PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XI
sentée par son recueil, comme celle de Leibniz par le travail de Walch, celle de Descartes par le Dictionnaire de Chauvin, et le dix-huitième siècle tout entier par Y Encyclopédie. Cependant, à la considérer même sous ce point de vue, qui ne lui laisse à nos yeux qu'un intérêt purement historique, l'œuvre de Krug est bien loin de répondre à la gravité du sujet. Non-seulement elle manque de plan et de méthode: non-seulement la philosophie proprement dite y est presque entièrement sacriiiée à l'histoire de la philosophie ; mais il y règne, avec certaines préventions qui sont devenues un anachronisme, une bigarrure et une légèreté incroyables. Ainsi vous y trouverez un article sur la bigoterie, un autre sur la coquetterie, un troisième sur les arabesques, un quatrième sur le célibat des prêtres, et tout cela sans une ombre de grâce ou d'esprit qui puisse jusqu'à un certain point faire pardonner ces inconvenantes digressions.
Après tous les écrits que nous venons de passer en revue, un dictionnaire des sciences philosophiques rédigé au point de vue impartial de notre époque, d'après les principes que nous avons exposés plus haut, et qui pût être regardé en même temps comme l'œuvre commune de toute une génération philosophique, était donc une œuvre à faire. C'est cette œuvre que nous avons entreprise, en mettant à profit tous les essais antérieurs. Puisse le résultat n'être pas au-dessous de nos intentions et de nos efforts.
Les matériaux de ce recueil, tous embrassés dans le même cadre et disposés sandistinction par ordre alphabétique, peuvent être classés de la manière suivante : 1° la philosophie proprement dite; 2° l'histoire de la philosophie accompagnée de la critique, ou tout au moins d'une impartiale appréciation de toutes les opinions et de tous les systèmes dont elle nous offre le tableau; 3° la biographie de tous les philosophes de quelque importance, contenue dans les limites où elle peut être utile à la connaissance de leurs opinions et à l'histoire générale de la science. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette partie de notre travail ne concerne pas les vivants; 4° la bibliographie philosophique, disposée de telle manière, qu'à la suite de chacun de nos articles, on trouvera une liste de tous les ouvrages qui s'y rapportent, ou de tous les écrits dus au philosophe dont on vient de faire connaître la vie et les doctrines; 5° la définition de tous les termes philosophiques, à quelque système qu'ils appartiennent, et soit que l'usage les ait conservés ou non. Chacune de ces définitions est, en quelque sorte, l'histoire du mot dont elle doit expliquer le sens; elle le prend à son origine, elle le suit à travers toutes les écoles qui l'ont adopté tour à tour et plié à leur usage ; et c'est ainsi que l'histoire des mots devient inséparable de l'histoire même des idées. Cette partie de notre tâche, sans contredit la plus modeste, n'en est pas peut-être la moins utile. Elle pourrait servir, continuée par des mains plus habiles que les nôtres, à établir enfin en philosophie l'unité du langage.
Il semble d'abord qu'avec l'ordre alphabétique il faille beaucoup donner au hasard. Nous ne sommes pas de ce sentiment, et nous avons, au contraire, un plan bien arrêté, auquel, nous osons l'espérer, on nous trouvera fidèles dans toute l'étendue de cet ouvrage.
Nous avons voulu, autant que possible, multiplier les articles, sans tomber pourtant dans l'abus de la division, sans détruire arbitrairement ce qui offre à l'esprit un tout naturel, afin de laisser à chaque point particulier de la science son intérêt propre, et d'offrir en même temps des matériaux tout prêts aux recherches spéciales qu'il pourrait provoquer. C'est le besoin même de cette variété qui a donné naissance à tous les dictionnaires scientifiques.
Pensant que la variété peut très-bien se concilier avec l'unité, nous avons subordonné tous les points particuliers dont nous venons de parler à des articles généraux, au sein desquels on les retrouve formant, en quelque sorte, un seul faisceau, c'est-à-dire un corps de doctrine parfaitement homogène. Ces articles généraux sont ramenés à leur tour à quelques points plus élevés encore, où se montrent nettement nos principes, le caractère que nous avons donné à ce livre et le fonds commun de nos iùées. Ainsi, pour en donner un exemple, quoique nous traitions séparément de chaque fait important de l'intelligence : du jugement, de l'attention, de la perception, du raisonnement; nous consacrons à l'intelligence elle-même un article général. Mais ce n'est pas encore là que doivent s'arrêter les efforts de la
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synthèse; il faut un article distinct destiné à faire connaître le système général des facultés de l'âme; un autre où il soit question de l'homme considéré comme la réunion d'une âme et d'un corps; un autre enfin où l'on expose les rapports de tous les êtres entre eux et avec leur principe commun. Pour l'histoire de la philosophie, notre marche est la même : outre fa part que nous faisons à chaque philosophe considéré isolément, il y a celle des différentes écoles, des différents peuples qui ont joué un rôle dans l'histoire de la philosophie, et de cette histoire ellemême envisagée dans son ensemble et à son plus haut degré de généralité.
Enfin l'histoire de la philosophie et la philosophie elle-même n'étant à nos yeux que deux faces diverses d'une seule et même science, nous avons cherché, en les éclairant l'une par l'autre, à les réunir souvent dans des résultats communs. Toutes les fois donc qu'une question importante s'est présentée devant nous, nous ne nous sommes pas bornés à faire connaître et à établir directement, par la méthode psychologique, notre propre sentiment; mais nous avons rapporté toutes les opinions antérieures, nous en avons signalé le côté vrai et le côté faux ; puis uous avons montré comment elles ont préparé et amené logiquement la solution véritable.
Telle est la marche que nous avons suivie. Elle est, comme on voit, entièrement d'accord avec nos principes, et elle offre l'avantage, toutes les fois que nous nous sommes trompés, de mettre en regard de nos erreurs les idées et les faits propres à les combattre.
Ce n'est pas au hasard que nous avons divisé entre nous la tâche commune ; mais chacun de nous a pris la part que ses études antérieures lui avaient déjà rendue familière et vers laquelle il se sentait porté par la pente naturelle de son esprit. Pour les diverses branches de connaissances qui, sans appartenir directement à la philosophie, ne peuvent pourtant pas en être séparées, ou lui prêtent un utile concours, nous nous sommes adressés à des hommes non moins connus par l'élévation de leurs idées que par l'étendue de leur savoir : nous regardons comme un devoir de leur témoigner ici publiquement notre reconnaissance.
Malgré tous nos efforts, nous ne pouvons pas espérer que notre œuvre soit irréprochable. Bien des noms et bien des faits ont dû être omis ; des inexactitudes de plus d'un genre ont dû nous échapper; mais, nous l'avouons, nous avons compté un peu sur une critique à la fois bienveillante et sévère. Loin de la redouter, nous l'appelons de tous nos vœux, et nous sommes prêts, quand ils nous sembleront justes, à mettre à profit ses conseils.
Paris, le 15 novembre 1843.