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traire. On a déjà bien fait voir que cette définition est trop étendue : en effet, il y a des rapports très-reels et très-permanents des choses, auxquels il est indifférent de conformer ou non sa conduite ; il y en a auxquels il serait coupable de l'accommoder. Il faut donc faire un choix de ces relations, et lesquelles choisir? apparemment les relations morales. C'est-à-dire que les relations morales sont et resteront toujours des relations d'un ordre spécial, sui generis, irréductibles à toute autre. On les désigne par leurs caractères ; on les compte; la conscience les reconnaît entre toutes à l'obligation qu'elles entraînent; maison ne peut les définir. Donc la définition de Clarke, prise en son entier, est trop vaste et devient fausse dans l'application: réduite à ses justes limites, elle n'est plus qu'un cercle, une frivole tautologie; elle revient, en effet, à ceci : le bien moral est la conformité de notre conduite avec les relations morales, qui sont immuables ; c'est bien là définir idem per idem.
Les deux principaux écrits philosophiques de S. Clarke sont la Démonstration de Vexistence et des attributs de Dieu, pour servir de réponse à Hobbcsy à Spinoza et à leurs sectateurs ; et le Discoicrs sur les devoirs immuables de la religion naturelle. Il faut y joindre un choix de ses lettres, et surtout une lettre très-longue sur l'immortalité de i'âme. Les deux premiers écrits ont été fort bien traduits en français par Ricottier, 2 vol. in-18, Ainst., 1744. Il en existe une édition précédée d'une introduction par M. A. Jacques, Paris, 1843, in-12, sous ce titre : Œuvres philosophiques de S. Clarke. Voy. un mémoire de M. Damiron sur Clarke dans le tome XIV du compte rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques. Am. J.
CLASSIFICATION. Division par genres et par espèces.
Parmi les divisions que l'esprit peut établir dans les objets de ses pensées, il n'en est pas de plus importantes que celles qui ont reçu le nom de classification, et qui consistent à disposer les choses par genres et par espèces.
Telle est l'inépuisable fécondité de la nature, que l'homme aurait promptement succombé à la tâche d'en étudier les innombrables productions, s'il n'avait su les coordonner. Mais, doué comme il l'est de la faculté de comparer et d'abstraire, il ne tarde point à s'apercevoir que, partout, à côté des différences, il y a entre les êtres de profondes analogies, dont l'induction le porte à admettre la généralité et la constance. Il se trouve ainsi amené à embrasser, sous une appellation commune, les choses entre lesquelles il découvre des rapports : les individus semblables sont réunis pour former une espèce ; les espèces, un genre ; les genres, une famille ou un ordre ; les familles, une classe. Ce travail achevé, voici quels résultats il produit : 1° parmi l'infinie variété des objets, l'esprit peut distinguer, sans confusion et sans peine, ceux qu'il a intérêt de connaître; 2" dès qu'il sait le rang qu'une chose occupe, il en sait les caractères généraux indiqués par le seul nom de l'espèce à laquelle cette classe appartient ; 3° la transmission des vérités scientifiques se trouve ramenée à ses règles fondamentales, qu'il est aussi aisé de comprendre que d'exposer. La clarté pénètre donc avec l'ordre dans nos connaissances : le jugement et la mémoire sont merveilleusement soulagés, et la science est mise à la portée d'un plus grand nombre d'esprits.
Mais ces avantages ne sont pas les seuls que présentent les classifications. S'il est vrai, comme on n'en saurait douter, que ce monde est l'œuvre d'une cause intelligente, il a été créé avec poids,
nombre et mesure ; il y règne un ordre caché qui en lie toutes les parties, et la variété des détails n'y détruit pas l'uniformité du plan. Or ce plan ne peut consister que dans les lois qui gouvernent les phénomènes, ou dans les relations générales qui unissent les êtres particuliers. Au-dessus des classes qui dépendent des conceptions de l'homme et qui changent avec elles, la nature renferme donc un système permanent de genres et d'espèces, où chaque être a sa place invariablement fixée. Lorsque le savant détermine un de ces genres établis par la sagesse divine, il aperçoit une face de l'ordre universel. Peut-être sa découverte résume-t-elle utilement pour la mémoire un certain nombre d'idées éparses; mais ce n'en est que le côté le moins important. Elle vaut bien plus qu'une simple méthode propre à aider le travail de l'esprit ; car elle nous associe aux vues de la Providence, et, si elle comprenait tous les genres et toutes les espèces, le plan de la création se déroulerait à nos regards.
Les classifications peuvent donc être envisagées sous deux points de vue : soit comme un procédé commode, mais arbitraire et artificiel, qui nous permet de coordonner, d'éclaircir et de communiquer aux autres nos connaissances; soit comme l'expression des rapports essentiels et invariables des choses. La condition générale qu'elles doivent remplir, dans les deux cas, est de tout comprendre et de ne rien supposer. Serait-ce classer avec méthode les phénomènes psychologiques que de les partager en faits sensibles et en faits volontaires, et d'omettre les faits intellectuels, ou bien, à l'intelligence, à la volonté et à la sensibilité, de joindre telle ou telle de ces puissances supérieures et mystérieuses, que les écrivains mystiques attribuent si facilement à l'âme humaine? Le premier précepte de la méthode expérimentale est de se montrer fidèle aux indications de la nature, c'est-à-dire de repousser les hypothèses que son témoignage ne confirme pas, et d'accueillir toutes les vérités qu'elle découvre : hors de là, il ne reste à l'esprit d'autre alternative que l'erreur ou l'ignorance.
Mais les classifications naturelles sont soumises à d'autres règles plus sévères, que les classifications artificielles ne comportent pas. Chaque point de vue ou propriété des objets peut servir à les classer, cjuand on ne cherche que les avantages de l'ordre. Je puis, par exemple, classer les végétaux d'après la grosseur de la tige, la dimension des feuilles, la couleur et la forme de la corolle, le nombre des étamines, leur insertion autour du pistil, etc. ; les pierres, d'après leur composition chimique, leur contexlure moléculaire, leur densité ; les animaux, d'après la conformation des organes de nutrition, de reproduction, de locomotion, de sentiment, etc. ; et ce qui prouve qu'en effet tous ces caractères offrent les éléments d'une division commode, c'est qu'ils ont tour à tour été employés dans plusieurs systèmes de botanique, de minéralogie et de zoologie. Mais les classifications dites naturelles ne nous laissent pas le choix entre plusieurs points de vue ; il n'y en a alors qu'un seul qui soit légitime, parce qu'il n'y en a qu'un seul qui soit vrai, et, pour le découvrir, il faut préalablement évaluer, avec le concours de l'expérience et du raisonnement, l'importance relative des diverses parties des objets. Tel est le principe de la subordination des caractères, que M. de Jussieu a le premier dégagé, et qui, généralisé par M. Cuvier, a renouvelé la face des sciences naturelles. Ce principe s'étend à toutes les branches des connaissances humaines où il se trouve des êtres à décrire et à classer, et il y sépare les méthodes
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véritables de celles qui n'ont que la valeur d'un procédé mnémonique.
La nature offre d'abondants matériaux à la classification ; mais l'homme peut aussi chercher à coordonner les produits de son activité propre, les sciences et les arts. Le plus ancien essai en ce genre est dû à Aristote, qui partageait les sciences philosophiques en sciences spéculatives, pratiques et poétiques, et chacune de ces branches en groupes secondaires, d'après les trois modes possibles du développement intellectuel, penser, agir, produire. Un système de classification plus connu est celui que le chancelier Bacon a développé dans son ouvrage de la Dignité et de l Accroissement des sciences, et qui repose sur la distinction des facultés de l'esprit, à savoir la mémoire, d'où l'histoire ; la raison, d'où la phi- 1 iphie ; l'imagination, d'où la poésie et les arts. D'Alembert l'a reproduit, avec de légers changements, dans le Discours .préliminaire de l'Encyclopédie. D'autres classifications, dont quelquesunes remontent au moyen âge, sont fondées sur la division préalable des objets de la pensée, et peut-être ce point de vue est-il le meilleur; car, tous les pouvoirs de l'esprit concourant dans chaque espèce de sciences et d'arts, on ne peut p irtagerles connaissances d'après les facultés du sujet qui connaît, à moins d'un abus de l'abstraction qui engendre beaucoup d'erreurs. Le dernier travail sérieux qui ait été entrepris pour classer les produits de l'esprit humain, est l'ouvrage publie par M. Ampère, sous le titre d'Essai sur la philosophie des sciences, ou Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines. La première partie a paru en 1834, et la seconde en 1838, après la mort de l'auteur. Voy. Bacon, Novum organum, liv. I, ch. ii ; Leibniz, Nouveaux Essais sur V entendement humain, liv. III, ch. m, § 6.
CLAUBERG est né à Solingen, dans le duché de Berg, en 1622. Après avoir voyagé en France et en Angleterre, il vint à Leyde, où Jean Ray l'initia à la philosophie de Descartes. Clauberg est un des premiers qui aient enseigné en Allemagne la philosophie nouvelle. Il travailla à la propager par son enseignement dans la chaire de philosophie de Duisbourg et par ses ouvrages. Il mourut en 1665.
Clauberg, dans ses divers ouvrages, a exposé toutes les parties de la philosophie cartésienne avec une clarté et une méthode qu'admirait Leibniz. Il a écrit une paraphrase des Méditations de Descartes, dans laquelle le texte est commenté avec une fidélité et une exactitude qui rappellent les anciennes gloses des philosophes scolastiques sur ÏOrganon d'Aristote. Mais Clauberg ne se borne pas toujours au rôle de commentateur exact de la pensée du maître, et, dans quelquesuns de ses ouvrages, il a développé des conséquences contenues en germe dans les principes de I i Métaphysique de Descartes. De conjunctione animai et corporis humani scriplum, et Exercitationes centum de cognitione Dei et nostri, tels sont les titres des deux ouvrages dans lesquels Clauberg a donné un développement original aux principes de Descartes. Voici de quelle manière, dans le premier ouvrage, Clauberg résout la ques- 'le l'union de Pàmc et du corps. Comment I àme, qui ne se meut pas, pourrait-elle mouvoir le corps? comment le corps, qui ne pense pas, p lurrait-il faire penser l'âinc? L'âme n'est et ne peut être que la cause morale des mouvements du corps, c'est-à-dire l'occasion à propos de laquelle Dieu meut le corps ; de son côte, le corps ne saurait a^'ir directement sur l'âme, et ses mouvements ne sont que les causes procalhur-
liques des idées qui s'éveillent dans l'âme, parce qu'elles y sont contenues. Il est facile de voir le rapport de ces idées de Clauberg avec la théorie des causes occasionnelles de Malebranche. Au fond, les deux théories sont parfaitement semblables, et Clauberg a sur ce point devancé Malebranche.
Sur la question des rapports de Dieu avec les créatures, Clauberg est encore plus original que sur la question de l'union de l'âme et du corps. Il pousse à l'extrême cette opinion de Descartes, que conserver et créer sont une seule et même chose. Comme nous-mêmes et tous les autres êtres nous n'existons qu'à la condition d'être continuellement créés, il en résulte, selon Clauberg, que nous et toutes les choses qui sont dans le monde nous ne sommes que des actes, des opérations de Dieu; nous ne sommes à l'égard de Dieu que ce que sont nos pensées à l'égard de notre esprit; nous sommes moins encore, car souvent il arrive que notre esprit est impuissant à chasser certaines pensées importunes qui se présentent sans cesse à lui malgré lui, tandis que Dieu est tellement le maître de ses créatures, qu'aucune ne peut résister à sa volonté. Toutes sont à son égard dans une si étroite dépendance, qu'il suffit qu'un seul instant il détourne d'elles sa pensée, pour qu'aussitôt elles rentrent dans le néant. Je cite ce passage significatif d'un disciple immédiat de Descartes, qui, tout en voulant suivre pas à pas la doctrine du maître, est entraîné par la logique en des conséquences qui bientôt vont engendrer le panthéisme de Spinoza, la vision en Dieu et les causes occasionnelles de Malebranche. « Tantum igitur abest ut magnifiée sentiendi occasionem ullam habeamus, ut potius maximam habeamus e contrario judicandi nos erga Deum idem esse quod cogitationes nostrae sunt erga mentem nostram, et adhuc aliquid minus, quoniam dantur nonnulla quse, nobis etiam invitis, menti se offerunt. Qua? causa fuit Themistocli ut artem potius oblivionis quam memoriae sibi optaret. Sed Deus suarum creaturarum adeo dominus est, ut voluntati suae resistere minime valeant et ab eo tam stricte dépendent ut, si semel ab eis cogitationem suam averteret, statim in nihilum redigerentur. » (Exercit. de cognit. Dei et nostri, ex. 28.) Pour arriver au panthéisme, il n'a manqué à Clauberg qu'un peu plus de force de logique ; il y touche sans s'en douter, sans s'apercevoir même qu'il ne s'est écarté en rien des principes de son maître. A la même époque, on retrouve plus ou moins la même tendance dans Geulincx, en Hollande, dans Sylvain Régis, en France : tant était glissante la pente logique qui entraînait les principes de Descartes aux systèmes de Malebranche et de Spinoza !
Outre les deux ouvrages que nous avons cités un peu plus haut, Clauberg a publié encore les écrits suivants : Logica vêtus et nova, in-8, Duisbourg, 1656; — Ontosophia, de cognitione Dei et nostri (dans le même volume) ; — Initiatio philosophi , seu Dubitatio carlesiana, in-12, Muhlberg, 1687. — Les Œuvres complètes, Opéra philosophica, ont été publiées à Amsterdam en 1691, 2 vol. in-4. — Voy. sur Clauberg: Essai sur l'histoire de la philosophie au \\W siècle, par P. Damiron, Paris, 1846, 2 vol. in-8; Histoire de la philosophie cartésienne, par F. Bouillicr, Paris, 1854 et 1868, 2 vol. in-8.
CLÉANTHE, fils de Phanias, naquit à Assos, dans l'Asie Mineure, vers l'an 300 avant Jésus- Christ. Il se destina d'abord à la profession d'atlilète, et s'exerça au pugilat. Puis, réduit, par une de ces révolutions si fréquentes alors dans
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J'Asic Mineure, à la plus extrême indigence, il prit le chemin d'Athènes, où il arriva n'ayant pour toute ressource qu'une somme de quatre drachmes. Il fut obligé de pourvoir à sa subsistance en portant des fardeaux, en puisant de l'eau pour les jardiniers, et en consacrant à d'autres occupations non moins pénibles presque toutes ses nuits. Le jour était réservé à l'étude de la philosophie. Il s'était attaché d'abord au .successeur de Diogène, à Cratès le Cynique ; mais bientôt, dégoûté, comme tant d'autres, des exagérations de cette école, il se tourna vers le stoïcisme, que Zenon venait de fonder.
Son dénûment était tel, que, dans l'impossibilité où il se trouvait de se procurer les objets nécessaires pour écrire, il gravait sur des fragments de tuile et sur des os de bœuf ce qu'il voulait retenir des leçons auxquelles il assistait.
Après la mort de Zenon, Cléanthe fut placé, comme le plus digne de ses é.èves, à la tête de l'école ■ mais il n'en continua ras moins, afin de n'être a charge à personne, de se livrer à ses simples travaux. « Quel homme, s'écrie Plutarque, qui, la nuit, tourne .a meule et, de jour, écrit de sublimes traités sur les astres et sur les dieux ! » Il mourut vers l'an 220 ou 225 avant Jésus-Christ, après avoir compté au nombre de ses disciples un roi de Macédoine, Antigone Gonatas, et Chrysippe, la colonne du Portique, qui devint son successeur. Le sénat romain, pour honorer sa mémoire, lui éleva une statue dans Assos.
Cléanthe était stoïcien de fait comme de nom. Les railleries les plus mordantes, les injures les plus grossières ne le touchaient point. Quoique doué d'un beau génie, on affirme qu'il avait la conception lente et embarrassée au point de s'attirer quelquefois le nom injurieux d'âne. « Un âne, soit, répondait-il ; mais le seul, après tout, qui puisse porter le bagage de Zenon. »
Cléanthe avait beaucoup écrit. La liste de ses ouvrages, que nous a transmise Diogène de Laërce, comprend quarante-neuf titres, dont voici les principaux : Sur le temps; — Sur la physiologie de Zenon ; — Exposition de laph ilosophie d'Heraclite ; — Sur lepoëte; — Sur le discours; — Sur le plaisir ; — Que la vertu est la même pour la femme et pour l'homme; — l'Art d'aimer ; — l'Art de vivre; — Sur le devoir; — le Politique ; — Sur la royauté. De tous ces traités, il ne nous reste que de courts et rares fragments conservés par Cicéron, Sénèque, saint Clément d'Alexandrie, Stobée et quelques autres écrivains de l'antiquité.
Cléanthe s'était aussi exercé à la poésie ; ce sont surtout ses vers que le temps a respectés, et Stobée a sauvé de l'oubli un fragment considérable de son Hymne à Jupiter.
Ce que nous savons de sa philosophie peut se ramener à ces trois chefs : astronomie, théologie et morale.
Dans son système astronomique, le soleil est un feu intelligent qui se nourrit des exhalaisons de la mer (Stobée, Sur la nature du soleil). Voilà pourquoi au solstice d'été ainsi qu'au solstice d'hiver, l'astre revient sur ses pas, ne voulant pas trop s'éloigner du lieu d'où lui vient sa nourriture (Cicéron, deNatura Deorum, lib. III, c. xiv). C'est dans le soleil que réside la puissance qui gouverne le monde (Stobée, Sur le lever et le coucher des astres). La terre est immobile; Aristarque. qui la faisait tourner autour du soleil et sur elle-même, fut juridiquement accusé d'impiété par Cléanthe, pour avoir violé le respect dû à Vesta et troublé son repos.
Sa théologie, que saint Clément d'Alexandrie appelle la vraie théologie, reconnaît un Dieu su-
prême, tout-puissant, éternel, qui gouverne la nature suivant une loi immuable. Tout ce qui vit , tout ce qui rampe sur cette terre pour y mourir, vient de lui. C'est à lui qu'il faut rapporter le bien qui se fait dans le monde ; l'homme seul, l'homme pervers y jette des germes de désordre que l'intelligence infinie sait encore tourner au profit de l'ordre universel. Il est le Dieu que le sage adore et en l'honneur duquel il chante l'hymne sans fin (Hymne à Jupiter). Quant à la substance dans laquelle résident ces attributs divins, elle est pour Cléanthe tantôt le monde lui-même, tantôt l'âme qui meut ce grand corps ; tantôt l'éther, ce fluide enflammé dans lequel nagent tous les êtres, tantôt enfin la raison (Cicéron, de Natura Deorum, lib. I, c. xiv). L'idée, d'ailleurs, que nous nous formons de la Divinité découle pour nous de ces quatre sources.
Le point fondamental de la morale de Cléanthe, c'est la théorie du souverain bien. Le souverain bien, selon lui, c'est la justice, l'ordre, le devoir (saint Clément d'Alexandrie, Exhortation aux Gentils). A la formule de Zenon, « Vivre selon la vertu, » Cléanthe substituait celle-ci : « Vivre conformément à la nature, c'est-à-dire à la raison faisant son choix dans nos tendances naturelles. » (Id., Stromates, liv. II). Si le plaisir était notre bût, l'homme n'aurait reçu l'intelligence que pour mieux faire le mal (Stobée, Sur l'intempérance, dise. 38). La foule est un mauvais juge de ce qui est beau, de ce qui est juste; ce n'est que chez quelques hommes privilégiés que le sens moral se rencontre dans toute sa pureté (saint Clément d'Alexandrie, Stromates, liv. V). Les hommes sans éducation ne se distinguent des animaux que par leur figure seule (Stobée, Sur la discipline de la philosophie, dise. 210). Toute la vertu stoïque est condensée dans ces vers de Cléanthe, dont Sénèque [Epist. cvn) nous a donné la traduction que nous traduisons à notre tour. « Conduis-moi , père et maître de l'univers, au gré de tes désirs : me voici; je suis prêt à te suivre. Te résister, c'est te suivre encore, mais avec la douleur que cause la contrainte ; les destinées entraînent au terme fatal ceux qui n'y marchent pas d'euxmêmes ; seulement on subit, lâche et faible, le sort au-devant duquel, fort et digne, on pouvait se porter. »
Cléanthe croyait à l'immortalité; mais les âmes, selon lui, conservaient, dans une autre vie, la force ou la faiblesse qu'elles avaient déployée dans celle-ci (Ritter, Histoire de la philosophie, trad. de Tissot, t. III, p. 509).
Voy. Diogène Laërce, liv. VII, les différents écrivains cités dans le cours de cet article, et les historiens de la philosophie. X.
CLÉMANGIS (Nicolas-Nicolaï), né à Clamange, près Châlons-sur-Marne, et connu sous le nom de Nicolas de Clémangis, eut pour maîtres Pierre d'Ailly et Gerson au collège de Navarre, où il entra à l'âge de douze ans. D'un esprit plus délicat que la foule des scolastiques, dont toute la littérature se bornait à la connaissance de la langue à moitié barbare de l'école, il avait un
Benoît XIII, dont il était secrétaire, il fut persécuté et se retira dans l'abbaye des Chartreux du Valprofond, d'où il chercha une retraite plus solitaire encore dans un lieu appelé Fons in Bosco. C'est là qu'il composa son traité de Studio theologico, et, peu de temps après, le livre de Corrupto Ecclesiœ statu. Nonobstant ce dernier ouvrage, peut-être même à cause de lui, il n'assista
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pas au concile de Constance. On pense qu'il mourut vers 1440. Il avait été successivement trésorier de Langres et chantre à Bayeux. Fidèle à l'idée d'une réforme dont il avait démontré la nécessité, il ne consentit jamais à posséder plusieurs bénéfices à la fois, et il refusa une prébende qu'on voulait lui faire accepter dans l'église du Mans, ajoutant spirituellement (Epist. lxxvi) : Ne quo minus mihi restât vice plus viatici quœsisse merilo arguas. Ses liaisons avec Benoît XIII ne l'empêchèrent pas de le quitter, lorsqu'il ne douta plus que l'ambition ne fût l'unique mobile des actions de ce pontife.
Il n'est pas facile de savoir quelle direction philosophique suivit Nicolas de Clémangis. Ses lettres, conservées au nombre de cent trente-sept, ses nombreux écrits sur les vices des ecclésiastiques, et les abus invétérés dans l'Église, son traité même de Studio theologico, ne donnent point de lumières à ce sujet. Ce qui paraît certain, c'est e peu de cas qu'il faisait de la scolastique. Aussi sommes-nous disposés à penser que, s'il a adopté .es idées de Pierre d'Ailly, son maître dans les matières alors controversées, ce fut sans attribuer à la dialectique une grande importance. Quelques indices nous portent à croire que, fatigué des arguties sans résultat de la philosophie des écoles, et dégoûté des vices qui réduisaient le clergé à l'impuissance, il chercha quelques diversions dans la culture des lettres et dans la lecture des livres saints. Il reproche, en effet, aux théologiens la négligence qu'ils mettaient à étudier l'Écriture sainte, et leur applique cette parole de saint Paul à Timothée : Languere circa quœstiones et pugnas verborum (I, c. vi, t 4); quod est sophistarum, ajoute-t-il, non theologorurn. On n'apprend pas sans intérêt, par le passage qui suit immédiatement cette citation [Spicileg., t. VII, p. 150), quelle supériorité les scolastiques de ce temps attribuaient à la raison sur la parole de la Bible; c'est, sous une forme moins hardie, la querelle des temps modernes entre la raison et la foi, et la recommandation que fait Nicolas de Clémangis de se soumettre à la parole sainte est presque un rappel à l'autorité. Nous croyons donc que cet écrivain, justement célèbre par l'élégance et la pureté de son style, plus lettré d'ailleurs que philosophe, partagea plutôt la réserve de Gerson que la confiance avec laquelle d'Ailly se voua à la dialectique qui fit sa puissance et sa gloire. Ses œuvres ont été publiées à Leyde, 1613, in-4.
H. B. CLÉMENT (Titus Flavius), plus connu sous le nom de saint Clément d'Alexandrie, naquit dans cette ville, suivant les uns, à Athènes, selon d'autres, vers le milieu du second siècle de notre ère. Il avait été élevé dans la religion païenne; mais les leçons de saint Pantène qu'il entendit en Egypte, après avoir fréquenté diverses écoles, le décidèrent à embrasser le christianisme. Vers 190, il succéda à son maître dans la foi comme catéchiste de l'école d'Alexandrie, fonctions qu'il remplit avec autant de zèle que d'éclat jusqu'en 202, où il paraît qu'une persécution ordonnée par l'empereur Sept i me Sévère l'obligea de se réfugier en Syrie. On ignore la date précise de sa mort, qui, dans toute hypothèse, ne doit pas être reculée au delà de 220.
Ce qui distingue Clément d'Alexandrie entre tous les Pères de l'Église, ce qui marque sa place dans l'histoire des sciences profanes, c'est une connaissance étendue et surtout une admiration sincère et éclairée de la philosophie ancienne. Loin de partager le sentiment de Tertullien et d'AthénagOre, qui ne voyaient dans les brillants systèmes des écoles grecques qu'une inspiration
du démon, il repousse une pareille opinion comme sacrilège. La philosophie est à ses yeux une < vre divine, un bienfait de laProvidencc, dont la sagesse luit pour tous les peuples, tous les limes et tous les temps. Les philosophes furent les prophètes du paganisme, et leurs enseignements ont préparé les voies du Christ chez les Gentils, comme l'ancienne loi chez les Hébreux.
Clément d'Alexandrie cependant ne se prononce pour aucune école à l'exclusion des autres. La philosophie, selon lui, n'est ni le stoïcisme, ni le platonisme, ni la doctrine d'Épicure, ni celle d'Arislote (Stromalcs, liv. I, ch. cxxiv), mais un choix de ce qu'il y a de meilleur dans ces divers systèmes. Il compare la vérité à une harmonie qui se compose de tons différents, et il en recueille de côté et d'autre les éléments épars, persuadé que tous les philosophes l'ont connue et que pas un ne l'a possédée entièrement. Il est, pour tout dire, partisan de l'éclectisme en philosophie, et le mot, comme la chose, se trouve dans ses ouvrages.
A part cette méthode générale, et en dehors du dogme chrétien, on ne saurait affirmer que saint Clément ait eu, comme philosophe, un corps arrêté de doctrines positives. Soit indécision dans la pensée, soit embarras de l'exprimer, soit obscurité volontaire, son exposition manque de netteté et présente d'apparentes contradictions dont il est quelquefois difficile de découvrir le secret. Ce qui paraît indubitable, c'est qu'audessus du raisonnement, au-dessus même de la foi. envisagée comme un effort de l'âme vers la pieté, saint Clément reconnaissait sous le nom de gnose un mode supérieur de connaissance, dont la perfection rend superflu tout autre genre d'instruction et réagit sur l'âme entière pour la purifier. Le véritable gnostique, tels que furent les apôtres, sait toutes choses d'une science certaine, même celles dont nous ne pouvons rendre raison, parce qu'il reste le disciple du Verbe, à qui rien n'est incompréhensible. Il est étranger aux passions qui tourmentent les hommes, la tristesse, l'envie, la colère, l'émulation, l'amour. La douceur de la contemplation, dont il se repaît à tout instant sans en être rassasié, le rend insensible aux plaisirs du monde. Il supporte la vie^ par obéissance à la loi divine ; mais il a dégagé son âme des désirs terrestres.
Saint Clément paraît n'avoir pas admis que l'existence divine pût se démontrer; car, dit-il, chaque chose doit se démontrer par ses principes, et Dieu n'a pas de principes. Il considérait même comme purement négative la connaissance que nous avons de l'Être divin. Selon lui, Dieu n'est ni le bon, ni l'un, ni esprit, ni essence, ni Dieu, ni Père à proprement parler : nous n'employons ces magnifiques appellations que pour fournir à l'intelligence un point où elle puisse s'appuyer. Dieu est élevé au-dessus de toutes choses et de tout nom; il est l'infini que nulle pensée ne peut embrasser. Toutefois, saint Clément n'hésite pas à regarder la bonté comme l'attribut primitif et essentiel de Dieu, qu'elle porte à répandre le bien autour de lui, comme le feu échauffe, comme le soleil éclaire, mais sous la réserve d'une liberté suprême. Tel a été le motif de la création du monde; car, malgré le témoignage contraire de Photius et les expressions vagues dont se sert Clément, il paraît bien avoir admis ce dogme important. Il maintient, du reste, un rapport si étroit entre l'univers et son auteur, que les choses, dit-il [Pcedag., lib. III, c. cxv), sont les membres de Dieu; que Dieu est tout et que tout est Dieu, paroles remarquables qui montrent avec quelle force les Pères de l'Église ont quelquefois voulu indiquer la présence et l'action
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divines dans le monde, sans qu'on puisse leur imputer l'aberration du panthéisme.
Saint Clément était naturellement conduit à chercher comment Dieu, souverainement bon, avait pu créer un monde imparfait. Il tranche la question dans le sens des idées chrétiennes et d'un sage optimisme. Dieu a doué l'homme de facultés excellentes ; mais, par un abus de sa liberté,, l'homme s'est détourné de sa fin, de sa ressemblance avec son créateur, et c'est ainsi que le mal s'est introduit dans l'univers, Mais dans sa chute, l'humanité a été secourue et sauvée par la grâce. Dieu a pris soin de l'instruire, de la former de l'attirer doucement à lui par un mélange de sévérité et de douceur, par l'épreuve de la souffrance, par des révélations progressives. Le terme de cet enseignement surnaturel est l'incarnation du Verbe divin, descendu sur la terre afin de nous apprendre, par son exemple et sa parole, comment un homme devient un dieu.
On a émis quelquefois l'opinion que saint Clément avait emprunté son éclectisme à l'école néoplatonicienne: et, en effet, sa doctrine offre des traits frappants de ressemblance avec celle des disciples et des successeurs d'Ammonius Saccas. Mais, outre que cette hypothèse ne s'appuie sur aucun témoignage historique, elle n'est pas nécessaire pour expliquer le caractère du système philosophique de saint Clément, que motivent assez et l'esprit général de l'époque où il a vécu, et sa foi religieuse, et sa manière personnelle de comprendre les choses.
Il nous est parvenu, sous le nom de saint Clément d'Alexandrie, quatre ouvrages d'une im- Eortance inégale: 1° les Slromates, recueil, en uit livres, de pensées chrétiennes et de maximes philosophiques, disposées sans beaucoup d'ordre ni de liaison ; 2" le Pédagogue, traité de morale en trois livres ; 3° une Exhortation aux Gentils; 4° un opuscule sous ce titre : Quel riche sera sauvé? Clément avait composé beaucoup d'autres ouvrages dont on ne possède que des fragments. La première édition de ses œuvres a été donnée par le savant Yettori, in-f°, Florence, 1550. La dernière remonte à quelques années, 4 vol. in-12, Leipzig, 1831-34; mais la plus estimée est celle qu'a publiée l'évêque Jean Potter, in-f', Oxford, 1715 : le texte y est accompagné de la traduction latine et des commentaires d'Hervé. Le Clerc, au tome X de sa Bibliothèque universelle, a donné une Vie de Clément d'Alexandrie, dont plusieurs assertions, répétées dans ses Lilterœ criticœ et ecclesiasticœ, ont été combattues par le P. Baltus, dans son Apologie des SS. Pères accusés de platonisme, in-4, Paris, 1711. On peut consulter aussi D. Cellier, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, in-4, Paris, 1729 et 1750, t. II; — Cave, Scriptorum ecclesiasticorum Historia litleraria, in-f°, Oxford, 1740, t. I; — DaehEQ, de T\ù>aei Clementii Alexandrini, Haie, ] 831 ; — Histoire de la philosophie chrétienne, par M. Ritter, trad. française, in-8, Paris, 1843, t. I, p. 377-418; — Histoire critique de l'école d'Alexandrie, par M. Vacherot, Paris, 1845-51, 3 vol. in-8; — Histoire de V école d'Alexandrie, par M. J. Simon, Paris, 1845, 2 vol. in-8. X.
CLÉOBULE, que Plutarque et Suidas placent au nombre des sept Sages de la Grèce, était né, selon l'opinion la plus commune, à Lindos, dans l'île de Rhodes, dont son père, Ëvagoras, était roi. Quelques autres, au témoignage de Diogène Laërce, faisaient remonter son origine jusqu'à Hercule. Il visita l'Egypte, occupa le pouvoir, après la mort de son père, et mourut à l'âge de soixante-dix ans, vers la Lve olympiade. Cléobule avait composé des chants et des questions énigmatiques, jusqu'au nombre de trois mille vers ;
mais on n'a conservé que quelques-unes de ses sentences et une lettre adressée à Solon. Il eut une fille, Eumétis, plus connue sous le nom de Cléobuline, qui acquit une certaine célébrité en se livrant au même genre d'études que son père. Voy. Diogène Laërce, liv. I, ch. lxxxix et suiv.; la Morale dans l'antiquité, par M. A. Garnier, Paris, 1862, in-12; — la Morale avant les philosophes, par L. Ménard, Paris; 1860, in^.
CLERSELIER (Claude) mérite une place dans l'histoire des premiers développements du cartésianisme. Il était l'ami intime de Descartes; après la mort du P. Mersenne, il devint à son tour le correspondant par lequel Descartes, pendant les dernières années de sa vie, du fond de la Hollande, communiquait avec le monde savant. Il a droit à la reconnaissance de tous les amis de la philosophie, par le zèle et le soin avec lesquels il recueillit et publia les ouvrages posthumes de Descartes. C'est Clerselier qui a réuni et publié, en un recueil de trois volumes, les lettres de Descartes, qui sont d'un si haut intérêt philosophique. C'est encore Clerselier qui fit imprimer le Traité de l'Homme, le Traité de la conformation du Fœtus, le Traité de la Lumière et le Traité du Monde. Il fut aidé dans ces diverses publications par Jacques Rohault et Louis de la Forge. Il contribua beaucoup à répandre le cartésianisme dans Paris, à cause de la force et de la sincérité de ses convictions philosophiques, et à cause de l'estime générale dont il était environné. Un fait rapporté par Baillet, l'historien de la vie de Descartes, prouve à quel point son zèle était grand pour la propagation de la philosophie nouvellle. Avocat au parlement de Paris, et d'une famille riche et distinguée, il maria néanmoins sa fille à Jacques Rohault, qui était pauvre et d'une famille bien inférieure a la sienne. Il voulut absolument ce mariage dans un intérêt purement philosophique, et par la considération seule de la philosophie de Descartes, dont il prévoyait que son gendre devait être un jour un puissant appui. Il ne fut pas trompé dans cette espérance, et Jacques Rohault, par son zèle, par son talent, fut un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à répandre les principes philosophiques de Descartes. Claude Clerselier mourut en 1686. Voy. Histoire de la philosophie cartésienne, par M."Bouillier, Paris, 1854, 2 vol. in-8. F. B.
CLINOMAQUE, philosophe grec, né à Thurium, dans la Lucanie, fut un des disciples d'Euclide de Mégare. S'il faut en croire Diogène Laërce (liv. 1I; ch. cxn), il serait le premier auteur qui eût écrit sur les prépositions, les prédicaments, et autres sujets du même genre. Sa vie, ses doctrines et ses ouvrages nous sont d'ailleurs entièrement inconnus. X.
CLITOMAQUE, un des chefs de la nouvelle Académie, était natif de Carthage, et se nommait Asdrubal dans son pays. Il quitta l'Afrique vers le milieu du second siècle av. J. C, âgé, selon les uns, de vingt-huit ans, de quarante selon d'autres, et vint à Athènes suivre les leçons de Carnéade, auquel il succéda à l'Académie en 130. Sans ajouter aux arguments de son maître contre l'autorité de la raison, il se distingua par une connaissance profonde des écoles péripatéticienne et stoïcienne. Diogène Laërce le considère comme le chef de l'école dialectique et lui attribue quatre cents volumes, entre lesquels Cicéron cite un traité en quatre livres sur la Suspension du jugement (uepi 'Er.oy.rj:). Voy. Diogène Laërce, liv. IV, ch. lxvii et suiv. X.
COCCÉIUS (Jean), théologien hollandais, né à Brème en 1603, commença ses études dans cette ville, les continua à Hambourg, et les acheva