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zélés défenseurs de la religion contre l'incrédulité de son temps, il quitta cette congrégation, sans doute pour se livrer avec plus de liberté à son goût pour l'étude. Il enseigna, pendant plusieurs années, les mathématiques au collège de Clermont. Il fut couronné par l'Académie de Bordeaux pour une dissertation sur la nature et la formation de la grêle, publiée en 1752 (in-12, Bordeaux). Enfin, il occupa la chaire de philosophie du collège de Toulouse, et mourut dans cette ville, en 1776, laissant deux ouvrages de nature différente, mais consacrés à la même cause : les Principes de la piété chrétienne (2 vol. in-12, 1756), et la Vraie philosophie (in-8, Bruxelles, 1775). C'est du dernier seulement que nous avons à nous occuper ici. Cet écrit, dirigé contre la philosophie du xvine siècle, et particulièrement contre le Système de la nature, a été publié par Needham, dont l'auteur défend les doctrines contre les conséquences qu'on en avait tirées en faveur du matérialisme, et qui, lui-même, dans une note ajoutée à la fin du volume, s'efforce de laver d'une telle accusation la théorie de la génération spontanée.
four se faire une idée exacte de la Vraie philosophie, il ne faut pas se laisser rebuter par les déclamations violentes et de mauvais goût qu'elle présente à chaque page, surtout dans la préface, ni par l'indécision du plan et le désordre qui en résulte dans la succession des idées ; il ne faut tenir compte que de la doctrine philosophique qu'elle renferme. Cette doctrine est un spiritualisme expérimental et éclectique, également éloigné de la théorie des idées innées et du système de la sensation transformée, mais où le cartésianisme occupe cependant la plus grande place. Monestrier, voulant convaincre ses adversaires par la méthode même dont ils avaient l'habitude de se prévaloir, et qu'au fond ils abandonnaient pour de vaines hypothèses, ne veut rien devoir qu'à l'expérience. Il analyse donc successivement nos diverses facultés, il examine quels sont les principaux phénomènes de notre nature, et démontre que tous rendent témoignage de ces deux vérités : l'existence de la divine Providence ; la distinction de l'àme et du corps. Le plus humble de ces phénomènes, celui, du moins, qui nous paraît tenir le plus complètement dans la dépendance du corps, la sensation, est dans l'âme, et non dans les organes. La couleur, l'odeur, le son, que nous plaçons dans les objets avec lesquels nous sommes en rapport, ne sont rien que par l'âme qui les sent. L'étendue seule est quelque chose de réel hors de nous : car c'est elle qui constitue l'essence de la matière. Mais l'âme n'éprouve pas seulement des sensations, elle a des sentimenis, tels que l'amour du vrai, l'amour du bien, l'amour du beau, qui la transportent bien au delà de l'horizon borné des sens. Or, il est impossible de concevoir que la cause qui provoque en nous ces émotions sublimes ne renferme pas en elle l'essence des choses vers lesquelles elle nous attire, ou qu'elle ne soit pas un principe intelligent, souverainement bon. source de toute vérité et de toute beauté. Après l'analyse de la sensibilité vient celle de la raison. La raison, pour Monestrier, c'est l'âme considérée sous ces quatre points de vue : 1° les idées primitives; 2° l'action que nous exerçons sur ces idées primitives fiour en tirer des idées secondaires, c'est-à-dire a faculté de généraliser et d'abstraire; !!" l'idée do l'infini ; 4" la faculté d'induire et do raisonner. Mais toutes les opérations de l'intelligence supposent Invariablement les idées primitive e1
l'idée de l'infini] qui sont connue le fond de la
raison. Par idées primitives il faut entendre non les idées innées de Platon et de Malebranche, mais celles qui servent de fondement à toutes les autres et qui constituent, comme nous venons de le dire, le fond invariable de la pensée. Ce sont les idées d'unité, d'être, de temps, d'espace, d'affirmation, de négation, avec les axiomes de géométrie et de morale. On les reconnaît à trois caractères: elles sont communes à tous les hommes; elles ne sont pas le fruit de l'éducation ; elles ne sont pas le résultat du raisonnement, soit inductif, soit déductif. Les idées primitives soumises aux procédés de l'analyse et de la synthèse, de l'abstraction et de la généralisation, donnent naissance aux idées secondaires, c'est-à-dire simplement générales et non universelles. Ainsi, en considérant l'espace sous un point de vue déterminé, celui de la longueur, nous formons l'idée de ligne ; en combinant ensemble plusieurs lignes, nous formons l'idée d'un triangle ou d'un carré. Ces mêmes idées, lorsqu'on y ajoute celle du possible, sont ensuite multipliées indéfiniment. Entre les idées primitives et les idées secondaires, les unes imposées par une nécessité supérieure, les autres formées librement par l'esprit, viennent se placer les idées sensibles qui nous sont données d'abord par les sens, et sur lesquelles la raison agit ensuite pour les généraliser et les rectifier. Mais c'est surtout l'idée de l'infini qui doit attirer l'attention du philosophe. Elle nous offre les trois mêmes caractères qui distinguent les idées primitives, mais son objet est bien plus étonnant et plus sublime. Elle ne peut venir en nous que d'un être infini ; elle est l'empreinte que l'ouvrier a laissée dans son ouvrage, et, en même temps qu'elle nous révèle l'existence de Dieu, elle nous instruit de notre propre destinée, elle nous atteste l'immortalité, et, par conséquent, la spiritualité de l'âme. Enfin, les deux dogmes fondamentaux à la démonstration desquels tout l'ouvrage est consacré résultent aussi du fait de notre libre arbitre. La liberté humaine est établie par deux sortes de moyens également empruntés à l'expérience : le témoignage direct de la conscience individuelle et l'histoire du genre humain, où éclatent, à chaque pas, les traits de courage et d'héroïsme, et les victoires de la raison sur l'instinct et les passions. Or, la liberté une fois prouvée, il faut admettre le bien et le beau moral ; il faut placer ces idées dans la raison et non dans un sens ou un instinct particulier; il faut remonter jusqu'à un être infiniment parfait qui en a fait la règle et le but de notre activité.
A ces considérations générales vient se joindre, ou plutôt se mêler, sous forme de dialogues, une réfutation particulière du Système de la nature. Cette réfutation n'offre rien qui la rende digne de l'analyse même la plus sommaire ; et quant à la doctrine que nous venons d'exposer, il est impossible de n'y pas reconnaître l'influence de l'abbé de Lignac (voy. ce nom), dont les œuvres ont vu le jour quinze à vingt ans avant la Vraie philosophie. 11 est à regretter que l'auteur des Eléments de la métaphysique tirés de l'expérience n'ait pas rencontré un disciple plus digne de lui,
MONIME de Syracuse, philosophe grec du iv* siècle avant 1ère chrétienne. Disciple de Diogcnc et de Cratès, il adopta d'abord les principes de ses maîtres, c'est-à-dire ceux de l'école cynique, mais il passa, sur la fin de sa vie, au pyrrhonisine. biogène Laërce (liv. VI, en. lxxxh et i.xxxm) nous a conservé les titres de ses ouvrages. C'est tout en qui nous en reste.
MONOTHÉISME, voy. TmilSME.
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MONTAIGNE (Michel de) naquit en 1533, dans un château de ce nom, en Périgord, fut élevé comme s'il eût été destiné à la profession d'humaniste, voyagea quelque temps en Italie, fut nommé maire à Bordeaux, puis député aux états généraux, et mourut en 1592, après avoir pleuré toute sa vie Etienne de la Boétie, et légué ses livres et ses armes à son autre ami et vrai disciple, Pierre Charron. Le grand événement de cette existence de philosophe et de gentilhomme, ce fut la composition et la publication des Essais, dont les deux premiers livres parurent à Bordeaux en 1580, et le troisième en 1588.
Montaigne a défini l'homme un être ondoyant. Les Essais, ces confessions sincères, ces familières causeries, ne sont, en effet, qu'un long et perpétuel ondoiement.
11 suffit d'en avoir lu deux pages pour savoir que Montaigne était né sceptique, qu'il avait reçu de la nature cette quiétude, cette indolence, qu'on a remarquées chez tous les sceptiques célèbres, depuis Pyrrhon jusqu'à Hume. Il avait, de plus, à un degré notable, une autre disposition particulière aux douteurs, une insatiable et universelle curiosité, et la curiosité des détails et des exceptions, plus que celle des faits généraux et des lois constantes. La plaisanterie enfin était pour lui, comme pour Sextus Empiricus, un besoin impérieux. Les événements si nombreux du xvic siècle durent puissamment féconder ces aptitudes et ces goûts alors très-répandus. La découverte de l'Amérique révélait des coutumes et des mœurs étranges ; la résurrection de l'antiquité classique suggérait des comparaisons peu favorables au présent; l'anarchie en religion et en politique, les guerres d'opinion et les batailles matérielles conduisaient l'esprit à n'apercevoir partout que diversités, infidélités, changements. Nulle part ni fixité, ni unité : le fanatisme inspirant le dégoût du dogmatisme, les penseurs en très-petit nombre, et une diversité de principes ébranlant jusqu'à la conviction native de l'identité du genre humain; dans les écoles un pédantisme haineux et lourd; dans le monde des superstitions frivoles, mais vindicatives et sanguinaires ; malgré tous les contrastes qui les arment les unes contre les autres, toutes les opinions, toutes les croyances également altières, également intolérantes. C'est en présence de ce spectacle que Montaigne se réfugie dans l'antiquité : mais là aussi il rencontre des antagonistes et des oppositions sans nombre, Aristote aux prises avec Platon, les Académiciens acharnés contre le Portique, et les interprètes modernes appliqués à exagérer ces variétés, en raison de leur parti ou de leurs affections personnelles : il ne reste plus à Montaigne que lui-même. Dans la solitude de son heureuse et opulente mémoire, dans celle de son entendement qui déclare tout variable et relatif, à la fois réel et incertain, le philosophe bordelais se console, en riant, des misères des hommes, de l'instabilité des choses, et surtout de la vanité des systèmes.
Il ne nous appartient pas ici de montrer avec quelle grâce piquante, avec quelle simplicité spirituelle et pittoresque, Montaigne raconte les fantaisies et opinions que l'ancien et le nouveau monde, le passé et le présent, lui ont révélées et suggérées. On sait quel charme inexprimable accompagne cette naïveté, cette bonhomie, qui grandiront à mesure que le siècle de Montaigne reculera. Jamais le naturel n'abandonne ce génie sensible et cette humeur d'une gaieté si expansive. C'est par ce côté que, dans une langue encore flottante, Montaigne surpasse tous ses modèles, et captive tous ceux qui ont
en aversion l'affectation et la recherche. Il ne voulait qu'amuser son esprit par des images brillantes et des souvenirs intéressants; il est devenu l'amusement chéri des esprits aimables et graves. Son mérite, durable en effet, c'est le talent de l'expression, et non l'invention. Tout nous semble original dans les Essais quant au style; rien n'y est neuf quant au fond des pensées. La partie scientifique de ce livre appartient aux sceptiques grecs et latins ; la manière de renouveler leurs doctrines appartient à Montaigne. Ce sont leurs idées qui servent de base et de centre à la foule infinie d'anecdotes et d'aperçus, à cette farcissure d'exemples, dont les Essais sont comme inondés.
Si ce livre est une mine abondante pour le pyrrhonisme moderne, le dogmatisme, à son tour, doit avouer tout ce que la saine philosophie en a reçu. Montaigne a su dissiper beaucoup de fausses lumières et de funestes préjugés ; il a su flétrir la torture et l'inquisition, comme il raillait les astrologues et les pédants. Il a provoqué la méditation des sages par la masse d'observations, de réflexions, de citations, de matériaux de tous genres, qui font de son livre une bigarrure attachante. Il a plu aux uns par tout ce qu'il leur présentait de substantiel et de positif; aux autres par la justesse ou la finesse des remarques dont il accompagnait les faits: s'il a excité la pensée chez tout le monde, il a particulièrement aiguisé et façonné le bon sens du peuple français. L'insouciance avec laquelle il aborde les problèmes les plus redoutables et sème les solutions les plus célèbres a merveilleusement servi la libre investigation de l'esprit moderne. Plus sérieux, plus scolastique, ou seulement aussi sévère qu'il était facile et léger, Montaigne eût été condamné par les parlements et le clergé, il n'eût pas mis en circulation tant de doutes salutaires, tant de scrupules et d'objections utiles, tant d'instructives indications pour une méthode plus naturelle, tant d'impulsion vigoureuse vers l'impartialité et l'indépendance. Voilà ce que la philosophie actuelle doit rappeler, en prononçant avec reconnaissance le nom de Montaigne. Elle n'a pas à craindre l'influence de ce système, qui n'est qu'une copie originale du scepticisme ancien. « Tout bouge.... peut-être!... que sais-je?... Je donne ceci, non comme bon, mais comme mien.... Comment est-ce que cela se fait? Se fait-il eût été mieux dit....» Sur quoi se fonde cette profession de foi? Sur ce que V effet et l'expérience montrent tout dissemblable et changeant, les hommes en perpétuelle contradiction avec eux-mêmes et entre eux, les mœurs et les usages contraires les uns aux autres. Diversité infinie, voilà la croyance de celui qui ne se plaisait pas à rechercher l'unité sous la diversité, ni le principal sous l'accessoire.
Dans ce douzième chapitre du second livre, où Montaigne dépose la quintessence de sa doctrine, il promet « de prendre l'homme en sa plus haute assiette » ; mais il ne songe nulle part à s'enquérir de la portée véritable de l'entendement, en discutant la valeur réelle des notions primitives. Une telle spéculation lui eût causé trop de malaisance. Il acquiesce à l'opinion des pyrrhoniens, de préférence à celle des nouveaux académiciens, parce que leur avis u est plus hardi et plus vraisemblable » ; il la préfère à l'opinion des dogmatiques, parce qu'elle lui procure « une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science que nous pensons avoir des choses » ; parce qu'elle « désengage de la nécessité qui bride le»
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autres ; parce qu'elle empêche de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites ». C'est parce que tout bouge que le sage ne doit pas bouger. «Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier; sans inquisition, à l'ordre du monde.... » Quel est cet ordre? C'est la coutume. « La coutume, voilà la règle des règles, et générale loi des lois : que chacun observe celle du lieu où il est. » La coutume civile, religieuse et politique, tel est le critérium du vrai; et à cet égard encore Montaigne ne fait que redire les maximes des anciens. Mais s'en contente-t-il sérieusement, y ajoute-t-il la même foi que les anciens? Non, évidemment : il déclare cette coutume « une violente et traîtresse maîtresse d'école, qui hébète nos sens, qui nous dérobe le vrai visage des choses ». Non-seulement il se moque de cette idole si souvent méprisable, mais il la renverse. C'est ce qu'il fait, par exemple, lorsqu'il combat le pédantisme, lorsqu'il conseille de réformer l'éducation selon des principes qui, depuis, ont été rajeunis par Rousseau, lorsqu'il recommande, non le beaucoup savoir, mais le mieux savoir, et la tête plutôt bien faite que bien pleine. C'était encore attaquer la coutume que de rappeler les philosophes, les gens d'entendement, à l'étude de l'âme, « à cette anatomie par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent, » et enfin à l'observation du monde, que Montaigne appelle le livre de mon écolier.
Il est manifeste que tout en niaisant et fantastiquant, tout en soutenant que chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres, Montaigne a cherché à refondre l'enseignement scientifique et philosophique, à remettre en honneur l'étude de la psychologie et de la morale. Comme il voulait, non répudier la raison, mais la contenir dans les limites de la modestie, il est juste de reconnaître qu'il a puissamment concouru à la restauration des saines recherches en philosophie. C'est la science de l'âme, qu'à son avis il ne faut pas seulement loger chez soi, mais qu'il faut épouser. Se connaître et savoir bien mourir et bien vivre, c'est là le devoir et le secret du sage.
Mais ce moraliste délicat et droit est-il autorisé et peut-il prétendre à édifier une science de ce genre, après avoir fait profession que « les lois de la' conscience que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume », que les lois de la justice ne sont qu'une mer flottante d'opinions, qu'aucune d'elles n'a l'université de V approbation, et que, s'il y a eu des lois naturelles, elles sont perdues ? Montaigne se contredit avec éclat, et il devait se contredire, puisqu'il était parti d'un principe erroné et que son esprit, naturellement juste, ne pouvait se maintenir dans la voie des fausses conséquences. Aussi le voit-on souvent tracer le plus séduisant portrait, l'éloge le plus louchant de cette vertu qui est la science de boni1, sagesse et prud'homie, et qui procure, entre autres avantages, le mépris de la mort. Épris d'un bel enthousiasme pour celle qualité plaisante et gaie, il discerne parfaitement, à part lui, ce qui doit être de ce qui est, l'immuable justice de la coutume mobile, le devoir de la science de l'entregent. 11 croit à la vertu, puisqu'il l'aime, comfae il croit à la nature. « que nous avons abandonnée, ditil, et à qui nous voulons apprendre sa Irçon. »
'lnuti !mi„ ,i. .1. Rousseau était en droit de lui reprocher d'avoir ébranlé le sentiment m surtout chez ceux qui ne savaient pas, comme Montaigne, plier le pyrrhonisme sous le bouclier de la révélation. C'est là un dernier trait à noter : Montaigne a deux oreillers; le premier,
celui du doute; il s'étend sur un second, l'autorité surnaturelle de l'Église. Tout le monde, Malebranche, par exemple, n'aperçoit pas le second ; le pieux oratorien n'est frappé que de la qualité d'esprit fort.
Sans le qualifier d'esprit fort, on ne peut nier que Montaigne n'eût quelque vanité. La faim de se connaître n'est pas son seul tourment ; plus d'une fois il semble éprouver plus de plaisir à nous montrer en quoi il diffère des autres, ou à rechercher ce que c'est que l'homme en général. Les particularités, les singularités en lui, comme chez les autres, l'intéressent et l'occupent plus que la vérité et la raison, plus que l'essence des choses, trop uniforme et trop monotone pour cet esprit si avide de nouveautés. Quoiqu'il dédaigne une suffisance pure livresque « parce qu'elle sert d'ornement, non de fondement », il est plus engoué cependant de ce qui orne l'esprit que de ce qui fonde la science humaine et la pratique des affaires, la raison et la nature des choses. L'incuriosité de ce rêveur si curieux au fond, n'est qu'une sorte d'épicurisme spéculatif. Le quid libet lui est plus cher que le quid oportet.
Il ne serait pas facile de décrire en entier l'influence que les Essais ont exercée dès leur apparition ; il suffit ici de dire qu'ils devinrent le manuel des dogmatiques mêmes. « A peine trouvez-vous un gentilhomme de campagne, dit Huet, qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. » Le titre seul de ce livre fit école, même parmi les Anglais, qui, du reste, avaient contribué au scepticisme de Montaigne en changeant sous ses yeux quatre fois leurs lois. Mme Deshoulières, elle-même, en recommandait les maximes à ses moutons :
Cette fière raison dont on fait tant de bruit, Contre les passions n'est pas un sûr remède : Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit....
L'auteur qui avait tant copié les anciens fut copié de toutes parts par les modernes. La scène de la clémence d'Auguste, que l'on admire dans Cinna, fut empruntée à Montaigne : mais Montaigne lui-même l'avait prise à Sénèque. « Je suis bien aise, disait-il, que mes critiques donnent à Sénèque des nasardes sur son nez. » Combien de nasardes n'auraient pas reçues La Mothe Levayer, La Bruyère, Bayle, Saint-Évreniond, Fontenelle, Voltaire, Hume ? Les philosophes de Port-Royal, Pascal, Descartes même, étaient aussi plus tributaires qu'on ne le pense communément, du maître de Charron. Parmi les nombreuses éditions des Essais de Montaigne, il faut citer celle de Mlle de Gournay, en 1595, celle de M. J. V. Leclcrc, Paris, 1826, 5 vol. in-8, et celle qui est précédée de li notice de M. Villemain, Paris, 1823, 8 vol. in-12. On ne connaît généralement de Montaigne que les Essais ; mais on peut encore puiser d'utiles renseignements sur sa vie, son esprit et ses idées dans son Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne (1580 et 1581) publié à Rome cl à Paris. 1774, 3 vol. in-12. 11 en existe d'autres éditions in-4.
Voy. Y Entretien de Pascal avec M. de Sacy sur Epictète et sur Montaigne ; les Etudes sur 1rs moralistes français île M. Prévost-Paradol, Paris, 1865, in-12; 'les notices de Talbert, Droz ei Villemain. C. 13s.
monteson (Jean de), né en Espagne, de l'ordre des Frères prêcheurs, enseignait à Paris vers la lin du ,\i\" siècle. On mil à sa charge un grand nombre île propositions hérétiques qui l'ureni condamn L De ces propositions,
quelques-unes appartiennent à la théologie pro-
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prcment dite et ne doivent pas nous occuper; d'autres sont tout à fait de notre compétence. Les unes et les autres ont été développées et combattues dans un traité spécial dont on lit un extrait à la suite des Sentences de Pierre Lombard. Voici, en peu de mots, la matière du débat philosophique dans lequel Jean de Monteson se signala par des assertions téméraires. Dieu a fait les choses, et, on en convient, toutes les choses qui sont comptées au nombre des natures ont été faites par Dieu dans le temps ; mais n'était-il pas éternellement déterminé que les choses devaient être ? A cette question, notre docteur répond qu'en effet la création a été nécessaire : « Aliquod creatum vel aliqua creata esse simpliciter et absolute necesse est. » Qu'il nous suffise de rappeler cette thèse : on sait d'où elle vient et où elle conduit. En l'année 1387. on n'appréciait pas avec un sang-froid aussi philosophique les conséquences doctrinales d'une telle proposition, et comme Jean de Monteson appartenait à l'ordre des Dominicains, toute l'école franciscaine se souleva contre lui, appelant les foudres de l'excommunication sur la tête du novateur impie. 11 y a lieu de croire que l'accusé fit valoir, comme moyen de défense, la doctrine des idées telle que l'avait exposée saint Thomas dans la Somme et dans les Opuscules : nous voyons, en effet, dans le décret rendu par la faculté de théologie et dans le iraité publié par les éditeurs des Sentences, que saint Thomas fut considéré comme solidairement responsable des assertions hétérodoxes de son disciple. Jean de Monteson eût été plus habile s'il se fût retranché derrière le maître des Franciscains, Alexandre de Halès. Saint Thomas a plus d'une fois protesté contre le principe de la nécessité des choses (Summa theologiœ, pars I, quaest. 19, art. 3) : mais il nous est démontré qu'Alexandre de Halès fut un des plus audacieux fauteurs de cette opinion. Se demandant si le Créateur a fait les choses ex necessitale bonitatiSj ou bien ex necessitate naturœ, Alexandre de Halès déclare qu'il préfère la locution ex necessitate bonitatis ; cependant il avoue qu'il y tient peu, car la bonté de Dieu, c'est sa nature, idem bonitas quam natura ejus (Summa Alexandri Àlensis, pars II, quaest. 5, m. 2). Or, il est clair que ces termes concordent avec ceux de Jean de Monteson. Disons encore qu'après avoir été censuré par la Faculté de théologie de Paris, notre docteur fut jugé par la cour d'Avignon, et que son affaire devint le sujet d'un débat solennel. Condamné devant ce tribunal d'appel, il resta dans les mêmes sentiments. On ignore la date de sa mort. B. H.
MONTESQUIEU (Charles de Secondât, baron de la Brède, et de), naquit au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689. Il eut l'avantage, précieux et rare pour un homme destiné à devenir un grand écrivain, de naître dans une famille riche et noble. Son éducation fut soignée, et de bonne heure il annonça les facultés supérieures dont la nature l'avait doué. Dès l'âge de vingt ans, il faisait un extrait raisonné des volumes qui composent le corps du droit civil ;, ces extraits, dans la suite, lui servirent pour composer l'Esprit des lois, et il est permis de supposer que dès cette époque il conçut le projet d'un grand ouvrage sur cette matière. Un oncle paternel, président à mortier au parlement de Bordeaux, lui laissa ses biens et sa charge, à laquelle il fut nommé le 13 juillet 1716. Il s'était marié en 1715, et eut deux filles et un fils. Il avait été reçu conseiller le 24 février 1714. En 1722, pendant la minorité du roi, sa compagnie le chargea de présenter des re-
montrances au ministère à l'occasion d'un nouvel impôt qu'on voulait établir sur les vins. Montesquieu réussit momentanément à faire supprimer cet impôt, mais le fisc le remplaça bientôt après par un autre.
Le goût de la littérature l'emportait chaque jour davantage chez Montesquieu sur les occupations arides que lui imposait sa charge. Le 3 avril 1716, il avait été nommé membre de l'Académie de Bordeaux, récemment créée. Il y lut quelques opuscules, entre autres une dissertation sur la politique des Romains dans la religion. Enfin, en 1721, à l'âge de trente-deux ans, il publia les Lettres persanes.
Le succès de ce livre fut prodigieux. Montesquieu d'abord ne l'avoua pas, de sorte que la curiosité publique en fut d'autant plus excitée. La forme légère de l'ouvrage, les questions fort graves et fort sérieuses cependant qui y étaient agitées, tout concourait, à en faire l'objet de l'attention générale. Mais ce fut un bien plus grand étonnement quand on sut que ce livre, qui joignait aux grâces et au badinage d'un roman la liberté d'esprit d'un penseur indépendant et solitaire, était l'œuvre d'un magistrat ! Les impressions à ce sujet furent diverses, mais également vives. Dès ce moment les amis des idées nouvelles, les hommes dont les dernières années de la monarchie de Louis XIV avaient humilié et attristé le patriotisme, ceux qui aspiraient à un ordre de choses plus conforme à la dignité humaine et aux véritables intérêts de l'Etat, et qui voulaient une réforme sérieuse dans la législation et dans le gouvernement, ceux-là comprirent que le nouvel écrivain appartiendrait à leur cause Par les mêmes motifs, le parti qui dominait à la cour, et qui dirigeait la politique du moment, déversa le blâme à profusion sur le magistrat étourdi et novateur, qui ne craignait 'pas de compromettre son nom et sa robe par d'irrévérencieuses critiques de la société et de la religion de son pays. Mais ce parti, tout-puissant dans les antichambres et dans les conseils de la couronne, n'avait en revanche aucune espèce de crédit sur l'opinon publique ; et telle était déjà la force désorganisatrice et dissolvante du laisser-aller qui régnait partout, que la plupart des écrivains qui affichaient le plus hardiment l'esprit d'opposition trouvaient malgré cela des alliés fidèles et de chauds protecteurs parmi les membres les plus élevés et les plus considérables de l'aristocratie. Montesquieu d'ailleurs, par sa position personnelle et par ses relations dans le monde et à la cour, était un personnage tout autrement important qu'un simple homme de lettres à son début. L'occasion se présenta bientôt de tirer parti de ces avantages : il le fit en homme habile et résolu. La mort de M. de Sacy laissait un fauteuil vacant à l'Académie française ; il s'agissait de le donner à Montesquieu. Les ennemis de celui-ci inquiétèrent la piété du cardinal de Fleury, au point que le ministre écrivit à l'Académie que jamais le roi ne donnerait son agrément à la nomination de l'auteur des Lettres persanes. Ainsi motivée, l'exclusion de Montesquieu devenait une injure, une injure d'autant plus vive et plus offensante, que sa position était plus élevée. Il le comprit parfaitement. Dès qu'il apprit cette décision, il se hâta de voir le ministre, et lui déclara que, s'il n'avait pas cru devoir tout d'abord avouer les Lettres persanes, du moins il était loin d'en rougir. Il termina en le priant de vouloir bien prendre lui-même personnellement connaissance du livre incriminé. Cette assurance, cette franchise plurent au vieux cardinal. 11 aimait peu à lire ; il
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