‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 6 sur 439 · PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. IX

générale qui s'est opérée dans les idées; elles rendent aujourd'hui témoignage en faveur du spiritualisme.

Enfin, si nous prêtons l'oreille aux échos qui nous arrivent de l'autre côté du Rhin, nous entendons accuser notre méthode; nous entendons dire que notre philosophie, la philosophie française en général, manque d'unité et de hardiesse, qu'elle ne présente pas, comme certaines doctrines allemandes, un vaste système où l'expérience n'entre pour rien, où tout est donné à la spéculation pure, j'allais dire à l'imagination ; où tout enfin, depuis l'être ahsolu jusqu'au dernier atome de matière est expliqué a priori, comme ils disent, au moyen d'un principe arbitraire que la pensée, maîtresse absolue d'elle-même, adopte ou rejette, modifie et transforme comme il lui plaît. Nous avouons sans détour que nous acceptons le reproche, et nous allons même jusqu'à nous en féliciter : d'abord il peut servir de réponse à la susceptibilité patriotique de ceux qui nous accusent d'abandonner les traditions philosophiques de notre pays, pour nous faire les humbles disciples de l'Allemagne, ce qu'au reste nous n'hésiterions pas à faire si la vérité était à ce prix; il a en outre, l'avantage de constater comme un fait, comme une habitude de notre esprit, ce qui est le but le plus constant de tous nos efforts et la plus grave obligation que nous nous imposions à nous-mêmes. Oui, c'est précisément ce que nous voulons, de ne pas sacrifier à la folle espérance d'atteindre en un jour à la science universelle les connaissances positives que nous pouvons acquérir en interrogeant modestement l'histoire de notre propre conscience, et en appliquant les forces du raisonnement à des faits bien constatés. Oui, c'est ce que nous voulons, de ne pas mettre nos rêves à la place de la réalité, de ne pas nous ériger en prophètes ou en génies créateurs, quand la nature est là devant nous, en nous-mêmes, et qu'il suffit pour la connaître de l'observer avec un esprit non prévenu. Oui, nous sommes restés fidèles à Descartes, en ajoutant à sa méthode et à ses doctrines ce que le progrès des siècles y ajoute naturellement. Nous sommes d'un pays où le bon sens c'est-à-dire le tact de la vérité, ne saurait être blessé impunément. L'unité! ditesvous. Pas de science sans unité! Nous sommes du même avis; mais nous voulons l'unité dans la vérité, et la vérité n'existe plus pour l'homme aussitôt qu'il prétend tirer tout de lui-même et se rendre indépendant des faits. D'ailleurs, quels sont donc les merveilleux résultats de cette méthode spéculative tant vantée, et dont la privation, à votre sens, condamne à la stérilité tous nos efforts? S'il fallait la juger par là, c'est-à-dire par les fruits qu'elle a produits en vos propres mains, cela seul suffirait pour nous la faire repousser. Un Dieu sans conscience et sans liberté, une âme qui se perd dans l'infini, qui n'a ni libre arbitre en ce monde, ni conscience de son immortalité après cette vie ; à la place des êtres en général, des idées qui s'enchaînent dans un ordre fatal et arbitraire; enfin partout et toujours des abstractions, des formules algébriques et des mots vides de sens ; est-ce là ce que nous devons regretter?

Maintenant que le but et l'esprit de cet ouvrage doivent être suffisamment connus, il nous reste à dire sur quel plan il a été conçu et quels sont exactement les éléments qu'il embrasse ; mais auparavant nous croyons utile de montrer qu'il n'est pas sans antécédents dans l'histoire de la philosophie, qu'il vient répondre, au contraire, à un besoin depuis longtemps senti et qui subsiste encore malgré tous les efforts tentés successivement pour le satisfaire.

Deux essais de ce genre ont déjà paru dans l'antiquité : c'étaient de simples vocabulaires de la langue philosophique de Platon, et dont l'un, le moins imparfait des deux, à ce que nous assure Photius, avait pour auteur Boëthe, le même probablement qui a écrit un commentaire sur les catégories d'Aristote; l'autre, qui est seul parvenu jusqu'à nous, est l'œuvre du grammairien Timée le Jeune. Suidas nous parle aussi d'un certain Harpocration qui aurait publié un travail tout à fait semblable sur la langue philosophique d'Aristote.

Les dicrionnaires du moyen âge sont les Sommes, véritables encyclopédies au point de vue religieux de l'époque, mais où la philosophie, quoique rejetée au second rang et regardée comme un instrument au service de la foi , n'occupe pas moins de place peut-être que la théologie. Ainsi, le chef-d'œuvre de l'esprit humain au treizième siècle, la Somme de saint Thomas d'Aquin,est en même temps un recueil à peu près complet de toutes les connaissances et de toutes les idées

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philosophiques du temps, non-seulement chez les Chrétiens, mais aussi chez les Arabes et chez les Juifs. Maimonidc. sous le nom de Rabi Moses, Avicenne, Averrhoës, y sont cités presque aussi souvent que Platon, Aristote et les docteurs de l'Eglise.

Mais ce ne lut guère qu'à la chute de la scolastique, vers la lin du seizième Biècle, que parurent, sous leur véritable nom, les dictionnaires spécialement consacrés à la philosophie. Le premier de tous, autant que nous avons pu nous en assurer, c'est le Lexique en trois parties [Lexicon triplex) qui fut publié à Venise, en 1582, par Jean-Baptiste Bernardini, pour servir à la fois à l'usage de la philosophie platonicienne, péripatéticienne et stoïcienne.

Après cet ouvrage informe et sans unité qui caractérise assez bien la philosophie de la Benaissance, vient le Répertoire philosophique [Lexicon philosophicum), où tous les termes de philosophie en usage chez les anciens, soit chez les Grecs, soit chez les Latins, sont expliqués brièvement, mais avec beaucoup de netteté et de justesse. Ce petit ouvrage, d'ailleurs trop peu connu , peut être regardé surtout comme une introduction utile à l'étude de Platon et d'Aristote.

Dès lors l'usage et jusqu'au nom des lexiques philosophiques parait généralement consacré et se transmet comme une tradition commune d'une école de philosophie à une autre. L'école péripatéticienne du dix-septième siècle en eut plusieurs, parmi lesquels nous citerons celui de Pierre Godart (Lexicon et sunvma philosophiœ , publié à Paris en 1666, et celui de Allsted [Compendium lexici philosophici) , qui parut à Herborn en 1626. L'école cartésienne reçut le sien des mains de Chauvin, qui, tout en admettant la plupart des principes de Descartes, ne sut cependant pas dépouiller les formes arides, ni même les idées de la philosophie scolastique. Cet ouvrage, où les sciences naturelles ne tiennent pas moins de place que la philosophie proprement dite, a paru pour la première fois en 1692, à Berlin, où Chauvin occupait avec distinction une chaire publique. Après l'école de Descartes vient celle de Leibniz et de Wolf, qui se résume en quelque sorte dans le lexique de Walch. Cet estimable recueil, écrit en allemand et publié pour la première fois à Leipzig en 1726, est de beaucoup supérieur à tous ceux qui l'ont précédé. Il respire un esprit véritablement philosophique; il admet même, dans une certaine mesure, l'histoire de la philosophie ; mais il est encore trop étroitement lié à la théologie, et l'auteur lui-même, à ce qu'il nous semble, est plus théologien que philosophe.

Nous n'avons à nous occuper ici ni du Dictionnaire historique et critique de Bayle, ni de la grande Encyclopédie du dix-huitième siècle, dont le but ne saurait être confondu avec le nôtre, et dont l'esprit, suffisamment connu, n'est plus celui de notre temps. Cependant il est bon de remarquer, en passant, l'influence immense que ces deux monuments, le dernier surtout, ont exercée sur l'esprit moderne. Pourquoi donc, en remplaçant ce qui nous manque du côté du talent par la force de nos convictions et la patience de nus recherches, ne nous serait-il pas permis d'espérer une partie de cette influence au profit d'une cause bien autrement uoble que celle du scepticisme et du sensualisme?

Sur la fin du dernier siècle, de 1791 à 1793, on a publié séparément, augmentés de quelques travaux plus récents, les principaux articles de l'Encyclopédie qui concernent la philosophie proprement dite, ou plutôt l'histoire de la philosophie; mais ce recueil est complètement gâté parce que l'éditeur y ajoute de son propre fonds. G'esl un athée fanatique, un matérialiste insensé, appelé Naigeon, et qui se croit obligé, «huis L'intérêt de ses opinions, auxquelles il mêle toutes les passions de l'époque, de travestir l'histoire et de calomnier les plus grands noms. Il faut aujour d'hui du courage pour soutenir, même pendant quelques instants, la lecture de cette compilation indigeste.

Nous arrivons enfin au Lexique ou Encyclopédie philosophique de Krug [En* cyclopaedisch-Philosophisches Lexikon), le plus récent de tous les écrits de cette nature; car Le dernier des cinq volumes dont il se compose ne remonte pas au delà de 1838. Krug a bien quelques prétentions à l'originalité; il a beaucoup écrit el sur toutes sortes de sujets; mais partout et toujours, au moment même où il pense avoir atteint le plus haut degré de nouveauté et d'indépendance, on aperçoit en lui le disciple de Kant, et c'est véritablement l'école kantienne qui est repré-

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