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de la métaphysique. — lln'yapaslieud'insistersur ces étranges propositions, il suffira de dire que Perrault est loin d'être enthousiaste de Descartes, et on ne sait trop quel est celui des modernes qu'il opposerait à Aristote et à Platon. On le soupçonnerait d'incliner du côté de Gassendi. 11 professe que toutes les opérations de l'esprit consistent à assembler et à séparer; que l'automatisme des bêtes « est trop paradoxe et de trop dure digestion»; que les animaux ont une âme corporelle ; que les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu ne prouvent rien, et enfin que la doctrine du doute provisoire est téméraire, dangereuse et inutile. E. C.
PERSÉE ou Pers.eus de Cittium, surnommé Douothée. philosophe stoïcien qui florissait dans La cxxx' olympiade, ou vers l'an 260 avant J. C. Il était, selon les uns, l'esclave, selon les autres, le parent de Zenon, le fondateur de l'école stoïcienne, qui le compta parmi ses disciples les plus chers. Antigone Gonatas, roi de Macédoine, ayant prié Zenon de venir habiter sa cour et de répandre dans ses États l'amour de la philosophie, le chef du Portique, déjà vieux, envoya à sa place Persaeus, assurant que le disciple ne le cédait en rien au maître, et qu'il avait sur lui l'avantage de la jeunesse et de la force. Persaeus fut comblé par Antigone d'honneurs et de richesses. Non content d'enseigner à ce prince et à ses courtisans la philosophie, il exerça plusieurs commandements militaires. II se trouvait, dit-on, à la tête de la garnison de Corinthe, quand cette ville fut prise par Aratus, et il périt les armes à la main. 11 parait même avoir été plus soldat que philosophe, car on raconte que le roi, pour éprouver sa constance, lui ayant annoncé un jour la fausse nouvelle que ses biens avaient été pillés par l'ennemi, Persaeus resta loin, dans cette occasion, de l'impassibilité stoïcienne. Diogène Laërce lui attribue plusieurs ouvrages, dont les titres seuls nous sont parvenus : de la Royauté; la République lacédémonienne ; du Mariage; de l'Impiété; des Amours; Thyeste. Il avait aussi écrit un grand nombre de dissertations, de discours et de traités polémiques.
On peut consulter sur ce philosophe la Vie de Zenon, par Diogène Laërce, édit. Huebner, 2 vol. in-8, Leipzig, 1828. Les documents que l'éditeur a réunis dans le deuxième volume, les notes de Casaubon et de Ménage ne laissent rien à désirer. X.
PERSES (Doctrines religieuses et philosophiques des). Entre la mythologie, dont les récits et les symboles ne s'adressent qu'à l'imagination, et la philosophie qui ne parle qu'à la raison, il y a un degré intermédiaire de la pensée : c'est la raison revêtue de la forme de la tradition; c'est une religion qui s'efforce de répondre à tous les grands problèmes de la morale, de la physique, de la métaphysique, et qui, accueillie d'abord sur la foi d'une autorité immuable, finit par se modifier de mille manières et par engendrer mille sectes opposées sous le travail constant de la réflexion. Tel est le caractère que nous offre l'esprit humain dans la plupart des contrées de l'Orient, mais plus particulièrement dans celle dont nous allons nous occuper; car, quel que soit dans l'Inde ou dans la Chine l'empire des dogmes et des traditions, il est impossible de n'y pas reconnaître une philosophie très-originale et trèsavancée. En Perse, au contraire, les doctrines philosophiques, quoique assez nombreuses, sont d'un caractère équivoque et d'une originalité contestable, tandis que les idées religieuses, arrivées en peu de temps à un haut degré de perfection morale, ont toujours conservé la première place dar.s les esprits
Les idées religieuses adoptées par les Perses, et dont le système de Zoroastre est la plus haute mais non la seule expression, se sont étendues bien plus loin et ont duré plus longtemps que leur puissance politique. Après avoir conquis la plus grande partie de l'Asie, elles ont pénétré dans l'Egypte et dar.s la Grèce par l'école d'Alexandrie, dans la Judée par la captivité de Babylone et la domination des Séleucides, dans l'Occident, par le gnosticisme, le manichéisme, la secte des catarrhes, puis, détrônées par l'islamisme dans les lieux mêmes qu'elles eurent pour berceau, elles se sont développées et en quelque sorte rajeunies sous le feu de la persécution, ou, réfugiées au fond de l'Inde, elles y ont conservé jusqu'aujourd'hui leurs monuments séculaires et leur pureté originelle.
I. Pendant longtemps les croyances religieuses et métaphysiques de la Perse ne pouvaient être connues que par un petit nombre de passages obscurs, quelquefois supposés, et le plus souvent contradictoires, des auteurs grecs et latins. Quelques lignes du premier livre d'Hérodote, de l' Introduction de Diogène Laërce, de la Cyropédie de Xénophon, le traité de Plutarque sur Isis et Osiris, des citations éparses de Pline l'Ancien, à peine quelques mots de Platon, de Strabon, de Diodore de Sicile, et les prétendus Oracles de Zoroastre (Aôya toO Zu^oàaTpou) recueillis par Patrizzi, tels sont à peu près les matériaux que l'érudition la plus attentive parvenait à réunir sur ce grave sujet, lorsque, à la fin du xvne siècle, un savant anglais, très-versé dans la connaissance des langues orientales, Thomas Hyde, songea à tirer parti des écrivains musulmans. N'était-il pas, en effet, bien juste de supposer que les successeurs ou les descendants des anciens disciplesdes mages, arabes, turcs ou persans, devaient avoir retrouvé sur les lieux quelques traditions encore vivantes de la vieille religion, et étaient appelés tout à la fois à compléter et à rectifier les documents transmis par les Grecs? Aussi le livre de Hyde, Veterum Persarum et magorum religionis his'toria (in-4, Oxford, 1700 et 1760), fut-il un véritable événement dans la science; et les autres connaissances dont il offre la preuve, les recherches curieuses dont il est rempli, rendaient ce succès très-légitime. Il n'est pas un érudit occupé des religions de l'Orient qui puisse, même aujourd'hui, se dispenser de le consulter. Cependant il est bien éloigné de ce qu'on était en droit d'espérer et d'attendre. L'auteur, ne sachant ni le zend ni le pehlvi, les deux langues sacrées de la Perse, et ne pouvant, par conséquent, puiser aux sources, se laisse souvent égarer par ses guides, et mêle à leurs erreurs ses propres hypothèses. Ainsi, il soutient que les Perses, après avoir reçu de Sem le culte du vrai Dieu, y substituèrent plus tard le culte des astres, niais qu'Abraham les tira de cette idolâtrie et les rendit à la foi de leurs pères; qu'ils adoraient un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, et que les autels sur lesquels ils sacrifiaient au feu étaient une imitation de l'autel de Jérusalem. La partie la plus intéressante de l'ouvr.ige de Thomas Hyde, c'est la traduction du Sad-der, abrégé de la théologie cérémonielle et pratique des Perses, qui, rédigé en pehlvi, fut traduit en vers persans par Schah-Mord, le fils de Malek Schah, en 1493, et ensuite en latin par le théologien anglais. Cet abrégé renferme cent préceptes, qui sont considérés comme autant de portes pour entrer au ciel. De là le nom de Sad-der, qui signifie les Cent portes.
Mais que sont tous ces documents indirects et
ces traditions incertaines devant les monuments
I originaux, devant les livres mêmes de Zoroastre,
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ou ceux qu'une foi de vingt-deux siècles au moins consacre sous son nom, et que l'on peut appeler les écritures saintes de l'ancienne Perse? Ces monuments précieux, un jeune Français, Anquetil-Dupcrron, alla les chercher, vers le milieu du dernier siècle, dans le Guzarate, au fond de l'Inde, où il savait que les Guèhres ou Parses, c'est-à-dire les Perses restés fidèles au vieux culte de leurs pères et chassés de leurs pays par la persécution musulmane, les conservaient religieusement. Parti de Paris, comme simple soldat, le 7 novembre 1754, arrivé dans l'Inde le 10 août 1755, il traversi seul, à pied, sans argent, sans ressources, au milieu des plus grands dangers, un espace de près de quatre cents lieues, pour se rendre de Cliandernagor à Pondichéry et de Pondichéry à Surate, étudia pendant plusieurs années le zend et le pehlvi près des destours, ou prêtres parses, et revint en France le 4 mai 1762 avec quatre-vingts manuscrits, au nombre desquels se trouvaient l'original zend et la traduction pehlvi des ouvrages suivants : 1" YYzeschnê, recueil de prières et d'élévations que M. Eugène Burnouf a publié avec une traduction et un commentaire, sous le titre de Yaçna (in-4, Paris, 1833); 2° le Vispered, où sont énumérés les principaux êtres de la création; 3° le Vendidad, considéré comme le fondement de la loi mazdéienne. Ces trois livres réunis forment ce qu'on appelle le Vendidad- Sadé; 4° les Yescht-Sad'!, diverses compositions et fragments de différentes époques; 5° le livre Sirozi ou les Trente jours, sorte de calendrier liturgique, composé des prières qui doivent être adressées au génie de chaque jour; 6° le Boun- Dehesch, collection de traités dogmatiques sur différents points, et partagée en trente-quatre sections; manière d'encyclopédie théologique, composée probablement en zend, mais qui n'existe plus qu'en pehlvi. Ce sont ces différents écrits qu'Anquetil-Duperron a fait connaître, avec une relation de ses voyages et une Vie de Zoroastre, dans une traduction française publiée à Paris, en 3 vol. in-4, 1771, sous le titre général de Zend- Avesla, c'est-à-dire la Parole de vie, ou, selon M. Burnouf, la Parole de feu. C'est par ce nom qu'on désigne le code entier de Zoroastre, ou la loi révélée dont il se disait l'interprète; mais ce code, dans l'origine, était beaucoup plus considérable. D'après le Dabistan, ouvrage dont nous parlerons tout à l'heure, il aurait été formé de vingt et un livres, désignés sous le nom de nosks ou naçkas. Sept de ces livres auraient traité des premiers principes des choses et de l'origine de tous les êtres; sept auraient été consacrés aux lois civiles, morales et religieuses; et les sept derniers à l'astronomie et à la médecine. Mais, au lieu de vingt et un naçkas, il n'en resterait plus aujourd'hui que quatorze dans un état de conservation plus ou moins complète. Nous ne savons pas jusqu'à quel point cette division si étudiée peut s'accorder avec la lettre et avec l'esprit du Zend-Avesta. Ce qui est certain, c'est que les ouvrages que nous venons de mentionner sont les seuls de cet ordre, ou plutôt de cette langue; qui existent aujourd'hui dans l'Inde, où ils ont été apportés de la Perse, en 1276, par le destour Ardeschir. Non content de les introduire en Europe et deles traduire, Anquetil ena démontré l'authenticité et développé l'esprit par une suite de savantes dissertations publiées dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et le t. III des Mémoires de l'Institut (classe d'histoire et de littérature). Les manuscrits si glorieusement conquis par AnqueUl-Duperron acquirent une nouvelle valeur et fournirent des lumières inattendues entre les mains de M. Eugène Burnouf. Cet illustre orientaliste, ayant découvert que le zend n'est qu'une
dérivation du sanscrit, la langue du Zend-Ave i de celle des Védas, fit servir celle-ci comme un", clef infaillible à l'interprétation de celle-là. et donna un sens précis à ce qui n'en avait pas dans l'opinion de son prédécesseur. Par ce résultat philologique, il a été conduit à un résultat philosophique que l'on rencontre plus d'une fois dans l'histoire de l'esprit humain. Il s'est assuré que les idées exprimées dans les monuments religieux offraient entre elles le même rapport de filiation que les deux langues, c'est-à-dire que le mazdéisme, ou le culte de Zoroastre, doit être considéré comme une transfiguration, une métamorphose spirituelle du culte brahmanique. «Les Parses. dit-il dans l'ouvrage que nous avons déjà cité {Commentaire sur le Varna, p. 541), les Perses ont personnifié des abstractions, des qualités morales, qui. d'abord significativesau propre, sont devenues par la suite des êtres mythologiques. » En d'autres termes, les Indiens adorent la nature, et les Perses s'élèvent au-dessus d'elle. Les livres zends, grâce aux travaux d'Anquetil et de M. Burnouf, peuvent nous donner une idée de la doctrine de Zoroastre. Mais quoi ! avant Zoroastre, qui lui-même en appelle souvent à une révélation plus ancienne, et dont Hérodote, en parlant de l'institution des mages (liv.I, cb. cxl), semble ignorer l'existence, les nations antiques et policées de l'Iran n'ont-elles possédé aucune tradition, n'ont-elles connu aucun enseignement religieux qui ait pu les préparer à recevoir la loi mazdéenne? A cette question vient naturellement s'en rattacher une autre: Comment supposer qu'une œuvre comme le Zend-Avesta n'ait jamais été l'occasion d'aucun autre système, n'ait jamais produit cette diversité d'interprétations, ces opi nions opposées, ces sectes ardentes que l'on voit sortir ailleurs de tous les monuments semblables, surtout si l'on songe aux vicissitudes politiques de la Perse et aux impulsions différentes qu'elle a dû recevoir? Sur ces deux problèmes, les systèmes qui ont existé en Perse avant la religion de Zoroastre, et ceux qui sont sortis de son sein ou qui ont suivi sa chute, il y a deux documents à consulter, très -curieux l'un et l'autre, mais d'une valeur inégale, le Desatir et le Dabistan Le Desatir, c'est-à-dire la Parole du Seigneur ou le Livre céleste, est, si l'on en croit l'éditeur oriental, un recueil de quinze livres envoyés du ciel à quinze prophètes dont le premier est Mah-Abad, c'est-à-dire le grand Abad, et le dernier, Sasan, deuxième du nom. Parmi ces prophètes se trouve Zoroastre, qui n'occupe entre eux, dans l'ordre chronologique, que la treizième place. Sasan II vivait au temps de Khosrou- Parwiz, contemporain d'Héraclius, et termina ses jours neuf ans avant la destruction des Sassanides par les Arabes. « La langue, dit Silvestre de Sacy {Journal des savants, janvier 1821), dans laquelle est écrit le Desatir, diffère du zend, du pehlvi, du pers m moderne et de toutes les autres langues connues, et il serait de toute impossibilité aujourd'hui d'en entendre un seul mot sans la traduction littérale qu'en a faite en persan Sasan deuxième du nom, et qui est jointe à l'original verset par verset, et presque ligne par ligne. Sasan ne s'est pas contenté de traduire le Desatir, il y a joint parfois un commentaire où il déploie une métaphysique subtile et raffinée. » C'est cet ouvrage, déjà connu en partie par l'auteur du Dabistan. et dont un fragment en persan avait reçu le jour en 1789 dans les Nouveaux Mélanges asiatiques de Calcutta, qui a été publié à Bombay, en 1818. par Moulla Firous Ben Kaous, accompagné de l'ancienne version persane et du commentaire du deuxième Sasan, avec une traduction anglaise
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tant de l'originai que du commentaire (1 vol. gr. in -8).
C'est un fait bien extraordinaire qu'un tel monument soit resté ignoré de l'histoire, qu'il ait existé avant et après Zoroastre tant d'écrivains et de livres célèbres dont pas un seul n'est mentionné dans l'antiquité sacrée ou profane; mais l'incrédulité est complètement justifiée lorsqu'on connaît la chronologie du Desatir et les anachronisuies qu'il décore du nom de prédictions. Le premier des quinze personnages qu'il met en scène, et qui a donné son nom à tous les sectateurs du Desatir, Mah-Abad, n'est pas seulement un prophète de l'Iran, il est le premier père et le législateur du genre humain dans la période cosmogonique à laquelle nous appartenons : car, après avoir péri dans un cataclysme universel, à la fin de la précédente période, notre espèce a recommence avec lui dans la période actuelle. Mah-Abad a eu pour successeurs treize apôtres et princes de sa race, treize Abad qui forment avec lui la dynastie des Mah- Abadiens. Le nombre des années qui marque la durée de cette dynastie ne peut être exprimé dans aucune langue; il faut se contenter de le représenter aux yeux par un 6 suivi de vingttrois zéros. Encore ce signe n'est-il pas exa:t : car chacun des jours dont se compose l'année mah-abadienne est une révolution de Saturne, évaluée à trente années solaires. Après la dynastie des Mah-Abadiens, vient celle de Dji- Afran, le second prophète de l'Iran, dont la famille, déjà singulièrement dégénérée, n'a régné qu'un million d'années mah-abadiennes. Le troisième prophète est Schaî-Kéliv, fondateur d'une nouvelle dynastie, qui, inférieure à la précédente, ne subsiste que pendant un schamar, c'est-à-dire un espace de dix millions d'années. A la dynastie de Schaï succède celle de Y.isan, fils de Schaï Maliboul, et quatrième prophète de l'Iran. Celte dynastie dure quatrevingt-dix-neuf salam. ou neuf millions neuf cents ans. Alors nous entrons avec Ghilschah ou Kaïomors (Cayoumarth, selon M. de Sacy) dans une époque moins fabuleuse.
Les faits historiques rapportés par le Desatir, sous forme de prédictions, n'offrent pas moins de prise à la critique que sa chronologie imaginaire. Ainsi le premier Sasan, qui se dit fils de Darius II et frère d'Alexandre, parle de Manès et de ses disputes avec Sapor, de Mazdek et même de Mahomet, c'est-à-dire de personnages et d'événements postérieurs à lui de six à neuf siècles. Sasan V, qui se place sous le règne de K.hosrou-Par\viz, et qui est mort neuf ans avant la chute des Sassanides, fait mention de la conquête des Arabes, de la puissance des Turcs et de la corruption de la religion musulmane : d'où il faut conclure, selon M. de Sacy (Journal des savants, février 1821), que les deux derniers livres du Desatir ont été écrits dans l'Inde, ou dans une contrée voisine de l'Inde, six ou sept siècles après l'hégire, et que le reste de l'ouvrage peut appartenir au ne ou nr siècle de la même ère.
Quand on admettrait cette supposition dans toute sa sévérité, le Desatir serait encore un monument de la plus haute importance pour l'histoire de la philosophie, comme le fait d'ailleurs remarquer lui-même l'illustre orientaliste que nous avons pris pour guide dans cette question. «Quoique ce livre, dit-il (ubi supra), soit loin de pouvoir prétendre à la haute antiquité qu'il s'attribue lui-même, on ne saurait douter qu'il ne contienne d'anciennes traditions dont une judicieuse critique peut profiter, en les séparant des idées plus modernes qui en ont
changé la face, et qui peut-être sont dues au mélange des doctrines et des traditions anciennes. »
Le Dabistan, c'est-à-dire VÊcole des mœurs, est un ouvrage d'un tout autre caractère, mais non moins précieux pour le sujet que nous traitons. L'auteur, Mohsan-Fani. ou de quelque autre nom qu'il s'appelle, car' les philologues ne sont point d'accord sur ce point, est un Persan de la secte des soufis, qui, né en 1615, sous le règne de Schah-Djéhan, passa la plus grande partie de sa vie à voyager dans l'Inde, en étudiant partout sur son passage les sectes religieuses et philosophiques répandues dans cette vaste contrée. Il prend connaissance de tous leurs livres, se fait initier à toutes leurs traditions et à tous leurs mystères, entre en conversation avec leurs plus célèbres docteurs et confronte les interprétations orales avec les dogmes écrits. C'est en rédigeant ces observations qu'il a composé le Dabistan, où l'on voit analysées sans art, mais avec impartialité et d'une manière attachante, profonde quelquefois, ces cinq grandes religions : celles des mages, des Indiens, des juifs, des chrétiens, des musulmans, et ce que l'auteur appelle la religion des philosophes, y compris leurs principales ramifications. Ce livre était complètement ignoré des savants de l'Europe, lorsqu'il attira, en 1787, l'attention de William Jones. Ce n'est qu'en 1809 qu'il fut publié pour la première fois, à Calcutta, dans l'original persan, et qu'il en parut quelques fragments, traduits en anglais, dans les Recherches asiatiques. Enfin, une traduction complète de l'ouvrage, également en anglais, accompagnée de notes savantes, d'une introduction et de tableaux analytiques, a été publiée à Paris en 1843 (3 vol. in-8), par MM. David Shea et Anthony Troyer, aux frais du comité de traduction orientale de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Le premier volume est consacré tout entier aux sectes religieuses et philosophiques de la Perse, et peut se diviser en deux parties : celle qui se rapporte aux doctrines antérieures à Zoroastre et à Zoroastre lui-même, et celle où il est question de systèmes plus récents, ou tout au moins rajeunis. Dans la première, l'auteur du Dabistan ne fait guère que répéter, sans aucune différence essentielle, le Desatir et le Zend-Avesta ; et cette concordance nous fait voir combien l'un de ces deux monuments a été bien compris en Europe, et quelle valeur il faut attacher à l'autre. La seconde partie nous offre des faits entièrement nouveaux, entièrement étrangers jusqu'à ce jour à l'Europe savante, et qui peuvent être accueillis avec confiance quand on songe à l'exactitude dont notre voyageur fait preuve dans des matières parfaitement connues de nous : par exemple, lorsqu'il parle des juifs, des chrétiens et des Indiens.
Nous avons cru nécessaire d'indiquer rapidement les matériaux que la science a amassés jusqu'à présent pour la connaissance des idées de l'Iran, et les trois principales sources où il faut puiser ; nous allons essayer à présent d'en 1 faire sortir ce qui peut intéresser l'histoire de la philosophie, en commençant toutefois par le Zend-Avestâ; car là est le point fixe sur lequel reposent et autour duquel doivent s'étendre toutes nos recherches ; le système de Zoroastre est l'expression la plus haute et la plus univer selle de l'esprit de l'ancienne Perse.
II. La première question que soulève le Zend- Avesta, c'est celle de son authenticité. Les livres zends rapportés de Surate vers le milieu du dernier siècle ont-ils été véritablement, sinon écrits, du moins inspirés par Zoroastre? Sont-ils une œuvre sincère, originale, ou seulement une de
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ces impostures si fréquentes en Orient, et où quelques traditions anciennes se mêlent aux inventions d'une imagination plus récente? Cette question appartient plus à la philologie qu'à la critique philosophique; or, comme nous l'avons déjà remarqué, la philologie contemporaine l'a résolue dans le premier sens. En démontrant que le zend, cette langue à peine comprise des destours eux-mêmes, n'est qu'une dérivation, un filon égaré de la langue des VédaSj elle a prouvé en même temps la haute antiquité des écrits qui nous l'ont fait connaître et des idées dont elle est l'interpiète. Telle est d'ailleurs la nature de ces idées, tel est leur caractère religieux et primitif, telle est leur conformité avec tout ce que nous pouvons savoir sur la religion des Perses par les auteurs grecs et latins, qu'elles offrent par elles seules une garantie suffisante aux soupçons de la critique.
Quant à l'âge du Zend-Avesta, quant à la date précise de la mission de Zoroastre et du triomphe de sa doctrine parmi les peuples de l'Iran, c'est un problème plus difficile à résoudre; car la Perse n'a pas plus de chronologie que l'Inde, ou, si elle en a une, c'est une chronologie fabuleuse comme celle du Desatir, poétique comme celle du Schah-Nameh. Nous nous trouvons ici placés entre deux points extrêmement éloignés l'un de l'autre. Si nous en croyons la critique moderne, c'est-à-dire les conjectures d'Anquetil- Duperron (Vie de Zoroastre, Zend-Avesta, t. II), généralement adoptées aujourd'hui, Zoroastre, ou, pour l'appeler de son nom zend, Zéréthoschthrô (astre d'or, astre brillant), serait né à Urmi, dans l'Iran, en 585 avant notre ère, et aurait rempli sa mission en 549. C'est dans cette année même qu'après avoir converti sa patrie, il se serait rendu à Balk, capitale de la Bactriane, où il aurait gagné au nouveau culte, d'abord le roi, puis la cour, puis toute la nation et même un brahmane. Sankara-Acharya, ou, comme l'appelle le Dabistan, Djangran-Ghachah, arrivé de l'Inde pour discuter avec lui. Le roi qui régnait alors à Balk, Ghustasp, père d'Isfendiar, est supposé être le même qu'Hystaspes, père de Darius. Ayant passé dans la capitale de la Bactriane environ dix ans (de 539 à 529 avant J. C), le prophète iranien aurait été prêcher sa doctrine à Babylone, et aurait rencontré Pythagore au nombre de ses disciples. C'est dans ce temps que les Grecs ont placé le règne de Cambyse. Enfin, revenu en Perse après trois ans d'absence, Zoroastre aurait vu son culte publiquement adopté dans la Chaldée, dans la Perse, dans la Médie, dans la Bactriane, alors réunies sous le sceptre de Darius, et serait mort à l'âge de soixantedix-sept ans, en 508 avant Jésus-Christ. Tel est le résultat des suppositions d'Anquetil, qui, du reste, est bien éloigné d'en dissimuler l'incertitude, et ne les avance qu'avec une extrême circonspection. Si nous consultons les auteurs grecs, nous les verrons presque tous s'accorder entre eux pour placer le fondateur de la religion des Perses à une distam e qui détruit complètement notre système de chronologie. Selon Diogène Laërce {Vilœ philosoj/h. Proœm), He platonicien, dans son livre des Xl<ith>:mati<jues} faisait vivre Zoroastre 5000 ans avant la guerre de Troie. Hermippe, cité par Pline l'Ancien [Hist. nat.} liv. XXX), et à qui l'on attribue une traduction de plusieurs ouvrages de Zoroastre, exprimait la mi ion, que l'on retrouve
aussi chez Plutarque, dans le traité d'Isis et d'Osiris. Aristole. si l'un en croit Diogène Laërce {ubi supra) et Pline (liv. XXX), se contentait de placer son existence 6000 ans avant Platon, ou un peu moins de 6400 ans avant notre ère. La
plupart aussi pensaient que les mages étaient plus anciens que les prêtres égy| lême
que les gymnosophistes, c'est-à-dire les brahmanes de l'Inde. Nous ajouterons à toutes ces alions celle de Justin (liv. I, eh. i), ou plutôt de Trogue-Pompée, qui faisait de Zoroiistre un roi de la Bactriane, créateur des arts magiques, et vaincu par Ninus.
On reconnaîtra sans peine ici l'écho des vieilles traditions de la Perse : car, quelle autre autorité qu'une tradition orientale aurait pu donner aux Grecs l'idée de cette fabuleuse antiquité? Quel livre, quel monument, quel fait véritablement historique voyons-nous invoqués par eux? Qu'est-ce qui pouvait leur faire supposer que les mages étaient plus anciens que les prêtres de l'Egypte et les brahmanes de l'Inde, sinon ces dynasties mythologiques, ces interminables générations de prophètes dont il est question dans le Desatir? Aussi a-t-on pensé, avec raison, tant qu'on a été réduit à ces vagues témoignages, que le nom de Zoroastre s'appliquait moins à un homme qu'à tous les réformateurs, à tous les instituteurs religieux de l'Iran. Si nous avons vu Justin faire de Zoroastre un roi, cela vient certainement de ce que, dans les traditions que nous avons citées, ces premiers prophètes nous sont représentés en même temps comme les premiers souverains de la terre, comme des chefs de puissantes dynasties. Au contraire, les dates d'Anquetil-Duperron s'accordent à merveille avec tout ce que racontent de l'auteur du Zend-Avesta les auteurs orientaux eux-mêmes. Quel est, en effet, le rang qu'occupe Zoroastre parmi les quinze prophètes du Desatir? Il est placé immédiatement après les temps mythologiques et héroïques de la Perse et avant ceux de la décadence, puisque Sasan, premier du nom, qui vient après l'auteur du Zend-Avesta, est censé vivre à l'époque de Darius Kodoman et d'Alexandre. Or. l'histoire des anciens Perses ne sort de ses ténèbres et ne commence véritablement que sous les règnes de Cyrus, de Cambyse et de Darius Hystaspes. Est-ce Darius lui-même ou son père qui, sous le nom de Ghustasp, joue un si grand rôle dans la vie de Zoroastre ? Peu nous importent les noms propres, c'est une époque que nous cherchons ; et avant celle que nous avons trouvée, il n'y a que des traditions étrangères à Zoroastre; après elle, le triomphe de sa doctrine est déjà un fait accompli dans l'immense empire des successeurs de Darius. Bemarquons, en outre, que la conquête que fit Darius d'une partie de l'Inde nous explique la conversion du brahmane Djangran- Ghachah Enfin ce sage de la Grèce qui assiste, dans Babylone, aux prédications du nouveau prophète, "nous transporte au milieu du vie siècle avant notre ère; car ce sage ne peut être que Pythagore, qui florissait dans la lxii8 olympiade ou 528 ans avant J. C, que saint Clément. nous représente comme un disciple de Zoroastre, et qu'une tradition généralement répandue fait voyager en Egypte et dans la Chaldée.
Le Zend-Avesta est, dans le sens antique et primitif du mot. un code religieux, c'est-à-dire qu'on y rencontre tout à la fois, confondus sans ordre, un culte, une législation et un système de croyances, une sorte de philosophie. Nous laissons de côté la partie cérémonielle et civile pour nous occuper seulement des dogmes proprement dits et de la morale.
Le plus caractéristique et le plus connu d« ces dogmes, c'est celui qui reconnaît à la tête de l'univers deux principes, l'un auteur du bien, et l'autre du mal, Ormuzd et Ahrimane. Mais ce dualisme n'est admis que dans une certaine me-
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sure, autant qu'il est nécessaire pour écarter de Dieu la responsabilité du mal ; il n'est pas le fond de la religion de Zoroastre. Le fond de la religion de Zoroastre, c'est le monothéisme. En effet, d'abord Ormuzd et Ahrimane sont tous deux sortis, ou, comme dit le Boun-déhesch, ils sont un seul peuple de Zervane-Akérène, c'est-àdire le temps sans bornes ou l'espace infini. Le Zend-Avesta ne s'explique pas davantage sur la nature et les attributions de ce principe : aussi a-t-il été compris de diverses manières par les différentes sectes du magisme. Les uns n'y ont vu que le temps abstrait, les autres que l'espace ou le lieu, et d'autres, formant la secte des zervanites, une émanation de la lumière première ; mais la réserve même des livres originaux nous autorise à croire qu'il s'agit ici de l'infini, supérieur à toute distinction du bien et du mal, et que son essence même ne permet pas de définir.
De plus, il n'y a aucune égalité entre Ormuzd et Ahrimane. A en croire quelques sectes, dont les opinions sont rapportées par Scharistani (Thom. Hyde, Vet. Pers., hist., ch. xxn) et par l'auteur du Dabistan (t. I, p. 356 de la traduction anglaise), Ahrimane aurait reçu l'existence après Ormuzd, et, par conséquent, ne serait pas éternel ; il serait né d'un doute conçu par Ormuzd sur sa propre puissance, ou il aurait accompagné la création, c'est-à-dire le développement de la puissance divine, comme l'ombre accompagne la lumière; en un mot, il n'est qu'une négation, une limite. Mais nous n'avons pas besoin de sortir des paroles du Zend- Avesta pour montrer que ces deux puissances sont loin d'être placées sur la même ligne et de former un antagonisme inconciliable. Ormuzd seul. Ahurâ-Mazdaô, comme l'appellent les livres zends (c'est-à-dire la grande lumière, ou, selon la traduction de M. Burnouf, le roi très-savant), possède véritablement les attributs de la divinité. Lui seul est invoqué, adoré dans la religion de Zoroastre, qui s'appelle de son nom, le mazdéisme. Voici en quels termes il est ordonné de le prier : « J'invoque et je célèbre le créateur Ahurâ-Mazdaô, lumineux, resplendissant, trèsgrand et très-bon, très-parfait et très-énergique, très-intelligent et très-beau, éminent en pureté, qui possède la bonne science, source de plaisir, lui qui nous a créés, qui nous a formés, qui nous a nourris, lui le plus accompli des êtres intelligents. » (E. Burnouf, Comment, sur le Yagna, p. 146.) Ahrimane, au contraire, l'esprit du mal, le roi des ténèbres, n'a qu'un pouvoir limité et temporaire qui le fait ressembler beaucoup moins à un des auteurs de la création qu'à un ange déchu, à une créature révoltée contre Dieu et destinée à se réconcilier avec lui. En effet, selon les livres zends, et surtout selon le Boundéhesch, toute la durée de la nature se partage en quatre périodes de trois mille ans chacune. Dans la première, c'est Ormuzd seul qui règne ; car c'est lui qui a commencé l'œuvre de la création. « J'ai agi le premier, dit-il à son prophète [Vendidad-Sadé, farg. 1), ensuite ce Pétyaré, » c'est-à-dire le contradicteur ou Ahrimane. « Au commencement, Ormuzd, élevé au-dessus de tout, était avec la science souveraine, avec la pureté, dans la lumière du monde. Ce trône de lumière, ce lieu habité par Ormuzd, est ce qu'on appelle la lumière première; et cette science souveraine, cette pureté, production d'Ormuzd, est ce qu'on appelle la loi. » (Zend-Avesta, t. III, p. 343.) Dans la seconde période, Ormuzd et Ahrimane luttent ensemble avec des avantages à peu près égaux, l'un régnant sur la lumicie3 l'autre sur les ténèbres; l'un formant
toute chose pour le bien, l'autre pour le ma*. Dans la troisième période, la victoire appartient à Ahrimane; c'est lui et les ares sortis de ses mains, les démons, les puissances infernales, qui gouvernent le monde, c'est-à-dire que le monde marche à sa fin. Enfin, Ormuzd reprend le dessus, et, cette fois pour toujours, les morts ressuscitent purifiés de leurs fautes, le mal disparaît, et avec ini l'enfer • Ahrimane lui-même, récitant des prières et offrant des sacrifices, est un zélé serviteur du ro; d«. la lumière. « Cet injuste, cet impur, dit le Yaçna (h. 30 et 31), qui n'est que dew dans ses pensées, ce roi ténébreux des darvands, qui ne comprend que le mal, à la résurrection il dira l'Avesta ; exécutant la loi, il l'établira même dans la demeure des darvands. » Il est impossible de dire plus clairement que la puissance d'Ahrimane n'est ni éternelle ni absolue, mais temporaire et relative. Elle n'intervient que dans l'état actuel du monde, pour en expliquer les imperfections et en décharger la responsabilité divine. Avant que ce monde fût formé, elle n'existait pas encore, et quand il aura disparu et fait place à un monde meilleur, elle n'existera plus; car, pour le principe du mal, c'est avoir perdu l'existence que d'être subordonné à celui du bien.
Après avoir défini, autant qu'il dépendait de nous, l'essence et les rapports des deux principes, nous sommes naturellement conduits à rechercher comment et dans quel ordre ils ont produit l'univers.
Les livres zends ne s'expliquent pas sur l'acte par lequel Ormuzd a donné l'existence au monde, et sur la manière dont il est sorti luimême, ainsi que son ennemi, du sein de l'Éternel. Ils disent bien qu'Ormuzd et Ahrimane ont été donnés de Zervane-Akérène, qu'Ormuzd a donné le ciel, la terre et toutes ses productions; mais que faut-il entendre par là ? Est-ce la création telle que nous la concevons aujourd'hui, telle que l'admet l'orthodoxie chrétienne, ou simplement l'émanation ? Nous n'hésitons pas à adopter ce dernier sens, et voici par quels motifs. Si être donné, dans la langue du Zend- Avesta, signifie être créé, Ormuzd a été créé aussi bien que le monde ; car la même expression s'applique à l'un et à l'autre. Or, il est impossible de regarder Ormuzd comme une création; car lui seul, comme nous l'avons montré, a un rôle actif dans l'existence, lui seul a tous les attributs et tient la place de Dieu; il est le premier auteur, le défenseur et le rédempteur de l'univers. Nous pouvons assurer qu'il en est la substance, quand nous voyons le Zend-Avesta (t. II, p. 180) le désigner quelquefois comme le corps des corps. Il est la grande lumière, par conséquent, ses rapports avec les êtres sont les mêmes que ceux des rayons avec le soleil. Aussi n'avons-nous aucune raison de contester l'authenticité de ce passage des livres zends cité dans le Dabistan (t. I, p. 239). C'est Ormuzd qui parle à Zoroastre : « Apprends à tous les hommes que tout objet brillant et lumineux est l'éclat de ma propre lumière.... Rien, dans le monde, n'est au-dessus de la lumière, dont j'ai créé le paradis, les anges et tout ce qui est agréable, tandis que l'enfer est une production des ténèbres. » Il faut, en outre, tenir compte de ce fait historique, que le gnosticisme et le manichéisme, si étroitement liés au système de Zoroastre, sont fondés sur le système de l'émanation. Ormuzd est donc une émanation de l'éternité ou de l'infini, au sein duquel il était primitivement confondu avec les ténèbres, et le monde est une émanation d'Ormuzd. Mais il y a entre eux cette différence fondamentale, mie le premier est une
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émanation éternelle du temps cterrH (Zcrvane- Akérène), et le second une émanation transitoire du temps phénoménal, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire du temps qui sert à mesurer les révolutions du ciel, et la succession des événements (Zervane).
Ormuzd n'a pas produit directement les êtres matériels et spirituels dont l'univers se compose, il les a produits par l'intermédiaire de la parole, du Verbe divin, du saint Honover. « Le pur, le saint, le prompt Honover, je vous le dis clairement, ô Sapetman Zoroastre, était avant le ciel, avant l'eau, avant la terre, avant les troupeaux, avant les arbres, avant le l'eu, fils d'Ormuzd, avant l'homme pur, avant les dews. avant les kharfesters (les animaux utiles ou innocents), avant tout le monde existant, avant tous les biens, avant tous les purs germes donnés d'Ormuzd. » {Yaçna, h. 19.) En d'autres termes, ace qu'Ormuzd esta l'Éternel ou à l'infini, le Honover l'est à Ormuzd, c'est-à-dire sa pensée, son âme, son image, et, par là même, la source et le modèle de toutes les perfections des êtres. » (Anquelil, Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXXVII, p. 620.) Il a un corps et une âme : son âme, ou, comme disent les livres rends, son fcrouër, c'est la réunion de toutes les idées, qui forment, en quelque sorte, sa substance intelligible; son corps, c'est la réalisation de ces idées dans la nature des êtres, c'est l'univers tout entier, tant spirituel que matériel. (Zend-Avesta, t. II, p. 323 et 595.)
Au-dessous du Verbe divin, de l'intelligence ou de la raison universelle qui a préexisté et présidé à la formation des choses, nous rencontrons ce que, dans la langue de Platon, on a appelé les idées, ce que les livres zends nomment les fermiers, c'est-à-dire les formes divines, les types immortels des différents êtres. Le feu et les animaux ont leurs férouërs comme l'homme; les nations, les villes, les provinces, aussi bien que les individus. Il y a les férouërs des anges, de la loi, d'Ormuzd lui-même, et, comme on l'a vu plus haut, du Verbe d'Ormuzd. Il n'y en a pas pour Ahrirnane et ses démons, ni pour le premier principe des choses, le temps sans bornes. Cela se conçoit, puisque le mal n'est qu'une négation et que l'infini échappe à toute forme déterminée. Cependant il faut remarquer que ces types ont plutôt un caractère mythologique que métaphysique, et ressemblent plus à des puissances effectives qu'à de pures conceptions de l'esprit. Ils ont pris naissance pendant la première période de la durée du monde, quand Ormuzd était encore sans rival, et ont d'abord existé seuls dans le ciel, puis réunis aux différents êtres qu'ils représentent, et, faisant partie de la nature pendant cette vie terrestre, ils ont été chargés de combattre l'influence des mauvais génies. Ormuzd, en les exilant de leur première patrie, leur adressa ces mots (Zcad- Avesta, t. II, p. 350) : « Quel avantage ne retirerez-vous pas de ce que, dans le monde, je vous donnerai d'être dans des corps ! Combattez les daroudj (les créatures d'Ahrimane) ; faites disparaître les daroudj. A la fin, je vous rétablirai dans voire premier état, et vous serez heureux. A la fin, je vous remettrai dans le monde, vous serez immortels, sans vieillesse, sans mal. » C'est la théorie des idées amenant à sa suite, comme dans le système de Platon, les dogmes de la préexistence et de l'immortalité.
Il est évident que les férouërs, étant les exemplaires d'après lesquels toutes les créatures ont été formées, ont dû exister avant ces créatures, de. 'juolijuo nature qu'elles soient, comme l'original existe avant la copie ; voilà pourquoi nous
les avons placés, sans écouter l'usage, au-dessus des puissances spirituelles, c'est-à-dire des génifll et des anges qui peuplent le ciel de Zovoastrfl, Ces derniers se divisent en deux classes : les amschaspands et les izcds.
Les amschaspands (c'est-à-dire les immortels excellents ou les saints immortels) sont au nombre de six. Le premier, Dahman, dont le nom signifie la bienveillance ou la bonté, a sous sa protection les troupeaux. Le second. A rdibcheschl, dont le nom se traduit par pureté excellente, 8Sj le maître du feu, l'Ouriel des Hébreux et des Chaldéens. Le troisième, Sékahriver (le roi puissant, selon Anquetil-Duperron ; l'excellent roi, selon M. Burnouf), a sous sa surveillance les sept métaux et les richesses enfouis dans le sein de la terre. Le quatrième, Sapandomad (disposition de cœur humble et soumise, selon Arquetil; selon M. Burnouf; celle qui est sainte et soumise), est un esprit féminin, gardien de la terre. Le cinquième et le sixième, Kordad (qui produit tout) et Amerdad (qui rend imm tel), ne sont jamais séparés l'un de l'autre. Le premier est le génie préposé aux eaux, et le second, à la garde des arbres et des fruits (Commentaire sur le Yaçna, p. 147-166).
Les izeds, dont le nom signifie, selon M. Burnouf, objets d'admiration, sont des génies du second ordre, réunis en une vaste hiérarchie et préposés à toutes les parties de l'univers. Ils ont sous leur garde, les uns lés différentes heures du jour, les autres différents jours du mois ou les mois de l'année; ceux-ci, les astres; ceux-là, les plantes, les arbres, les troupeaux; d'autres, les hameaux et les villes. Le premier et le plus puissant des izeds, c'est Mithra, que l'on a souvent confondu tantôt avec Ormuzd, tantôt avec le Soleil, mais qui est parfaitement distinct de tous deux. Il est appelé Y œil d'Ormuzd et le protecteur des provinces de l'Iran, quoique ses attributions s'étendent à toute la terre et qu'il semble plutôt un médiateur universel entre la créature et le créateur. On le représente avec mille oreilles et dix mille yeux, parcourant l'espace qui s'étend entre le ciel et la terre, la main armée d'une massue pour effrayer les mauvais génies, ou d'un poignard d'or pour fertiliser la terre. Il donne à la terre la lumière, il trace le chemin à i'eau, il entretient l'harmonie dans le monde et pèse les actions des hommes sur le pont ïchinevad. c'est-à-dire le passage étroit qui sépare cette vie de l'autre (Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXXVII, p. 620). A peu de distance de Mithra, nous rencontrons Sérosch, dont le nom signifie la parole faite corps, ou la parole incarnée. Il est en quelque sorte le lieutenant d'Ormuzd sur la terre (Comment, suite Yaçna, p. 41).
Du monde intelligible et du monde spirituel, nous descendons au monde matériel, dont le Boun-déhesch nous raconte en ces termes la formation successive : « En quarante-cinq jours, moi, Ormuzd, aidé des amschaspands j'ai bien travaillé, j'ai donné le ciel. En soixante jours, j'ai donné l'eau; en soixante-quinze, la terre; en trente, les arbres; en vingt, les animaux; en soixante-quinze, l'homme. » Ces six époques de la création, formant ensemble une ai, née de trois cent soixante-cinq jours , s'appellent les six galiambars, et sont célébrées chaque année par autant de fêtes qui portent le même nom.
Le ciel parait avoir pour substance le feu, cet emblème, matériel de la divinité, et se compose de deux parties : le ciel immobile, séjour d'Ormuzd, et le mobile, ou les étoiles, confiées à la direction de Mithra. Ces dernières font leurs révolutions autourd'un même pivot, l'Albordj.mou-
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tagne qui s'éiève de la terre jusqu'au ciel immobile. C'est aussi du haut de cette montagne, appelée le Nombril de la terre, que descend l'eau, pour se distribuer ensuite par mille canaux sur la surface de notre planète, et former les mers, les lacs, les fleuves et les ruisseaux. La terre se divise en sept parties ou kcschvars, séparées les unes des autres par d'immenses étendues d'eau qui portent le nom de zm^ès. Toutes ces parties, confiées à la garde d'autant de génies particuliers, diffèrent les unes des autres par la couleur et la conformation de leurs habitants. La plus heureuse entre elle?, c'est l'Airyana ou l'Iran, c le premier lieu, dit le Zend-Avesta, la ville semblable au paradis, que je produisis au commencement. « C'est, en effet, là que Zoroastre place le paradis terrestre et fait naître nos premiers parents.
De même que le ciel est formé d'un seul élément, l'eau d'une seule source et la terre d'un seul noyau, de même tous les arbres, tous les animaux, tous les hommes ne sont que des rejetons infiniment variés d'un seul arbre, d'un seul animal, d'un seul homme. C'est la conséquence à laquelle devait nécessairement aboutir la théorie des idées que nous avons exposée plus haut. Une seule tige, donnée par Ormuzd, produisit d'abord dix mille espèces, dont nous trouvons, dans le Boun-déhesch, une classification fondée sur certaines idées médicales. Ces dix mille espèces en produisirent, à leur tour, cent vingt mille. Le premier de tous les arbres fut le hom, arbrisseau des montagnes, avec lequel les Perses alimentent le feu sacré. Le premier de tous les animaux fut le taureau, qui, après avoir longtemps existé seul, fut tué par Ahrimane et les dews. Mais son âme, devenue celle de toute la nature animale, lui survécut sous le nom de goschouroun ; et de sa semence purifiée naquirent deux taureaux, l'un mâle et l'autre femelle, qui produisirent toutes les espèces d'animaux. Enfin le premier homme fut Kaïomors, sorti d'un des côtés du taureau, sous l'aspect d'un jeune homme de quinze ans. En d'autres termes, la forme humaine se dégage et se distingue du type plus général de l'animalité. Kaïomors eut le même sort que le taureau; mais en mourant il avait répandu sa semence sur la terre. Cette semence fécondée et purifiée par le soleil, donna naissance au premier couple, Meschia et Meschiané, que le Zend-Avesta nous présente à leur origine sous la forme d'un arbre à deux tiges, sans doute l'arbre symbolique des générations humaines.
Telles sont, dans l'ordre même où elles ont été produites, les œuvres de la puissance et de la bonté d'Ormuzd; mais à chacune d'elles, aussitôt qu'elle recevait le jour, était opposée une œuvre d'Ahrimane, destinée à la combattre ou à la corrompre. Ainsi, à l'armée céleste des amschaspands et des izeds répondirent les noires légions des dews, des daroudjs et des darwands, ou la hiérarchie des esprits du mal. Contre le ciel lui-même, contre ce monde où brille la lumière et qu'éclairent, même pendant la nuit, des étoiles sans nombre, Ahrimane construisit le vaste empire des ténèbres, cette immense prison qui s'appelle l'enfer, le douzak. L'eau qui descend de l'Albordj, il la souilla par ses impures créations; il couvrit la terre de plantes vénéneuses, d'animaux malfaisants ou horribles; mais c'est surtout contre l'homme, la plus accomplie des œuvres d'Ormuzd, que se tournèrent d'abord et que se tournent encore sa fureur et sa ruse
Nos piemiers parents, Meschia et Meschiané, à peine sortis de la semence de Kaïomors, vivaient innocents et heureux dans le paradis
terrestre, lieu d'abondance et de délices, plu* beau que le monde entier, et semblable au béhescht (au paradis céleste), quand Ahrimane sauta sur la terre sous la forme d'une couleuvre, vint troubler leur âme et bouleverser leur existence. « Il courut sur leurs pensées, il renversa leurs dispositions, et leur dit : C'est Ahrimane qui a donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux. Ce fut ainsi qu'au commencement Ahrimane les trompa; et, jusqu'à la fin, le cruel n'a cherché qu'à les séduire. » {Zend-Avesla, t. III, p. 351, 378.) En effet, cet égarement de leur esprit ne fut qu'une première victoire remportée sur eux par le génie du mal. « Le dew, qui ne dit que le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une seconde fois, et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta qu'un. » {Ubi supra.) Séduits une troisième fois, nos premiers parents en vinrent à boire du lait. A la quatrième fois, ils allèrent à la chasse, mangèrent la chair des animaux qu'ils venaient de tuer et se firent des habits de leurs peaux : c'est le Seigneur faisant des tuniques de peau à Adam et à Eve. Ensuite ils découvrirent le fer, avec lequel ils coupèrent les arbres et se construisirent une tente. Enfin, ils s'unirent charnellement, et leurs descendants, héritiers de leurs misères, armés les uns contre les autres par la colère et l'envie, continuèrent d'adorer le dew, cause de tous leurs maux, jusqu'au moment où le fils de Poroschosp et de Dogdo, c'està-dire Zoroastre, vint leur révéler la vérité et les appeler à la vraie foi.
Les conséquences de ces dogmes, par rapport à la vie humaine, sont faciles à apercevoir. En politique, l'abolition des castes ; car les hommes n'ont plus, comme dans l'Inde, quatre origines différentes ; ils descendent tous d'un même couple, ils sont tous enfants d'un même père et soumis à la même loi. On lit dans le Vendidad- Sadé (h. 10) ces belles paroles : « Je vous adresse ma prière, ô Hom, qui faites que le pauvre est égal au grand. » Au lieu de castes, on ne rencontre plus en Perse que des classes, à la tête desquelles se trouvent les mobeds (de mogh bed, c'est-à-dire juges des mages), et les destours (c'est-à-dire surveillants), en un mot, les prêtres. La forme du gouvernement doit être monarchi que; mais le roi, image d'Ormuzd sur la terre, a pour tâche de soulager et de protéger le pauvre {Vendidad-Sadé. h. 19), ou, comme on l'a dit dans un autre temps et sous une autre influence, il doit être l'homme du peuple. Se montre-t-il infidèle à sa mission, le grand prêtre, ou archimage, le destouran-desîour, a le droit de prononcer sa déchéance. « Enlevez le roi qui n'est pas selon votre désir. » {Vendidad-Sadé, h. 8.) Dans la constitution de la famille, abolition de la polygamie. Le mari est le chef, le roi absolu du foyer domestique : on lui doit obéissance comme à Dieu. Mais un homme ne peut épouser qu'une seule femme : le couple de Meschia et de Meschiané doit servir de modèle à tous les mariages. En morale, le parsisme peut être considéré comme la première revendication de la liberté humaine. Tandis que le panthéismedf; l'Inde ne peut conclure qu'au fatalisme, à l'indifférence, à l'anéantissement de soi-même, le dogme de Zoroastre nous représente la vie comme un combat sans trêve et sans relâche, où l'homme, pour se défendre contre un ennemi aussi rusé que méchant, est obligé de faire usage de toutes ses facultés. Le champ de bataille, c'est à la fois son âme et la nature ; car tout ce qui est mauvais vient d'Ahrimane, les forces rebelles du monde extérieur, les animaux immondes et malfaisants,