MALT
contraire, naissent à la suite de toutes les sensations dunt notre nature est susceptible. Or, il n'y a que les idées de nombre et d'étendue, de temps et d'espace, qui soient réplicables, et ce sont ces deux ordres d'idées qui donnent naissance à l'arithmétique et à la géométrie. Le repos d'esprit qui suit l'évidence de la géométrie et de l'arithmétique est le résultat de la nécessité de ces deux sciences. Elles sont nécessaires, en effet, pour nous, parce que nous ne pouvons pas concevoir qu'elles ne puissent pas être.
Dans ce mémoire, où Maupertuis explique à sa façon l'origine des idées, il se rallie à l'opinion dominante de son siècle, l'empirisme. Cependant, là même on est frappé d'une certaine dissidence. On remarque qu'il accorde beaucoup plus que ses contemporains n'avaient coutume de faire à la partie nécessaire, immuable, éternelle de notre connaissance ; et quoiqu'il restreigne cette catégorie d'idées dans les limites des sciences mathématiques, on voit qu'il n'est absolument ni empirique, ni matérialiste. D'autres écrits mettent, en effet, hors de doute que Maupertuis penchait vers les systèmes que Berkeley et Hume ont tirés de la doctrine de Locke. Parmi ces écrits, nous citerons les Réflexions sur l'origine des langues et la signification des mots, et ses Lettres.
Dans les Réflexions, souvent écrites en langage algébrique, et réfutées par Turgot, qui était encore sur les bancs de la Sorbonne, Maupertuis se place ouvertement sous l'autorité de Berkeley. 11 y soutient l'impossibilité où nous sommes "de mesurer la durée et de découvrir la cause de la liaison et de la succession de nos idées ; il réduit à peu près tout ce que nous voyons, soit à nos perceptions, soit à des phénomènes. « Toute réalité dans les objets n'est, dit-il, et ne peut être que ce que j'énonce, lorsque je suis parvenu à dire il y a. » Phrase curieuse, qu'on dirait extraite de la Critique de la raison pure. Maupertuis appelle ses Lettres « le journal de ses pensées ». C'est là, en effet, qu'il s'abandonne complètement à l'idéalisme de Berkeley, particulièrement dans la lettre III, intitulée : Sur la manière dont nous apercevons. On y trouve entre autres cette proposition, que l'étendue n'appartient pas aux corps mêmes; qu'elle n'est qu'une perception de l'âme transportée à un objet extérieur, sans qu'il y ait dans l'objet rien qui puisse ressembler à ce que mon esprit aperçoit. Les objets et l'étendue elle-même ne sont donc que de simples phénomènes. Par quoi sont produits ces phénomènes? « Des êtres inconnus excitent dans notre âme tous les sentiments, toutes les perceptions qu'elle éprouve, et, sans ressembler à aucune des choses que nous apercevons, nous les représentent toutes. » Ces cires inconnus ne sont-ils pas les choses en soi de Kant, Yinconnu ou l'a? de la philosophie critique? Plus loin, dans la même lettre, se découvre le germe d'une autre théorie de Kant, celle qui concerne le temps : « Si l'on regarde, dit Maupertuis, comme une objection contre ce système, la difficulté d'assigner la cause de la succession et de l'ordre des perceptions, on peut répondre que cette cause est dans la nature même de l'âme. » Arrivé au terme de ces développements, Maupertuis s'écrie : « Rester seul dans l'univers, c'est une idée bien triste ! n N'estce pas va sentiment aussi qu'inspire, l'expression la plus rigoureuse du système de Kant, Vcgoïsmc de Fichteî
Dans d'autres Lettres, cependant, Maupertuis retourne jusqu'à Descartes et à la distinction (artésienne de la substance pensante Bl de la substance étendue. Ailleurs, il proteste en gé-
néral contre l'esprit de système et n'hésite pas à déclarer que « les systèmes sont de vrais malheurs pour les sciences ». L'esprit qui a dicté ces mots est devenu l'esprit de l'Académie de Berlin, où le goût de l'expérience et d'un choix réfléchi a toujours prédominé sur les idées systématiques.
L'indépendance qu'on observe dans les opinions métaphysiques de Maupertuis se remarque au même degré dans la partie morale de sa doctrine, si toutefois on peut lui attribuer une doctrine. Ce qui ne caractérise pas moins son Essai de philosophie morale, c'est le langage du géomètre et du physicien employé à la discussion des idées de bien et de bonheur.
L'épigraphe de ce livre, primitivement adressé au président Hénault : Risurn reputavi errorem; et gaudio dixi : Quid frustra deciperis? (Ecclesiast., c. u) fait prendre d'abord toute cette production pour « un fruit amer de la mélancolie. » Cependant l'auteur annonce qu'il se propose de faire, non pas une élégie, mais un calcul, le calcul des biens et des maux. Il veut chercher ensuite des moyens d'augmenter la somme des uns, et de diminuer la somme des autres. Comparer les plaisirs des sens avec les plaisirs intellectuels; ne pas distinguer des plaisirs d'une nature moins noble les uns que les autres, les plaisirs les plus nobles étant ceux qui sont les plus grands : voilà la méthode qu'il se propose -d'employer. Le bonheur ne doit pas être confondu avec le plaisir ; le bonheur est la somme des biens qui reste après qu'on a retranché la somme des maux. Les plaisirs du corps sont réels ; le bonheur qu'on y cherche l'est moins; cependant ils peuvent être comparés aux plaisirs de l'âme, et peuvent même les surpasser. Il y a donc deux genres de plaisirs et de peines : les plaisirs et les peines du corps sont toutes les perceptions que l'âme reçoit de l'impression des corps étrangers sur le nôtre ; les plaisirs et les peines de l'âme sont toutes les perceptions que l'âme reçoit sans l'entremise des sens. Les plaisirs de l'âme ont deux objets : la pratique de la justice et la vue de la vérité ; les peines de l'âme consistent à manquer de l'un ou de l'autre de ces objets. Le temps que dure la perception d'un plaisir, c'est-à-dire de ce dont l'âme ne souhaite pas l'absence, est un moment heureux. Le temps que dure la perception d'une peine, c'est-à-dire de ce dont l'âme souhaite l'absence, est un moment malheureux. Dans chaque moment heureux ou malheureux ce n'est pas assez de considérer la durée, il faut avoir égard à la grandeur du plaisir ou de la peine, à Vintensité. L'estimation des moments heureux ou malheureux est le produit de l'intensité du plaisir ou de la peine par la durée. Le bien, c'est la somme des moments heureux; le mal, la somme des moments malheureux. Le bonheur, c'est la somme des biens, après qu'on a retranché tous les maux; le malheur, la somme des maux qui reste après qu'on a retranché tous les biens. Le talent de comparer les biens et les maux s'appelle la prudence. Dans la vie ordinaire, la somme des maux surpasse celle des biens : ce qui rend l'immortalité de l'âme sinon nécessaire et indubitable, du moins désirable et conforme à l'idée de justice.
Des pages remarquables sur les stoïciens et les épicuriens, puis, une belle comparaison entre la morale stoïcienne et la morale de l'Evangile : voilà ce qui faisait rechercher et distinguer ['Essai de philosophie morale par le petil nombre de philosophes religieux i|iie possédait le wiii" siècle. L'auteur s'appuie d'ailleurs i 'i pu minent contre les esprits forts sur les ré-
MAUP
MAXI
ponscs que leur avaient faites Malebranche et Leibniz. 11 montre avec succès et chaleur que le Dieu-univers, ou un univers-Dieu, n'est pas plus facile à concevoir que le Dieu-esprit. L'article du suicide, dans ce même livre, a excité de vives critiques. Maupertuis, mettant d'abord à part la crainte et l'espérance d'une autre vie, l'avait regardé comme un remède utile et permis; l'envisageant ensuite comme chrétien, il le regarde comme l'action la plus criminelle et la plus insensée.
Ses vues religieuses sont ce qu'on a le plus vivement attaqué. On lui reprochait d'avoir dit que la religion n'était pas rigoureusement démontrable, et, à cette objection, il répondait que, si la religion était démontrable, tout le monde y acquiescerait comme on adhère à une vérité géométrique. « Il n'est pas nécessaire que les vérités religieuses soient prouvées, il suffit qu'elles soient possibles : le moindre degré de possibilité rend insensé ce qu'on dit contre. »
On lui reprochait encore de penser que l'esprit ne consiste pas à secouer le joug de la religion ; qu'on a tort de s'en moquer sans l'entendre, comme on a tort d'adorer sans examiner. On lui reprochait même d'avoir cherché partout à établir, jusque dans son Système de la nature, ou Essai sur la formation des corps organisés, la nécessité d'une première cause intelligente et active; comme si l'explication de la création pouvait se passer de l'idée du créateur.
Au lieu de semblables critiques, il fallait blâmer le principe même de la philosophie morale de Maupertuis, le désir d'être heureux. « Le désir d'être heureux est, dit-il, un principe plus universel encore que ce qu'on appelle la lumière naturelle, plus uniforme encore pour tous les hommes, aussi présent au plus stupide qu'au plus subtil. » Il interprétait, il est vrai, l'idée de bonheur dans un sens spiritualiste et profondément religieux, en supposant que « tout ce qu'il faut faire dans cette vie pour y trouver le plus grand bonheur dont notre nature soit capable, est sans doute cela même qui doit nous conduire au bonheur éternel. » Mais un principe qui a besoin d'interprétations et de modifications, ne paraît pas propre à devenir une loi universelle. C'est aussi cette erreur qui explique le pessimisme où l'on voit tomber sans cesse l'auteur de l'Essai de philosophie morale.
Toutefois, on n'a pas assez bien apprécié cet ouvrage, ni ceux qui s'y rapportent. On n'a pas assez reconnu que, par son spiritualisme, Maupertuis fut disciple de Newton. Au lieu de dégager ses véritables convictions des paradoxes auxquels elles sont mêlées ça et là, on n'a insisté que sur ces paradoxes mêmes. Ainsi, l'on ne cesse de rappeler que Maupertuis, voulant aider au progrès des sciences, avait proposé de se procurer des songes instructifs au moyen de l'opium ; d'observer les hommes condamnés à la peine capitale, ou souffrant de blessures singulières, de disséquer même leurs cerveaux vivants; d'étudier la construction des crânes gigantesques des Patagons, parce qu'ils sont plus développés que les nôtres ; d'isoler plusieurs enfants et de les élever ensemble dès le plus bas âge, afin de voir quelle langue ils se seraient faite, etc., etc.
iractère moral et spiritualiste que Maupertuis se distingue parmi les philosophes du xvin" siècle; c'est pour avoir soutenu ce caractère, à la cour de Frédéric II, contre Lamettrie et d'autres matérialistes; c'est pour l'avoir imprimé à l'Académie de Berlin et l'avoir transmis a d'autres penseurs d'Allemagne; c'est
pour tous ces graves motifs que Maupertuis méritait l'espèce de réhabilitation que nous venons d'entreprendre.
M. Damiron a publié un Mémoire sur Maupertuis dans le tome XL1II du Compte rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques. C. Bs.
MAXIME DE TYR, rhéteur et philosophe platonicien, florissait pendant la dernière moitié du second siècle. Il parcourut As. Phrygie, l'Arabie, où il dit avoir vu la pierre carrée qu'adoraient les Arabes; il vint à Rome sous le règne de Commode et mourut en Grèce. 11 nous reste de lui quarante et un discours ou dissertations sur divers sujets de philosophie, de morale et de littérature. Son style se distingue généralement par la clarté et l'élégance ; mais le fond des idées n'a rien d'original. Trop souvent les sujets qu'il traite rentrent dans ces lieux communs sur lesquels un rhéteur fait parade de son talent de bien dire, en soutenant alternativement le pour et le contre. C'est ainsi qu'il recherche tour à tour si la vie active l'emporte sur la vie contemplative, ou la vie contemplative sur la vie active ; si les militaires sont plus utiles à la république que les cultivateurs, et réciproquement ; si un bien n'est pas plus grand qu'un autre bien, ou s'il est des biens plus grands que d'autres biens, etc. Ailleurs, il fera le tour de force de prouver que Socrate, Diogène, Léonidas enduraient toutes sortes de privations en vue du plaisir. Malgré tout l'esprit que l'auteur dépense dans ce genre de compositions, on sent qu'elles n'ont rien de sérieux, et que c'est un jeu d'esprit, une sorte d'escrime intellectuelle, où tous les coups portent sur un plastron, sans jamais toucher les fibres du cœur. Cependant, il aborde aussi des sujets sérieux, et l'on peut reconnaître en lui le disciple des doctrines platoniciennes. Il a même des notions assez saines sur la Divinité. Ainsi, dans les onzième, quatorzième et dix-septième dissertations, où il examine s'il faut adresser des prières aux dieux ; — qu'est-ce que le démon de Socrate ? — qu'est-ce que Dieu selon Platon? il fait intervenir plus d'une fois l'idée du Dieu unique, du Dieu suprême, de l'intelligence universelle : « Il ne me vient pas dans l'esprit, dit-il, de peindre Dieu sous aucune image empruntée de l'ordre sensible.... Bien de mauvais, rien de vicieux n'entre dans la notion de la Divinité.... Changer de volonté, passer d'une affection à une autre, ne convient pas plus aux dieux qu'à l'homme de bien. » Toutefois, audessous du Dieu suprême, il admet un grand nombre de dieux, ses ministres et ses enfants. Ces êtres intermédiaires, qu'il appelle aussi démons ou génies, prêtent leur assistance à des hommes privilégiés. Homère lui fournit des exemples de ce commerce des mortels avec les dieux : par exemple, Minerve arrêtant le bras d'Achille ou dissipant les ténèbres qui offusquent les yeux de Diomède.
La Vertu tourmentée par la Fortune, cette puissance aveugle et instable, a besoin qu'un dieu vienne à son secours, combattre pour elle et se constitue son champion et son auxiliaire. Or, Dieu lui-même reste immobile à sa place, d'où il gouverne le ciel et l'ordre des cieux ; mais il y a des êtres immortels de second ordre appelés dieux inférieurs, établis dans l'intervalle qui sépare la terre des cieux, moins puissants que Dieu, mais plus forts que l'homme, ministres des dieux, mais supérieurs aux hommes, rapprochés des dieux, mais veillant avec soin sur les hommes. Car l'intervalle immense qui sépare le mortel de l'immortel l'aurait complètement privé de la contemplation et du commerce des