque notion simple ne doit son origine qu'à un seul sens qui ne dépend en rien des autres, les notions réplicables, au

Page 1