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pendamment de la science et de l'érudition qui y sont déployées, de la finesse ingénieuse et de la profondeur des aperçus, consiste dans la suinté incontestable du point de vue qui lui fait embrasser les divers côtés jusqu'alors séparés, isolés, exclusifs. Mais, sans vouloir juger en quelques lignes une des plus remarquables productions de ce siècle, il est facile de voir ce qui lui manque et les lacunes que l'auteur lui-même, ainsi que son savant traducteur, ont senties et signalées. D'abord il ne traite que des religions de l'antiquité, des mythes de l'Asie, de la Grèce et de l'Italie anciennes. Plusieurs parties sont incomplètes et ont nécessité d'importantes additions. D'autres chapitres de cette intéressante histoire des croyances de l'antiquité sont, malgré les efforts de l'interprète français, restés obscurs et pleins de confusion; ce qui tient, il faut le dire, à l'excellence même du point de vue. Dans d'autres endroits moins solidement traités, un grand nombre d'explications sont mêlées d'hypothèses. Le reproche d'avoir renouvelé la critique des alexandrins est exagéré, mais la tendance métaphysique à laquelle nos voisins d'outre-Rhin résistent difficilement se fait trop souvent sentir. Souvent les rapports des mythes entre eux sont superficiellement saisis et indiqués, et les lois de leur développement restent à déterminer.
Quoi qu'il en soit de ces défauts, cette œuvre, que revendiquent à la fois l'érudition et la philosophie, est encore la plus considérable qui ait encore paru sur la science des mythes. Depuis, on a cru renouveler cette science en lui donnant pour base la philologie comparée. Le principal représentant de ce système, M. Max Mùller, voit dans le langage l'origine de tous les mythes (la Science du langage, 2e édit.). « La mythologie n'est qu'un dialecte, une antique forme du langage. » {Mythologie comparée, p. 182.) La philologie doit donc fournir la clef de l'interprétation des mythes dans tout le cours de leur histoire. Les mythes, en effet, ne seraient que des noms altérés, changés, transformés dans leur signification primitive par l'imagination des peuples : Nomina, Numina, telle est la devise de cette école. — Nous ne nions pas qu'il n'y ait là une source féconde qui n'avait pas été encore exploitée, quoique Creuzer lui-même ne l'ait pas omise et l'ait signalée (voy. supra). Mais nous craignons que, comme tout système, celui-ci ne soit trop étroit et ne veuille dépasser ses limites. En ce cas, s'il est exclusif, il ne peut justifier ses prétentions. Il est un point sur lequel, avant tout, il faut qu'il s'explique. Où est la véritable origine et des mythes et des noms eux-mêmes? Est-ce dans les noms qu'est le secret des noms ou dans les choses et dans les idées que ces noms expriment et représentent? En définitive, quels sont les vrais radicaux du langage? Quelles sont les vrais racines des mythes? Si les noms se transforment et prennent successivement des sens qu'ils n'avaient pas à l'origine, n'est-ce pas parce que les idées elles-mêmes se transforment et se développent, et cela en vertu des lois de l'esprit humain? Ces lois elles-mêmes apparaissent dans le langage, cela est vrai, mais ce n'est qu'un reflet, une image; où est l'original? Et comment faut-il l'étudier?... Nous nous bornons à poser ces questions en émettant nos doutes et en faisant nos réserves. Les travaux de cette école ont du reste une importance que personne ne peut méconnaître; mais ils sont trop peu avancés pour qu'on doive porter un jugement définitif. En tout cas, cette méthode , qui n'a produit que des essais, ne nous paraît contredire aucune des idées dévelDppées dans cet article.
Outre l'ouvrage de Creuzer dont la traduction française par M. Guigniaut porte le titre de Religions de l'antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques, Paris, 1825-41, 10 vol.in-8, les ouvrages les plus remarquables à consulter sont : Dupuis, Origine de tous les cultes, 3 vol. in-4 ou 12 vol. in-8; — Boulanger, Antiquité dévoilée, Amsterdam, 1766, in-8; — Goerres, Histoire des mythes du monde asiatique, in-8, Heidelberg, 1810 (ail.);— Wagner, Idées pour une mythologie générale du monde ancien, in-8, Francfort-sur-le-Mein, 1807 (ail.);
— Schelling, Sur les mythes, les traditions historiques et les philosophâmes de l'antiquité, dans les Memorabilia de Paulus. Son écrit sur les divinités de Samothrace et les Extraits du cours professé à Berlin sur la philosophie de la religion.
— Voss, Conte symbolique, in-8, Stuttgard (ail.);
— Baur, Symbolique et myjiologie, in-8, ib., 182.'> (ail.); — C. 0. Muller, Prolégomènes pour une mythologie scientifique, in-8, Gœttingue, 1822 (ail.); — Max Mùller, Essais sur la mythologie comparée, tr. par G. Perrot, 2e édit., 1874; — le même, Essais sur l'histoire des religions, 2e édit.. 1872; — la Science du langage, 2e édit., 1867 ;
— Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique; — Grimm, Mylhol. allemande, Gœttingue, 1854;— Volker, la Mythol. de la rare Japhétique, d'après les mythes des Grecs, 1820;
— Schwink , Mylhol. des peuples asiatiques, Francfort, 1843 ; — Schwartz, Origine de la mythologie, 1860.
Sur le mythe philosophique et platonicien en particulier : Henkius, Dissertatio de philosophia mylhica, Platonis pro:cipue,m-k, Helmst., 1776;
— Huttner, de Mythis Platonis, in-4, Leipzig, 1788; — Eberhard, Sur le but de la philosophie et sur les mythes de Platon, mélanges, in-8, Halle, 1788; — Fraguier, Dissertation sur l'usage que Platon fait des poêles; — Garnier, de l'Usage que Platon a fait des fables, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. III et XXX11
NAIGEON (Jacques-André), né à Paris en 1738, mort dans la même ville le 28 février 1810, fut un des plus fanatiques promoteurs de ce matérialisme étroit et intolérant qui captiva quelques philosophes du dernier siècle. Attiré tour à tour vers toutes les carrières de l'esprit humain, parce qu'il ne sentait en lui de vocation décidée pour aucune, il se consacra d'abord aux lettres; on luattribue même un opéra, les Chinois, représente aux Italiens en 1751; puis, voyant les esprits entraînés dans une autre voie, il étudia avec la même ardeur les sciences exactes; enfin, mis en rapport avec la société du baron d'Holbach, il se prit d'un bel enthousiasme pour la philosophie, et crut qu'il la servirait d'autant mieux qu'il porterait plus loin en son nom la passion et le scandale. C'est dire que des deux partis auxquels la maison de d'Holbach servait alors de centre, le parti des athées et celui des déistes, Naigeon choisit le premier. Il lui resta fidèle toute sa vie, et, sans se douter des aperçus variés ou des sombres horizons qu'une intelligence égarée, mais élevée cependant, peut découvrir dans cet ingrat système, il ne s'y fit un nom que par les qualités qui distinguent les esprits vulgaires, l'emportement et l'obstination. C'est avec raison que Chénier l'appelle un athée inquisiteur. Sa liaison avec Diderot, dont il formait, avec Damilaville et Grimm, l'auditoire habituel, lut aussi pour beaucoup dans le choix de son opinion. Diderot était pour lui, non pas un ami, non pas un maître, mais la personnification de la sagesse, de la vertu et un l'éloquence, le dernier terme de la perfection humaine. Il ne jurait que par son nom, ne parlait
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que d'après les souvenirs qu'il emportait de ses entretiens, n'écrivait que sous son inspiration ou sa dictée, et copiait jusqu'à son geste et sa voix. Aussi ne cherchez dans ses œuvres aucune idée qui lui appartienne, aucune réflexion qui lui soit propre. 11 ne fut, malgré ses prétentions à la profondeur de la pensée et de l'érudition, qu'un éditeur, un compilateur, un traducteur. 11 commença sa carrière philosophique par quelques articles de Y Encyclopédie, au nombre desquels est l'article Ame, mais il ne lui fut point permis d'y faire connaître toute sa pensée En 1768, il publia son premier manifeste contre le christianisme. C'est un pamphlet à la manière de ceux de d'Holbach, dont d'Holbach lui-même a fourni le dernier chapitre, et qui est intitulé : le Militaire philosophe ou Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche, in-12, Londres (Amst.). Un an après, il fit paraître la traduction française du traité de Crellius, de la Tolérance dans la religion ou de la Liberté de conscience (Vindiciœ pro religionis liber taie). Cette traduction avait déjà été mise au jour, en 1687, par le ministre protestant Lecène; mais Naigeon la retoucha et y joignit Y Intolérance convaincue de crime et de folie, de d'Holbach, in-12, Londres (Amst.), 1769. C'est lui encore qui, en 1770, réunit sous le titre commun de Recueil philosophique ou mélange de pièces sur la religion et la morale, quinze morceaux de différents auteurs, parmi lesquels on remarque une dissertation sur la suffisance de la religion naturelle, attribuée à Vauvenargue ; une autre sur l'origine des principes religieux, par Meister; une troisième sur la philosophie, attribuée à Duniarsais; des Réflexions de Fréret sur l'argument de Pascal et de Locke en faveur d'une autre vie, et plusieurs manuscrits anonymes où l'on reconnaît la main de d'Holbach ou qui ont été écrits sous son inspiration (2 vol. in-12, ib.). Lagrange, le traducteur de Lucrèce et le précepteur des enfants de d'Holbach, étant mort sans avoir achevé sa traduction de Sénèque, Naigeon y mit la dernière main, l'enrichit de notes et la publia avec YEssai de Diderot sur la vie de Sénèque (7 vol. in-12, Paris, 1778-79). Il est l'auteur du Discours préliminaire de la Collection des moralistes, publiée par Didot en 1782. et a fourni à cette même collection la traduction du Manuel d'Épictète. Il prit part, avec Champfort et Laliarpe, aux deux concours ouverts par l'Académie de Marseille sur les éloges de Racine et de La Fontaine; mais il échoua complètement dans cette lutte, et ne vouiant pas avoir travaillé en vain, il fit paraître ses deux essais académiques en tête des éditions de La Fontaine et de Racine, destinées à l'usage du Dauphin. Rentrant dans sa véritable vocation, qui était celle d'éditeur, il publia, en 1788, le Conciliateur de Turgot, et, d-:ux ans après, les Éléments de morale universelle du baron d'Holbach (in-18, Paris, 1790), clins lequel la mort venait de lui enlever un ami de ving-cinq ans et que, selon ses propres expressions, «il aimait, respectait et pleurait comme son père. » L'Assemblée constituante était alors réunie et s'occupait de la fameuse déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Naigeon fit paraître une adresse où il lui demandait d'écarter de cette déclaration toute idée de reilïj et d'y faire entrer la liberté absolue il i (primer sa pensée, soit par la parole, soit par la presse. L'homme se montre tout entier d.i us ce morceau : non content de s'abandonner à son aveugle cm portement contre les prêtres, il accuse de lâcheté et d'hypocrisie tous les philosophes qui parlent autrement que lui. Chargé pour V Encyclopédie méthodique de la philosophie ancienne et moderne, il se consacra à ce
recueil (3 vol. in-4, Paris, chez Panckoucke) de 1791 à 1794. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette œuvre. En 1798, il donna sa volumineuse édition de Diderot, et il prit part, en 1801, avec Fayolle et Bancarel, à celle de J. J. Rousseau. En 1802, il publia une édition de Montaigne, accompagnée d'un commentaire ridicule, où il prétend expliquer le vice et la vertu par une idiosyncrasie de la substance du cerveau. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, Naigeon garda le silence. Membre de l'Institut national, et incorporé dans la section de morale de la classe des sciences morales et politiques, il ne paraît pas qu'il ait pris la parole au sein de la compagnie dont il faisait partie. L'exemple de Lalande, admonesté publiquement de la part de l'empereur, ne contribua pas peu, dit-on, à lui inspirer cette réserve. On remarque, en effet, que, tant qu'il y a quelque danger à exprimer son opinion, Naigeon ne la laisse paraître que sous le voile de l'anonyme.
La seule publication de Naigeon qui mérite de fixer un instant notre intérêt, c'est son Recueil de philosophie ancienne et moderne. On se ferait difficilement une idée de l'arbitraire, du désordre, de la passion et des brutales doctrines qu'il a apportés dans cette compilation, appelée par sa nature à être une encyclopédie complète des systèmes philosophiques. Il commence, dans son Discours préliminaire, par exprimer le plus superbe dédain pour ses devanciers, notamment pour Brucker, et une estime sans bornes pour lui-même. Ainsi, après avoir adressé les reproches les [dus injustes au savant et consciencieux auteur de Y Histoire critique de la philosophie, il ajoute : « Je dis mon avis d'autant plus librement que je crois avoir acquis, par une étude réfléchie de la philosophie ancienne et par celle de plusieurs sciences sans lesquelles il me paraît impossible de l'entendre et de l'éclaircir, le droit de juger ceux qui, n'ayant qu'une partie des connaissances et des instruments nécessaires pour débrouiller ce chaos, n'ont fait, dans un certain sens, qu'effleurer la matière, et rendre plus sensible et plus pressant le besoin d'un ouvrage où il y ait moins à lire et plus à apprendre. » Un tel langage est d'autant plus déplacé dans sa bouche, que le plus souvent il se borne à copier Diderot, qui lui-même avait copié Brucker. A défaut de Diderot, c'est Deleyre qu'ii transcrit dans l'article Bacon, de Brosses dans l'article Fétichisme, Saint-Lambert dans l'article Helvétius, d'Alembert dans l'article Dumarsais, Condorcet dans les articles d'Alembert, Bujfon et Pascal. Quelquefois, ce sont les ouvrages mêmes des philosophes dont il parle qu'il se contente de reproduire. C'est ainsi qu'il fait connaître Berkeley, Fréret et Mirabeau. Cependant, il y a aussi des morceaux d'une valeur réelle qui lui appartiennent, et parmi lesquels nous citerons en première ligne l'article Diderot, puis Cardan, Collins, Académiciens (la deuxième partie; la première appartient à Diderot, et la troisième à Roland de Croissy). Quant au choix, à l'ordonnance et à la proportion des sujets traités dans ce recueil, c'est le hasard seul qui semble en avoir décidé, ou plutôt la haine fanatique de l'auteur pour tout ce qui heurte son opinion, et son enthousiasme non moins aveugle pour tout ce qui lui peut venir en aide. Ainsi, afin d'avoir une occasion de dénoncer les effets déplorables de la superstition, il mêle sans cesse aux systèmes philosophiques les sectes religieux les plus obscures et les plus décriées; et parmi les philosophes, Platon, Socrale, Malebranche. Leibniz, sont placés bien au-dessous de Cardan, de C'illin.s. do Mirabeau, de Fréret, et à plus forte raison de
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Diderot. L'histoire entière du cartésianisme ne tient pas le cinquième de la place occupée par Toland, Dumarsaisou tel autre écrivain du même ordre. Voltaire et Rousseau sont l'objet d'une omission inexplicable. Enfin, tous les honneurs île l'ouvrage, toute l'admiration et toutes les sympathies de l'auteur sont pour le curé Meslier. auprès de cette grande intelligence, Voltaire et d'Alembert ne sont que des esprits pusillanimes tt étroits. Ils ne savaient pas que le prédicateur ce plus éloquent d'un Etat, c'est le bourreau. Ils ne comprenaient pas, ou feignaient de ne pas comprendre, que l'esprit humain n'a jamais rien conçu de plus profond que ce vœu: « Je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier des prêtres. » Toute critique devient inutile après un tel jugement. M. Damiron a publié un Mémoire sur Naigeon dans le tome XXXIX du Compte rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques.
NATURE. Le mot nature (natura, çûm;), par son étymologie, exprime la naissance et la production des êtres. 11 a reçu de l'usage un grand nombre de significations diverses, et qu'on a trop souvent confondues ensemble, au grand détriment de la philosophie et des sciences naturelles. Ces significations peuvent se ranger en deux classes, selon qu'elles concernent \a. nature de tel ou tel être, ou bien la nature en général.